CHAPITRE IV
!^ société de l'hôtel de Rambouillet née des débordements de la cour de Henri IV. — Le marquis et la marquise de Rambouillet. — Les demeures du moyen âge. — Architecture et aménagement intérieur de l'hôtel de Rambouillet. — La société de rhôtel de Rambouillet forme un trait d'union entre la cour et la ville. — Le respect empêchait la confusion des rangs. — L'esprit de la noblesse de France comparé à l'esprit de la noblesse d'Angleterre. — Les précieuses. — Les deux époques de la société de l'hôtel de Rambouillet et ses plus célèbres habitués. — La belle Julie. — Le duc de Montausier. — La Guirlande de Julie. — Les princes du sang. — Sarrasin. — Mademoiselle du Yigean. — Célèbre querelle lit' téraire des deux sonnets de Job et d'Uranie,
On lie saurait avoir une idée complète d'une époque, si, en dehors des événements qui se sont accomplis pendant sa durée, on ne connaissait encore sa société et ses mœurs. Il n'existe pas de période historique où la société proprement dite, c'est-à-dire le grand monde social et intellectuel, ait eu plus de part aux événements politiques que pendant la première moitié du dix-septième siècle. On comprendrait peu comment, surtout pen-
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dant les troubles de la Fronde, la littérature, les pamphlets , les relations du monde , les passions du cœur, ont pu jouer un rôle plus important encore que les armes, si on ne savait quel ascendant l'hôtel de Rambouillet avait pris sur les mœurs en les polissant, en les adoucissant.
Au compte de l'influence que les mariages et les passions du cœur, nées plus encore de chevaleresques sentiments que de sensuels penchants , ont eu sur ces événements, citons seulement, en laissant à part l'étrange fascination du prince de Gonti pour sa sœur, la passion du duc de La Rochefoucauld pour la duchesse de Longueville , la rivalité du duc de Nemours, et, parmi les mariages, rappelons celui projeté entre le prince de Conti et Mademoiselle de Chevreuse, ceux effectués du duc de Richelieu avec Mademoiselle de Pons, du duc de Mercœur avec Laure de Mancini, du maréchal de Turenne avec Mademoiselle de La Force, enfin celui du prince de Conti avec Anne-Marie de Martinozzi, couronnement de la politique qui termina la Fronde.
Nous avons déjà dit quels débordements à la cour de nos rois avaient succédé pour la noblesse à la vie patriarcale de ses vieux châteaux ; l'immoralité même était devenue un des ressorts avoués de la politique ; par elle, le monarque recherchait la domination absolue, et le courtisan
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la faveur. Les maîtresses des rois étaient traitées à l'égal des reines; les enfants naturels ou adultérins étaient revêtus des plus hauts titres. Henri IV porta plus loin encore que ses prédécesseurs cet oubli des convenances politiques et sociales. Entièrement livré à de sensuels amours, il avait même fait perdre à sa cour cette décence extérieure qui permet à la vertu de coudoyer le vice. Les femmes belles, honnêtes, spirituelles, qui ne pouvaient guère s'y aventurer sans se compromettre, s'en éloignèrent, en dehors des fêtes ou des occasions d'apparat, où leur position pouvait les obliger d'assister. Elles désiraient cependant se voir, se réunir, se livrer aux délassements de l'esprit : de ce besoin naquit le premier salon , qui fut l'hôtel de Rambouillet.
Catherine de Vivonne avait épousé en 1600, à l'âge de douze ans, Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, maréchal de camp, ambassadeur en Piémont et en Espagne, où il avait rempli avec distinction des missions diplomatiques, homme de mérite par conséquent, et cependant époux assez effacé, comme il arrive d'ordinaire aux maris dont les femmes savent s'entourer du prestige de la littérature, des arts ou de la mode. Leur union fut toujours digne et heureuse ; le marquis acceptait son rôle avec plaisir, disant que sa femme ne lui avait jamais rien demandé qui ne fut raison-
nable, et profitait le premier du charme de la société dont elle était le centre. A seize ans, la marquise fut mère de la célèbre Julie qui devint par son mariage la duchesse de Montausier; sa seconde fille, Angélique, épousa le comte de Grignan ; ses trois autres filles prirent le voile ; Tune fut abbesse de Saint-Etienne de Reims, les deux autres se succédèrent comme abbesses de Yères, près de Paris. Un de leurs fils mourut de la peste à l'âge de huit ans; l'aîné fut tué à Nortlingen en i645; un accident arrivé en nourrice l'avait rendu contrefait ; il fut longtemps à refuser d'étudier le latin, de peur qu'on ne le fit entrer dans l'état ecclésiastique ; il prit l'épée et se signala par sa bravoure. Le bonheur ne fut donc pas , comme on pourrait le croire, l'apanage exclusif de cette brillante famille ; elle eut aussi sa part des tristesses de la vie.
La marquise de Rambouillet, belle, spirituelle, irréprochable dans ses mœurs, inspirait à la fois l'amour et le respect, jusqu'à la vénération même, quand elle devint plus âgée. Dans sa jeunesse et pendant son Age mûr, la cour et la ville, les littérateurs et les gens d'esprit se groupèrent autour d'elle; elle porta bientôt le sceptre de cette société naissante en l'accueillant chez elle ; son hôtel luimême porta le cachet de l'innovation.
Dans les demeures des cités du moyen âge, à la
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fois maisons et forteresses, aux fenêtres étroites, moins faites pour donner le jour au dedans que pour lancer au dehors les flèches de l'arc, et plus tard le plomb de l'arquebuse, châteaux des champs rassemblés à la ville, moins les fossés, mais avec les tourelles en souvenance des tours, l'idée de la disti'ibution commode était le moindre souci qui eut présidé aux aménagements de l'intérieur. Au rez-de-chaussée, la cuisine dont la cheminée aux vastes flancs permettait de faire rôtir des quartiers monstrueux de venaison; à côté, une pièce ou deux, destinées aux approvisionnements ; puis la spirale de l'escalier, se déroulant dans la tourelle carrée ou ronde, suivant l'époque, conduisait, au premier étage, à la grande salle; ses lambris sont peints à fresque de losanges, de trèfles ou de figures, tendus d'étoffes ou de tapisseries ; le plafond soutenu par des poutres puissantes et sculptées sur lesquelles les poutrelles symétriques aux nervures droites et fouillées viennent chercher leurs appuis. 4u fond de la salle, une immense cheminée, symbole monumental du foyer domestique , élève jusqu'au plafond son manteau bla^ sonné ou couvert de quelque emblème, suivant que la demeure est celle d'un gentilhomme ou d'un bourgeois opulent; ses flancs hospitaliers Sont garnis à l'intérieur de deux escabeaux, en regard l'un de l'autre ; la flamme pétillante dé-
roule sa chevelure d'or et se perd en fumée constellée d'étincelles dans la longue ascension du vaste tuyau, au sommet duquel s'entrevoit un coin bleu de la voûte du ciel ; des bûches énormes, arbres entiers de la forêt, donnant l'âme à cette colonne embrasée, reposent sur de puissants chenets de fer, dont les hautes tiges s'arrondissent en corbeille ; le chat de la maison, placé dans l'une d'elles par quelque espiègle enfant, prenant ce jeu en bonne part, s'y arrondit paresseusement, laissant échapper deux éclairs à demi voilés sous ses paupières entr'ouvertes. Au dessous deux lévriers , aux formes nerveuses et élancées , fidèlement étendus aux pieds de leur maître, se reposent de quelque excursion vagabonde. Au miliei| de la salle, une table en cœur de chêne, sur laquelle, tour à tour, se dressent les repas, se scellent, d'âge en âge, les contrats de la famille et les pieuses donations à quelque prochain couvent. En face de la cheminée , un vaste dressoir étale les hanaps, quelques aiguières d'argent, des faïences émaillées et les reliures poudreuses d'un terrier et de quelques vieux manuscrits. Cette Salle d'honneur est à la fois le salon, la salle à manger, la chambre du conseil.
Dans le reste de la demeure, deux pièces à chaque étage, mais placées à hauteurs inégales et reliées entre elles par le méandre de l'escalier qui
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s'enroule sur le pilier qu'il étreint, ne servent que pour le sommeil ou la toilette. Pour ameublement, de vastes lits, où l'on peut au besoin inviter au repos quelques amis, abrités par des baldaquins, sorte de tontes nécessaires poiu^ garantir du froid et des courants d'air dans ces grandes salles ; pour sièges, les bahuts qui servent de commodes pour les vêtements et de caisses pour les voyages. Les tentures même de l'appartement, lorsqu'il y en a, s'emportent , quand la famille se déplace.
La renaissance, qui s'appliqua à parer les demeures , fit peu pour les rendre plus commodes ; elle vint les rétrécir à l'intérieur, sans les mieux distribuer, les construisant beaucoup moins pour l'habitant du dedans, que pour le spectateur du dehors. A l'extérieur, les tours portent haut encore leurs flèches élancées, mais, satellites d'apparat, elles ne sont plus les avant-gardes de la défense ; les courtines courent encore d'une tourelle à l'autre ; mais les mâchicoulis qui les surmontaient avec leurs créneaux, pour verser le plomb fondu ou faire pleuvoir les projectiles, ont fait place aux légères balustrades que le ciseau de l'artiste a découpées dans la pierre. Des fenêtres plus larges, amélioration véritable, permettraient au jour une plus libre entrée, si les vitraux emj)runtés aux basiliques ne venaient en intercep-
ter l'éclat et jeter des rayons de mille couleurs sur les sculptures de rameublement et sur la poétique jeune femme qui feuillette nonchalamment un livre récemment échappé aux presses de Guttenberg. Le logement a fait du progrès sans doute ; mais l'art y a déployé ses ressources bien plus pour l'agrément des yeux que pour la commodité de ceux qui l'habitent. Une maison est une crédence où chaque habitant, vêtu de velours ou de soie, rehaussé de plumes et de fourrures, de passementeries d'or et d'argent, devrait occuper sa place sans se déranger jamais, de peur de troubler les harmonies du tableau.
La marquise de Rambouillet comprit tout ce que les constructions de son temps apportaient d'obstacles à la vie du monde, telle qu'elle la comprenait et la voulait inaugurer. Un édifice disposé d'après ses idées, bâti sur ses propres plans, s'éleva près de la demeure de nos rois, dans la rue Saint-Thomas du Louvre ; il fut le premier de nos modernes hôtels. Quand nous disons modernes, c'est employer, hélas ! une expression fugitive comme le temps lui-même ; car ces^iliôtels qui s'élevèrent à l'envl pour l'imiter, s'écroulent un à un sous le marteau démolisseur. Ils font place à des maisons qui cherchent encore leur forme définitive, afin de répondre aux besoins nouveaux d'une société nouvelle, chrysalide dont les meta-
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iiiorphoses, peu éloignées peut-être, sont encore inconnues.
L'hôtel s'élevait entre cour et jardin ; et si celui-ci, peu conforme aux paysages anglais adoptés aujourd'hui, était découpé en plates-bandes symétriques, groupant peut-être quelque chiffre mystérieux, l'eau, qui s'allie si bien k la verdure, y venait jaillir en gerbe pour reposer ensuite son cristid limpide dans le lit d'un vaste bassin. Une des dispositions nouvelles de l'hôtel imaginé par ia marquise, consistait dans la place occupée par le grand escalier ; précédemment on l'eût placé au miheu de l'édifice dont il eût coupé les distributions ; elle le fit mettre à l'une des extrémités. Au rez-de-chaussée étaient les pièces de réception ; celles-ci, éclairées par de larges et hautes fenêtres descendant jusqu'au niveau des parquets, laissaient arriver la lumière, le soleil , la gaieté , et permettaient de jouir, de l'intérieur, du charme tranquille des jardins. La distribution savante et commode des appartements offrait une gradation depuis le vestibule et l'antichambre des laquais jusqu'aux divers salons de réception, et depuis la chambre du lit jusqu'aux boudoirs coquets et parfumés. Du reste, le mot de salon ne faisait pas encore partie de la langue française ; toutes ces pièces s'appelaient des chambres, et les moins grandes, ou les boudoirs , s'appelaient des cabi*
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nets. La plus vaste et la plus belle de ces pièces de réception était tendue et meublée de velours bleu bordé de crépines d'argent ; on l'appela^la chambre bleue d'Arthénice, anagramme de Catherine. De chaque côté, des pièces moins grandes, les cabinets, meublés avec moins de richesse, mais toujours avec art, s'ouvraient et ajoutaient leurs espaces dans les occasions de réceptions nombreuses.
Un des plaisirs de la marquise était de faire des surprises à sa société ; elle en improvisa plusieurs dans son magnifique parc de Rambouillet où elle résidait quelquefois ; elle en prépara avec succès dans son hôtel où, un certain soir, au milieu d'une réunion nombreuse, la tapisserie d'une muraille que l'on savait donner sur le jardin des Quinze- Vingts, se décrochant tout à coup, laissa voir un grand cabinet, brillamment décoré, orné de charmantes peintures, au milieu duquel se tenait Mademoiselle de Rambouillet élégamment parée.
Dans ce vaste appartement, la symétrie grandiose laisse sans doute beaucoup à innover au confortable, moderne invention, et pour le mot et pour la chose ; les larges et hautes fenêtres , les portes correspondantes à doubles battants , les cheminées trop grandes et mal combinées, les plafonds trop hauts peut-être, donnent, dans la saison d'hiver, un trop libre accès au froid atmos-
phère du dehors; mais sous ces vastes lambris tout respire la noblesse et la grandeur. Les noms historiques retentissent merveilleusement, prononcés par la voix sonore de l'huissier ; les habits brodés des gentilshommes rehaussés par le lustre de leur vaillante épée , les robes monumentales des marquises s'étalent à ravir dans ce large cadre, paillettes rendues plus brillantes par quelques points noirs disséminés ; ces points noirs, étoiles pourtant du firmament littéraire , sont les petits collets à rabats de dentelle de ces beaux esprits ou de ces génies qui viennent apporter leur contingent à ces grandeurs.
La société qui se réunissait à l'hôtel de Rambouillet offrait ce caractère particulier et nouveau du mélange des grandes dames et des grands seigneurs avec les femmes de la bourgeoisie , mais distinguées par leurs penchants artistiques ou littéraires, et avec les hommes de lettres. Elle formait un choix d'éUte ef peu nombreux, relativement à la vaste étendue des appartements. La foule même dorée , complément obligé de nos jours des réceptions qui veulent passer pour brillantes , a quelque chose de commun et de vulgaire, de populaire et d'impoli, que le bon goût de la marquise n'aurait pu tolérer. Cette société forma un trait d'union entre la cour et la ville, un
milieu dans lequel les rangs se mêlaient sans se confondre.
Cette confusion était impossible à une époque où la naissance était entourée d'un si grand prestige de gloire et de respect. On la considérait comme transmettant une tradition de vertus, de valeur, d'honnêteté, d'exemples, accumulée par les générations, qui, faisant rejaillir sur le détenteur vivant l'éclat de ses aïeux, l'obligeait lui-même à ajouter à cette gloire un nouveau rayon. Du reste, après le niveau politique passé par la révolution, ce prestige des noms subsiste encore et surpasse l'éclat des titres les plus brillants. La raison en est simple : un titre, parfois, peut être accordé par la seule faveur; tandis que la valeur d'un nom est frappée au seul coin de l'appréciation publique, et cette monnaie, si elle s'est capitalisée, pour ainsi dire, d'âge en âge, pendant de nombreuses générations, devient une fortune de l'ordre moral. La suppression des titres ne l'attaque pas ; pour l'atteindre, il faudrait que quelque loi démagogique impossible enlevât les noms pour leur substituer des numéros d'ordre sur l'inscription des registres de la vie. Cette valeur reconnue à la race est d'autant plus remarquable, qu'elle est toute d'opinion ; aucun privilège, aucun droit ne la sanctionne ; nul décret , nulle
loi ne saurait la détruire. Cette valeur de la race est si réelle, qu'on la consacre légalement dans tout ce qui ne blesse pas la démocratie; mais pour cela il a fallu descendre aux animaux. Parmi eux, on a choisi naturellement d'abord parmi la plus belle espèce : nos chevaux de pur sang ont leur généalogie soigneusement conservée par des fonctionnaires de l'Etat; ils ont, sur nos hippodromes, des droits et des privilèges inaccessibles au cheval né de parents vulgaires. Cette tendance se propage; les races bovines, ovines, et bien d'autres, ont leur aristocratie qui se dessine. La révolution ne trouvera-t-elle pas dans cette infraction à l'égalité quelque motif à réforme; n'aurons-nous pas, quelque jour, une déclaration des droits de la béte?
Bien entendu, nous ne prétendons attaquer en rien les droits de l'homme pris dans le sens chrétien; la reconnaissance de ces droits, qui a fait tomber l'affreuse institution de l'esclavage, remonte à une divine origine. Nous ne blâmons qu'une fausse interprétation de ces droits, qui, par une égalité poussée, en toutes choses, à une hmite extrême, serait destructive de toute société. Les droits de l'homme, dans l'acception révolutionnaire , seraient au gouvernement ce que les principes de la société protectrice des animaux seraient à la production , si , mal compris , pour
les laisser plus libres ou plus égaux, ils interdisaient de les employer à leurs fins utiles.
La constitution de l'ancienne noblesse demandait évidemment des réformes , concessions nécessaires à l'esprit des temps nouveaux ; elle était trop exclusive, n'admettant que de mauvaise grâce dans ses rangs ceux-là mêmes que des services considérables, une situation sociale élevée, nouvellement acquise, lui auraient dû faire accueillir avec empressement; politique habile, qui assure à l'aristocratie toutes les prééminences; absorbant dans son sein les hommes qui ont grandi par des voies honorables, elle se fait des soutiens de ceux que la rivalité jalouse rend des ennemis puissants. Enfin, en cessant d'être féodale et en même temps gouvernementale , la noblesse était devenue trop exclusivement militaire ; situation qui, sans la débarrasser des rivalités envieuses, l'avait privée de tout rôle et de toute influence politique bien avant la grande révolution : le duc de Saint-Simon disait que , de son temps, un gentilhomme n'avait plus d'autres droits que celui de se faire tuer pour son pays, noble droit encore, il faut le reconnaître ! La royauté déjà, par le renversement de la puissance de la noblesse , avait accompli son œuvre d'absolutisme , conduite lentement, mais sûrement, de régne en règne. Mieux avisée que celle de France a été la noblesse d'An-
gleterre; après la chute de la féodalité, qui ne pouvait avoir qu'une raison d'être temporaire, elle s'est faite politique et parlementaire. Au lieu de se laisser abattre pièce à pièce par la royauté, c'est elle qui lui a posé des limites et qui est devenue le palladium de la liberté. Le jour où l'aristocratie anglaise périra, comme périssent à leur tour, à un moment donné, toutes les institutions humaines, l'Angleterre devra porter lo deuil de sa liberté. Liberté et égalité ensemble sont incompatibles, et ne sont qu'une utopie* généreuse pour les uns , envieuse pour les autres , dont l'application, toujours essayée, est la cause la plus certaine de la fragilité des gouvernements. Il faut choisir : l'aristocratie, dans une monarchie tempérée comme dans les républiques , est la garantie du maintien de la liberté, comme le despotisme est la garantie du maintien de l'égalité. La France, aujourd'hui, cherche dans l'amélioration de ses institutions un bien-être et des progrès vainement cherchés depuis longtemps dans les révolutions qui n'aboutissaient qu'à des changements stériles de gouvernements. Elle est moins loin qu'il ne paraît peut-être de ces idées d'une aristocratie largement constituée sur le double concours, d'un
* Voyez , sur cette question , mon livre intitulé ; Qttestions du joui' : République, Socialisme et Pouvoir. 1849. 2« édit. Lecou, éditeur. Aujourd'hui chez Douniol.
côté, de l'illustration de la naissance, premier élément dont la fusion est indispensable, sous peine de rendre une noblesse nouvelle illogique, ridicule et impossible; d'un autre côté, du mérite, des services, de la fortune bien acquise, portés à un degré assez éminent pour jeter un lustre sur les enfants. La France, qui, avec des instincts révolutionnaires apparents, est éminemment douée du sens de conservation, trouverait dans cette combinaison la base nécessaire à la stabilité des institutions, sans laquelle nul progrès, nulle liberté, nulle prospérité, ne sont assurés d'un lendemain. Cette solution ne serait-elle qu'une question de temps? Elle n'aurait même rien de contraire aux principes de 89, tels qu'ils résultent des cahiers des états généraux.
De cette fusion, sans l'oubli des rangs, naquit, à l'hôtel de Rambouillet, cette politesse exquise , exempte d'affectation, caractère distinctif de la bonne compagnie. Voiture seul, parmi les hommes de lettres , semblait marcher de pair avec les plus grands ; mais une exception donne du piquant, on en riait sans qu'il s'en aperçût, et le jeune duc d'Enghien qui, sur les rangs, entendait peu raillerie, disait en plaisantant : « En vérité, si Voiture était de notre condition, on ne le pourrait souffrir. »
Le nom de précieuses fut donné aux femmes
qui firent rornement de cette société; si cette qualification a été prise plus tard en mauvaise part, c'est qu'il y eut des imitations ridicules, que nous pourrions appeler des contrefaçons. L'hôtel de Rambouillet fut à la mode ; cette mode avait pris naissance parmi des personnes distinguées à tous les points de vue ; or il arriva dé cette mode ce qui advient de toutes, elle fut imitée dans d'autres sociétés; elle descendit, le commun s'en empara, le bon goût fit place à l'afféterie, et la qualification fut reniée par celles qui précédemment s'en étaient honorées. Ce discrédit est, du reste, postérieur à l'existence de l'hôtel de Rambouillet, et tomba sur ces précieuses de second ordre, appartenant à la bourgeoisie, dont les réunions furent connues sous le nom de ruelles. Dans les nobles réceptions de l'hôtel de Rambouillet, on n'avait garde de se produire pour se faire voir un instant, afin de courir dans vingt autres endroits faire le même personnage , sans se donner dans aucun le temps de causer, d'écouter, d'observer, même de- penser; pour la satisfaction de pouvoir dire à quelques amis assez spirituels pour être moins répandus, que l'on ne peut suffire à toutes les fêtes, à toutes les relations brillantes qui vous réclament. On donnait, au contraire , à son esprit l'activité que les gens du monde donnent aujourd'hui à leur
corps et aux jambes de leurs chevaux. On restait longtemps réuni ; des sujets variés occupaient tour à tour l'attention en la distrayant; chacun apportait son tribut au plaisir des autres. Les arts, la littérature, la philosophie, la religion même, étaient l'objet de lectures ou d'intéressantes et instructives causeries. Le perfectionnement de la langue française, naïve et pittoresque, mais un peu barbare encore, était un des soins auxquels on s'appliquait; on commença à débarrasser son orthographe des lettres dites parasites, telles que les s inutiles dans un grand nombre de mots : escujer, teste, esclaty etc.; les phrases se détachèrent, avec les idées, en périodes moins longues et moins confuses. On commentait VJstree, de d'Urfé ; on y méditait les Maximes de La Rochefoucauld ; on savourait les primeurs d'une tragédie lue par Corneille en personne; on s'ennuyait un peu à la lecture de la Pucelle de Chapelain, mais on avait si bon espoir dans ce poème national, qui devait être V Odyssée et V Iliade de la France , que l'on écoutait avec complaisance , attendant toujours quelque tirade mieux inspirée. On prenait sa revanche de l'ennui du poëme , en plaisantant sur l'épée de son auteur; il l'avait adoptée étant précepteur des fils de M. de La Trousse, grand prévôt, pour se donner des airs de gouverneur, et, leur éducation terminée , ne voulait plus la quitter, au grand dé-
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sespoir de sa famille. On l'y fit renoncer d'une façon comique : pour un duel simulé, on fit mine de l'appeler pour second ; il se défit aussitôt et pour toujours de son dangereux ornement. On ne craignait pas d'étudier la Méthode de Descartes ; on entendait un sermon improvisé par le jeune Bossuet , essayant dans un salon cette éloquente voix qui devait faire retentir les saintes basiliques, et, lorsque l'esprit trop tendu avait besoin de délassement , la musique faisait résonner ses accords, Madame Aubry, ou la belle Mademoiselle Paulet , s'accompagnant de son luth , ravissaient l'assemblée par leurs accents mélodieux.
Mademoiselle Paulet, fille de Charles Paulet, secrétaire de la chambre du roi, qui a donné son nom à une taxe dont nous parlerons en son lieu, était une des preuves du bon renom de l'hôtel de Rambouillet pour la vertu des femmes qui le fréquentaient. Elle était ravissante, et sa blonde chevelure aux boucles ondoyantes et pressées, l'avait fait surnommer la lionne. Tallemant des Réaux trace ainsi son portrait : « Mademoiselle Paulet avait beaucoup de vivacité, estoit jolie, avoit le teint admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth et chantoit mieux que personne de son temps. » Il dit ensuite que l'amitié que lui témoigna Madame de Rambouillet purifia, pour ainsi
dire, Mademoiselle Paulet, qui fut depuis chérie et estimée de tout le monde. Il n'est pas besoin d'ajouter que Tallemant accueille avec empressement les bruits galants qui avaient couru sur son compte, ainsi que les suites du fameux ballet d'A^rion, où, montée sur un dauphin, elle plut tant à Henri IV.
Mademoiselle de Scudéry, dans son roman de Cyrus, après avoir tracé le portrait d'Elize (Mademoiselle Paulet), s'exprime ainsi :
« Enfin, Madame, Elize est une merveille et il n'y a pas Ueu de s'estonner si elle a acquis tant d'amans et tant d'amis. Mais comme elle a esté plus heureuse aux derniers qu'aux premiers, je ne vous parleray pas moins de ceux avec qui elle a eu de l'amitié que de ceux qui ont eu de l'amour pour elle. Arrivée à l'âge de quatorze ans, elle fut presque aimée de tout ce qui estoit capable d'aimer; on vit trois princes frères, rivaux en même temps... Le roi de Phénicie (Henri IV), cet illustre conquérant, devint luy-mesme son esclave, mais d'une manière différente de celle dont il avoit accoustumé de l'estre, car comme son amour n'estoit pas pour l'ordinaire extresmement détaché des sens, il ne donnoit guère son cœur qu'il n'ostast quelque chose de la réputation de celles à qui il le donnoit. Il n'en fut pas de-mesme de la passion qu'il eut pour Ehze, car^
excepté quelques envieuses de su Jjeauté, personne n'en a jamais rien dit, ny rien pensé qui luy pust estre désavantageux... Je scay bien que ceux qui ont voulu diminuer la gloire d'Élize ont dit qu'il n'estoit pas si difficile de résister à un prince qui n'estoit pas extresmement bien fait de sa personne, qui avoit autant l'air d'un soldat que d'un roy, et qui n'estoit pas trop propre; mais après tout ce roy estoit un des plus illustres roys du monde, et dans la familiarité qu'il souffroit qu'on prist avec luy, il avoit l'esprit infiniment agréable et divertissant ; il railloit mesme de bonne grâce, et agissoit avec tant de bonté qu'il gagnoit les cœurs de tout le monde. »
Des conversations futiles , mais spirituelles , venaient aussi apporter leur variété à ces plaisirs. La mode, quoique moins changeante qu'aujourd'hui, n'en avait pas moins ses secrets et ses prestiges que scrutent ou confient les féminines causeries. Les hommes étaient galants avec bon goût, et, de cour littéraire, l'assemblée parfois se transformait en cour d'amour pour juger les tendres sentiments. Les hommes de lettres, en cette occurrence, ne manquaient pas de donner carrière à leur muse un peu vagabonde ; mais il était reçu, parmi les grandes dames, que leurs hommages bien accueillis et toujours flatteurs à obtenir, ne tiraient pas à conséquence ; et Madame de Sévigné
pouvait, sans se compromettre, désespérer Ménage par son confiant abandon.
L'existence de la société de l'hôtel de Rambouillet peut se classer sous deux phases à peu près distinctes; mais parmi les personnages qui y ont brillé, grâce à la longueur variable de la vie, plus d'un a traversé les deux phases successives.
La première époque s'étend depuis le commencement du ministère du cardinal de Richelieu, jusques à la Fronde ; la seconde, depuis le rétablissement de la paix intérieure, jusqu'aux deux ou trois dernières années qui précédèrent la mort de la marquise, en i665. A la première époque appartiennent Malherbe, Corneille, Rotrou, Voiture, Conrart, Chapelain, Ménage, La Rochefoucauld , Saint - Evremond , Scarron , Benserade , Montreuil, Esprit et Sarrasin, Godeau, l'évêquede Vence et de Grasse , surnommé le nain de Julie ; Racan, qui a assoupli le langage poétique, et si exclusivement connu comme littérateur, qu'on ignore généralement qu'il était marquis et maréchal de camp des armées du roi ; le marquis de Bussy-Rabutin ; Saint-Evremond, ce satirique gentilhomme, qui après avoir chansonné la nouvelle Académie , puis la Eronde, deux plaisirs sans danger auprès des ministres, pour en avoir voulu faire autant de la paix des Pyrénées et de Mazarin, son négociateur, dut, afin d'échapper à la Bastille, s'enfuir
en Angleterre, où l'abbaye de Westminster abrite son tombeau; Balzac, trop vieux et retiré à la campagne ne parut jamais à l'hôtel de Rambouillet; mais il entretenait une correspondance spirituelle et assidue par l'intermédiaire de Ménage ; citons encore Mademoiselle de Scudéry et son frère ; la marquise de Sablé, qui avait mis en honneur cette théorie que le culte mondain des hommes pour les femmes était non -seulement permis, mais utile pour porter ceux-ci aux belles actions par le désir de plaire ; quant aux femmes, leur vertu devait rester sans atteinte par devoir et aussi pour mériter d'inspirer aux hommes de nobles sentiments. Madame de Sablé avait prêché par l'exemple : aimée, suivant sa théorie, par le malheureux duc de Montmorency décapité à Toulouse, elle avait fièrement rompu avec lui, dès qu'elle l'eut soupçonné d'une infidélité en levant les yeux sur la reine Anne d'Autriche. Nous nommerons encore parmi ces femmes illustres : Louise-Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers, qui devint reine de Pologne, et Madame de Choisy ', qui, disent certains chroniqueurs, ne se borna pas toujours aux théories pures professées autour d'elle.
* Jeanne Hurault de THospital, née en 1(504, mariée en 1628 à Jean de Choisy, conseiller au Parlement, chancelier du duc d'Orléans, morte en 1660. Elle était mère du léger et spirituel abbé de Choisy.
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La Fronde suspendit les réunions de l'hôtel de Rambouillet. La paix fit naître la seconde et dernière période, où l'on vit paraître, avec les survivants de la première, une génération nouvelle. Dans celle-ci se distinguent : Bossuet, Racine, Boileau, La Fontaine, et parmi les femmes, l'incomparable marquise de Sévigné, qui avait déjà brillé vers la fin de la première période ; la spirituelle Madame de La Fayette ; Françoise d'Aubigné, cette vertueuse personne, mais habile, qui eut pour maris ces deux hommes en tout si différents, Scarron et Louis XIV, passant, de l'un à Fautre, du burlesque à la grandeur.
Des anagrammes ou des noms tirés de l'histoire ou des romans désignaient les heureux élus de l'hôtel de Rambouillet. La maîtresse de céans, la marquise, était appelée Rozelinde, Rotandrej Sesliaiie, et surtout Atthénice; Julie d'Angennes était Ménalide; Ménalidès était Montausier; le comte de Grignan , gendre de la marquise de Rambouillet, qui devait le devenir plus tard de la marquise de Sévigné , ce gentilhomme aux grandes manières, destiné aux belles-mèies illustres, littérateur lui-même, était nommé Garinian; Balzac était Bélizandre; Voiture était Valhe; Mademoiselle de Scudéry était Sophie ou Saplio. Les détracteurs de la société de l'hôtel de Rambouillet se sont fait une arme contre elle de ces surnoms
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taxés par eux d'afféterie; ils n'ont pas remarqué qu'ils étaient autorisés par l'usage, et que leur mystère, bien que transparent, donnait une carrière plus libre aux poétiques fictions.
Ces réunions, comme tout ce qui est mode et succès, furent imitées, nous l'avons dit; parmi les imitations de bon aloi, deux particulièrement sont à remarquer. La réunion qui se tenait chez Conrart, réunion d'hommes, plus sérieuse et plus exclusivement littéraii^eque celle de l'hôtel de Rambouillet, est devenue le berceau de l'Académie française; Richelieu, son fondateur, en trouva le noyau tout formé, et institua Conrart secrétaire perpétuel. I/autre réunion, plus mondaine et plus semblable à son modèle, se tenait chez Madame de La Fayette, qui avait pris pour ses réceptions un jour fixe de la semaine ; cet usage des jours est venu jusqu'à nous ; il était de bon ton d'être de ses samedis.
L'amour platonique, vertueux et couronné, devait avoir son modèle dans la famille même de la marquise de Rambouillet; c'était dans l'ordre* La fille ahiée de la marquise, celle qui n'avait d'autre nom que celui de la Belle Julie , charmante, spirituelle, avait déclaré qu'elle ne voulait pas se marier. Elle adorait sa mère , elle l'aidait à faire les honneurs de ses réceptions dont elle augmentait le charme; elle craignait qu'un ma-
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riage ne fût la rupture de ces douces habitudes. Faire manquer une si ravissante personne à une résolution si ferme et humiliante pour le sexe le plus fort, qui avait à l'hôtel de Rambouillet de si brillants représentants, était un but que ne pouvait pas manquer de poursuivre plus d'un de ces nobles chevaliers. Mais tous ces poursuivants se lassèrent devant une résolution si inébranlable. Un seul dut enfin le succès à sa constance. Le siège de Troie avait duré dix ans; il ne fallut pas moins d'années de persévérants efforts à Charles de Sainte- Maure, marquis et depuis duc de Montausier, pour forcer à se rendre le cœur de Mademoiselle de Rambouillet. Ce n'est pas qu'il ait passé ces dix années dans l'inutile oisiveté d'une fade galanterie; d'abord il dut étouffer sa flamme naissante, un frère auié, qu'il perdit, aspirait à la main de Julie d'Angennes ; quand il put donner cours à ses sentiments, ce ne put être que par intermittences. Il servait dans les armées ; à cette époque où les troupes prenaient régulièrement leurs quartiers d'hiver , les officiers du grand monde retournaient à la cour et à Paris ; dans cette saison , il revenait empressé , et repartait au printemps se livrer bravement aux hasards de la guerre, dans laquelle il se distingua sous les ordres du maréchal de Guébriant. L'attrait qui avait déterminé son choix pour n'épouser nulle
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autre que la belle Julie, était d'un caractère tout particulier. Pendant la maladie contagieuse, la peste, dit-on, qui avait atteint le second fils de la marquise de Rambouillet, tout le monde avait fui ; seule, avec sa fille, la marquise avait courageusement donné des soins au malade chéri qui mourut dans leurs bras. Ce noble trait avait touché Montausier, qui s'appelait alors le marquis de la Salle, d'une estime infinie pour la mère et la fille; l'amour basé sur l'estime ne pouvait avoir une plus noble origine. Nous insistons sur ce rapprochement , car l'union de ces deux sentiments est le cachet particulier de la société de l'hôtel de Rambouillet. Charles de Sainte-Maure était, en effet, non-seulement un homme d'esprit, mais un homme d'un caractère plein de droiture; l'estime qui l'entourait fixa plus tard l'attention de Louis XIV pour en faire le gouverneur des enfants de France. Cette droiture était mêlée d'une inflexibilité un peu rude qui lui fit toute sa vie avoir des procès, bien moins par intérêt, que par irrésistible penchant au culte de l'équité. Aussi Molière a-t-il emprunté au caractère de Montausier les plus beaux traits de son Misanthrope. Qui eiit pensé que Mademoiselle de Rambouillet, si difficile pour agréer un époux, eût un jour fixé son choix sur un homme qui semblait peu fait pour les grâces aimables du monde? Évidem-
ment ce fut aussi l'estime qui la décida; de plus, ne sait-on pas que le lierre aime à s'appuyer sur le chêne? L'amour, en outre, assouplit les plus rudes caractères; de combien de soins délicats Charles de Sainte-Maure sut entourer celle qu'il aimait; et, lorsque sa passion agréée put s'exprimer librement par l'hommage de ces bouquets que le futur époux envoie à sa fiancée, ce ne fut ^3oint de ces fleurs vulgaires dues aux soins grossiers de quelque jardinier, de ces fleurs qui se fanent et font redouter le lendemain, qu'il composa le sien : il fit mieux et si bien qu'il n'a pas eu d'imitateurs; car si la mode prenait jamais parmi les jeunes filles de ne consentir à donner leur main qu'en retour d'un semblable hommage, que de futurs époux seraient empêchés! à tel point que le flambeau de l'hymen pourrait être très-rarement allumé. Mais si les jeunes filles ne font pas toujours précéder leur choix d'une étude basée sur l'estime aussi approfondie que celle de Julie de Rambouillet, elles ont au moins, il faut le reconnaître, la prévoyante sagesse de se contenter des bouquets des jardiniers !
Le bouquet offert par le marquis de Montausier subsiste encore dans sa fraîcheur, sous le nom de Guirlande de Julie, Il était composé de vingtneuf fleurs peintes par Robert ; chaque fleur était placée sur une feuille séparée, et, à la suite, sur
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le recto d'autant de feuilles de vélin, un ou plusieurs madrigaux pour chaque fleur. Sur la première page, les vingt-neuf fleurs étaient peintes réunies en une guirlande (entourant ces mots : I^A Guirlande de Julie. .Tarry, qui excellait dans l'écriture, avait tracé les caractères des madrigaux et du titre. Il avait fait deux copies : Tune in-quarto^ en lettres rondes; Tautre, in-octavo^ en lettres bâtardes; portant, Tune et l'autre, la date de 1641. Ces deux copies furent offertes, en même temps, par le marquis, à Mademoiselle de Rambouillet; il les avait fait relier par Gascon qui n'avait point d'égal dans son art. Cette reliure était en maroquin rouge; le dedans et le dehors de la couverture offrait, en semis d'or, le chiffre répété de la belle Julie.
Quant aux madrigaux, ils étaient l'œuvre, non des rivaux du marquis, comme on peut s'y attendre, mais des littérateurs habitués des réunions de l'hôtel de Rambouillet, qui, touchés de sa persévérance, s'associaient à son heureux espoir, tels que d'Andilly, Racan , Desmarest, Malleville, Tallemant des Réaux, Chapelain, Conrart, Scudéry et quelques autres. Le marquis de Mon tau si er ne pouvait pas rester en arrière ; sa muse lui inspira naturellement plus de madrigaux qu'à nul autre; seize, de sa composition, figurent dans la Guirlande.
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La Guirlande de Julie ne mérite certainement pas d'être citée comme une œuvre littéraire remarquable; c'était une œuvre de société dont l'élégance, la fraîcheur et l'à-propos firent le charme d'abord, et la célébrité ensuite. Si lu Guirlande est restée célèbre, son texte est demeuré assez ignoré ; aussi détacherons-nous de ce bouquet quatre fleurs choisies : la Violette par Desmarest, la Fleur d^ orange par Conrart, V Immortelle par Scudéry, la Tulipe flamboyante par le marquis de Montausier.