INTRODUCTION LXXXVII
maréchal le pressa d'en partir ; il était urgent de gagner Lille au plus vite. On arrive à Béthune à cinq heures du matin ; la population curieuse, mais bienveillante, accourt en déshabillé; le sous-préfet lui donne l'exemple, à la portière de la voiture royale, une jambe à moitié nue, souliers en pantoufle, son habit sous le bras, gilet déboutonné, et chapeau sur la tête ! Le malheureux, les mains embarrassées de son épée et de sa cravate qu'il tâchait d'ajuster à son cou, n'avait pas pu se découvrir. Enfin on arrive à Lille; Tesprit de la ville est bon, mais celui de la garnison est inquiétant; le duc d'Orléans et le maréchal Mortier n'ont plus sur elle d'influence. Louis XYIII veut s'en aller de nuit à Dunkerque ; Macdonald proteste; il n'est pas digne d'un roi de France de partir ainsi furtivement d'une ville dont la population est dévouée; le Roi persiste; on se mettra en route à minuit. Dans la journée, le vieux prince de Condé avait cru devoir demander au Roi si le lendemain, jeudi saint, il ne ferait pas la cérémonie du lavement des pieds. En vérité, le moment était bien choisi. Au sérieux des événements se mêlaient des incidents comiques ; on vient de voir celui de Béthune. En quittant les Tuileries, on avait garni à la hâte un portemanteau pour le Roi : six chemises, une robe de chambre, une paire de pantoufles; le portemanteau fut égaré ou volé en route; le Roi dit tristement à Macdonald : c On m'a pris mes chemises, je n'en avais pas déjà trop; ce sont mes pantoufles que je regrette davantage; vous saurez un jour, mon cher maréchal, ce que c'est que des pantoufles qui ont pris la
LXXXVIIl INTRODUCTION
forme du pied t » Comme Louis XVIII, Macdonald était goutteux; il devait compatir à son infortune. « En ce moment, remarque le maréchal, le Roi ne songeait pas que, quelques heures plus tard, il allait perdre son royaume. »
Il était onze heures du soir; Macdonald, qui devait précéder Louis XVIII à Dunkerque, était prêt à partir quand il vit entrer le comte de Blacas. Frappé des représentations par lui faites le matin sur ce qu'il y aurait de contraire à la dignité royale dans cette évasion nocturne, le ministre allait tenter auprès du Roi un nouvel effort. Une demi-heure après il revint; le Roi avait cédé, mais dans quel étatt M. de Blacas Tavait trouvé en chemise, les manches retroussées, se faisant la barbe; au premier'mot, il s'était redressé, avait posé son rasoir et, la figure moitié rouge de colère, moitié blanche de savon, il s'était écrié : c Pourquoi change-t-on d'avis à chaque instant et m'empéche-t-on de partir ou de me coucher? » Après quoi, il avait achevé sa barbe et s'était couché en effet. Le lendemain matin, à sept heures, nouveau changement; le Roi décidément passait en Belgique : c Sire, dit Macdonald, qui quitte la partie la perd. J'ai fait loyalement tout ce qui a dépendu de moi pour maintenir l'autorité de Votre Majesté et pour la retenir dans ses États : elle veut les abandonner; je la conduirai en sûreté jusqu'à la frontière, mais je n'irai pas plus loin ; je lui resterai inébranlablement attaché, dévoué, fidèle à mes serments. » Le Roi, dont le front s'était rembruni d'abord, reprit son calme et donna son