‹ Souvenirs du NordChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aspect du pojs ; climat; habitations; vêtemens , etc,

La Russie n'est ni un pays montueux, ni un pays plat; c'est un sol inégal où l'on voit partoutdes coteaux peu prononcés que l'on monte sans peine, et d'où l'on descend par une pente douce. Arrivé à leur partie la plus élevée, qu'on ne peut pas appeler leur sommet, on découvre devant soi des champs semblables à ceux qu'on vient de parcourir; cette uniformité est d'une monotonie fatigante pour nous habitans de la France; aucune grande scène n'arrête les regards; ils veulent toujours se porter plus loin , et plus loin c'est toujours la même perspective; on n'éprouve presque jamais l'impression agréable que produisent des tableaux détachés, ou des points de vue qui dominent au loin. L'horizon y est peu étendu; le ciel paraît plus bas, et au lieu de cette belle

LA RUSSIE. OQ

couleur bleue , il n'offre dans les plus beaux jours qu'une teinte claire grisâtre, qui est bien loin d'avoir l'aspect riant de notre voûte azurée. La terre semble plus convexe ; de ces coteaux s'élèvent dans lés pays découverts quel- ^ ques bouquets de bois de bouleau qui les couronnent agréablement, et^ à de grandes distances s'offrent une église et une maison de maître qui annoncent un village composé de ^chaumières groupées autour de ces deux édi- 10*2^^ fices.(8) • ^<?/

L'hiver, tout est neige et glace. Des files de traîneaux s'allongent comme une suite de points noirs sur ces coteaux au-dessus desquels sont souvent suspendus des nuages uniformément , sombres. Les habitations paraissent peu dans la campagne , à moins qu'elles ne soient entourées d'arbres : un village produit quelquefois l'effet d'une île au milieu de la mer; des colonnes de fumée, qu'un air trop froid ne dissout pas , s'élèvent dans un teitips calme au-dessus des habitations principales; d'épaisses vapeurs sortent des chaumières dès qu'on entrouvre leur petite porte ; et si le paysan voyageur chemine en silence dans ces tristes solitudes, vous entendez quelquefois autour des villages des groupes de femmes remplir ces lieux sans écho d'un chant près-

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que sauvage. Telle est la Russie ; les villes n'y sont ni assez nombreuses ni assez considérables pour varier le tableau. 'faoM^ Après Isi/bnte des neiges , des paysans se ré-

(Soâ pandent dans ces champs nus (9) pour prépa-

rer les terres aux semences du printemps; l'avoine, le sarrasin, quelque peu d'orge (pour les brasseries) , sont jetés et croissent bientôt avec le blé d'automne, sorti vert de dessous la neige.

La sève, l'ong-temps captive, s'est rapidement élancée des dernières racines aux derniers rameaux. Les bouleaux ont rempli l'atmosphère de leur suave odeur. Le rossignol chante dans ces solitudes, que le pique -bois fera bientôt retentir des coups redoublés de son bec; les oiseaux aquatiques, revenus dans un climat où ils peuvent trouver à se nourrir depuis la fonte des glaces et le ramollissement de la terre, sont allés plus loin déposer leurs œufs; les airs se peuplent; les habitans des eaux, long-temps séparés de l'air, s'élancent, animés d'une nouvelle vie, au-dessus de l'élément dans lequel ils ont été si près de trouver la mort : tout s'anime , et l'homme qui n'a pas quitté ces lieux pendant leur longue tristesse, jouit de cette métamorphose comme si elle s'opérait pour lui seul.

LA. EUSSIE. lOl

En effet , qui ne sentirait plus agréablement Texistence en parcourant des lieux où la variété succède si merveilleusement à l'uniformité la g|(lu% triste , le souffle tempéré des zéphyrs aux bises glaciales, les douces pluies du printemps aux neiges de l'hiver, le chant des oiseaux an plus morne silence ? Au milieu de ces champs couverts de verdure et de fleurs, d'étroits sentiers , où ne passent que ceux qui les cultivent, conduisent à de paisibles habitations dont la simplicité rappellerait les mœurs des premiers âges, sfles habitudes des hommes qui les habitent avaient quelque chose de patriarcal.

Mais si le luxe suppose quelquefois chez un peuple des passions avilissantes, son absence tient souvent aussi à des vices plus condamnables encore.

1j été est ordinairement sec en Russie; les chaleurs , souvent aussi fortes vers la fin de juin que dans le midi de l'Europe, ne durent pas; la fraise des bois, les framboises, les groseilles, les concombres, la glace conservée de l'hiver, procurent des boissons rafraîchissantes qui aident beaucoup à les supporter. Le riche jouit aussi de plusieurs productions de notre sol et de celui de l'autre hémisphère, qu'il f^it mûrir pour lui. Obligé à s'abriter du froid dans

yj>a^

ce pays rigoureux, l'homme en a perfectionné les moyens, et il se procure à peu de frais lestempératures de tous les climats. La fraîcheur des nuits et la longueur de& joiirs y rendent toute cette saison agréable. Aii solstice, il n'y a presque pas de nuit à Pétersbourg; à Archangel, la traînée de lumière que le soleil a laissée à son coucher paraît encore, que déjà l'aurore commence à poindre vers l'orient bien rapproché du septentrion. (lo)

Les orages sont aussi fréquens Tété que dans notre pays, mais le tonnerre ne gronde pas si fort; on n'y voit pas ce ciel animé, quelquefois embrasé de toutes parts. Si les nuages ne sont jamais suspendus avec autant de majesté sous la voûte du ciel , dans les temps orageux on n'y voit pas ces roches vaporeuses amoncelées les unes sur les autres, qui, dans nos climats, recèlent des foudres si bruyans. En Russie, un orage est un nuage qui passe, et qui, après les premiers coups de tonnerre , donne delà pluie sans autre suite. Les orages arrivent ordinairement le jour ; la foudre tombe assez souvent ; il arrive parfois qu'elle met le feu aux villages, tous également faciles à être incendiés ; ces tempêtes violentes, ces coups de vent qui déracinent les arbres, ces tourbillons qui enlèvent la poussière et dispersent au loin

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la paille des moissons, y sont rares; la grêle y fait pt-u de ravages.

Vers la mi-jiiillet (de notre style) on voit dçjQ^ les prairies qu'on vient de faucher, des femmes vêtues de blanc cornme pour i\e& jours de fête, recueillir avec une espèce de solen* ni té ce premier produit de la terre.

Bientôt (à la fin de ce mois) arrive le temps de la moisson. Des gerbes d'un aspect particulier hérissent ces coteaux dont la surface avait jusqu'alors paru tout unie.

Des champs de sarrasin devenus tout blancs exhalent une odeur qu'on reconnaît pour celle du miel. Les abeilles le composent presque uniquement de cette fleur dans ce moment de l'année.

Quelques veneurs partent à cheval des maisons seigneuriales , et vont , l'épervier sur le poing, prendre les cailles qui sont en grand nombre dans ce pays fertile en blé. En septembre, on arrache le chanvre et on prépare les terres qui doivent être ensemencées avant les pluies d'auiomne.

Cette saison n'est pas prodigue de ses dons envers les habitans du Nord. I^es Russes ne recueillent guère dans leurs vergers que des pommes, qui, à la vérité, sont fort belles et bien capables de les dédommager de la priva-*

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tion de tant d'autres fruits; et plus tard le ^vîkw2i{vaccinium oxycoccus, Lm.), qui dans les contrées où il naît, sert à préparer une boisson acide.

\J automne est quelquefois une belle saison en Russie. Un ciel sans nuages permet souvent aux rayons du soleil de briller sur ces contrées jusque vers la fin d'octobre. On court le lièvre; on a des meutes de vingt, trente, quarante lévriers, et d'autant de chiens courans ; ceux-ci ne sont que pour cherchei? et lancer le lièvre ; car on ne sait pas le leur faire pousser et forcer ; lorsque les lévriers le chassent, tout le monde suit à cheval en poussant de grands cris, dans des campagnes immenses où le blé sort déjà de terre. Avant le jour, on va se poster dans des cabanes pour tuer les coqs de bruyère sur des arbres où on les attire avec des fantômes, pendant que des domestiques font^des battues au loin. La pluie et les brouillards sont souvent corrigés par la gelée qui ôte à cette saison une partie de son humidité si désagréable aux riches, qu'elle isole, et aux pauvres, toujours assez mal pourvus pour la supporter.

La neige se fond plusieurs fois avant que le traînage s'établisse. Ce n'est ordinairement que vers le 16 novembre (nouveau style) qu'on

voit la joie revenir avec une manière de voyager qu'on trouve si commode. C'est toujours avec un nouveau plaisir que le Russe ôte le traîneau de la grange ou de la remise pour aller parcourir des lieux devenus tout à coup méconnaissables. Les idées tristes que fait naître l'automne, dans ce pays où l'état de l'âme tient étroitement à celui de la nature, sont remplacées par la gaîté, lorsque le froid devient vif; il n'est plus alors question que de plaisir.

Le froid peut être fort dans le commencement, mais il n'est pas long; rarement il est tout d'un coup aussi vif que dans la malheureuse année 1812. Après beaucoup d'alternatives , la température est stable pendant le mois de janvier et le commencement de février. Tout a été , pour ainsi dire , pénétré par le froid. Il se soutient alors à quinze degrés au-dessous de zéro du thermomètre de Réaumur (dans la contrée où j'étais). Il est moins souvent à 20 et à 25 degrés; et descend rarement à 3o. Il n'est pas ordinaire qu'il y reste vingt-quatre heures ; cela ne se voit que trois ou quatre fois dans un hiver rigoureux : ce froid intense peut cependant durer deux ou trois jours. La terre est couverte à peu près d'un pied de neige que le vent emporte de

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certains lieux pour l'entasser dans d'autres jusqu'à la hauteur du toit des maisons. Les rivières unies comme la surface des moindres étjiugs (qui seraient bientôt dépeuplés si on n'avait soin de casser chaque jour la glace ) coulent sous une couche solide de trois ou quatre pieds d'épaisseur qui paraît tenir leurs eaux à l'abri du froid, en les préservant du <u^y^ contact de Fair (ii). On fait quelquefois plu- ' sieurs lieues sur la ligne que tenaient les barques peu de temps auparavant. Les chevaux sont blancs de leur sueur gelée; des glaçons se forment dans l'épaisse barbe des cochers, qui semblent prendre plaisir à braver les rigueurs d'un pareil temps. On ne voit sur les routes que des corbeaux qui, se réunissant vers la fin du jour, remplissent Fair de leurs croassemens, et dont les troupes marquent parfois de bandes noires l'horizon rougeâtre.

Le moindre vent se fait vivement sentir au commencement de Thiver, et le temps est rarement calme. Il n'y a pas de vents dominans. Les vents d'est, de nord et d'ouest, sont également fréquens. Les vents d'est et de nord, toujours très froids, sont ceux pendant lesquels la température devient le plus rigoureuse; il fait aussi le plus grand froid par le vent d'ouest : le vent de sud est rare ; s'il du-

rait, il amènerait constamment le dégel. 11 y a plusieurs de ces commencemens de dégel pendant l'hiver , surtout vers sa fin.

Le vent gâte les routes en les rendant inégales, en y faisant des trous d'où les chevaux: ont souvent de. la peine à retirer le poids qu'ils traînent. Il empêche quelquefois de voyager la nuit, parce qu'il fait disparaître les traces des sentiers. Mais ce qui est le plus capable d'arrêter les voyageurs , c'est le métel proprement à\% balai, chasse-neige.

Cette tempête , particulière aux pays du nord , consiste dans un vent très fort qui vient de tous les côtés à la fois, qui enlève la neigé de la terre pendant qu'il en tombe d'autre, qui la fait voler dans toutes les directions, qui la soutient en telle quantité dans l'air, qu'on ne peut pas voir à dix pas en plein jour, et de telle sorte qu'alors ciel et terre tout est neige. C'est surtout la nuit que cette image du chaos devient dangereuse. On perd facilement la route. Le voyageur qui descend du traîneau pour la chercher, peut disparaître et ne plu^ retrouver l'équipage pour s'en être éloigné de quelques pas, malgré le bruit de la sonnette attachée au cou du cheval. Du traîneau , on ne voit pas toujours les chevaux qui y sont attelés. On avance doucement, car au milieu

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des terres on peut trouver sous ses pas un ravin comblé de neige, et être englouti.

Cependant, après quelque incertitude, on se croit enfin sur la voie, on marche longtemps encore , et souvent Ton est forcé à la fin de s'avouer qu'on s'est trompé. Le désir d'arriver et le bruit du vent exaltent l'imagination. On entend des bruits variés, des aboiemens de chiens, des voix d'hommes , des cris de portes. C'est un songe Scandinave. On marche encore des heures entière», et on ne voit pas le village dans lequel on croyait entrer. Quand le jour vient, il se trouve qu'on a marché toute la nuit pour faire une demi-lieue. On n'a fait que tourner autour du point d'où l'on était parti.

Le métel dure, dit-on, vingt-quatre heures, trois, ou neuf jours. Je l'ai vu durer neuf jours, non pas tel que je viens de le décrire ; il y avait des momens de calme ou d'un vent décidé.

Par les grands froids , on rencontre sur les routes et dans les villes , des personnes qui ont le nez blanc et près d'être gelé; la partie la plus saillante des joues et du menton, chez les personnes qui l'ont découverte , est aussi quelquefois d'une couleur blanchâtre qui annonce un commencement de congélation. On ne s'aperçoit guère de ce changement que chez

les autres. On pourrait cependant le soupçonner sur soi-même, lorsque après avoir éprouvé un froid cuisant dans les parties atteintes , on les trouve comme engourdies, et moins sensibles au toucher.

Le paysan russe cherche à prévenir ce léger accident en se frottant souvent le nez et les joues pour ne pas y laisser d'humidité, et pour y ranimer la circulation et la vie lorsqu'elles commencent à s'y affaiblir.

Si ses précautions ont été inutiles, il prend de la neige dans le creux de la main, s'en frotte le nez et les joues jusqu'à ce que la neige fonde, et s'essuie fortement avec le pan de sa robe de laine. La couleur naturelle revient , la partie affectée devient rouge même, efrtout se dissipe.

Si l'action du froid a été portée trop loin, on ne peut faire revenir la couleur par le frottement. L'épiderme et le corps muqueux ont été frappés de mort, et doivent se séparer. On a le nez brun et écorché, les joues et le menton marqués de la même manière pendant huit ou quinze jours, et tout se guérit sans laisser de cicatrice apparente. On ne voit personne défiguré, ni même enlaidi par cette cause.

Lorsque le vent est très froid, des hommes

peuvent être gelés, la nuit surtout. Le voyageur qui avait cru ne rester que trois ou quatre heures en route avant de trouver une station, est souvent obligé de passer toute la nuit dehors, parce qu'il a perdu la trace.

Si l'on savait ne devoir pas la retrouver , mieux vaudrait s'arrêter tout de suite ; mais on espère, on se fatigue en inutiles efforts , en courant dans la neige ; et, l'abattement succédant à cette exaltation momentanée des forces , on peut moins résister au froid ; on se livre au sommeil qu'on n'est plus capable de vaincre, et ce sommeil peut devenir celui de la mort.

Il est prudent de s'arrêter de bonne heure et d« ne pas se livrer à cet assoupissement perfide; il faut se tenir en action sans se fatiguer, afin de favoriser la circulation et le développement de la chaleur qu'elle entretient. Les spiritueux pris de temps en temps , et en petite quantité, peuvent convenir comme stimulans diffusibles; mais il ne faut pas en porter la' dose trop loin. L'ivresse est funeste; il se peut que ce ne soit pas seulement parce qu'elle empêche de se garantir du froid. L'ivresse stupéfie les fonctions cérébrales; il est possible que cet assoupissement de l'ivresse soit analogue à celui que produit le froid , et que les

liqueurs fortes agissent sur le système nerveux cérébral dans le même sens qut^ la congélation , et par conséquent que Tivresse la favorise de cette manière.

Les paysans ne connaissent rien de mieux, dit-on, pour se réchauffer, lorsqu'ils voyaient par un temps froid, que de boire un verre de bière (la bière est assez forle en Russie); ils préféreraient sans doute de bon vin s'ils pouvaient en avoir. La bière peut réchauffer ceux qui ne la boivent pas très froide et qui vont se mettre en route et faire de l'exercice; mais lorsqu'il y a du danger à cause du froid (en supposant que la bière ne fût pas gelée), je crois que, devant rester en place, il ne faut en boire qu'une petite quantité, car elle pourrait influer comme réfrigérant sur le tube intestinal , au lieu de se porter à la peau et d'y déterminer un léger développement die chaleur.

Bien enveloppé de fourrure, dans un traîneau couvert ou dans un équipage fermé, le voyageur qui ne peut être saisi par le froid en route ne le ressentirait p|is non plus lorsqu'il est arrêté ; mais ses gens , son cocher et son domestique commencent bientôt à souffrir de ^

son intensité; il faut alors que le maître partage avec eux les fourrures dpnt il est couvert,

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et qu'il les admette même alternativement dans son étroit équipage ; il faut que chacun reçoive à son tour cet abri nécessaire.

On n'entend pas dire qu'il périsse personne de froid en route, si ce n'est lorsque le temps est rigoureux, dans le carnaval. Comme tous Jes paysans s'enivrent alors, on en trouve de gelés sur les routes, mais cela est rare.

On n'a pas les pieds frappés de congélation en Russie comme ailleurs; la chaussure des paysans les préserve d'y éprouver le moindre froid.

L'expérience a appris au peuple que lorsqu'une partie du corps^ un membre a été gelé, il est dangereux de vouloir le réchauffer trop vite; ils ne s'en rendent pas, ou ils s'en rendent mal raison; mais ils savent qu'il faut commencer par mettre la partie affectée dans l'eau à la glace , et qu'il faut lui laisser le temps de se dégeler avant d'élever la température de l'eau.

Ils ont appris qu'il faut user du même moyen pour rappeler à la vie un homme qui aurait été trouvé gelé , qu'il faut le mettre L^\ dans l'eau à la glace (12); ils disent que s'il

doit se ranimer on voit la glace lui sortir du corps, (tout au plus verrait-on de l'eau se geler à sa surface , et cela n'est pas possible s'il est

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susceptible de se ranimer). On raconte des résurrections étonnantes opérées de cette manière. On parle d'hommes qui paraissaient morts depuis plusieurs heures et qui ont été rappelés à la vie; On cite des convois entiers de voyageurs qui avaient été trouvés morts et portés tout roides en ville d'assez loin pour être ensevelis , et qui ont été , dit-on , ranimés par ce moyen accompagné de tous les soins accessoires. C'est beaucoup dire sans doute. On sent bien que je n'ai pas été à même de vérifier ces sortes de miracles.

On dit qu'un bon moyen de se garantir du froid c'est de s'enfoncer dans la neige, de s'en couvrir; il y a en effet de l'avantage à le faire : lorsque le froid est très vif, la neige enlève au corps moins de chaleur que l'air , et quoique le corps placé sous la neige soit privé du mouvement qui est si propre à favoriser la circulation et à entretenir la chaleur, il peut encore résister beaucoup plus à la congélation que placé à l'air. L'expérience l'a prouvé aux habitans des ^^ *^ pays les plus froids. (Voyez L'Évesque, His- ' '\ * toire de Russie. )

L'hiver, on bat sous des hangars ou en plein air, sur la glace, le blé qu'on a chauffé préalablement dans une espèce d'étuve pour que le j^t/kfâ^ grain se détache mieux (i3). Les femmes près- ^mj

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que seules travaillent à celui du seigneur, et les hbrtilTièà le traiisportent sur des traîneaux à la ville iju'on leur diésigrie.

L'hiver est la saison des voyages; c'est alors que les paysans qui ont quelque industrie , ou qui sôrit dàhs dés villages où il y a peu de terres, se louent pour transporter les marchandiâeâ 'étirarigères ou les productions du pays. Lé paysàri i:'ussè est assez porté à ce geiire de vie; Tés commodités qu'il a chez lui ne le retiennent pas, il les trouvera partout; il se nourrit mieux en route que chez lui; il se loue donc volontiers, et cela pout* aller où Ton Veut ; il voit que partout oii lui parle sa langue; il fait des courses, dies voyages immenses dans son payé. Lorisqu'on lui propose d'aller bien loin, s'il n'a jamais entendu parler de ces contrées, il se dit qu'il aura partout des renseignemehs, et il part eh toute confiance. Un proverbe ru sise dit qu'avec la langue on vajus^ qu'à kiow; le j^aysan étend cela jusqu'au bout j\^ du mondé (r4). En route, il loge dans les auberges , ou , ce qui est la même chose , chez les autres paysans, qui sont très hospitalières; il est vrai que le nouveau-venu ne leur cause pas beaiicèup d'ehlbâirras; il mange avec eux s'ils ôVit quelque met, '6u se "contente de s'en f^^Z pai^ hôffi* Saupoudré de sel; il se couche sur

un banc, ou sur le four, comme les gens de la maison.

Le cheval reste dehors sous un hangar, ou en plein air quelque temps qu'il fasse ; nos chevaux, exposés à cette température, seraient trouvés morts le lendemain. Ceux-là sont tout aussi vigoureux que s'ils n'étaient pas sortis depuis quinze jours de l'écurie la mieux close.

Les nobles remettent aussi à l'hiver les voyages qu'ils peuvent différer. Ils partent par les plus grands froids , couchent dans les mêmes auberges ou dans les mêmes maisons que les insoucians voyageurs dont je viens de parler. Aussi sont-ils obligés d'apporter avec eux tout ce dont ils peuvent avoir besoin ; un lit de plume et des oreillers nécessaires pour remplir le fond du traîneau , servent à se coucher lorsqu'on arrive. La malpropreté des maîtres du logis et la société des animaux domestiques ne sont"* pas ce qu'on trouve de pire dans ces trop modestes hôtelleries. La fumée qui occupe la partie la plus élevée de l'apparte- fi^t f ment oblige à se tenir courbé ; des kaker loques {^taracanes y hlatta orientalis. Lin.) qui tapissent la voûte, tombent sur la figuré pendant le sommeil, si du moins l'on peut dormir dans cette triste position ; et, si l'on a trop tôt fermé . i les ouvertures de la chambre iiprès l'avoir

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échauffée, les vapeurs d'un four sans cheminée causent de violens maux de tête, ou même l'asphyxie, {a)

Malgré tant d'inconvéniens on voyage beaucoup. Les dames les plus délicates n'en sont pas découragées; elles entrent de la meilleure grâce dans ces réduits , et plus volontiers encore elles vont nuit et jour sans s'arrêter jusqu'à ce qu'elles arrivent. Ce sont d'aiïnables voyageuses. L'étiquette est bannie depuis le moment du départ jusqu'à celui de l'arrivée: la beauté se cache sans murmurer sous des habits qui doivent dérober l'élégance des formes aux yeux les plus perçans. Ce serait autant de retranché de la vie, si elle ne laissaient quelquefois à découvert de jolies figures, animées des plus vives couleurs, avec de longs cils tout blancs de gelée.

Les champs et les bois offrent bien peu de ressources à leurs hôtes. Le coq de bruyère se nourrit des semences du bouleau; des vols de dix ou douze ortolans (i5) vont présager le métel aux voyageurs en cherchant les grains tombés des traîneaux ; les corbeaux se tiennent aussi sur les routes et dans les villes, ou autour des maisons. On les voit souvent per-

(«) Voyez page i23, ce qui est dit de la manière de chauffer les habitations^

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chés clans les environs des habitations, sur les brebis et sur l'animal immonde , qui les souffre avec complaisance. Le lièvre devenu blanc de- /^*f *^ puis l'autom ne ( 1 6), après avoir rongé la nuit l'é- i^jlj corce des arbres et le tronc des choux , a recours le matin à quelques ruses; il saute aussi loin qu'il peut, fait un trou dans la neige et s'y enfonce pour y passer la journée hors de l'atteinte des corbeaux, des oiseaux de proie, des vautours et de l'aigle qu'il redoute. Mais il ne peut toujours échapper à la vigilance du chasseur. Lorsqu'il est tombé récemment de la neige, lorsqu'un commencement de dégel en a ramolli la surface, ou que le vent qui a couvert les traces anciennes, ne laisse voir que celles de la nuit dernière, le chasseur le suit à la piste, et reconnaît bientôt l'endroit où il doit s'être jeté, près d'une ouverture qui conduit à quelque distance ^quelquefois on a beau crier, le timide animal ne bouge pas; on insiste, et l'on voit à trois ou quatre pas la neige soulevée par des coups répétés ; c'est le lièvre qu'on voit bientôt bondir. Il arrive ainsi, lorsqu'il est poursuivi, qu'il chemine très loin sous la neige en suivant une ornière où elle est moins tassée : et pendant qu'on est auprès d'un de ces trous à faire du bruit, on l'aperçoit à une grande distance où il vient de sortir.

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Autrefois les seigneurs les plus riches allaient passer l'hiver à Moscou; ils y allaient moins de- %t puis i8 12. Les villes de gouvernement en étaient «It •• ^- plus vivantes ; on se donnait des bals l'hiver; on n'a pas de peine à réunir du monde dans un pays où l'on fait des visites à dix , douze lieues , plus facilement qu'on ne ferait une? lieue en France. L'été, on allait dans toutes les maisons de campagne en voiture; les chemins ne se gâtant jamais, l'hiver les communications sont encore plus faciles s'il est possible; on passe partout; on se visite d'autant plus, que n'ayant jamais d'occupations, on trouve alors le temps plus long.

Dans un pays où l'hiver est si long et si rigoureux, on sent bien que les habitations doivent être construites pour cette saison. La ^ pierre y est rare, on y fait peu de briques, le bois y est commun : et c'est en bois que presque toutes les maisons sont construites. Elles en sont plus saines. Le bois de bouleau ou de sapin est celui que l'on préfère pour bâtir. Rarement on emploie du chêne à cet usage. Entre les pièces couchées horizontalement les unes sur les autres pour former les murs , on met du feutre , de la mousse ou du chanvre préparé pour empêcher le froid de pénétrer. Une chambre n'a en carré que la longueur

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ordinaire d'il" de cesf^rbres. pan^ un coip^ui?. four (sans cheminée, pour que la chaleur ne s'en aillje pas avec la fumée) présente une surface unie et plane où Ton peut s'asseoir et se coucher piendant l'iiivef. Quand on }e chauffe on Quvre la porte et les fenêtre^, qi]i-ôfi np ferme que lorsque le bois et la t^raise ^ont suffisamment brûlés , afin de p'ayoii: pas de vapeurs carboniques. La fjLimée reste dans la chambre, se soutient à une certaine hjauteur, et s'échappe lentement par une .étroite ouverture pratiquée à l'un des murs. On a dans ces maisons de i4 à i8 degrés de chaleur du thermpmètre de Réaumu^.

Le plafond de la chambre des paysans est en bois , couvert d'une couche de terre.

La charpente est formée de pièces indispensables, et de quelques branches d'arbre sur lesquelles on jette de la paille, qiie le vent emporterait plus souvent ^ans la neige qui la couvre tout l'hiver.

Qutre cette chambre chaude, le paysan a encore quelque petite pièce où il coucjie l'étié. Autour de sa cour , formée en pahssade , ?^ègqe un hangar qui sert d'écurie aux chevaux et auxbestiaux, et de grange pour ses instrumens aratoires.

x\uprès de chaque maison est un trou dans

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la terre de huit pieds cubes , couvert de plan- <!hes ou de bois par-dessus lesquels on met un pied de terre, en laissant une ouverture pour y descendre. C'est pour mettre les choux en fermentation, les concombres, les navets, les betteraves , les pommes de terre , enfin tout ce qui pourrait se geler ; car il ne gèle pas dans ces caves si simplement établies.

Telles sont à peu près toutes les maisons de paysan. Obéissant à la même nécessité, ils font tous à peu près la même chose lorsqu'ils construisent.

On contracte bientôt dans ces habitations un degré de malpropreté qui a sans doute beaucoup contribué à rendre l'usage des bains général dans ce pays. Tous les paysans russes se baignent le samedi soir et la veille des fêtes. Il y a dans chaque village un certain nombre d'étuves où l'on se réunit pour cet objet. Ce sont de petites chambres dans lesquelles est un poêle assez ressemblant; à ceux des maisons seigneuriales. On le chauffe fortement, la température de la pièce se trouve élevée quelquefois jusqu'à 35 ou 4o degrés ( de Réaumur). Sur de gros cailloux ou des briques qu'on a fait chauffer en même temps, on jette de l'eau qui se réduit en vapeur et remplit toute la partie supérieure de l'étuve. On y entre, on

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s'arrose à plusieurs reprises avec de l'eau chaude et de Teau froide. On se sert de savon , on se frappe avec des branches de bouleau , qui, lorsque la température est très élevée, peuvent provoquer la formation de petites ampoules. On s'élève sur des gradins selon le degré de chaleur qu'on veut éprouver, ayant soin de se rafraîchir la tète. En passant devant les villages on voit sortir de ces lieux de purification des gens tout rouges qui viennent devant la porte respirer le frais, ou se rouler dans la neige pour rentrer aussitôt.

Ces bains peuvent convenir dans un pays où la peau est rarement excitée, où la transpiration est toujours peu considérable. Ils sont sans doute moins débilitans que les bains par immersion. On ne leur connaît pas d'inconvéniens. Ils peuvent contribuer à prévenir les rhumatismes, fort rares en Russie.

L'été on a moins de raisons de se baigner régulièrement dans ces étuves ; on se plonge dans les eaux voisines. Les jeunes filles comme les garçons nagent avec une facilité singulière. La plupart des femmes attachées au service ^,^^^ des grandes maisons savent nager. (17) ^Ciix

Les riches ont des bains de vapeur, seulement mieux construits que ceux des paysans; ils se baignent moins souvent , quoiqu'on

puisse dire que la règle soit générale, surtout pour les dames. L'usage du linge et surtout des lits, dont les paysans manquent absolument, leur rend les bains moins nécessaires.

L'odeur de la fumée qu'on sent toujours dans les maisons des paysans, outre qu'elle corrige celle qui doit nécessairement résulter de la réunion de beaucoup de personnes malpropres, et de quelques animaux dans le même lieu, peut avoir l'avantage, en stimulant les poumons, de prévenir les rhumes assez rares dans ce pays, miéme dans les temps humides; mais Tirritation presque constante des yeux par une épaisse fumée a aussi ses inconvéniens; on ne peut, je crois, attribuer à une autre cause le grand nombre de trichiasis (renversement des cils en dedans) qu'on voit en Russie. Les bords des paupières (et surtout delà paupière inférieure), constamment irrités par la fumée, finissent par s'ulcérer, les cicatrices qui se forment sur ces petits ulcères entraînent souvent les cils contre le globe de l'œil, d'où l'ophthalmie chronique, et souvent la cécité. C'est surtout chez les vieilles ^y^ femmes que se voit cette maladie : occupées des soins du ménage, il n'est pas étonnant qu'elles y soient plus sujettes que les hommes. Les maisons des seigneurs , aussi bâties en

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bois, offrent beaucoup de variété; leurs revenus étant plus considérables que ne le sont ceux des propriétaires des autres pays, on voit beaucoup de maisons de campagne avoir l'air de ce que noiis appelons un château, avec de grandes dépendances; beaucoup ont des façades à colonnes; on en voit de tous les ordres d'architecture,

La distribution varie et se rapproche de celle des maisons des riches des autres parties de l'Europe. Ce qu'il y a de remarquable, c'est la manière dont on les chauffe ; c'est par le moyen des poéîes, car il n'y a pas de cheminées. Les poêles, bâtis en briques de terre ou de faïence, ont ordinairement trois ou quatre pieds carrés en largeur, et s'étendent dans les appartemens, où ils font presque toujours saillie depuis le plancher jusqu'au plafond; le tuyau, bâti en briques simples , monte ensuite isolé jusqu'audessus du toit, ou, couché horizontalement, serpente dans le greniei^ pour aller se joindre à d'autres. Le principe d'après lequel ces poêles sont construits est de présenter à la chaleur beaucoup de surfaces afin qu'elles s'en imprègnent et la conservent plus long-temps. Pour parvenir à ce but, les briques en faïence ou en terre, qui forment la surface extérieure du poêle dans l'appartement, sont creuses vers

son intérieur, en sorte qu'au lieu d'offrir une surface lisse à la chaleur, elles lui offrent autant de creux où elle s'enferme. En outre, le trajet n'est pas direct de l'endroit où l'on allume le feu au tuyau par où doit sortir la fumée. Après avoir fait une voûte (incomplète) assez semblable à celle d'un four , et sous laquelle le bois doit être brûlé, on établit, avec des briques simples, un canal flexueux perpendiculaire au sol du poêle, qui monte et descend deux ou trois fois avant d'aboutir au tuyau qui sert d'issue. Ainsi la chaleur , retardée dans sa marche, imprègne toutes les surfaces qu'on présente à son contact, et se conserve beaucoup plus long-temps.

Les planchers et les plafonds sont doubles. L'hiver, on met de doubles croisées qui sont 1^^ collées ou calfeutrées pour ne plus s'ouvrir (i 8);

avec ces précautions on ne souffre nullement du froid dans les maisons en Russie; on le sent beaucoup moins dans les appartemens qu'en France, en Italie ou ailleurs; quel que soit le froid extérieur, on a toujours de \L\ à 1 6 degrés de chaleur du thermomètre deRéaumur, et davantage si l'on veut.

Ces poêles ne donnent ni odeur ni fumée quand ils sont bien faits et chauffés avec l'attention convenable; on les chauffe une fois

0<?fl^

par jour ; on y met tout à la fois le bois qu'on doit y brûler, on veille à ce que le bois brûle bien, qu'il ne reste pas de tisons à demi consumés. Lorsque tout est réduit en braise, il mm/tfâ-^ ne faut pas se hâter de fermer (19), il faut ai- \mâL'^ tendre qu'elle soit tout-à-fait éteinte, îout-àfait consumée; sans cela on s'exposerait à en ressentir les vapeurs.

C'est dans le Nord qu'on a dû commencer à connaître les effets nuisibles des vapeurs qui s'élèvent des charbons ardens dans les lieux clos. Il y a dans la langue russe un verbe qui veut dire prendre des vapeurs ( augaret yeapemb)^ et qui ne signifie pas autre chose, tandis que dans notre langue , et peut-être dans toutes les autres, il faut se servir d'une périphrase pour exprimer ce genre d'asphyxie : on dirait que l'observation de ce phénomène est aussi ancienne que la langue chez les habitans de ce pays.

Il ne suffit pas toujours de ne pas fermer le poêle de bonne heure pour éviter que ces vapeurs se répandent. Quoiqu'on laisse le poêle ouvert, on en souffre si la chambre est humide. Il y en a beaucoup plus souvent dans les maisons en pierre ou en briques, dont les murs épais ont presque toujours une certaine *t^v humidité, que dans les maisons en bois; il %^^

est très dangereux de rester dans une maison neuve, en briques ou en pierres, qu'on commence à chauffer ; on s'expose même à de grands ^''^»\l dangers, en demeurant dans ces maisons, lors- V-#. qu'elles ne sont pas neuves, si, les ayant laissées long-temps sans les habiter , sans les chauffer, on recommence à y faire du fçu.

Si les maisons neuves des paysans sont bâties en bois vert, qui est long-temps humide, et d*où suinte toujours de l'eau , elles sont alors très malsaines par la même raison. Les vieilles maisons en bois, dans lesquelles on voit de la gelée, de la glace sur les murs, parce que le froid extrêiïle &€ fait ressentir à travers les fentes, contiennent souvent de ces vapeurs nuisibles.

Dans les plus belles maisons, dans les maisons le mieux tenues, il se forme, eti dedans, sur les vitres de la première croisée, que la croisée extérieure ne garantit pas assez du froid, il se forme de la glace provenant de l'humidité de l'air intérieur qui se gèle quand elle touche la vitre. Cette glace contribue à causer de légers dérangemens, soit qu'elle se fonde par la chaleur de l'appartement, soit que dans les beaux jours , le soleil en opère la r^^ liquéfaction (•2o).Tôut le monde sait qu'on a mal ^^^ à la tête si Ton reste long temps assis auprès

des croisées, quoiqu'il ne fasse pas sensiblement plus froid à cette place que dans le reste de la pièce.

Ces inconvéïiiens des appartemens humides viennent, sans doute, de ce que l'acide carbonique, ou la vapeur de la braise, a beaucoup d'attraction pour l'eau dissoute dans l'air. Quand on chauffe un appartement humide, ce gaz, attiré par les nuages invisibles, se répand en plus grande quantité dans l'air de l'appartement; du moins lorsqu'il y est, il y trouve des particules aqueuses auxquelles il s'unit, et au lieu de tomber par son propre poids , puisqu'il est beaucoup plus pesant que l'air, il reste ainsi suspendu ; on le respire, et de là les divers degrés d'asphyxie.

Le contraire a lieu lorsqu'on chauffe un > ^/- ^ appartement sec ; si ce gaz nuisible est alors répandu dans l'appartement par la chaleur, il tombe bientôt, ne trouvant rien qui le retienne dans l'atmosphère. Ces faits sont d'accord avec la théorie chimique.

Quoiqu'on connaisse bien les funestes effets que peut produire cet agent subtil, il arrive cependant beaucoup d'accidens par cette cause. En voyage, lorsqu'on est harassé de fatigue, qu'on éprouve un mal de tête que cause le vent , on ne peut pas toujours remarquer soi-

grieusement en entrant dans une chambre, s'il y a des vapeurs; et souvent on se couche pour ne plus se relever. L'ivresse conduit aussi à cette fin malheureuse. Les aubergistes ferment souvent leurs fours ou leurs chambres trop tôt, afin d'avoir plus de chaleur; ils savent qu'il doit y avoir des vapeurs; mais ils prétendent y être accoutumés; et, en effet, il y a des personnes qui , par habitude ou par défaut de subtilité du cerveau, peuvent résister à des émanations de cette nature qui en incommodent d'autres d'une manière très grave. Le danger tient aussi beaucoup au lieu où l'on se couche. Celui qui est sur le four peut ne rien éprouver, tandis que celui qui est couché sur un banc trois ou quatre pieds plus bas, / Xx7|! peut être asphyxié. (21)

On doit retrouver l'influence de la même cause, celle d'un froid vif sur le choix des véterriens; il est des pays où le peuple peut avoir des modes pour s'habiller; il en est d'autres où il ne peut changer un costume impérieusement exigé par le climat. Qui croirait que Pierre i**^ ait donné des ordres rigoureux, qui ont provoqué des révoltes et nécessité des persécutions, pour obliger le peuple russe à changer la forme de ses habits? Était-ce donc là un moyen d'amener le luxe et l'urbanité? de

pareilles mesures appartiennent également au règne court, mais remarquable, de l'empereur Paul. On vit parmi les actes de cette autorité non moins bizarre que despotique, des règlemens qui prescrivaient de porter des A^estes, d'avoir les cheveux en papillotes, des chapeaux à trois cornes, etc.; et qui défendaient expressément à tous les gentilshommes de paraître autrement, même dans les villes de province. Il ne fallait pas recevoir ces avis avec légèreté ; l'infraction à de pareilles ordonnances n'était pas moins punie que des crimes d'état. Le Czar allait de la sorte à la parade. ^ Ainsi le caprice d'un moment devenait pour p%P tout un empire un devoir pénible , et le peuple devait sentir le joug jusque dans les choses les plus indifférentes de la vie.

Tous les paysans russes sont chaussés de la même manière, et cette chaussure n'est pas particulière à la Russie. Dans le nord de la Prusse, en Pologne, dès qu'on entre dans les pays froids , on voit le peuple user du même moyen pour se garantir les jambes : il les entoure depuis les orteils jusqu'aux genoux, d'un grand morceau d'étoffe ou d'autres linges, chausse par-dessus une espèce de soulier fait avec la seconde écorce de tilleul tissue comme une natte; il l'assujettit autour de la jambe 9^^-

l3o SOUVENIRS DU NORD.

comme un cothurne, avec des courroies qui servent en même temps à maintenir l'étoffe. ( En Russie chaque paysan fait lui même ses souliers ou ses lapti). Cette chaussure garantit très bien du froid, mais elle gêne pour marcher. Il est vrai que les Russes voyagent peu à pied. L'hiver ils vont en traîneau , et l'été en chariot. Les moindres distances sont trop grandes pour pouvoir les parcourir à pied : ce défaut d'habitude de la marche fait qu'ils y sont peu propres : n'exerçant pas les muscles de leurs jambes, ils les ont en général minces: il est rare de voir un homme qui ait le mollet prononcé (22). Il semble qu'avec des jambes ainsi embarrassées , on ne doit pas pouvoir danser, et cependant les femmes russes dansent beaucoup; mais en dansant elles remuent peu .les jambes : leur danse est une espèce de pantomime cadencée, souvewt très expressive, et quelquefois peu décente.

Par-dessus le linge et un caleçon ou pantalon de toile, les hommes mettent la pelisse qui est en peau de mouton ( avec la laine en dedans) ; elle est sans collet, et ne descend que peu audessous du genou; plus longue, elle gênerait inutilement, puisque les jambes sontgaranties; par-dessus la pelisse, ils mettent une capotte d'étoffe qu'ils font chez eux (23), et qui est

LA RUSSIE. ^ l3ï

moins destinée à tenir chaud qu'à empêcher

que la pelisse ne se mouille dans les change-

mens de temps, ou lorsqu'ils entrent dans les /^«#^

maisons couvertes de neige (2/4) : c'est en outre %0^

une parure. Une ceinture de laine rapproche

ces habits du corps vers la taille, et fait qu'on

a plus chaud et qu'on est plus à son aise.

Avec des gants de cuir doublés en laine ou en feutre, et dans lesquels tous les doigts sont ensemble, excepté le pouce qui a besoin de faire des mouvemens isolés, on n'a jamais froid ^ , aux mains. ^ •

Le cou est tout-à-fait nu ; il n'est garanti chez les hommes que par la barbe qu'ils ne coupent jamais. L'habitude empêche d'y sentir le froid : un bonnet d'étoffe à quatre cornes , dont l'une est au-devant, ouatté avec de la filasse, garni en bas d'un épais bourrelet de fourrure, est la coiffure la plus générale. Les cheveux coupés droit (à la Caracalla) sur le front, et à la nuque au niveau des oreilles qu'ils recouvrent et qu'ils garantissent du froid, ne dépassent le bonnet que sur les côtés. Il y a d'autres bonnets en peau de mouton, de jeune veau, etc., de formes variées, qui tous ajoutent à la laideur des figures, car on ne cherche guères à les rendre agréables.

Les paysans ne se servent pas de mouchoir;

ùoîi

l32 SOUVENIRS DU NORD.

mais l'hiver, quand ils voyagent, ils apportent avec eux, dans leur bonnet, une longue serviette qu'ils mettent autour du cou lorsqu'il fait du métel ou très froid. Dès qu'on voit les paysans sur les roules avec cette cravate, on peut dire que le temps est rigoureux.

Le costume des ouvriers, des marchands, de tout ce qui n'est pas noble ou très riche, se rapproche, pour la forme , de celui des paysans; au lieu de lapti ils ont des bottes doublées en laine ou en fourrure, dans lesquelles ils mettent aT/ encore de grands bas de laine (2 5). (Les paysans et les paysannes qui sont aisés ont aussi des bottes ). Au lieu d'être en toile simple, le pantalon est en toile de coton ou en étoffe. La chemise est presque toujours, chez les marchands et les ouvriers, d'une toile de couleur, d'une indienne rouge , bleue , variée. La pelisse, au lieu d'être de mouton du pays , peut être de mouton de Crimée , de mouton d'Astracan, de jeune veau, de peau de loup, et quelquefois de renard, de martre, etc.; elle est recouverte de toile de coton , d'étoffe , de drap, de Casimir, plus ou moins beaux. Le bonnet diffère de celui des paysans. Les cochers et les postillons ont toujours un bonnet rouge, de la forme commune qu'on peut dire nationale, quelle que soit la livrée de la maison.

LA. RUSSIE. l33

Les gens du peuple et les marchands portent aussi la barbe longue, et leurs cheveux sont un peu moins courts sur le derrière que ceux des paysans.

Le costume des paysannes est le même que celui des hommes (au pantalon près) ; il n'y a que la coiffure qui en diffère. Jusqu'à cç que les filles soient mariées , elles ont les cheveux réunis en une tresse qui pend derrière le dos, et autour de la tête une espèce de bandelette garnie en rouge, qui se noue à la nuque, et leur laisse tout le haut de la tête à découvert ; elles sont coiffées de cette manière été et hiver, et si elles ne se marient pas, elles ne se coiffent pas autrement pendant toute leur vie. Je n'ai pas entendu dire que cette coiffure eut des inconvéniens.

Lorsqu'elles se marient, elles prennent la coiffure des femmes ; on fait alors deux tresses de leurs cheveux, une de chaque côté de la nuque. Elles doivent désormais les avoir tou* jours de cette manière et les cacher soigneusement sous leur coiffure; la pudeur leur commande d'empêcher soigneusement qu'aucun homme ne les voie. Dans le commencement de mon séjour en Russie, je me fâchais souvent quand j'allais visiter des malades, chez les paysans, de voir qu'au lieu de venir m'ou^

t34 SOUVENIRS DU NORD.

vrir la porte de la cour et chasser le chien , les femmes, lorsque leur coiffure était défaite, s'occupaient d'abord à la rajuster, en sorte que j'avais le temps d'arriver jusqu'à la chambre avant qu'elles eussent bougé. Si j'arrivais sans être entendu, et que je les surprisse décoiffées, j'étais étonné de Tempressement avec lequel elles saisissaient tout ce qui se trouvait sous leurs mains pour se couvrir la tête; je ne savais pas qu'il y allât de leur honneur.

La coiffure des femmes varie quelquefois d'un village à l'autre ; mais elle consiste toujours en des pièces de linge plus longues qu'une serviette, dont on ceint exactement la tête, sur laquelle on a mis auparavant une espèce de cimier qui doit en couvrir le sommet et le surmonter à peu près comme ces créneaux de tour dont on orne la tête de Cybèle. Cette coiffure doit être solide et impénétrable au vent ; elle est moins chaude que celle des hommes, et cette différence est peut-être de tous les pays. Elles y attachent beaucoup de garnitures, de morceaux de drap, de franges rouges. Le rouge est leur couleur favorite («);

(a) Prékrasno , très rouge, veut dire très beau eil russe. Il faut remarquer que le rouge est sans contredit la plus belle cojileur sur la neige.

LA. RtJSSIE. l35

tous les rubans qu elles trouvent, qu'on leur donne chez le seigneur, ou qu'elles peuvent acheter, sont attachés à leur tête, de manière à tomber suspendus derrière le dos. Les plus élégantes en ont quelquefois une grosse touffe de diverses couleurs, mais surtout de la cou- .v»'^>

leur éclatante. L'été, elles peuvent se livrer à leur goût; elles ne portent plus ni la pelisse ni la capotte; elles ont un demi-jupon et la chemise toute garnie de rouge autour du cou, sur les épaules et sur les manches, et pour tablier, une serviette qui ressemble au reste pour les ornemens. Quand ces femmes , ainsi gi

bigarrées, pavoisées et souvent bottées, viennent toutes ensemble d'un pas réglé par le son de leur forte voix, et par leurs battemens de mains, pour danser à une fête , on croirait voir arriver un régiment. a^ ^#.

Dans les villes , les femmes du peuple , c'està-dire celles des marchands , des prêtres, des ouvriers, portent des jupes, et une espèce de corset lâche qui, au lieu de leur conserver la gorge; la leur gâte, puisqu'il prend au-dessus du sein , qu'il déprime au lieu de le soutenir. Elles remplacent la pelisse par un mantelet avec ou sans manches, qui ne descend pas jusqu'aux jarrets; il est en fourrure blanche de lièvre , ou en écureuil de Sibérie , et couvert

l36 SOUVENIRS DU NORD.

d'une étoffe de soie de couleur rose, ou d'un tissu de soie, d'or et d'argent, analogue à l'étoffe des ornemens d'église. Lorsqu'elles s'habillent, elles se mettent une épaisse couche de blanc et de rouge sur la figure , et pour peu ffiwff^ qu'elles aient de prétentions, elles ont les if V^f dents peintes en noir (a6). Aux beaux jours du carnaval , elles se placent devant leur porte avec un air solennel pour se faire voir et se faire saluer des passans. Tout le peuple russe, et les paysans eux-mêmes se saluent très profondément, avec un air très respectueux , avec jg^ ce qu'on appellerait ailleurs rie la grâce, mais

qui n'est ici que l'humble souplesse de l'esclavage.

L'été, les paysans russes ne changent que peu de chose à leur costume ; ils ne font que Af^M quitter une partie de leurs habits. (27)

/ En voyant l'abandon , l'insouciance, je dirai

même l'indécence avec laquelle des marchands, quelquefois très riches, se costument l'été pour paraître devant qui que ce soit, on ne peut se défendre d'un sentiment pénible; on voit que ce sont des hommes sans respect pour eux-mêmes , et doublement méprisables , puisque n'étant pas esclaves par le fait, ils le sont par les sentimens.

Les riches sont habillés à la française. Tous

les portraits de famille sont en costumes français. Sous Catherine, il y avait un régiment de gardes à cheval , dont l'uniforme était un grand habit à la française avec la bourse, etc. Cette imitation pouvait nous flatter jusqu'à ces derniers temps; mais depuis nos revers, cette idée ne peut qu'être pénible. Lorsqu'ils veulent sortir l'hiver, les riches se chaussent et se coiffent convenablement et s'enveloppent d'une fourrure. Ils portent peu de chapeaux, même l'été; les chapeaux sont peu commodes pour aller en voiture, et les Russes y sont presque tous les jours; aussi n'en faiton qu'à Moscou et à Pétersbourg. Les dames , vêtues comme en France, mettent par-dessus leurs habits un grand mantelet fourré et un schall sur la tête ; elles supportent le froid plus facilement que les hommes. J'en ai vu faire quatre et cinq lieues par un froid de 3o degrés sans avoir rien sur la tête. Lorsque nous étions à Rézan, j'étais étonné de voir les dames courir la ville en traîneau , d'un air riant et gai, par des temps affreux.

Les fourrures dont on se sert en Russie sont, en commençant par les plus précieuses, celles de castor , de la queue et du ventre de certains écureuils, d'ours d'Amérique, de martre, de martre-zibeline, de renard, d'écureuil ordi-

l'38 SOUVENIRS DU NORD.

naire, d'ours du pays ou de Sibérie, de loupcervier, de loup, de mouton d'Astracan, de Crimée , de Sibérie ou des Rirguis , de veaux tués avant leur naissance, de chien de Sibérie, de lièvre, de mouton du pays; ces dernières ne sont pas les moins chaudes. Presque toutes les belles fourrures, surtout celles d'ours, viennent du nord de l'Amérique. C'est un tribut considérable que le Nouveau-Monde lève sur la Russie. Depuis vingt-cinq ans, le prix des fourrures a quadruplé : cela tient-il à la diminution des races qui les fournissent? Il ne faut pas moins de deux mille francs pour , avoir une pelisse d'ours médiocre, et ce n'est pas un objet de luxe.

Les soldats n'ont jamais de pelisses ni de fourrures. Dans les garnisons , les sentinelles on t parfois une paire de souliers chauds qu'elles mettent par-dessus les bottes , et peut-être la nuit mettent-elles une pelisse qui reste au corps-de-garde ; mais il n'entre pas de fourrure dans leur costume. L'empereur Paul passait des revues par les temps les plus durs. Le jour des Rois , dans la grande cérémonie de la bénédiction des eaux de la Neva, il exigeait que toute la cour fût en bas de soie, quelque temps qu'il fit; mais aujourd'hui on ne passe pas de revue s'il fait plus de 8 degrés de

LA RUSSII.. î39

froid. Pour exercer les soldats, il y a à Pétersbouro" de grands empiacemens que l'on chauffe, et où le froid ne peut être vif Ce n'est pas qu'il y ait une température déterminée pour faire marcher les troupes. Dans la dernière guerre de Finlande, elles tinrent campagne l'hiver. Elles bivouaquèrent quelque temps sur la mer , où le bois était rare , quoique le mercure se gelât. Elles s'emparèrent ainsi de quelques îles. On perdit des hommes par la gelée, comme on peut l'imaginer. Nos froids ne peuvent en aucune manière nous donner une idée de ceux-là , et nous ne pouvons concevoir d'abord qu'il soit possible aux hommes de les supporter.

Le bois , plus nécessaire encore que les fourrures , pourra manquer en Russie. En général il y en a beaucoup dans ce pays , mais il est des contrées qui en sont déjà dépourvues. On n'observe aucun règlement pour l'exploitation des forets ; chacun coupe et défriche comme il veut. Partout où Ton établit des fabriques d'eau-de-vie, les bois sont bientôt détruits. Dans les gouvernemens deRoursk^de Rarkof, de Tchernigof, on se chauffe avec de la paille; on chauffe ainsi les maisons des riches; au préjudice des bestiaux et de l'agriculture, on ne se sert que de paille pour faire aller les fa-

l4o SOUVE]N"IKS DU IVORD.

briques d'eau-de-vie. Si le bois devient toujours plus rare, comment constriiira-t-on les maisons? On ne peut penser sans frémir à une telle privation dans un pareil climat !

L'être qui doit adoucir ces rigueurs de la nature et suppléer à tant de lacunes, qiii rapproche les hommes et les lieux, qui, à défaut des fleuves arrêtés dans leur cours, transporte d'un bout de l'empire à l'autre ses productions diverses, ainsi que celles des autres climats , qu'on charge de toutes les peines et qui procure tous les plaisirs, qui contribue à tout en recevant si peu pour lui-même; l'être auxiliaire , indispensable au bonheur et même à la vie de l'homme dans ce pays, et pour lequell'hommefait si peu, le cheval, a reçu dans ces climats toute la force et l'activité dont il avait besoin pour résister à la température et surmonter les distances. Dégénéré dans sa taille, peut-être par les privations, mais non dans son courage, il conserve sous le joug le plus pesant cet air de force et de fierté qui est le caractère natif de sa race, et lorsqu'on le croirait accablé, son oreille se redresse, son regard s'anime et brille de tout le feu nécessaire pour triompher de toutes les difficultés. La tempête qui souffle dans sa crinière ne saurait l'effrayer; mais s'il est instruit des

LA. iiussii:. ïZjl

dangers qu'elle prépare, et si dans sa marche la neige cède trop sous ses pas, il recule, il résiste ; l'air qu'il chasse avec vigueur de ses larges nazeaux , et son regard d'effroi , vous annoncent qu'il y a quelquefois un gouffre caché sous vos pas. Si dans l'obscurité la fureur des élémens oblige à attendre le jour, il broute les branches des arbres, s'abreuve de neige , et l'écarté avec ses pieds pour découvrir un peu de gazon; au gîte, il n'exige de son guide que peu de soins, il passe la nuit couvert de frimas et de glace, et le lendemain il est fier et debout , tout prêt

A remporter comme Te'clair rapide.

En campagne , on le voit aller seul jusque dans les rangs ennemis pour prendre sa nourriture, laissant ainsi au soldat tout le temps du repos : il revient à sa voix pour le porter au ^ combat et le suivre dans la mêlée (28). Dans ^.^49 les lieux où règne le luxe , il traîne un brillant '

équipage, en portant sa tête de côté comme pour contribuer à son élégance , ou pour voir sa crinière qui descend quelquefois jusqu'à terre.

Le cheval russe réunit des qualités essentielles. Les petits chevaux de paysan qu'on trouve dans les postes , font trente-cinq , quarante et quarante-cinq werstes sans débrider,

\l\'ï. SOUVENIRS DU NOllD.

(neuf, dix, douze lieues) en trois ou quatre heures quand les chemins sont beaux. Les seigneurs ont des chevaux plus grands (29) que ceux des paysans, sans doute parce qu ils les soignent mieux. Ils font avec leurs chevaux vingt lieues par jour, pendant trois ou quatre jours de suite. S'il fallait citer des exemples de ce genre, il en est qu'on pourrait trouver très extraordinaires. Une personne digne de foi m'a dit, entre autres, que dans le gouvernement de Simbirsk , sur le Volga , elle parcoirrait avec de petits chevaux tartares ou des chevaux du Caucase, vingt lieues(quatre-vingts werstes) sans débrider; qu'après les avoir laissé reposer quatre heures, ils en faisaient encore autant, et ainsi de suite pendant trois ou quatre jours. Un ancien militaire m'a assuré pareillement avoir fait au sud est du Caucase, dans un pays de plaine, cent trente w^erstes dansune nuit, sans débrider; c'est-à-dire îrentedeux lieues et demie. De la maison où j'étais à Orel, il y avait cinquante werstes (douze lieues et demie) ; nous faisions souvent ce trajet en cinq heures, sans débrider. Les chevaux russes ne sont pas jolis comme ceux du midi de l'Europe. Leur tète est trop plate en avant; le dessous de la mâchoire est un peu gros. Les chevaux des cosaques sont plus jolis dans leur

petite taille ; ils ont une finesse qu'on ne trouve pas clans les chevaux russes. 11 est rare, dans ce pays, de voir un cheval qui ait les jambes fines. Ce qui les leur gâte, peut-être, c'est d'être ferrés à glace six mois de l'année, et quelquefois davantage par la négligence de leurs maîtres. On rencontre fréquemment des chevaux arabes dans les haras de Russie.

Dans la dernière semaine du carnaval, les paysans s'assemblent autour des villages et s'amusent à glisser sur les pentes les plus rapides. Assis sur de petits traîneaux, les jeunes garçons s'élancent, tenant sur leurs genoux les beautés du lieu, qu'ils emportent ainsi fort loin. Il suffirait souvent du moindre choc

Pour renverser la nef aventureuse .

Ce contre-temps arrive parfois , et ne contribue pas peu à égayer la bruyante assemblée.

Les riches ne dédaignent pas ce genre de plaisir. Dans les grandes villes, on élève aux endroits favorables des plans inclinés sur lesquels on jette de la neige et de l'eau qui se gèle aussitôt. L'habitude de cet amusement a fait construire ces montagnes d'été , récemment imitées en France.

A la fin de février, le soleil prend delà force. Quand le temps est calme et serein, on a de

l44 SOUVENIRS DU IVORD.

beaux jours ; les champs , éclatans d'une blancheur qui remplit de joie , offrent partout à admirer les effets de la neige qui charge si élégamment les branches des arbres et Téternelle verdure des sapins; tout est espérance. Les jours sont déjà plus longs ; le printemps va renaître.

En effet, il dégèle aux endroits abrités du vent et exposés au midi. Bientôt on trouve de l'eau dans les fonds; de grandes places de terre noircissent au milieu des champs, les routes se gâtent. Mais si le temps se couvre et redevient froid , il tombe de la neige, les chemins s'égalisent, le traînage devient quelquefois plus beau que jamais; l'hiver semble recommencer.

L'équinoxe du printemps n'est pas marqué par ces tempêtes qui l'annoncent dans le midi de l'Europe : cette époque est sous la puissance de l'hiver qui les modifie et parfois les enchaîne.

On ôte des rivières les blocs de glace qu'on doit conserver pour l'été. La glace se cassant déjà sur les bords, rend les passages dangereux. On fait quelquefois une lieue en traîneau sur le milieu d'une rivière, fort embarrassé pour en sortir. Les paysans, avec les idées de prédestination que leur donne la paresse, s'y entassent jusqu'au dernier moment, comme s'ils

n'avaient jamais vu la débâcle s'opérer. Il y en a quelquefois de partielles vers la fin de mars. Quelques jours d'un dégel soutenu font grossir les rivières et mouvoir une grande étendue de la glace qui les couvre ; mais un froid vif tarit subitement toutes ces sources ; les eaux baissent; ces masses énormes qui allaient tout renverser, s'arrêtent amoncelées les unes sur les autres, et inspirent la terreur, comme tous les grands phénomènes de la nature, dont l'action peut quelquefois menacer notre existence.

Au milieu de ce désordre , s'il se trouve un étroit sentier encore praticable, l'homme n'hésite pas à s'y confier, ayant d'un côté ces rochers aigus qui le dominent et qui peuvent à chaque instant le faire disparaître ; et de l'autre, un large fleuve qui s'échappe en bouillonnant de dessous la fragile surface qui le supporte.

Enfin , ces eaux descendent de toutes parts, les rivières se gonflent , la glace soûl evée , ébranlée de leur lit où elle tenait par ses bords, est emportée avec un grand fracas, renversant tout ce qu'elle rencontre {a). Jetés dans Fin-

(a) C'est à cause du ravage que font les glaces que dès la Pologne on trouve les ponts si mal faits et des digues de moulins si peu solides ; on les fait pour six mois. Pour

l46 SOUVENIRS DU NORH.

térieur des terres , ces fragmens énormes offrent pendant long temps l'aspect d'immenses ruines.

L'hiver ne finit pas aussitôt après cet événement, car c'en est un pour les Russes. Il gèle encore , il tombe de la neige , du givre, de la pluie ; la terre, durcie à trois ou quatre pieds de profondeur, ne se dégèle que lentement; elle reste long-temps humide à sa surface, lors même que le temps est sec , parce qu elle ne cède que peu à peu à cette humidité devenue solide dans son intérieur; et que l'atmosphère, réchauffée par le soleil, lui enlève sous la forme d'épaisses vapeurs. On laboure déjà pour se- M^^ iïi^^r Jes blés du printemps, que la terre n'est ^/(; pas encore tout-à-fait dégelée à l'intérieur. (3o) Les glaces partent ordinairement, dans la contrée où j'étais, du 8 au i5 avril de notre style. Les ponts sont aussitôt rétablis sur les grandes routes , et on peut de suite voyager sur des roues, parce que la croûte de glace battue sur les sentiers reste long-temps dure et empêche d'enfoncer.

a/0 Dans les derniers jours de carnaval (3i), le

qu'ils puissent résister aux glaces , il faudrait les bâtir en pierre de taille , et quand on en aurait , on ne le ferait peut-être pas.

peuple a consommé toutes les provisions qui allaient lui être inutiles, ou qui pouvaient se perdre pendant un long carême; à Pâques, il renouvelle ses excès; il a amassé du beurre, des œufs, de la viande; ses économies Font mis à même d'avoir de l'eau-de-vie ; il a longtemps jeûné : après la messe de la résurrection, qui se dit à minuit, toute la Russie court à table, quelques nobles exceptés, pour se gorger et s'enivrer à plusieurs reprises pendant huit jours qu'on fait durer les fêtes. C'est encore le temps des indigestions, des incendies et des asphyxies par ivresse. Ce serait celui des congélations, si la température n'était pas changée ; mais on célèbre à la fois le retour de l'abondance et celui de la belle saison. On se donne réciproquement des œufs, et on s'embrasse en se félicitant sur la résurrection du Christ, Le jour de Pâques, en sortant de la messe, les paysans viennent tous ensemble dans la cour du château , boire à la santé du seigneur, en lui annonçant cette heureuse nouvelle ; il la leur renvoie en buvant à la leur ; car, dans ce pays, boire de l'eau-de-vie est la conclusion de tout.

On en a distillé tout l'hiver : les fabrique3 cessent d'être en activité à la fin de cette saison. Manquant de glace pour refroidir les appa-

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reils, on ne pourrait continuer avec avantage.

Les grains et d'autres objets de commerce i7 se sont accumulés dans les petites villes (Sa). ^^ Les longs et larges bateaux qu'on voit sur les moindres rivières, partent après la débâcle, pendant que les eaux sont hautes; ils sont si peu solidement construits , si grands et si pesamment chargés, que, pour peu qu'ils touchent, ils se perdent, ou du moins la cargaison est avariée : ces bateaux ne durent pas.

La navigation intérieure offre peu d'avantages en Russie; elle est toujours difficile aux embouchures des grands fleuves, puisqu'il n'y a de marées ni sur la Baltique, ni sur la mer Noire, ni sur la mer Caspienne; elle est interrompue la moitié du temps, en sorte que les fonds qu'on met à construire àç^% barques sont des capitaux morts pendant six mois de Tannée, sans parler du dommage que les glaces causent aux barques : il vaut presque autant avoir des chevaux , et faire transporter par terre; c'est le parti que prennent beaucoup de marchands.

Un adage vulgaire dit, qu'entre le départ des glaces et l'établissement du beau temps, il doit y avoir quarante gelées ; que si elles ne viennent pas à cette époque, elles viennent plus tard , et qu'alors elles peuvent faire beaucoup

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de mal. Ce proverbe n'est pas rigoureusement vrai ; mais on peut dire qu'il faut trente ou quarante jours, pour que le beau temps soit établi de manière à ce qu'on puisse ôter les double croisées des appartemens. Quelquefois le tonnerre gronde ; des pluies d'orage hâtent singulièrement la végétation, et changent en vingt-quatre heures l'aspect des prairies et des bois, où la violette fleurit presque sous la neige. Il se conserve de la neige dans les bois et dans les lieux plus à l'abri des rayons du soleil, jusque vers le i5 de mai : derrière des murs, par exemple, il n'est pas rare de trouver de la glace jusqu'au milieu de l'été.

On a pu voir, par ce que je viens de dire, que le solstice d'hiver, ou l'époque à laquelle le soleil lance le moins de rayons sur notre hémisphère, ne se trouve pas au milieu de la durée des froids. L'absence des rayons solaires fait d'abord que le froid s'empare de la terre ; mais lorsque tout en est pénétré , il faut un certain temps pour que le soleil puisse le dis- /rff»' siper. (33) Of^^

Notre globe retient, dans son intérieur, une certaine quantité de chaleur que l'action passagère des hivers ne peut lui enlever. Les puits ne gèlent pas; l'eau des sources est toujours à la même température; les fleuves cQulent sous

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une épaisse couche de glace ; le froid ne peut s'introduire dans ces trous de huit ou dix pieds de profondeur, que les paysans russes creusent pour mettre leurs provisions. Lorsqu'on y descend, on voit leurs parois dures et gelées jusqu'à trois ou quatre pieds de profondeur : au-dessous de cette ligne elles sont humides et friables , pendant qu'il fait quelquefois dans Fair 3o degrés de froid. La température extérieure ne se fait jamais ressentir dans ces trous, dont l'ouverture est fermée par une trappe qui joint ordinairement assez mal. C*est d'après cette observation que la plupart des peuples des pays les plus froids creusent leurs habitations dans la terre. La fumée, dont elles sont habituellement remplies, ne corrige pas toujours assez le désavantage de leur humidité pour en mettre les habitans à l'abri du scorbut.

Un étranger ne peut s'empêcher de remarquer en Russie la facilité avec laquelle on con- •^^•^ * serve la glace. On la met dans des caves , ou * ^\* tout simplement dans des trous comme ceux dont je viens de parler, et qu'on ne se donne pas la peine de recouvrir de terre. On l'y entasse, quelquefois sans lui laisser toute son épaisseur, afin qu'il y ait moins de vides entre les blocs. On en met quelquefois jusqu'au-

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dessus du niveau de la terre ; on la recouvre d'un pied de neige que Ton foule de manière à lui faire faire corps; et, si c'est en plein air, pour la préserver des rayons du soleil et de la pJuie, on élève au-dessus un hangar couvert de paille. La glace se conserve ainsi tout Tété.

Il ne gèle pas dans les caves et dans ces trous ; il y a même pendant Tliiver un ou deux degrés de chaleur ; cependant la glace ne s'y fond pas. Des bouteilles remplies d'eau qu'on place à une grande profondeur dans ces ondes solides, et par conséquent d'une température au-dessous de zéro, ne perdent pas leur liquidité quelque temps qu'on les y laisse. On dirait que la grande loi du calorique qui le fait tendre constamment à l'équilibre est ici suspendue.

Il ne faut pas quinze degrés de froid pour opérer la congélation du vin : on le transporte dans les temps les plus rigoureux de l'hiver, sans qu il se gèle, en ayant la précaution d'envelopper les tonneaux avec des feutres qu'on arrose de manière à ce qu'il se forme une épaisse couche de glace. Le feutre revêtu de cette croûte extérieure, isole tellement le vin, et lui laisse perdre si peu de son calorique, qu'il demeure dans son état naturel. Une précaution qu'on dit nécessaire , c'est de ne pas

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laisser les tonneaux tout-à-fait pleins : on ôte toujours un peu du liquide qu'ils contiennent. Le mouvement qu'il peut avoir alors, fait, diton , qu'il est moins disposé à se solidifier.

La bière, moins spiritueuse, se gèle plus facilement que le vin; mais comme c'est dans l'automne et le printemps (vers les derniers froids ) qu'on en fait provision , comme on ne va pas la chercher loin, on ne revêt pas les tonneaux de feutre. On a soin seulement qu'ils ne soient pas pleins ; on les met sous quelque abri 'pendant la nuit : avec ces précautions on empêche la bière de subir la loi générale des corps aqueux exposés à l'action d'une basse température.

L'automne, les blés commencent à verdir avant l'arrivée des froids. Il gèle quelquefois très fort avant qu'il ne tombe de la neige; quelquefois de fortes gelées venues aussitôt après des pluies ou des fontes de neiges, couvrent de glace de grandes étendues de terre où le blé paraît devoir se perdre. Je l'ai craint souvent : au printemps le blé y était aussi beau qu'ailleurs; il est gelé beaucoup plus rarement qu'on ne croirait. Au commencement ou à la fin de l'hiver, lorsque la terre est mouillée et qu'il souffle un vent très froid , il meurt alors quelque peu de blé sur les hauteurs et du côté

d'où vient le vent ; mais cela n'arrive que dans quelques petites portions du sol , et n'est nullement sensible sur la totalité. L'hiver n'influe pas sur la récolte; on ne se met pas en peine qu'il soit plus ou moins rigoureux , qu'il y ait plus ou moins de neige. L'expérience a rassuré tout le monde à cet égard; elle a fait voir que le blé était presque toujours le même , ^# à la fin de l'hiver , et qu^e c'était du temps qu'il faisait ensuite que dépendait la prospérité ou le dépérissement de la récolte. On ne parle point, en Russie, de disette occasionnée par le froid.

Contre l'opinion vulgaire, le froid agit aussi sous la neige, puisque la terre est dure à trois ou quatre pieds de profondeur. On ne dira pas qu'elle a été ainsi gelée avant d'être couverte de cette couche prétendue préservatrice; les froids n'ont pas été assez rigoureux. Un thermomètre placé sous la neige, pendant des températures différentes de l'atmosphère , prouve que lorsqu'un degré de froid se soutient dans l'air, il s'établit aussi , ou à peu près, sous cet abri de glace floconneuse ou légère. Cependant les feuilles si tendres , si aqueuses, du blé ne se gèlent pas; ce n'est pas seulement le grain qui se conserve; la même verdure qui paraissait sur terre à l'automne.

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reparaît après la fonte des neiges. Il y a encore si peu de feuilles qu'il est facile de voir que les anciennes ne sont pas mortes, et qu'il n'en est pas poussé de nouvelles; toute autre verdure se gèle, toutes les autres herbes meurent, le blé seul survit aux froids. C'est une des conquêtes de l'homme sur la nature ; ce grain fac- >//. tice(34) a acquis une force que l'on peut appeler surnaturelle, un degré de vie qui fait résister sa tige encore si tendre aux lois physiques qui modifient si puissamment toutes les autres productions du règne végétal.

Ne faut-il pas mettre au nombredesobjets remarquables qu'on voit l'hiver dans les champs de la Russie , ces familles errantes d'Égyptiens (nommés à tort Bohémiens), que la rigueur du climat ne peut 'toujours faire renoncer à leur genre de vie ? Privés de vétemens , n'ayant pour s'abriter que des lambeaux , soutenus sur des perches , ils aiment mieux camper ainsi au bord des grandes routes, où ils implorent la générosité ^^^ passans, que d'avoir une demeure fixe et des occupations réglées. C'est en vain qu'on a plusieurs fois entrepris de les rendre agriculteurs : leur humeur vagabonde l'a toujours emporté sur la raison; toujours ils en sont revenus aux habitudes dans lesquelles ils sont nés. Un jour d'une tempête

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glaciale, visitant leurs tentes enfumées, je ne fus pas peu surpris d'y trouver deux femmes accouchées de la veille.

Les villes de Russie ont de loin quelque apparence ; de nombreux clochers feraient croire que ce sont au moins des cités populeuses ; à mesure qu'on s'en approche, l'idée favorable qu'on pouvait en avoir conçue disparaît. Ces édifices élevés par l'ignorance et la superstition du peuple , ou par l'imposture des grands , ont trompé vos regards : il n'y a presque pas de maisons entre ces inutiles églises qui ne doivent jamais se remplir. Cet espace, plus grand qu'il ne faudrait pour contenir une ville florissante, est presque vide et désert; quelques rues sont tracées, le reste de leur enceinte n'offre que des maisons en bois qui rappellent les idées de servitude devenues naturelles à tout ce qui n'est pas de haute condition; point de traces d'arts ni d'industrie. Une sale populace, qui serait toujours déguenillée si la température du climat permettait de sortir sans être bien vêtu, circule dans ces rues où passe rarement un homme. Quelques belles maisons, qui sont la demeure des grands, se trouvent là comme pour montrer la cause de tant de misère.

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