‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 2)Chapitre 37 sur 55 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Excommunication prononcée contre la Fronde par une assemblée d'évèques. — Marche offensive du marquis de Saint-Luc dans la Haute-Guyenne. — Le prince de Conti quitte Bourg pour aller le combattre. — Prise de Caudecoste. — Le camp de Staffort. — Lettres datées de Bergerac, du prince de Condé à Lenet. — Le prince de Condé vole au secours de son frère avec quatre cents chevaux. — Première journée du combat de Miradoux. — Seconde journée, défaite du marquis de Saint-Luc. — Lettre du marquis de Saint-Luc à Le Tellier.

— Siège de Miradoux. — Les régiments de Champagne et de Lorraine. — L'arrivée inattendue du comte d'Harcourt force le prince de Condé à lever le siège de Miradoux. — Lettre, datée de Staffort, du prince de Condé à Lenet. — Le prince de Condé surpris dans son camp par le comte d'Harcourt ; désastreuse retraite sur Agen. — Sédition des habitants d'Agen. — Troubles dans Bordeaux, défections dans la Guyenne, prise d'Angers, perte de Saintes et de Taillebourg. — Manquement à la parole donnée pour la capitulation de Saintes.

— Lettre du marquis de Montausier à Le Tellier. — Indisciphne des troupes; pillages; assemblée de la noblesse pour réprimer ces désordres. — Lettre de désespoir du prince de Condé en apprenant la perte de Saintes. — Le prince de Condé quitte secrètement la Guyenne. — Lettre du baron de Vatteville à Lenet sur ce départ.

(Aimée 1G52.)

Eli Guyenne comme à Paris , les luttes de la Tronde ne procédaient pas uniquement par les

armes; les écrits plus ou moins sérieux, les pamphlets et les libelles croisaient aussi leurs feux sur la ligne de bataille, lorsqu*on vit intervenir l'arme (le guerre la plus inattendue dans une lutte où les questions religieuses étaient tout à fait étrangères, les deux partis faisant également profession de la foi catholique : une sentence d'excommunication fut fulminée. Cette sentence , nous croyons pouvoir le dire sans nous tromper, fut une œuvre bien plus politique que religieuse, accomplie sous l'inspiration de la cour par quelques évéques réunis à Poitiers ; d'autant plus que le clergé lui-même était loin d'être d'accord sur les questions qui formaient le fond des dissentiments de la Fronde. Les curés de Paris étaient en particulier unanimes en faveur du mouvement; à Bordeaux, l'ordre des Jésuites se montra jusqu'à la paix sympathique à la causedes princes; dans le reste du royaume, les sentiments étaient partagés. Ces dispositions incertaines du clergé de France ne tardèrent pas à se produire avec éclat à l'occasion de la manifestation assez équivoque qu'il fit contre la mise à prix de la tête du cardinal Mazarin. Enfin, la cour de Rome, très-mal disposée pour le cardinal Mazarin , était plus explicite, quand elle accordait, nous le verrons en son lieu, malgré l'opposition de la cour de France, le chapeau de cardinal au coadjuteur

de Paris, à ce chef fougueux qui avait rempli et était disposé à remplir encore dans la Fronde du clergé, du parlement et du peuple de Paris, un rôle non moins important que celui du prince de Condé dans la Fronde des armées.

Quoi qu'il en soit, car nous n'entreprendrons point une discussion théologique qui ne serait point de notre compétence, cette excommunication, de l'existence de laquelle nous avons acquis l'irrécusable preuve*, n'obtint, probablement par ce motif qu'elle était un acte politique plus qu'ini acte religieux, ni le retentissement ni l'effet auquel elle était destinée. Les historiens eux-mêmes l'ont passée sous silence, agissant du reste pour ce fait comme pour d'autres non moins intéressants que ce livre a pour but de remettre dans le relief et le jour qui leur doivent appartenir.

Le point de départ de cette sentence d'excommunication était la censure d'un écrit, sans nom d'auteur, sorti, en i65i, des presses de La Court, imprimeur de S. A. le prince de Condé , à Bordeaux, intitulé : Question canonique , si M, le Prince a pu prendre les armes en conscience^ et si ceux qui prennent son parti offensent DieUj contre

* Nous en devons la connaissance aux manuscrits de Dubuisson-Aubenay, conservés à la Bibliothèque Mazarine, parmi lesquels se trouve un exemplaire imprimé de cette sentence d'excommunication.

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les théologiens courtisans. Ce livre concluait affirmativement sur la sécurité de conscience que devaient avoir ceux qui suivaient le parti de la Fronde.

Le l'j janvier i652, les évéques réunis à Poitiers fulminèrent un acte portant : « Interdiction de lire et de garder le libelle sous peine d'excommunication, interdiction aux confesseurs de donner l'absolution à ceux qui, sous prétexte dudit libelle ou autres semblables, sont engagés dans les partis contraires au service du roi et ne veulent pas se retirer. » La sentence est fulminée au nom de l'archevêque de Bordeaux, primat d'Aquitaine ; elle porte les signatures suivantes :

Henri, archevêque de Bordeaux; Gilles, évêque d'Évreux; Ferdinand, évêque de Saint-Malo; Samuel, évêque de Bazas; Pierre, évêque de Couzerans ; Louis, évêque de Saintes ; Hardouin , évêque de Rodez; Thoreau, doyen de l'église de Poitiers; Fauveau, chanoine de l'église de Poitiers et officiai; par commandement de mon dit seigneur S. Gourand, secrétaire*.

* Nous donnons les noms de famille des évèques d'après les tableaux chronologiques des Annuaires de la Société de VHiS' toire de France : Henri de Béthune, archevêque de Bordeaux de 1646 à 1680 ; Gilles Boutant, évêque d'Évreux de 1650 à 1661 ; Ferdinand de Neufville-de-Villeroi, évêque de Saint-Malo de 1646 à 1667; Samuel Martineau, évêque de Bazas de 1646 à 1667; Pierre de Marca, évêque de Couzerans de 1642 à 1652;

Cette sentence fut imprimée et affichée à Poitiers et dans toute la province d'Aquitaine ; le 20 février suivant, elle fut réimprimée à Paris et distribuée. Elle aurait dû produire quelque impression, car elle présentait ce fait, digne d'une repaarque d'autant plus grande, qu'elle partait du point particulier d'une censure contre un écrit déterminé, censure qui pouvait suffire, pour prononcer une excommunication générale contre tous les adhérents du parti de la Fronde ; cependant nous indiquons la seule trace que nous en ayons trouvée.

k Bourg, le prince de Condé avait à se reposer de sa rapide et hasardeuse campagne ; le prince de Conti, qui n'avait pas eu à braver les mêmes épreuves, lui rendait compte de ce qu'il avait fait. Depuis Noël, ce prince avait établi son quartier général à Agen, et, de ce centre, rayonnant sur toute la province, s'était assuré des villes situées le long du cours de la Garonne. En réprimant les exactions de l'intendant Guyonnet , il avait rattaché au parti les populations mécontentes. Nuls engagements sérieux n'avaient eu lieu dans cette région, bien que le marquis de

Louis de Bassompierre, évoque de Saintes de 1648 à 1676 (il était fils naturel du maréchal de Bassompierre et de Marie de Balzac d'Entragues, sœur d'Henriette, marquise de Verneuil); Hardouin de Péréfixe, évèque de Rodez de 1649 ù 1662.

1)11 RàCNE DE LOUIS XIV. SqS

Saint-Luc y commandât un corps de troupes de l'armée royale. Le prince de Conti, en quittant TAgenais pour se réunir à son frère, avait adjoint à M. de Bellegarde, qui tenait M. de Saint-Luc en respect, le marquis de Chouppes, maréchal de camp ; ces deux chefs étaient allés ravitailler Lauzerte, place située sur les confins du Quercy.

A peine les deux princes étaient-ils réunis à Bourg , qu'un courrier apporte la nouvelle que le marquis de Saint- Luc, lieutenant- général en Guyenne et gouverneur de Montauban *, mettant à profit le départ du prince de Conti, est descendu le cours du Tarn et de la Garonne et s'est successivement emparé de Moissac, d'Auvillars et de Xlaudecoste, à deux lieues d'Agen. Aussitôt les deux trères se séparent. Le prince de Condé établit son quartier général à Libourne, se réservant l'achèvement des fortifications de cette ville, de celles de Bergerac, et la défense du cours de la Dordogne , pour empêcher le comte d'Harcourt de tenter d'opérer une jonction avec le marquis de Saint-Luc. Le prince de Conti retourne dans l'Agenois pour repousser les forces de Saint-Luc; mais elles s'étaient accrues ; outre quatre régi-

* François" d'Espinay, marquis de Saint-Luc, mourut à Paris, on 1670, et fut enterré dans l'église des Célestins, auprès de son père, Thimoléon d'Espinay- Saint -Luc, maréchal de France. Voyez X Histoire généalogique du P. Anselme.

ments de cavalerie, ce général n'avait pas moins de dix régiments d'infanterie sous ses ordres.

Le prince de Conti , sans s'arrêter à Agen , se rendit à Caudecoste, pour tâcher de reprendre cette ville, dont il forma immédiatement le siège*. Saint-Luc ne parut point pour secourir la ville. Après sept heures de l'attaque la phis vive, pendant laquelle le prince s'exposa toujours aux endroits les plus périlleux, la place fut emportée de vive force. Pensant avoir suffisamment rétabli par ce brillant coup de main le prestige un peu ébranlé dans cette province des armes de son parti , et la saison devenant plus rigoureuse , le prince de Conti mit ses troupes en quartier d'hiver; il se retira lui-même à Agen.

Toute l'animation que donnent à la guerre les dissensions civiles était nécessaire pour que cette double campagne du Poitou et de l'Agenais eût pu se prolonger ainsi jusqu'au cœur de l'hiver, alors qu'il était si bien convenu , par une sorte de consentement tacite et universel, que les hostilités restaient suspendues dans cette saison. Par un usage reçu, la plupart des officiers quittaient même alors momentanément les armées. La campagne pouvait donc être considérée comme finie. Il n'en fut pas ainsi ; le marquis de Saint-Luc

^ Voyez à V Appendice du second volume : Mémoire pour servir aux affaires de Guyenne.

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ménageait au prince de Conti , pour le tirer de son repos d'Agen , un réveil pareil à celui qui l'avait tout récemment forcé de revenir de Bourg en toute hâte. Le prince est averti d'une nouvelle marche offensive de Saint-Luc sur Staffort, où le marquis de Chouppes commandait un camp de deux mille cinq cents hommes. Aussitôt le prince réunissant avec promptitude les troupes de ses autres quartiers, vole au secours de celui de Staffort; mais arrivé en présence de l'ennemi, il s'aperçoit que toutes les forces dont il dispose sont bien inférieures à celles de l'armée royale. Ne voulant rien hasarder, le prince loge son infanterie dans la ville située sur la rive droite du Gers, et poste sa cavalerie en arrière, sur la rive gauche, de manière à la couvrir, du côté de l'ennemi , par le cours de la rivière ; ensuite il s'avance pour reconnaître lui-même le camp occupé par le marquis de Saint-Luc, à une lieue de distance. Cette reconnaissance faite, il dépêche un courrier à son frère pour lui demander l'envoi , en toute hâte , de quatre cents chevaux de vieilles troupes, lui promettant, avec ce renfort, de battre le marquis de Saint- Luc. En attendant l'arrivée du secours demandé, le prince se contente d'escarmoucher avec l'armée royale ; et Saint-Luc s'apercevant que, par ses dispositions intelligentes, le prince a pris sur lui l'avan-

tage du poste, passe le pont de Gimbrède, sur la Girolle, et va camper à deux lieues de Staffort, sous les murs de Miradoux.

Le prince de Coudé, auquel son frère demandait l'envoi d'un secours, était resté, nous l'avons dit, sur le cours de la Dordogne, retenu par des soins importants. Il achevait de fortifier les places qui pouvaient empêcher le comte d'Harcourt de franchir ce fleuve, et lui-même, placé à cheval sur les deux rives dont il était maître, surveillait, d'un côté, la guerre de l'Aunis, de la Saintonge et l'Angoumois, que dirigeaient le prince de Tarente et le comte du Dognon ; de l'autre, celle de la Haute-Guyenne , pouvant se transporter luimême, au moment opportun, sur le point le plus menacé. Sacorrespondance nous apprendra quelles étaient alors ses préoccupations diverses pour tirer des Espagnols le plus de secours possible, et pour satisfaire les exigences peu commodes du comte du Dognon , qu'il tenait cependant à conserver à tout prix.

Il écrivait à Lenet , de Bergerac, le 7 février :

« Remerciez de ma part M. de Vatteville de la poudre et du canon qu'il a envoyés à Libourne, et priez-le de faire partir promptement ses vaisseaux pour M. du Dognon. Vous pouvez avoir appris par son capitaine des gardes comme il me

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tomberoit sur les bras sans cela. Je vous prie d'y teiîir la main '. »

Il écrivait encore cette autre lettre à Le net : « J'ai receu votre lettre du septième de ce mois, par laquelle j'ai vu tout ce que vous avez fait avec M. de Vatteville touchant M. de Longueville, dont je suis très-satisfait. Mais pour l'affaire de M. du Dognon, je n'aurai point l'esprit en repos jusqu'à ce que vous ayez fait donner ordre par ledit sieur de Vatteville à la subsistance de ses vaisseaux. Vous savez que ledit sieur du Dognon n'est pas homme à se payer de galimatias, et si vous ne pouviez rien faire avec M. de Vatteville pour cela, vous enverriez quelqu'un vers luy pour aviser au moyen de luy donner contentement. Aymant mieux le satisfaire de mon propre argent que de lui donner subject de désarmer ses vaisseaux, de quoy il faict bruict, et ce qu'il faut prévenir par quelque moyen que ce soit pour quantité de raisons, en particulier si les ennemis tournent du côté de Xaintes. Achevez cette affaire le plus tôt que vous pourrez et vous ne sauriez croire le plaisir que vous me ferez de m'en sortir.

« Louis DE Bourbon.

« De Bergerac, le 10 février 1652. »

* Nous avons tiré cctte^ lettre et la suivante des papiers de

Quand le prince de Condé reçut le message de son frère, quels que fussent les soins qui pouvaient le retenir sur les bords de la Dordogne, il jugea plus utile de s'en éloigner pour accourir en personne à la tête du secours demandé. Le marquis de Saint-Luc passait pour un officier de mérite, et les forces relativement considérables dont il disposait formaient à la fois un danger menaçant et un puissant attrait par les conséquences qui en ressortiraient s'il parvenait à les vaincre. Il importait au prince de frapper un coup décisif dans la Haute-Guyenne, pour rejeter au loin les lignes convergentes qui tendaient chaque jour à le resserrer dans un cercle plus étroit; car, en dehors des troupes commandées par le comte d'Harcourt et le marquis de Saint-Luc , le maréchal de Gramont formait à Bayonne une troisième armée. Il laissa donc au comte de Maure, avec le soin de la défense des passages de la Dordogne , la mission de l'achèvement des fortifications de Libourné et de Bergerac , et partit avec ses quatre cents cavaliers.

Le prince de Condé ayant rejoint son frère au camp de Staffort, s'avança avec lui vers Miradoux. Saint-Luc avait logé son infanterie dans la ville, et placé sa cavalerie dans les villages envi-

Lenet, conservés à la Bibliothèque impériale. iNous les croyons inédites*

ron liants. La supériorité de ses forces ne lui donnant nulle appréhension d'une attaque, il ne faisait garder le pont de Gimbrède que par quinze maîtres à cheval. Ceux-ci, culbutés, en un instant, par la tête de colonne de l'armée des princes, coururent donner l'alarme dans tous les quartiers. Les régiments arrivèrent au plus vite ; mais, l'un après l'autre, selon leur promptitude à se réunir, ou selon les distances. Les princes, donnant l'exemple du courage et chargeant au premier rang, tirèrent de cette faute de l'armée ennemie l'avantage de pouvoir attaquer chaque corps séparément avec des forces plus considérables. La lutte n'en était pas moins acharnée et difficile, parce que les princes ne pouvaient pas renouveler leurs forces comme se renouvelaient celles de leurs adversaires. Le prince de Condé eut son cheval renversé sous lui; le prince de Conty, se précipitant au devant, couvrit son frère de son corps et lui donna la possibilité de se relever avec son cheval blessé, sur lequel il continua à combattre. Six régiments, dont trois d'infanterie, ceux de Lorraine, de Champagne et de Saint-Luc, vinrent successivement se faire rompre, jonchant le sol de morts et de blessés, et laissant de nombreux prisonniers. La nuit termina cette première affaire.

La défaite du principal corps cantonné dans

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Miradoux pouvait cependant seule assurer une complète victoire ; les princes le comprirent. Après avoir pris à peine quelques heures de repos, au point du jour ils firent sonner le bouteselle et s'avancèrent hardiment. Saint- Luc répondit à ce mouvement en rangeant en avant de la ville son infanterie en bataille. Pour l'atteindre, il fallait gravir un terrain montueux, entrecoupé de fossés et de sillons, détrempé par la pluie. Le prince de Condé ne tarde pas à s'apercevoir que s'il aborde avec des phalanges rompues par ces obstacles l'infanterie de Saint- Luc postée avec tout l'avantage du terrain, il court à une défaite; aussi donne-t-il le signal d'arrêter la charge. Il tâche, par des escarmouches, d'attirer son adversaire dans la plaine; mais cette ruse reste inutile; Saint-Luc voit le danger de perdre l'avantage de sa position, en face de troupes qu'exalte la poursuite victorieuse de la veille. Le prince de Condé, à bout de ressources pour surmonter cette obstination prudente, a recours à un nouveau stratagème tiré du prestige seul de son nom. Il ordonne de relâcher, sans conditions, les prisonniers tombés la veille entre ses mains. Ceux-ci portent à Miradoux la nouvelle inattendue que Condé luimême combat à la tête des siens. Les soldats de Saint-Luc qui croyaient le prince sur les rives de la Dordogne, sont frappés d'une sorte de stu-

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peur en apprenant qu'ils ont à lutter contre un général accoutumé à vaincre, lequel, en relâchant ses prisonniers avec tant d'indifférence, prouve qu'il compte pour peu le nombre de ses ennemis. Les officiers de l'armée royale perdent eux-mêmes confiance, et cette ligne naguère si solide et que Condé avait hésité à attaquer , s'ébranle, se reploie et commence sa retraite sur Lectoure.

Le prince de Condé s'élance à la poursuite et compromet une victoire complète par une précipitation sans calcul, mais excusable dans le feu de ce premier succès que l'infériorité de ses troupes rendait si peu probable au commencement de la journée. Il n'attend pas que l'infante* rie ennemie ait défilé dans un chemin creux où il l'aurait facilement accablée ; avant que ce mouvement soit achevé , il coupe la colonne de retraite avec une poignée de cavaliers. Les régiments de Lorraine et de Champagne qui formaient l'ar* rière-garde, et qui ont la veille éprouvé sa valeur, sont rejetés dans les fossés de Miradoux; le prince de Condé, par une seconde faute, au lieu de poursuivre le marquis de Saint -Luc se t*etirant avec le gros de ses forces , dirige contre cette arrièregarde l^ardeur de son attaque; et ces régiments démoralisés demandent quartier à leur vainqueur. A ce moment où la rougeur de la honte rejaillit:

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au front de tout vaillant officier, le lieutenant-colonel du régiment de Champagne, La Motte-Védel , s'aperçoit que le prince de Condé n'est suivi que d'une cavalerie peu nombreuse dont la profondeur même du fossé où ses soldats ont été rejetés arrête la charge ; il le leur fait observer et ranime leur courage. Ceux-ci dirigent aussitôt un feu de mousqueterie contre les assaillants dont les chevaux caracolent impuissants le long des talus qu'ils ne peuvent franchir. Les régiments de Champagne et de Lorraine rentrent alors dans Miradoux, et cette place ouverte au prince quelques instants auparavant, se trouve avoir une garnison protégée derrière des murailles. Condé ne pouvait , en ce moment , songer à un siège ni même à un assaut, il retourne sur les traces de Saint-Luc pour ressaisir la victoire complète qui vient de lui échapper ; mais ce général a pris de l'avance ; il le poursuit vainement jusque sous les murs de Lectoure, sans pouvoir atteindre, pour les anéantir plus complètement encore, les débris dispersés de son armée.

Laissons maintenant le marquis de Saint-Luc raconter lui-même sa propre défaite dans une lettre à Le Tellier. Il commence par en jeter amèrement la cause sur l'absence, parmi ses troupes, d'un corps de vieille cavalerie qu'il avait demandé avec d'inutiles instances au ministre. Il

double , dans son appréciation , les forces que le prince de (^ondé avait amenées avec lui, en les portant à huit cents chevaux , et tout en reconnaissant qu'il n'avait aucun avis certain de l'arrivée de ce prince dans le camp ennemi , il n'avoue pas l'impression fâcheuse produite par cette nouvelle quand elle se répandit parmi ses propres troupes. Bien que ne pouvant dissimuler la défaite de la première journée , il signale une charge dans laquelle les assaillants furent, dit-il, assez vigoureusement repoussés et ne convient pas d'avoir cédé un pouce de terrain. Quant à la seconde journée, il rejette la responsabilité de l'ordre de retraite sur l'avis d'un conseil de guerre qu'il avait réuni, avis appuyé sur des considérations de nécessité. Il ne paraît pas s'apercevoir de l'immense faute commise de céder, avec des forces supérieures à celles de l'ennemi, un poste où il avait pour lui tous les avantages, pour être en définitive obligé d'accepter le combat dans une situation défavorable et au milieu du mouvement toujours hasardeux d'une retraite.

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Lettre du marquis de Saint-Luc à Le Tellier ' .

« A Lectoure, le 25« de féburier 1652.

« Monsieur,

(c Je mande amplement à M. le cardinal la faute que j'ay faicte , si j'eusse eu quelques vieux régiments de cavalerie que je vous avois si longtemps demandés, ce malheur ne seroit pas arrivé. M. le Prince ayant passé la rivière avec huit cents chevaux , vint joindre l'armée de M. le prince de Conty ; je n'eus aucun advis certain de leur jonction. Le mercredy vingt-uniesme de ce mois, il vint à minuict avec toute sa cavalerie , au nombre de deux mille chevaux , pour enlever nos quartiers de cavalerie à Miradoux, où j'estois campé ; il les trouva à cheval, et les chargea, il prist quelques prisonniers. A.ussytost je fis mettre l'armée en bataille en un poste assez advantageux. A la pointe du jour, les ennemis en firent de mesme; et, après deux ou trois heures de temps, ils firent deux attaques : l'une, à Ja gauche, assez foible, et l'autre, à la droite, phis forle, où je me trouvai ; je les fis charger, et ils feurent assez vigoureusement repoussés, t^e l^este du jour

* Archives du Ministère de la guerre^ vol. cxxxiii;

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se passa dans une longue escarmouche d'infanterie ; ils ne gagnèrent de tout ce jour un pouce de terre sur nos troupes. Le soir arrivant, je fis assembler touts les principaux officiers pour tenir conseil de ce qu'il falloit faire ; ils feurent touts d'un mesme advis de se retirer, ayant très-peu de munitions de bouche et de guerre. M. de Marins demeura à l'arrière-garde avec quelques escadrons et pelotons d'infanterie pour les soutenir. La retraite ne peust estre cachée aux ennemis qui estoient campés fort près de nous, ils chargèrent l'arrière-garde, qui feust constrainte de se jetter dans Miradoux, les régiments de Champagne et de Lorraine et cent chevaux. Je fis mettre un régiment d'infanterie à un pont pour empescher les ennemis de passer; ils forcèrent le passage. Je fis touts mes efforts avec M. de Saint-Germain d'Hachon pour rallier quelques escadrons ; il feust impossible de les faire tourner visage dans l'effroy où ils étoient. Me voyant abandonné, je me retirai avec M. de Saint-Germain et de Gobas, et huict ou dix chevaux à Lectoure. Présentement, M. le Prince a faict amener deux pièces de canon à Miradoux pour forcer cette infanterie; j'ay oity ce matin qu'il est déjà en batterie. J'ay envoyé M. de Gohas à Fleurance et M. de Saint-Germain dans Auch avec les débris de la cavalerie ; sy l'on ne m'assiste proniptement, je croy que la pro-

/|o6 SOUVENIRS

vince est en grand péril. J'attends vos ordres. Je

suis,

« Monsieur,

« Votre très-humble et obéissant serviteur,

« Saint-Luc. »

La terreur et la dispersion des troupes du marquis de Saint-Luc furent du reste aussi complètes qu'il était possible, puisque ce général avoue luimême qu'il entra dans Lectoure avec une suite de huit ou dix cavaliers à peine. L'effet de ce désastre éprouvé par l'armée royale fut immense dans ces provinces; des manifestations populaires en faveur de la Fronde eurent lieu à Mon tan ban et à Toulouse ; et dans cette dernière ville, le Parlement et les capitouls ayant décidé qu'ils enverraient les canons et les munitions que demandait le marquis de Saint-Luc pour reformer son armée, une émeute entoura l'arsenal et en referma les portes sur les canons qui allaient sortir *.

Cette défaite de l'armée royale fut célébrée comme une grande victoire dans l'armée des princes. Le récit de cette action envoyé au duc d'Orléans fut imprimé à Paris ^ et répandu à pro-

* Manuscrits de Diibuîsson-Aubenay, conservés à la Bibliothèque Mazarine.

* Nous avons trouvé, parmi les Manuscrits de Dubuisson-Aubenay, ceUe relation imprimée sous ce titre :

La véritable relation de la déffaite du marquis de Saint-

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fusion. Cette relation cite, comme régiments engagés du côté de l'armée royale, ceux de Vaillac, de Saint-Mégrin, de Saint-Luc, de La Boissière, de La Yilletière, de Lorraine, de Champagne et la compagnie des gardes du marquis de Saint-Luc ; du côté de Tarmée des princes, les régiments de Théobon, de Montespan, de la Marche, de Montmorency, de Galapian, de Gondrin. Elle nomme comme s'étant distingués avec les princes, M. de Montespan, le duc de La Rochefoucauld, MM. les princes de Marcillac et de Valencay, le comte de La Serre, de Castelmoron , le chevalier de Foix , de Laugnac, de Bezols, le sieur Nergassier, lieutenant-criminel d'Agen, qui s'est vaillamment comporté , de Beau ville , de Théobon , de la Marche , de Marsin.

Cette relation se termine par cette réflexion : « Il seroit inutile de faire remarquer icy l'importance de cette deffaite qui asseure toute la Haute-Guyenne au service du roy, oste une armée de quatre-mil hommes au cardinal Mazarin et surtout le régiment de Champagne et de Lorraine, unit le Languedoc à ce pays, et achemine

Luc, yar les troupes de MM. les princes y envoyée par M, le prince de Contij à Son J liesse Royale, — A Paris, de l'imprimerie de la ye I. Guillemot, rue des Marmousets, proche l'église de la Magdeleine. 1652. Avec permission.

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la paix générale, qui est le seul but que se proposent les armes de MM. les princes. »

Après avoir poursuivi le marquis de Saint-Luc jusques sous les murs de Lectoure, les princes revinrent sur leurs pas pour enlever dans Miradoux les débris de l'armée royale qu'ils y avaient laissés renfermés , débris respectables encore, puisque parmi eux se trouvaient ceux des deux régiments de Lorraine et de Champagne, si renommés par leur valeur que les princes avaient signalé leur défaite comme l'un de leurs trophées les plus brillants. Les noms que portaient autrefois les régiments, plus significatifs et plus propres surtout à graver les souvenirs que les numéros qu'on leur donne aujourd'hui, créaient une émulation de valeur et une réputation à soutenir qui devenaient une force morale puissante dans les armées de la vieille France; ce qui n'empêche cependant pas nos modernes régiments de porter haut devant l'ennemi le numéro inscrit sur leurs victorieux drapeaux.

Marin, maréchal de camp*, et La Motte-Védel étaient à la tête de ces glorieux restes des régiments de Champagne et de Lorraine. Enfermés dans une mauvaise place, aux murailles même de

* De Sainte -Colombe-Marin, officier distingué.

laquelle étaient adossées les maisons de la ville, ils. auraient accepté une capitulation honorable. Le prince deCondé toujours emporté par son ardeur et persuadé qu'une bicoque ne saurait lui résister, quand il pouvait d'un mot s'assurer une complète victoire, commit la faute de ne pas proposer une capitulation digne de tels soldats. Comme il savait que ces troupes manquaient de munitions , il voulut qu'elles se rendissent prisonnières de guerre ou qu'au moins elles s'engageassent à ne pas porter de six mois les armes contre lui. Il avait affaire à une garnison à laquelle il n'était pas prudent de trop demander. Celle-ci, indignée de ces exigences, et préférant la mort à une capitulation qu'elle considérait comme un déshonneur, résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le prince de (]ondé s'aperçut alors que, quelque mauvaise que fut la place, il ne possédait cependant pas les engins de guerre suffisants pour en entreprendre le siège. Il envoya le prince de Conti à Agen pour lui expédier de l'artillerie ; mais de cette ville, ce prince fut obligé de se rendre en toute hâte à Bordeaux, où des troubles réclamaient sa présence ; de sorte que le prince de Condé resta seul sous les murs de Miradoux. L'artillerie que son frère avait pu lui envoyer «l'Agen, ne se composait que de deux pièces de

canon, l'un de dix, l'autre de douze livres de balles, et de munitions si rares que le prince dut exposer la vie de ses soldats pour de l'argent; il leur payait les Ijoulets tombés dans les fossés, ils allaient les chercher sous le feu de la place, pour les faire resservir. Les assiégés, en moins de vingt-quatre heures, firent deux vigoureuses et sanglantes sorties pour empêcher tous les travaux d'attaque ; cependant une brèche est ouverte ; les assiégeants se précipitent à l'assaut. Au moment de pénétrer, un spectacle et une barrière inattendus les arrêtent : un second fossé, fournaise ardente, s'ouvre sous leurs pieds! Par un de ces renversements fréquents et singuliers des prévisions humaines, cet obstacle infranchissable est dû à la faiblesse même des fortifications de Miradoux ; celle des maisons adossées à la muraille à travers laquelle le canon avait ouvert un passage, s'étant écroulée dans ses caves, avec ses boiseries et ses charpentes, les assiégés y avaient mis le feu. Pendant que les assaillants sont obligés de suspendre l'assaut, les assiégés construisent en arrière de nouvelles défenses.

Le prince de Condé dut changer la position de sa batterie pour faire brèche à un endroit où les rapports assurent que les maisons n'ont point de souterrains. Dans cet intervalle, comme il manque de forces suffisantes pour investir complètement

Miradoiix, Saint-Luc, revenu sur ses pas avec quelques troupes qu'il est parvenu à rallier, ravitaille la place de vivres et de munition's, tandis que Marin et La Motte- Védel avec les vaillants débris de Lorraine et de Champagne, font cinq sorties victorieuses , qui , chaque fois , culbutent les assiégeants. La résistance ainsi prolongée permet d'attendre l'arrivée de secours plus importants*. Le canon a ouvert une nouvelle brèche ; un second assaut se prépare , lorsque la nouvelle se répand que le comte d'Harcourt lui-même , accourant au secours de Miradoux, sera le lendemain sous ses murs.

Un des caractères les plus surprenants de cette guerre est certainement la mobilité extrême des généraux et de leurs troupes; elle s'explique par la cavalerie qui , formant la force principale des armées d'alors, se transportait rapidement avec eux. Le comte d'Harcourt avait jugé non sans raison qu'il n'avait aucun but plus important à poursuivre dans cette guerre que de se trouver partout où combattrait le prince de Condé, et lorsqu'il avait appris que ce prince avait quitté les bords de la Dordogne pour se rendre dans l'Agenais, il avait quitté la Saintonge pour voler sur ses

* Lettre écrite de Bordeaux, le H mars 1652, reçue à Paris, le 17 mars. Journal manuscrit de Dubuisson-Àubenay ^ t. Vï, à la Bibliothèque Mazarine.

pas. Seulement il y avait rencontré de sérieuses difficultés. La Dordogne, depuis Bergerac jusqu'au hec d'Ambez, était exactement gardée par les troupes ennemies; il ne pouvait songer à la franchir en face d'elles, force fut donc d'en remonter le cours en dissimulant son projet. Avant d'arriver au cours supérieur de la Dordogne, il lui fallait franchir la Vézère à Terra sson pour aller passer la Dordogne àDomme. A ïerrasson, il était facile d'arrêter la marche du comte d'Harcourt, ainsi qu'il en convient dans sa correspondance ; mais ce général fut assez heureux pour y arriver deux heures avant un corps de troupes de l'armée des princes qui côtoyait sa marche. Le comte put donc gagner sans obstacles le passage de Domme sur la Dordogne, que gardaient, depuis trois jours, pour le lui assurer, MM. de Biron et de Vaillac, avec quelques troupes et de nombreux amis. Après avoir effectué ce passage, le comte d'Harcourt, qui ignorait encore les graves événements de Miradoux , hésitait s'il se rendrait directement dans l'Agenais, ou s'il irait attaquer un corps de partisans des princes qui se réunissait à Castelnau, à une lieue de Domme, lorsque des nouvelles précises de la défaite du marquis de Saint-Luc le décidèrent à marcher en toute hâte sur Miradoux. Le prince de Condé, qui croyait le comte d'Harcourt au-delà de la Dordogne, éprouva, à la non-

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. f^l'i

velle de son approche un étonnement semblable à celui qu'il avait causé lui-même au marquis de Saint-Luc, peu de jours auparavant. Dans la crainte d'être pris entre deux feux, il ne jugea pas prudent de l'attendre sous les murs de Miradoux. Il leva immédiatement le siège de cette petite place et se retira à Staffort, poste qui maintenait la Garonne entre le comte d'Harcourt et lui.

Le comte d'Harcourt, arrêté par cet obstacle, entama des négociations pour tâcher de ramener sous l'autorité royale les villes de la province. Le succès de ces tentatives devait infailliblement miner le terrain sous les pas du prince de Coudé. (]e prince , s'il eût été environné de populations hostiles, eût vu sa petite armée s'évanouir au premier souffle. Le danger de ces menées diplomatiques n'échappait pas à Condé et était de sa part l'objet des préoccupations que sa correspondance va nous révéler :

^ Monsieur Lenet, conseiller ordinaire du roi en son conseil d'Etat^,

« Je viens d*avoir advis de diverses parts qu'il estoit arrivé un trompette à Agen de la part de Monsieur le comte d'Harcourt, pour sçavoir d'eux

* Manuscrits de Lenet> conservés à la Bibliothèque impériale i Nous croyons cette lettre inédite;

f\ll\ SOUVENIRS

s'ils ne vouloient pas recognoistre ses ordres, et que la maison de ville s'estoit assemblée là-dessus dont on ne m'a point encore dit le résultat. Je ^ ous prie de faire en sorte que Messieurs d'Agen me renvoyent le trompette et qu'ils facent réponse que c'est à moy qu'il faut qu'il s'adresse. Je ne doute pas qu'en cette occasion, ils ne facent ce qu'ils doibvent et ce qu'ils m'ont promis. Priez de ma part Messieurs de Rémond et d'Espagnet de visiter la ville pour l'asseurer et d'aller faire un tour à Villeneufe* pour la mesme chose et escrire à Monsieur du Bue, touchant Marmande.

« A Staffort, le 4 mars 1652.

« Ne manquez pas de m'envoyer le trompette. « Louis DE Bourbon. »

Le prince de Condé faisait couvrir les approches de son camp de Staffort par une garde nombreuse placée à Auvillars, village sur les bords de la Garonne, situé sur le point où le comte d'Harcourt était obligé de franchir la Garonne pour venir l'aborder. Le prince se croyait donc par cette précaution à l'abri de toute attaque imprévue. Il n'avait pas assez calculé que les nouvelles

* Villeneuve-d*Agen.

levées auxquelles il avait confié ce poste important, ne formaient qu'iuie troupe médiocre et inexpérimentée ; elle se laissa surprendre et envelopper de telle sorte qu'il n'y eut même pas de fuyards pour aller porter l'alarme au camp de Staffort. Les tètes de colonne de l'armée royale arrivaient aux approches de ce camp, que le prince de Condé ignorait encore que le comte d'Harcourt eût franchi la Garonne. Accepter une bataille offerte d'une manière si inattendue, parut au prince la certitude d'une défaite ; il préféra essayer de dérober son armée par une prompte retraite sur A.gen. Malheureusement celle-ci, commencée avec une confusion inexprimable, continua avec un désordre toujours croissant, et ses troupes eussent été facilement anéanties jusqu'au dernier homme, s'il n'eût laissé sur deux points des enfants perdus pour couvrir sa marche : soixante maîtres derrière les mauvaises murailles de Staffort, et trois ou quatre cents chevaux au Pergan, quartier ouvert à peu de distance; et surtout si le comte d'Harcourt, qui ne voulait rien laisser derrière lui, n'eût commis la faute de s'acharner contre ces deux obstacles, au lieu de pousser vigoureusement la poursuite. Le prince de Condé put ainsi échapper avec le gros de ses troupes ; il parvint à leur faire franchir la Garonne, à Boue, sur des bateaux. Il ne put effectuer lui-même ce passage qu'après

avoir couru les plus grands dangers : sur son propre bateau, les balles ennemies renversèrent deux hommes morts à ses côtés. La Garonne se trouvant replacée entre lui et l'armée royale, le prince cantonna autour d'Agen les débris de sa propre armée, n'ayant guère conservé sous sa main que les corps commandés par le comte de Marsin et par le colonel Balthazar, et ceux-ci ne se trouvèrent plus présenter qu'un effectif d'environ quinze cents hommes * . Sa cavalerie , par ses ordres, avait continué à suivre, avec les bagages, la rive gauche du fleuve, jusqu'au port Sainte-Marie. Le comte d'Harcourt, grâce au succès, accroissait au contraire ses forces par le nombre et par les ressources. Le marquis de Saint-Luc l'avait rejoint avec ses troupes qu'il avait reformées; le comte de Vaillac et le marquis de Poyane lui avaient amené les leurs ; de sorte qu'ayant 'passé une revue générale de son armée, il put compter huit pièces de canon et dix mille hommes effectifs sous les armes, auxquels il fit payer une monstre et demi. Le général de Tarmée royale qui faisait subsister ses troupes sur les provinces mêmes qu'elles occupaient, suivant l'usage des temps anciens qui rendait les guerres si désastreuses pour les populations envahies, ne négli-

* Correspondance rpilitaire; Archives du Ministère de la guerre.

geait pas en effet de frapper des contributions pour entretenir les siennes ; il y en avait même qui étaient payées pour éviter le désordre et le pillage des soldats. Pour obtenir cette garantie, Condom , le Mas d'Agenais, Staffôrt et INérac venaient de lui remettre 10,000 écus; il en demandait 20,000 aux habitants du duché d'Albret pour leur accorder la même sûreté *. Après cette revue de ses forces , l'opinion générale prétait au comte d'Harcourt l'intention d'aller former le siège d'Agen.

Le prince de Coudé entra d'abord seul dans la ville d'Agen dont les excellentes dispositions des habitants lui étaient précédemment connues ; le prince de Conti vint l'y rejoindre. Les deux frères ne tardèrent pas à s'apercevoir que le voisinage de l'armée royale avait singulièrement modifié l'esprit des habitants, et reconnurent la nécessité de s'assurer de la ville par luie garnison. L'ordre est donné au régiment de Conti, infanterie, de se saisir de la porte de Grave et d'entrer dans la ville. Les habitants s'émeuvent ; ils prennent les armes et enserrent le régiment de Conti de barricades dans la première rue où il est entré. Les révoltés portent des piques et des pistolets sous la gorge des princes qui sont accourus. Le sang-froid des princes ne se dément pas dans cette position cri-

* Correspondance militaire; Archives (la Ministère de la

(juerre.

tique : recourir à la force ouverte des soldats, c'est appeler le carnage , le feu et le pillage, détacher de leur cause toutes les villes qui l'ont embrassée ; céder, c'est ployer sous la honte que n'acceptent jamais ceux qui portent l'épée. Les princes se contentent de menacer si hautement, qu'une réunion à l'Hôtel-de-Ville est convenue par l'intermédiaire du duc de La Rochefoucauld, pour entrer en arrangement. Dans cette conférence, les princes exigent que les bourgeois leur demandent pardon ; ils leur promettent en retour de ne pas mettre de garnison dans Agen, ce qu'ils n'avaient voulu faire, assurèrent-ils, que pour soulager les habitants. Ces concessions réciproques rétablirent le calme. Une condition supplémentaire, imposée cependant par les princes, fut que les habitants lèveraient parmi eux un régiment pour la garde de la ville, le prince de Gondé se réservant d'en nommer les officiers.

Ce séjour du prince de Condé à Agen fut marqué par les plus fâcheux événements pour sa cause. Les troubles qui avaient précipitamment obligé le prince de Conti à quitter le siège de Miradoux pour se rendre à Bordeaux étaient loin d'être calmés, et ce prince, de retour auprès de son frère, ne lui rapportait que des renseignements peu satisfaisants sur l'état de cette ville si essentielle à conserver. La ville* de Bordeaux n'avait

guère de fortifications un peu sérieuses que les châteaux Trompette et du Hâ, et ils n'étaient reliés entre eux que par une enceinte de vieilles tours et de vieux remparts du moyen âge qui n'étaient plus en harmonie avec les progrès accomplis pour la défense et pour l'attaque des places. En outre, cette enceinte était débordée par d'immenses faubourgs qui formaient une nouvelle ville sans défense, ville plus grande que la première. Afin de pourvoir aux nécessités d'une sérieuse résistance, par les ordres du prince de Condé, les faubourgs étaient couverts par des fortifications plus modernes ; des bastions et des courtines s'élevaient par corvées imposées aux paysans du Médoc et des environs ^ Enfin, pour la garde de la ville, le parlement avait levé un régiment de trente compagnies, fort de douze cents hommes^. Ces précautions auraient suffi pour mettre Bordeaux en état de résister, si le danger principal n'était venu de la situation intérieure de la ville où les rivalités les plus ardentes régnaient entre les habitants. Le parlement était généralement favorable au mouvement de la Fronde ; mais il l'était dans de certaines conditions qui n'en faisaient pas un instrument absolument dévoué à la politique des

* Gazette de France. Nouvelles de Bordeaux, du 8 février 1652.

* Gazette de France. Nouvelles de Bordeaux, du 12 février

princes ; le peuple , au contraire, était passionné pour les princes et pour leur politique , mais à la condition qu'on lui passerait les plus coupables excès. La bourgeoisie se divisait en deux partis, l'un qui marchait avec le parlement; mais celui-ci se divisa lui-même ; l'autre qui désirait le retour à l'autorité royale et à la paix , parti de propriétaires qui songeait surtout à ses vignes et auquel les tribulations n'étaient pas épargnées*. Les factions acharnées se livrèrent à des persécutions et à de sanglantes luttes, et ces troubles, dont plus tard se développera le pénible récit, devinrent pour le parti des princes une cause de lassitude, de dégoût et de faiblesse qui contribua puissamment au rétablissement de l'autorité royale.

D'autres nouvelles plus graves encore pour le moment parvenaient des contrées plus éloignées. La première était la perte d'Angers. Le duc de Rohan- Chabot, gouverneur d'Anjou, lié au prince de Condé par des motifs de reconnaissance déjà connus, avait fait déclarer sa province en faveur du prince. La cour ayant voulu faire occuper les ponts de Ce par le régiment de Picardie, afin de

' M. de Marin, maréchal de camp de l'armée royale, écrivait de Saintes à Le Tellier, le 2i mars 1652 : « Je compte sur l'effet que produira sur les habitants de Bordeaux la menace d'arracher leurs vignes, qui est le plus grand châtiment qu'on leur puisse faire. » Archices du Ministère de la guerre ^ vol. cxwiii.

maintenir l'Anjou sons son obéissance, le duc de Rohan s'y était opposé, sous le prétexte à peine spécieux que cette garnison pouvait faire craindre à toutes les villes de la province de recevoir des garnisons semblables, et qu'elles se soulèveraient. Après cet éclat , il ne restait plus qu'à lever hautement l'étendard de la Fronde, et le duc le fit. Si cette première démonstration eût été suivie d'actes plus vigoureux , cette diversion , se joignant à l'approche des vieilles troupes arrivant de Stenay^sous la conduite du duc de Nemours, changeait de face la situation du prince de Condé et lui présageait enfin un succès toujours contesté par la fortune contraire. On ne saurait quaUfier d'acte utile à la cause qu'elle prétendait servir une mesure au moins singulière à laquelle le duc eut recours, dans la crainte de l'influence qu'Arnaud, évéque d'Angers, pouvait avoir sur les habitants dans un sens favorable à la politique royale. Un jour qu'il était sorti, il lui fit fermer au retour les portes de la ville; et l'évêque rejoignit la reine. La cour, voyant de ce côté un nouveau péril à conjurer, s'empressa de quitter Poitiers pour s'avancer jusqu'à Saumur, afin de veiller de près au siège d'Angers dont la résolution fut prise. Elle avait deux maréchaux de France sous la main pour leur confier l'entreprise : le maréchal de La Meilleraye, grand-maître de l'artillerie, et le ma-

réchal d'Hocquincourt, qui venait d'aller chercher à la frontière le cardinal Mazarin en arborant ses couleurs. Entre les mérites du premier, qui avait la réputation d'un preneur de villes, et qui n'eût pas été fâché d'avoir à combattre le duc de Rohan-Chabot avec lequel il avait eu des dissentiments récents à l'occasion de la présidence des États de Bretagne , et les services du second, d'une incontestable bravoure, mais général médiocre, il ne pouvait, à ce qu'il parut, y avoir d'hésitation pour la reine et pour le cardinal Mazarin. Le maréchal d'Hocquincourt reçut la mission de commander au siège d'Angers; c'était faire la partie belle au duc de Rohan-Chabot.

Le maréchal d'Hocquincourt débuta par une imprudence qui devait faire anéantir son armée. N'ayant point d'artillerie, il l'avait laissée en arrière pour pouvoir ramener de la*frontière le cardinal à plus grandes journées, il devait faire camper ses troupes à distance de la ville jusqu'à ce qu'il eût reçu du canon pour former ses attaques ; mais au lieu de prendre ces mesures indiquées par la plus simple prudence, il logea ses troupes dans les faubourgs de la ville, les y laissant dispersées sans ordre. Les soldats y trouvèrent du vin en si grande abondance, qu'en peu d'heures l'ivresse fut générale. Il est demeuré inexplicable que le duc de Rohan-Chabot n'ait pas mis à profit une si

favorable conjoncture pour faire une sortie : sans coup férir, il eût écrasé l'armée royale, et ceux qui s'étaient endormis dans le vin se fussent éveillés dans les flots de leur propre sang. Il resta inactif derrière ses murailles, donnant aux soldats de l'armée assiégeante le temps de revenir de leur ivresse, et au maréchal d'Hocquincourt celui de recevoir des canons demandés à Nantes au maréchal de La Meilleraye, artillerie qui remontait lentement sur des bateaux le cours de la Loire. Les canons enfin arrivent et sont mis en batterie. Le gouverneur d'Anjou n'avait qu'un parti à prendre pour servir sérieusement la cause du prince de Condé : résister jusqu'à la dernière extrémité ou tout au moins le plus longtemps possible. En attirant sur lui et en retenant occupées les forces royales, par cette diversion puissante, il donnait au prince les moyens de relever sa cause. Les choses ne se passèrent pas ainsi. A peine les premiers boulets eurent-ils endommagé les murailles, que le gouverneur déféra, sans y apporter d'obstacles, au vœu des habitants pour une capitulation immédiate. La cour ne fut pas exigeante pour les conditions, trop heureuse de se débarrasser si facilement d'une grosse affaire. Une amnistie générale fut accordée, et l'autorisation donnée au gouverneur d'Anjou de se retirer à Paris avec sa famille auprès du duc d'Orléans,

/|a4 SOUVENIRS

La seconde catastrophe dont la nouvelle vint assaillir le prince de Condé, sur la tête duquel tous les désastres semblaient vouloir se précipiter à la fois, fut la perte de la ville de Saintes assiégée par MM. du Plessis-Bellière et de Montauzier ; nous empruntons au texte même de la Gazette le récit de l'attaque de cette place :

Ce qui s'est passé au siège de Xaintes.

« Le 6 de ce mois (mars lôSs), les sieurs du Plessis-Bellière et de Montauzier, lieutenants-généraux dans les armées de Sa Majesté, partirent de Pons avec toutes leurs troupes pour investir la ville de Xaintes, à la réserve de celles que commandoyent les sieurs de Folleville et de Baulle, mareschaux de camp, dont le premier avoit esté envoyé par ledit sieur du PlessisversTaillebourg, sur l'avis qu'il avoit eu que le prince de Tarente qui estoit dans ladite place, se devoit retirer à Brouage, mais il estoit déjà passé avec sept hommes : et ledit sieur de Baulle eut ordre de demeurer à Saint-Savinien , où il s'estoit avancé pour en garder le poste, et faire croire à ceux du parti contraire que l'on en vouloit à cette ville de ïaillebourg.

« Le reste du jour fut employé à prendre les quartiers à l'entôur de ladite ville de Xaintes; et

le lendemain 7, le sieur du Hessis-Bellière ayant résolu de reconnoître la place de plus| près, fit, pour cet effet, dès le matin, commander deux cents hommes de Picardie , Montauzier , Noirmoustiers et Saint-Geniez ; puis détacha quarante fuzeliers qu'il soutint lui-mesme avec les sieurs de Montauzier, de Breval, de Forgues, le chevaUer d'Albret et de Lorière, mareschaux de camp, et quantité d'autres officiers et volontaires qui se trouvèrent près d'eux, et fît donner dans le faubourg de Saint-Vivien : lequel, nonobstant la résistance que firent ceux du parti contraire, qui s'estoyent postez, dans les mazures de quelques maisons brûlées, fut emporté. En laquelle occasion les sieurs de Poillac, Cardillac et autres officiers du régiment de Picardie, et les sieurs de Clozière, commandant le régiment de Montauzier et de Bois-Guillaume, commandant celui de Noirmoustiers, donnèrent des preuves de leur courage et de leur expérience. Mais sur tous, les généraux y firent des merveilles, et malgré la grêle des mousquetadesqui venoitdu rempart, reconnurent eux-mêmes les fossez et tous les dehors de la place avec tant de bonheur, que tous ceux qui donnèrent teste baissée dans le fauxbourg et les rues enfilées, veiies de tout ledit rempart, il n'y eut qu'un soldat légèrement blessé au bras : ces généraux y ayant trouvé assez de couvert pour loger

les soldats de la brigade de Picardie, composée dudit régiment et de ceux de Montauzier, Noirmoustiers et Saint-Geniez et de cent hommes détachés de celui de Périgord.

« Ensuite de cette action, ledit sieur du Plessis- Bellière, sur l'avis que l'on avoit dessein de brus- 1er quelques maisons qui restoient encore dans le fauxbourg Saint-Eutrope , manda au sieur de Genlis , mareschal de camp , commandant les gardes duroy, d'y faire avancer la garde, laquelle estoit composée de cent hommes dudit régiment commandés par le sieur de Pierrepont, lieutenant, qui se rendit maistre du clocher : dans la tour duquel ceux du parti contraire avoient laissé trente hommes commandez par un capitaine et deux lieutenans qui en avoyent rompu les degrés pour en empêcher l'accez ; mais la fumée d'une botte de foin qu'on y apporta les contraignit de se rendre à discrétion.

« Le mesme soir, ces généraux firent ouvrir une tranchée entre les Pères de la Mission et la rivière, qui fut à l'instant poussée fort avant par les gardes : où le sieur de Genlis faisant voir ses soins et sa diligence receut une mousquetade dîuis son haut de chausse, laquelle ne le blessa point : et une autre tranchée pour attaquer la citadelle au-dessus des Cordeliers, qui se trouva assez facile : ledit sieur de Clausière ayant percé de mai-

DÛ RÈGNE DE LOUIS XIV. l\1']

son en maison jusqu'au pied du rempart : auquel travail le sieur de Gondovilliers, capitaine, et i 'aide-major de Picardie furent légèrement blessez.

« Le 8 se passa à disposer les batteries : et la nuit suivante, le marquis de Breval, maresclial de camp*, poussa bien avant la retraite de la ville avec deux compagnies des gardes suisses et le régiment de La Meilleraye commandé parle sieur de Bauvais-Riou ; et le sieur de Lorière, mareschal de camp, avec le régiment de Montauzier, se logea sur le haut du fossé, que les sieurs du Plessis et de Montauzier allèrent reconnoistre et en arrachèrent les palissades.

tt Le lendemain, la batterie que l'on a faite dans le jardin des Pères de la Mission se trouva en estât : mais ledit sieur du Plessis ne voulut pas qu'elle tirastque celle qu'il fait faire entre les deux attaques ne fût aussi achevée, afin d'emporter en mesme temps tous les dehors de la place.

« Le soir, le marquis de Créqui-Hemon , mareschal de camp, fit encore grandement avancer la tranchée du costé de la ville, avec les régiments de Poitou, Grammont et Mazancour, dont les officiers y donnèrent des marques de leur expérience ; et le sieur de Montafilant, ingénieur, fut blessé d'une mousquetade de laquelle il eut le bras rompu, et mourut le lo sur le soir, la balle lui estant entrée dans le ventre.

« Ce jour-là lo, le chevalier d'Albret, mareschal de camp, avec les régiments de Saint-Geniez et de Noirmoiistiers, se logea contre la palissade de la citadelle; et ceux de laplace qui n'avoient point encore fait de sortie, en firent une en plein midi sur la tranchée de la citadelle avec beaucoup de vigueur, mais avec perte de quelques officiers tuez ou faits prisonniers. Les assiégeans ont aussy perdu les sieurs de Bois-Guillaume, commandant Noirmoustiers, Ansillon, lieutenant en ce régiment; le sieur d'Orival, enseigne de la mestre de camp de Poitou, blessez à mort , et eu les sieurs de la Rabelière, de Bruc, de Barsillon, capitaines au mesme régiment de Poitou, blessez, le premier, dans le sein et le dernier à la teste, sans péril, et le sieur de la Cour, ci-devant gouverneur de Lis- 1ers, et volontaire en cette occasion, aussi légèrement blessé au bras ; mais la perte y eut esté plus grande si les siem^s du Plessis et de Montauzier n'y fussent accourus avec le sieur de FoUeville, mareschal de camp, les sieurs du Plessis, de Cosme, d'Arnolfigny, volontaires auprès dudit sieur du Plessis-Bellière, et plusieurs autres, qui tous, l'espée à la main, repoussèrent ceux de la place. »

A la suite de cette vigoureuse attaque et de cette infructueuse sortie, (^hambon, gouverneur de la place, bien qu'il disposât d'une très-nombreuse garnison et de tous les approvisionnements

nécessaires, ne jugea pas à propos de prolonger davantage la résistance, et entra en négociation pour capituler. Il obtint, il est vrai, des conditions honorables : la sortie de la garnison avec armes et bagages, sans engagement de ne plus combattre, et la faculté de la conduire au prince de Condé ; mais il lut blâmé hautement pour n'avoir pas fait une vigoureuse et longue résistance. Chambon allégua pour sa justification qu'il avait cru plus avantageux aux intérêts du prince de Condé de lui ramener sa garnison pour renforcer son armée, que de la compromettre à une défense inutile dans laquelle il aurait fini par succomber. Ces raisons, qui ne compensaient pas la perte d'une place importante, furent mal accueillies par le prince de Condé et par son parti ; aussi lorsque Chambon parut à Bordeaux, il faillit être massacré par la populace.

La capitulation n'avait même pas été observée, par suite de déplorables circonstances. Lorsque la garnison sortit de la place, les troupes assiégeantes rangées en bataille suivant l'usage , pour la voir défiler, quittèrent leurs rangs, malgré tous les ordres contraires, et se ruèrent sur elle. Ln grand nombre d'officiers et de soldats furent tués, tous furent dépouillés, et les sept régiments qui composaient cette garnison, réduits^ des débris dispersés, furent presque complètement per-

43o SOUVENIRS

dus pour le prince de Condé. Cette violation des conditions de la capitulation produisait un avantage considérable pour la cause royale; mais ce manquement à la parole donnée était une tache de déshonneur dont le marquis de Montausier repoussa' avec indignation toute solidarité. Pour maintenir intactes les conditions de la capitulation, il se précipita l'épée à la main, avec le marquis du Plessis-Bellière , contre ses propres soldats; ceux-ci, oubliant tout respect et toute discipline, chargèrent leurs généraux ainsi que leur escorte. M. de Montausier racontera lui-même au lecteur cet épisode inédit de nos guerres civiles et de l'indiscipline militaire :

Le marquis de Montauzier à M. Letellier^,

« Monsieur,

« La joye que j'ay receue par le petit service que nous venons de rendre au Roy en remettant Xaintes sous son obéissance, m'a estée bien rabattue par un accident qui nous est arrivé; car la fureur de nos soldats a esté si grande et la mauvaise intention de la plus part des officiers aussy, que contre la parole que M. du Plessis- Bellière et moy avons donnée , la garnison qui

* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.

sortoit d'icy a esté toute dépouillée et plusieurs tuez, quelque résistance que M. du Plessis et moy y ayons faite , qui en avons tué grand nombre ; mais nous l'avons pensé estre l'un et l'autre plus de vingt fois; car l'armée que nous avions toute faite mettre en bataille s'est toute desbandée contre ces pauvres gens, ayant chargé nostre propre escorte, despoiiillé plus de vingt de nos officiers et un nombre infiny de soldats. Le sieur de la Chapelotte vous en rendra compte plus au long. (]e désordre pourtant n'apporte pas peu d'avantage au Roy, ayant absolument ruyné sept régimens de M. le Prince; mais, Monsieur, je vous avoue que cela ne me console pas ; car quoy que je n'aye manqué à aucune des prévoyances nécessaires pour empescher cela, et qu'ainsy je ne sois point coupable, on ne laissera pas de m'accuser par tout le monde. Au reste. Monsieur, j'eusse bien souhaité demeurer icy pour y restablir les choses; mais j'ay cru estre plus obligé d'aller au siège de Taillebourg, où je seray ce soir pour faire ouvrir les tranchées, M. du Plessis estant party dés hyer pour prendre les quartiers devant la place. Quand elle sera prise , je reviendray icy pour mettre ordre à un million de choses qui en ont besoing, et je ne manqueray pas de vous bailler avis très ponctuellement de lestât de nos affaires. Sans que vos occupations

m'obligent à ne vous importuner que le moins qu'il m'est possible, je vous rendrois mille grâces de la continuation de vos bontés ; mais il me suffit de vous assurer que j'en auray toute la recognoissance qui leur est deùe, et que je seray toute ma vie,

« Monsieur,

« Vostre très humble et très obéissant serviteur,

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