‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 31 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

î.e calme promptement troublé. — Le parlement refuse de se soumettre à un ordre d'exil. — Alliance entre les princes, la noblesse et le parlement. — Le duc d'Elbeuf. — Le prince de Conti généralissime. — Le duc de Bouillon chef véritable.

— Les hostilités. — La paix. — Exigences du prince de Condé.

— Arrestation des princes. — La noblesse court aux armes. — La princesse de Condé au château de Turenne. — Siège de Bordeaux. — Liberté des princes. — Le cardinal Mazarin quitte la France. — Assemblée de la noblesse demandant la convocation des états-généraux. — Changement de ministère. — Lettre du cardinal Mazarin à Hugues de Lyonne. — Correspondance du cardinal Mazarin avec la reine. — Caractère de l'attachement de la reine pour son ministre. — Rupture du mariage projeté entre le prince de Conti et Mademoiselle de Chevreuse. — Conférences nocturnes de la reine et du cardinal Mazarin. — Conséquences. — La politique du prince de Condé. — Sa fuite à Saint-Maur.

Le caractère de la première partie de la Fronde fut essentiellement parlementaire; et, sous cette influence, d'après les conditions que nous avons vues acceptées de part et d'autre, la monarchie,

d'absolue qu'elle était devenue, était brusquement rendue tempérée. Heureux résultat pour les rois et pour les peuples, si cette pondération de l'autorité avait eu dans le plateau opposé la nation elle-même régulièrement représentée par ses mandataires, au lieu d'un corps de magistrats sans mission. L'usurpation des pouvoirs ne saurait être un remède contre l'usurpation de l'autorité; aussi tout cet échafaudage de libertés et de garanties sans base, devait-il promptement s'écrouler.

L'année 16/19 ^^'^ commencer le déchirement de ce pacte impossible. La régente était revenue dans Paris; mais froissée par le nouvel ordre de choses, elle méditait son renversement. Au moment le plus inattendu, elle partit pour Saint- Germain avec son royal fils, ses ministres et sa suite. Afin d'éviter toute opposition à son projet, il s'en fût élevé une des plus formidables dans Paris si le bruit s'en fut répandu, elle n'avait fait faire dans le château aucuns préparatifs pour sa réception, à tel point que la cour s'y trouva, les premiers jours, dans le plus étrange dénùment. Anne d'Autriche était, cçtte fois, fermement résolue à mener à bonne fin l'entreprise avortée, l'année précédente, de l'anéantissement complet des conquêtes politiques de la Fronde. La reine comptait pour la réussite de son projet sur le

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concours de forces militaires plus imposantes que celles dont elle avait pu disposer jusqu'alors. Lîr\ictoire de Lens l'avait mise déjà sans inquiétudes du coté de l'Espagne ; la paix de Westphalie' lui rendait une armée aguerrie devenue sans emploi sur les frontières. Enfin , elle espérait engager plus vivement dans ses intérêts le prince de Condé dont la tiédeur l'avait obligée , l'année précédente, à des concessions. A la grande satisfaction de la régente, ce prince, qui déjà ne pouvait souffrir les magistrats , par un contact journalier se mettait d'autant plus mal avec eux. Dans une séance , il se laissa emporter de menaces et même du geste contre le conseiller Quatre-Sous. Cet éclat obligea les Frondeurs à renoncer au projet qu'ils formaient en secret , de placer ce prince à leur tète. La reine s'en tint d'autant plus assurée de trouver dans Condé un énergique appui.

Le parlement avait pris au sérieux sa mission de contrôle politique. Il rendait impitoyablement

^ La paix célèbre de Westphalie , qui termina la guerre de Trente-Ans, se composait de deux traités particuliers, qui furent signés dans deux villes différentes de la Westphalie : le premier à Osnabruck, le 6 août 1648, entre l'empereur Ferdinand III, la Suède et ses alliés protestants; le second, à Munster, le 24 octobre lCi8, entre la France , l'Empereur et ses alliés catholiques. L'Espagne seule refusa de participer au traité, dans l'espoir de profiter des troubles de la Fronde.

des arrêts pour casser tous les actes de l'autorité royale contraires à la déclaration du 2 4 octobre. Au milieu de l'ardeur qu'il apportait à s'acquitter de ses fonctions nouvelles, et en raison même de ce zèle, il reçut de la régente un ordre d'exil pour Montargis. Les magistrats refusèrent d'obéir. Ils envoyèrent à Saint-Germain le procureur-général Talon pour obtenir la révocation de cet ordre; mais celui-ci ne put obtenir d'audience. Au retour du procureur général à Paris, le parlement rendit un arrêt déclarant le cardinal Mazarin perturbateur du repos public, ennemi du roi et de l'État, et lui enjoignant, dans les huit jours, de quitter le royaume, avec ordre à tous les sujets du roi de lui courir sus, passé ce délai.

La désobéissance du parlement et son arrêt provoquaient une rupture dont l'audace n'était rien moins qu'une déclaration de guerre. Ce corps entrait dans une phase de résistance toute différente de la résistance à peu près légale et passive qu'il avait précédemment employée; s'il changeait d'allures et de ton, c'est que de nouveaux alliés lui étaient arrivés : la Fronde, qui n'avait porté que la toge ou dressé des barricades populaires, allait ceindre Tépée.

Ainsi par des réalités et des appréciations contraires, les deux partis croyaient avoir grandi leur puissance et comptaient d'autant plus sur le

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succès ; mais le résultat de ce réciproque accroissement de forces devait avoir pour conséquence plus certaine l'accroissciment de la vivacité de la lutte.

Avant même le départ de la cour de Paris pour Saint-Germain, une secrète entente s'était établie entre le coadjuteur de Paris et la duchesse de Longueville pour donner à la Fronde le concours de la noblesse. Ambitieuse et romanesque, la princesse s'était laissé facilement entraîner à la perspective de jouer un rôle Ijasé sur l'empire de ses séductions; de plus, elle était irritée contre son frère, le prince de Coudé, qui ne ménageait pas sa légèreté par des mots piquants, et qui avait conseillé à son mari de la faire enfermer. Ces motifs poussaient Madame de Longueville à figurer dans le parti contraire.

De nombreux mécontents étaient prêts à se grouper autour du coadjuteur et de la princesse. r.e premier comptait à sa suite Saint -TJ^ard *, Montrésor^, le duc de Chevreuse; la seconde, le

* Henri des Cars, seigneur de Saint-Ybard. Dans la plui)ai't des ouvrages du temps, son nom est écrit par erreur Saint- Ybal. Les ruines pittoresques du château de Saint-Vbard, iiof dont il portait le nom, existent encore aux environs d'Uzerchc , et sont aujourd'hui la propriété de M. Dufaure, libraire à Versailles.

* Claude de Bourdeilles, comte de Montrésor; il a laissé de?» Mémoires.

prince de Marcillac', le duc de Nemours-, une foule de brillants gentilshommes, et même son mari, bien qu'il ne fût pas, disait le coadjuteur, l'homme de la cour le mieux avec sa femme; mais le duc de Longueville se plaignait du cardinal Mazarin qui ne lui avait laissé que le rôle apparent dans la négociation du traité de Munster, tandis qu'il avait confié à Servien la direction réelle; de plus, le cardinal ne lui avait pas tenu la promesse du gouvernement du Havre qui manquait à la plénitude de son gouvernement de Normandie. La princesse disposait encore de son frère, le prince de Conti, à tel point, qu'elle avait pu promettre son concours à son insu et qu'elle put tenir sa promesse. Les chaînes étranges que ce prince s'était forgées pour se lier à Tempire de sa sœur nous sont déjà connues; un ressentiment personnel contre son frère aîné devait aider encore à l'entraîner; il était froissé de la hauteur et du dédain avec lesquels il en était traité , et désirait , avec une vivacité extrême , échapper, par des aventures et des prouesses guerrières, au chapeau de cardinal suspendu sur sa tête comme une épée de Damoclès. Le prince de Condé, continuateur des vues paternelles, vou-

' L'auteur des Maximes; il ne prit le titre de duc de La Rochefoucauld qu'après la mort de son père. ' Charles- A mcdée de Savoie, duc de Nemours.

lait eu effet le fixer dans l'état ecclésiastique pour ue pas dimiuuer la puissauce de sa maison en lui faisant une part de ses biens.

D'autres mécontents s'offraient encore par leur propre empressement : le duc de Beaufort rêvait de reprendre l'entreprise des Importants et conquérait, par la popularité fâcheuse qu'il sut obtenir, le titre de roi des halles ; le duc de Bouillon avait à réclamer, en échange de la principauté de Sedan , les dédommagements promis et toujours différés ; le maréchal de La Motte-Houdancourt gardait sur le cœur l'injuste emprisonnement de Pierre-Encise, tandis que la faute qu'on lui avait fait expier retombait sur le ministre qui l'avait laissé sans ressources; enfin, les ducs de Brissac , de Retz , de Luynes , les marquis de La Boulaye * et de Noirmoutiers , Fontrailles et bien d'autres ne demandaient qu'à se signaler contre le* parti de la cour.

Le coadjuteur était convenu avec la duchesse de Longueville, restée à Paris sous prétexte de sa grossesse, que le duc, son mari, quitterait secrètement Saint-Germain avec le prince de Conti, pour revenir à Paris; et que celui-ci serait nommé général en chef des troupes de la Fronde. Sous

* Maximil"ien Eschalart, marquis de La Boulaye, gendre de M. de Bouillon -la-Marck, était, après le duc de Beaufort, l'un des héros populaires de la Fronde.

un si jeune général, le coadjuteur savait qu'il se ménageait la principale direction des événements.

L'empressement imprévu du duc d'Elbeuf à se jeter dans le mouvement faillit rompre les mesures du coadjuteur. Le duc, sans s'être concerté avec lui, se présenta à l'Hôtel-de-Ville et au parlement. Son nom, il était de la maison de Lorraine, faisant revivre les souvenirs de la Ligue et du duc de Mayenne, était de circonstance ; sa hardiesse et sa pauvreté étaient une garantie de ses efforts pour le succès. Un arrêt le déclara général. Lorsqu'une première fois, le jeune prince de Conti, conduit par le coadjuteur, se présenta au parlement pour offrir ses services, le duc d'Elbeuf déclara qu'il connaissait le respect qu'il devait à un prince du sang, mais qu'ayant été nommé général , il ne résignerait son commandement qu'avec la vie; le parlement, qui était en méfiance contre le prince de Conti, maintint ce qu'il avait fait.

Le coadjuteur exerçait sur le clergé et sur le peuple de Paris l'ascendant le plus extraordinaire en raison de sa vie si peu régulière; mais ses désordres étaient plus ou moins cachés, et les yeux se fermaient volontiers en faveur d'un prélat qui s'était toujours montré le zélé défenseur des privilèges de son ordre, qui prêchait avec éloquence, qui répandait de si abondantes auhiones que ses

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dettes s'élevèrent à plusieurs millions. Surpris, mais nullement vaincu par cet échec inattendu devant le parlement, il eut recours à la fécondité de ses ressources : sa popularité qu'il a augmentée dans une récente circonstance ; la religion qu'il sait malheureusement employer au succès de ses vues mondaines. La pondération du pouvoir absolu était certainement un but à la fois monarchique et national ; mais Ton voit trop souvent les causes les plus justes gâtées par l'égoïsme des vues et par le choix défectueux des moyens. La popularité du coadjuteur avait grandi à l'occasion d'une mesure fiscale qui avait anticipé sur les tailles de l'année suivante, en les abandonnant aux traitants qui en feraient l'avance, moyennant vtn très-fort escompte. Cet arrêt du conseil était un de ceux contre lesquels s'était élevé le parlement, comme étant contraire à la déclaration du 28 octobre. Le coadjuteur avait assemblé les curés et les docteurs qui lui étaient les plus dévoués, et leur avait fait décider que cet acte était contraire aux canons de l'Eglise comme entaché d'usure. L'odieux et le ridicule dont il sut ainsi couvrir le cardinal Mazarin, furent tels, que l'arrêt du conseil fut retiré. Dans la conjoncture présente, ce fut encore à son caractère épiscopal que le coadjuteur emprunta une partie de ses moyens d'action ; il fit liabilement

insinuer et répandre par les curés de Pans que le duc d'Elbeuf était un traître vendu à la cour; il communiqua en confidence à plus de cinq cents personnes un billet vrai ou supposé du duc à l'abbé de La Rivière", confirmant cette entente. Il se servit enfin de la plume de Marigny * pour ridiculiser le duc ; sa pauvreté même fut jetée en pâture à la plaisanterie, par ce triolet, que le lendemain matin Paris entendit chanter en s'éveillant :

Monsieur d'Elbeuf et ses eiifaus Font rage à la Place-Royale :

Ils sont tous quatre piaffans , Monsieur d'Elbeuf et ses enfans.

Mais si tôt qu'il faut battre aux champs , Ils quittent leur humeur martiale :

Monsieur d'Elbeuf et ses enfans Font rage à la Place-Royale.

Le pauvre monseigneur d'Elbeuf Qui n'avait aucune ressource , Et qui ne mangeait que du bœuf , Le pauvre monseigneur d'Elbeuf A maintenant un habit neuf Et quelques justes dans sa bourse, Le pauvre monseigneur d'Elbeuf Qui n'avait aucune ressource*.

* Jacques Carpentier de Marigny, auteur de nombreux pamphlets en vers et en prose.

* Les branches cadettes de la maison de Lorraine étaient peu favorisées du côté de la fortune; Charles de Lorraine,

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Par malheur pour le duc d'Elbeuf, il laissa prendre, ce même jour, Charenton par le prince de Condé sans le secourir.

Sous les auspices de ces conjonctures nouvelles , le coadjuteur mène une seconde fois le prince de Conti au parlement. Après une scène préparée et fort habilement conduite, dans laquelle le duc de Longueville promet l'appui des forces de son gouvernement de Normandie, le duc de Bouillon et le maréchal de La Motte-Houdancourt demandent à servir comme généraux sous les ordres du prince de Conti. Ce prince est cette fois proclamé généralissime; les ducs d'Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de La Motte sont nommés généraux sous son autorité; le duc de Beaufort , le prince de Marsillac , le marquis de Noirmoutiers, lieutenants-généraux. Les duchesses de Longueville et de Bouillon, l'une et l'autre aussi belles qu'intrépides, traversent

II* du nom, duc d'Elbeuf, dont il est ici question, avait épousé Catherine - Henriette , légitimée de France, fille naturelle de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. Les trois fils qui chevauchaient à ses côtés, étaient : 1° Charles de Lorraine, IIP du nom , duc d'Elbeuf après la mort de son père ; 2° François de Lorraine, célèbre général, connu sous le titre de comte d'Harcourt; 3° François-Marie de Lorraine, comte de Lillebonne. Le duc d'Elbeuf, outre plusieurs filles, avait eu un quatrième fils, Henri, abbé de Humblières, mort en 1H48. (Voyez V Histoire généalogique du P. Anselme ; le Dictionnaire historique de Moréri, etc.)

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Paris pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville, où elles disent vouloir demeurer en otages de la fidélité de leurs maris et de leur propre zèle pour la défense commune; elles achèvent par cette démarche de donner au mouvement un caractère enthousiaste et chevaleresque.

La Fronde n'avait pas seulement à sa disposition les compagnies bourgeoises commandées par les colonels des seize quartiers, principalement préposées au maintien de l'ordre intérieur et à la défense de la ville, elle avait formé une armée régidière pour tenir la campagne. Celle-ci était composée de cinq mille cavaliers et de quatorze mille fantassins levés par commissions déUvrées par le prévôt des marchands. Un arrêt du parlement, se frappant lui-même d'un impôt d'un million, soumettait à une taxe les maisons et les boutiques de Paris, et ordonnait aux comptables des deniers royaux de verser leurs recettes à la caisse de l'Hotel-de- Ville, afin de pourvoir à la solde et aux frais de la guerre *.

L'armée du prince de Coudé compte à peine douze mille hommes . nombre impuissant pour une attaque à force ouverte, insuffisant même à

* Cet impôt était de 150 francs pour les maisons à porte cuchère, et de 30 francs pour les boutiques. La solde assurée aux soldats était de 10 sols par jour; et de 3 et o francs, celle assurée aux officiers, suivant les grades.

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fermer les passages qui assuraient l'approvisionnement de Paris. En outre, des arrêts rendus contre le cardinal Mazarin par les divers parlements du royaume, une adhésion générale parmi la noblesse des provinces , dix mille hommes levés en Poitou par le duc de La Trémoille, la défection du maréchal de Turenne repassant le Rhin avec son armée pour venir au secours de Paris, l'archiduc d'Autriche s'avancant dans le même but jusqu'aux portes de Reims , semblent démontrer à la reine, de vingt côtés à la fois, qu'elle s'est abusée dans son espoir d'un triomphe facile.

Le prince de Condé, son défenseur, était intarissable, cependant, d'entrain et de gaieté. Dans cette phase de la guerre civile, où plus particulièrement la pointe de l'épigramme fut plus acérée que la pointe du fer, le comte de Maure*, frondeur déterminé, opinait toujours pour les projets les plus téméraires; Bachaumont" avait tourné

* Louis de Rochechouart, comte de Maure, grand sénéchal de Guyenne, fils de Gaspard de Rochechouart, marquis de Mortemart et de Louise, comtesse de Maure. Il avait épousé la spirituelle Anne Doni d'Attichi, l'amie de Madame de Sablé. Il mourut sans postérité. Voyez V Histoire généalogique du P. Anselme; le Dictionnaire historique de Moréri.

' François Le Coigneux de Bachaumont, conseiller-clerc au parlement de Paris. Il fut un des plus spirituels faiseurs d'épigrammes, et passe pour avoir baptisé la Fronde du nom qu'elle porte.

cette ardeur excessive en plaisanterie par des triolets qui se terminaient par celui-ci :

Buffle à manches de velours noir Porte le grand comte de Maure.

Sur ce guerrier qu'il fait beau voir Buffle à manche de velours noir I Condé , rentres dans ton devoir, . Si tu ne veux qu'il te dévore.

Buffle à manches de velours noir Porte le grand comte de Maure.

- Le prince de Condé y ajouta ce dernier couplet de sa composition :

C'est un tigre affjamé de sang Que ce brave comte de Maure.

Quand il combat au premier rang, C'est un tigre affamé de sang, Mais il n'y combat pas souvent , C'est pourquoi Condé vit encore.

C'est un tigre affamé de sang Que ce brave comte de Maure.

Les revirements de parti furent fréquents dans la Fronde plus que dans aucune guerre civile; quand les événements auront marché, le prince de Condé lui-même aura passé au parti du comte de Maure, et celui-ci, dont le courage était audessus des épigrammes, deviendra l'un des généraux de ce prince dans la Guyenne.

La défaite du régiment de Corinthe, commandé

par le chevalier Renaud de Sévigné, oncle du mari de l'illustre marquise, régiment composé de nouvelles levées et qui portait le nom de Tarchevèché in parlihus du coadjuteur de Paris, archevêque de Corinthe, fut plaisamment appelée la première aux Corinthiens^ et jeta quelque ridicule sur les armes de. la Fronde; mais l'échec plus sérieux de la perte de Charenton n'abattit luimême un instant le courage des Frondeurs que pour le relever d'un plus vif essor, par le succès d'un convoi traversant victorieusement l'armée royale pour ravitailler Paris.

Toutes les apparences présageaient la défaite du parti de la cour, si la Fronde n'eiYt porté dans ses flancs, par l'antagonisme de ses deux principaux éléments, un germe de dissolution. La noblesse, sous la direction apparente du prince de Conti et sous la direction réelle du duc de Bouillon , auquel s'étaient joints son frère le maréchal de Turenne et son beau-frère le duc de La Trémoille*, avait acquis sur la situation un immense ascendant ; mais la noblesse et le parlement au fond ne pouvaient s'entendre. D'un côté, on

* Henri, duc de La Trémoille, avait épousé, en 1619, Marie de La Tour, fille du vicomte de Turenne, premier duc do Bouillon de sa maison , et d'Elisabeth de Nassau, sa seconde femme. Le prince de Tarente, dont il sera bientôt question, était issu du mariaj^e de Henri, duc de I^a Trémoille, avec Marie de La Tour.

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négocie avec l'Espagne pour la continuation de la guerre; de l'autre, avec la cour, pour la conclusion de la paix. Le cardinal Mazarin trouve moyen avec huit cent mille francs, habilement distribués, d'enlever au maréchal de ïurenne ses troupes qui refusent de le suivre. Le président Mole qui désire le triomphe de la reine, malgré l'opposition des princes et des chefs de la noblesse, malgré les frémissements de la populace ameutée, porte au parlement, en montrant un courage intrépide, les articles de la paix négociés avec la cour. Par un de ces revirements soudains, fréquents dans les troubles civils, la paix est signée le ii mars 1649, ^^ moment le plus inattendu, sans autre garantie, pour les principes, que la reconnaissance de la déclaration du i[\ octobre 1648; pour les personnes, qu'une amnistie nomhiative quant aux chefs, générale quant à la foule. Le cardinal Mazarin inflige au coadjuteur la mortification de le comprendre dans celle-ci, en passant son nom sous silence. Cette période de la Fronde qui ne dura guère plus de deux mois fut celle où elle fut la plus active et la plus animée dans Paris; ce moment fut le seul où elle y régna complètement en souveraine, ayant son gouvernement civil, militaire et judiciaire. Jamais l'épée, la parole, la plume ne se sont livrés peut-être, sur un triple champ

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de bataille et en moins de temps, des assauts plus brillants, plus vifs, plus acérés ; jamais la gaieté française ne dissimula sous plus de folies la gravité d'une situation.

La Fronde semblait terminée par cet accord imprévu; aucune question politique et sociale n'avait cependant reçu de solution définitive. La, lassitude du désordre qui suit les longs troubles et dispose au repos, n'était pas assez grande, pour que cette paix apparente ne fût en réalité autre chose qu'une halte et qu'une trêve.

Quel terrible et incommode allié était le prince de Coudé ; impétueux , exigeant , exalté par lîf fumée de sa jeune gloire; insatiable de biens, d'honneurs et de prérogatives pour lui, sa maison et ses amis; incapable de concevoir des idées saines sur le gouvernement! La reine trouvait en lui un dominateur insupportable, inconséquent et dangereux : un jour, il réclamait avec hauteur le gouvernement du Pont-de-1'Arche pour le. duc de Longueville, déjà gouverneur de Normandie ; le lendemain, il portait, en plein conseil, la main au visage du cardinal Mazarin qui persistait dans son refus par ce motif de sage administration, (jue si les places fortes et les châteaux étaient donnés aux gouverneurs des provinces , ils y régneraient en souverains. Pour attribuer indirectement à son beau-frère toute autorité sur la

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place du Havre, il combinait une intrigue avec une femme adroite, Madame de Pans, dépourvue de jeunesse et de beauté ^, dans le but de lui faire épouser le jeune et inexpérimenté duc de Richelieu , au grand désespoir de sa tante, la duchesse d'Aiguillon, qui avait assuré à son neveu l'alliance du plus grand parti du moment, celle de Mademoiselle de Chevreuse: Il les fit renconti^er à Try, château de la duchesse de Longueville , et sans plus de cérémonie, marier en sa présence. Le duc de Richelieu était gouverneur du Havre ; le prince de Condé s'assurait, par cette voie peu digne, de cette place pour son beau-frère et au besoin pour lui-même. La reine se sentit réduite à une impuissante colère. Un affront personnel lui était réservé dans son honneur de femme. Le prince de Condé avait tenté de la dominer par le marquis de Jarzay, qui se vantait de pouvoir plaire à la reine. Anne d'Autriche, avertie de l'intrigue, avait chassé Jarzay de la cour; mais le prince exigea avec hauteur qu'elle l'y reçût de nouveau, et la reine dut céder. Le cardinal Mazarin se sentit poussé à bout par cette dernière exi- £:ence, car il avait conçu contre Jarzav une violente jalousie. H rencontrait, en outre, dans M. le prince un obstacle aux ambitieux projets qu'il

* La marquise de Pons était la sœur aînée de la belle demoiselle de Vigcan, aimée par le grand Condé. Voy. chap. iv^ p. 140.

avait conçus pour élever sa famille, une formelle opposition au mariage de deux de ses nièces avec les ducs de Mercœur et de Caudale. Il prit, dès lors avec la reine de secrètes mesures pour se défaire d'un rival si gênant. Pour réussir il fallait compromettre ce prince avec la noblesse et avec le peuple, en lui tendant un double piège dans lequel il fut peu difficile de le faire tomber.

Poussé par Madame de Longueville, le prince de Coudé réclamait en faveur du prince de Marcillac les honneurs du Louvre ; son père, le duc de La Rochefoucauld, vivant encore, il n'y avait aucun droit. Accéder à cette demande eût été reconnaître à la maison de La Rochefoucauld les prérogatives des maisons souveraines. Cette prétention, que Mazarin parut appuyer pour compromettre le prince, avait excité parmi la noblesse une émotion générale; elle se réunit spontanément au nombre de plus de huit cents membres et signa un acte d'union. D'une question d'une importance très-secondaire, l'assemblée passa à des questions plus graves : l'opportunité de la convocation des états généraux fut agitée; de sorte que le cardinal, pour ôter à l'assemblée le prétexte de ses réunions, se hâta de lui envoyer quatre maréchaux de France l'assurer qu'aucune atteinte ne serait portée à ses prérogatives.

Pour compromettre le prince avec le peuple

de Paris, l'entreprise est plus facile encore. Il existait parmi les porteurs des rentes de l'Hôtelde-Ville une vive fermentation , par suite du retranchement partiel des quartiers et de la banqueroute déclarée des fermiers des gabelles qui devaient en fournir les fonds. Dans cette conjoncture, les partis combinent, chacun en vue du succès de ses espérances, une double comédie d'assassinat : la première, œuvre des Frondeurs, sur Joly, syndic des rentiers, alhi d'exciter le peuple contre la cour; la seconde, conduite secrètement par Mazarin, sur le prince de Condé. Une balle traversa le carrosse du prince dans lequel il n'était pas; mais persuadé qu'une conspiration est formée contre sa vie, il cite au parlement le duc de Beaufort et le coadjuteur qu'il accuse d'en être les auteurs.

Le grand Condé se dressait encore comme un arbre altier qui ne tombe que lorsque le fer a tranché sa dernière racine, mais qu'un souffle suffit alors pour coucher sur le sol. En ces jours de tempêtes, le simple souffle attendu devait tarder d'autant moins. Sur l'ordre de la reine, le 28 janvier i65o, Guitaut, capitaine des gardes, arrête le prince au conseil, avec le prince deConti et le duc de Longueville. Une escorte de seize cavaliers suffit pour conduire les ])risonniers au château de Vincennes; et le peuple de Paris, à la non-

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velle de l'arrestation des princes, allume des feux de joie. Ce revirement d'opinion, moins contre le prince de Condé, toujours impopulaire, tpie contre son frère et son beau-frère, était le résultat d'un rapprochement soudain aussi vrai qu'invraisemblable entre la cour et les Frondeurs, par l'accord du cardinal Mazarin et du coadjuteur, rivaux qui en étaient venus à s'embrasser pour se mieux étouffer.

Dans leur triste prison, les trois princes tinrent une contenance analogue à leur caractère ; le duc de Longueville se laissa abattre par un profond découragement; le prince de Conti, toujours mobile, revint à la piété pour acquérir de la résignation ; le prince de C.ondé, gai et railleur à son ordinaire, conserva l'insouciante humeur d'un soldat, lin jour qu'il entendit son frère demander qu'on lui apportât une Imilation de Jésus-Chrisl, « Pour moi, dit-il, qu'on m'apporte une imitation de M. de Beaufort. » Le duc de Beaufort, l'année précédente, s'était évadé de ce même donjon.

La captivité des princes, résultat de la nouvelle entente avec les Frondeurs parlementaires, produisait, pour ceux-ci , une situation singuHère , illogique, et peu digne pour des magistrats. Ils abandonnaient sans scrupule l'un des articles les plus importants de la déclaration du 3i octobre, cehii de la sûreté publique, garantie d'un in-

térét général , pour un intérêt qui leur était particulier, et qui satisfaisait leur ambition ; car, en retour de cet abandon, la cour ne leur contestait plus la faculté dont ils usaient cbaque jour, de contrôler, dans leurs assemblées, les affaires de l'État. Mazarin était devenu une sorte de ministre constitutionnel tenu à avoir la majorité, non point dans une chambre réellement représentative de la nation, mais au sein du parlement.

La noblesse, bien qu'elle eut peu à se louer du prince de Condé, se montra généreuse quand il fut abattu; elle prit sa cause en main. Paris lui manquant par l'attitude nouvelle du parlement et de la bourgeoisie , elle porta son action sur les provinces. Le maréchal de ïurenne , qui s'était entendu avec l'archiduc d'Autriche, arbora le titre de général de l'armée pour la délivrance des princes, il s'avança auprès de Vincennes pour les enlever; mais ceux-ci venaient d'être transférés au château de Marcoussi. Le maréchal de Turenne dut se retirer, suivi de près par le maréchal du Plessis, qui remporta sur lui une victoire auprès deRhétel.

La princesse de Condé s'était enfuie de Chantilly avec le jeune duc d'Enghien , pour se réfugier au château de Montrond, en Berry.

Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld tâchaient de former un parti en Limousin, en Pé-

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rigord, en Poitou, en Guienne; Leiiet, le conseiller dévoué du prince de Condé, ménageait Talliance du parlement de Bordeaux. Comme il fallait un nom pour donner un appui au mouveinent, on pressait la princesse de Condé de venir se mettre à sa tète. Elle partit secrètement de Montrond ; le duc de Bouillon l'attendait à Argentat , sur la Dordogne, avec des troupes, et la conduisit à son château de Turenne, qui vit luire avec un éclat passager, en la recevant dans ses murs , les derniers jours de sa grandeur féodale.

La princesse écrivit, de Turenne, cette lettre circulaire, adressée aux gentilshommes du Limousin et des provinces voisines :

« Monsieur ,

« Je n'ai pas voulu différer à vous donner avis que je me suis rendue en cette province près de MM. les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, pour mettre M. le duc d'Enghien, mon fils, à couvert de la violence du cardinal Mazarin, lequel n'étant pas satisfait de l'injuste détention de Monsieur mon mari et de Messieurs mes beauxfrères, nous fait poursuivre partout par ses troupes. Je crois que vous êtes assez généreux pour contribuer, en votre pouvoir et en celui de vos amis, pour la conservation du seul prince du sang

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qui soit hors de la puissance de cet étranger. Monsieur son père, lui et le roi lui-même, reconnoitront un jour le service que nous recevrons de vous en cette rencontre ; en mon particulier, croyez que j'aurai toute ma vie le ressentiment que j'en dois avoir, et que je suis voire affectionnée

« La Princesse de Condé.

a A Turenne, ce 18 mai I60O. »

Le grand Condé , enfermé dans sa prison et arrosant des œillets pour se distraire, s'écria, en apprenant l'énergique conduite de la princesse qu'il avait peu appréciée jusque-là : « Qui m'eût dit qu'un jour je cultiverais des fleurs pendant que ma femme ferait la guerre ! »

Cet appel de la princesse ne fut pas fait en vain ; la noblesse s'empressa d'y répondre. Parmi les plus empressés , se distinguait Carbonniére , seigneur de La Capelle-Biron et du Pin *, accouiu avec une petite suite de quarante maîtres^. Sa

* Une branche de la maison de Carbonniére avait formé les seigneurs de La Capelle-Biron, ou La Chapelle-Biron, qui tenaient ce fief d'une alliance avec la maison de Gontaut (voyez l Histoire généalogique du P. Anselme); une branche de la maison de Gontaut retint cependant le nom de Biron, qui fut porté simultanément par les deux familles. La terre du Pin , près d'I'zerche, autre fief des La Chapelle-Biron, appartient aujourd'hui à l'auteur de ces Souvenirs.

' On appelait maître un soldat de cavalerie. Cette dénomina-

maison étiiit de celles qui protestaient le plus vivement contre le pouvoir absolu que voulait s'arroger la royauté. Sous Henri lY, son père avait été gravement compromis dans ce mouvement militaire organisé en Limousin par le duc de Bouillon, qui n'avorta que parce que le roi lui-même accourut avec des troupes dans cette province*.

L'antique château de Turenne, déjà connu du lecteur, abandonné au majestueux silence du passé, depuis que le père du possesseur actuel a acquis ailleurs , pour récompense de son dévouement à servir la cause de Henri lY contre la Ligue, des établissements, sinon plus puissants, revêtus du moins de titres plus pompeux, se réveille, à l'arrivée de la princesse, comme dans ses plus beaux jours. Le bruit des fêtes se mêle au cliquetis des armes. Le châtelain déploie, pour recevoir ses hôtes, un faste digne d'un roi. Une table était servie pour la princesse de Condé, une autre pour le jeune prince, son fils, une troisième pour Madame deTourville, dame d'honneur, et pour les autres dames de la suite ; chaque table dans des salles séparées. On portait des santés nombreuses , à deux ou trois

tion provenait sans doute de ce que, dans les anciennes armées^ fort encombrées relativement à leurs forces numériques, de valets et de baj^ages, les cavaliers devaient avoir des serviteur?* pour le soin de leurs chevaux.

* Voyez V Histoire générale de France, par Dupleix.

rasades, quelques-unes dans des gobelets à l'allemande. La santé du prince de Condé était toujours portée la dernière, debout ou à genoux , mais chapeau bas et l'épée nue à la main. Le duc de Bouillon jurait de ne la remettre au fourreau qu'après avoir obtenu la liberté des princes. Jusqu'au dernier soldat, tous participaient, par de larges distributions de vivres et de vin, à la généreuse hospitalité du seigneur.

La nuit, les clartés intérieures qui étincellent à travers les losanges des vitraux , font paraître les hautes tours comme des phares lumineux. Les dames des châteaux de la province sont accourues pour former une cour auprès de la princesse ; les gentilshommes s'empressent autour d'elle; on dirait que Chantilly a quitté sa foret symétrique pour les vallées sauvages du Limousin. La fête se répandant au dehors , les paysans dansaient aussi aux abords du château.

Un courrier interrompt cette joie oublieuse des dangers mêmes, trait distinctif du caractère de nos aïeux. La ville de Brive vient de tomber au pouvoir de la compagnie des gens d'armes du prince Thomas de Savoie*, avant-garde du corps

* Le prince Thomas de Savoie, cinquième fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, surnommé le Grand, s'était établi en France depuis son mariage avec Marie de Bourbon , fille de Charles de Bourbon, comte de Soissons.

d'armée du chevalier de La Valette , fils naturel du premier duc d'Épernon , qui a déjà surpris dans Terrasson le marquis de Sillery. ^. cette nouvelle, le duc de Bouillon fait sonner la cloche du haut beffroi du vieux manoir, et les cloches des églises des quatre cents villages relevant de la vicomte, en moins d'un quart d'heure, s'émouvant de proche en proche, répètent ce tocsin. Par un ordre observé depuis un temps immémorial, à ces sons multipliés , dont le signal était parti du donjon suzerain , les populations couraient aux armes; la manière de sonner indiquait même le lieu du rendez-vous. Lenet, témoin de cet empressement, s'écrie dans ses Mémoires : « Ce n'est pas assurément dans ce pays-là que le proverbe a pris naissance : C'est V ordre de M, de Bouillon; quand il parle, personne ne marche. »

En quelques heures, quinze mille hommes, sous les ordres du vicomte, sont réunis sous les murs de Brive. Il place quarante maîtres en face de chacune des portes, avec des fagots, et somme les magistrats de chasser, sous le délai d'une heure, les troupes royales, s'ils ne veulent risquer de laisser emporter la ville à force ouverte. Les consuls ne savent quel parti prendre, lorsque le peuple, effrayé de l'imminence d'un assaut, menace de se jeter sur la compagnie des gens d'armes si elle ne capitule. Le marquis de Sauvebœuf qui paraîtra

a3o SOUVENIRS

moins de deux ans après dans le parti opposé , au nombre des généraux de Tarmée royale, accorde que la compagnie sortira de la ville avec armes et bagages ; mais le duc de Bouillon ne ratifie pas cette capitulation , et consent seulement, au nom du duc d'Enghien , à ce que les officiers sortiront avec le cheval qu'on leur voudra donner, et que tous les soldats se rendront à discrétion. La plupart de ceux-ci prirent parti dans l'armée des princes, et cent cinquante chevaux furent conduits à Turenne.

Au bout de huit jours de ce mouvement inaccoutumé, après avoir ajouté cette dernière page à ses vieux souvenirs, le château de Turenne retombe dans le sommeil dont il ne s'est plus réveillé. Il était urgent, pour les chefs du parti, de se rendre à Bordeaux, une grande ville et un parlement étant un centre nécessaire pour le mouvement organisé. Une nuit, celle du 22 mai i65o, le duc de Bouillon fait éveiller la princesse de Condé et le duc d'Fjighien par Madame de Tourville, deux heures avant le jour. La princesse entend la messe et descend au bas du cliâteau où elle trouve sous les armes les compagnies des gardes du prince de Condé, du duc de Bouillon, du duc de La Rochefoucauld , avec deux carrosses pour elle et pour les dames de sa suite. Avant cinq heures du matin, la princesse arrivait à Cressensac, rendez-vous

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général, où plus de six mille hommes étaient rangés en bataille.' Le duc de Bouillon en tire une escorte de quinze cents chevaux et mille hommes de pied pour s'avancer vers Montfort, château sur les rives de la.Dordogne, qui lui appartenait, où le marquis de Lostanges-Sainte-Alvèrevint faire sa jonction avec quantité de noblesse du Périgord. La Valette s'étant avancé avec des forces supérieures, aux environs de Bergerac, pour s'opposer à cette marche, fut culbuté, et la princesse, sans rencontrer d'autres obstacles, put arriver à Bordeaux.

Le parlement de cette ville, dont le plus sage et le plus vieux, au dire du cardinal de Ketz^ jouait, en ce temps-là y gaiement tout son bien en une soirée, sans faire tort a sa réputation, était plus prudent dans les questions qui intéressaient sa sûreté. L'arrivée de la princesse, et surtout son cortège, lui déplurent, car il était peu disposé à donner les mains à une résistance autre que celle des remontrances et des arrêts. L'émouvant spectacle de la princesse de Condé se présentant à sa barre pour demander justice, et de son jeune fils mettant un genou en terre en disant : « Servez-moi de père, Messieurs, le cardinal Mazarin m'a ôté le mien, » ne l'eussent même pas fait sortir de cette prudente réserve, si les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld ne lui eussent fait appréhender un danger plus grand

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encore, en soulevant le peuple contre lui. Sous la pression de cette sorte de terreur, le parlement se décida; mais on doit rappeler à sa louange, qu'il ne voulut point céder sur l'acceptation d'une alliance avec l'Espagne , et rendit un arrêt pour faire sortir de la ville don Joseph Osorio, envoyé de cette puissance.

Les habitants se décident bravement à la résistance contre l'armée royale qui s'avançait avec Mazarin et la reine elle-même. Les faubourgs sont couverts par des fortifications improvisées ; la porte Dijeaux , par laquelle la ville agrandie avait débordé au-delà des anciennes limites de son enceinte fortifiée, voit s'élever à la hâte un bastion de terre, dans lequel le duc de La Rochefoucauld se maintint trois jours avec des prodiges de valeur.

L'époque des vendanges approchait ; la crainte de perdre la récolte, si la paix n'était faite auparavant, vint refroidir le zèle guerrier de la bourgeoisie. D'un autre coté, le cardinal Mazarin n'était pas sans inquiétudes sur ce que pourraient tramer contre lui à Paris, en son absence, ses nouveaux amis, le coadjuteur et les Frondeurs.

Ces circonstances amenèrent ce résultat, que la paix , également désirée de part et d'autre, fut conclue avec une facilité extrême, sans que d'aucun côté, on eût même voulu prendre le temps

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nécessaire pour- en arrêter les bases d'une manière sérieuse et solide. Les Bordelais, qui détestaient le duc d'Epernon, se contentèrent de sa révocation de la charge de gouverneur de Guienne et de la promesse assez vague de la reine de rendre aux princes leur liberté. La princesse de Condé put retourner à Montrond, et la cour ne songea pas à élever la moindre difficulté pour empêcher les troupes des princes de se rendre à Stenay, où elles continuèrent à former une armée à leur disposition pour recommencer la guerre civile. Les gentilshommes volontaires qui avaient pris part à \ la lutte , furent autorisés à se retirer dans leurs terres. La cour, après avoir fait à Bordeaux une entrée accompagnée d'un froid accueil , se hâta de retourner à Paris.

Le premier soin de la reine fut d'obtenir du duc d'Orléans, dont elle redoutait, non sans raison, l'attitude vacillante et la faiblesse de caractère, la remise, entre ses mains, des princes, prisonniers à Marcoussy ; elle les fit transférer au Hâvre-de-Grâce pour se mieux assurer de leur captivité. La certitude, devenue plus grande en apparence, de la durée de leur emprisonnement, aboutit à un résultat tout contraire.

Le coadjuteur, qui avait perdu sa popularité par son alliance avec la cour et qui ne pouvait obtenir en échange le chapeau de cardinal, faveur que

Mazarin lui avait fait espérer, maris se gardait bien de lui obtenir, retourne ses batteries ; il se prend d'intérêt pour les princes prisonniers. Un accord entre leur parti et les Frondeurs , dont il est le chef, se conclut secrètement sur ces bases : Mademoiselle de Chevreuse *, qui n'est pas insensible à l'ambition de devenir princesse du sang, épousera le prince de Conti, et le chapeau de cardinal, assuré à ce prince et qu'il abandonne, est promis au coadjuteur.

Ces conventions furent sanctionnées par pkisieurs traités particuliers , dont le principal contient l'engagement du mariage; nous le donnons textuellement^. Les signataires sont : le duc d'Orléans, ensuite Anne de Gonzague, princesse Palatine^, pour les princes, et Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse , pour sa fdle :

^ Fille de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Marie de Rohan, veuve, en permières noces, du connétable de Luynes.

^ Nous reproduisons ce traité sur l'original qui se trouve dans la collection des papiers du prince de Condé, intitulée : Portefeuille du prince de Condé , Supplément français, 3001, à la Bibliothèque impériale. Deux autres traités particuliers se trouvent encore dans cette collection : l'un, contenant un engagement de mariage pour deux enfants, le duc d'Enghien, fils du prince de Condé, avec Mademoiselle d'Alençon, née du second mariage du duc d'Orléans avec Marguerite de Lorraine; l'autre, stipulant des avantages particuliers en faveur de la duchesse de Monthazon et du marquis de La Boulaye.

^ Anne de Gonzague, sœur de Marié-Louise de Gonzague, reine de Pologne, avait épousé Edouard, fils du comte palatin

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« Messieurs les princes deCondé et de (]onty, et Monsieur et Madame de Longueville, recognoissans combien leur union avec son vitesse Royale leur est honorable, et advantageuse au publicq , et que les alliances peuvent beaucoup servir à l'affermir, nous avons convié Anne de Gonzague, princesse Palatine, de faire trouver bon à Son Altesse Royale, que Monsieur le prince de Conty recherchât en mariage Mademoiselle de Ghevreuse, qui a l'honneur d'estre de la maison de Madame la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement de la bienveillance de Son Altesse , ce qui ayant esté agréé par Sadite Altesse et receu avec respect par Madame de Ghevreuse, Nous, princesse Palatine, promettons, au nom et en vertu du pouvoir que nous avons de Messieurs les princes et de Madame de Longueville, et engageons la foy et l'honneur de Monsieur le prince de Gonty, que si tost qu'il sera en liberté, il passera les articles qui seront trouvés raisonnables entre luy et Mademoiselle de Ghevreuse , et l'espousera en face de nostre mère saine te Église, et avons déclaré que Monsieur le prince. Monsieur et Madame de Longueville ont aussi trouvé bon que nous enga-

Frédérir V, roi de Bohème, d'où lui vint son nom de princess<' Palatine; très-insinuante^ et sachant plaire même au parti contraire, eUe fut une des femmes le plus activement mêlées aux intrigues et aux négociations de la Fronde.

geassions leur foy et leur honneur, qu'ils consentiront, agréeront et approuveront ledit mariage, et, pour la validité de cet article, il a été signé par Son Altesse Royale, d'une part, et Madame la princesse Palatine , d'autre , et Madame de Chevreuse y est intervenue, et a esté signé ce doublé.

c( Faict le 30 janvier 1651.

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