‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 30 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Fronde née du réveil des traditions du gouvernement représentatif. — Prétention du parlement de Paris , appuyée par les rois, de se substituer aux assemblées représentatives de la nation. — Les édits fiscaux provoqués par la pénurie du trésor, font naître les premiers mécontentements. — Édit du toisé. — Essai d'emprunt. — Édit du tarif. — Création de nouveaux offices. — Renouvellement de la Paulette. — L'union des quatre cours souveraines. — Mesures de rigueur de la régente bravées par les magistrats. — L'union des cours souveraines pour la réformation de l'État est autorisée. — Articles de la réformation. — Clôture des séances de la chambre Saint-Louis prononcée par un lit de justice. — Refus d'obéissance du parlement. — Te Deum à Notre-Dame. — Enlèvement du conseiller Broussel. — Le coadjuteur gouvernant l'effervescence populaire. — Journée des barricades. — Un compromis rétablit le calme. — La cour quitte Paris.

(Années 1648—1649.)

La Tronde paraît avoir pris sa dénomination de la comparaison plaisante que l'on fit de ses luttes avec les jeux des écoliers qui se lançaient des projectiles; les mécontents arborèrent à leur chapeau une cordelière en forme de fronde; enfin, en rai-

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son d'une légèreté plus apparente que réelle, elle a laissé son nom à toute opposition qui se manifeste plus par la critique acerbe que par les raisons solides de griefs sérieux. Ce mouvement était né cependant du besoin d'une représentation nationale dont la tradition remontait à l'origine même de la monarchie. Les uns voulurent trouver ce principe de la représentation dans les états généraux, les autres dans le parlement; ces dissentiments firent manquer le but proposé et réduisirent la Fronde à une agitation stérile.

La première race avait ses assemblées du champ de mars; la seconde, ses assemblées du champ de mai; la troisième, ses états généraux. Ces dernières assemblées étaient, par malheur, trop irrégulièrement convoquées, et leur principe même paraissait supprimé depuis les états de 16 j 4-

Assemblées du champ de mars ou du champ de mai, états généraux, ces assemblées représentatives de la nation avaient pour but, quel que fut leur nom, le vote des impots d'abord, et ensuite le contrôle des actes du pouvoir, ou plus encore des actes des dépositaires du pouvoir. Ce contrôle, lorsqu'il s'exerce par des voies régulières, n'a rien d'incompatible avec la fidélité des sujets et le respect de l'autorité ; il offre aux deux parties, les gouvernés et les gouvernants, une double garantie : aux premiers, l'assurance que les abus promp-

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tement signalés el réprimés ne pourront prendre de racines; aux seconds, la sécurité d'une sorte de soupape de sûreté, qui, placée à la chaudière dont la vapeur puissante fait mouvoir le mécanisme du gouvernement, doit, si elle est entretenue en bon état de fonctionnement, empêcher ces explosions formidables qui s'appellent révolutions.

Le gouvernement des deux premières races, par la barbarie des mœurs , se ressentait encore du séjour des forets de la Germanie ; le partage égal entre les fils de chaque roi était destructif de l'unité et de la puissance territoriales ; mais, ces inconvénients écartés, il nous offrirait l'image d'une constitution plus parfaite que le gouvernement de la troisième. Les assemblées avaient des allures périodiques plus régulières; la noblesse y jouait un rôle politique et militaire concourant mieux à la marche du gouvernement, en n'exerçant les commandements et les charges que par délégation personnelle et directe. Il est même probable que le municipe romain, qui reparut plus tard dans l'affranchissement des communes, avait laissé, pour la protection de la liberté des habitants des villes, des traces qui ne s'étaient pas entièrement effacées.

La féodalité , née de l'altération de cette première constitution, ne se fut jamais établie, avons-^ nous dit dans un précédent chapitre, si elle n'eût

été populaire ; elle est sortie tout armée de la nécessité de la défense locale, alors que la faiblesse et la désorganisation du pouvoir central des rois livrait la France à la merci des invasions des peuples venus du Nord et des Sarrasins venus d'Afrique. Hugues Capet, dont les ancêtres s'étaient signalés dans ces luttes, représentant lui-même cette résistance nationale de la noblesse contre l'invasion, fut appelé, par la logique de la situation, à devenir le chef d'une forme de gouvernement dont il était déjà la plus haute expression. Son avènement au trône signala le couronnement de la féodalité. Aussitôt toutes les charges, tous les grands commandements, devenus lentement héréditaires par un abus né des circonstances, ainsi que la charge et le titre de duc de France et de comte de Paris l'étaient devenus dans la maison de Hugues Capet, deviennent héréditaires par la légalité nouvelle. Cette concession dut être faite par celui qui prenait la couronne à ceux qui la lui laissaient prendre. La France offre alors l'aspect d'une hiérarchie de souverainetés subordonnées les unes aux autres * ; elle fût devenue un état absolu, avec un absolutisme divisé, au lieu d'un absolutisme concentré, si la tradition représentative, qui ne s'était pas

^ Voyez sur la transformation des francs-alleux en fiefs, ch. ii, p. 57.

effacée, n'eut continué son œuvre sous la forme nouvelle des états généraux.

Ces assemblées étaient formées de la représentation des trois ordres de la nation : le clergé, qui jusqu'alors n'avait pas formé un corps politique, parut pour la première fois avec ce caractère; d'abord au second rang, il reçut ensuite le premier de la déférante courtoisie née du sentiment religieux ; la noblesse ; le tiers état. La prééminence politique de la noblesse continua néanmoins d'être observée dans le conseil royal , formé des douze pairs, les six pairs laïques précédant les six pairs ecclésiastiques. Dans les assemblées du champ de mai les évêques ne paraissaient point au titre de représentants d'un corps séparé ; le fait nouveau de la constitution du clergé en corps politique, eut pour cause l'avantage que trouva la dynastie nouvelle, pour s'établir et se consolider, à conquérir les sympathies du clergé. Dans ce but, Hugues Capet se démit des abbayes héréditaires possédées par sa famille, celles de Saint- Denis, de Saint- (iermain des Prés, de Saint-Martin de Tours, possession qui, en raison de la chappe qu'elle donnait droit de porter, était devenue l'origine du surnom de Capet ; d'autres étymologistes l'attribuent cependant au mot latin caput, tête ou chef. La noblesse, qui était arrivée par la constitution féodale à une. souveraineté locale à peine atténuée par

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quelques devoirs d'hommage ou de service militaire , se serait senti peu de zèle probablement pour les états généraux, si la dynastie qu'elle avait élevée sur le pavois ne s'était donné pour mission de réagir contre la puissance de ceux dont elle tenait la couronne, en attaquant par* toutes les voies, pour les amoindrir d'abord, les anéantir ensuite, leurs diverses prérogatives. Cette politique des rois lia la noblesse, par ses intérêts, à l'institution des états généraux. Le clergé trouvait aussi dans ces assemblées une large part d'influence dans les affaires publiques; le tiers état, une garantie contre les taxes arbitraires, et la satisfaction légitime aussi de compter pour un pouvoir politique. Une lacune fâcheuse de cette institution des états généraux, fut que leur convocation, au lieu d'être périodique, était arbitraire ; les rois qui la trouvaient incommode n'y avaient recout's que dans les occasions difficiles, circonstance qui donnait à ces réunions, par la coïncidence, les apparences d'un malheur public. Knfui leurs attributions étaient mal définies ; souverains en matière d'impôt, leurs votes sur les affaires publiques n'étaient guère considérés que comme une expression de vœux, prérogative insuffisante.

Les assemblées des états généraux donnant de l'ombrage à l'autorité royale, comme il fallait néanmoins, pour la satisfaction de l'opinion, l'appa-

reiice d'un contrôle public, le parlemcyit de Paris se trouva sous la main pour aborder une situation qu'il ambitionnait. Il prétendait s'appuyer sur une ori]gine politique, en profitant d'une équivoque, un même nom s'appliquant à des institutions dissemblables. Avec l'avènement de la troisième race et de la féodalité, le roi dut s'environner d'un conseil composé de grands vassaux et de prélats, qui s'appelèrent les pairs du roi ; de même, par analogie, chacun des grands feudataires eut auprès de lui un conseil composé de ses propres pairs. Le conseil des pairs du roi, qui n'était pas exclusivement composé de ceux qui s'appelaient, par privilège exclusif, les douze pairs, les six pairs laïques et les six pairs ecclésiastiques, mais encore des grands officiers de la couronne et de vassaux directs du domaine royal, s'occupant de toutes les affaires importantes de l'État, avait dans son ressort les questions de politique, de finance et même de justice, la justice étant un droit seigneurial que le souverain exerçait directement dans son domaine particulier ou sur appel pour les fiefs. Ce conseil s'appela aussi parlement par la corruption du mot latin qui indique un lieu où l'on parle. Saint- Louis, le premier, introduisit dans ce conseil des jurisconsultes, comme simples rapporteurs. Quand l'extension de l'autorité royale eut multiplié le nombre des affaires, Philippe le Bel forma du par-

lement trois conseils séparés, qui désormais ne se confondirent plus, ni par les personnes, ni par les attributions : le conseil du roi ou grand conseil pour la politique ; la chambre des comptes pour les finances; enfin le troisième conseil pour la justice. Ce dernier retint le nom de parlement; les nobles s'en éloignèrent, et les légistes, simples rapporteurs jusque-là, montèrent comme juges sur les sièges abandonnés par les seigneurs et par les prélats; ceux-ci furent formellement exclus par une ordonnance de Philippe le Long du 3 décembre i3i9.

Ce troisième conseil, exclusivement judiciaire par ses attributions et par la composition de ses membres, inspiré par cet esprit des corps qui tendent toujours à l'accroissement de leur pouvoir, et s'appuyant sur une équivoque de mots parce qu'il avait seul conservé le nom de parlement, trouva parfois moyen de s'immiscer dans la politique. Les rois eux-mêmes donnèrent les mains à cette prétention. Puisqu'ils ne se dissimulaient pas que leur autorité, vis-à-vis de l'opinion publique, avait besoin d'un contrôle, le contrôle des états généraux leur paraissant gênant, parce qu'il était trop sérieux, ils cherchèrent un contrôle apparent et par conséquent plus commode. Ils le trouvèrent dans le parlement, disposé d'abord à être d'autant plus facile qu'il était

flatté de se grandir et de se poser en une sorte de représentation de la nation, équivalente aux états généraux qu'il prétendit suppléer. Ce contrôle du parlement sur les actes de l'autorité royale s'établit par la voie de l'enregistrement des édits royaux, simple formalité d'abord pour donner à ces actes l'authenticité et la publicité nécessaires à leur promulgation. Cette formalité, si petite à l'origine, devint, en grandissant, un droit d'examen, et de remontrance, en cas de désapprobation. Ce contrôle, plus d'une fois, fut importun à la royauté; mais elle le préférait néanmoins à celui des états généraux. N'était-il pas plus facile de marcher à l'encontre d'une opposition du parlement qui n'avait point de mandants, qu'à rencontre d'une opposition des états qui derrière eux avaient la nation tout entière? Pour briser l'opposition du parlement, il suffisait , d'un lit de.justice ou même de simples lettres de jussion ; le parlement enregistrait alors d'autorité, avec cette mention pour toute consolation : « Enregistré de l'exprès commandement de Sa Majesté. »

Les rois arrivèrent à se servir de la formalité et de l'appareil des lits de justice pour amoindrir encore la noblesse, alors même qu'ils paraissaient accorder à quelques-uns de ses membres une éclatante faveur.

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La pairie, depuis Textinction des grands vassaux, avait été concédée et était concédée, chaque jour, à quelques membres illustres de la noblesse, comme distinction honorifique ; car elle ne constituait aucun droit de préséance, ni même de séance aux états généraux dans l'ordre de la noblesse, en dehors de l'élection, base du mandat de tous les députés. Les rois, par réminiscence de ce qui s'était fait dans le parlement primitif, qui était le conseil royal, donnèrent aux pairs nouveaux droit de séance au parlement judiciaire, fraction de l'ancien parlement. Par cette adjonction, lorsque les pairs siégeaient, le parlement était censé redevenu l'ancien conseil royal, et les deux éléments qui le formaient trovivaient leur compte dans cette interprétation : les pairs, une assimilation avec les anciens grands feudataires de la couronne et une distinction sur le reste de la noblesse qui lein^ était refusée aux états généraux ; les conseillers, une reconnaissance d'un droit politique qui flattait leur importance et une adjonction de collègues, grands seigneurs, qui flattait leur amour-propre. Seulement, tandis que le parlement primitif n'était, malgré sa composition plus élevée, qu'un conseil royal qui assistait le monarque, mais qui n'avait nulle prétention de représenter la nation, parce qu'il n'avait nul mandat donné par des électeurs à cet effet, le parlement nouveau, qui n'avait pas

plus de mandat que son devancier, mit en avant une prétention sans fondement de représenter la nation en l'absence des états généraux. Nous savons pourquoi la royauté adhéra à .cette prétention. Les pairs, du reste, ne prenaient séance au parlement que dans une attitude des plus effacées, n'y venant paâ traiter avec autorité les affaires et donner librement leur avis , mais former le cortège d'apparat du roi, lorsqu'il s'y rendait pour fermer la bouche aux conseillers et leur imposer sa volonté par l'appareil imposant d'un lit de justice.

Les attributions usurpées par le parlement étaient nécessaires à constater, pour expliquer les voies que suivit cette aspiration à la liberté politique, cette commotion civile et militaire qui prit tout d'abord le nom de Fronde.

Après la mort de Louis XIII, une première tentative de réaction contre le pouvoir absolu s'était produite ; elle était formée des principaux seigneurs persécutés sous le dernier règne, partisans dévoués de la reine Anne d'Autriche, persécutée comme eux. Ils se faisaient cette illusion de croire que l'avènement de la reine à la régence devait leur assurer la possession définitive de la faveur et du pouvoir. Celui-ci ne leur appartint qu'un instant; trois mois après ils le perdirent

par la faute de leur chef, le jeune duc de Beaufort, second fils du duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. Sa suffisance et son incapacité jetèrent le discrédit sur son parti qui fut ridiculisé sous le nom de parti des Importants, Coterie de cour, plutôt que parti politique, les racines lui manquaient dans la nol^lesse des provinces.

En outre, Anne d'Autriche se trouvait, par sa situation nouvelle, amenée à voir les mêmes hommes et les mêmes choses avec cette différence de point de vue qui en change l'aspect, lorsque de l'opposition au pouvoir on est passé à sa possession. Ceux pour lesquels se produit ce phénomène d'optique, mettent alors en œuvre, pour conserver l'autorité et même pour l'étendre, tous les moyens qu'ils blâmaient et qu'ils attaquaient, alors qu'ils lui étaient opposés. Mazarin, élevé à l'école de Richelieu, dont il sut pratiquer les errements par des moyens plus doux, mais non moins sûrs, était impatient de succéder a son maître; il réussit sans peine à courroucer la reine contre ses amis de la veille, contre les femmes même qui lui avaient, sous le dernier règne, donné les preuves du plus grand dévouement. La duchesse de Chevreuse fut confinée à Tours; Mademoiselle d'Hautefort ne trouva pas

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i>ràce (iavîuitage ; quant aux liomnies, l'exil ou la prison dissipèrent ces possesseurs éphémères de l'influence.

Sous une autre forme, devait naître une tentative plus sérieuse de réaction contre le pouvoir absolu. L'intervention du parlement dans les affaires politiques , récemment encore il avait été appelé à y participer en cassant le testament de Louis XIII pour établir sans restrictions la régence de Anne d'Autriche, encourageait ce corps à poursuivre hardiment le but de se faire reconnaître comme le représentant légal de la nation. La sympathie qu'il s'était appliqué adroitement à conquérir parmi le peuple de Paris, en se montrant toujours le modérateur des impots et l'ennemi des taxes nouvelles, le désignaient aux mécontents comme le drapeau autour duquel ils devaient se ranger.

Le premier ébranlement fut donné à l'occasion des faits suivants :

D'Émery, surintendant des finances, toujours en quête de ressources pour remplir les coffres du trésor épuisés par la guerre contre l'Espagne, et non moins par les secrètes largesses du cardinal Mazarin pour acheter des partisans, afin d'éviter l'impopularité des enregistrements pour les taxes nouvelles, croyait avoir trouvé une mer- Veilleuse ressource et une abondante mine d'or à

exploiter, en faisant revivre un vieil édit de i548, tombé en désuétude, qui défendait de bâtir de nouvelles maisons dans les faubourgs de Paris. Il fit en conséquence procéder au toisé des constructions élevées depuis l'édit, mettant les propriétaires dans l'alternative de leur démolition ou du payement d'une taxe arbitraire. L'accueil le plus hostile fut fait à cette mesure, la population irritée fut soutenue par des remontrances du parlement, qui alla même jusqu'à suspendre le cours de la justice. La reine effrayée fit rendre un second arrêt du consei4 diminuant des neuf dixièmes la taxe demandée.

Le surintendant, pour suppléer à une ressource financière qui venait d'être ainsi tarie, imagine de se procurer dix-huit millions par la vente d'un million cinq cents livres de rentes à prendre sur le produit des aides et des cinq grosses fermes. La combinaison était heureuse; mais l'état peu avancé des idées sur le crédit et l'anxiété de la situation ne permirent pas de trouver des souscripteurs volontaires. Alors les principes d'absolutisme établis firent envisager comme une mesure naturelle le projet le plus contraire au crédit public, qui naît dé la libre confiance; on déclara que cet emprunt serait converti en un emprunt forcé à répartir sur les riches habitants de Paris. Le parlement fut chargé de la répartition et flatté

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du pouvoir qile lui couférait ce soin, il enregistra l'édit, sans apercevoir au premier moment le dangereux écueil qu'il cachait pour sa popularité; car il faut remarquer que l'antagonisme contre la richesse né de la paresseuse envie et du socialisme moderne, n'existait pas alors; les classes inférieures comprenaient la solidarité et acceptaient la fortune de quelques-uns, non comme un mal, mais comme un bien nécessaire de l'organisme politique et social. Le peuple prit fait et cause pour ceux qu'on voulait atteindre; et le parlement, comprenant sa faute, se prépara à la renier.

Les chambres les plus ardentes, celle des enquêtes et celle des requêtes, vont prendre l'initiative, lorsque le cardinal Mazarin , pour frapper un coup d'intimidation, fait enlever les deux présidents Gavant et Barillon et les deux conseillers Le Comte et Gueslin. Le parlement tout entier se redresse sous le coup qui l'atteint; il traverse Paris en corps pour porter ses plaintes à la reine. La princesse ébranlée croit tout arranger par une demi-mesure, elle rend à la liberté trois des membres réclamés, et garde Barillon seul dans une prison d'État où il meurt. Le parlement suspend de nouveau lacours de ses audiences; alors Mazarin tient un lit de justice pour lui faire enregistrer sans délibération , en présence du roi ,

dix-neuf édits pour subvenir par d'autres ressources à celle qui faisait encore défaut.

Ces nouvelles ressources sont promptement reconnues insuffisantes ; alors, pour éviter un nouvel enregistrement forcé au parlement, le surintendant d'Émery fait rendre l'édit dit du tarif. Cet édit taxant de certains droits les denrées entrant dans Paris se trouve appartenir à la compétence de la cour des aides qui l'enregistre. Cet impôt est encore accueilli par l'émotion populaire ; et le parlement s'en prévaut pour vouloir, au nom de l'ordre public, connaître de l'édit. A vrai dire, un édit qui établissait un impôt indirect sur tous les consommateurs, sans exception, était une innovation hardie et un progrès dans la science économique et financière; mais il déplaisait au peuple ; sa conception était au-dessus de la portée des magistrats ; aussi l'opposition formelle du parlement, après plusieurs conférences avec les ministres, force ceux-ci à le retirer.

Les ministres reviennent alors aux vieux errements de création d'offices, et ont la main plus malheureuse encore, tant il est vrai qu'aux époques de troubles, lorsque les passions sont excitées, les mesures bonnes ou mauvaises échouent également; la crise doit avoir fatalement son

cours, le calme ne reparaît que par l'excès et la lassitude du mal.

Parmi les offices nouveaux figurent douze nouvelles charges de maîtres des requêtes. Les anciens maîtres des requêtes, dont les charges sont amoindries dans leur valeur par cette création, se plaignent au parlement, en le sollicitant de rendre un arrêt en leur faveur. Cette démarche est accueillie ; le premier président Mole leur fait observer néanmoins la bonté du parlement à leur égard , puisque les maîtres des requêtes ne le ménageaient pas toujours, lorsqu'ils avaient à remplir auprès de lui des missions de l'autorité royale.

Les maîtres des requêtes formaient une institution mixte qui avait un peu le pied partout. A l'origine, qui remontait aux plus vieux temps de la monarchie, leur office consistait uniquement à recevoir les plaintes et requêtes adressées au roi et à lui en faire le rapport; plus tard ils reçurent la mission de faire dans les provinces des tournées judiciaires appelées chevauchées^ en raison du mode de voyager. Depuis, les intendants des provinces et les juges des commissions extraordinaires étaient choisis presque exclusivement parmi eux. Quatre d'entre eux pouvaient siéger à la grand'chambre du parlement

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où ils prenaient rang immédiatement après les présidents. Les maîtres des requêtes étaient plutôt, on le voit, les hommes du roi que les membres d'une magistrature indépendante; aussi leur défection était-elle un grave symptôme.

Un nouveau lit de justice force l'enregistrement. Dès le lendemain, les maîtres des requêtes forment opposition à la validité de l'enregistrement ; le parlement leur donne acte de leur opposition , déclare l'enregistrement sans valeur parce qu'il a été imposé par la présence du jeune roi, et rend un arrêt qui casse les édits.

La cour des aides et la cour des comptes se refusèrent aussi à l'enregistrement des nouveaux édits, malgré la persuasive éloquence du duc d'Orléans. Ce prince marchait alors d'accord avec le gouvernement de la reine, sous l'influence de l'abbé de La Rivière, son favori, leurré par Mazarin de l'espoir d'un chapeau de cardinal. Le don du gouvernement de Languedoc au duc d'Orléans avait été le prix de cet accord ; de même que le don du gouvernement de Champagne au prince de Condé était le prix de l'appui de sa maison. Ces dons de gouvernements aux princes de la maison régnante constituaient une dérogation au système de Richelieu ; mais la politique royale, dans la nécessité, se résignait au

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démeml^rement momentané de son autorité, à la condition de recruter des alliés puissants dans sa lutte contre le principe du libre contrôle.

Un quatrième corps, le grand conseil, prit fait et cause dans la querelle. Ce grand conseil, dont l'institution remontait à une ordonnance rendue par Charles Vllï, en i497? était présidé par le chancelier et avait dans ses attributions les affaires relatives aux officiers du roi et au domaine. Ce corps était tout à fait étranger au conseil du roi et à ses diverses fractions; composé de magistrats, il était imbu de l'esprit de la magistrature et partageait son exaltation du moment.

La cour des aides, la cour des comptes, le grand conseil, étaient particulièrement atteints dans l'intérêt privé de leurs membres, par une nouvelle mesure relative à la Paulette. On appelait ainsi, du nom de Charles Paul et, secrétaire de la chambre du roi , qui^ l'avait imaginé en i6i5, un impôt, sorte d'abonnement égal au soixantième de la valeur des charges. En retour de cet abonnement, les charges étaient en quelque sorte assimilées à des propriétés ordinaires, et les magistrats étaient assurés de la faculté de les vendre ou de les transmettre par héritage. La Paulette avait eu par conséquent la rare bonne fortune d'être un impôt à la fois productif pour le trévSor et bien accueilli par ceux qui le payaient.

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Seulement cet abonnement n'était pas consenti à perpétuité ; il était renouvelé par périodes de neuf années, à l'expiration desquelles le roi était libre de modifier les conditions. Une période de neuf années étant expirée à la fin de 1647, ^"^ déclaration pour le renouvellement de la Paulette avait paru au mois de mai suivant, à la condition que pour avoir droit à ce renouvellement, chaque titulaire d'un office perdrait quatre années de gages de sa charge. Le parlement, que la cour voulait particulièrement ménager, était seul excepté de cette condition.

Les trois corps frappés, et qui prenaient d'ailleurs pour toutes les autres affaires une large part au mécontentement général, offrirent au parlement de venir se mettre à leur tête pour travailler en commun à la réformation de l'État. Celui-ci accéda à cette proposition ; de cet accord, naquit l'union des quatre cours souveraines, prononcée par arrêt du parlement, *

Cette union de magistrats qui avaient une grande influence, il est vrai, mais qui ne disposaient d'aucune force matérielle, forma l'esprit de la Fronde parlementaire ; l'accession de l'hôtel de ville, avec sa hiérarchie, ses compagnies de bourgeois organisées et armées, lui donna le corps et la force qui lui manquaient.

Cette coalition était formidable, autant qu'elle

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était illégale. Afin d'en détourner le but et de l'affaiblir, en lui attribuant exclusivement une couleur d'intérêt particulier, Mazarin feignit de croire que la Paulette était la cause unique de cette émotion et proposa de retirer la suppression des gages. Cette offre fut dédaigneusement repoussée. Les amours-propres étaient engagés, l'irritation était grande, les magistrats se sentaient soutenus et ne voulurent pas s'être avancés dans une voie si nouvelle pour reculer par une timide retraite. Ils maintinrent le programme de l'union des cours souveraines pour la réformation de l'État.

Entre la régente, voulant recourir aux coups de vigueur avec cet entraînement , disait Mazarin , d'un soldat qui ne connaît pas le danger, et le cardinal, plaçant toute sa confiance dans l'astuce et la temporisation , des dissentiments éclatèrent plus d'une fois. A.ussi , malgré son inclination pour le cardinal, Anne d'Autriche l'eût sacrifié alors, si elle eût trouvé un ministre disposé à se jeter avec elle dans la périlleuse aventure d'un coup d'Etat ; mais l'ancien garde des sceaux , Cliâteauneuf , s'y était refusé.

Ces dispositions de la reine qui n'échappent pas à Mazarin, le décident, pour conserver son ascendant, à plus de fermeté. Les personnes attachées à la cour reçoivent la défense de causer

sur la politique ; trois capitaines des gardes sont cassés : le marquis de Gesvres, le comte de Charost, le marquis de Chandenier, de la maison de Rochechouart ' ; cinq trésoriers de France qui avaient écrit à leurs collègues de ne rien payer des taxes demandées au nom du roi, sont emprisonnés; les gages des magistrats sont rétablis, et la Paulette supprimée.

Ces mesures atteignaient au vif la magistrature dans l'hérédité de ses charges ; et ces mêmes magistrats , qui avaient naguère déclaré que placés au-dessus de mesquins intérêts personnels, ils ne voulaient s'occuper que du bien de l'État, entrent dans une exaspération que vient accroître encore l'ordre qu'ils reçoivent de cesser leurs assemblées dans la chambre Saint -Louis. Cet ordre est bravé. La cour des aides et la cour des comptes , le grand conseil sont mandés au Palais-Royal, où la reine les traite sans ménagement. En sortant, les magistrats s'assemblent de

* Nous avons trouvé au ministère de la guerre, t. CXXXIX des archives, p. 46, l'ordre de révocation du marquis do Chandenier, motivé sur la mauvaise satisfaction que sa conduite donne au roi. 11 y est dit que le sieur Duplessis-Guénégaud est chargé de recevoir sa démission et de lui rembourser neuf-vingt mille livres payées pour cette charge aux héritiers de M. de Gordes par xM. de Chandenier. 11 eut pour successeur le comte, depuis duc de Noailles, qui avait embrassé avec ardeur les intérêts du cardinal Mazarin.

nouveau. Alors, par Tordre de la reine, les conseillers Chéselier et Guérin, de la cour des aides, Lottin, président, Turgot, d'Argouges et Dreux, conseillers au grand conseil, sont successivement enlevés et conduits, les uns à Pont-à-Mousson, les autres à Nancy. Le parlement reçoit Tordre d'apporter en corps, au Palais-Royal, la feuille même de Tarrét qui avait prononcé l'union des cours pour qu'elle soit déchirée devant lui. Le parlement se présente, Mole, son premier président, en tête, mais n'apporte pas Tarrét. La reine, à cette nouvelle, refuse de le recevoir. Le parle ~ ment passe, dans les antichambres, de longues heures d'attente, debout, environné de gardes, en proie à une émotion à laquelle s'étaient prudemment soustraits une vingtaine des plus timides, en évitant de se rendre au Palais-Royal. Enfin, la reine consent à ce que les magistrats soient introduits; mais c'est pour leur faire entendre une forte réprimande du chancelier, et la lecture d'un arrêt du conseil royal cassant Tarrét d'union des cours souveraines. Le premier président veut répliquer; la reine lui ordonne de se taire. Le parlement congédié recouvre en sortant son audace un instant ébranlée ; le jour même, l'assemblée des quatre cours est reprise par députés, à la chambre Saint-Louis.

Une réponse si audacieuse à des mesures éner-

giques qui avaient semblé à la reine devoir triompher de tous les obstacles, fut un coup de foudre pour cette princesse. Après une nuit passée dans le désespoir et dans les larmes, se sentant à bout de ses forces, elle faiblit le lendemain. Le cardinal s'empresse de mettre à profit cette atonie morale; et, sa politique de ménagement reprenant le dessus, par le revirement le plus inattendu, l'union des cours et leurs assemblées pour la réformation de l'État sont approuvées.

Soixante députés choisis par les quatre cours souveraines, sont autorisés à se réunir dans la chambre Saint-Louis; le parlement se réserve l'enregistrement ou le rejet des articles qui sortiront des délibérations des députés.

Les articles les plus importants adoptés sont : le rétablissement des tailles sous l'ancienne forme, avec diminution d'un quart au profit du peuple; cet article porte naturellement à son comble la popularité de la magistrature; la nullité de toute imposition dont l'édit n^ aurait pas été vérifié en parlement; la nullité de toute création d'offices de magistratiu^e ou de finance dont l'édit n'aurait pas reçu la même vérification ; la suppression de toutes les commissions extraordinaires de justice non vérifiées en parlement; l'obligation de faire interroger dans les vingt-quatre heures et de rendre à ses juges naturels toute personne arrè-

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tée, de quelque condition qu'elle fut; enfin, de tous ces articles, le plus antipatiiique à la cour, parce qu'il était le renversement de la politique de centralisation qui préparait sourdement mais sûrement l'omnipotence du pouvoir, fut la révocation des intendants.

Ces articles, équitables sur bien des points, mais à la fois si radicaux et si incomplets, puisqu'ils ne tendaient à tempérer l'absolutisme royal que par le contrôle d'une magistrature sans mandat pour représenter la 'nation, laissant à dessein l'institution des états généraux dans l'oubli, méconnaissaient le besoin le plus essentiel de la situation , c'est-à-dire le contrôle des actes du pouvoir par une assemblée élective. Ces articles heurtaient de front la cour avec trop de violence pour qu'il en pût sortir aucune réforme franchement acceptée, et par conséquent durable; ils étaient d'ailleurs un succès trop éclatant du pouvoir parlementaire pour ne pas accroître ses prétentions dans une mesure sans limites.

La cour, en effet, sacrifia vainement d'Émery ; Mazarin avait espéré que le surintendant emporterait avec lui le poids de la haine publique, et que lui-même profiterait de la popularité de ce changement. La nomination du maréchal de la Meilleraye à la charge laissée vacante par d'Émery, fut mal accueillie. La régente se résolut

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à de nouvelles concessions, dans le chimérique espoir de mettre un terme aux demandes, et surtout pour mettre fin aux séances de la chambre Saint-Louis, assemblée dont l'existence seule lui paraissait plus périlleuse que toutes les concessions.

Le jeune Louis XIV, envoyé par sa mère, se rend à cheval au parlement apportant avec solennité un édit qui accorde la plupart des points jusque - là contestés : la remise de la taille , le payement des gages, le rétablissement de la Paulette, la suppression des nouvelles charges des maîtres des requêtes. Comme contre-partie, l'édit se terminait par la déclaration de la clôture de l'assemblée de la chambre Saint- Louis. L'enregistrement fut prononcé.

Si la France pouvait se trouver mal servie au point de vue de ses droits et de son organisation qui était à refaire depuis la chute de la féodalité, par l'adoption des articles sortis de la chambre Saint-Louis, la magistrature, qui devenait le premier corps politique de l'État, devait au moins se montrer satisfaite. Il n'en fut rien; dès le lendemain, le parlement prétendit revenir sur l'enregistrement de la veille et continuer l'examen des propositions. Le duc d'Orléans, au nom de la reine, tenta des efforts impuissants pour l'y faire renoncer. Après trois jours de délibération, sur

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la proposition du conseiller Broussel , des commissaires sont nommés pour procéder à la suite de l'examen»

L'exaspération de la régente est portée à ses dernières limites en voyant que le système même de souplesse conseillé par son ministre ne peut rien obtenir; elle prend la résolution de frapper un coup d'autorité. L'éclat des armes et les victoires prédisposant d'ordinaire les peuples à l'obéissance, elle songe à mettre à profit la conjoncture de la victoire de Lens sur les Espagnols, que vient de remporter le prince de Condé. En grande pompe, elle se rend avec le jeune roi à un Te Deum chanté à Notre-Dame pour célébrer cette, victoire. Les compagnies des gardes du corps et des gens d'armes accompagnent le cortège; le régiment des gardes françaises et suisses forme la haie depuis le Palais-Royal jusqu'au parvis. Les tambours et les fanfares retentissent; sur le long parcours, les armes étincellent. Le parlement en robes d'apparat occupe sous les ogives de la basilique sa place accoutumée. C'est contre lui, et pour contenir par ce déploiement de forces l'émotion populaire qui pourrait éclater, que tout cet appareil est destiné. Le soleil ne darde jamais des rayons si brillants et si chauds que lorsque l'orage est sur le point d'éclater. Les conseillers sont d'autant plus nombreux, qu'ils

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tiennent à démentir par leur présence un mot prononcé par le jeune roi à la nouvelle de la victoire de Lens, et répandu k dessein : « Ah ! le parlement sera bien fâché de cette nouvelle! » Les autres cours souveraines se pressent également dans l'antique basilique.

La cérémonie terminée, la cour se retire, et la reine jette, en passant, ces mots, à voix basse, au comte de Comminges, lieutenant de ses gardes : « Allez, et Dieu veuille vous assister! » Comminges attend à Notre-Dame le temps nécessaire pour permettre au cortège de rentrer au Palais-Royal. Le régiment des gardes reste dans les rues sans se replier. Le peuple commence à prendre ombrage de cette immobilité; et les conseillers qui ont remarqué que Comminges^ n'a pas suivi la reine, selon les fonctions de sa charge, s'émeuvent de cette émotion particulière aux magistrats qui sentent leur courage facilement faillir, quand ils Jne sont pas assis sur leurs chaises curules. Leur émotion, par le mutuel encouragement qu'ils donnent à leurs sentiments, se change en panique, et leur panique en déroute telle , que les portes de Notre-Dame , disent les récits du temps , n'étaient pas assez larges pour leur livrer passage. Ils fuient; mais ce n'est pas dans leur maison que la plupart , prudemment , vont chercher un asile.

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Cv pressentiment des magistmts empêche en partie l'exécution des lettres de cachet, à l'avance secrètement délivrées par la reine. Les conseillers Benoise, Laine et Loisel ne sont pas chez eux, lorsque les exempts leur apportent des ordres de départ pour l'exil ; quant à Broussel, Potier de Blancménil et Charton, les ordres sont plus sévères; c'est dans les prisons d'État qu'on doit les conduire. Le président Potier de Blancménil est arrêté, Charton, plus leste, s'échappe par-dessus les murs de son jardin. Comminges s'est réservé l'arrestation de Broussel comme la plus importante : sur ce conseiller s'était portée l'affection de la multitude. Homme sans capacité, mais d'une honnêteté réelle que relevaient ses cheveux blancs et soixante-dix ans passés , disait le cardinal de Retz, dans la poussière de la grand 'chambre, il était le déclamateur le plus véhément contre la cour et les impots. Il n'en fallait pas davantage, dans un temps d'effervescence, pour fonder sa popularité. Broussel avait un motif personnel de mécontentement contre la cour; il avait conçu le désir de pousser sa famille de la robe dans l'épée, et s'était vu refuser une compagnie aux gardes pour son neveu. Sa demeure était située dans une rue étroite et populeuse de la Cité, la rue Saint-Landri. Comminges fait poster sou carrosse, environné de gardes, à l'entrée de la rue, et, ac-

compagne de deux autres gardes, se rend à la maison de Broussel. l.e fougueux conseiller n'était pas de ceux qui avaient pris la fuite à la sortie de Notre-Dame ; l'appréhension même de la solennité l'avait rendu malade et il était prudemment resté chez lui pour prendre médecine. Comminges le trouve à peine vêtu, achevant son dîner, entouré de sa famille. Interdit à l'ordre qui lui est signifié, Broussel demande quelques instants pour s'habiller ; une vieille servante ouvre la fenêtre et crie au peuple de venir au secours de son maitre que l'on arrête. Comminges, voyant qu'il n'y a pas un instant à perdre, menace Broussel de le tuer, s'il ne le suif ; il le pousse, sans souliers, jusqu'au carrosse dont le peuple voulait couper les traits et que les gardes défendaient en menaçant de leurs armes. On part à toute vitesse. Lii banc jeté, rue des Marmousets, par la fenêtre de l'étude d'un notaire, est heureusement franchi; mais les chevaux effrayés et emportés vont verser et briser le carrosse sur le quai des Orfèvres. Le peuple se précipite pour délivrer Broussel ; Comminges, l'épée nue, lui dispute son prisoiuiier; il succombait sous le nombre, si quelques soldats du régiment des gardes n'étaient accourus pour le dégager. Un carrosse qui passe est arrêté, on en fait descendre une dame; (lomminges y monte avec Broussel et recommence une course si effré-

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liée que ce second carrosse est encore brisé. Un troisième carrosse envoyé au-devant de lui par son oncle Guitaut, capitaine des gardes, se rencontre à propos, et Broussel peut enfin être conduit au château de Saint-Germain.

Cet enlèvement exalte la colère populaire; et comme le bruit des attroupements commence à pénétrer les appartements du Palais-Royal , la reine ordonne au maréchal de la Meilleraye de les dissiper. Il sort à la tète de deux cents gardes seulement, et refoule le peuple jusqu'au Pont- Neuf. Sur ce point, la foule devient si compacte, qu'il ne peut plus ni avancer ni reculer.

A cette heure, dans le palais de l'Archevêché, un prélat jeune encore, forcé dans sa vocation, rempli de passions fougueuses et dévore de sentiments ambitieux, aspirait aux bouleversements politiques, afin de dissimuler, à la faveur des troubles, le débordement des unes et satisfaire l'aspiration des autres. Tel était Jean-François-Paul de Gondi, archevêque in parti bus de Corinthe, neveu et coadjuteur de Jean-François de Gondi, archevêque de Paris. Lié en secret avec les ennemis de la cour et du cardinal Mazarin, il affectait une grande sympathie pour le parlement et eh avait acquis une considérable lui-même parmi le peuple de Paris. A la nouvelle du désordre grossissant, le coadjuteur, en rochel et camail, sort de son

palais. Quel rôle va-t-il jouer? il l'ignore encore; mais si le flot tumultueux le porte à son sommet, il est homme, avec sa crosse transformée en trident, à gouverner les tempêtes; si c'est le rôle de pacificateur que lui réserve son habit et la fortune, la cour reconnaissante doit tomber à ses pieds et Mazarin lui céder sa place. Avec le flot populaire qui l'enlève et le flot intérieur de pensées qui le pousse, il s'avance intrépide ; prélat désordonné, mais gentilhomme, il ne redoute pas le fer qu'il a manié plus d'une fois, avant de le déposer à regret. Il arrive au Pont-Neuf, au moment où le maréchal de la Meilleraye, enveloppé de toutes parts, a renversé un crocheteur d'un coup de pistolet. Une mêlée effroyable va commencer, lorsqu'on aperçoit le coadjuteur accourant vers le blessé étendu dans le ruisseau, pour écouter sa confession et lui donner les derniers secours de la religion. Ce spectacle inattendu suspend le tumulte. Le prélat monte ensuite sur le parapet du pont, et annonce qu'il se rend au Palais-Royal pour obtenir la liberté de Broussel et la satisfaction des griefs populaires. Le maréchal de la Meilleraye, dégagé par cette diversion, prend avec lui le chemin du palais. Au coin de la rue des Prouvaires, une troupe de mutins fait une décharge sur les gardes et le coadjuteur est renversé par une pierre qui le frappe au-dessous

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de l'oreille. Le prélat se relève, par quelques mots heureux calme les dispositions hostiles, et quarante mille hommes lui font cortège, en criant : Fii^e le coadjuteurl

Introduit dans l'appartement de la reine, le coadjuteur lui décrit l'état d'effervescence de la population et l'assure de la nécessité de la calmer par quelques satisfactions ; le maréchal de la Meilleraye et le vieux Guitaut ajoutent leurs instances. Mais la reine a été prévenue par des flatteurs qui l'ont persuadée que l'émeute, œuvre de quelques meneurs et du coadjuteur lui-même, n'est pas sérieuse ; l'un d'eux, en plaisantant, lui a même dit, à l'entrée du prélat : « Il faut qu'on croie Votre Majesté bien malade, pour que le coadjuteur vienne ainsi lui apporter l'extrémeonction. » Aussi, la reine répond au prélat : « Je vous entends. Monsieur le Coadjuteur, vous voudriez que je rendisse la liberté à Broussel, je l'étranglerais plutôt de mes mains, et ceux qui ...» Elle avançait, en même temps, ses mains sur le visage du prélat, lorsque le cardinal Mazarin, craignant quelque imprudence, l'interrompt, et, par quelques mots à voix basse, calme cet emportement. La reine, prenant alors un ton d'ironie, termine l'entretien par ces paroles adressées au coadjuteur : « .^llez vous reposer^ Monsieur, vous avez bien travaillé, h Le coadjuteur, ainsi bafoué

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et méprisé, se rt^tire la rage dans le cœur. La cour avait refusé d'accepter son rôle de pacificateur; elle s'en était fait un mortel ennemi.

Pour regagner l'arclievéché, le prélat dut dissimuler son échec ; il fut même obligé de monter sur l'impériale de son carrosse pour assurer la foule des dispositions favorables dans lesquelles son intervention avait laissé la reine.

Le soir était arrivé, le peuple s'écoula peu à peu; mais les bourgeois occupèrent en armes quelques postes principaux. Le soleil du lendemain devait éclairer la journée des Barricades.

Le coadjuteur veille une partie de la nuit entouré des principaux mécontents s'animant les uns les autres ; il mande quelques-uns des colonels des quartiers pour faire mettre en armes les compagnies bourgeoises. Les conseillers du parlement, de leur côté, ne restent pas inactifs et s'entendent pour se trouver au palais, le lendemain, à cinq heures du matin.

Au Palais-Royal se passait la contre-partie. La reine, persuadée, par le calme rétabli à l'entrée de la nuit, que sa vigueur à l'égard de Broussel avait réussi et ne demandait qu'à être confirmée par d'autres mesures réduisant les magistrats à une soumission entière, avait soupe gaiement. Six heures du matin sonnaient à peine à l'horloge du Palais-Royal, que, par ses ordres, le

chancelier Séguier en sortait, pour porter au parlement l'expression de la volonté souveraine. A la même heure, le régiment des gardes françaises et suisses se massait aux environs de la résidence royale.

Le parlement, non moins matinal, instruisait de son côté, sur la plainte portée par deux neveux de Broussel, à Toccasion de l'arrestation de leur oncle : Mole présidait avec son calme accoutumé. Après avoir recueilli les voix, le premier président prononçait un arrêt de prise de corps contre Comminges et contre tous ceux qui s'étaient présentés avec des lettres de cachet dans les maisons des magistrats. L'arrêt portait' en outre qu'il serait informé contre ceux qui avaient donné de tels conseils à la reine, comme perturbateurs du repos public; enfin, que le parlement se rendrait en corps auprès de la reine pour lui demander le retour des absents, et reviendrait ensuite délibérer sans désemparer.

A mesure que le bruit de l'assemblée du parlement se répand dans la ville , le peuple descend dans les rues; les tambours battent le rappel sur l'ordre de Miron, maître des comptes, colonel du quartier Saint-Germain-l'Auxerrois, et de Madame Martineau, suppléant' son mari, conseiller aux requêtes et colonel du quartier Saint-.lacques, ivre

pour le moment; les compagnies bourgeoises se mettent sous les armes.

Le chancelier Séguier n'avait pas à remplir une mission facile pour porter au parlement les ordres de la reine au travers d'un tel tumulte, d'autant plus que la bravoure n'était pas sa vertu dominante. Son frère, l'évêque de Meaux, l'accompagnait ; sa fille , la duchesse de Sully, avait aussi voulu courageusement aller avec lui. On commençait à tendre les chaînes dans les rues , on les renforçait de tonneaux remplis de terre, de pierres, de fumier. En moins de deux heures, plus de douze cents barricades surgirent dans Paris , gardées, chacune, par. vingt ou trente bourgeois armés et entourées d'un peuple immense. La reine, persuadée que la bourgeoisie lui était favorable, et que le bas peuple était seul fauteur de la sédition, avait joint ses propres ordres pour que les compagnies bourgeoises fussent appelées en armes; mais celles-ci, disposées seulement à empêcher le pillage, et, du reste, fort animées contre la cour, formaient en réalité ime force nouvelle ajoutée à l'insurrection.

Le chancelier ne peut aller en carrosse que jusqu'au Pont-Neuf, où les barricades rendent le passage impossible autrement qu'à pied ; il descend du sien. A la place Dauphine, le peuple

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s'oppose à le laisser continuer sa route. Il tente de tourner par le pont Saint - Michel ; mais le peuple s'irrite, des menaces de mort retentissent. T.e chancelier, hors de lui , aperçoit ouverte la porte de l'hôtel d'O , où demeure le duc de Luynes ; comme s'il eut eu des ailes , il se précipite vers cette ouverture de salut, suivi de son frère et de sa fdle. La foule accourt sur ses pas , force l'entrée de l'hôtel, et le cherche vainement dans les appartements que, par dépit, elle se met à piller et à saccager. Le maréchal de la Meilleraye, averti du péril du chancelier, arrive avec quelques troupes, dégage l'hôtel et découvre Séguier, plus mort que vif, au fond d'une vaste armoire, se confessant aux pieds de son frère. On fait monter le chancelier dans une voiture; le peuple veut l'empêcher; le maréchal ordonne une décharge , on riposte , une balle atteint légèrement la duchesse de Sully. Le chancelier rentre au Palais- Roy al : faute par lui d'avoir pu remplir sa mission jusqu'au bout, l'histoire ignore quels en étaient les termes.

Le parlement, que n'a pu arrêter dans ses projets les ordres de la reine qui ne lui sont point parvenus, s'était, lui aussi, mis en marche à travers Paris insurgé. Au nombre de cent soixantedix, en robes rouges, le président Mole en tête , les magistrats s'avancent deux à deux; les armes

s'abaissent , les barricades laissent ouvrir l'étroit passage ménagé au centre de chacune d'elles, et le peuple crie : « Vive le roi , vive Broussel , vive le parlement! » Accueillis d'abord par un refus de les recevoir de la reine, qui se retire dans son appartement particulier en leur fermant la porte au visage , les conseillers vont se retirer, lorsque quelques personnes s'entremettent pour conjurer la gravité de la situation. Elles obtiennent de la reine la promesse de rendre les prisonniers , à la condition que le parlement cessera ses délibérations sur les affaires publiques. Le parlement , sur cette offre , veut retourner au palais pour délibérer; mais le peuple, qui le voit revenir sans Broussel qu'il croyait enfermé au Palais- Royal, le force à revenir sur ses pas. Une séance s'improvise dans la grande galerie ; un arrêt est rendu, portant que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et qu'il sera délibéré jusqu'au 7 septembre sur le payement des rentes de l'Hôtel -de -Ville et sur l'exécution du tarif. La reine accède à la délibération après bien de la résistance. Les conseillers se retirent précédés du carrosse de la reine et de celui du jeune roi destinés à aller chercher les prisonniers, avec les lettres de cachet de délivrance portées ostensiblement. Tous les obstacles tombent alors pour laisser passer le parlement; le calme se fait, mais

la bourgeoisie ne désarme que lorsqu'elle s'est assurée du retour des prisonniers, auquel elle ne veut croire qu'après les avoir vus.

Ces tumultueux événements firent résoudre la reine à s'éloigner d'une ville où son autorité éprouvait de telles entraves, et à se retirer, avec le jeune roi, au château de Saint-Germain. Comme signal de la liberté d'action retrouvée par la reine, Léon Bouthillier de Chavigny, secrétaire d'État, et Phelypeaux de Châteauneuf , qui voulait rentrer au ministère , devenus suspects au cardinal Mazarin , sont arrêtés. Afin de donner un général à la politique de la cour, des avances sont faites au prince de Condé, dont la victoire de Lens venait de grandir encore la réputation militaire ; mais le prince met en avant la difficulté d'employer la force ouverte contre une ville telle que Paris. Un conseil modéré dans la bouche d'un prince si impétueux ne pouvant permettre de se faire jour à des vues plus hardies, des conférences avec les députés du parlement sont acceptées. L'habile cardinal Mazarin y donne les mains avec d'autant moins de difficulté qu'il espère que le contact des prétentions des magistrats avec la fougue du prince ne pourra manquer d'amener une rupture par laquelle Condé serait entrahié avec plus de décision dans le parti de la cour. Les prévisions du cardinal faillirent se réaliser. On

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était à peu près d'accord sur l'approbation de tous les articles délibérés dans la chambre Saint- Louis, sauf celui de la sûreté publique, auquel la reine ne pouvait se résoudre, lorsque, sur un mot du président Viole , mal interprété , le prince se laissa aller à des transports de colère qui eussent rompu toute entente, s'il n'eût réfléchi promptement que cet article était un avantage non moins grand pour les princes du sang que pour les derniers sujets; il n'avait, dans sa famille, que trop d'exemples de la [fâcheuse absence de cette garantie. La reine enfin accorda cet article ainsi que tous les autres, avec la formelle intention de tout reprendre à la première occasion.

Le déficit des finances fut provisoirement comblé, d'un commun accord, par la suppression des gages de quelques offices et le retranchement d'un quartier et demi des rentes assises sur les tailles. Cette dernière mesure était en réalité une banqueroute partielle , qui indiquait à la fois la grandeur des embarras, la faiblesse des scrupules et l'ignorance des principes sur lesquels se fonde le crédit public.

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