‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 37 sur 78 · SOCVENIRS · texte numérisé non relu

SOCVENIRS

coup de différentes couleurs dans un carton que l'on m'a dit lui avoir été envoyé de France par des religieuses; vous vous rappelez sans doute son enthousiasme pour tout ce qui touchait à la France et a Versailles et son affectation à s'entourer de Français. Du reste il faut avoir une foi aveugle quand on visite des curiosités en général, et celles de Potsdam en particulier.

» Je garde précieusement deux petits volumes fort élégamment reliés en maroquin rouge qui ont également appartenu au Grand Frédéric. C'est la Morale de Sénèque de la Collection des moralistes anciens dédiée au roi. — Il est probable que ce roi philosophe avait pour cet ouvrage une prédilection particulière, puisqu'il en faisait son livre de chevet. Les deux volumes se trouvaient en effet dans sa chambre à coucher de sa rédidence de Potsdam avec un Tacite à moitié brûlé par le feu pris à ses rideaux et dont le Sénèque lui-mème est endommagé.

» J'ai vu hier ce pauvre capitaine Deschamps dont je vous avais déjà entretenu; il se rend en France avec un pied de moins; il n'a malgré cela rien perdu de sa gaieté, et se réjouit à l'idée

touche d'aussi près‘. Il est venu chez moi et nous sommes restés ensemble à causer jusqu'à huit heures du soir. Je l'ai vu s’embarquer dans un mauvais char à bancs qui ne le mènera sans doute pas à moitié chemin; je ne l'ai point vu partir sans un peu de jalousie, je l’avoue, surtout quand il m'a dit que vous iriez peut-être avec votre mère au devant de lui jusqu'à Verdun. Je l'ai chargé de tout ce que j’ai pu pour vous; vous connaissez mes sentiments, ils ne sauraient changer à votre égard. Quant à vous, mon amie, conservez-moi toujours votre tendre attachement. »

Potsdam, 28 septembre 1807.

« Je fais une maladie grave qui me dure trois semaines, le docteur Lorentz me soigne, j'entreen convalescence et viens d'écrire à Amélie à laquelle j'avais dissimulé mon état pour ne pasl'inquiéter. Je me trouve étonnamment vieilli, et maigri énormément, j'ai desrides surle front,les yeuxenfoncés

et les traits tirés; on me donnerait quarante ans. »

1. Anne-Louis-Antoine, baron Clouet, marié à Henriette de Fromont le 14 thermidor an XIII. Il était le fils de mademoiselle Touzard d’Olbec et du chevalier Jean-Baptiste-Paul Clouet, remarié à madame de Fromont en secondes noces.

A AMÉLIE DE FROMONT Au château de Vic-sur-Aisne.

25 octobre 41807.

« Ne m'en veuillez pas, chère Amélie, si je vous ai négligée depuis quelque temps; j'ai malheureusement ce reproche à me faire vis-à-vis de bien des personnes que j'aime tendrement, mais je suis tellement contrarié de solliciter si longtemps mon départ sans l’obtenir que je n'ai courage à rien et suis réellement atteint d'un peu de nostalgie. On calcule déjà ici que nous y resterons jusqu’au mois de mai prochain, et il est de fait que les approvisionnements se continuent et que chacun s'établit de manière à passer l'hiver dans ces malheureuses contrées. Potsdam est, comme je vous l'ai dit, un lieu fort triste, sur tout l'hiver, parce qu'on ne peut sortir de la ville qu'en bateau; les marais, le lac et la rivière inondent presque toute la campagne; la société est peu de chose et se réduit à cinq ou six femmes. Cependant le général Bourcier ayant reçu kon accueil dans quelques maisons, a voulu à son tour recevoir chez lui. Ce projet avait soulevé

encore meilleures qui font que je voudrais être à deux cents lieues d'ici.

» Adieu, mon Amélie, n'oubliez pas votre constant et sincère ami, qui vous supplie de lui porter plus souvent par vos lettres quelques protestations de tendresse; c’est pour lui la meilleure des consolations.

» P.-S. — Bien que vous n'ayez jamais voulu m'adresser quoi que ce soit de confectionné par ces belles mains blanches que j'ai baisées si souvent, voulez-vous me dire si quelque marchandise prussienne serait de nature à vous faire plaisir à vous et à votre sœur? Vous pourriez me le dire sans la consulter. J’envoie à Mayence une petite caisse de tasses de la manufacture royale, de l'ambre, des schalls et des bas de soie d'une finesse extraordinaire, comme on n'en voit pas à Paris. J'espère que ces petits souvenirs pourront plaire à mes sœurs. En serait-il de même pour vous? Adieu, chère Amélie; il fait aujourd'hui un temps abominable et des plus variés; depuis quelques jours il neige, il pleut et il gèle alternativement. Adieu, adieu. Tout à vous. »

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