MONTAUZIER
« A Xaintes, ce 10« mars 1652. ))
Les troupes royales, dans cette guerre, avaient contracté des habitudes de pillage et d'indiscipline qui passaient toutes les bornes ; elles étaient le sujet de plaintes nombreuses de la part des habitants mêmes dévoués à la cause royale, qui n'étaient pas plus épargnés que les autres. Une assemblée de la noblesse du Poitou s'était réunie spontanément au bourg de Puybelliard , en Bas- Poitou , pour s'entendre sur les moyens de résister à ces désordres. La cour, très-disposée à s'alarmer des réunions de la noblesse, avait envoyé un émissaire pour assister à celle-ci. Il lui rendit compte que cette noblesse était bien intentioiniée pour le service du roi ; mais qu'il était nécessaire de prendre des mesures pour faire droit à
ses justes griefs , et de ne plus permettre aux troupes de vaguer dans la province*.
Le siège de Taillebourg, qui suivit immédiatement le siège de Saintes , fut accompagné du même succès; mais avec une résistance beaucoup plus vigoureuse de la part de cette petite place de guerre , dont la position était du reste excellente. Le comte d'Estissac avait envoyé à ce siège, des environs de La Rochelle, son régiment d'infanterie, composé de vingt compagnies, avec deux pièces de canon en fonte verte ^. Le Tellier avait écrit qu'il fallait raser immédiatement le pont fortifié sur la Charente, qui unissait les deux villes et le château qui les dominait. Marin, maréchal de camp, qui, se multipliant, avait quitté Miradoux aussitôt après la levée du siège, pour se rendre dans la Saintonge, lui répondit le 21 mars^, que l'ordre était excellent et serait exécuté ; mais qu'auparavant il fallait les prendre. Il annonce que les deux villes, après une assez vigoureuse résistance qui a duré quatre jours, ont été emportées avec une demi-lune devant la porte du
' Lettre de M. des Roches-Baritaud à Le Tellier, datée de Liieon, le'o mars 1652. Archives du Ministère de la guerre^
vol. ex XXIII.
=* Gazette de France. Nouvelles datées de La Rochelle le 7 mars 10o2.
- Lettre datée de Saintes. Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxui.
cliâteau; mais que celui-ci est bâti sur un roc difficile à miner, et qu'on ne le prendra pas sans perte ; il assigne un délai de quatre ou cinq jours encore pour en venir à bout. Il ne se trompa pas dans son calcul; une dépêche des marquis du Plessis-Bellière et de Montausier à Le Tellier, datée de Taillebourg, le 2 5 mars, apprit au ministre que le château s'était rendu ; mais que de bonnes conditions avaient dû être faites aux assiégés, en raison de la force de la place * .
La petite ville de Saint-Surin fut ensuite attaquée et capitula promptement, sans qu'il s'y soit passé aucune action mémorable , si ce n'est un fait surprenant que nous apprend la Gazette, et dont nous lui laissons le récit :
(( De Xaintes, 12 avril 1652.
« Le sieur du Plessis-Bellière, au lieu d'aller à Talmont , ensuite de la prise de Taillebourg , comme le bruit en couroit, fit marcher ses troupes vers Saint-Surin, laquelle place ayant investi le 4 de ce mois, et fait dresser devant une batterie le 6, il s'en rendit maistre le lendemain par composition ; puis s'en alla camper prés de Cpze. Il ne s'est rien passé de remarquable à ce siège, si non que le premier coup de canon qui fut tiré de
* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxin.
la place ayant emporté la moitié du corps à l'un de ceux qui estoient près dudit sieur du Plessis- Bellière, il fut un quart d'heure sans donner aucun signe de vie, en sorte que chacun le croyoit mort : mais il se réveilla comme en sursaut, cria par trois fois miracle et pria qu'on lui donnast son scapulaire, lequel après avoir baisé et tesmoigné beaucoup de contrition de ses fautes, il mourut, ne s'étant pu trouver de prestre pour le confesser. »
Le prince de Condé venait de quitter la Guyenne lorsque la nouvelle de la prise de Taillebourg eut pu lui parvenir ; mais il y reçut la nouvelle de la reddition de Saintes au moment d'une excursion d'Agen à Marmande. Sous l'empire de l'émotion dont il fut saisi en apprenant la perte si prompte d'une ville qu'il considérait comme l'un des boulevards les plus solides de son parti, il prit la plume pour exprimer son désespoir. Sa lettre, d'une écriture précipitée et presque illisible, est un témoignage encore présent, autant par son coté matériel que par son côté moral, des sentiments dont il fut assailli*. Il songeait toutefois à utiliser les débris de la garnison, ignorant encore toute l'étendue de la catastrophe qui les avait réduits à un triste fantôme.
* Papiers de Lenet, conservés à la Bibliothèque impériale. Nous croyons cette lettre inédite.
Le prince de Condé à M. Viole, ou en son absence n /!/. Lenet.
« La perte de Saintes me met au désespoir. On dirige la garnison à Bourg, il faut l'envoyer du côté de Libourne, dans des quartiers d'où on s'en puisse servir comme on le jugera pour le mieux. J'appréhende fort qu'ils ne viennent à Libourne qu'après l'affaire de Taillebourg faicte; c'est pourquoy il faut les mettre en lieu qu'on s'en puisse servir à Libourne en cas de besoin.
« Louis DE Bourbon.
f( A Marmaiide, 18 mars 1652. »
De loin comme de près, les déceptions les plus amères répondaient aux combinaisons du prince de Condé; ses généraux étaient faibles ou malheureux; lui-même s'exposait vainement comme un simple soldat, au milieu du hasard des batailles, sans parvenir à ressaisir la victoire, qui, lors de ses débuts militaires, avait souri si volontiers à ses premiers efforts. Il était découragé par la mauvaise qualité des troupes de son armée de (iuyenne; recrues inexpérimentées, elles l'exposaient à des surprises; elles étaient moins vives enfin à le suivre sur le chemin des attaques impé-
tueuses qui enlèvent un succès, qu'elles n'étaient promptes à la retraite. Ce prince prit, en conséquence, une grande résolution : celle de transporter ailleurs le principal théâtre de la guerre, en allant prendre lui-même le commandement de ses vieilles troupes, dont la solidité était nécessaire à la hardiesse de ses conceptions. Ce corps d'armée, ramené par le duc de Nemours des en- MFons de Stenay, était en marche pour atteindre les bords de la Loire. Un avantage non moins considérable ressortait pour le prince de Condé de cette combinaison, celui de se rapprocher de Paris, dont la centralisation gouvernementale, accrue par les persévérants efforts d'une longue suite de rois, faisait déjà pencher le plateau de la balance politique pour le parti que cette ville adoptait. Enfin , il pouvait retrouver sur ses pas l'occasion de renouveler, sur le jeune roi, cette tentative d'enlèvement dont sa marche manquée sur Chef-Boutonne, pendant la campagne de Poitou , avait été , d'après nos conjectures , un premier essai.
Ce projet, qui l'obligeait à parcourir, sans être reconnu, cent vingt lieues de pays ennemi, exigeait le plus grand secret. Après avoir remis au prince de Gonti la conduite des affaires de la Guyenne, le prince de Condé partit d'Agen , le dimanche des Rameaux, il\ mars i652, annon-
çant publiquement qu'il se rendait à Bordeaux. A quelques lieues, se dérobant de la route ordinaire suivi de quelques cavaliers, il tourna dans la direction du nord-est pour accomplir son aventureux voyage.
Lorsque le baron de Vatteville, amiral de la flotte espagnole, eut appris ce départ, il écrivit à Lenet une lettre dont nous extrayons ce passage :
« Monsieur,
« J'ai receu votre lettre avec une extrême joye d'avoir appris Testât de vostre bonne santé, et au mesme temps bien marry du voyage de Monsieur le Prince , pour l'absence d'une maîtresse de ses mérites et hautes vertus ; et , d'autre costé , fort consolé, espérant par là l'entier salut de ses affaires. Enfin, ce sont des coups qui au temps passé estoiént réservés pour César, et au présent pour Son Altesse \ etc.
« Votre très humble et très affectionné serviteur,
a VaTTEVILLE.
« A Bourg, ce jeudi 28"'e de mars 1652. »
* Papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque impériale. Le surplus de la lettre est relatif à ses préparatifs pour mettre la flotte espagnole en état de combattre l'armée navali-
Ce départ du prince de Condé n^interrompit point les opérations militaires de la campagne d'hiver, en Guyenne et en Poitou ; nous y reviendrons, après avoir suivi le cours des événements qui vont se dérouler sur une autre scène*.
de France. Il dit que l'intention du roi d'Espagne étant d'assister les princes de la manière qu'ils croiront la plus avantageuse, l'amiral croisera avec sa flotte dans la haute mer ou la placera dans la Gironde, suivant qu'ils le préféreront pour le commerce et pour la conservation de Bordeaux.
' Pour compléter l'historique de la portion si animée de la campagne que nous venons de retracer, nous donnons aux Appendices, deux documents trop étendus pour être insérés dans notre récit, dont ils auraient trop longuement interrompu le cours. L'un fut rédigé sous l'inspiration du comte d'Harcourt, et fait partie de V Appendice du premier volume ; l'autre, sous telle du prince de Conti. Par leurs points de départ opposés, ces deux documents se contrôlent et méritent un sérieux intérêt. Le document rédigé sous l'inspiration du prince de Conti n'est pas le même que la relation envoyée par lui, à Paris, du combat de Miradoux, dont ce chapitre donne l'analyse ; il embrasse un beaucoup plus grand nombre de faits de cette campagne, et traite des événements de la Guyenne jusqu'à la paix de Bordeaux. Par ce motif, ce document sera placé à VAppen^ dice du volume qui terminera l'histoire de la Fronde.
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