Probablement le drame des Brigands
c'est un carnage affreux; on porte les morts sur la scène, on les enterre et le tout finit presque faute d'acteurs, car ils sont tous morts ou pâmés. Je crois que je serais mort aussi si cela avait duré plus longtemps. »
Mai 1807.
» Mon hôtesse est une bonne petite femme pas très jolie peut-être, mais vraiment fort genüille et qui possède surtout un petit pied charmant; sa sœur n'est pas non plus une beauté, mais elle a de l'esprit, de la gaieté ct je vais souvent passer la soirée avec elles. L'atlitude des gens d’iciest singulière, ils ne semblent professer aucune haine contre leurs vainqueurs; pour les femmes tout au moins la chose est bien certaine, car quelques-unes entretiennent avec nous des rapports fort tendres. »
A MADEMOISELLE AMÉLIE DE FROMONT Au château de Vic-sur-Aisne, près Soissons.
30 mai 1807.
« Je reçois bien rarement de vos lettres, ma chère Amélie, et pourtant je constale que
les numéros se suivent régulièrement. Aussi, j'éprouve beaucoup de peine en voyant combien vous m'écrivez peu; d’abord c’est une grande privation pour moi et puis je m'imagine en outre que vous me boudez; moi je n’en écris pas long ordinairement, mais j'écris, ce me semble, plus souvent. Vous savez sans doute la prise de Dantzig; on dit que cela va nous donner la paix. On le dit, mais on ne le croit pas. Il serait désirable pourtant qu'elle arrive et qu'elle dure longtemps pour nous permettre d'aller nous reposer au milieu de nos affections; n'est-ce pas, mon aimable Amélie, que ce serait charmant? Cette idée me réjouit le cœur, mais, hélas! l'illusion n'est pas longue. Je vous fais mon compliment sur voire goût pour le dessin. Si vous êtes à Vic, vous ne manquez pas de modèles pour dessiner d'après nature; envoyez-moi donc un de vos chefs-d'œuvre : une vue du château me ferait un vif plaisir et me rappellerait les doux moments que j'y ai passés près de vous. Je vous avais confié une fois que je voudrais bien avoir à porter quelque chose venant de vous; vous savez qu’une bourse que vous m'avez dit avoir envoyée ne
m'est pas parvenue; ne la remplacerez-vous pas? Je ne me séparerais pas de cet ouvrage de vos mains, qui serait pour moi à tous moments un gage précieux de votre attachement.
» Adieu, bonne amie, je suis tout à vous.
» Ecrivez souvent.
» TONY
13 juin 1807.
« Voilà encore une fois la guerre; toute négociation est rompue depuis le 4 et l'on se bat peutêtre en ce moment. Il est triste pour moi d'être retenu ici par des occupations faslidieuses de tous les genres tandis que je pourrais être avec mon régiment. Mais 1l est impossible que cela dure longtemps; notre armée est plus belle et plus nombreuse qu’elle n’a jamais été et je pense que l'on ira grand train. »
28 juin 1807.
« J'ai vu hier une lettre écrite de la main même de l'Empereur au général Clark qui dit : « Tout va pour le mieux, il paraît que la bataille de Friedland va terminer cette guerre, la Russie demande la paix. »
4°" juillet 1807.
« Le 25 du dernier mois on a établi un radeau sur le Niémen où les deux empereurs de Russie et de France se sont rencontrés. Le radeau, fort large, était placé à égale distance des deux rives du fleuve, et le général de Lariboissière * avait construit sur le milieu un pavillon couvert des plus riches étoffes et des plus belles broderies qu'on avait pu trouver dans la petite ville de Tilsitt.
À l'intérieur était une chambre vitrée dans laquelle devaient se réunir les deux souverains. Lorsqu'à une heure de l'après-midi l'Empereur s’'embarqua en chaloupe surle fleuveavec le prince de Neufchâtel et ses maréchaux, Alexandre quitta l’autre rive. Il était accompagné du comte de Lobanoff, un des grands seigneurs russes qui désirent le plus sincèrement la paix avec notre
1. Jean-Ambroise Baston de Laribaissière, né à Fougères en 1159, d’une vieille famille noble du pays. Après avoir servi sous l’ancien régime il se distingua successivement dans toutes les campagnes de la Révolution et de l’Empire. Il mourut à Wilna en 1812 de désespoir et d’épuisement pendant la retraite de Moscou.
ciellement. On a admiré la belle prestance de l'empereur de Russie, qui est jeune et élégant et d'une physionomie douce et agréable.
» Le roi de Prusse, au contraire, a le physique fort ingrat; sa gaucherie, sa raideur, son manque de dignité et son visage morne ont produit la plus fâcheuse impression.
» ]l semblait se tenir à l'écart et marchait, paraît-il, presque constamment en arrière des deux autres souverains. La reine est restée à Memel, elle est accablée de douleur. On ne peut que se réjouir de ces bonnes nouvelles, qui nous amèneront, je l'espère, la paix la plus solide et la plus honorable; nos glorieux succès devaient aboutir à cette heureuse fin. »
2 juillet 4807.
« Il fit si froid ces jours-ci malgré la saison que je fis du feu à l'exemple de plusieurs personnes. Potsdam est entouré de marais et d’eau; tantôt on y brüle, tanlôt on y gèle; la température varie trois ou quatre fois dans un jour; les nombreux jardins qui l’environnent sont délicieux et lui donnent dans cette saison beaucoup d’agré-
lion; mais si nous pouvons rentrer en France dans deux ou trois mois, je sacrifierai volontiers à l'espon de la paix toutes les prétentions et espoirs d'avancement que m'offre actuelle-
ment la continuité de la guerre. »
14 juillet 1807.
« Je suis toujours dans le même état d’inquiétude, d’impatience et d’ennui perpétuel. Tantôt on dit que nous partons, tantôt on nous annonce que nous devons rester tout l'hiver et peut-être plus longtemps. Il paraît que tous les jours on exige de ce malheureux roi de Prusse soit des provinces, soit de l'argent, et l'on continue à mesure qu'on le voit consentir et céder. On ne lui laissera même pas Magdebourg. L'Empereur a sans doute de bonnes raisons pour agir ainsi, mais elles sont difficiles à expliquer pour nous autres simples mortels à qui l'on ne confie pas les secrets de la politique. Notre rôle doit se borner à nous occuper de doubler nos forces aux dépens de nos vaincus pour être plus vite en mesure de recommencer à dévaster et à égorger! Je suis bon Français et fidèle sujet, mais j'aimerais mieux
l'empereur de Russie au nombre de ses admirateurs les plus ardents, le rôle d'Alexandre doit lui rendre plus pénible encore sa situation actuelle. L'Empereur l’a reçue avec beaucoup d'égards et de respect, et l’a invitée à diner à sa table; mais sa grâce et ses prières sont restées impuissantes, et elle est partie sans avoir rien obtenu de Napoléon. Elle a gardé, m'a-t-on dit, sa dignité jusqu’au dernier moment, mais lorsqu'elle a eu regagné son carrosse, elle a donné libre cours à ses larmes et à son désespoir.
Duroc, qui l’accompagnait, n’a cessé de lui témoigner l'attachement le plus passionné. Tous ceux qui l'ont approchée en parlent comme d'une vraie reine dans toute l'acception du terme. Le contraste est d'autant plus frappant quand on la compare à Frédéric-Guillaume, qui
1. Gaspard-Christophe-Michel Duroc duc de Frioul, né à Pont-à-Mousson en 1712, mort en 1813, fut un des plus fidèles serviteurs de Napoléon, avec lequel il s'était lié au siège de Toulon et qui le prit pour aide de camp. — Il accompagna l'Empereur dans toutes ses campagnes à travers l’Europe et devint successivement sénateur, général de division et grand maréchal du palais. C’est sous ce nom qu’il est le plus connu. Il fut tué d’un coup de canon à la bataille de Bautzen. Ses restes ont été déposés aux Invalides, à côté de ceux de l'Empereur, sous le règne de Louis-Philippe.
na ni la prestance ni les qualités d'un souverain. »
Le traité de Tilsitt était signé, la Prusse, amoindrie et diminuée, perdait près de cinq millions de sujets, mais la Russie devenait l’alliée de la France, et, dans les dépouilles de ses ennemis, l'Empereur taillait largement pour son frère le royaume de Westphalie.
Jamais l'étoile des Bonaparte n'avait brillé d’un plus vif éclat, jamais la puissance de Napoléon au dedans comme au dehors n’avait été plus grande. Cependant la fin de la guerre ne devait pas être pour M. de Reiset la fin de ce pénible exil. Dans chacune de ses lettres se manifeste son impatience et son désir immodéré de revoir la France dont il était éloigné depuis si longtemps; mais de longs mois allaient s’écouler avant qu'il lui fût permis de quitter l'Allemagne et de se rapprocher de tous les siens qu'il aimait si tendrement.