VÉNÉRATION POUR LES MOINES, AGENOUILLEMENT DEVANT LES ÉVEQUES
Les enfans courent après les moines dans les rues, pour leur baiser la main ou la robe et en recevoir la bénédiction. Lorsqu'un évêque passe, ils y courent encore avec bien plus d'avidité , et ils ne sont pas les seuls. En lui baisant la main, on se met à genoux^ et quelquefois c'est à distance qu'on se prosterne. Ce ne fut pas sans une grande surprise que je vis la première fois des Espagnols se mellre ainsi à genoux au milieu de la rue devant un évêque qu'ils rencontraient à l'improviste , ou k côté duquel ils passaient : c'était à Santa -Maria, lorsque le roi venait de débarquer de Cadix , où il avait publié la veille une amnistie générale, et la promesse d'institutions capables d'assurer le bonheur de ses sujets , ce qu'il s'empressa de rétracter en posant le pied sur le rivage. Le peuple espagnol ne manque de soumission ni h l'autorité religieuse , ni à l'autorité royale; pourquoi donc est-il encore si loin de la prospérité ? C'est que , pour être heureux , il ne suffit pas à un peuple d'être obéissant; il faut encore qu'on sache et qu'on veuille lui commander dans ses intérêts. Or, qu'a fait pour le peuple espagnol l'autorité souveraine , qu'a fait le sacerdoce depuis cette époque mémorable qui devait être celle d'une existence nouvelle pour cette nation? A Pampelune,
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j'ai vu des serviles se prosterner devant l'évêque qui passait en voiture pour aller se promener (S^.).
ENTREMISE ET PRÉPONDéfiÀlfCE DE Là. RELIGION OU DBS PRETRES DàNS PRESQUE TOUTES LES AFFAIRES IMPORTANTES.
Aux séances de rÂcadémie royale d'histoire de Madrid , auxquelles j'ai eu souvent l'honneur d'assister, le président avait devant lui, sur son bureau, une prière écritesur un grand parchemin, qu'il devait lire ou réciter au commencement de chacune de ces réunions. Mais il se trouvait toujours des prêtres pour l'assister. Le plus âgé commençait par le signe de la croix , et l'oraison , que les autres académiciens disaient avec lui pour sanctifier l'œuvre. A la fin , on se levait , le moine priait de nouveau, et le signe de la croix concluait les travaux.
Si les prêtres sont peu nombreux dans les administrations honorifiques ou parmi les autorités civiles ou municipales , on les rencontre en certain nombre dans tous les emplois lucratifs qui peuvent de quelque manière se rattacher k leurs attributions, ou leur fournir l'occasion de réprimer l'intelligence. Dans les hôpitaux et hospices civils , où trouve presque toujours des chefs religieux, installés comme si l'établissement eût été fait pour eux. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque de Madrid est un prêtre , qui est aussi chef du cabinet des médailles , sans préjudice d'autres titres non moins importans. Là , il a sous ses ordres un certain nombre d'ecclésiastiques qui veillent, comme on le pense bien, h ce que des livres qui ne leur sont pas favorables ne soient pas lus par le public. A l'Académie d'histoire
dont j'ai parlé , il y avait une place de bibliothécaire qui donnait un vaste logement et sans doute de forts honoraires ; elle était occupée par un prêtre. Dans presque tous les corps enseignans, sans même y comprendre les jésuites qui sont dans un état si prospère à Madrid , ce sont toujours des prêtres qui donnent l'instruction. A Pampelune, il faut qae ce soit toujours un abbé ou supérieur de couvent qui préside la junte supérieure ou le conseil administratif du royaume de Navarre (53) !
Avec la religion , ils se sont glissés partout : lors* qu'on lève la main droite pour (aire serment en Espagne , il faut que le pouce et l'indicateur fassent une croix. Lorsque les chefs militaires vont prendre les ordres de leurs supérieurs ou ceux du roi , on ne dit pas qu'ils vont prendre le mot d'ordre , mais qu'ils vont prendre le saint , tomar el sanU , car dons les deux mots qu'on donne pour signe de ralliem^at, il doit toujours y avoir un nom de saint, bien étonné sans doute du haut du céleste séjour de se voir figi?rer dans ces sortes d'affaires.
Lorsque toute la cour est réunie au palais les dimanches et fêtes , en attendant que la famille royale daigne se montrer , un évêque ou archevêque vi^it circuler parmi les dignitaires , bien par hasard sans doute, mais sans y manquer presque jamais, et recueillir les preuves de leur soumission, qu'ils pourraient peut-être perdre l'habitude d'accorder au sacerdoce, ce qui ne doit jamais arriver. J'ai vu souvent le confesseur de la reine (Âmelfe de Saxe), qui était évêque ou archevêque, venir ainsi dans la salle du trône avec tous les dehors de l'humilité, parmi 1^
premiers fonctionnaires , les maréchaux de camp, les lieutenans-généraux, etc., qui couraient à Tenvi lui prendre la main et la baiser le plus humblement possible*
Enfin Punique journal qui existe dans la capitale des Espagnes, la Gaceta deMadridy est rédigé par un prêtre, dont le maintien annonce bien que lui seul (ou quelqu'un des siens) est digne de remplir des fonctions aussi importantes, puisqu'elles donnent le moyen de diriger Fopinion publique, que tout autre écrivain étranger au sacerdoce ne manquerait pas de corrompre ; car ceux du monde sont tous des hommes dangereux , sans foi ni loi , et au moins indignes de parler de tout ce qui a trait aux intérêts de l'Etat. Aussi les mauvaises doctrines ne sont-elles nulle part aussi soigneusement écartées. Le discours que le roi de France prononça à l'ouverture des chambres, le 12 décembre 1826, ne put recevoir, dans cette feuille, les honneurs de la traduction; on n'en donna qu'une analyse, car il était probablement séditieux et contre la religion; on copia seulement le passage dans lequel Sa Majesté parlait de la nécessité de faire cesser le scandale qu'offrait la licence de la presse , dont les prêtres espagnols croient bien avoir démontré que la liberté est le plus grand fléau des royaumes et des empires. En janvier 1 827 , lorsque l'Angleterre signi6ait à l'Espagne son ultimatum à la suite de l'agression contre le Portugal , le roi d'Espagne fut près de changer deux ou trois de ses ministres, et le rédacteur de la Gazette : quelle concession ! !
Ne négligeant aucune occasion de raffermir leur pouvoir, surtout lorsqu'ils le croient menacé , au
milieu de l'agitation de 1 époque dont je viens de parler, lorsque l'Europe frémissait en voyant la guerre civile allumée sur le territoire du Portugal , où les troupes anglaises débarquaient déjà , les moines et les prêtres publiaient, dans la Gazette de Madrid {A\x 26 décembre), des ordres sévères, arrachés à Ferdinand, pour obliger le peuple à payer plus exactement la dtme, sous peine d'excommunication^ d'amendes , dont une part devait être payée aux dénonciateurs de la fraude, l'autre au juge qui aurait condamné le coupable, menaçant surtout de prise de corps, de coups de bâton en place publique, et d'exil (54)' « Odieuse superstition! de quelque dégui- « sèment que tu te couvres, idole, saint, Vierge, « prophète , croissant ou croix, quel que soit le sym- « bole que tu veuilles offrir à l'adoration du monde, « tu n'es un trésor que pour le prêtre, et la ruine « du reste des hommes. Qui pourra séparer de l'or « du vrai cuke ton alliage impur qui le souille sans « cesse? (Lord Byron.) »
ASCENDANT DES PRÊTRES SUR l' ESPRIT PUBLIC, ET LEURS IffTERÊTS