IV
i6> SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
Les renseignements dont la connaissance était nécessaire au maréchal de Turenne pour déterminer sa marche lui ayant été rapportés, il en informe le ministre :
« Ayant eu nouvelles comme Monsieur le Prince marche vers Chastcau-Porcien*, je m'en vai m'avancer vers la Champagne. Je croi qu'il seroit bien nécessaire de donner ordre aux trouppes de Picardie et Normandie de marcher le chemin de la Ferté-Milon^ pour me joindre en suite, croyant qu'il n'y a point de temps à perdre afin d'empescher Monsieur le Prince de prendre de poste considérable en Champagne. M. d'Elbeuf est à Compiègne et les trouppes aux environs de là. M. de Lorraine a donné une partie de ses trouppes a Monsieur le Prince comme je l'avois tousjours bien creû, de sorte qu'avec cela et les trouppes du prince de Ligne , il serait bien plus fort
formule finale et la signature sont seules de la main du maréchal.
^ Cette petite localKé, sur l'Aisne, seigneurie érigée en comté en 1288, et en principauté en 1561, est aujourd'hui l'un des chefs-lieux de canton du déparlement des Ardennes.
8 Petite ville sur l'Ourcq, aujourd'hui chef-heu d'arrondissement du département de l'Aisne.
que je ne pourrais estre. Je suis très-véritablement,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsaffectionné serviteur,
« TURENNE
«Au camp de Rully, le 29 octobre 1632 *. »
Le maréchal de Turenne, bien que reprenant sa marche pour joindre l'armée du prince de Condé, reconnaissait l'insuffisance de ses forces pour pouvoir l'attaquer; aussi réclamait-il des renforts de Picardie et de Normandie qui n'arrivaient qu'avec une extrême lenteur. Le cardinal Mazarin était non moins impatient que le maréchal de voir l'armée royale assez nombreuse pour pouvoir aller franchement à l'ennemi ; sa correspondance nous en apportera la preuve.
La première pensée de la cour, après la rentrée du roi à Paris, avait été de prendre la mesure du rappel immédiat du cardinal Mazarin. Pour ne point disgracier le ministre favori, la reine mère n'avait pas craint d'exposer le jeune roi et sa couronne à mille périls; sans le retour du premier
* Lettre inédite; Archives du Ministère de la guerre^ vol. 134, La formule finale et la signature sont seules de la main du maréchal.
ministre, le triomphe obtenu perdait sa signification et manquait son but. Mille soins attentifs préparaient au Louvre l'installation du cardinal, afin de lui en rendre le séjour agréable et commode et lui faire mieux oublier son palais Mazarin oh l'on craignait qu'il fût moins en sûreté que dans la demeure royale. Le cardinal ne témoignait pas moins d'empressement à ressaisir de plus près les rênes de l'État. Néanmoins, malgré les tendances impérieuses d'une réciproque attraction, le retour du cardinal était forcément différé. Voici sur ce sujet des fragments inédits de quelque intérêt :
« Le retour du cardinal Mazarin est différé parce qu'il ne peut passer depuis que Monsieur le Prince occupe toute la rivière de l'Aisne, et luy a refusé des passe ports. L'appartement qu'on luy a préparé au Louvre est au-dessus de celuy du Roy où estoit celuy du maréchal de Villeroy; mais on l'en faist sortir pour agrandir et rendre plus commode celuy de ce cardinal, et l'on a en a donné un moings commode à ce maréchal*. »
La même relation dit plus loin :
« Le maréchal de Senneterre ^ est allé avec quel-
* Relation de ce.qui s'est passé en France depuis le o janvier 1652 JMSgu'au 26 avril 16o.{. Manuscrit inédit; Bibliothèque nationale, Fonds de Sorbonne, n° 1237.
^ Le maréchal de la Ferté-Senneterre qui était adjoint au maréchal de Turenne pour le commandement de l'armée royale.
ques trouppes en Lorraine pour tascher de frayer un chemin pour le cardinal Mazarin dont les gendarmes et les chevaux légers qui estoient dans l'armée ont esté enlevés en s'en allant au-devant de luy, et l'on tient qu'il ne scauroit plus passer s'il ne le hazarde accompagné seulement de cinq ou six personnes , ce qu'il ne fera pas vraysemblablement. »
Effectivement le cardinal ne voulait revenir qu'à coup sûr et accompagné d'une escorte, suffisante pour ne courir aucun risque d'être enlevé ; aussi voyait-il avec impatience les lenteurs apportées à renforcer l'armée royale ; la supériorité de celle-ci pouvait seule assurer son passage à travers les lignes ennemies, en les rompant sur quelque point. La mauvaise humeur du cardinal s'exhale dans cette lettre inédite qu'il adresse à Le Tellier :
« A Sedan, le 5 novembre 1652.
« Je ne vous puis exprimer la douleur que j'ay eue d'apprendre que les troupes estoient encore à Compiègne et les longueurs qui se rencontrent à leur jonction à l'armée du Roy. Cependant les ennemis font ce qu'il veulent de ce costé cy et travaillent sans aucun obstacle à y asseurer leurs quartiers. Il n'y a pourtant rien de plus vray qu'ils n'ont pas h présent plus de douze mille hommes estant tous ensemble comme ils sont, et qu'il ne leur en
reste pas davantage après ce que M. de Lorraine a fait retirer en Flandres. De sorte que nos forces estant unies, elles seroient sans difficulté supérieures aux leurs. Je ne puis comprendre par quelle fatalité elles ne le sont pas encore ; mais quand je ne me serois pas tant tourmenté dès que j'estois à Bouillon pour les faire rassembler et qu'il n'y auroit pas ordre exprès de Sa Majesté de le faire, il n'y a personne qui ne juge bien que c'est une chose absolument nécessaire et qui ne se doit pas différer, lorsque l'on voit assemblées toutes celles des ennemis. Je vous prie de presser vivement M. le duc d'Elbeuf là-dessus, quoyque je me flatte que la chose sera desjà faitte avant que vous receviez cette lettre, estant impossible que de la cour l'on n'ayt dépesché courrier sur courrier pour haster cette jonction de laquelle dépend le salut de cette province et d'y faire peut-estre recevoir un affront aux ennemis au lieu d'y estabhr leurs quartiers d'hyver, comme ils ont résolu. Vous savez en quels termes je vous ay escrit sur cette affaire et comme je prévis, dès Bouillon, qu'il falloit assembler tout ce que le Roy avait de forces dans la Picardie pour les avoir prestes pour agir du costé que les ennemis se détermineroient pour entreprendre quelque chose ; et il n'y avoit rien de plus aysé à juger que les ennemis espauleroient les troupes lorraines et le corps de Monsieur le Prince pour leur faire prendre leurs
quartiers d'hyver en France. Je n'ay pas creu que M. le duc d'Elbeuf voulust venir en personne avec lin petit corps comme celuy qu'il a; et c'est pour cela que vous avez veu que je ne vous ay jamais escrit de luy faire aucune prière de ma part sur ce sujet, parce qu'une personne de sa condition devroit estre à la teste d'une grande armée; mais je me promets qu'en une rencontre si importante au service du Roy, outre le zèle que je scay qu'il a d'y contribuer en tout, l'amitié qu'il a pour moy luy sera un motif assez fort pour luy faire prendre avec plaisir les résolutions nécessaires; c'est-à-dire de vous permettre d'amener ce corps, si M. le duc d'Elbeuf, par les raisons susdites et parce qu'en ces conjonctures il pourroit estre préjudiciable qu'il s'esloignât de son gouvernement, ne juge pas à propos d'y venir en personne, sur quoy j'ay peine à croire qu'on n'ayt envoyé de la cour ordre précis de ce qu'on devra faire.
« J'envoye un gentilhomme des miens avec celuy qui est venu icy de la part de M. d'Elbeuf et qui m'a rendu vos leth*@^et je luy en ai donné pour tous les gouverneurs de la frontière de Picardie, les priant de vouloir donner leurs compagnies de cavalerie et ce qu'ils pourront de leurs garnisons pour assister le Roy en cette rencontre, les asseurant que je leur en auray obligation, puisque, outre le service de Sa Majesté, il y va de mon intérest parti-
culier en cette rencontre. Et comme M. de Navaille et M. le comte de Broglio m'ont envoyé icy chacun un gentilhomme pour me dire qu'ils estoient tous prests à me venir trouver, et qu'ils l'eussent fait, s'ils n'eussent creu me trouver desjà parti pour Paris, il pourroit arriver quoyque je n'en sache rien qu'en venant eux-mesmes pour me voir, ils se fissent accompagner des troupes qu'ils pourront assembler en leurs quartiers ; et je n'ay pas oublié de remercier M. le maréchal d'Hocquincourt de toutes les protestations qu'il leur a faites à mon esgard.
« Enfin je m'asseure que chacun fera ses efforts de son costé; car c'est en ces occasions que les bons serviteurs du Roy mettent toutes pièces en service pour donner des marques de leur zèle et de leur fidélité, et je me flatte en outre que ma considération ne les refroidira pas. Je ne doute point non plus que M. le maréchal d'Aumont ne donne sa cavalerie et toutes les troupes dont il pourra disposer.
« Il faut que je vous dise encore un coup que je suis bien estonné de voir que vous ayez prévenu vous-mesmes que les ennemis attaqueroient Réthel, et que l'on ne se soit pas mis en posture de joindre promptement l'armée du Roy pour la mettre en estât pour venir au secours ny de faire advancer cinq ou six cents hommes de pied pour jeter dans
la place, comme on a fait à Laon. Car il n'y a rien de plus constant que Monsieur le Prince en ce cas ne l'eust pas attaqué ; ou, s'il l'eust fait, il y eust été eschaudé, puisque ce sont les habitants qui ont contraint le Rasle à se rendre; et s'il eust eu des troupes réglées par le moyen desquelles, il eust été maistre, les habitants eussent fait des merveilles. « Monsieur le Prince y a laissé six cents hommes de pied et cinq ou six régiments de cinq cents chevaux, ce qui affaibht d'autant son armée.
« Je ne scay pas si M. le maréchal d'Estrées pourra donner quelque chose pour renforcer vostre corps, et si le régiment de Cœuvre est en estât de s'y joindre; mais je scay bien que rien ne le scaurait empescher de faire de son costé tout ce qui luy sera possible.
« L'extrémité à laquelle vous me mandez qu'est réduit M. de Chaunes me met extrêmement en peine, parce que cela arrive dans une mauvaise conjoncture, et je crains fort qu'un semblable accident ne soit capdMe d'altérer le repos de la province.
(( Je ne scay pas si Leurs Majestés sont en aucun engagement pour l'évesché d'Amiens; mais pour ce qui dépendra de moy, vous pourrez dire à M. d'Elbeuf que je seray très-ayse d'apprendre tout ce qu'il aura iigréable de me faire scavoir làdessus pour le service du Roy.
« Je vous prie de vous reposer sur moy pour ce qui regarde voslre abbé, car je ne perdray pas les occasions de le servir, d'autanl plus qu'outre qu'il est vostre fils, sa vertu et le progrès qu'il fait dans ses études m'obligent à prendre soin de luy. Je vous conjure de m'aymer tousjours et me croire vostre serviteur et d'asseurer M. le duc d'Elbeuf de mon très-humble service. J'oubliois de vous dire que je scay de bon lieu que Fuensaldagne n'a pas voulu promettre à Monsieur le Prince de demeurer icy pour luy ayder à prendre ses quartiers ; après lequel temps il a résolu de ramener ses troupes en Flandres, et les préparatifs qu'on fait à Givez font juger qu'il passera par là.
(( Le cardinal Mazarini^ »
Après avoir exhalé son mécontentement, en politique habile, le cardinal ne néglige dans sa lettre aucune des indications qui peuvent permettre de renforcer promptement l'armée royale et aucune des précautions nécessaires pour éviter de froisser certaines susceptibilités. Le puissant levier des promesses est également mauié avec la dextérité qui lui est propre. L'évêché d'Amiens sera mis à la disposition du duc d'Elbeuf pour quelque membre de sa famille ou quelque protégé, comme compen-
* Lettre inédite; Archives du Ministère de la guerre, vol. 134,
salion du sacrifice d'amoiir-propre qu'il pourra accomplir, si, malgré son rang qui le désigne!pour commander une armée, il consent à marcher à la tête de trois mille hommes seulement, afin de hâter par ce renfort le moment tant souhaité du retour. Néanmoins le cardinal réserve l'hypothèse où Leurs Majestés auraient pris quelque engagement pour cet évêché ; mais ce serait un acte d'émancipation auquel on voit bien qu'il ne croit guère. Quant à Le Tellier, ministre secrétaire d'état de la guerre, de qui prennent des instructions des maréchaux de France tels que Turenne, des généraux tels que le comte d'Harcourt, il n'est pour le tout-puissant cardinal qu'un commis préposé à ce ministère, et, s'il est dévoué, il peut se tenir assuré de l'avenir de l'abbé, son fils. Ce trèsjeune abbé, Charles-Maurice Le Tellier, né le 18 juillet 1641, était alors dans sa onzième année; il deviendra coadjuteur de Langres en 1668, coadjuteur de Rheims la même année, avec le titre d'archevêque de Naziance, archevêque- duc de Rheims en 1671 , commandeur de l'Ordre du Saint- Esprit*.
' Sa vocalion pour une carrière brillante et assurée était donc précoce. La bourgeoisie qui devenait toute-puissante pratiquait volontiers pour ses enfants ce qu'elle reprochait assez injustement aux enfants de la noblesse, de n'avoir que la peine de naître.
Si le lecteur s'étonnait de voir la vieille bourgeoisie de France jadis si fière de ses libertés, de ses franchises, de ses chartes municipales, faire litière à partir du règne de Louis XIII de tout ce passé indépendant , dédaigner, repousser même l'assemblée des États généraux, pour exalter le parlement de Paris et se courber elle-même servilement sous le pouvoir absolu, l'explication n'est pas à chercher ailleurs que dans ce fait de la souveraineté du monarque, devenue sans contrôle, s'exerçant exclusivement par des hommes de la bourgeoisie qu'elle trouve plus souples à ses desseins. Aeux presque exclusivement, les ministères, les hautes fonctions, les ambassades, les intendances, les charges dans les parlements, les grandes fortunes, les aUiances brillantes; et, pour un certain nombre , les plus hauts titres même . Le chancelier Séguier obtint pour récompense d'une conduite plus utile à la cour que de nature à faire valoir son caractère^, le brevet de duc et pair; il fit, en conséquence, ériger en duché sa terre de Villemore, en Champagne. Le conseiller au parlement Pithou se fît faire vicomte, titre que ne dédaignait pas de porter le maréchal de Turenne; il éprouva bien quelque opposition à l'enregistrement ; mais il l'emporta :
* Voy. t. II, chap. xxi, p. 333.
« M. Pithou, conseiller au parlement, ayant obtenu par le moyen de M. le garde des sceaux, son parent, des lettres patentes qui érigent une terre qu'il a en vicomte, en demanda le 16 novembre la vérification à la grande chambre oh l'affaire ayant esté mise en deslibération, M. Sévin qui tousjours a esté dans les intérêts de la cour, dit que c'estoit une chose estrange qu'il fallait rescompenser ceux qui s'estoient le plus opposé par le passé aux volontés du Roy et qu'il s'estoit fait nommer commissaire pour vendre la bibliothèque du cardinal Mazarin. A quoy M. le garde des sceaux répondit : <' Monsieur, ne vous souvenez-vous pas qu'il y a une amnistie. » Alors M. Sévin dit « que, l'amnistie n'estoit que pour effacer le crime, et non pas pour rescompenser le criminel, ce qui fit grand bruict contre luy; et l'on ne laisse pas de vérifier les lettres patentes*. »
La noblesse a cessé d'être un corps politique, si elle brille encore dans les armées, elle y est subordonnée par la discipline qui la fait dépendre d'un ministre bourgeois.
A partir du ministère du cardinal de Richelieu, la bourgeoisie concourt avec ardeur à l'œuvre de l'étouffement des antiques libertés au moyen du nivellement des classes qui conduit fatalement au
* Relation inédite déjà citée. Article sous la date du 29 onvembre 1652.
despotisme ou à l'anarchie * ; elle le fait guidée par l'intérêt individuel, chacun de ses niembres espérant parvenir aux dignités et aux emplois. Comment se fait-il qu'en 1789, la bourgeoisie ait pris l'initiative du renversement d'un régime qui lui assurait l'influence et toutes les faveurs sohdes? en voici la cause : si ses intérêts étaient satisfaits, son amour-propre était froissé ; si la royauté lui confiait tous les hauts emplois de l'État, par fierté traditionnelle, afin de se rehausser elle-même, elle ne voulait pour les charges de cour admettre que des gentilhommes, et la vieille noblesse se complaisait follement à échanger son existence dans ses châteaux, son influence dans ses terres, contre ces trompeuses grandeurs. Pour le roi absolu, selon le régime qui se substituait à la constitution traditionnelle, les bourgeois étaient ses gens d'affaires, l'aidant au gouvernement de l'État; les gentilshommes , de dociles instruments de guerre , et , pendant la paix, des courtisans faits pour son entoumge et sa société, propres aux délassements et aux plaisirs futiles. La bourgeoisie comblée de biens autrement soUdes enviait cependant par vanité ces prétendues faveurs. En effet un bourgeois, quelque élevé qu'il fût par ses semplois, vît-il le roi
' Voy. sur l'antithèse absolue de la liberté et de l'égalité le chap. Du Pouvoir, de notre livre : République, Socialisme et Pouvoir. Lecou, édit., Paris, 1849.
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. d75
tous les jours, ne faisait pas cependant partie de la cour; il ne participait ni à ses ballets ni à ses fêtes; il n'en suivait pas les chasses, il ne gravissait jamais le marche-pied de ses carrosses *. Ce froissement d'amour-propre a exercé sur la bourgeoisie une influence assez sérieuse pour la jeter dans le mouvement révolutionnaire; aussi quand la tempête fut calmée , nous avons vu , sous les divers régimes monarchiques qui se sont succédé, que les réceptions à la cour et les emplois près du souverain dans lesquels elle fit l'irruption si désirée, étaient les avantages qui la flattaient le plus ; elle sait apporter dans leur exercice une souplesse de reins et de caractère précédemment inconnue ; le bourgeois courtisan est un type nouveau que nous devons à la révolution^!
Le roi recevait à cette même date, entre autres félicitations de son retour dans sa capitale, celles.d'un grand seigneur des Pays-Bas; le comte d'Egmont, duc de Gueldres, dont le petit fils François Procope devait quarante-cinq ans plus tard épouser Angélique de Cosnac, la petite-nièce de Daniel de Cosnac*.
* On sait qu'il fallait faire ses preuves de noblesse pour cHre admis à l'honneur de monter dans les carrosses du roi.
* Voy. t. III, chap. xxxiii, notre Étude sur le régime représentatif et sur le rôle vrai et considérable de la bourgeoisie dans la constitution traditionnelle de la France.
^ Voy. les Mémoires du duc de Saint-Simon et ceux de Daniel de Cosnac.
Nous donnons ici la lettre du duc de Gueidres, paixe qu'elle est en définitive une protestation contre la politique espagnole présentant d'autant • plus d'intérêt qu'elle émane d'un descendant de ce fameux Lamoral, comte d'Egmont, qui paya de sa tête, en 1568, la tentative de délivrer sa patrie du joug de l'Espagne. Par suite de son échec, sa famille resta sujette de l'Espagne, et plu sieurs de ses membres parvinrent encore aux plus hauts emplois ; mais chez la plupart survivait une répulsion secrète contre une patrie qui n'était pas celle de leur choix et une tendance marquée à prendre la France pour leur patrie adoptive. Le duc de Gueidres, l'auteur de la lettre qui va suivre, mourut même à Saint-Cloud le 25 juillet 1654. Cette maison qui avait exercé la puissance souveraine était dépouillée alors des principautés dont elle ne portait plus que les titres. Les annexions des petits États par les grands sont le résultat d'une convoitise qui n'est pas nouvelle. Le duché de Gueidres comme le comté d'Egmont, étaient devenus des possessions directes de l'Espagne; et nous allons voir que cette puissance venait de vendre le comté d'Egmont au duc de Lorraine.
Le duc de Gueidres manifeste l'espoir que la cessation des troubles aplanira les obtacles qui s'opposent aux conquêtes du roi, c'est-à-dire qu'il
espère que la France victorieuse délivrera sa patrie du joug de l'Espagne :
« Sire, « Le plus hault contentement et la plus grande joye et satisfaction que j'ay jamais eue a esté celle que j'ay reçue par la nouvelle que j'ay appris que les peuples de vostre bonne ville de Paris ayant recognus leur faulte, se soient remis dans leur debvoir, et que Dieu, protecteur de la personne de Vostre Majesté, de sa couronne et de ses Estais, aît faict qu'à la veue de ses ennemys comme de ses rebelles, elle y soit entrée triomphante avec applaudissement de tous ses bons subjects. J'espère que, continuant de protéger Vostre Majesté, il la rendra bien tost victorieuse de tous les perturbateurs du repos publicq de ses Estais, quy s'opposent aux desseins de ses conquestes; c'est ce que je souhaite avec passion, ainsy que ce porteur le pourra tesmoigner à Vostre Majesté, en l'asseurant de mes très-humbles respects et que je suis sincèrement et de tout mon cœur,
f( De Vostre Majesté, « Sire, «Très-humble serviteur, « Louis, duc de Gueldres et Juliehs, « comte d'Egmont et Zupten.
D'Arras, ce 1° novembre lCîi2 *. »
* Lelire inédite : Archives du Ministère de la guerre, vol. J3i. ÏV. i -2
En réponse à ces protestations de dévouement, le roi prescrivit la restitution au duc de Gueldres de ceux de ses biens qui étaient situés dans la partie française de la Flandre; il écrivit à cet effet au comte de Broglie, lieutenant général :
« A M. le Comte Broglio pour faire remettre M. le Duc de Gueldres en possession de ses biens seituez en son gouvernement de la Bassée,
«Du I2« décembre 165?.
«Monsieur de Broglio, je vous ai cy devant mandé que vous eussiez à faire remettre mon cousin le duc de Gueldres en la jouissance de tous ses biens seituez dans l'étendue de votre gouvernement et des contributions d'icelui, comme aussi que, s'il y recevoit obstacle de la part des ennemis, vous lui rendiez tous les offices et l'assistance qui dépendra de vous pour l'y maintenir, et par ce qu'il m'a représenté que cet ordre n'a pas été exécuté; et que je désire le protéger, et favoriser autant qu'il se pourra, tant à cause de sa qualité et des pertes qu'il a souffertes depuis l'ouverture de la guerre que de l'affection qu'il a toujours témoignée vers cette couronne, je vous fais cette recharge pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçeue, vous ayez à faire remettre mon dit cousin en la pleine et en-
lière jouissance de tous et chacuns ses biens étant en l'étendue de votre gouvernement, pays et lieux qui y contribuent; et que, s'il est troublé par les ennemis, vous ayez à l'assister et appuyer de tout ce qui dépendra de vous pour l'y maintenir, soit par représaille ou autrement, en sorte que ma volonté soit en cela exécutée et que mon dit cousin reçoive les effets qu'il attend de ma protection ; à quoy, me promettant que vous satisferez, je ne vous ferai la présente plus longue que pour vous asseurer que vous ferez chose qui me sera trèsagréable. Priant Dieu, etc. *. »
Nous avons laissé le maréchal de Turenne préoccupé du soin de renforcer son armée qu'il jugeait trop faible, pour se mesurer avec les troupes combinées du prince de Condé et du duc de Lorraine. Tout compte fait, le maréchal évaluait les armées ennemies à vingt-cinq mille hommes, tandis que la sienne n'en dépassait pas dix mille ^. Cette faiblesse justifiait la prudence de sa marche le long du cours de la Marne qu'il remontait avec précaution, en s'approchant de Châlons. Le prince de Condé mettant à profit, avec sa promptitude accoutumée, la lenteur forcée des mouvements de son adversaire , s'empare de Château - Porcien , de
' Minute inédite; Archives du Ministère de la guerre, vol. 136. * Voy. les Mémoires du maréchal de Turenne.
Réthel *, de Moiizon^, et entreprend le siège de Sainte-Menehould ^.
Alors le maréchal de Turenne, frémissant de l'impuissance d'agir dans laquelle il est placé, revient à la rescousse au ministre Le Tellier : il demande de l'artillerie, se plaint du retard prolongé de l'arrivée des renforts, dément le bruit faussement propagé de la retraite en Flandre du comte de Fuensaldagne, qui se tient au contraire avec son armée à petite distance de celle du prince de Condé pour lui prêter main-forte; et, s'il se félicite de la nouvelle qui vient de lui parvenir que les troupes du duc d'Orléans vont être retirées de l'armée du prince de Condé, il trouve que Gédouin, chargé de cette mission, est bien lent à la remplir.
A peu de jours d'intervalle, le maréchal adresse h Le Tellier les deux lettres qui suivent. La "première est datée de La Cheppe, petit village de Champagne, près duquel il avait peut-être utilisé pour le campement de ses troupes le camp d'Attila, tracé en une seule nuit, en 451 ; ces retranchements se voient encore de nos jours, foi-
1 Aujourd'hui sous-préfecfure du département des Ardenncs, située sur la rive droite de l'Aisne.
^ Petite ville sur la droite de la Meuse, démantelée par le maréchal de Turenne, en 1{)73.
3 Petite ville de Champagne, sur l'Aisne, aujourd'hui cheflieu d'arrondissement du département de la Marne.
mant une circonférence d'environ dix-huit cents mètres d'étendue, précaution qui n'empêcha pas Attila d'être vaincu par Aôtius.
« Monsieur,
Je me donnay hier l'honneur de vous escrire et vous mandois comme quoy j'avois receu la vostre, après l'accommodement de M. le duc d'Orléans dont il Vous plaist de me faire part et dont je vous rends grâces très- hum blés.
(( J'ay appris que Monsieur d'Elbeuf avoit passé la Marne hier et qu'il pourra estre demain ou après assez proche d'icy. Je croy que les troupes de Normandie ne sont pas encore joinctes; il vous aura asseurément informé de leur estât et du lieu où elles sont. Comme M. le mareschal de la Ferté passoit pour aller en Lorraine, il envoya M. de Gontery qui a fait entrer deux cents hommes de pied et cinquante chevaux dans Sainte-Menehould, qui, en ce temps, estoit bloquéepar mille chevaux commandés de l'armée de M. le prince.
« Le jour que j'arrivay à Espernay *, M. le prince, après avoir pris Réthel en deux jours, arriva avec son armée à Sainte-Menehould, j'en-
* Le duc de Bouillon, frc're aîné du maréchal de Turenne, avait reçu en 1042, celte ville en échange de la principauté de Sedan.
tends ce qui est à luy, les Lorrains desquels il ne s'est pas séparé, plus de mille ou douze cents hommes, pour aller en Flandre avec les troupes de M. de Wirtemberg.
« Je n'ay nulle nouvelle que M, le comte de Fuensal daigne se soit retiré en Flandre et aît laissé des troupes à M. le prince j mais il marche avec toute l'armée de Flandre, tant cavalerie qu'infanterie, à trois ou quatre heures de M. le prince, pour le soustenir, en cas que l'on marchast à luy, et mesme les gens que M. le comte de Fuensaldaigne a osté de Vervins, qui estoient là pour favoriser ses vivres venant de Flandre et mesme sa retraite, font bien cognoistre qu'il a changé de dessein et qu'il veut soutenir, autant que la saison le pourra permettre, M. le prince par lecosté de Stenay, et après se retirer par ce costé là. Je ne double pas que M. le prince ne luy aît fait de grandes instances, pour l'empescher de retourner en Flandre. J'ay détasché un party de cent fusiliers et un autre de quatre cents hommes, pour tascher d'entrer à Sainte-Menehould, qui est une fort méchante place; mais oh les bourgeois tesmoignent beaucoup de résolution; je sçauray aujourd'huy des nouvelles s'ils y sont entrés.
« Je croy qu'il seroit bien nécessaire de donner ordre à toutes les troupes, tant recrues que régiments, qui ne sont^oint destinées pour aucune ar-
mée, de marcher vers Vitry, estant entièrement nécessaire d'empescher que M. le prince n'hyverne point avec un corps d'armée en France, et il faut faire son compte comme l'armée de Flandre, ou au moins une grande partie debvant demeurer avec luy, et, à moins d'avoir beaucoup de patience, toute l'armée de Flandre y sera asseurément.
(( On n'a point du tout de grosses pièces de canon en ce pays; j'ay dit à M. de Chamfort d'escrire à M. le Grand-Maistre, et comme il y en a à Corbeil et que l'on peut aysément en faire venir à Soissons par la Seine, et de là par l'Oyse, s'il vous plaist qu'il vous en parle, et ensuite de cela vous pourrez donner les ordres que vous jugerez nécessaires pour cela.
« M. le président Viole et M. Gédouin sont tousjours à Ghâlons; on dit qu'ils attendent un trompette qu'ils ont envoyé à M. le prince. Il me semble que le dernier va bien lentement pour la commission qu'il a de faire revenir les troupes de M. le duc d'Orléans, depuis le temps qu'ils estoient auprès de Laon et qu'il s'en débanda cinq ou six cents, je n'ay pas veu aucun soldat qui en vint. C'est
« Monsieur,
(( Vostre très-humble et très- « affectionné serviteur,
« TURENNE
« Je vous envoie un postillon à qui vous ordonnerez, s'il vous plaist, que l'on paie ce voyage. »
« Au quartier de Scliepe *, le 9 novembre lGo2. »
« Monsieur,
« Je croi que vous avez reçu deux lettres que je m'estois donné l'honneur de vous escrire par lesquelles je vous mandois comme Monsieur le Prince estoit devant Sainte-Menehould. Je n'estois pas encore bien asseuré si l'armée d'Espagne y avoit marché toute entière; mais depuis cela j'ay sceu comme M. le comte de Fuensaldagne est assez près avec toute l'armée pour donner la main à Monsieur le Prince. Il lui a donné huict ou neuf régiments pour le renforcer au siège. Les prisonniers m'ont rapporté qu'hier la ville n'estoit pas prise. Depuis les premiers deux cens hommes qui y sont entrés, je n'ay pu y faire entrer personne. On n'a pas jugé à propos d'approcher plus près, les ennemis pouvant aysément, avec le corps du comte de Fueûsaldagne, de leur armée venir sur les bras, sans qu'on peust
*■ Lettre inédite; Archives du Ministère de la guerre, vol. 134. La formule fmale et le post-scriptum sont seuls de la main du maréchal.
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. l8o
prendre de parti; au lieu qu'après la prise de Sainte-Menehould, à quoy il y a grande apparence, je doute que l'armée d'Espagne s'engage plus loing, sans avoir apparence de réussir, contre l'armée du Roy qu'elle croira trop éloignée d'entreprendre aussi de sièges. Je ne croi pas qu'il le veuille plus faire. On verra leur dessein, suivant quoy on se gouvernera,
« M. d'Elbeuf est arrivé depuis hier avec quatorze cens hommes de pied et trois cens chevaux ; il n'a point de nouvelles des troupes de Normandie.
(( M. de Lorraine n'a enmené que liuict ou neuf de ses régiments les plus foibles, cavalerie ou infanterie.
« M. de Gondrin m'a dit que trois ou quatre de ces cavaliers qui ont été pris, luy ont dit avoir compté cens escadrons de cavallerie dans l'armée des ennemis. En effectje croi qu'ils ont neuf mille chevaux effectifs. Je croi que Monsieur le Prince seroit bien aise dans le temps que l'armée d'Espagne est auprès de luy de trouver une occasion de combattre.
« Je croi que vous avez receû une lettre par laquelle je vous mandois comme il seroit nécessaire de faire venir jusques à Soissons, le long de l'Aisne et de l'Oise, le canon et les munitions qui sont à Corbeil.
« Je VOUS supplie de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces et me croire,
« Monsieur, ' « Votre très-humble et très-
ce affectionné serviteur,
« TURENNE. 3
a Je crois que pourvu qu'il ne vous arrive pas d'accident et que l'on soit assisté de troupes, que Monsieur le Prince ne passera pas son quartier d'hiver en France. »
« Au camp de Vitry-le-Bruslé, le 12* novembre 1632 K »
Sur les cinq cents hommes que le maréchal de Turenne avait tenté de jeter dans Sainte-Menehould, deux cents avaient réussi à y pénétrer ; le comte Sainle-Maure^ qui en était gouverneur, tout dévoué à la cause royale, avait déclaré qu'il se défendrait avec la résistance la plus énergique ; mais la place
* Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, vol. 134. La formule finale et le post-scriptum sont seuls de la main du maréchal.
Vitry-le-Brûlé, situé à 4 kilomètres deVitry-le-Français, tire son surnom de l'incendie qui détruisit cette ville alors importante, en U44; Louis Vil y mit le feu, après s'en être emparé, et treize cents habitantspérirent enfermés dans une église. En expiation, Louis VU entreprit la seconde croisade. Depuis cet événement Vitry-le-Brûlé n'a plus élé qu'un village.
* Parent du marquis de Montausier.
élait mauvaise, l'explosion de deux fourneaux qui ouvrirent une large brèche obligea Sainte-Maure à capituler le 13 novembre. Sainte-Maure se refusa toutefois à rendre la place aux Espagnols, et ne consentit à la remettre qu'au prince de Condé, à la condition que l'autorité y serait exercée au nom du roi sous celle de Monsieur le Prince. Sainte-Maure sortit le lendemain avec douze cents hommes sous les armes qui furent escortés jusqu'à Châlons.
Le prince de Condé nomma pour gouverneur de Sainte-Menehould le comte de Pas \lui donnant pour garnison les régiments de Condé et d'Enghien. Après la prise de cette place seulement, il permit aux régiments du duc d'Orléans de quitter son armée; mais, pour en tirer parti jusqu'au bout, il les avait employés aux plus rudes attaques^.
On a reproché avec raison au prince de Condé d'avoir terni dans cette campagne l'éclat de ses armes par la barbarie avec laquelle il accrut pour les populations les malheurs inséparables de la guerre. Non content de souffrir, d'ordonner même le pillage, il prescrivait l'incendie, particulièrement au préjudice des adhérents de la cause royale ; par ses ordres le comte de Grandpré, le comte de
' De la maison de Fcuquières, mestre de camp en 1653. * Relation inédite déjà citée.
Vaubecourt et bien d'autres eurent toutes leurs terres dévastées. Le roi fit menacer le prince d'user de représailles sur ses terres et sur celles de ses partisans, en lui reprochant de faire la guerre dans sa propre patrie d'une manière non pratiquée par les Espagnols eux-mêmes. Bien que les terres du prince de Condé et de ses adhérents fussent confisquées par une déclaration royale, comme ces biens pouvaient leur être rendus en exécution des conditions de quelque accommodement ultérieur, la menace de les ruiner était réellement puissante.
Le jour même du succès qui livrait Sainte- Menehould au prince de Condé, le roi se rendait en personne au parlement de Paris, pour faire accepter un édit qui déclarait le prince de Condé et tous ses adhérents criminels de lèse-majesté, déchus de leurs rangs, honneurs et dignités. Un édit subséquent priva le prince de Conti du droit de nomination à tous les bénéfices dépendant de ses abbayes.
A cette déchéance qui venait de frapper le prince de Condé, une compensation non moins malheureuse vint répondre : le comte de Fuensaldagne, au nom de son maître, le saluait du titre de généralissime des armées de l'Espagne.
La joie des habitants de Paris de retrouver leur tranquillité perdue, après cinq années de troubles
et de guerre, eût été plus complète si la plupart d'entre eux ne s'étaient trouvés ressentir le contrecoup des embarras du trésor : les rentes de l'Hôtelde- Ville n'étaient pas payées. Les rentiers se réunissaient donc en assemblées dans lesquelles ils exhalaient leurs plaintes sans ménagements. Ils se rendirent au Louvre où, pour les calmer, ils reçurent l'offre d'un paiement de quatre cent mille livres, à la condition d'attendre le surplus jusqu'au premier janvier. Ils refusèrent, trouvant l'offre insuffisante; celle-ci ne montait qu'au dixième des arrérages qui leur étaient dus. Le 16 novembre, ils retournèrent au Louvre; ils firent grand bruit, criant que s'ils n'étaient pas payés, ils saisiraient tout ce qui leur tomberait sous la main. La reinemère, alarmée de ce tumulte, leur fit dire qu'elle venait de prévenir le Conseil du roi, afin d'aviser aux moyens de les satisfaire. Peu de jours après, le Conseil s'arrêta à la mesure de faire payer les rentes par demi-semaine, et le marquis de La Vieuville fit porter à rHôtel-de-Ville pour un premier paiement quarante-cinq mille livres sur les quatre-vingt-dix mille à payer chaque semaine ^ Par un rapprochement avec ce qui s'est passé de nos jours après des malheurs publics bien au-
1 Relation de ce qui s'est pafsé en France depuis le '6 janvier 1652, jusqu'au 2ti avril 1653; arlicle sous la rubrique, de Paris, 15 et 29 décembre 16b2.
trement effroyables, les locataires réclamaient la remise de leurs loyers. Une requête dans ce sens fut adressée au roi, le 24 octobre ; il y fut répondu par la remise des termes de la Saint-Jean et de la Saint-Remy. L'ordonnance rendue avait pour sanction une amende de mille livres contre les propriétaires contrevenants; mais elle portait que cette remise était une exception qui ne pourrait jamais être invoquée pour une règle dans l'avenir.
L'armée royale ne souffrait pas moins que Paris des embarras financiers, la lettre ci-après dans laquelle le maréchal de Turenne rend compte à Le Tellier des opérations militaires, nous en apporte le témoignage :
(( Je croi que vous aurez receû les lettres que je me suis donné l'honneur de vous écrire dans le temps que l'armée estoit près de Victry.
« Comme l'armée du roy eust passé la Marne dans ce temps que Monsieur le Prince estoit devant Sainte-Menehould. M. le comte de Fuensaldaigne qui avoit marché vers Bar i, où j'avois envoyé trois petits régiments qui pouvoient faire deux-cens
1 Bar-le-Duc, ville de Lorraine, sur l'Ornain.
hommes, croyant que cela les arresleroit un peu ; mais en arrivant àSaint-Dizier*, j'ai appris que Bar n'avoit tenu qu'un jour entier, et l'ennemi est marché vers Trois^, et ils disent qu'il va de là à Toul, qui est une fort méchante place ^, et où on dit que M. le maréchal de la Ferté a mis quelques gens; on verra ce que l'on pourra faire. Depuis l'arrivée de Monsieur d'Elbeuf avec quinze-cens hommes de pied et trois- cens chevaux, il n'est pas venu de trouppes. Celles de Normandie sont à six journées d'ici, je croi que vous scavez bien que toute l'armée d'Espagne est avec Monsieur le Prince. Il serait bien nécessaire d'avoir des gens qui pressassent les troupes pour avancer.
« 11 faudroit, si M. de Bordeaux, l'intendant de cette armée, est en santé, qu'il s'en vinst à l'armée et que l'on sceut des nouvelles comme va celte somme de quatre-cent mille francs. Les officiers généraux de cette armée n'ont pas eu un sol de toute la campagne. 11 n'y en a pas grande quantité ; si on envoyait quelque argent comptant quand l'intendant viendra, on pourroit les en assister. Je vous suppUe de me continuer l'hon-
' Petite ville de Champagne sur la rive droite de la Marne. 2 Troyes, en Champagne.
' Elle n'a été fortifiée par Vauban, selon les principes de l'art moderne, qu'en 1700.
iieur de vos bonnes grâces estant très-véritablement.
« Monsieur,
(( Voslre très-humble et très- « afTectionné serviteur,
« TURENNE
« Au camp de Saint-Dizier, le 20" novembre i6o2 K »
La courte résistance opposée par la ville de Barle-Duc au prince de Condé dérangea les plans du maréchal deTurenne; il comptait tirer avantage de la position mauvaise que devait prendre une armée forcée par la configuration de la place, la ville étant divisée en haute et basse, de se séparer en deux corps pour les opérations du siège. Il eût été d'autant mieux en état de le faire que son armée s'était enfin renforcée des troupes conduites par le duc d'Elbeuf et il en attendait d'autres. Il s'exprime ainsi dans ses Mémoires :
« Il est certain que M. le Prince entreprit ce siège-là n'y ayant pas beaucoup songé, et on n'a point vu d'action oii il ait commis l'armée avec si peu d'égard comme en celle-là; étant très- constant que si le siège eût duré, comme il devoit selon
1 Lettre inédite; Archives du Ministère de la guerre, vol. 134. La formule finale et la sigiîalure sont seuls de la main du maréchal.
toutes les apparences, il ne pouvoit pas sauver son canon, et il est fort vraisemblable que son armée ne se fût pas retirée bien aisément. »
Dans cette circonstance, comme dans vingt autres , la hardiesse et le bonheur du prince de Condé le servirent mieux que les calculs de la prudence. La prise de cette ville réalisait l'un de ses engagements avec le duc de Lorraine qui était de le rétablir dans la possession de ses États.
Le cardinal Mazarin jugeant les conjonctures définitivement favorables pour se mettre en marche sans risques, et pour reparaître avec éclat sur la scène, partit de Sedan à la tête des troupes qu'il avait levées dans le pays de Liège*. — Le maréchal d'Aumont avait déblayé de tout parti ennemi la contrée que le cardinal devait traverser entre Sedan et Châlons-sur-Marne. Le comte de Broglie, envoyé au-devant du cardinal avec des troupes, le rencontra à quatre lieues de Châlons; il annonce cette nouvelle à Le Tellier par la lettre suivante qui dut être accueillie avec joie par la cour :
Voy. les Mémoires de Monfglat.