CHAPITRE II
La maison de Condé. — Henri II, prince de Condé, et Charlotte - Marguerite de Montmorency. — Passion de Henri IV. — Prison du prince de Condé. — Éducation du grand Condé, du prince de Conti, de la duchesse de Longueville. — Le couvent des Carmélites de la rue Saint- Jacques. — Un bal à la cour. — Mariage de la duchesse de Longueville.
La maison de Condé, branche cadette de la maison de Bourbon , remonte à Louis F' , prince de Condé, frère cadet d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, du chef de Jeanne d'Albret, sa femme, qui lui donna pour fds Henri IV, le premier des Bourbons devenu roi de France. Le titre de la branche cadette fut érigé sur la petite principauté de Condé-en-Brie.
Louis V de Condé était né avec la plus médiocre fortune ; il passait inaperçu, et son début dans les armées où il parut sans commandement, fut plutôt celui d'un simple gentilhomme que celui d'un prince de maison souveraine. La lignée
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rovaie des Valois étant alors représentée par les quatre fils de Henri II, il eut été difficile de prévoir que la maison de* Bourbon fût si près du moment d'arriver au trône par le droit de la naissance. Le prince de Condé relégué dans un rang obscur, mais ambitieux et remuant, parvint à se créer une dangereuse importance en devenant le chef du parti calviniste. En 1 56o, la conspiration d'Amboise lui valut une condamnation à la peine de mort. Il fut gracié et reprit les armes ; battu à Dreux, en 1662 , par François de Guise, il fut fait prisonnier. Gracié de nouveau et de nouveau rebelle, il est battu à Saint-Denis, en 1567, par Montmorency. Il est amnistié une troisième fois, l'année suivante, à la paix de Longjumeau. Informé qu'il est suspect à la cour, il était difficile qu'il en fut autrement, et sachant que des ordres sont donnés pour l'arrêter, il entreprend une dernière guerre civile dont le combat de Jarnac, en 1569, ^^* pour lui le terme. Blessé et sans défense , il est tué d'un coup de pistolet par Montesquiou, capitaine des gardes.
Telle fut l'aventureuse vie et la fin du chef do cette race militaire à laquelle la gloire réservait des palmes, et la mort des dénoùments tragiques.
Son fds, Henri V% prince de Condé, né en i552, prit part à dix -sept ans, sous l'amiral de Goligny, aux combats de La Roche-Abeille et de
Moncontour. Henri de (]ondé échappa comme son cousin, Henri de Navarre, au massacre de la Saint-Barthélémy, en abjurant le calvinisme. Il combattit avec lui à Coutras, en iSS^, et mourut l'année suivante. Sa femme, Charlotte de La Tremoille, fut soupçonnée de l'avoir empoisonné.
Henri ]I, fds posthume de Henri ¥\ naquit sous de malheureux auspices ; un procès était instruit contre sa mère et un arrêt le déclara lui-même enfant adultérin. Henri IV, après son avènement, fit rendre, en iSqG, un nouvel arrêt déclarant l'innocence de la mère et la légitimité du fils. La rumeur secrète courait que Henri IV lui-même était son père. Un jour que des dissentiments avec le roi ayant exalté la colère du jeune prince, il reprochait à Henri IV sa tyrannie, celui-ci, faisant allusion à l'arrêt qu'il avait fait casser, lui répondit : « Je n'ai fait en ma vie acte de tyrannie que lorsque je vous ai fait reconnaître pour ce que vous n'étiez point*. » La révélation contenue dans ce propos s'ajoute comme une aggravation à la conduite si étrange pour son âge et si coupable que Henri IV devait bientôt tenir. Il fit épouser au prince de Condé la belle Charlotte- Marguerite de Montmorency, dont il était épris
* Voyez Mémoire pour servir à l'histoire de la société polie en France, par Rœderer.
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lui-même, et qu'il voulait rattacher de plus près à sa cour. Le prince de Coudé avait accepté avec empressement l'entremise royale, pour obtenir la possession d'une personne vertueuse et qui passait pour l'une des plus belles de son temps. A peine l'union célébrée , la clairvoyance du prince lui fit démêler les projets du roi , et jui^er prudent de se retirer, sous un prétexte plausible, dans une de ses terres de Picardie. Henri IV, oubliant sa barbe grise, fit des folies qui tiennent plus du roman que de l'histoire. Il se rend déguisé, avec une fausse barbe, à une chasse à courre où devait être la princesse ; une autre fois, sous l'habit d'un postillon, avec un emplâtre sur la moitié du visage , il réussit à la voir et en est reconnu ; à un dîner chez un voisin de campagne, caché derrière une tapisserie, il la contemple à travers une étroite ouverture. La princesse n'ignorait pas ces secrètes poursuites et, sur quelque espoir qu'on lui fit entrevoir de devenir reine , elle se laissa entraîner à signer une requête pour la rupture de son mariage. Le prince de Coudé, furieux et ne trouvant plus son honneur en sûreté, car il s'ébruitait quelque chose d'un projet d'enlèvement de vive force, s'enfuit hors du royaume et se retira à Bruxelles.
Le désespoir du roi fut extrême de perdre à la fois l'objet de sa flamme et de voir le premier
prince du sang passer sous la protection de l'étranger. Néanmoins , malgré les assertions de quelques historiens disposés à donner aux petits mobiles la préférence sur les grands, il est permis de douter que les préparatifs guerriers au milieu desquels il fut surpris par un odieux assassinat, n'aient d'autre but que de reconquérir, les armes à la main, la belle fugitive. La guerre qu'il allait entreprendre à propos de la vacance d'héritage des duchés de Clèves et de Jidiers , par la minime importance du mobile, pouvait, en effet, laisser supposer d'autres desseins ; mais il en était un que la portée politique du roi avait dû saisir, la nécessité de l'abaissement de la maison d'Autriche. H avait , en outre, l'intention d'arriver, par une prépondérance acquise par des victoires, à réaliser ce grand projet de république chrétienne révélé par Sully, au moyen duquel un congrès de souverains eût désormais terminé par des arrangements pacifiques ces différends entre les peuples qui continuent à se régler au prix du sang.
La mort de Henri IV faisant disparaître les motifs de l'éloignement du prince de Condé, qui, de Bruxelles, s'était rendu à Milan, ce prince revint à Paris. La reine-mère s'effraya de ce retour; on prétendait qu'à l'instigation de la politique espagnole, ce prince ne songeait à rien moins qu'à arracher
la couronne de la tête d'un débile enfant pour la poser sur la sienne; aussi, malgré le cortège des Guise, du duc de Bouillon, du sage Sully et de quinze cents gentilshommes, se sentait-elle mal rassurée, loi'squ'elle fit son entrée dans Paris. Dans l'espoir que des faveurs attacheraient ce prince à la régence, elle eut recours à ce moyen. Elle lui donna une pension de deux cent mille livres et l'hôtel de Gondi, qui prit le nom d'hôtel de Condé.
On doit rendre cet hommage à la fidélité du prince de Condé qu'il ne parut point avoir conçu les desseins qu'on lui avait supposés pour franchir les marches du trône ; il fut seulement un douteux ami, Il était doué de cette ambition tracassiére , secondée par un génie insuffisant , qui veut ruiner par jalousie toute influence indépendante de la sienne, qui, veut occuper la première place dans les conseils, sans avoir la capacité de les diriger, qui veut tenir les rênes du char, sans savoir au juste sur quelle arène lancer les coursiers. Malgré ses répidsions à l'égard des protestants, depuis qu'il avait quitté leur culte, il s'allia avec eux, pour se faire plus puissant; et obtint à leur avantiige, de la faiblesse de la régente et de Concini, son favori, les traités de Sainte-Menehould et de Loudun. Il se croit alors assez fort pour organiser une prise d'armes qui lui livrerait
le pouvoir tout entier ; lorsque Concini, pressentant sa perte et pour la prévenir, conseille à la reine de le faire arrêter. L'ordre en est exécuté au Louvre par Thémines qui, plus heureux que Guitaut, dans l'arrestation du grand Condé, sous le règne suivant, conquit, par ce faible exploit, le bâton de maréchal de France.
Le prince de Condé , après une année de captivité à la Bastille, fut conduit à Vincennes , où il demeura prisonnier pendant deux nouvelles années. Dans ce dernier séjour, on permit à la princesse de Condé, qui n'avait encore que vingt ans, de venir habiter le sombre château. De leur réunion, naquit Anne- Geneviève de Bourbon , depuis la célèbre duchesse de Longueville, qui devait trop bien se souvenir que les fers de la royauté avaient assujéti les premiers langes de son enfance.
La mort du maréchal d'Ancre et l'avènement au pouvoir du connétable de Luynes ne furent point le signal de la délivrance du prince de Condé. Luynes craignait en lui un rival dangei^eux de son autorité. Le traité d'Angouléme, qui rétablissait l'accord entre le roi et la reine-mère par l'entremise de Richelieu, lui fit rendre la liberté.
Il est des hommes dans le cœur desquels les rigueurs laissent pour toujours de saignantes blessures et qui ne sont renversés à terre par la for-
tune contraire que pour rebondir plus vigoureux vers le but où ils prétendent monter. Le prince de Condé, bien que possédant les qualités militaires qui furent le brillant apanage de sa race, — la prise d'Irun et du fort de Figuières ont fait honneur à ses armes, — n'avait pas ce caractère fortement trempé qui réagit contre la force même. Le souvenir de sa prison et la vigueur du ministère du cardinal de Richelieu le maintinrent dans luie complète soumission. On aurait même pu attribuer tout l'honneur de cette conduite à sa fidélité monarchique, si, dès le commencement du règne suivant, il n'eût paru vouloir recommencer le rôle manqué de sa jeunesse ; il ne se sentait fort que contre la faiblesse des minorités.
Ce prince possédait au degré le plus éminent les qualités qui font le bon père de famille; il apporta les soins les plus assidus à l'éducation de son fils aine, le duc d'Enghien, né en 1621 ; aussi sa gloire sera toujours d'avoir préparé la brillante carrière de l'un des guerriers les plus célèbres dont le nom ait marqué dans l'histoire.
Ce fils lui était d'autant plus cher que l'espoir d'un héritier de son nom avait été plus longtemps différé. De quatre enfants qu'il avait eus avant lui, il n'avait conservé que sa fille, trois garçons étant morts en bas âge.
Le prince de Condé, gouverneur du Berry, pos-
sédait, à titre de biens propres, de nombreuses terres dans cette province et en particulier le château de Montrond que Sully s'était appliqué à fortifier, avec cet amour de fossés et de remparts, naturel à un grand-maître de l'artillerie de France. Sully n'avait pu, et il n'en dissimule pas ses regrets dans ses Mémoires, se refuser de vendre ce château, ainsi que d'autres terres dans la même province, au prince de Condé, trop impérieux dans ses désirs , pour qu'il fût prudent au vieillard disgracié, de n'y pas céder. Dans ce château, loin de la cour, s'écoulèrent les premières années du jeune Henri. Son père, résidant souvent à Bourges, avait pour ainsi dire son fils sous les yeux ; enfin, suivant les nécessités des circonstances, il pouvait, rejoignant son fils, en quelques heures, s'enfermer avec lui dans cet asile qui passait pour une des plus fortes places de France, et y braver les vicissitudes nouvelles de la fortune.
D'une santé délicate, le jeune prince donna longtemps des inquiétudes pour la conservation de sa vie. L'existence frugale et réglée que son père lui fit mener, triompha de la faiblesse de sa constitution. Quant à son caractère, il avait, dès son jeune âge , une tix'mpe plus forte que son tempérament physique ; fier , il ne se ployait qu'avec peine aux règles imposées ; mais s'il résistait à d'autres, il se soumettait avec amour et
respect à l'ascendant paternel. Des femmes de la classe bourgeoise clioisies avec discernement , et plus expérimentées que des femmes de qualité dans les soins à donner à l'enfance, veillèrent sur ses premières années. Lorsqu'il fut en Às^e de passer entre les mains des hommes, un gentilhomme de faible lignage, mais rempli de probité, de zèle, de fidélité, La Boussière, fut chargé de son éducation, sans avoir cependant le titre de gouverneur. Le prince de Condé avait craint qu'un gentilhomme d'un nom plus illustre n'eût d'autres assujettissements que ses fonctions et n'eut pas accepté avec une aussi entière soumission la direction supérieure qu'il s'était réservée*. Deux précepteurs de grand mérite , les Pères Le Pelletier et Le Maître-Gontier, étaient chargés d'enseigner les lettres et les sciences au jeune prince qui, avant de devenir un illustre guerrier, fut un des jeunes gens les plus instruits parmi les princes et les gentilshommes de son temps.
L'éducation publique vint joindre bientôt ses avantages de frottement et d'émulation aux garanties plus grandes de surveillance et de soins de l'éducation particulière. Son père le fit venir à Bourges. L'antique résidence du célèbre et malheureux argentier de Charles Vil, mélange imposant et gracieux d'architecture militaire et d'architecture civile, moitié château, moitié hùtel,*op-
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posant les grosses tours aux sveltes tourelles, les mâchicoulis et les barbacanes aux ogivales fenêtres, les flèches élancées qui s'élèvent aux voussures qui retombent et restent suspendues, dcMiit la demeure du jeune écolier. Il se rendait chaque jour aux classes du collège des Jésuites, confondu parmi les élèves pour les exercices, mais encore distingué au milieu d'eux par une balustrade environnant sa chaise. D'un coté l'éducation publique, de l'autre cette barrière à la fois orgueilleuse et faible , représentent fidèlement par le rapprochement et le contraste ce que devait devenir la puissance nobiliaire réduite à des distinctions honorifiques. Quelque vaines que fussent celles-ci, imprudemment mises en contact avec l'égalité , elles devaient infailliblement amener au siècle suivant cette réaction qui, renversant bien d'autres barrières, emporta noblesse et royauté. Les progrès du prince furent rapides et même surprenants. Dès l'âge de huit ans , il écrivait correctement en latin, et n'employait jamais d'autre langue dans ses lettres à son père. A onze ans, il dédiait à son frère, le prince de Conti, un traité de rhétorique de sa composition. A douze ans, il soutenait avec applaudissement des thèses publiques de philosophie.
Le prince de Conti, que nous avons à peine noiiimé jusqu'à présent, né en i6i(), était ù^^é de
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huit ans de moins que le duc d'Enghien ; aussi l'éducation des deux frères ne put être commune ; elle fut dirigée d'ailleurs dans un esprit et vers un but différents : à l'aîné, la carrière des armes ; au cadet, la tonsure et les dignités ecclésiastiques. Leur père, quelle que fut sa fortune, l'une des fortunes princières les plus considérables de l'Europe, ne se croyait pas assez riche pour établir deux fils, sans nuire à la splendeur de sa race ! Quel est donc sous le ciel le degré de grandeur qui peut soustraire à des préoccupations semblables? Singuliers écueils où la barque du père de famille n'échappe à Charibde que pour tomber en Scylla! Sous l'ancien régime, combien de vocations forcées et fertiles en scandaleuses suites ont été la conséquence des substitutions , seule base pourtant de tout système aristocratique ! Combien (le misères dans la famille, de calculs funestes, quelle dispersion, quel oubli de tous liens, sont la conséquence, sous le régime moderne, du partage égal des fortinies , base du régime démocratique*! Serait-il donc quelque vérité politique et sociale encore inconnue, dont la lumière, un jour, viendra éclairer le monde? Ou cet espoir n'est-il pas plutôt une lueur trompeuse, un falla-
' Vujez l'étude des funestes conséquences du partage égal des fortunes dans l'ouvrage du savant M. Le Play, intitulé : La Réfor) ne sociale.
cieux fanal placé sur ces brisants du socialisme sur lesquels la civilisation tout entière irait se perdre dans la catastrophe d'un naufrage? Fatale incertitude d'où jaillit cette autre vérité plus certaine : la souffrance, sous toutes les formes de gouvernements, à toutes les époques, dans tous les rangs, est la loi suprême de l'humanité. Le progrès luimême est-il autre chose que le nom donné à une transformation, à un changement de l'état social, où nos joies et nos misères trouvent néanmoins toujours leur place, sans rompre les lois de leur équilibre? La religion sublime du Christ, en nous montrant que le gouvernement théocratique luimême est impuissant, comme les autres, à fonder le bonheur humain, nous apprend que c'est plus haut que sur cette terre qu'il faut chercher le ^ rai bonheur qui ne s'obtient que par la pratique des vertus, dont la vertu de résignation n'est pas la moindre.
Le jeune prince de Conti fit ses études à Paris au collège de Clermont, tenu par les Jésuites. Cv collège avait pris son nom de Guillaume Duprat, évéque de Clermont, qui, pour la première fois, avait fait venir cet ordre en France, en i54o, et fondé leurs premiers collèges à Billom, à Mauriac et à Paris. Les .lésuites donnèrent, en 1674? ^^^ collège de Clermont le nom de collège de Louisle-Grand, après une visite de Louis \1V qui avait
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témoigné hautement sa satisfaction de leur enseignement. Du collège de Clerniont, le jeune prince fut mis à Bourges pour faire sa théologie sous le Père de (Champs. Si cette éducation religieuse fit resso'rtir davantage par les contrastes les désordres de la jeunesse du prince de Conti jusqu'à son mariage , débordements auxquels , malgré de persévérants efforts, Daniel de Cosnac ne put réussir à poser une digue, ce prince y puisa l'inestimable avantage d'avoir acquis un fond de principes solides auxquels il dut un heureux retour.
Anne-Geneviève de Bourbon , l'ainée de ses deux frères, recevait une éducation plus négligée, mais non moins chrétienne, bien qu'elle fût élevée près de la cour. Sa mère ne quittait guère le séjoiu^ de Paris, et fidèle à un usage des princesses pieuses, qui s'est perpétué longtemps après elle, sans cesse elle visitait le couvent des (Carmélites de la rue Saint-Jacques ; s'y retirait même souvent pour mieux méditer dans la paix du cloître sur les vanités de la vie. Elle conduisait sa fille avec elle; et la jeune princesse, dans cet austère séjour, dans ces pieux entretiens, dans cette atmosphère de foi, puisa, à l'exemple de son frère, ce besoin de vérité, ce courage pour revenir au bien, qui, plus tard, lui donna tant de forces pour se relever de ses chutes. Il parait même qu'elle se méprit sur ses propres sentiments, au point de croire qu'elle
était appelée à la vocation religieuse. Il est vrai qu'un épouvantable malheur de famille, frappant sur sa mère et sur elle, avait dii redoubler cette ferveur des malheureux qui vont chercher dans les pensées du ciel les consolations que la terre ne peut plus leur donner. Richelieu, ce Robespierre monarchique, venait de faire tomber ]a tète du duc de Montmorency. Si le prince de Coudé, qui recueillit son héritage, montra un égoïsme aussi froid qu'intéressé, la princesse de Condé et sa fdle ressentirent pour la perte d'un frère et d'un oncle , un amer chagrin , qui ne put être surpassé que par l'inexprimable douleur de cette veuve éplorée, dont le mausolée de l'église de Moulins, après deux siècles écoulés, redit encore les larmes.
Après cette émouvante catastrophe. Mademoiselle de Bourbon demandait à ensevelir dans le cloître ces attraits naissants, qui devaient, au contraire, jeter bientôt dans le monde un éclat si vif et des troubles profonds. Erreur du jeune âge qui, consimié d'une flamme inconnue , apporte au Oéateur l'amour qu'il offrira plus tard à la créature!
Un saint.lésuite, son directeur, le Père Le Jeiuie, préoccupé du soin d'incorporer dans les phalanges du ciel les recrues enlevées aux armées du démon, la fortifiait dans ces pieuses résolutions.
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Mais sa mère avait d'autres desseins. Elle savait, par sa propre expérience, que, malgré les écueils dont est semée la vie du monde, il est possible, sans sombrer sous voiles, de naviguer avec espoir vers le port du salut ; elle savait que la chaste épouse, que la mère dévouée peut y parvenir aussi bien que la recluse 'du couvent. Seulement, pour la rude traversée, il faut un bon navire ; imprudente, ce fut sur un frêle esquif qu'elle embarqua sa fille : elle lui donna un vieux mari.
Avant de produire Anne -Geneviève dans le monde, la princesse de Condé s'attacha d'abord à transformer ses manières qui avaient pris dans la fréquentation du couvent quelque chose de rude et d'austère. La jeune fille ne se prêtait qu'avec peine à ces transformations, et, pour fléchir sa mère, lui disait quelquefois : « Vous avez. Madame, des grâces si touchantes que, comme je ne Vais qu'avec vous, et ne parais qu'après vous, on ne m'en trouve pointa » Alors la princesse souriait, la femme désarmait la mère, et les reproches continuaient sur un ton plus doux.
Un bal à la cour fut la première épreuve à laquelle dut se soumettre à regret la jeune princesse. Supplications pour obtenir de sa mère de
* Voyez Y Histoire de la duchesse de Longtieville , par Villc- Ibrc.
ne point l'y accompagner, prétextes pour se soustraire à cette obligation, tout fut inutile ; il lui fut accordé seulement de courir au couvent sous l'aile maternelle, pour demander au moins à ses bonnes amies les Carmélites, les conseils propres à Ja fortifier dans ce premier combat.
Ce couvent de la rue Saint-Jacques était, pour la mère et pour la fille , plus qu'un lieu de retraite, c'était à la fois une demeure de famille et un cercle intime de personnes qui , la plupart , avaient figuré dans le grand monde. Madame Acarie avait fait venir d'Espagne des religieuses de l'ordre du Carmel , réformé par sainte Thérèse, pour établir cette maison ; la reine Marie de Médicis l'avait dotée et avait reçu le titre de fondatrice. Catherine et Marguerite d'Orléans -Longueville, secondes fondatrices, lui avaient-donné leurs biens et y avaient leurs tombeaux. La princesse de Condé y possédait un appartement tendu de serge brune, puis une simple cellule, au prix de dons d'une t-dyale munificence , à laquelle les religieuses se Refusaient souvent par discrétion , pour y mettre des bornes.
T.e personnel du couvent offi^ait, et par l'éclat des noms et par le mérite de celles qui les avaient portés dans le monde , une réunion de la cour transportée dans le cloître. Un savant et un grand écrivain qui , s'il eut été contemporain, eût voulu
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devenir, à la façon de Ménage , le rival de l'ingrat La Rochefoucauld dans le cœur de Madame de Longueville, a réveillé du sommeil de l'oubli ces noms conservés encore aujourd'hui dans les archives du couvent*. Citons : mère Madeleine de Saint -Joseph , dans le monde Mademoiselle de Fontaine, d'une ancienne famille de Touraine, fille d'un ambassadeur en Flandre ; mère Mariede- Jésus, dans le monde Charlotte de Sancy, marquise de Bréauté, fille de Nicolas de Harlay de Sancy, ambassadeur et surintendant des finances sous Henri IV; mère Marie -Madeleine, dans le monde Mademoiselle de Lancri - de - Bains , fille d'honneur de la reine Marie de Médicis , qui avait été célèbre par sa beauté , et dont les peintres les plus illustres avaient fait à Tenvi les portraits ; la mère Agnès de Jésus - Maria , dans le monde Mademoiselle de Bellefonds, qui, toutes les quatre, furent prieures; sœur Marie de Saint-Joseph , dans le monde Madame de La Rochefoucauld ; mère Anne de Saint - Joseph , dans le monde Madame de Brienne ; mère Charlotte de Jésus, Mademoiselle de Lenoncourt ; sœul* Anne -Marie, Mademoiselle d'Epernon : inconsolable de la mort du chevalier de Fiesque, tué au siège de Mardyck , elle avait préféré le voile
* Madame de LongueviUe, par M* Cousiiii
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à la main de Jean-Casimir, frère de Wladislas, roi de Pologne, qui succéda à son frère et épousa sa veuve, Marie de Gonzague, sœur de la célèbre Anne, connue sous le nom de Princesse Palatine. Ainsi , ce n'est pas à des religieuses inexpérimentées que s'adressait Mademoiselle de Bourbon, dans l'occurrence du bal qui l'effrayait. Ces recluses, nous l'avons dit, n'avaient pas, pour la plupart, toujours vécu dans ces retraites, où les bruits du dehors n'arrivent qu'en échos affail)lis; elles avaient connu les illusions et les périls de la vie. Les unes, désenchantées dès le départ; les autres, après un naufrage peut-être, réunies dans la commune pensée du salut, toutes savaient quelles impressions soudaines pouvaient produire sur un jeune cœur les clartés nouvelles d'un monde encore inconnu. Par un rapprochement de circonstances , la marquise de Bréauté , alors mère Marie de Jésus, avait dû à un tragique événement survenu dans un bal , sa vocation religieuse : elle dansait à Spa ; un coup de tonnerre éclate , elle veut s'arrêter; son cavalier en plaisante et continue; le tonnerre retentit une seconde fois, et ce gentilhomme tombe foudroyé. Mademoiselle de Bourbon n'ignorait pas cet événement, de nature à frapper une imagination jeune et craintive ; mais les saintes religieuses connaissaient trop bien les devoirs que la vie du monde impose à ceux qui
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n'y ont pas renoncé, pour engager la princesse à se refuser d'aller à ce bal et à désobéir à sa mère. Elles l'invitèrent donc à se soumettre , mais ne lui épargnèrent point, comme on peut le croire, des avis prodigués, suivant les âges, avec une tendresse et de mères et de sœurs. Pour éviter tout oubli, un cilice lui fut conseillé, contraste caché avec les riches vêtements qui le recouvrent, douleur constante pour calmer les enivrements du plaisir. Précautions vaines, la pieuse cuirasse fut traversée!
Anne-Geneviève, comme une apparition ravissante, fut entourée, admirécj adulée. Jusque-là, elle s'était doublement ignorée ; en quelques instants, elle apprit trop bien à se connaître. Au physique, sa propre beauté lui était inconnue ; au moral , elle croyait que son cœur n'était propre qu'aux célestes amours ; mais elle vit l'image de ses charmes, plus encore dans les yeux de ses admirateurs que dans les miroirs qui coupaient les somptueux lambris ; mais elle sentit et l'ardeur de plaire et le désir d'aimer. De cette nuit brillante et funeste data son changement.
De l'entrée dans le monde de Mademoiselle de Bourbon à la pensée de son mariage, il ne pouvait y avoir bien loin. Ses parents promirent d'abord sa main au prince de Join ville, fils du duc de Gviise ; mais ce prince étant venu à mourir en
Italie, on lui chercha un autre époux : le duc de Longueville, trop âgé pour elle, eut le bonheur plus apparent que réel de l'emporter sur ses rivaux. Le motif qui précipita, dit-on , ce mariage mal assorti , fut la crainte de ses parents que le tout -puissant cardinal de Richelieu n'exigeât la main de leur fille pour son neveu, le marquis de Maillé-Brézé. Le cardinal ne tarda pas à prendre une revanche avantageuse par une alliance plus éclatante encore.
Le duc de Longueville, descendant du célèbre Dunois, tenait au sang royal par up côté dont les services rendus, l'illustration guerrière, et la facilité des mœurs avaient effacé la tache. Possesseur de riches domaines, gouverneur de Normandie, il pouvait passer, après les princes du sang, pour le plus grand personnage du royaume. A tous ces avantages, le duc joignait malheureusement pour lui plus d'années qu'il n'en fallait pour espérer une heureuse union avec une princesse jeune, charmante, désireuse de plaire. Il avait quarante-sept ans ; de plus, il était veuf de Louise de Bourbon, fille du comte de Soissons. Le duc de Longueville avait eu de ce premier mariage une fille qui épousa le duc de Nemours, et dont l'âge eût fait la sœur plutôt que la belle -fille d'Anne-Geneviève de Bourbon.
La duchesse de Longueville fut atteinte, peu
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de mois après son mariage, de la petite vérole, qui, si elle eût laissé des traces, aurait enlevé, sans nul doute, à la Fronde prochaine, sinon son existence, au moins quelques-uns de ses feuillets. Il n'en fut rien; et l'évéque de Vence, Godeau, prélat aimable, et l'un des hôtes les plus spirituels de l'hôtel de Rambouillet , put lui écrire :
« Je loue Dieu de ce qu'il a conservé votre vie, dont il sera glorifié et toute la cour instruite. Pour votre visage, un autre que moi se réjouira avec plus de bienséance de ce qu'il ne sera point gâté ; Mademoiselle Paulette me le mande. J'ai si bonne opinion de votre sagesse, que je crois que vous eussiez été bien aisément consolée, si votre mal eût laissé des marques ; elles sont souvent des caractères qu'y grave la divine miséricorde, pour faire lire aux personnes qui ont aimé leur teint, que c'est une fleur sujette à se flétrir devant que d'être épanouie, et qui, par conséquent, ne mérite pas qu'on la compte au rang des choses que l'on peut aimer. »
Le jeune duc d'Enghien, que nous avons laissé à Bourges , continuant ses brillantes études , les avait achevées, n'ayant encore que treize ans. Son père le trouvant trop jeune pour l'exposer aux périls divers de la cour, l'avait consigné de nouveau dans le château de Montrond, où s'étaient écoulées les années de sa première enfance. Il l'y plaça
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SOUS la direction de M. de Mérille, versé dans les ois anciennes et dans celles du temps, familier aux saintes écritures, instruit en histoire, savant dans les sciences exactes , connaisseur dans les arts. Le jeune prince, sous un tel maître, s'affermit dans les connaissances acquises, en ajouta de nouvelles, prit pour les occupations de l'esprit un goût qui ne l'abandonna jamais. Pendant tout le cours de sa vie, il consacra à l'étude trois ou quatre heures de chaque journée. Son père, si vigilant pour son éducation, n'eut garde non plus de lui faire négliger les exercices du corps ou de l'académie, pour emprunter à cette époque un langage auquel l'usage ne prêterait plus aujourd'hui le même sens. De délicat qu'il était, le duc d'Enghien devint leste, fort et hardi; habile à maîtriser un cheval et à le manier avec élégance.
Le mariage de sa sœur fut l'occasion qui fit venir pour la première fois le duc d'Enghien à la cour. L'amour et même l'orgueil paternel purent se flatter d'y produire le prince le plus accompli. On célébrait les fêtes de la naissance si longtemps désirée du fds de Louis XIII ; le duc d'Enghien qui n'avait encore que dix-neuf ans , en fut , avec sa sœur, un des plus brillants ornements. L'un et l'autre parurent aussi avec éclat à l'hôtel de Rambouillet, milieu plus propre encore que la cour elle-même à former la politesse, à faire ressortir
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les dons acquis du savoir et les grâces naturelles de l'esprit.
Du reste, le duc d'Enghien ne consacrait à la cour ou à l'hôtel de Rambouillet que des moments de loisirs accordés par son père comme repos nécessaire de ])lus importantes occupations. En encourageant son fds dans ses heureuses dispositions, le prince de Condé avait pour but d'en faire un homme, grande chance pour en faire un grand homme. Il s'était refusé pourtant, pour ménager sa santé délicate, à son désir de faire sous lui sa première campagne en Roussillon ; mais il lui avait permis, dès l'âge de dix-huit ans, de remplir, à sa place, les fonctions de gouverneur de Bourgogne. Le duc d'Enghien s'acquitta admirablement de ces déHcates et difficiles fonctions, acquérant ainsi, dès l'adolescence, l'habitude des affaires et du maniement des hommes. En i64o, son père consentit enfin à son départ pour la guerre , vers laquelle l'entramait l'irrésistible attrait de la vocation.
il alla servir comme volontaire à l'armée du maréchal de la Meilleraie , dans la guerre commencée depuis cinq ans contre la maison d'Autriche. Quelques revers, expérience utile pour un futur général, signalèrent les débuts de la campagne ; mais ils furent bientôt réparés par la prise d'Arras, après deux mois d'un siège difficile peu-
Io6 SOUVENIRS DT] REGNE DE LOUIS XIV.
dant lequel le jeune prince donna les preuves du plus grand courage et jeta les premiers germes de sa réputation militaire.
Lorsqu'il revint à la cour, le cardinal de Richelieu, à la suite d'un sérieux entretien, étonné et ravi , disait à Chavigny : « Je viens d'avoir une conversation de deux heures avec M. le duc sur la religion, la guerre, la politique, les intérêts des princes, l'administration d'un État; ce sera certainement le plus grand capitaine de l'Europe et le premier homme de son siècle, et peut-être des siècles à venir, en toutes choses. » Sous l'impression d'un charme récent et d'une si précoce jeunesse, le pronostic était exagéré sans doute sur bien des points ; mais en ce qui concernait le génie militaire , le futur vainqueur de Rocroy, de Lens et de Fribourg, le rival heureux deTurenne, devait le confirmer par une réalité éclatante.
Un ambitieux projet germait dans la tête du ministre, et pouvait entrer pour quelque chose dans la chaleur de son appréciation. Afin de donner une consécration incontestée à la prééminence de son rang, il désirait qu'une alliance de famille l'unît au sang royal ; il n'aspirait à rien moins qu'à devenir l'oncle de celui qui devait être le grand Condé !