CHAPITRE VIII
^attaque imprévue des avant-'postes ; captivité;
retraite.
Le i8 octobre, au point du jour, nous fûmes réveillés par un coup de canon qui fit sensation après tant de jours passés dans le^silence de l'artillerie : nou« l'accueillîmes comme un signe de départ ; mais bientôt des coups de fusil et une seconde détonation beaucoup plus
rapprochée, annoncèrent une vive attaque de la part de l'ennemi. Nous nous levâmes précipitatrj ment. Sur le coteau qui bornait notre vue, une ligne de feu s'avançait vers nous : à notre gauche , des troupes qui avaient aussi été surprises, reculaient poursuivies à coups de canon dont la fumée les atteignait presque. On sonna et on cria aussitôt à cheval; mais les chevaux étaient nus, et les armes étaient alignées en faisceaux dans tous les bivouacs. Le feu avançait rapidement ; des coups de pistolet éclataient de toutes parts; des cosaques galopaient déjà en grand nombre sur les bords du ravin à deux cents pas de nous, ayant de beaucoup dépassé notre cavalerie légère. Le coteau était couvert de monde qui se portait en arrière en tout hâte , et surtout de cavaliers qui, n'ayant que des chevaux de pays,, ne pouvaient prendre place dans les rangs : on se retira vers le lieu qui avait été assigné dans le commencement; mais comme l'ennemi avait eu le temps de nous observer, ces bois étaient déjà occupés' par des cosaques qui fondaient sur nous. Je fus alors fait prisonnier. En passant sur une des extrémités du champ de bataille près du lieu où je venais d'être pris, ils perçaient de leur lance, du haut de leurs chevaux, des soldats qu'ils voyaient étendus, par
yO SOUVENIRS DU ÎJORD.
terre, et qu'ils soupçonnaient de feindre la mort ; je n'en vis pas remuer. Déjà le feu paraissait moins vif, soit parce que nous nous é'oignibns, soit qu'on résistât moins, car on n'était guère en état de se défendre avec avantage. Les Russes avaient employa presque toutes leurs forces à cette attaque , et les Français n'étaient pas plus de dix mille hommes , dont la plupart , démontés et surpris, avaient perdu armes et bagages avant de pouvoir se reconnaître.
Ces cosaques nous conduisirent dans des bois où nous voyions paraître des figures peu
rassurantes. Les désastres de Moscou étaient
récens; le peuple et l'armée russe croyaient que c'était les Français qui avaient bru lé cette ville; je ne savais trop ce qu'ils allaient faire de moi, d'autant plus qu'ils me prirent d'abord pour un Polonais; ils se contentèrent de ma dépouille.
Nous étious étonnés de voir des paysans dans les villages; à la manière dont ils saluaient les cosaqUes du plus loin qu'ils les apercevaient , on pouvait comprendre que ceux-ci ne les traitaient pas tout- à- fait en frères. Nous trouvions des gens du peuple dans un état voisin de l'ivresse , qui ayant pris des* armes se montraient disposés à commettre toute espèce d'horreurs. En de nous abordant un officier
de cosaques, se déchaîna contre Napoléon. Enfin nous arrivâmes au quartier- généra Ides avant-postes; une vingtaine de nos canons et autant de nos voitures y étaient déjà en ligne. Il faut peut-être avoir appartenu à une armée pour concevoir l'impression que firent sur nous ces preuves irrécusables de nos pertes. Quelques soldats français blessés étaient sous la garde d'une sentinelle , couchés les uns sur les autres, Un enfant de quatorze à quinze ans, avec une boîte d'onguent à la main (c'était un chirurgien à la manière des cosaques), venait voir si quelques uns des lambeaux qu'ils avaient encore pouvaient lui convenir, et les leur faisait ôter. On m'emmena dans unQ grange où je trouvai une trentaine d'officiers de cavalerie prisonniers, presque tous blessés. A l'entrée de la nuit , en partant pour le grand quartier-général, nous rencontrâmes une colonne de cavalerie'de dragonsqni allait vers le champ de bataille, et qui nous parut dans un bel Ordre. 11 y avait long-temps que nous n'avions vu de chevaux en si bon état. La nuit , nous fûmes croisés par de l'infanterie qui avait donné le matin, et que la prudence ramenait au camp. Les Russes n'étaient pas encore sûrs de la durée de leurs succès : la colonne que nous vîmes passer était considérable; il n'y avait pas moins
de douze à quinze mille hommes ; en regardant le bout de leurs armes au-dessus de leurs têtes, on pouvait voir que la moitié, peut-être, de ces soldats, avaient des piques au lieu de fusils; ceux-là étaient au second rang pour renforcer la ligne.
Les feux de l'armée ennemie occupaient une étendue considérable sur un coteau vers lequel on nous dirigeait; on nou.s fit arrêter dans la plaine pour y passer la nuit ; aii point du jour nous ne fûmes pas peu surpris en voyant dans les mains de quelques hommes qiii venaient abreuver des chevaux , les signes non équivoques de rabondance qui régnait dans l'armée russe; ge considérai, peut-être avec plus d-étonnement encore, un homm^ qui au bord de la rivière, tourné vers l'orient, ne cessait de faire des signes de croix et de profondes inclinations, comme s'il eut salué le soleil ; c'était un paysaii russe qui faisait sa prière. En montant vers des hauteurs qu'une multitude d'hom mes travai I laient à fortifier , nous rencontrâmes beaucoup de chevaux de trait qui pouvaient donner une idée avantageuse de la situation du reste de Tarmée. Le matériel de l'artillerie nous parut consi.dérable; tantde canons devaient gênei' dans une retraite ; nous ne jugions que d'après nos moyens de transport, ne
connaissant pas ceux des Russes. On venait avec curiosité sur les bords de la route, voir passer les prisonniers.
A ce quartier-général on avait réuni beau*conp de recrues, beaucoup de ces hommes qui ne font pas la force d'une armée ; des soldats de la milice, en costume de cosaque, avaient sur le devant de Içurs bonnets une croix et le chiffre d'Alexandre , ce qui annonçait qu'ils se croyaient armés pour la religion comme pour le souverain ; et cela pouvait être pour nous le motif d'une nouvelle crainte ; je frémis plus d'une fois dans la suite en voyant ces nouveaux soldats devancer nos conducteurs, s'arrêter devant toutes les églises pour faire des signes de croix et de grandes inclinations.
Des officiers vinrent s'entretenir avec nous devant la porte de la petite maison où nous étions entassés ; presque tous parlaient français avec une étonnante facilité ; la plupart, encore jeunes, avaient l'ardeur de leur âge au lieu du calme et de l'assurance de nos militaires. Ce petit succès, à l'aide du nombre et de la surprise, leur avait fait tourner la tête; ils nous disaient que notre campagne était finie et qu'ils allaient commencer la leur. Sachant quelle était la faibles.se de notre armée, nous
74 SOUVENIRS DU NOIU).
croyions sentir mieux qu'eux la valeur de ce qu'ils disaient; mais ils connaissaient leur climat, et il ne leur en fallait pas davantage pour savoir que nous étions perdus.
On donna une capotte ^t une paire de bottes à chacun de nous. Un chef d'état-major prisonnier vint apporter à chaque officier de son corps (le deuxième corps de cavalerie), six ducats de la part du prince Routouzow, qui en agissait envers les prisonniers avec toute la générosité et toute la grandeur d'âme qu'pn peut attendre d'un homme d'un mérite supérieur. Il régnait entre tous les officiers russes que nous vîmes une espèce de fraternité qui annonçait un bon esprit dans une armée, et qui devait produire de belles actions en campagne. Nous partîmes satisfaits des Russes, sous la conduite d'un officier dont nous n'eûmes pas à nous plaindre : seulement en nous quittant à Tolila, il nous fit perdre deux ou trois jours de solde.
La route de Ralouga que nous suivions était couverte de chariots de transport pour l'armée. Le troisième ou le quatrième jour de notre marche, nous entendîmes toute la journée une canonnade qui dura jusqu'à dix ou onze heures du soir; c'était l'affaire de Maloieraslavetz , dont nous étions à trois ou quatre lieues : les
paysans arrivaient par des chemins de traverse avec leurs femmes, leurs en fans et tout leur bagage que contenaient facilement leurs charrettes; ils quittaient les villages à l'approche de l'ennemi : c'était ainsi qu'ils les avaient tons évacués à mesure que ]es Français s'étaient avancés en Russie. Avant d'arriver à Ralouga, nous aperçûmes dans les champs, de dilstance en distance, des sentinelles qui formaient une ligne d'observation; la ville avait été abandonnée par tout ce qu'il y avait de riche ; ceux des marchands qui ne l'avaient pas encore quittée, étaient prêts à partir. Le gouverneur avai% fait tout préparer pour rincendiei" dans le cas où notre aiimée l'eût menacée. Il vint repaître ses yeux de la proie qu'on lui amenait; il se récria sur ce que nous avions l'air de nous bien porter : on lui avait dit qye l'armée française manquait de vivres, et il nous eut fallu, pour le satisfaire, être aussi maigres que lui. Il dit quelques injures à un Polonais qui avait eu une cuisse emportée dans l'affaire où nous avions été pris. Le peuple, disposé à se porter contre nous à toute espèce d'excès, obéissait à l'imptiision qu'on lui communiquait; le magistrat n'obéissait qu'à celle de son cœur.
Du sale local où nous fûmes logés, lîous vîmes avec quelle brutalité on otait de dessus
7^ SOUVENIUS DU JX^ORD.
des charrettes des soldats blessés, moulus, qui n'avaient plus la force de crier. La malheureuse colonne dont ils faisaient partie était tombée en bien mauvaises mains. Un misérable, bas officier, chargé de la conduire, avait fait tuer deux ou trois hommes en route, parce qu'ils lui avaient paru vouloir .s'échapper.
Un Russe , qui portait une épée , insulta deux ou trois d'entre nous, qui sortirent sans escorte pour aller faire quelques emplettes : il faut dire aussi qu'un officier supérieur qui vint nous voir plusieurs fois, nous fit oublier, par la noblesse de ses manières et l'intérêt qu'il prenait aux blessés, les outrages de quelques êtres sortis, sans doute, de la lie^l'un peuple esclave. Ce digne militaire nous rendit quelques services pendant les deux ou trois jours que nous restâmes à Ralouga.
En quittant cette ville, nous voyageâmes un peu plus commodément. Le pays que nous traversions n'avait pas souffert de la guerre. L'officier qui nous conduisait obtenait facilement des chevaux dans les villages ; les paysans ne s'imaginant pas qu'on puisse ne pas obéir à un homme qui porte des épaulettes.
Un soir nous dûmes nous estimer heureux de passer sans être aperçus de plusieurs régimens de cosaques bivouaques auprès d'un vil-
LA CUERRE. nfj
lage : partis naguère des bords du Don , ils allaient joindre Tarmée. Un autre jour nous arrivâmes à l'entrée de la nuit dans une petite ville où, pendant que l'officier était allé faire les logemens, le peuple s'attroupa autour de nous d'une nianière inquiétante. Toutes les maisons étaient remplies de familles fugitives. Des soldats de la milice qui venaient de conduire des prisonniers, furent à peine contenus par notre guide, sur la grande route où nous les rencontrâmes.
A Toula nous fumes mis dans une grande pièce de la prison, où nous entrâmes au milieu d'une haie de peuple, non moins animé contre nous que curieux de nous voir. La manière dont on nous traitait îiurait fini par nous faire croire à nous aussi que nous étions des criminels, si l'indignation qui gonflait nos cœurs nous eût permis d'être accessibles à la moindre faiblesse. Les soldats prisonniers qui nous suivaient furent enfermés prè3 de cette prison, dans un long bâtiment en bois, avec ceux qui les avaient précédés de quelques jours : dans la boue jusqu'à mi-jambe, et déjà très affamés à leur arrivée , puîsqu'en route on semblait prendre à tâche de leur faire souffrir la faim , ils n'avaient reçu à Toula aucune espèce de vivres. Leurs signes de détresse n'exci-
yB SOUVENIRS DU WORD.
talent que le rire des gardes barbares, et de la populace accourue pour jouir de ce spectacle. IP mourait chaque jour un grand nombre de ces malheureux. Nous ne restâmes que deux jours à Toula ; nous en partîmes sous la cour duite d'un jeune officier assez traitable , plus gai que l'autre; il nous rendait notre position moins pénible; mais aussi la retenue fut-elle un peu plus forte; il nous en coûta quatre ou cinq jours de solde à chacun. Il avait fait beau jusqu'alors , quoiqu'il gelât ; mais le temps se couvrit, et il commença à tomber de la neige à gros flocons ; le vent d'est qui nous soufflait dans la figure, était si fort, qu'il gênait beaucoup notre marche; nous avancions en colonne serrée pour vaincre cette résistance : c'était à qui n'irait pas devant. Ce sifflement continuel nous donna à tous un rhume de cerveau et un mal de tête considérables. Une trentaine de soldats, qui marchaient avec nous depuis Toula , n'avaient presque rien sur le corps. Un malheureux Italien, maigre, exténué, et dont la faiblesse amusait l'escorte , mourut dans ces premiers froids, perché sur une charrette de bagage de la milice , où on l'avait attaché pour qu'il s'y tînt. Nous voyageâmes en traîneau sur un pied de neige. Dans vÊi village où nous nous
LA GUERRE. ^g
arrêtâmes avant d'arriver à Rézan , un d'entre nous fut de nouveau pillé par un digne officier de milice et deux de ses féroces satellites, qui le surprirent devant la maison. Nous arrivâmes à Rézan du 1 5 au 20 novembre.
Un officier de nôtre colonne était tombé malade en route, sept ou huit le devinrent après notre arrivée à Rézan. La maladie cciimmençait par une espèce de catarrhe pulmonaire avec fièvre, mal de tête, oppression, et beaucoup de malaise dans toutes les parties du corps; vers le quatrième ou le cinquième jour, il s'y joignait quelquefois du délire qui durait deux ou trois jours , et davantage ; la maladie se terminait du dixième au quinzième jour. Il ne mourut que deux de nos compagnons d'infortune ; la plupart se rétablirent assez tôt pour pouvoir partir pourTamboff, vers le 5 décembre. C'était le typhus, né du concours de tantj^e causes nuisibles , et qui se communiquait ensuite avec une étonnante facilité. Dans la prison de la ville où Ton entassait les malheureu:^ soldats prisonniers, il fit les plus grands ravages^ le froid les empêchait de rester dans les cours; ils se réunissaient autant que possible dans une étroite enceinte qu'on ch|[^fait, et y mouraient quelquefois en.quaraiSe-huit ou même en vingt-
quatre heures. Pour nous, nous avions été plus heureux ; nous étions logés chez les ha- Bitans, et nous avions obtenu du gouverneur chacun une pelisse de mouton, une paire de chaussons de feutre et un bonnet de laine ; ainsi, nous nous trouvions munis contre le froid. La plupart de ces messieurs partirent po»r Tamboff; les autres restèrent à Rézan, et furent réunis dans une grande maison vide, qu'on chauffait. J'obtins de rester à Rézan , auprès du général B.. , que j'y trouvai malade des nombreuses blessures qu'il avait reçues à la bataille de Mojaïsk; je tombai malade quelques jours après.
*Depuis long-temps l'hiver déployait toutes ses rigueurs ; tout était neige et glace ; un vent froid endolorissait la figure , les pieds et les mains. Quoique nous eussions des pelisses , c'était tout ce que nous pouvions faire que d'aller d'un quartier de la vilk à l'autre. Quand je voyais à travers nos doubles croisées la neige s'amonceler contre les maisons, et les habitans passer rapidement dans ces rues solitaires, la figure couverte de leurs fourrures, je pensais à nos pauvres soldats. Non , jamais l'imagination ne créa de pareils tableaux; jamais on ne trouvera d'e^j'essions pour re-
tracer de pareilles. scènes ; ptmais des hommes
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LA GUERRK. 8l
ne virent tant de cala mités accumulées sur leur tête; jamais une armée épuisée de tant de manières et presque nue, ne se trouva, au luilieu d'un désert, sous un ciel redoutable, dans un aussi horrible état! Que faisaient ces malheureux soldats, le soir, lors ju'ils avaient en vain che»ché toute la journée quelque aliment en se traînant sur la route? que devenaient-ils lorsqu'au milieu d'un champ , le vent glacial qui sifflait dans leurs cheveux, les empêchait de voir autour d eux , et qu'i's n entendaient que le bruit de l'ouragan du nord, déchaîné sur son vaste empire? Le mUin, si le calme permettait de dominer cette étendue couverte d'hommes , combien en voyait-on se relever? y avait -il encore quelque voix capable de rompre le silence de cette horrible solitude? Quelle mort pour des guerriers qui étaient rentrés tant de lois dans leur patrie, couverts d'honorables blessures et entourés de tout l'éclat du triomphe; pour des hommes qui fair saient l'orgueil de la France, et qui commandaient le respect à ses ennemis! Quel temps pour faire voyager des prisonniers de guerre presque nus!
Un baron allemand raconta qu'étant un jour allé dans un village voisin, pour voir une colonne de Français qu'on y avait lait arrêter
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dans une grande maison, sans portes ni fenêtres, il y en avait de morts dans toutes les attitudes de souffrance que le froid leur avait fait prendre; car c'était alors principalement que le froid devenu excessif (de ^5 à 3o degrés audessous de zéro, du thermomètre de Réaumur) les faisait périr. Des gardiens qui croyaient faire une bonne action en faisait mourir un Français, disaient à chaque instant, d'an air dé satisfaction : En voilà encore un de mort^ en se servant d'expressions qu'on n'emploie dans la langue russe qu'en parlant d'«n animal incommode.
' : Quand venait l'ordre de partir, on enlevait tout; on faisait marcher ceux qui pouvaient mjarober ; on mettait les malades sur <les traî*il eaux , sauf à les jeter en route dès qu'ils étaient morts, et on n'attendait pas toujours qu'ils eussent rendu le dernier soupir pour s'en débarrasser. Ces malheureux mettaient sur eux ce qu'ils pouvaient trouver ; les ute s'attachaient de la paille sous les pieds, pour ne pas marcher à nu su^:* la ^lace ; d'autres s'en enveloppaient la tête avec des bouts de corde. En route on les faisait souvent coucher dehor% ou on lès enfermait dans une grange en^palissade^ et par eonséquent très froide, lorsqia'oï| en trouvait d'assez gratidès pour 4 es contenir
Là, ils recevaient ce que leur donnaient des conducteurs avides, qui avaient intérêt à en -♦^,, faire diminuer le nombre, et qui les regardaient plutôt comme des bètes féroces, dont ils étaient maîtres, que comme des hommes ; ils tuaient un homme pour nn chiffon. Aussi, comme ces malheureux se pressaient pour ne pas rester à la queue de la colonne ! Ceux qui étaient obligés de s'arrêter, couraient risque de ne plus rejoindre les autres. Mon âme se .t serre en rappelant à mon souvenir, et en retraçant ces déplorables détails.
Parmi les officiers prisonniers que nous voyions arriver à Rézan , beaucoup étaient malades de la fièvre régnante , du typhus : il en mourait. Quelques uns supportaient le froid d'une manière étonnante , sans être plus vêtus que dans notre climat. On les logeait comme nous, chez les gens de la basse classe; caries nobles sont exempts de recevoir même les soldats russes. Ils avaient été beaucoup moins heureux que nous en route. La saison était devenue phis rigoureuse ; en outre, beaucoup étaient tombés en mauvaises mains. On avait quelquefois gardé de l'argent qu'ils avaient donné à échanger; quant à la solde, en frustrer les prisonniers était une chose reçue.
A la rigueur, un officier pouvait vivre à /omf^ B-ézan avec son demi-rouble (demi-franc) par jour. Le pain et la viande y étaient à bas W^ prix. (6)
' Les habitans étaient tous animés contre
nous. Des personnes qui nous avaient d'abord témoigné quelque bienveillance , n'eurent bientôt plus aucune relation avec nous , parce qu'elles s'attiraient par là l'indignation publi- ^û^^ que. (7)
Ainsi, tandis que l'empereur Alexandre donnait à l'armée l'exemple de la clémence , et faisait distribuer des secours aux prisonniers, des cosaques les déshabillaient loin de ses yeux ; des ratniks ou des bêtes féroces , sous l'habit de soldats de milice , les faisaient périr en route, et des gouverneurs ou d'autres fonctionnaires publics toléraient des horreurs qui doivent à jamais les couvrir de honte, puisque le motif de la défense n'existait plus, et que toute espèce de danger était passé pour eux.
Le général B était destiné pour Orel : il
était faible, souffrant, toujours au lit; lorsqu'il reçut du gouverneur un ordre définitif de partir, j'étais convalescent Nous partîmes de Rézan \e i^ février par un grand froid; mais, nous quittâmes avec plaisir une ville où notre
cœur avait été déchiré tant de fois au récit des malheurs de notre armée, qu'on se plaisait à nous annoncer, et par le spectacle de la joie d'un peuple ennemi.
Le second ou le troisième jour après notre départ , nous nous trouvâmes dans un bois , au milieu de deux ou trois cents hommes de la milice, qui venaient de conduire des prisonniers , dont ils avaient peut-être fait périr la moitié. L'officier qui nous conduisait avait pris les devans pour aller faire préparer des chevaux à la poste. Nos chevaux ne pouvaient aller que le pas. Dès que ces soldats surent que nous étions Français, ils menacèrent le domestique qui était sur le siège, et montèrent sur la voiture qu'ils empêchaient d'avancer. Bientôt un de leurs officiers vint brusquement ouvrir la portière ; il hésita un moment; je ne sais à quoi il tint qu'il ne fît de nouvelles victimes.
Près du terme de notre long voyage, nous couchâmes chez le maître de poste, qui avait été prisonnier de guerre en France , et quelque temps malade dans un des hôpitaux de Paris. Quel bien il nous fit en parlant avec éloge de la France! il y avait si long- temps que nous n'en entendions dire que du mal ! On nous avait annoncé que la ville d'Orel était
vne des villes de gouvernement les plus agréables , que la civilisation y était plus avancée qu'ailleurs , que les prisonniers de guerre y étaient reçus partout: cette rencontre confirmait la bonne idée que nous en avions conçue; et en y arrivant, nous vîmes qu'on ne tious avait pas trompés sur l'affabilité des habitans. Les autorités et toute la noblesse recevaient les officiers, les invitaient chaque jour à table et à toutes leurs fêtes. C'était si différent de ce que nous avions vu jusqu'alors, que nous ne pouvions y croire. Toute la noblesse parlait français.
Nous apprîmes alors de quelques officiers pris à Rrasnoï , l'histoire d'une colonne de prisonniers plus malheureuse encore que la nôtre. Je ne sais plus de combien d'hommes elle était forte, ni à combien elle se trouva réduite; caries nombres s'oublient facilement, surtout en de pareilles circonstances; mais on pourra avoir une idée de ce qu'elle souffrit parceciràRoslaff, oùon la firbivouaquer quelques jours, ces malheureux soldat^, presque nus, entassaient les morts pour s'en faire un abri contre le vent qui les glaçait, et plusieurs cadavres furent trouvés entamés.... On n attendait pas toujours le dernier moment pour dépouiller ceux qui succombaient, s'ils avaient
quelque vêtement qui pût servir. Elle a existé cette muraille de morts , il a existé cet épouvantable rempart de la vie!....
Le lendemain de notre arrivée, le domestique rentra avec un soldat, désirant de voir le général. C'était un grenadier de son régiment (le trentième) qui avait combattu près de lui à Mojaïsk. Il avait tué d'un coup de fusil un Russe qui avait lancé au général un coup d'écouvillon au moment où il franchissait le fossé d'une redoute. Comme cet homme parut transporté en nous parlant de cette journée ! comme il oublia toutes ses misères pour se repaître un moment de gloire ! mais l'illusion ne pouvait durer : il était prisonnier. Étaient-ils reconnaissables , ces malheureux au maintien humble et timide qu'on voyait , couverts de haillons, mendier dans les rues d'Orel ? étaient-ce ces hommes que j'avais vus avec cette tenue militaire, et cet air martial, prêts à braver tous les dangers ? Il n'est donc rien qui puisse lutter contre la misère et l'esclavage !
. ' Des milliers de soldats étaient morts à Orel , dans un endroit qu'on appelait l'Hôpital , du typhus , devenu presque aussi meurtrier quela peste dans ce grand rassemblement de calamités de tout genre. Ceux qui avaient. survécu
pouvaient facilement être logés chez les pauvres de la ville et des faubourg^s.
Quinze jours après notre arrivée à Orel, j'allai demeurer à la campagne, au sein d'une famille où j'aurais trouvé le bonheur, s'il en était pour celui qui voit de grandes infortunes s'accumuler sur sa patrie. Le bruit de nos désastres retentissait sans cesse jusqu'au fond de mon cœur. Nos troupes fuyaient. Elles avaient passé Wilna , le Niémen , la Vistule ?.... Le quartier-général des Russes était à Berlin, à Dresde.... Depuis long- temps le roi de Prusse était venu au quartier-général de l'empereur Alexandre, et s'était déclaré son allié.... Les débris de l'armée française (s'il avait pu se sauver un seul homme Vs'étaient jetés dans les forteresses de la Prusse.... Hambourg, Leipzic, étaient pris. L'ennemi avançait toujours. On n'entendait parler d'aucune résistance; et rien pouvait-il en offrir! la France était devenue tout à fait passive. A ces bruits déchirans succédait un silence plus terrible encore : on pressentait alors avec effroi que les premières nouvelles seraient sans doute celles de l'occupation de notre pays , la confir* mation d'un asservissement que nous lisions déjà dans l'avenir,
La nouvelle de la bataille de Lutzen, que les
Russes annoncèrent comme une victoire éclatante remportée par la coalition, en nous apprenant qu'il existait encore quelques troupes françaises, nous donna peut-être de notre position une idée plus avantageuse que celle que nous en avions eue jusque là. Lorsqu'on nous apprit la rentrée des PVançais à Leipzic, à Dresde, à Hambourg, nous respirâmes, nous ne prîmes plus le change sur ce qu'on nous rapporta de la bataille de Bautzen. Les Fraur çais s'étaient montrés en force sur tous les points, et avaient partout repoussé l'ennemi. Ceux qui n'ont pas été prisonniers de guerre ne peuvent se faire une juste idée de la sensation que produisit cette nouvelle sur notre âme. C'est certainement l'une des plus délicieuses qu'elle soit susceptible d'éprouver.
Nos troupes étaient près de l'Oder. Le roi de 3axe était revenu auprès de Napoléon qui menaçait Berlin. Nous ne concevions pas comment on avait pu former une armée. Napoléon paraissait plus étonnant que jamais. Une suspension d'armes , pendant laquelle nos troupes pouvaient s'approvisionner dans leurs forteresses, annonçait que nous avions eu de grands succès. Une paix avantageuse allait s'en suivre.
Tout le temps des négociations fut pour
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nous, en quelque sorte, un temps de joie et d'espérance; de tant de bruits divers il n'était resté que le souvenir flatteur des derniers événemens. Comme nous nous trouvions heureux en songeant à notre, situation, six mois auparavant!.... On parlait, à la vérité, d'une jonction des Autrichiens avec les Russes et les Prussiens, des progrès que les Anglais faisaient en Espagne; mais (l'affaire de Vittoria n'avait pas eu lieu) ces bruits n'é4;aient rien moins qu'inquiétans : au contraire, l'espèce d'acharnement qu'on mettait à parler des affaires d'Espagne avant la suspension d'armes, lorsque les plus grands intérêts devaient se décider dans le nord , annonçait que nous avions eu des succès en Allemagne , et que l'ennemi n'avait rien de bon à dire de ce qui s'y passait.
Cependantles négociations ne se terminaient pas. La trêve se prolongeait. L'Autriche était en armes. C'était elle sans doute qui y mettait des difficultés , c'était elle qui empêchait de finir la querelle par de nouveaux combats ; car l'armée française venait de se montrer capable de rejeter les Russes au-delà du Niémen. Cette médiatrice dangereuse allait faire pencher la balance du côté où elle se mettrait; et dans tant d'occasions elle avait pris l'offensive
LA GUERRE. Qf
contre la France! On ne devait pas espérer qu'elle fût retenue par une alHanee qui avait été beaucoup moins un vœu de la nation , qu'une adhésion forcée de la famille régnante.
Avec la nouvelle de la reprise des hostilités arriva le manifeste de l'Autriche. La France, dangereusement atteinte vers les Pyrénées, allait être attaquée dans le nord par une masse de forces incalculables; car l'armée autrichienne était nombreuse. Les Suédois passaient la mer; la Bavière et le Wurtemberg s'ébranlaient en faveur du plus fort ; et le génie de Moreau, apparu au continent, venait donner, avec 1 exemple de la plus déplorable faiblesse, une espèce de sanction à une coalition qui s'efforçait de se proclamer légitime.
L'Italie , tenue en échec par la conduite plus qu'hostile de Murât, allait être envahie, et servir de passage aux ennemis jusque dans le cœur de la France.
Les affaires de Culm , de la Rasbach, ât Dresde, furent le prélude de celle de Leipzic. Tout fut renversé : et la foi des hommes tournant avec la fortune , on vit tout ce qu'il y avait de peuples au delà du Rhin, se précipiter en armes sur ce fleuve , et le franchir comme ennemis, oubliant qu'il n'y a point de gloire à
accabler dans le revers celui qu'on a servi dans la prospérité. Quel est le cœur français qui n'a pas douloureusement tressailli au récit de ces funestes événemens!
La France, qui pouvait si facilement conserver le premier rang parmi les puissances de l'Europe, la France venait de perdre dans les déserts de la Russie la plus belle armée du monde, et n'avait plus de soldats pour se défendre lorTsqu'on entrait sur son territoire!! Elle allait être saccagée et asservie î Des cosaques allaient se répandre dans nos campagnes, et y porter le pillage , le meurtre , le viol et l'incendie ; les pères des guerriers qui les avaient poussés jusqu'au delà de Moscou, allaient être exposés à leurs outrages !!
Les discours prononcés au Corps législatif, les proclamations pour de nouvelles levées et l'organisation des gardes nationales , étaient publiés dans les journaux russes sous une date aussi récente que les nouvelles de leur quartier-général. Tout y peignait l'état désespéré de notre situation ; le drapeau noir était déployé; les Français étaient appelés par la voix d'une femme, de leur impératrice, à marcher contre des ennemis dont Vambition ne reconnaissait plus de bornes. Les noms de nos villes du Nord marquaient dans les journaux la marche des
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troupes ennemies et le théâtre de la guerre: le quartier-général des alliés était à Langres: Suchet évacuait la Catalogne pour se porter' à marche forcée sur Lyon , qui était au pouvoir des Autrichiens. Napoléon, confiant sa femme et son fils au peuple français , allait, pour vaincre ou périr y se mettre à la tête des troupes qu'on avait pu rassembler.
La bataille de Brienne fut perdue. Napoléon avait dû, selon le rapport qu'on en fit, s'enfuir vers Orléans, poursuivi par des troupes chargées de nos dépouilles.
Cependant l'ennemi n'avançait pas rapidement après cette victoire; on se tut; il y avait long- temps qu'on savait les alliés à Troyes, lorsqu'on apprit que Napoléon y était rentré. Nous avions repris l'offensive; l'ennemi avait fait un mouvement rétrograde , quoique sa cavalerie légère eût déjà paru sous les murs de Paris. On aimait tant à nous tromper, que nous nous exagérions la moindre apparence de succès. Wellington, depuis long-temps aux portes de Bayonne, y était resté comme en observation. Nous trouvions encore dans cette situation de quoi nous composer une sorte de bonheur. M.ais bientôt on annonça qu'il suffisait d'en venir aux mains une seule fois pour tout terminer. On connaissait les forces de Napo-
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léon, il n'était pas douteux qu il succomberait: on avait distribué son portrait aux soldats pour qu'ils pussent le reconnaître s'il voulait s'échapper; sa tète était mise à prix; mais on ne le verrait pas tomber vivant dans les mains de ses ennemis; il allait mourir en fondant sur eux, ou se donner la mort : personne ne pouvait se le figurer fuyant pour sauver sa vie. Il la devait aux Français qui lui avaient tant de fois sacrifié la leur, qui lui avaient tout donné, leurs biens et leurs personnes , parce qu'ils étaient persuadés que son caractère resterait toujours plus élevé que n'avait jamais été sa puissance.
En avril on annonça l'entrée des alliés à Paris, l'abdication de Bonaparte, et son adhésion à la proposition qu'on lui avait faite de vivre dans l'île d'Elbe avec une pension, li était précipité du trône, et il vivait! Qui ne s'avoua ce qu'était une pareille conduite!.... Nous nous sentions oppressés à chaque mot qu'il fallait dire sur cet indigne dénoûment !
Ce n'a pu être néanmoins à une nation généreuse à rougir : elle avait été trompée par des apparences qui trompaient l'univers. Pleine de reconnaissance pour les moindres bienfaits et d'admiration pour tout ce qui a quelque grandeur, elle avait poussé trop loin , peut-être,
LA GUERRE. g5
le dévouement et l'obéissance à un souverain qui s'était fait légitime. Voilà sa seule faute: en tombant dans cet excès elle ne fit qu'aller au-delà d'un devoir. A quelle terrible extrémité n'a-t-elle pas été portée par celte belle impulsion! Ses campagnes se sont dépeuplées , ses villes sont devenues désertes , elle a été couverte de deuil , et n'a entendu s'élever autour d'elle que des cris de désespoir et de ven* geance. Mais ceux même dont elle a fait le malheur ne lui refuseront pas l'estime qui lui est due. Dans ses revers elle saura encore leur inspirer du respect ; on ne pourra voir dans ses malheurs que là destinée d'une confiance aveugle trompée par l'ambition et l'égoïsmCj ou qu'un terrible exemple de l'ingratitude de cette fortune si souvent sévère envers ceux qui ont le plus mérité ses faveurs.
Un changement de dynastie était amené par les circonstances. Qui de nous n'avait senti son cœur déchiré en le voyant s'opérer par de «i déplorables événemens? Après tant de calamités et de guerres inutiles, quel Français ne regrettait des siècles de gloire militaire remfermés dans les exploits de quelques années; ne plaignait tant de courage perdu par tant d'ambition ? Ne cherchons pas à le dissimuleii, quelle âme généreuse pouvait ne pas s'intérej;-
g6 SOUVENIRS DU NORD.
ser à tant de puissance et de grandeur tombées du faîte?
La manière dont s'était opérée cette grande révolution tenait du prodige. Un nouveau monarque apportait des paroles de paix, et semblait vouloir recueillir l'héritage de notre gloire; les chefs illustres de nos armées Tentouraieut. L'image du grand Henri, gravée dans le cœur de tous les Français , remplaçait celle de Fauteur de nos maux sur ce signe de l'honneur, qui, sans le grand nom de ce roi, fût devenu, peut-être , un signe de discorde. L'espérance renaissait en voyant, avec sa statue, se relever son génie conservateur pour veiller sur l'antique royaume !
Restée en possession des chefs-d'œuvre dont l'avait enrichie la victoire, étendue au-delà de ses anciennes limites, délivrée de ses ennemis qui s'en étaient éloignés en répétant, avec une sorte de crainte respectueuse , ces paroles de l'Écriture, ce royaume est réellement le plus grand entre les nations ^ la France semblait presque être sortie victorieuse d'une lutte terrible dans laquelle elle avait déployé la plus héroïque constance; et se confiant en la sollicitude paternelle de ses anciens rois, elle allait, par un effort non moins généreux , chercher à oublier ses malheurs en oubliant ^^s exploits.
LA GUERRE. gj
Après avoir long-temps régné par les armes , elle allait dominer enccfte TEurope par l'ascendant même de son ancienne et de sa nou- Yelle illustration réunies, par l'exemple de sa sagesse et ^e ses prospérités.
Dix mois s'étaient à peine écoulés dans ce nouvel état de choses , qu'on vit s'élever à l'horizon un nuage obscur qui devint bientôt une des plus horribles tempêtes. Ne renouvelons pas de cruels souvenirs. Les torts Cit été grands, mais ils puisèrent leur source dans des sentimens honorables. On s'aigrit en revenant sur les malheurs du passé : ne nous occupons que des espérances de l'avenir. Les aigles, le léopard et d'autres signes de la puissance étrangère, qui n'auraient dû voir le sol de la France que comme trophées de nos soldats, se sont enfin éloignés. L'étendard des lis flotte seul sur notre belle patrie. Ne nous rappelons cette fatale invasion que pour jurer de ne plus voir les armées ennemies sur son territoire, sur cette terre où, pour emprunter le langage d'un illustre écrivain, chaque atome de poussière contient quelques grandeurs humaines , quelque souvenir honorable pour un Français, et quelque titre nouveau au respect des autres peuples.
<)8 SOUVEJVIRS DU TTORD.