CHAPITRE III
Aspect de Madrid. — Édifices. — Restes de Tantiquité existans sur le sol de TEspagne. — Collections.
On peut dire que Madrid est un grand village , quoiqu'il y ait bien peu de jardins dans son intérieur. Il n'y a ni fabriques des choses les plus nécessaires, ni établissemens appartenant à des particuliers, qui
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annoncent une fondation durable. Une entreprise, un magasin ne sont presque jamais destinés à passer du père au fils. Tout y a un air provisoire, excepté les couvens. Dans les quartiers de la ville les plus fréquentés, on ne voit que d'étroites boutiques appartenant a des gens qui semblent être venus là pour faire fortune, et quitter aussitôt un pays dont le gouvernement est si loin d'inspirer la confiance. Sans avoir vu Constantinople, on pourrait imaginer qu'il y a cette conformité entre cette résidence du grand Turc et celle de S. M. Catholique; mais les bazars de Constantinople sont bien autrement riches que les tiendas de Madrid. Ne voulant honorer que ceux qui le servent, le pouvoir laisse peser une espèce de défaveur sur l'industrie, qui ne peut prospérer contre les préjugés soutenus par Ja force. De vieilles voitures informes, lourdes, tirées par des mules que dirigent des postillons à la mine la plus grotesque, peuvent faire jugeç du peu de progrès que les arts y ont faits. Il n'y a presque ni fabricans, ni magasins de meubles. L'organisation des deux théâtres répond de reste à ces apparences d'imperfection sociale. Figurez-vous, dans cette malheureuse enceinte, une proportion extraordinaire de voleurs, de mendians, de prêtres, de moines et de militaires sans pain, et vous aurez une idée de cette capitale de l'orgueil, placée, comme en expiation de ce vice, dans la plus étrange solitude.
Cependant Madrid est généralement assez bien bâti : les maisons sont hautes , plusieurs rues larges et fort belles , quelques édifices publics remarquables, comme le Palais, la Douane, l'Hôtel des Postes , l'Imprimerie Royale , l'Hôtel de la compagnie
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des Philippines, celui de les GremioSy PHôpital général, plusieurs églises et couvais , les portes d'Al* cala , des^RécpUets , de san Vicente. C'est sous le règne de Charles III, qu'on peut appeler le Louis XIV de l'Espagne , qu'ont été construits la plupart des établissemens utiles de Madrid et de beaucoup de villes de province. Le Muséum serait, par son archi* tecture majestueuse , un des édifices les plus remarquables de la capitale, s'il était fini. Mais une grande partie reste li peu près découverte , et l'eau du cid ne trouve presque aucun obstacle pour tomber dans son intérieur tout délabré , tandis que , non loin de là , une multitude de couvens sont (entretenus et réparés avec le plus grand soin ! Le jardin botanique, placé tout auprès, et riche en plantes d'Amérique, est couvert d'herbes depuis le commaicement de l'automne jusqu'au 31 mai, jour où on l'ouvre au public. Ainsi, loin d'ajouter aux travaux des règnes précédens , répoque actuelle ne fait que présider à la destruction dans cette ville nouvelle, qui n'est devenue le siège de la cour d'Espagne que depuis Philippe II (mort ai 1 598). Aussi ne peut-on guère y trouver d'autres témoignages remarquables des temps passés, que la tour où fat enfermé François I®*", fait prisonnier de guerreà la bataille de Pavie, et ceux quecontiauient XArmeria realet le Cabmet des médailles.
Dans ce muséum des armures guerrières , on voit un prétendu casque d'Ulysse (roi des Épirotes) ayant pour inscription : Sic lua invict Cœsar, qu'U porte sur le devant en lettres métalliques saillantes; et oelot d'Atinibal^ que l'on ne donne pour tel qu'avec une juste réserve^
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Mais on doit regarder comme authaitiques Tépee de Roland, celle du Cid, celle de Gonzalve de Cordoue^ dlsabelle-la-Catholique, de Bemardo-del- Carpio, de Fernand-Cortez , qui y sont déposées avec les armures correspondantes^ Toutes celles qui ont servi à Charles-Quint dans les cérémonies ou dans ses entrées l>olennelles , s'y trouvait également, bien faciles à reconnaître à . Fimage de la Vierge de k Conception de Mexico , qu'elles portent toutes sur la poitrine. Ce qui étonne bien davantage comme ayant appartenu à un empereur si puissant, ce sont quelques plats de fer-blanc, aujourd'hui cpuvedjide rouille, qui étaient sa seule vaisselle en œmpagpe* Quant aux queues de cheval^ aux tuirHans, aux armes prises sur les Maures pendant la longue guarre de leur expulsion^ etc., ils sont en grand nombre^ aussi bien que les arcs et les flèdies des peuples d'Amérique, et les cottes de maille des Chinois. Mais on s'arrête avec un sentiment de surprise tout particu* lier devant deux fusils dont Napoléon fit présent à Ferdinand VII pendant son séjour à Valençai. L'ad* miration l'emporteraît-elle à tel point sur le ressentiment, qu'on tirât vanité d'une telle marque d'attention! Et jusqu'à Ferdinand rentré dans le palais de ses pèreS) tout doit-il donc finir par avouer quecethomme était au dessus des antres et fait pour les commander? Le cabinet des médailles de Madrid est sans doute le flm remarquable de l'Europe. Tandis que Paris, qui l'emporte si incontestablement sur la capitale des Espagnes par les monumens des arts et de l'antiquité^ n'a que crat mUle médailles dans sa coltection , il y en a cent quatre-vingt-trois mille dans
celle de Madrid : cent cinquante mille sont classées dans l'ordre le plus parfait ; trente-trois mille seulement restent à classer. Ces preuves matérielles du passage des Celtes , des Tyriens ou Phéniciens , des Carthaginois , des Romains , des Vandales , des Suèves, des Alains, des Goths, des Maures sur cette malheureuse terre qu'ils se sont arrachée les uns aux autres, réconcilie avec les Espagnols, dont on a d'ailleurs tant d'occasions d'accuser l'indifférence. On trouve dans cette collection précieuse de quoi applaudir au zèle de ceux qui l'ont formée et de ceux qui l'entretiennent avec tant de soin ; et ce n'est pas une faible satisfaction pour ceux qui vécurent parmi eux, de pouvoir les louer sur leur situation présente sans cesser d'être justes.
Si Madrid n'offre d'autres ruines que celles de son muséum moderne, image déplorable d^ l'état des sciences et des arts chez un peuple placé sous un ciel non moins inspirant que celui de la belle Italie, l'amateur des restes de l'antiquité trouve amplement de quoi se dédommager dans les provinces de ce vaste royaume. A Valence, par exemple, un ancien temple, dédié à la Fortune ou à Diane, puis consacré au culte chrétien , devint une mosquée sous les Arabes , et fut acquis de nouveau a la célébration de nos cérémonies religieuses par don Jayme I**" d'Aragon , qui en fit une église cathédrale. Cette basilique métropolitaine, dédiée à sainte Marie, est encore étonnante par la grandeur du travail et la richesse des omemens.
A quatre lieues de cette ville sont , comme tout le monde le sait , les restes de Sagonte , aujourd'hui
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Murviédro , immortelle par sa résistance contre cent cinquante mille soldats d'Ânnibal , et par sa fin héroïque. Une inscription encore lisible au dessus d'une de ses portes , une tête d'Annibal en pierre remarquable, un amphithéâtre magnifique , et un espèce de château-fort , témoignent de sa gloire et de Timporlance que cette ville acquit sous les Scipions (3o), qui en firent un centre d'approvisionnemens pourles armées de Rome : fausse récompense du dévoûmeni peu naturel que ses habitans avaient montré aux Romains contre les Carthaginois ! Du chemin qui y conduit depuis Valence, on aperçoit dans des montagnes des vestiges de châteaux antiques, bâtis par les Maures sur les ruines d'anciennes fortifications phéniciennes et romaines. (De Laborde.) : A cinq lieues de Malaga existe la ville de Monda ou Munda , sur le sol ou dans les environs de laquelle Jules César gagna , contre les fils de Pompée, une des plus fameuses batailles que célèbre l'histoire (3 1 ), Tan 45 avant J.-C. Mais tout n'est pas objet de curiosité dans les anciens édifices de TËspagne. Un aqueduc bâti par les Romains apporte encore à Séville Teau nécessaire k une grande partie de sa population. A Scgoyie^ qui a pour armes la tête du grand Pompée, u n aqueduc long de trois mille pas, soutenu par soixante-dix-sept arcades , auprès desquelles les maisons les plus élevées ne paraissent que d'humbles habitations , conduit des montagnes voisines une eau glaciale et limpide que divers canaux répandent dans toute la ville et dans les citernes de toutes les maisons. Bâti sous le règne de Trajan , selon quelques écrivains, cet édifice en pierres de taille, posées les
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unes sur les autres avee tant d'art qu-elles se maintiennent sans le secours du ciment et de la chaux , montre aux modernes habitans de cette ville antique qu'il fut des hommes supérieurs , dont les effortd dirigés vers un but d'utilité enfantaient quelquefois des prodiges. Mais la leçon du passé ne àert plus à un peuple qui , en dépit de tout , ne semble vouloir lire l'histoire que pour y chercher de quoi se vanter, et qu'on a conduit à préférer son oisiveté misérable à toute l'activité du co|u*age et de l'industrie : Sic voluere Patres.
A l'autre extrémité de la ville , on admire sur un rocher qui domine les vallées voisines où serpente l'Ëresma , l'Alcazar , château de construction arabe^ que Bourgoing dit avoir été habité par les rois Goths, et dans la tour duquel le personnage de Gilblas dut être enfermé pour expier le désordre des mœurs modernes. Dans ce palais , digne des rois par sa magnificence, fut établie, jusqu'au temps de la constitution des Gortès(1822), l'école d'artillerie, avec un luxe trop remarquable sous le rapport du local , pour la faiblesse actuelle de cette arme chez les Espagnols. Depuis le retour de S. M. de Cadix , cet établissement est devenu une école militaire, Real cûlegio gênerai militarde Segùvia , dirigée par de^ jésuites , qu'on ne doit pas désespérer de voir immédiatement a la tête de toutes les maisons d'éducation, pour peu que la faiblesse du gouvernement seconde encore leurs vues ambitieuses! Entre Ségovie et Madrid, les masses de Guadarama conserveront longtemps jusqu'au centre de l'Espagne , avec leur dénomination arabe, le souvenir d'anciens conquérans
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que la France eut la gloire d'arrêter dans les plaines de Tours ! Fière d'avoir secoué leur joug > l'Espagne n'a su élever contre leurs nouvelles invasions que les bûchers de l'inquisition , presque aussi redou^ tables. Sur ses autels ont été consumés , avec des victimes humaines , jusqu'aux derniers vestiges de la charité chrétienne, remplacée che2 beaucoup d'autorités religieuses par l'amour d'un pouvoir ombrageux , rival heureux du despotisme politique. Unis pom; opprimer le j^euj)I|î espagnol ^ ils ne £ivo* risent que cgjty p€ut assurer leur cojapi.Hma.£mpire^ ' Mais le temps n'est peut-être pas éloigné où l'on dira sur les débris de leurs édifices menaçans : Ici siégait le tribunal de l'inquisition ; là fut souvent puni de mort le cri de liberté.