BULLE DE LA CROISADE
Dès qu'un enfant atteint l'âge de sept ans , les curés qui le savent des premiers , puisqu'ils tiennent les registres de l'état civil, signifient aux parens
qu'ils doivent prendre pour lui la bala cU la Cruzada.
Cette bulle, donnée régulièrement par les Papes, depuis plus de trois cents ans , accorde un grand nombre de grâces au roi d'Espagne , et k tous ceux de ses sujets qui l'aident à faire la guerre aux ennemis de la reUgion chrétienne, et à propager la foi do^t il est , avec son peuple , le plus ferme soutien. Elle dis^ pense de faire maigre les militaires el tout ce qui tient à l'armée , comme étant occupés k combattre pour la religion , en sorte que l'armée n'a pas même besoin de la prendre ; mais elle ne peut donner la même exemption k aucune autre personne ; c'est pourquoi toutes celles qui ne sont pas en état d'observer scrupuleusement les jours maigres et les jeûnes que prescrit l'Eglise, sont obligés de se pourvoir d'une seconde bulle qu'on appelle de came y lacticinios^ qui les en exempte , mais cette seconde bulle ne peut être prise sans la bulle de la Croisade.
Ainsi , tandis que les pi*êtres effraient le peuple en le menaçant de l'enfer, le Pape vient paterneUement le rassurer, le garantir de toutes les peines qu'il pourrait encourir, ou qu'il ne manquerait pas de mériter, et donner de la sorte du poids aux prédications des prêtres. Ainsi , la religion gagnerait du crédit et de l'importance k inspirer de si grandes alarmes que le Pape vient dissiper si k propos : mais ce n'est pas Ik le seul but; et, sans parler du salut des âmes, on pourrait peut-être en trouver un autre. La bulle de la Croisade se vend trois réaux, c'estk-dire 15 sous, dans toute l'Espagne, et 25 sous dans le royaume de Navarre ; et la seconde , ou la
bulle de came (viande), huevos (œufs), y lacticinws (laitage), se vend deux réaux ou lO.sous. Or, comme la plupart des bklividus du royaume prennent les deux , cela fait un impôt de 25 ou 35 sous par personne, que paient tous les Espagnols au dessus de l'âge de sept ans , et voici comment :
Le commissaire-général de la Croisade a dans le royaume des délégués {los apoderados de las bulas) aussi peu nombreux que possible, a6n de ne pas multiplier les (rais , la bulle se vendant toujours le même prix. Ces délégués, qui ont leur résidence dans les villes principales , envoient dans les villages et dans les campagnes un nombre d'exemplaires de la bulle de la Croisade, presque égal k celui des habitans; et de la seconde, ou de Xindulto apostâlicoj celui que l'expérience fait juger nécessaire. Le dépôt s'en fait dans chaque paroisse chez un homme qui sache lire et écrire , et qui ait quelque propriété qui puisse répondre de la valeur des bulles. A Madrid , ce sont ordinairement les marchands de papiers qui les vendent , le clergé voulant paraître touta-fait étranger à ce bénéfice, comme il l'est en effet. Au commencement de Tannée, lorsque la bulle est arrivée , le curé annonce au prône qu'elle est déposée chez tel habitant et qu'on a trois semaines ou un mois, plus ou moins, pour s'en pourvoir; et, afin que personne ne puisse la refuser, sous prétexte ou à raison du défaut d'argent, on la délivre gratis.
Mais au bout de trois ou quatre mois le buldero fait connaître le terme de rigueur par lui-même ou par le curé; on s'acquitte, et Vapoderado encaisse.
J'étais à Pampelune, siège d'une vice-royauté,
DU CLIRGE. lit
lorsque la bulle y arriva de Madrid an commence* ment de 1827 (en février). Elle fut d'abord déposée dans réglise de San-Lorenzo , à la chapelle de San^ Firmin f patron de Pampelune), où il fut dit à cette occasion beaucoup de messes. Le second dimanche de février, elle fut transportée de là a la cathédrale^ en grande procession, accompagnée de toutes les autorités de la ville (avec leur costume de Crispin et leur chapeau à grandissime bord), précédées de leurs tambours et trompettes. A tout propos on fait sortir ces autorités en procession. C'est ainsi qu'occupant à des choses qui n'exigent aucune capacité les pre*niiers magistrats, on finirait par en faire des êtres insignifians, s'ils ne l'étaient dès le commencement de leur carrière. Partout el toujours se voitJUtjnêmfi^ plan d'abai^^r^.4!oppdi^^ pour les
rendre stuiûdfiS^etiêU£-pr«ndre.(^4jpC^ Je reviens à la bulle.
La bulle est renouvelée tous les dix ans. Léon XII la prorogea pour cet espace de temps par son bref du 27 juillet 1824 (49). Sa Sainteté devait alors recevoir, une fois poqr toutes , deux ou trois millions de piécettes ou francs, qu'elle ne manqua pas de faire demander par son nonce à Madrid ; mais le roi d'Espagne, s'appuyant sur le malheur des temps, s'excusa de ne pouvoir payer. Pendant dix ans , qui ont commencé le 1«^ janvier 1826, le roi d'Espagne percevra donc le montant de la bulle sans en rien donner à Sa Sainteté , qui est ordinairement payée au moment de la prorogation. Et comme ce nouveau croisé a autre chose à faire qu'à aller allumer et soutenir la guerre contre les Infidèles, il gardera
ces fonds jusqu'à ce que se présente une occasion plus favorable de leur donner cette destination spéciale , que ne l'a été la guerre des Grecs contre les Turcs , et peut-être même qu'alors il y aura déjà quelque temps qu'ils ne seront plus dans ses caisses. C'est en Espagne qu'il faut voir comme la spécialité des fonds est respectée .
Quoi qu'il en soit , il peut d'abord paraître étonnant que l'usage de prendre la bulle de la Croisade soit devenu si général ; mais on cesse d'en être surpris lorsqu'on connaît les moyens qu'on a employés pour l'établir. Les curés , prêtres et moines font une obligation de l'acheter à ceux qui veulent obtenir l'absolution ou le pardon de leurs péchés* Nous avons vu qu'il était presque impossible d'éviter de se confesser ; il le serait bien plus encore d'éviter de se pourvoir delà bulle, et elle coule si peu , que ce n'est pas la peine de s'y refuser. Pour les chefs de famille et les maîtres de maison, l'acquisition en est d'autant plus indispensable , qu'ils sont chargés de la prendre pour leurs enfans et domestiques. Les père et mère de trois ou quatre enfans , qui sont quelquefois à cent lieues de chez eux , la paient pour eux-mêmes et pour tous leurs enfans , comme pour tous leurs domestiques. Et, afin que personne ne puisse céder la sienne à un autre, ou usurper les grâces qui y sont attachées , le nom de celui pour qui elle est y est écrit lisiblement , conformément à ce que prescrit le texte.
D'ailleurs , exposés , comme nous le sommes , à mourir de mort subite par divers accidens, la bulle de la Croisade est nécessaire pour qu'on puisse donner
Tabsolulion et les sacremens h ceux qui n^ont pas eu le temps de se confesser, ou qui sont privés de la raison ou de la parole par une maladie imprévue, une attaque d'apoplexie, par exemple. Une digne personne que je connaissais à Madrid , vît un jour sa mère tomber dans cet état : selon la coutume , on courut aussitôt chercher un confesseur. La première chose qu'il fit fut de demander si la malade avait la bulle de la Croisade. Sa fille répondit qu'elle le croyait beaucoup (c'était le commencement de l'année), mais qu'elle n'en était pas sûre; et comme elle ne put la trouver, le prêtre lui dit qu'il fallait aussitôt en aller acheter une, parce qu'il ne pouvait, sans cela, lui donner l'absolution, ni par conséquent les sacremens (5o).
Mais la dévotion des fidèles n'a pas besoin de contrainte pour accepter cette grâce ; tous accourent avec ferveur pour se la procurer , et plusieurs renchérissent sur ce qu'on pourrait leur prescrire à cet égard. Les parens continuent pendant trois ou quatre ans à prendre la bulle de la Croisade pour leur père, leur mère, leur fils, décédés. J'ai vu des veuves la prendre encore douze ans après la mort de leurs maris, afin d'attirer sur eux les indulgences du Ciel et tirer plus facilement leur ame du purgatoire, ou, comme disent les Espagnols, leur appliquer la bulle y ce qui ne peut signifier (car on a de la peine à le comprendre) que faire un acte méritoire en leur nom. Au commencement de 1826, Ferdinand VII, prenant des bulles pour lui, pour ses père et mère et ses deux premières femmes , en ajouta deux autres à ce nombi*e , et demanda à quelqu'un qui se trouvait auprès de lui :
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itPour quicrois'-ta qu^ elles sonL?^ On ne put le deviner, a L'une est, dit^il, pour Vinuessa» [confesseur de Sa Majesté qui fut massacré dans les prisons de Madrid, par la populace,^ le 5 niai 1 82 1 )j « et Tautre est « pour ce pauvre diable deRiégo qui est venu se faire « pendre comme un imbécile {un tonto).^ Sa Majesté aurait peut-être aussi bien fait aux yeux de Dieu, et pour la satisfaction de cet imbécile, de lui faire grâce lorsqu'il fut condamné , car il est incontestable que ce ne fut que par ordre exprès du roi que Riégo sortit de Cadix pour raitrer dans l'intérieur de l'Espagne. C'est ainsi qu'à l'aide de certaines pratiques on croit pouvoir tout concilier, la vengeance cruelle et la charité chrétienne.
Le roi d'Espagne s'achetant des bulles à lui-même, ou lorsque tout l'argent qu'elles produisent doit rentrer dans ses mains, offre un simulacre qui peut pro^ duire un bon effet, et un exemple que Sa Majesté peut d(Hiner avec plus de satisfaction que les prêtres et les moines, sujets au même impôt, car cesMessieurs n'aiment guère à débourser : mais s'ils poussent à la bullp en Êiveur du roi , ils n'en: sont pas précisément dupes, comme on pourrait le supposer, pour peu qu'on connaisse leur arithmétique ; le roi, à son tour, leur laisse prendre la dime , bien autremœt productive. Il suffit de s'entendre. M. de Laborde, assez favorable au clergé d'Espagne , comme nous le verrons plus tard, dit cependant que V impôt des bulles delà Cruzada est fondé sur des puérilités y indignes d'une religion vraie et d^ungouvérmmeWTsàge.
Je suis obligé de rapporter encore Tci quelques détails, puisque ces détails sont des faits positifs qui
aident à juger la nation espagnole dans son état actuel , et le clergé dans ses sollicitudes pour la conservation des anciennes coutumes.