CHAPITRE IIL
l'£Spàgne sous l'autorité administrative ou temporelle.
ATTITUDE HOSTILE BT MENAÇANTE DD GOUTERNEMENT.
J'ai fait voir comment les Espagnols, ou trop pauvres ou trop riches, dont les uns ne peuvent rien acquérir parce que les autres ne peuvent presque rien vendre, sont paresseux et irritables dans la
première clasde; dégénérés dans l'autre à cause de la fortune, qui, les comblant de ses fareurs aux dé* pens de leurs parens les plus proches, relègue ceuxci dans la foule malheureuse , où ils ne sont que trop à leur place par leur dénuem^Qt, la disposition de leur caractère, et leur défaut absolu d'éducation. J'ai fait sentir, par le simple exposé de leui' situation actuelle, comment tous subissem^ du
clei^é , qui a réduit cette nation à n'exister que pour lui, à n'avoir d'autres idées que celles ^ui sont fa^ voraEies 1 Tarislocra lie sacerdotale, qui la sépare, pour cela, du reste de l'Europe, la tient dans la misère pour l'empêcher de sentir ses forcés et lui ôter le désir de s'en servir, j'ai dû dire que le souverain, aettl capable de s'opposer à des empîétemaas aussi scandaleux sur l'existaice de ses peuples , avait vu dès long-temps ses droits envahis par le même pouvoir qui se dit céleste ) dont il est presque devenu le premier sujet. Il me reste à examiner comment, docile à la voix des prêtres , il frappe sur ce peuple toujours opprimé, pour remplir les intentions de l'E* glise , concourir à son triomphe , mériter les richesses dont elle le laisse jouir, et obtenir les marques d'approbatioA et les vœux de ceux qu'il sersût si dangereux pour lui de mécontenter* Voyons comment, placé sous la tutelle ou à l'ombre de l'autel, le trône travaille au bonheur public, qui devrait être le but de tous ses efforts.
D'après ce (Jui a déjà été dit, il est facile déjuger que le pouvoir religieux aura su débarrasser l'autorité royale de toutes ces entraves de loi& et àHmtita^ tiom dont les peuples importuns voudraient l'aitou-
ÀDMINISTHATIVES. 195
rer, et qu'il Taura faite absolue ^ sintetaranas (sans toiles d'araignée), afin de la manier plus facilement* On devine que le clergé d'Espagne, qui a depuis des siècles secoué le joug du décorum, n'en est pas 4 craindre de paraître ce qu'il jesl, ou à redouter qu^on le croie puissant lorsqu'il s^en fait gloire. Ses vi^ chesses , il les rapporte à Dieu , au nom ou à la place duquel il les possède; ses trésoi^ ne sont autre chose que des pr^uyeamatéridles et irrécusables de la re* %ion du peuple^ qui s'estime heureux de Jes hiLofr fiîr en échange de l'éternité que les prêtres lui assur rent. Il ne craindra donc pas de figurer dans les conseils des rois pour les sanctifier; et, loin d'en être offusqué, le peuple ne sera tranquille que loKjqu'îl l'y verra dominer pour travailler en grand au salut de la nation, comme on travaille en particulier à celui de chacun de ses membres. Le roi, la reine, les infans , les infantes , princes et princesses auront donc , nvanê /i?«:7/ chacun un confesseur ^ pour donner l'exemple esseriû^ diriger sa conscience; et
1û le roi a une ombre de conseil , comme la camarilla et le conseil d'État dont il s'entoura en 1826, les archevêques, les généraux d'ordre (le père CyriUo de la Méda, général des franciscains), les évêques, y seront installéâ comme chez eux, et commenceront peutrétre les séaices, comme celles de l'Acadérnie, au nam du Père y du Fils et du Saint-Esprit.
Si l'on modifie ainsi l'autorité royale , à plus forte raison abaisswa»-t-on les corps accessoires, surtout s'iU ont lallure un tant soit peu raisonneuse ou opposante. Le conseil de Castille , formant un tribunal Stt|NréiDe comparable a notre Cour de cassation, ou
mieux à notre ancien parlemait , n'existera que pour empêcher qu'on dise qu'il est détruit. Ses membres seront révocables à volonté par le roi ; et si ce corps veut, quittant les affaires judiciaires, se lancer dans celles de l'État, qui le concernent cependant, ses conseils seront dédaignés , ne fut-ce que par ton ou pour lui faire sentir, non seulement qu'on n'en a aucun besoin , mais qu'il faut qu'il accepte le rôle de l'humiliation, et qu'il le joue de son mieux coram populo, s'il veut des marques d'approbation ou de tolérance. Le président de ce corps éminent, qui paraît de loin un personnage élevé, ne sera, vu de près, qu'un homme sans influence politique, quoiqu'il ait , avec quelques uns des premiers membres qui l'entourent, le titre è! Excellence illastrissime^ et qu'on mette, comme en parlant au roi , Seigneur et Votre Majesté dans les placets qu'on leur adresse. Le pré^ sident sera réduit à cette contenance pénible , lors même que par sa capacité et ses qualités personnelles il serait susceptible d'apporler de la dignité dans la discussion des affaires majeures du gouvernement, comme on pouvait le dire de M» de Villela, dernier chef de ce corps directeur de la magistrature (6a).
Les ministres , soumis et redoutables comme des visirs , et cachant derrière leur attitude de premiers organes des volontés suprêmes , le défaut d'aptitude réelle aux affaires publiques , seront changés comme les acteurs de la scène la moins sérieuse , pour qu'ils apprennent leur fragilité. Ils ne quitteront jamais le poste qui , seul , dans l'opinion , peut donner l'élévation et les talens, sans les apparaaces de l'exil, s^ik n^en subissent la realité, ou même s'ils ne sont
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jelés dans les cachots (le général Cruz , ministre de la guerre); car, ainsi qu'ik durent paraître honorés plus qu'ils n'auraient jamais pu le prétendre par la faveur royale , sa perte doit toujours produire une chutCj importante pour faire apprécier la hauteur où ils étaient placés , dernier service de leur existence politique, calculé dans les intérêts d'un pouvoir machiavélique.
Les capitaines-généraux qui commandent les pro vinces seront le jouet du même vent de la défaveur ou du mépris pour les hommes érigés en système. Le caprice qui les plaça hier les déplacera demain, avant qu'ils aient pu connaître les besoins du pays dans lequel ils étaient venus faire régner la Force y ou peut-être même de peur qu'ils ne parviennent à les connaître et à s'en occuper.
Ainsi, tout sera emporté par un tourbillon aussi inconstant dans sa force que dans sa direction autour du trône immuable, dont l'éclat et la solidité sembleront s'accroître parla comparaison avec Tincertitude de toutes ces existences éphémères. Mais il ne sera pas seul debout au milieu de tous ces renversemens; ceux-ci sont le partage des puissances de la terre, des grandeurs d'un monde où tout est périS'sable ; tandis que la Religion , ûUe du Ciel , doit donner aux colonnes vivantes de son temple une stabilité qui devienne l'image de l'éternité, autant que peut l'être notre faiblesse. Les ministres des autels , les chefs titulaires des sièges épiseopaux , les dignitaires parmi ces chefs , émanations directes du pouvoir des successeurs de saint Pierre, et paisibles émules des branches royales , ne participeront de la
destinée humaine que pour croître et s^élerer. Placés dans une autre sphère, ils verront k leurs pieds échouer les orages des passions et les vicissitudes qui agitent sans cesse leurs frères en Jésus^Christ , auxquels ils demeureront étrangers , sans cesser de prier pour eux dans le calme le plus absolu de l'ambition qui tourmente le reste des hommes.
Dans cette position exhaussée par la dépendance, et, au besoin, par le sacrifice de ceux qui Tentoui^ent, toutes les fois que le souverain donnera des ordres , il devra les fonder sur la nécessité de sa propre conservation , à laquelle il faudra sacrifier sans cesse, et dont il sera toujours question dans ses rapports avec un peuple déjà en soufiîpaneek Trouvant plus d'obstacles à s'élever au dessus de cette classe aux yeux de laquelle il faut toujours l^iller pour que la royauté conserve son prestige, qu'à l'abaisser infiniment, il prendra ce dernier parti d'autant plus volontiers que l'expérience en a déjà consacré la sagesse et la facilité. Les ordonnances , les décrets souverains, les arrêts absolus qui concerneront toute une nation, œ seront presque jamais assez clairs pour qu'elle puisse les comprendre j car alors elle pourrait Juger les actions des intermédiaires qui lui donnent si souvent uK^tif de se plaindre et de les regarder comme nuisibles , ce qu'il faut surtout éviter. Dans ces manifestations de la volonté royale, on laissera toujours des doutes à éclaircir, des questions à résoudre, pour faire intervenir les autoritiés chargées de l'exécution , et auxquelles le peuple devra recourir et se soumelti^e comme à des interprètes tout-puissans.
ADSIINISTRATIVES. lOv
Le peuple.se trouyera ainsi mis à la discrétion des fonctionnaires subalternes qu'il respectera, puisqu'ils pourront faire son bonheur ou sa ruine. Ainsi sera agrandie l'échelle de la hiérarchie sociale ou administrative, au basdelaquelle se trouvera la classe productive, chargée de tout le poids de la civilisation, et dont la raison étonnée n'osera jamais franchir l'espace immense qui doit la séparer du souverain. Par cette seule position elle sera infailliblement réduite à l'infortune et à la misère; mais s'il le faut pour qu'elle obéisse sans raisonner et saps fatiguer d'observations étemelles ceux qui lui commandent pour leur plaisir autant peut-être que pour son bonheur, s'il le faut pour qu'elle consente à abandonner les biens de la terre à ceux qui doivent lui concilier les faveurs du ciel, qui pourrait donc s'en plaindre ?
Telle est la théorie de toutes les opérations administratives en Espagne. I^ peuplej est t^ojyi^^^ traité comme un coupable : coupable envers le souverain et surtout coupable envers Dieu, deux torls qui se touchent de si près dans toutes les monarchies absolues. Toutes les transactions qu'on fait avec lui, toutes Jeschqirges qu'on lui impose, ne sont que des moyens de lui faire grâce des peines qu'il a méritées : c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue en examinsmt :
lo De quelle manière on lève les impôts en Espagne;
2^ Comment on y recrute et entretient les armées;
3<> Comment on y rend la justice;
A^ Comment on y cultive l'intelligence ;
50 Comment on favorise le commerce et Pindustrie, suspects l'un et l'autre de sédition dans le pays de la mendicité, dont les diverses provinces sont d'ailleurs séparées l'une de l'autre par des lignes de douanes.
MANlÈmE DE LEVER LES IMPÔTS EN ESPAGNE.
En Espagne , le royaume de Valence , la Catalogne', les royaumes d'Aragon et de Navarre, la Biscaye , etc. , ne paient pas les mêmes impôts que la couronne de Castille. Les lois du centre de la monarchie ne sont pas exécutables dans les provinces. Les poids et mesures y sont différens; la monnaie n'y est pas la même. Nulle part les impots ne sont établis sur une base claire, large , patente ; le sol , dont la superficie n'est nulle part bien déterminée, dont les qualités n'ont jamais été comparativement appréciées , entouré de privilèges , surtout de privilèges ecclésiastiques si propres à garantir des charges de l'Etat, le sol n'a pu devenir l'objet d'une contribution directe et fondamentale. Toutes les fois qu'il se vend , ainsi que les autres immeubles et les meubles eux-mêmes , le gouvernement perçoit , comme nous l'avons dit au chapitre des majorais , un droit énorme de quatoi*ze pour cent, connu sous le nom àHalcabala y cientos. Mais ce qui menace bien plus directement Fexislence du peuple, ce sont les rentes provinciales établies sur toutes les productions. Tout ce qui se vend ou s'échange en Espagne, comme le blé , le vin , l'huile, les bestiaux, les moutons, les chevaux, les cochons, les poulets, la proie du chasseur elle-même , les légumes , les
herbes, les produits des manufactures, etc., etc. , paicy chaque fois qu'il se vend^ un droit de deux pour cent au gouvernement, droit qui est porté à quatorze pour cent pour les marchandises qui viennent des pays étrangers , et qui se perçoit également toutes les fois qu'elles changent de maitre. Cet impôt , non moins favorable aux abus que nuisible à Tagriculture , à l'industrie qu'il entrave , et à la liberté qu'il foule aux pieds , pèse surtout sur la classe la plus pauvre des consommateurs , obligée d'acheter en détail , de la quatrième ou cinquième main , ce qui est indispensable à sa subsistance , et qu'elle ne peut ainsi obtenir que lorsque ces ventes successives en ont fait monter le prix au taux le plus élevé (63). Joignez aux rentes provinciales (que les contrées dont j'ai parlé tout à l'heure paient en bloc à la couronne, sous les wovu^dLagragadasyequiva-lenles\ les droits d'octroi ou d'entrée dans les villes, et vous aurez une idée des difficultés mises à l'existence du bas peuple non agriculteur. Voilà pour sa nourriture , ses habits , ses ustensiles , etc. A force de multiplier les impôts , on est parvenu h en mettre jusque sur les chandelles , sur la neige et la glace qu'on vend l'été {quinto y niillon de nieve), sur les glands [tferbas agostaderos y bellotas)^ sur les raisins [un realpor cada an^oba de pasas , servicios de milloneSj 28 de febrero de 1650), sur le savon , de peur, sans doute , que la propreté ne rendît vaniteux et indépendant. Le nombre infini d'impôts, dont se composent les rentes provinciales, forme un chaos qui ne pouvait manquer d'être à lui seul une boîte de Pandore pour le peuple espagnol.
Les inconvéniens en sont si dangereux , qu'en 1749 on voulut les remplacer par la unica contribucion; mais c'était une entreprise d'ordre eh Espagne, elle devait échouer. En 1 8 17 , le roi actuel tenta de nouveau d'établir, au lieu de ce dédale, une seule contribution générale et vraiment directe ; des bulles obtenues du pape autorisèrent même à imposer une foule de biens ecclésiastiques, qui, jusque là, avaient été libres de dix)its ; car tous les biens acquis par l'Église avant le concordat de 1739, et ceux de pre^ miére fondation et de patrimoine sacré, sont exempts de charges et contributions civiles. Celte prétention était trop forte ; ce décret , semblable à la feuille de l'arbre desséchée sur sa tige , fut emporté par le vent destructeur de la vie en Espagne. Les rentes provinciales ont rapporté chaque année, depuis 1814 jusqu'en 1818, 242,687,018 réaux, ce qui fait 60,646,754 piécettes et demie, ou un peu plus de 63 millions de francs.
N'ayant pu changer cet essaim de contributions qui sont pour l'Espagne une plaie comparable a ce que furent autrefois les sauterelles pour l'Egypte , mais bien autrement funeste, puisqu'elles durent depuis des siècles , on y ajouta, par décret du 16 février 1824 , les contributions réformées et établies^ Elles offrent un amalgame de droits anciens ressuscites, et de droits nouveaux qui ne sont qu'au nombre de deux , c'est-à-dire le subside du commerce et la rente y ou impôt de la morue y qui était de 28 raaravédis par livre (4 sous, ou 20 centimes de France). On trouva sans doute que ce dernier droit pouvait contribuer à insurger les peuples, car le roi étant en
Catalogne au mois de janvier 1828 pour apaiser une sédition , le diminua par un ordre contre-signe par le minisire des finances, le 18 du même mois.
Il ne suffisait pas de rendre ainsi d'une cherté excessive ce qu'on est obligé d'acheter pour sa nourriture; il fallait que le propriétaire fût gêné jusque dans l'usage de ce qui lui appartient : il ne peut tuer un veau^ un mouton, un agneau, pris dans ses propres troupeaux, sans déclarer et prouver que c'est pour la consommation de sa famille.
Avec la taxe sur les maisons, qui est le tiers du prix qu'on peut les louer, calculé, il est vrai, avec une modération qui réduit ce tiers à un dixième , on a rendu les loyers plus chers à Madrid, où l'on trouve si peu d'agrémens et de sécurité, qu'à Paris. La classe inférieure et la classe moyenne sont donc cernées de toutes parts en Espagne; il faut qu'elles diminuent sans cesse leurs prétentions, autrement dit, qu'elles baissent continuellement sous les poids dont on les a chargées.
Je ne parlerai pas des impôts mis sur les emplois publics^ sur les grands , sur le clergé, qui finissent la plupart par retomber sur le peuple, les propriétaires des grands biens ruraux ou mayora%gos pouvant seuls faire face par eux*mêmes. Les droits de la couronne sont tellement nombreux, que je dois renoncer même à les énumérer. Je dirai seulement que la manie des média annatas (retenue de six mois d'appointomens des emplois accordés) s'est attaquée jusqu'aux infans (cédule du 28 mai 1631), et jusqu'aux ehefs de service et premiers domestiques [criado^ mayores) du palais (22 avril et 21 juillet 1650),
comme si Ton eût voulu donner a toutes les autorités de la monarchie l'exemple trop bien suivi de retenir ou de ravir à leurs inférieurs ce qui leur appartient en propre, ou ce qui doit leur revenir de leurs travaux journaliers !
Tous les impôts d'Espagne ont été établis pour la nécessité du moment, et sont restés ensuite, s'accumulant les uns sur les autres. Chaque souverain a créé les siens : l'un (Philippe II) institue les servicios de millones (4 d'avril 1 590) pour continuer la guerre contre l'Angleterre, et réparer les pertes que souffrit la fameuse escadre détruite par une tempête l'an 1588. Afin de l'aider à soutenir la guerre contre les hérétiques révoltés en Flandre, et k repousser les invasions des Turcs , Pie V accorde à ce roi le droit de percevoir pendant cinq ans l'impôt de 1'^^cazadOf qui devint la dîme entière de la plus forte maison de chaque paroisse, et existe encore. Un autre roi de ce pays (Philippe IV) met le droit de fidèle mesure [fiel medidor)^ en 1642, pour remonter sa cavalerie qui était en mauvais état. Mais, peu de temps après , ses produits furent destinés à la cassette de Sa Majesté. Un troisième (Philippe V) invente en 1719 la contribution de paille et ustensiles [poja y ustensilios)i^our entretenir aux fraisde l'État les troupes , qui, jusqu'alors, avaient été à la charge entière des pays où elles étaient cantonnées^ pays qui leur fournissaient en nature tout ce dont elles avaient besoin, et donnaient quelque argent aux officiers. Lemême souverain veut continuer la guerre contre la Catalogne et le Portugal, et il ordonne l'impôt Aesfiratos civiles, etc. , etc. Ce sont toutes
ces iraprovisalioDS , c'est cet amas incohérent de mesures irréfléchies, comparables aux avanies de la SubKme-Porle, qui constitue encore le système de contributions de rSspagne , la base de ses finances , les ressources de son administration , la garantie de son bonheur ! C^est cette collection de mesures odieuses, d'exactions capables de faire haïr la royauté par les plus chauds royalistes, qu'on rappelle encore au peuple pour lui ravir le nécessaire, dans l'incapacité de résumer même ce qu'on lui demande, ou dans la détermination de ne rien faire qui puisse alléger ses maux! Mais laissons le fisc dans ses lénèbres, infiniment plus obscures en Espagne qu'en aucun autre lieu d'Europe , et considérons-le dans ce qui est à la Vue de tout le monde, dans les loteries, par exemple.
LOTERIBS.
Quoi ! dira-t-on , l'Espagne si tardive à adopter tout ce qui se fait de bien en Europe, connaîtrait cette invention ! EHe qui repousse avec tant de som presque toutes les découvertes utiles, aurait laissé pénétrer celle-là , capable de produire toute espèce de maux dans les Etats les plus floiissans! Oui sans doute , elle a le jeu de la loterie ; et comme si son peuple était plus insensible que d'autres à l'appât des chances de la fortune , ou plus amplement doté de richesses superflues , au lieu d'une loterie , elle en a deux. Après ce que nous avons dit, personne ne contestera, j'espère, qu'en la gratifiant de ces industrieuses institutions modernes, on n'ait voulu lui donner le coup de grâce, ou la conduire plus sûre-
ment au précipice en faisant briller à iesyeux Tespe^ rance , si avidement saisie par les malheureux.
La première, ou la loterie primitive, déjà connue depuis long-temps chez beaucoup d'autres nations, fut introduite en Espagne par royal décret du 30 sep*tembre 1763; la seconde, ou la loterie moderne, existant depuis quelques années dans les possessions espagnoles d'Amérique , fut établie dans la métro*pole à la fin de 181 1 , pour subvenir aux frais de la guerre que TËspagne soutenait alors contre Napoléon. Napoléon est mort et enterré, et la loterie moderne, émule vivace des impôts ses frères aînés, va tenir sa place dans la liste des abus de la Péninsule, peut-être pendant des siècles, si la Providence ne vient y porter remède. Limitée d'abord à Cadix; où elle fut formée, elle s'étendit en 1813 à d'autres provinces , et fut en vigueur dans toute la monarchie à la fin de 1814. La loterie primitive avait produit en Espagne^ depuis Tépoque de sa fondation jusqu'en I8l9, un profil pour le trésor de 248,766,40,9 réaux de vellon , formant 62 , 1 9 1 , 352 piécettes et un quart, c'est-à-dire k peu près 66,000,000 de francs. La loterie moderne a produit , pendant les cinq années de 18l6à 1819, au profit du gouvernement, 60,354, 7 97 réaux de vellon , formant 1 5,088,699 piécettes et un quart, ce qui fait plus de trois millions de francs par an ; somme énorme pour un état où les frais d'administration sont ordinairement si considérables, où la population n'est que le tiers de celle de la France, où tout est sans vie , sans mouvement , et où la misère est déjà si grande. La base de cette loterie moderne est de prendre pour le gouvamement vingt-cinq pour
cent des mises (siFon ti^ii parole), et défaire du reste des lots pour les joueurs , lots que le gouvernement peut aussi gagner avec les billets qui lui restent.
Depuis que la loterie primitive existe en France , on y a opéré divers changemens sous le rapport administratif et sous le rapport du produit des numéros gagnans; ces changemens ont été adoptés en Italie, mais non en Espagne. Là , le gain n'est pas aussi fort qu'en France en proportion de la mise. Cette propor» tion n^est rien moins que claire : tandis qu'en France tout le monde sait que dans tel cas on gagne tant de fois la mise , en Espagne on ne peut le savoir ; c^est la roulme qui guide : on a fait dans cette échelle de proportion tant de changemens, que, si un joueur voulait s'écarter un peu de cette routine, il lui faudrait, ayant les hases ou tarifs que publie parfois le gouvernement , il lui faudrait , dis-je , faire dix-sept opérations arithmétiques pour savoir ce qu'il peut gagner, opérations que complique beaucoup le système monétaire de l'Espagne; et asicore pour aussi bien qu'il fit ses calculs, il arriverait à une somme qui serait le double de celle qu'on lui donnera s'il vient à gagner (64)- Cette déduction de moitté , on la lui fait subir en vertu des variations , diminutions et augmentations qu'on a fait^ certainement avec l-inten^^ lion de dérouter le joueur; aussi ne sait-il plus aujourd'hui où il en est, et on se gardera bien de le lui dire. Cette manière de compliquei' un jeu tenu au nom du roi , comment la qualifierait^on de la part d'un particulier? Elle se rattache parfaitement, comme on voit , au plan que j'ai signalé d'appauvrir le peuple espagnol , de le pressurer de toutes les manières.
Les prêtres, qui devraient l'aveitir des conséquences funestes qu^entraine le jeu , dont Thabitude est classée avec raison parmi les vices , loin de l'en détourner, lui donnent chaque jour l'exemple de se livrera celui de la loterie. Familiers dans tous les bureaux , ils y apportent leur tribut sans le moindre myslére , on peut même dire avec une espèce d'ostentation : pour peu que la conversation tombe sur ce sujet dans les maisons où ils se trouvent , on les voit tirer de leur poche le précieux billet auquel se rattachent leurs espérances. C'est le cas de répéter avec Tabbé dont j'ai déjà cité les expressions, qa^U ne leur reste aucan rayon de V esprit ecclésiastique. Leurs sentimens sont si obtus , leur ame a si peu de ressort , qu'ils ne sentent pas l'inconvénient d'une pareille conduite, ou que, sachant tout ce qu'elle doit produire de désastreux dans les familles , ils ne continuent pas moins à la tenir. Non , il n'y a rien k attendrede leur zèle; ils ne prêcheront pas plus contre la loterie que contre la course aux taureaux. Ils croiraient faire un acte d'hostilité contre le gouvernement avec lequel ils ont fait pacte. Mais pour autant qu'on veuille accréditer certains mots , ils n'en viendront jamais à faire regarder cette alliance comme sainte par ceux qui ont pu juger l'ensemble et le détail de leurs actions. Il faut le dire pour sa honte , c'est au clergé que l'Espagne est redevable de ses bureaux de loterie, tellement^en faveur, que personne n'a jamais pensé à y entrer furtivement ou par des portes secrètes, qui n'existent pas, tant l'impudeur est encouragée !