‹ Souvenirs du MidiChapitre 15 sur 34 · VIATIQUE · texte numérisé non relu

VIATIQUE

11 est de règle que, lorsqu'une personne a la fièvre pendant trois jours, le médecin avertisse les parens ou ses serviteurs de la nécessité de lui donner les sacremens. Instruits des dangers que courrait leur réputation et la liberté de leur profession, s'ils en agissaient autrement, les disciples d'Hippocrate n'ont ordinairement rien de plus pressé, en arrivant auprès d'un malade, que de donner ce conseil, au risque d'effrayer lepatient et toute la famille; et les critiques ne manquent pas de dire , comme k leur louange , que la plupart font assez ce qu'il dépend d'eux pour justifier la précaution. Mais on est fait à cet usage. Dans les rues de Madrid et des autres grandes villes, on ne peut presque pas sortir sans .rencontrer le viatique, que Ton porte de préféraotce la nuit, au flambeau , car alors la cérémonie se paie double. S'il se présente sur la route une voilure ou un équipage décent, le maître est obligé de mettre pied à terre , le prêtre y monte avec le ciboire , et le cocher et les laquais vont, nu-téte, le conduire a la maison du malade, devant laquelle ils l'attendentjusqu'à ce que la cérémonie soit finie , pour le ramener à l'église d'où il était sorti.

Le roi lui-même n'est pas exempt de l'obligation de céder ainsi sa voiture : il était même reçu , il y a peu d'années, que le prêtre qui figurait dans la cérémonie à laquelle on faisait ainsi participer Sa Majesté,

fût fait chanoine dans le courant de Tannée , ce qui engageait les ecclésiastiques k épier la sortie du souverain. Je crois qu'on a maintenant remédié à l'abus de cette occurrence. Dans une procession qui a lieu dans chaque paroisse huit jours après Pâques, pour porter la communion aux malades , on prend la voiture et les laquais du plus riche personnage de la paroisse; le prêtre s'y place avec le saint-sacrement, et le maître le suit à pied. J'ai vu le duc de Médina- Cœli marcher ainsi après son plus bel équipage.

Dans tous les cas , au bruit de la clochette qui annonce le saint-sacrement , ou à la vue du cortège , éclairé d'un nombre infini de cierges, lorsque le malade appartient à une famille riche, on se prosterne dans les rues, dans l'intérieur des maisons, dans les assemblées , dans les académies : au théâtre , le premier qui se trouve à portée avertit que La Majesté passe (Za Majestad; Su Majestad^ se dit ordinairement du roi ) : aussitôt acteurs et spectateurs tombent h genoux , ce qui, dans certaines circonstances et sous certains costumes , donne lieu à des situations bien remarquables. Les postes devant lesquels on passe prennent les armes et fournissent un détachement qui accompagne, wtt-^^Vtf, jusqu'à l'église. Si l'on rencontre des troupes en marche, leur musique concourt avec elles à la cérémonie religieuse.

Lorsqu'à Tentrée de la nuit, V Angélus sonne, tout le monde s'arrête sur les promenades , les conversations sont interrompues , on se découvre , on prie, on fait le signe de la croix et on continue.

Beaucoup d'Espagnols ne sortent guère de chez eux sans faire des signes de croix , 1® sur le front , pour être délivrés des mauvaises pensées; 2® sur la bouche, pour être préservés des mauvaises paroles; et 3<^ sur la poitrine, pour empêcher les mauvaises actions et les mauvais désirs. Le catéchisme le conseille aussi au lever et au coucher, etc. , toutes les fois que Ton entreprend un travail quelconque, afin, dit-il , de nous délivrer de nos ennemis qui nous poursuivent en tout temps et en tout lieu. Ces ennemis sont le démon, le monde et la chair, que Jésus-Christ a vaincus en mourant sur la croix.

A toute heure la religion offre quelque secours plus ou moins nécessaire pour en écarter le danger. A l'entrée de la nuit, on voit circuler dans les rues, surtout dans les villes de l'Andalousie , des rosaires , petites processions où l'on chante des hymnes à l'honneur de la Vierge, etc. Un moine, une croix, une image , quatre ou huit fallots portés chacun au bout d'une perche, et un basson, forment ordinairement le groupe ; mais on y joint quelquefois des violons, des flûtes, des serpens, etc.; en sorte qu'il y a des rosaires très brillans. Pendant leur marche , deux hommes avec un tronc et un fallot demandent des deux côtés de la rue l'aumône pour le rosaire du saint ou de la sainte de l'église à laquelle ils appartiennent. On s'arrête devant les maisons où l'on réclame une prière ; on y chante avec accompagnement , on s'agenouille , on prie moyennant une légère rétribution. En Andalousie, les rosaires, favo-

I 18 PRÉPOnDÉRAlICE

risés par le climat , font leur tournée tous les soirs • Du balcon où je me plaçais pour prendre le frais^ j'en voyais passer trois ou quatre qui se tenaient chacun dans leurs limites respectives, sans se croiser. Dans ce pays, où la^eanté du ciel prête aux élans de Tame, le peuple est plus ami des démonstrations^ et par conséquent des cérémonies. Dans les églises^ des images et des statues de la Vierge et des saints, de grandeur naturelle, y sont ornées avec un luxe qui rappelle toute la superstition de Tidolâtrie. Les jours de fête , on les promène avec une pompe extraordinaire sur des autels portatifs où le peuple arable croire qu'elles vont s'animer à chaque pas. Dans un grand nombre de rues , et sur beaucoup de places publiques, sont ménagées, dans l'épaisseur des murs, des niches qui reçoivent des statues ou des images quelquefois entourées et chargées d'ex-votos, et devant lesquelles brûlent nuit et jour des lampes sym- ^ boliques. Le passant de toutes les classes se découvre, se signe, s'agenouille quelquefois, et dépose dans le tronc l'aumône expiatoire de ses fautes , ou destinée à rendre les saints propices.

En voyant la constance avec laquelle on entretient l'habitude des rosaires , auxquels on joint souvent le luxe d'une musique mondaine , on croirait que les prêtres ont voulu substituer ce spectacle religieux ambulant aux spectaclesdramatiques^contre lesquels ils prêchent sans cesse; ou remplir à leur manière le temps le plus difficile à passer, et pendant lequel on oublie trop généralement sans doute les exercices pieux de la journée.

BU ôLKacé. 119

PROCBSSIOnS.

Les processions peuvent occuper avec le mféme avantage. Elles sont fréquentes et nombreuses eta Espagne. Les personnes les plus distinguées par leur naissance , leur fortune et leurs emplois, sont obligées d'y assister. Pendant le Jubilé , nous avmis vu tous les corps administratifs et militaires, depuis le roi , sa maison et ses ministres, jusqu'aux derniers de rÉiat, faire pendant huit jours des staticms dans un certain nodoolnre d'églises qu'ils visitaient en ordr^ Tout Madrid, y compris la garde royale , était organisé en processions. Les Suisses , accoutumés à en^ tendre la messe tous les dimanches, firent comme les autres troupes leurs stations en corps, quoique la plupart d'entre eux fussent protestans. A chaque pas on était arrêté dans les rues par ces réunions de fidèles que l'on s'efforçait de rendre plus fidèles encore. Je dois dire que je n'ai jamais rien vu qui fît moins penser à la religion : il était trop facile de voir le but où l'on tendait. Parmi les personnes qui fîguraient régulièren^ent dans ces longues files de désœuvrés, il en était bien peu que le simple bon sens m mit dans la confidence, à commencer par les prêtres. J'ai connu beaucoup d'Espagnols qui ne faisaient que gémir de la rigueur avec laquelle on exigeait d'eux tout ce qui pouvait entretenir et assurer les calamités de leur patrie. Un homme qui a des intentions droites, et qifi ne veut se mamtenir aux dépens de personne, est à chaque mslant bien péniblement affecté dans ce pays.

120 PRÉPONDÉRAFTCE

PEBBBS QUETEURS.

Des moines, bien capables de travailler, rôdent de toutes parts avec une besace sur Tépaule, demandant Taumône au nom de leurs couvens , et donnant ainsi Texemple de la mendicité, qu^on est parvenu à accréditer ou a nationaliser en Espagne , et non sans intention, car on savait bien qu'avec le système qu!on suit, bien des personnes devaient être réduites a cet expédient. J'étais logé à Xérez de la Frontéra chez un labrador (entrepreneur dont les capitaux sont employés à faire exploiter les terres des autres) qui avait un (rère enfermé dans Cadix avec les troupes constitutionnelles , dans lesquelles il était officier. Le frère capucin et autres , habitués à venir quêter chaque semaine à jour fixe , ne manquaient jamais de composer sur cette culpabilité leur maintien , qui était si loin d'être celui de l'humilité. Ce n'était pas une aumône qu'ils venaient demander, c'était un droit (Ju'ils venaient exiger impérieusement, laissant comprendre qu'on devait s'estimer heureux d'acheter à ce prix le repos, lorsqu'on avait tant encouru l'improbation ou la haine du peuple, qu'il dépendait d'eux de faire éclater d'une manière si terrtt)le.

IMAGES qu'on ports DàSTS LES RUES ET DANS LES MAISONS POUR LES PAIRE BAISER.

Chaque couvent a au moins un frère qui va plusieurs fois la semaine, sinon tous les jours, courir la ville pour faire baiser une image dans les places et les marchés, dans les boutiques et dans les mai-

sons , où l'on se garderait bien de leur refuser l'entrée. L'un a une image de la Vierge, l'autre un Enfant Jésus en cire orné de rubans et de fleurs , qu'il porte en triomphe et qu'il abrite sous verre et sous sa robe de laine si le temps parsût devoir l'endommager. On vient d'embrasser l'image des capucins, celle des cai*mes se présente , puis celle des franciscains, etc. : il faut les baiser toutes, et donner une aumône, si l'on ne veut s'exposer à perdre sa réputation de chrétien. Il me semble voir encore une gros frère carme qui passait tous les jours devant ma fenêtre à Pampelune , avec un triple menton couvert de tabac, ayant sous le bras une petite image encadrée en cuivre; il s'arrêtait devant les boutiques de tailleur, de cordonnier , donnait son image à un des ouvriers sédentaires, puis tirait sa boite, offrait du tabac sans s'occuper du reste; son image, qu'il avait donnée a droite, cheminait et lui revenait à gauche, après avoir passé de main en main et de bouche en bouche, accompagnée de quelques sous. Il allait à l'autre porte faire la même offre salutaire, et quelquefois sur la place du marché se procurer ainsi des choux^ des raves, des pommes-de-terre , quelques poissons. Certes , il faudrait être d'un naturel bien intraitable, pour ne pas accueillir amicalement ou avec douceur un homme qui présente une distraction si innocente en elle-même. S'il me l'eût offerte avec la simplicité qu'il y mettait, je l'eusse acceptée comme un autre; mais en réfléchissant au système auquel ces habitudes se rattachent, il devient bien difficile d'êtri aussi indulgent.

122 PREPOMDfiRANCE

QUETES FAITES PAR DES CONFnéRIES.

A Pauipelune on fait la quête avec un expédient qae je n'avais pas vu employer encore. Un étudiant, avec son manteau noir et son chapeau militaire, s'arrêta devant un ferblantier qui demeurait vis-à-vis chez moi , et lui présenta un grand saint-sacrement que l'autre lui rendit aussitôt : je crus qu'il s'agissait de le raccommoder. Mais Vestadiante entra dans d'autres maisons , suivi d'un homme qui portait un tronc. Je vis qu'il faisait baiser à chacun le saint-sacrement, et que l'assistant recevait l'aumôpe. J'ai appris plus tard qu'au milieu de ce soleil , on avait encadré, à la place d'hostie, quelques petits os qui étaient des reliques de la Firgen de les dolores : je les vis dans la maison où j'étais logé. Tous les samedis on faisait cette quête dans Pampelune pour dire des messes à la chapelle de Noire-Dame-des-Douleurs , dans l'église de San Liaurenzo; et lorsque je demandais pour qui on disait ces messes, après un moment d'hésitation on me répondit que c'était pour ceux qui donfiaient de t argent.

Lorsqu'on doit exécuter un coupable , ce qu'on n'a que trop occasion de voir à Madrid, on entend dès le matin demander dans les rues avec une clochette de quoi dire des messes pour le salut de l'ame du malheureux qu'on y^sentenciar. Si tous ces membres de la confrérie de paix et de charité [pa% y caridad ) , qui sont ordinairement deux à deux, s'occupaient à travailler pendant celte journée , ils gagneraient assurément bien plus qu'ils ne ramassent ; et , puisqu'il faut toujours /lâty^r pour qu'on dise des

messes, ils pourraient en faire dire un bien plus grand nombre. Mais cette idée n'a jamais pu supporter la comparaison dans leur esprit avec celle de demander Faumône. On peut en dire autant de ces notables qui se placent à la porte des églises certains jours , avec un bureau sur lequel se trouve une ame du purgatoire , petite statue féminine, cou* verte de longs cheveux qui ne paraissent en aucune manière avoir souffert du voisinage du feu , quoiqu'elle soit entourée de flammes jusqu'à la ceinture. Au portail est suspendu l'écriteau accoutumé : Hoy se sacca animas y aujourd'hui on tire les âmes du purgatoire; et les deux ou trois plats «i fer-blanc , auprès desquels se succèdent ces nombreux commissaires , restent trop souvent vides jusqu'à la fin du jour et de la/ancion. Il serait bien à désirer qu'on pût faire disparaître des cérémonies augustes de la religion ces idées d'argent qu'on y accole sans cesse. Je me suis quelquefois arrêté aux coins des rues et aux portes des églises, pour lire l'annonce de fêtes religieuses qu'il devait y avoir dans telle ou telle église, avec sermon, bénédiction, musique vocale et instrumentale; j'étais édifié de cette pompe, lorsque je découvris au bas de la page ces paroles trop explicatives de Ténigme : Se ha de tener la bula de la Cruzada, il faut avoir la. bulle de la Croisade;, comme si tout ce qu'on venait de lire n'eût dû rien valoir sans cette condition. C'était le prix -des places.

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