CHAPITRE IV
Constitution {ïhysique. — Manière de vivre. — Costumes. — Maladies des Espagnols.
Reste de diverses nations de l'orient , du nord et du midi, qui se sont succédées et mêlées sur son territoire, la population actuelle de l'Espagne a été assez influencée par le climat , pour offrir des caractères généraux qui en attestent l'action ; telle est la cou* leur brune du teint et celle des cheveux : la couleur blonde est si rare en Andalousie , qu'elle y est une beauté. Les figures espagnoles, plus comparables à celles des Juifs qu a celles des Italiens, ont des élémens de beauté physique et de force morale auxquels
il ne manque que la protection d'un gouvernement généreux pour se réaliser et offrir un ensemble remarquable. La colère est ce qu'elles expriment maintenant dans la classe du peuple ; et sur les autres, au lieu de la fîèrte et de Tà'Yujpém intellectuelle qui voulaient s'y développer, le gouvernement a imprimé un cachet indélébile de faiblesse et de grandeur déchue, qu'on voit évidemment provenir de l'ignorance et du défaut de réflexion , qui ne seront jamais les attributs de la dignité de l'homme.
Les femmes du peuple partagent avec la misère l'air sérieux , pour ne rien dire de plus , de leurs irritables maris. Mais dans les classes aisées, les femmes espagnoles ont , avec un air de liberté , une physionomie riante très agréable , animée de beaucoup de vivacité. Moins susceptibles que les hommes de sentir le poids d'un gouvernement dont elles ont cependant bien plus à se plaindre, elles doivent en partie cet avantage a l'ignorance dans laquelle elles sont élevées, et qui ne paraît d'ailleurs nuire en rien à l'assurance de leur maintien , à la promptitude de leurs réparties, autrement dit, à leur esprit naturel.
Les enfans espagnols sont sans contredit les^lus bruyans de l'Europe. Ils vivent dans une agitation et une rumeur qui contrastent de la manière la plus marquée avec la gravité taciturne de leurs pères. Les uns obéissent aux impulsions de la nature, les autres à la force d'inslitutions vicieuses qui les ont découragés, attristés, ralentis.
La puberté est précoce en Espagne; on voit souvent déjeunes filles, mariées a treize ou quatorze ans, avoir des enfans dès cet âge. Uinsouciance de l'ave-
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nir j devenue naturelle à ce peuple sous l'empire de ses lois oppressives, le porte au mariage. Mais le gouvernement ne pouvant dédommager par des places du partage inégal des fortunes , et du défaut d'industrie, qui est son ouvrage^ la misère vient encore contrarier ce principe d'accroissem^t de population, que tant d'autres circonstances majeures balancent.
Les Espagnols sont généralement petits , secs , nerveux, dans tout l'intérieur de la Péninsule. Dans les gorges des montagnes de la Biscaye, des Asturies, de la Galice, et sur tes bords de la mer, ils ont, avec un peu plus de corpulence, un teint moins brun, ou plus animé , qui les rapproche davantage des habitans du milieu de l'Europe. La population de Madrid est connue pour son défaut de taille , sa faiblesse de complexion , ses difformités ^ ses infirmités même , produites en grande proportion par le vice scrophuleux et peut-être aussi par le vice syphilitique , dans un climat si peu favorable à la végétation elle-même. TousJeSjgrands d'Espagne, ne s'alliant qu'entre eux, sowî- pâ^cyenus a^un point de dégénérescenceph^que remarquable 4.^lilaqu(çJ|e.le.ur dégénérescence morale ou intellecluelle n'est certainement pas étrangère commç çajAae* Un duc qui se trouve maintenant placé à leur tête , peut donner sous ce rapport une juste idée de, ce corps éminent. On ne cite comme exception à cette règle générale que la famille Santa-Cruz, chez laquelle on retrouve les attributs de la -''santé fet de la vigueur, ce qu'on explique par les alliances qu'elle a contractées à plusieurs époques avec des familles allemandes, donnant ainsi un exemple utile
que des préjugés tout-puissans dédaigna'ont probablement long-temps encore (3a).
Les femmes espagnoles sont d'une taille médiocre et ont rarement de l'embonpoint pendant leur jeunesse ; mais après trente ans elles en acquièrent quelquefois beaucoup; c'est le dernier effort que la nature semble faire à leur avantage , car il en est plusieurs à qui cet air de santé tient lieu de beauté. Cet embonpoint, plus rare parmi les hommes , ne se voit guère que dans la classe des riches ou des habitans sédentaires des grandes villes , celle des laboureurs et des ouvriers en offrant beaucoup moins d'exemples. L'habitude de dormir au milieu du jour peut beaucoup contribuer à le produire*
L'homme vit moins Icm^-temps en Espagne qu'en France, Les oclogénairesy sont très rares. On meurt généralement avant soixante-dix ans. L'oisiveté et \e défaut de sensations contribuent beaucoup moins qu'ailleurs à hâter la vieillesse et la fin de la vie, parce que l'Espagnol, coqtent d'habiter un pays qu'il croit un objet d'envie pour tous les autres peuples, est beaucoup moins accessible à l'ennui; disposition heureuse que l'aspect d'un soleil sans nuages peut beaucoup favoriser. Pour lui Toisiveté n'a donc pas les mêmes conséquences que pour d'autres. Il est bien rare qu'elle le conduise à l'intempérance, cause si puissante de destruction pour nos riches désœuvrés, qui semblent oublier que la première condition de santé est d'être sobre.
L'Espagnol est avec raison cité comme tel. Il fait ordinairement trois ou quatre petits repas dans la journée, sans compter le chocolat qu'il prend matin
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€l soir. S'ii ne boit que peu de vin et de liqueui^ spiritueuses , il ne se méfie peut-être pas assez de son goût décidé pour le piment rouge et les épiceries , moins nécessaires qu'ailleurs dans un pays où les alimens«ont très substantiels. Si ce n'est la paresse, la prévention seule a pu lui faire redouter l'usage des légumes, remplacés par des pois chiches, les garhanzos , que tout Espagnol leur préfère.
Plus riche en gibier qu'en poisson d'eau douce , comme ôu peut l'imaginer, Madrid reçoit, l'hiver, des <îôtes de Galice et des Asturies, plusieurs espèces de poissons de mer, parmi lesquels le besougo (le rousseau), le plus comimin , n'est pas le moins bon. La merlussa ou morue fraîche y est d'une qualité supé* rieure. La morue sèche, bacalao (33), est un grand objet de commerce en Espagne, moins à cause de la disposition du peuple a faire maigre les jours indiqués par l'Église , ce dont il s'exempte à Faide de la bala de la cruzada et de son supplément , comme nous lé dirons plus loin , que parce que cette provision , facile à conserver, convient à un peuple insouciant même pour sa nourriture, et pourvu d'huile, qui est le grand condiment de la morue.
Bourgoing remarque avec étonnement que ce sont les hérétiques qui favorisent le plu^ le peuple Espagnol dans raccomplissement du devoir religieux qui consiste à faire maigre. Les Suédois viennent prendre à Alicante ^ ou sur la côté de Murcie, le sel qu'on y recueille , l'apportent au banc de Terre-Neuve aux Anglais qui y font la pêche de la morue , et ceux-ci en fournissent TEspagne. Ainsi, ceux qui ont découvert rAmériqup , n'ont pas ^li se ménager le droit
de pêche sur le banc où elle est le plus productive, et sont ainsi devenus tributab*es de Tétranger , pour un objet de consommation qui est pour eux de première nécessité.
Avant la révolution française , l'Espagne l'ecevait tous les ans, de T Angleterre, pour trois lui! lions de piastres de morue, sans compter le bacalao que lui fournissait laNorwége. (Bourgoing.)
Le poisson de la Méditerranée étant d^une qualité inférieure k celui de l'Océan, on n'en apporte pas à Madrid , quoique Valence en soit beaucoup plus près que les ports de Touest et du nord.
Dans quelques contrées du nord de TEspagne , comme la Biscaye et les Asturies , le peuple boit habituellement du cidre ; mais le vin est assez commun dans le reste de ce pays , pour qu'on n'ait pas besoin de fabriquer d'autres liqueurs fermentées. Les vins d'Espagne sont généralement très forts , et les vins rouges très foncés en couleur (34). La Castille , et surtout la Manche, en approvisionnent Madrid, où tout le monde, depuis le grand d'Espagne jusqu'au tondeur de mules, boit du vin de l'année, qu'on achète au cabaret voisin , chaque fois que la peau de bouc se trouve vide. Les plus riches personnages de cette capitale ne pensent pas plus à avoir une cave qu'une bibliolïiegue. Les caves sont ordinairement occupées par les chevaux. Dans la plupart des grandes maisons de Madrid, on n'a ni un tonneau, ni une douzaine de bouteilles. Le verre y est rare et cher. On voit les croisées de fort belles maisons garnies des vitres les plus communes. Une verrerie récemment établie à Aranjuez pourra prospérer , car
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la soude et la potasse se font en grand dans la Manche et dans le royaume de Murcie ( à Alicante par exemple). Mais il faudrait que Sa Majesté voulât bien ne pas y mettre les obstacles qu'il lui a plu élever à répoque où cette fabrique commençait ses opérations. Ce fait mérite, je crois, quelques détails.
M. R...., homme fort instruit, qui avait importé de France plusieurs procédés utiles aux arts , voulant faille un établissement de cette nature , commença à s'assurer l'autorisation du roi , auquel il acheta le terrain sur lequel il devait le bâlir, et , par contrat, le bois qui devait Talimenter ; la couronne possédant, à ce qu'il parait, assez de combustible dans les environs d'Aranjuez , et le Tage pouvant servir à le faire arriver. En 1825, des verriers furent amenés de France en assez grand nombre, mais les travaux ne purent commencer aussitôt qu'on l'avait cru , parce que la construction des fours prît plus de temps qu^on ne pensait. Dans ses promenades à Aranjuez , le roi visitait parfois ce foyer d'une industrie naissante y et semblait prendre intérêt aux renseignemens qu on lui donnait sur tous les préparatifs. Les premières tentatives ne furent pas heureuses ; des foui's mal construits par Tarchitecte se crevèrent vers l'automne , et leur réparation exigea un surcroît de dépense de soixante-dix ou quatrevingt mille francs. Lorsque la verrerie fut achevée, elle avait coûté au moins 300,000 fr. Dans l'hiver de 1825 à 1826, on commença la campagne (comme disent les verriers); les résultats furent des plus satisfaisans : le verre, étalé dans un magasin à Madrid, était d'une beauté remarquable et d'un prix bien in-
férîeur à ce qu'on l'avait vendu jusqu^alors. Le roi en eut connaissance , probablement parce que la jalouse rivalité de la fabrique de cristaux de Saint-Ildefonse lui adressa des plaintes. La première nouvelle de cette intrigue qui arriva à M. R.... , fut Tordre affermer à rinstant la fabrique d'Aranjuez et le magasin de Madrid. Il fallut obéir, quoiqu'il en eut coûté bien cher pour donner aux fourneaux le degré de chaleur nécessaire. On sut qu'on accusait M. R.... d'avoir fabriqué des cristaux, contre la promesse qu'il avait faite. Il pria qu'on fît analyser ce qu'on regardait conmie du cristal, assurant qu*on n'y trouverait que ce qui constitue le verre ; le roi ne v(^lut point entendre une pareille justification. Se voyant ruiné, M. R.... fit plusieurs fois proposera S*, M. de prendre la fabrique à son compte et de la faire exploiter à son profit , comme celle de Saint- Ildephonse; S. M. ne répondit que par des expressions de mécontentement aux sollicitations réitérées deM. R...., présenté par des personnes qui avaient un accès facile auprès de S. M* Cette famille désolée n'espérait plus rien de ses démarches. Je ne sais comment la vérité put. se faire jour à travers tant de préventions ; après plusieurs mois , et lorsqu'on y pensait le moins, M. R.... reçut Tautorisation de rouvrir sa fabrique et son magasin. Mais instruit par cette leçon, il était loin de se fier à l'avenir et de faire les dispositions que son activité lui eût suggérées. C'est ainsi qu'on encourage l'industrie en Espagne. Si M. R.... eût été étranger, tout ce qu'il avait mis dans celte entreprise eût été perdu, et l'autorité se fût applaudie d'avoir frappé si juste. Tout
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le monde félicitait lil. R.... de Theureuse issue de cette affaire, car il fut heureux d'en être quitte pour tant de soucis et une grande perte. (35)
Les glaces sont un ornement fort rare dans les maisons de Madrid ; celles qui proriennent de lanianufacture royale de Saint-Ildefonse, ne le cèdent aux plus belles de Tétranger que par leur aspeet sombre et métallique. Mais on en livre peu au commerce, en sorte que ce luxe est fort cher en Espagne.
Pour revenir à la manière de vivre des Espagnols , je dirai, à leur louange , gu^on voit bien raremoil dans les rues de leurs villes des hommes dans Fétat dégradant de rivresse. L'influence du climat doit être bien réelle, pour avoir pu retenir dans la sobriété un peuple que ses lois poussaient aussi fortement à Tintempérance; car dans tous les pays où les loi& avilissent la masse du peuple, celui-ci, à qui on ôl;e toute idée de vertu, se jette dans les vices et principalement dans les excès de table , s'il en a Poccasiou. Il n'a pas fallu moins sans doute que leurs visibles inconvéniens , pour en préserver cette nation. On n'y compte pour rien les plaisirs des repas : on ne s'invite pas à les partager; les amis ne se traitent pas entr'eux. N'étant pas accoutumé à faire leshoo^ neurs de sa maison sous ce rapport, on y est inhabile, jusque dans les rangs les plus élevés de la société. L'habitude des rejrescos d'autrefois est bien restreinte ; mais partout on trouve le verre d'eau avec le pain ou éponge de sucre (panales ou bolado)^ dont l'usage ne peut manquer de s'étendre en France^ après le témoignage favorable de tant de p^sonnes de goût.
En tout temps les Espagnols se couchent fort tard. On ne conçoit pas comment , sans avoir rien à faire , les riches peuvent ainsi veiller jusqu'après minuit. Dans la maison que j'ai le plus hahitée , on ne soupait souvent qu'à une heure pour se coucher à deux. Plusieurs^ familles ont l'habitude de souper au lit. Il arrivait parfois à mes hôtes des visites inattendues après minuit. Cette coutume générale en Espagne se lie à celle de dormir l'après-midi, qui ne l'est pas moins , et au défaut absolu de toute occupation pour le lendemain. L'homme aisé na pas là, comme ailleurs , des biens de campagne où il puisse aller, en veillant à ses intérêts , prendre une agréable distraction. Ce genre de plaisir est inconnu à la presque totalité des Espagnols. Les renies provenant de leurs propriétés rurales, sont un prix fixe qu'on leur paie où il leur plaît de vivre , comme la solde de retraite qu'ils peuvent avoir du gouvernement.
Ainsi , libres de ce qui attache ordinairement aux diverses contrées d'un pays, les Espagnols voyagent volontiers dans l'intérieur du leur. Il est peu de nobles, tant soit peu aisés des provinces, qui ne soient venus à Madrid voir le centre de cette grandeur dont ils se croient une partie importante, ou au moins une émanation directe. Moins ils ont habité cette ville , plus l'idée qu'ils en rapportent est avantageuse. A les entendre 9 Thèbes, aux cent portes, pouvait valoir moins , et rien ne serait plus facile que de leur démontrer la possibilité d'y réunir tous les avantages répandus dans le reste de l'Europe.
La manière de voyager est peu agréable et très
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coûteuse en Espagne» De Madrid, il part trois diligences deux fois par semaine , Fnne pour Seville, d'où l'on va k Cadix , ou pour mieux dire k San-Lucar , par le bateau à vapeur; une autre pour Bayonne, et une troisième pour Valence. Le prix des places est au moins le double de ce qu'on paierait en France pour faire un trajet d'égale longueur (36). Ces voitures, tirées par des mules, vont très vite et sont escortées par des hommes a gage dans les contrées où l'on a le plus à craindre des voleurs. Malgré cette précaution les diligences sont souvent arrêtées.
Lorsqu'on ne veut pas aller par cette voie, ou sur les routes où l'on n'a pas établi ce moyen de communication , on voyage ou sur des mules , ou sur des charrettes avec des arriéres^ ou dans des voitures de louage qui ont ordinairement des formes très bizarres. Moyennant un prix déterminé , le conducteur se charge de transporter et de nourrir les voyageurs, qui n'ont rien de mieux à faire que de s'arranger avec lui pour cette dépense, car ils seraient beaucoup plus mal et paieraient beaucoup plus cher s'ils voulaient traiter eux-mêmes avec des aubergistes intraitables.
La profession d'aubergiste n'est ni aussi libre, ni aussi lucrative en Espagne qu'en France. Les seigneurs ou mayorazgos^ étant maîtres de la plupart des villages , ont seuls le droit d'y établir des auberges ; et lorsqu'ils ne les font pas tenir par leurs agens ou hommes d'affaires, ils louent la maison qu'ils ont affectée à cet usage, et sur la porte de laquelle se voient toujours leurs armoiries, à un prix d'autant plus élevé, qu'ils garantissent k celui qui
la leur prend, qu*il ne se formera dans le village au* cun autre établissement de cette nature. Ils répondent en même temps aux habitans du village que l'aubergiste ne vendra aucune des denrées qu'ils sont en droit de débiter eux-mêmes en détail, tels que la viande, le vin, l'huile, le vinaigre, les œufs, et qu'il ne se mêlera même pas de les faire acheter aux voyageurs; en sorte que lorsqu'on arrive dans ces gîtes, il faut que l'étranger ou ses domestiques aillent eux-mêmes se pourvoir dans plusieurs maisons de ce qui leur est nécessaire. Que ce soit abus ou exercice d'un droit , il n'en est pas moins vrai que cet usage existe. Ces inconvéniens ne sont diminués que sur les routes les plus fréquentées et pourvues de chevaux de posle. Comme le gouvernement peut toujours établir la poste à distance convenable, et autoriser en même temps celui qui la tient à faire auberge, les voyageurs ont cette ressource àviparador generaly où l'on trouve un peu plus d'aisance et d'attentions , ainsi que dans les auberges des diligences dont j'ai parlé.
Opprimés par leurs lois ou leur gouvernemeat , et ^ n'ayant presque jamais sous les yeux que des exemples, d'injustice, les Espagnols se tourmeB^ent sou entre eux lorsqu'ils pourraient^ faire mieVix. Dans les villes où la concurrence perfectionnerait l'industrie des aubergistes au profit des passans, les autorités, incapables de s'élever à des idées utiles et à des seniimens généreux, ne manquent pi'esque jamais d'y mettre obstacle; elles font dans leur juridiction ce que les seigneurs font dans leurs villages, limitent le nombre des auberges, louent à un prix très élevé
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les établissemens commodes que les communes peuyeot posséder pour cette fin, ou font payer très cher la licence nécessaire; en sorte que les aubergistes espagnols restent ordinairement pauvres , ce qui , avec leur défaut de zèle , garantit une assez mauvaise réception. A Madrid, un simple tavernier paie une licence de 700réaux, c'est-à-dire plus de 180 francs par an. Que ne doivent pas donner ceux qui sont à la tête àesjhndas de San^Femando , del Angely de Mal ta , €le la Reyna!
Les auberges des grandes villes, qu'on nomme fondas ou posadasy ne ressemWent que trop à celles des routes , ventas. U en est bien peu à Madrid où des personnes un tant soit peu délicates pussent rester, sans avoir a souffrir de la malpropreté , du défaut d'attentions et de soins. Il est vrai qu^il y a dans cette ville des gens d'une atroce méchanceté , qui ne se plaisent qu'à dégrader, à voler, dans les établissemens publics, et que des meneurs trouvent toujours prêts ji faire le mal pour une légère récompense. L'improbation desjjrêtres et des moines est un grand oBstacIe a la prospérité de toutes les entrC' prises, qui ont pourî)ut la satisfaction d'une population entière. Sous le prétexte de corruption des mœurs ou du danger de réunions qu'ils croient susceptibles de devenir maçonniques , ils les dénoncent à l'aulorilé, pour qui leur dénonciation est un ordre 4'interdire ou de détruire , ce à quoi ils font procéder eux-mêmes par la vile populace qu'ils dirigent à leur gré , si on ne satisfait assez tôt les craintes de leur haute prudence. A les entendre, c'est toujours dans les intérêts de la religion et du. trône qu'ils agisr
senl; mais il ne faut pas être bien pénétrant pour voir que c'est surtout dans les leurs : car ces messieurs, si sévères envers les autres, ne se privent pas toujours assez de plaisirs illicites pour qu'on les ignore.
Les hommçs^uijgrechent avec tant dejerveur la pureté de î^ame , j^rais^enjt^ m^vouloir^^ JaL
propreté du corps et aux bains destines à l^entrçte::. nîr. Ils ont l'air de croire qu'il y a péché à se baigner dans un pays aussi chaud , ou que tel qui se sent propre est plus difficile à conduire. Il s'était formé un établissement de cette nature à la Corogne pendant la révolution : on profila des premiers troubles que les circonstances politiques occasionèrent dans cette ville , pour le faire détruire. La populace s'y porta en masse , brisa tout avec ce plaisir que des âmes chrétiennes doivent trouver à anéantir l'œuvre du malin esprit. Il n'y avait pas de doute à leurs yeux que ce ne fût là une des causes puissantes de l'agitation et des malheurs de l'Espagne ^ et que le fondateur d'un pareil établissement ne fût par sa nature un révolutionnaire, un libéral, un negro. .
En 1824, M. C , militaire retraité, marié à
la fille de l'orfèvre de la couronne , qui possède une grande fortune , fit construire et meubler à grands frais, au village de Càrabanchel, à demi-lieue de Madrid , une maison de plaisance où il y avait un restaurant, un café, des billards, des bains et un cabinet de physique amusante. Des esprits charitables virent dans cette maison, la seule de ce genre qu'il y eût auprès de Madrid, et où tout était sur le pied le plus décent, un lieu de prostitution, ou
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pis encore. Leurs démarches auprès du gouvernement en empêchèrent Touverture ; ils avaient tellement prévenu le roi, qu'ils lui arrachèrent une défense expresse.Le prince Maximilien,père de k reine^ était alors à Madrid ; il allait souvent se promener seul de ce côté, et était plusieurs fois entré dans cette maison. Il est probable qu'il ne contribua pas peu à faire ouviûr les yeux du roi sur l'abus qu'on faisait de sa confiance dans cette occasion ; mais le roi ne crut pouvoir retirer son ordre sans aller visiter ce lieu , afin de pouvoir dire qu'il avait vu par luimême qu'il n'y avait aucun danger à en permettre l'entrée au'public. Quelques jours après que le roi l'eut honorée de sa présence, les courtisans, qui la veille y auraient mis le feu, allèrent y dîner en corps et passer la journée , ne pouvant assez louer les agrémens qu'on y trouvait. Servam pecusl
Les bals publics , ai-je dit , sont défendus a Madrid , puisque les prêtres et les moines ne dansent pas ; mais lorsqu'il se trouve un homme entreprenant, qui ose, malgré tant d'obstacles , exposer le peu qu'il a, on permet à celui qui s'en montre digne de donner quelques concerts. Là, ce qui compose la haute et la moyenne société se réunit pour écouter en silence la mauvaise exécution des meilleurs morceaux de musique. Plus on s'ennuie dans ces réunions et plus on entre dans les vues du gouvernement, parce que les peuples sont faits pour payer de forts impôts et pour souflrir . Un cassino, fondé par des Français dans l'automne de 1 8a 5, avec un luxe convenable à Madrid , et fréquenté par la grandesse et tout ce qu'il y avait de plus élevé dans cette capitale,^
devait subir la loi du destin espagnol. Les soirées , pi ésidées par une autorilé, soutenue d'un grand nombre d'alguazils à /a W<^ des entreprenears y furent assez multipliées pendant le carnaval; mais vint le carême , qui devait désabuser des projets de ce monde : les concerls spirituels , qui avaient toujours été permis, furent défendus. On crut obtenir la permission d'en donner, en offrant le quart ou le tiers de la recette pour la maison des enfans trouvés. Les dames les plus respectables , qui s'occupaient de cet établissement de charité , crurent devoir transmettre cette proposition au roi. S. M. les renvoya à la reine , dont les scrupules à cet égard étaient ce qu'il y avait de plus difficile à vaincre, La piété de cette princesse les reçut d'autant plus mal , qu'elle croyait les hospices destinés à recevoir les enfans naturels un en^ couragement pour le vice. 11 n'y eut pas plus de concerts que de spectacles pendant le carême, ce qui fît attendre Pâques avec une grande impatience. Mais alors on fut encore déchu de cette espérance , parce qu'on se trouva dans Vano sanlo^ ou dans l'année du jubilé. Bref, cette affaire se termina par un bilan que les entrepreneurs déposèrent dans toutes les formes à la fin de juin, ce qui dut satisfaire les autorités espagnoles , à peu près comme si leurs troupes eussent remporté quelque grande victoire. Ceci me rappelle qu'un voyageur moderne se trouvant à Janina lo**sque le vieux pacha Ali y régnait encore, fut surpris au milieu du jour de voir le peuple fuir dans les rues , entrer dans les maisons , fermer avec précipitation les portes et les boutiques comme si l'ennemi fût entré d'assaut. Ce Français,
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moins au courapt que les autres de ce qu'il y avait à craindre , resta k peu près seul dans la rue, où il fut bientôt rencontré par Ali , qui arrivait au galop avec toute sa suite. Il ne remarqua pas sans étonnement cet homme , qui , h son air de ne pas comprendre ce qui se passait , lui parut étranger autant que par sa mise» Lorsqu'il sut <|U'il était Français : ^s-iu vu comme je les fuis fuir? lui dit-il en riant.
Cette manière d'agir de la part du gouvernement est si connue à Madrid et dans le reste de l'Espagne, que celui qui voudrait parler de justice et dlndignation, lorsqu'il en est témoin, ferait presque preuve de défaut d'intelligence , 6n ne comprenant pas au premier abord le sens dans lequel se prçnnent dans ce pays les mots autorité ^ force , droit. Il faut accepter l'iniquité comme une des grandes réalités du royaume catholique , et en parler de sangfroid comme des cotés d'un triangle, ou l'on n'est plus à la hauteur des personnes un peu instruites dont on entrave à chaque pas la conversation.