‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 65 sur 262 · INTRODUCTION LXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXI

Ce fut entre Troyes et Villeneuye-rArchevéque que les troupes eurent connaissance de la capitulation de Paris; cette nouvelle jeta la désolation dans tous les cœurs; beaucoup de soldats quittaient les drapeaux et rentraient chez eux; la garde elle-même n'avait plus confiance. Cependant le bruit courait que l'Empereur voulait marcher et reprendre Paris. A la dernière étape avant Fontainebleau, le général Gérard vint à Macdonald; il lui dit, au nom de ses généraux et de ses troupes, que tout le monde en avait assez, qu'il fallait en finir et que les malheurs de la France étaient assez grands pour ne pas les aggraver en exposant Paris au sort de Moscou. On arriva; c'était le 3 avril. Une lettre adressée de Paris à tous les maréchaux venait d'être envoyée tout ouverte d'Essonne par le maréchal Marmont qui commandait aux avant-postes; c'était lui qui l'avait décachetée; elle était du général Beurnon ville, membre du gouvernement provisoire; elle annonçait en substance que Paris était tranquille, que les alliés ne voulaient plus traiter avec Napoléon et que la Constitution anglaise serait donnée à la France. Macdonald la fit lire à haute voix et se rendit au palais avec le maréchal Oudinot, un grand nombre de généraux et une foule d'officiers qui insistèrent absolument pour les

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suivre, craignant que l'Empereur ne voulût leur faire un mauvais parti.

L'Empereur était dans son cabinet, avec le duc de Bassano, Caulaincourt, Berthier,Ney, le vieux maréchal Lefebvre et quelques autres; Macdonald et Oudinot entrèrent, f C'est ici, dit Macdonald, que commença la scène qui changea tant de destinées. L'Empereur vint à moi : € Bonjour, duc de Tarente, comment va? — Fort tristement; tant d'événements malheureux 1 Succomber sans gloire! N'avoir pas fait un effort pour sauver Paris 1 Nous sommes tous accablés, humiliés. — C'est vrai, c'est un grand malheur. Que disent vos troupes? ^ Que vous nous appelez pour marcher sur la capitale; je viens vous déclarer en leur nom qu'elles ne veulent pas l'exposer au sort de Moscou. Nous croyons avoir assez fait, assez prouvé notre dévouement, pour ne pas hasarder une tentative plus qu'inégale et achever de tout perdre. Quelque parti que l'on prenne, c'est assez de cette malheureuse guerre, sans allumer la guerre civile! — Mais non, dit l'Empereur, on n'a point l'intention de marcher sur Paris. » J'aurais cru qu'il aurait éclaté; au contraire, sa réponse fut faite avec calme et douceur. 11 répéta : « C'est vrai, c'est un grand malheur que la prise de Paris. — Savez-vous, lui dis-je, ce qui s'y passe? — On dit que les alliés ne veulent plus traiter avec moi. — Est-ce là tout ce que vous savez ? — Oui. — Eh bien ! lisez cette lettre. » C'était la lettre de Beurnonville; le duc de Bassano en donna lecture à haute voix, c Eh bien! messieurs, reprit l'Empereur,

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puisqu'il en est ainsi, j'abdiquerai. J'ai voulu faire le bonheur de la France, je n'ai pas réussi; les événements ont tourné contre moi. Je ne veux pas augmenter nos malheurs; mais, quand j'abdique, que ferez-vous? Voulez-vous le roi de Rome pour mon successeur et rimpératrice pour régente? > Tous unanimement nous acceptâmes. « Il faut d'abord, ajouta-t-il, traiter d'une suspension d'armes; je vais envoyer des commissaires à Paris ; je désigne, pour cette importante mission, les maréchaux prince de La Moskowa, duc de Raguse, et le duc de Vicence. Ces choix vous conviennent-ils? » Nous répondîmes affirmativement. L'Empereur dit : < Messieurs, vous pouvez vous retirer. Je vais faire dresser les instructions des commissaires, mais je défends qu'ils stipulent rien qui me soit personnel. > Puis, se jetant sur un canapé et se frappant la cuisse, il reprit d'un ton dégagé : « Bah ! messieurs, laissons cela et marchons demain, nous les battrons f > Je répétai en peu de mots ce que je venais de dire sur la situation de l'année : < Non, ajoutÂmes-nous, nous en avons assez, et prenez garde que chaque heure qui s'écoule tourne contre le succès de la mission que les commissaires ont à remplir. » Il n'insista pas et dit aux commissaires désignés : < Tenez-vous prêts à partir à quatre heures >, après quoi il nous congédia. A peine étions-nous dans la galerie qu'il chargea le duc de Vicence de me rappeler. € J'ai changé d'avis quant au maréchal Marmont, me dit-il; il est inutile qu'il reste à Essonne et je désire que vous soyez commissaire à sa place; acceptez- vous? —

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Oui, et VOUS pouvez compter sur mes efforts. — Je le sais, vous êtes un homme d'honneur. >

J'ai un peu abrégé le récit de cette scène» la première du drame de l'abdication et qui en demeure la scène capitale. Par un retour fatal de la destinée, l'armée qui, quinze années auparavant, avait aidé Bonaparte à saisir le pouvoir, sommait Napoléon de s'en déprendre; cette journée du 3 avril a été la réplique et comme la revanche du 18 brumaire.

Il faudrait, depuis ce moment, citer les Souvenirs d'un bout à l'autre; on les lira, on y verra l'erreur fatale et l'embarras de Marmont, la légèreté de Ney se jetant sans vergogne à la tête des Bourbons, son manque absolu de caractère et sa vanité; on y verra surtout la grandeur d'âme, la loyauté chevaleresque de l'empereur Alexandre. Cependant, il convient de rapporter ici la conversation qui termina la première entrevue d'Alexandre et des commissaires, parce qu'elle donne une idée très nette des sentiments intimes de Macdonald. Il s'agissait de la plus importante des questions à résoudre, la succession du roi de Rome aux droits de son père et la régence de Tlmpératrice. « 11 est trop tard, nous dit-il; l'opinion a fait des progrès trop rapides; nous l'avons laissée aller; à chaque instant elle s'étend. Que ne vous êtes-vous entendus avec le Sénat Conservateur? — De quel droit a-t-il agi? nous récriâmes-nous; il a menti à son titre; il n'avait aucune mission ; plat, rampant, complaisant esclave, il tenait son existence des constitutions de l'Empire; elles sont

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