GARANTIS PAR LES MEMES MESURES
Ce qui assure la domination du clergé en Espagne offre donc en même temps Pavantage de lui garantir ses intérêts ou de faciliter la rentrée de ses revenus fixes et casuels. On a dit que le malheur rendait superslilieux; les ministres des autels n'auront pas manqué de sentir que , t(Hites choses égales d'ailleurs, il vaut mieux pour eux avoir affaire à un peuple pauvre qu'à un peuple riche; car, indépendamment des lumières qu'elles procurent, les riches-
ses donnent où augmentai: le seatioient qu'on a de ses propres forces, et peuvent cooduire à secouer un joug que le pauvre porte avec docilité , ou même sans s'ai apercevoir. Les riches regardant ordinairement les prêtres comme au dessous d^eux , tandis que le peuple les voit dans un rang élevé, il doit être plus agréable et plus facile aux apôtres de la religion d'agir sur des masses, à l'égard desquelles leur position leur donne déjà de l'avantage, d'autant plus que l'état malheureux des pauvres sur la terre les dispose à entendre parler du ciel, ou que ce qu'ils souffrent sans l'avoir mérité leur fait comprendre qu'ils pourraient biai être destinés à souffrir davantage, pour peu qu'il y eut de leur faute. La religion ne réussissant jamais mieux que lorsqu'elle s'adresse à des malheureux , un moyen de préparer le peuple k devenir religieux est donc de l'appauvrir avec adresse. Pour que la prédication opère, il faut, non seulement que le prédicateur ait (ce qui s'accorde de reste avec ses goûts d'orateur, d'homme et de célibataire), mais encore que l'auditoire n'ait pas; et s'il est possible d'ôter, du même tour de main, de l'un pour donner à l'autre, c'est une manière si efficace de travailler à aftermir la foi, qu'il semble qu'on ne doit jamais la négliger. Or, on peut s'en rqjoser, pomr réduire cette théorie en pratique , sur les hommes qui sont chargés de la maintenir et de la propager.
Quoique les prêtres soient en très grand nombre en Espagne, ils ne peuvent pas toujours suffire à dire le nombre de messes que la piété leur demande et leur paie. Tel est l'effet inévitable , et qu'ils se
garderont bien de prévenir, de ioutefi leurs autres pratiques, ou de l'ensemble de leurs occupations. Les messes se paient une piécette et demie (un franc et demi); et, comme ils ne peuvent en dire qu'un certain nomlnie chaque jour, ils sont obligés , lorsqu'on leur en commande davantage , de se borner, la disant pour l'un, à y intercaller une ou plusieurs prières pour d'autres, ce qui s'appelle appliquer la messe {applicar la mi$td)y ou dire des messes d'application (mmas de appUcacim) ; wi sorte qu'il arrive souvent qu'une messe leur est payée à la fois par huit ou dix personnes , ce qui la rend très productive et peut en élever le prix à douze ou quinze francs.
A Pampelune, comme dans beaucoup d'auti^es contrées d'Espagne, on était autrefois dans l'usage d'enterrer les morts dans les églises* Cette coutume s'est perdue depuis la révolution de France, ou depuis que la chimie en a fait mieux sentir les inconvéniens ; mais il en est resté pour les prêtres ce qui leur était le plus avantageux. Chaque famille conserve dans les églises la tombe qu'elle y avait, et quoiqu'on n'y ait pas enterré depuis l'époque dont je viens de parler, tous les dimanches et fêtes elle apporte sur cette tombe un ou plusieurs cierges, selon qu'il y a plus ou moins long-temps depuis le ^ décès du dernier parent , et un pain de deux livres renfermé dans une petite corbeille. Au commencement de la grand'messe, chacun allume ces petits cierges ; un prêtre , en habits somptueux , parcourt l'église pendant que son collègue officie à l'autel, dît sur chaque tombe une prière pour appliquer la
messe au défant , reçoit une offrande de quelques sous, et poursuit ainsi jusqu'à ce qu'il ait rempli les intentions de tous les parens ou serviteurs qui se sont réunis à cette cérémonie solennelle. A la fin de la messe , tous ces pains sont portés à la sacristie.
Le jour des morts devait être un jour de fête pour ceux qui ont su amener les vivaus à contribuer tous les dimanches sur les tombes , et le tribut devait être en proportion de la solennité. Élevé dans un pays chrétien , je n'avais pourtant jamais entendu parler des offices de ce jour que comme d'une commémoration, d'un exercice de piété en faveur des parens, des amis qu'on a perdus , cérémonie touchante qui parle tant à l'ame, et à laquelle l'aspect de la nature concourt si puissamment dans nos climats en lui prêtant son deuil.
C*e^t vers ce temps où tout rentre au cercueil ^
Que la Religion prend un habit de deuil ; Elle en est plus auguste , et sa grandeur divine Croît encore à l'aspect de ce monde en ruine.
Tous les hommes supérieurs, familiers avec ie langage pompeux de la poésie, ont consacré dans leurs vers un hommage édifiant a la grandeur que la religion déploie dans ce jour mémorable (55).
il appartenait au clergé espagnol d en faire un jour de spéculation.
Si on eût apporté du pain en plus grande quantité que de coutume dans les églises, il aurait pu se gâter entre les mains de ceux qui devaient le recueillir.
Au lieu de pain , c'est du blé qu'on vient apporter en offrande : la quantité est ordinairement d^un robof mesure qui contient soixante-deux livres de douze onces. Cette mesure est placée sur la tombe , et au lieu d'un cierge ordinaire, on élève, au milieu de la caisse qui le contient, un grand cierge, gros comme le bras, qui coûte ordinairement de treize a quatorze francs. Ce cierge est allumé pendant les cérémonies du \^^ novembre, et rallumé pendant celles du a. On voit, ces deux jours, s'élever dans l'intérieur de toutes les églises de Pampelune (et dans celles d'autres villes, sans doute), cette espèce de forêt de cire, au milieu de laquelle les parens, en deuil, sont agenouillés.
Lorsque cette exposition se fait dans la cathédrale, le blé çt le cierge qu'on y apporte appartiennent , le soir du ic»- novembre, à l'église; et le lendemain, qui est le jour principal , il faut en remettre autant si on veut continuer, comme on le doit , à remplir ce devoir pieux ; la nouvelle mesure et le nouveau cierge sont encore recueillis , le soir, au profit du temple et de ses desservans. Cette dépense considérable est cause qu'il n'y a que les personnes les plus riches qui aillent à la cathédrale se rendre Dieu propice, ou faire sortir du purgatoire l'ame des défunts : car, selon la croyance vulgaire en Espagne, c'est ce jourlà que les âmes passent en masse du purgatoire au ciel. Les gens d'une médiocre fortune ou d'une honnête aisance vont dans les autres églises ; là , on leur fournit le blé et le cierge : on allume celui-ci auii cérémonies de la veille et du jour des morts , et on paie, pour tous frais, pour ces deux jours, onzeréaux
d'argent [orne reaies deplatd)^ qui font vingt-deux réaux de velkm, c'cst-k-dire cinq piécettes et demie ^ ou à peu près six francs. A en juger par le nombre de cierges , qui ne peut tromper, il est érident que certaines églises font beaucoup de profits. En outre, ce jour- la, chaque prêtre peut ou doit dire trois messes.
D'une assiduité scrupuleuse à entendre la messe, ^ les Espagnols s'occupent si peu des vêpres, que la V plupart ne savent peut-être pas si on les dit. De mauvais esprits ne peuvent-ils pas penser que les prêtres ai sont venus à recommander la fréquentation de l'une de ces cérémonies, et à laisser presque oublier l'autre, parce que les vêpres ne se paient pas? Si cette supposition paraît inadmissible , pourquoi y ai-t-il, sous ce rapport, une si grande différeviee entre l'Espagne et la France ?
ENTBBRBimfS'.
Au temps oà nous vivons, les enten*emens sont devenus si coûteux, qu'on en supporterait difficilement les frais , si pareille cérémonie devait se renouveler plusieurs fois pour chacun de nous; mais comme on en est quitte à la première , les héritiers prennent patience. Toutefois , messieurs les moines ont encore trouvé moyen de lever un autre impôt sur ceux qui quittent la vie. Il en résulte chaque année une somme de contribution indirecte qiù n'est pas à dédaigner dans un royaume de dix millions d'ames» Tous les Espagnols en danger de mou- ^•ir doivent être revêtus, avant le trépas, et pour
recevoir les saer^nens, s'il est possible , de Thabît de franciscain. Comme on les porte en terre avec cet habit dans une bière découverte, on conçoit qu'un étranger, arrivé depuis peu de temps k Ma« drid, pût être étonne de rencontrer des pères de cet ordre dans les rues, lorsque ce qu'3 regardait comme une épidémie attachée à ce corps venait d'en faire périr on si grand nombre. Cet habit est fourni par les franciscains dans les villes où il y en a; c'est pour eux une manière profitable de se défaire de leurs vieilles robes, car on tient beaucoup k ce qu'elles aient servi, sortourt à des pères renommés par leur piété. Mais comme il est impossible que la dépouille de ces religieux suffise aux nombreuses demandes, ils vendent le plus souvent l'habk {el habiio) tout neuf, auquel ils ne manquent jamais de joindre le cordon. Les Espagnols de la classe inférieure aiment assez à se pourvoir de ce dernier vêtement ; los kabitos de Madrid cmt beaixcoup de réputation, mênse dans les procvinces éloignées. Si on a un parent ou un ami dans cette ville , on le prie de faire cette emplette et de l'expédier par ks commissionnaires {los arrieros â loi ordinarios), qui vont tous les mois ou plus souvent dans la capitale. On s'adresse pour cette aequisitrim au couvent de San- Francisco , remarquable parmi s^ édifices pour sa masse et sa solidité : on trouve là ont hermano de la conf radia de SanrFranoisco ^ chargé d'en faire le déba : car les iKioiDes ne s'en mêlent pas. Ce membre de la confrérie est mu commissaire de cette société, renoiivelé tons les ?sss» on plus souvent , pour remplir c^ ofïice de charité, dont il rend compte ensuite au
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supérieur du couvent. Les robes sont fournies par le couvent , et c'est au couvent que se verse immédiatement le montant de leur débit. El habita coûte ordinairement cuatro ducados (quatre ducats, qui font onze piécettes , à peu près onze francs et demi), c'est-à-dire au moins un tiers de plus qu'il ne vaut, puisque c'est de l'étoffe la plus grossière. Les amis de la capitale en font quelquefois cadeau à ceux qui habitent la province. Tel Astùrien qui exerce à Madrid la profession la plus pénible, en régale [regalar, en espagnol , signifie faire cadeau) sa femme restée au pays , comme les épouses de nos Auvergnats. A l'arrivée de cette marque de souvenir, on ouvre avec d'autant plus d'émotion le paquet d'une forme bien connue, que, indépendamment de l'usage auquel ii est destiné, et dont l'idée peut faire impression, l'habit est béni et doué de la vertu de préserver de beaucoup de malheurs. C'est pour cela qu'on le place soigneusement dans son coffre , d'où on le tire quelquefois pour le céder à des parens ou à des voisins qui ont perdu quelqu'un de leur famille, assuré qu'ils ne mettront aucun retard a en faire venir un^ autre pour le remplacer. A Madrid, on a établi, dans ce dernier temps, un magasin de cercueils, et un autre de l'étoffe grise déîtinée à faire la robe de sépulture des morts. Mais, outre que ce magasin peut appartenir aux franciscains, on peut être assuré que loag^temps encore le peuple aimera mieux tirer du couvent l'habit, dont l'étoffe est ce qu'il regarde le moins. A Pampelune , où j'ai demeuré quelque temps, l'habit de saint François obtient généralement la préférence pour les sépultures ; cependant
on prend aussi celui d'autres ordres pour en revêtir les morts , tels que celui des dominicains , des augustins, des carmes; assez souvent même on ne se sert que d'un linceul. Dans ce royaume, les femmes sont enterrées ordinairement avec l'habit des religieuses carmélites.
J'omets de parler de plusieurs péchés , de plusieurs cas de consciaice qui peuvent se racheter par des sommes versées entre les mains du clergé espagnol, qui fait, par ce moyen, venir de Rome la permission d'épouser sa cousine, sa nièce, sa bellesœur, etc. (56); qui autorise à se marier par procuration ou dans sa chambre , etc. J'en viens de suite k la perception du droit divin^ qui concourt si puissamment à maintenir le peuple et le clergé dans leur situation actuelle , si prospère pour l'un, si misérable pour l'autre : j'ai donné une idée de la rigueur des lois qui ordonnent le paiement de cet im-« pot {voyez la note 54) ; j^ dois dire de quelle manière on procède à son recouvrement.
PERCEPTION DE LA dImE.
Conformément au cinquième cotnmandement de V Église j qui ordonne, en Espagne,. de /^ay^r les dîmes et prémices à V église de Dieu , on paie la dîme du grain de toute espèce , du vin et de l'huile , ce qui constitue la dîme générale. Pour la recueillir, il se réunit ordinairement trois personnes , qui sont le chargé de pouvoir da curé {el apoderado del caràjf celui du haut clergé {el apoderado del près tamero)^ et un moine mendiant («w fraylé). Ces trois commissaires, réunis à jour convenu , se transpoi^
teot sur les aires ou dans lés greniers de chaque paysan des villages , extraient la dixième partie du grain qu'il a récolté, et l'envoient k un magasin qu'ils ont en commun.
La dime du vin se perçoit en vendange , en ramo, de dix charges une; celle de l'huile, en fruit.
Lorsque tout le grain est ainsi réuni , ils le partagent entre eux. Le curé a ordinairement de trok parties une, et Vapoderado del prestamero deux, si le couvent on les couvens n'ont pas de droits à exercer. Lorsimême qu'ils en ont, la part qui leur revient est presque toujours une fraction assez faible. Dans tous les cas, Xtjrayle ne manque pas de se réunir aux deux autres percepteurs , sachant bien que dans ces répartitions la piété des fidèles ou la fraternité des deux collaborateurs, ne le laissera pas rentrer au logis les mains vides : on peut être tranquille sur son compte , il n'est pas toujours le plus mal partagé.
Le curé est sur les lieux à portée de tirer parti de ce qui lui est échu ; le moine ne demeure pas loin non plus. Vapoderado del prestamero qui vient quelquefois d'une ville assez éloignée, quoique la plus voisine, aurait beaucoup de difficultés à y faire transporter son lot. Il se détermine à le vendre dans l'endroit même , ce qu'U fait à un prix au dessous du cours , et partant favorable aux pauvres. D'autres fois le blé, cédé à l'époque de la récolte , ne se paie que six ou huit mois plus tard et ce qu^il vaut alors.
Le roi prend les deux neuvièmes sur toutes les dîmes ecclésiastiques. Cet impôt, que Ton nomme las tercias reales^ se perçoit en nature. Il produit à
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peine 1 ,500,000 livres tournois , parce qu'on s'en rapporte aux déclarations souvent infidèles des bureaux ecclésiastiques. (De Làbordg.)
Le curé reçoit en outre du bois ou du charbon , dont les habitans du village réunis lui apportent sa provision, si le pays le permet; aussi bien qu'à l'alcade, au chirurgien et au médecin, s'il y en a, puisqu'ils soignent les habitans des petites villes et des villages par contrat. Mais le curé perçoit, comme un droit, les prémices, qui sont une certaine quan-* tité d'œufs, de légumes, de pommes-de-terre , de châtaignes, de menus grains , etc. , et prend la dîme des veaux , des agneaux et des cochons , jeunes élèves qu'il met entre les mains d'un guide en possession de sa confiance , ou qu'il vend , si ceux qui lui doivent ce tribut n'aiment mieux le racheter.
Ainsi , pour en revenir aux copartageans du curé, « l'impôt des dîmes, si pesant pour le peuple, se <c dissipe en bénéfices simples, en prébendes, en « prisions de cavaliers laïques ; les monastères, les « commanderies , les seigneurs, prennent leur part a de ces richesses , et les pasteurs seuls ne profitent « pas des toisons enlevées à leurs troupeaux. » (Sal- VANDY, Alonzoj livre xx.)
On coqçoit comment les curés de campagne, voyant d'un œil d'envie le haut clergé, les moines, etc. , venir partager avec eux ce qui provient deleurs paroissiens, avaient, pour la plupart, accueilli favorablemoit le système constitutionnel qui réduisait la dîme de moitié , et leur promettait des avantages fondés sur la justice: car si j'ai dit que le curé avait la troisième partie du produit total de la dime , cette
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règle, loin d'èlre générale, n'existe que dans des pays pauvres: ailleurs, la manière de perceroir la diine varie comme les productions du sol , ce que dit clairement l'article officiel dont j'ai cité des fragmens. Là où l'impôt devient très productif a cause de la qualité supérieure, ou du prix des denrées, dans les contrées, par exemple, où se récoltent la meilleure huile, le safran, les vins recherchés de l'Espagne, le sucre, le riz, on a su établir la portion du curé de manière à ce qu'elle ne lui donnât qu'une honnête aisance, l'état-major ecclésiastique des lieux correspondans étant seul en possession de s'adjuger les richesses superflues , qui lui sont nécessaires pour assurer le triomphe de la religion.