‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 3)Chapitre 7 sur 44 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Le fil des négociations avec la cour échappe aux princes par la méfiance du parlement, de la bourgeoisie et du peuple.

— Dépulation du clergé conduite au roi par le cardinal de Retz. — Echec de cette tentative. — Lettre inédite, du 13 septembre, du roi au cardinal Mazarin, lui reprochant d'être sorti de France sans ordres. — Lettre inédite, du 19 septembre, du roi au Chapitre de Liège, contenant des reproches de son mauvais accueil au cardinal Mazarin. — Réponse inédite du Chapitre. — Le cardinal Mazarin échappe à une embuscade des troupes espagnoles et revient à Sedan.

— Missive inédite, du 18 septembre, du roi au maréchal de L'Hôpital. — Perte de Dunkerque. — Organisation des manifestations royalistes à Paris. — Assemblée de la bourgeoisie au Palais-Royal. — Le signe du papier arboré aux chapeaux en opposition au signe de la paille. — Rechute de la maladie du prince de Condé. — Divers incidents de la guerre. Le maréchal de Turenne quitte par surprise son camp de Villeneuve-Saint-Georges. — Colère du prince de Condé. — Réception par le roi de la députation des six corps des marchands. — Un singulier trophée conquis par le duc d'Orléans.— Mort de Chavigny. — Le prince de Condé quitte Paris. — Réception par le roi de la députation de la garde bourgeoise. — Dépèche inédite du 19 octobre, du roi au duc de Mercœur pour retenir le nonce du pape en Provence. — Rentrée du roi à Paris le 24 octobre ; récit delà Gazette. — Réflexions sur la valeur des acclamations populaires.

Le prince de Condé, jugeant le maréchal de Turenne placé à Yilleneuve-Saint-Georges dans un

posle qui semblait le mettre à sa discrétion, ajournait son attaque ; il caressait l'espoir que cette temporisation lui permettrait de mènera bonne fin de nouvelles négociations avec la cour. Ce prince ne calculait pas assez que, pour réussir dans cette Yoie dans laquelle il n'avait jusque-là rencontré que des déceptions, sa situation devenait de plus en plus mauvaise ; car des éléments essentiels pour lui servir de point d'appui allaient lui faire complètement défaut : le parlement, la bourgeoisie et le peuple même de Paris.

En raison des antipathies qui existaient entre le parlement de Paris et le prince de Condé, il ne fallait rien moins que l'alliance du duc d'Orléans avec son illustre cousin, pour que le parlement consentît à servir la même cause ; mais l'ascendant du duc d'Orléans commençait lui-même à ne plus suffire. Depuis qu'il était démontré que la Fronde ne pouvait aboutir qu'à deux issues : l'une logique, l'établissement régulier de la constitution du royaume sur la base des états généraux; l'autre monstrueuse, le triomphe de l'ambition personnelle du prince de Condé ; ni l'une ni l'autre de ces solutions ne convenait à un corps qui ne s'était jeté dans le mouvement que dans le but d'établir sa propre suprématie *.

* Nous devons remarquer ici la dissidence qui nous sépare d'un érudit distingué, M. Marius Sépet, qui a bien voulu consa-

La bourgeoisie de Paris qui ne voyait point par d'autres yeux que par les yeux du parlement, préférait le privilège à la liberté qui eût été l'inévitable conséquence de la pratique soutenue des états généraux, par ce motif que tout bourgeois aspirait à une charge au parlement ; une politique essentiellement étroite et personnelle était sa seule politique. La bourgeoisie ne séparait donc point sa cause de celle de la magistrature ; elle désirait donc ardemment, parles mêmes motifs que le corps privilégié qui la dirigeait, parvenir à la conclusion de la paix. La misère enfin, résultat inévitable de la

crer dans le journal V Union une série d'articles aux trois premiers volumes de notre ouvrage. Suivant son opinion, les prétentions du parlement n'étaient nullement usurpatrices, parce que ce corps, en réclamant des attributions politiques, relevait simplement la tradition de l'ancien conseil royal. Nous avons à faire une double réponse : 1" la composition du parlement, depuis que cette fraction du conseil royal était devenue spécialement cour judiciaire, était restreinte à une catégorie de légistes qui ne lui permettait plus de relever les attributions de l'ancien conseil royal, où la propriété territoriale, la force militaire, les intérêts religieux, avaient leur représentation dans une majorité composée de seigneurs et de prélats ; l'adjonction des autres cours, dites également souveraines, n'apportait aucune modification à cette compétence, la composition de ces cours étant identique à celle du parlement ; 2" les prétentions du parlement de représenter l'ancien conseil royal fussent elles admises, qu'il n'eût été en définitive, comme celui-ci, qu'un conseil d'état fort nombreux investi d'attributions consultatives auprès du roi, et nullement une assemblée représentative pouvant se substituer aux états généraux, émanation élue des intérêts du pays, à ce titre investis en première ligne lY. 8

{li SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS XIV.

continuation de l'état de désordre, détachait le peuple de la cause des princes, qu'il avait embrassée jusque-là avec une fiévreuse ardeur. De ces dispositions générales il advenait que le fd des négociations soigneusement entretenues par les princes avec la cour allait leur échapper. Gomme il était évident que les princes ne consentiraient à la paix que si les conditions les plus avantageuses leur étaient faites, le parlement, la bourgeoisie, le peuple craignaient non sans raison l'ajournement indéfini de la paix désirée, si les princes étaient les négociateurs ; ils se mirent donc à négocier direc-

du droit de voter les charges publiques. Voy. t. I,chap. v, vi; t. Il, cliap. X, XIII ; t. II f, chap. xxiii.

Quant à l'objection consistant à dire que les états généraux de 1338 ont pactisé avec la démagogie, cette accusation n'atteint que le tiers état entraîné par un affreux révolutionnaire digne de ceux de notre temps, Etienne Marcel, prévôt des marchands; la noblesse un moment égarée, non par les idées démagogiques, mais par les intrigues de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, se rapprocha bientôt de la royauté, quand elle la vit menacée. Enfin la prépondérance numérique du tiers état, aux états généraux de 178[), par le doublement de cet ordre imprudemment accordé par Louis XVI aux utopies de Necker, créa la pente révolutionnaire sur laquelle glissa celte assemblée. D'où résulte cette conséquence que nous nous sommes efforcés de faire ressortir dans notre récent opuscule intitulé Midas ! Le roi Midas a des oreilles d'âne ! (la souveraineté absolue du suffrage universel étant à nos yeux la personnalité du roi Midas) que la condition essentielle pour rendre les assemblées politiques conservatrices est celle-ci : la représentation des intérêts moraux et matériels doit dominer de toute son importance la représentation du nombre.

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. il3

temeiit et pour leur propre compte. De ce jour, la cour se sentit bien forte contre les prétentions des princes, en acquérant a Ipreuve que ceux-ci abandonnés par leurs partisans ne pouvaient plus désormais stipuler que pour eux-mêmes.

Celui des frondeurs qui s'était toujours montré plus parlementaire, s'il était possible, que le parlement lui-même, le cardinal de Retz, prit l'initiative de ces négociations séparées. Il trouvait, il est vrai, qu'il y avait fort peu d'honneur de sa part de revenir d'aussi loin * ; mais un motif de vanité assez futile paraît avoir été son mobile : cardinal, il ne pouvait porter encore la soutane rouge, parce que, suivant l'étiquette, il n'avait pas encore reçu le chapeau des mains du roi ; il n'était pas fâché de faire naître une occasion qui lui permît de le recevoir; les grands hommes et les hommes célèbres sont souvent moins que tous les autres insensibles aux distinctions. De plus, cette démarche devenait plus conforme à ses sentiments, depuis que le triomphe de la Fronde parlementaire était reconnu impossible. Son ascendant sur le duc d'Orléans lui fit désirer et obtenir sans peine l'assentiment de ce prince qui se repentait en secret d'avoir lié sa cause à celle du prince de Condô. Monsieur avait à faire taire ses scrupules en trahissant, par un consente-

- Voy, SCS Mémoirts.

il6 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

ment si facilement donné, la cause de son cousin ; mais ces sortes de cas étaient de ceux dont pendant tout le cours de sa vie il s'était le mieux tiré. Ce prince répondit aux ouvertures du coadjuleur lui disant, non sans malice, qu'étant aussi intimement lié avec le prince de Condé qu'il paraissait l'être sur tous les points, il n'aurait sans doute pas de peine à s'entendre encore avec lui sur celui-ci : « Vous vous jouez ; mais je ne suis pas si embarrassé sur ce point que vous croyez. M. le prince a plus d'impatience que vous d'estre hors de Paris, et il s'aimeroit mieux à la teste de quatre escadrons dans les Ardennes que de commander à douze millions de gens tels que nous les avons icy, sans en excepter le président Charton *. »

La cour peu confiante dans les avances du coadjuteur lui fit attendre trois jours ses passe-ports pour se rendre à Compiègne. Enfin, les passe-ports arrivés, le cardinal, escorté de deux cents gentilshommes et de cinquante gardes de Monsieur, partit le 10 septembre, à la tête d'une députation du clergé portée dans trente carrosses attelés de cent douze chevaux. L'accueil fait au coadjuteur par Anne d'Autriche et par le jeune roi fut flatteur ; des discours d'apparat furent échangés pour demander le retour du roi dans sa capitale et pour promettre

* Mémoires du cardinal de Retz.

ce retour. En particulier, lecoadjuteur fit connaître à la reine que le duc d'Orléans, si elle voulait traiter par son entremise, était disposé à promettre de se retirer à Blois en abandonnant la cause du prince de Condé. Malgré des ouvertures si avantageuses, le coadjuteur dut se contenter de l'honneur de recevoir le chapeau des mains du roi; et, à sa grande déception, de revenir à Paris sans rapporter aucun traité. La reine eût craint de donner de l'ombrage au cardinal Mazarin si la paix eût été conclue par l'intermédiaire du cardinal de Retz ; de plus, la cour se sentait déjà si assurée des dispositions de Paris, qu'elle espérait parvenir bientôt à la paix sans conditions.

Plus la cour sentait grandir sa puissance, plus elle environnait le cardinal Mazarin absent de ses sollicitudes et de ses tendresses; elle avait bien voulu se prêter avec lui à la comédie habile de son éloignement; mais elle voulait qu'il restât sur la frontière sans quitter le sol de la France ; elle craignait sans doute que sur le sol étranger quelque piège ne lui fût tendu ; qu'il ne vînt à tomber entre les mains de l'Espagne. Or le cardinal, nous ignorons par quel motif, avait franchi la frontière de France ; de Sedan, il s'était rendu à Bouillon. Dans son inquiétude, la cour lui envoie l'ordre de revenir immédiatement à Sedan. La forme impérative employée vis-à-vis du ministre tout-puissant est

une preuve irrécusable que l'ordre royal est dicté sous l'inspiration de la reine mère elle-même ; aucun ministre ne l'eût osé ; elle seule pouvait tenir un tel langage au ministre absent qui n'avait pas cessé de commander; celui-ci ne pouvait trouver dans un ordre si précis que le témoignage ilatteur de la vivacité des craintes conçues pour sa sûreté :

c( A Monseigneur le Cardinal Mazarin.

« Compiègne, 13 septembre 1652.

« Mon cousin, ayant eu avis que vous estes sorty de mon royaume pour vous rendre à Bouillon, sans en avoir receu ordre de moy, et considérant que ceux qui ont publié jusqu'à présent que votre demeure dans les terres de mon obéissance étoit la seule cause des présents mouvements, se préparent à les continuer et augmenter, s'il leur est possible, ayant nouvellement fait joindre aux troupes qui leur restoient, l'armée étrangère commandée par le duc de Wirtemberg, que les Espagnols leur ont envoyé de Flandre, je vous fais cette lettre pour vous dire qu-e mon intention est que vous retourniez à Sedan, aussitôt le présent ordre receu ; et que vous ne sortiez point de mes États sans en avoir mes ordres exprès. C'est ce que je vous dirai par

celte lettre, priant Dieu qu'il vous aît, mon cousin, igné gc

en sa sainte et di^jne garde ^ »

Si la cour trouvait mauvais, en raison de ses appréhensions pour la sûreté du cardinal Mazarin, que celui-ci fût sorti du royaume pour se rendre à Bouillon, elle trouvait à redire bien plus encore qu'à l'étranger, toutes les prévenances, toutes les sûretés ne fussent pas accordées au ministre favori. Or le chapitre de la ville de Liège, investi avec son évêque de la souveraineté temporelle de ce petit État, avait écrit au gouverneur de la ville de Bouillon pour l'empêcher de recevoir le cardinal Mazarin. Le gouverneur de Bouillon n'en avait tenu compte ; mais la cour qui eût été bien aise que le cardinal ne se fût pas rendu à Bouillon, se sentait offensée néanmoins de la tentative faite pour lui en faire fermer les portes ; ce grief lui en rappelle d'autres, elle gourmande le chapitre de Liège en ces termes :

« Au Chapitre de Liège.

« Très chers et bien aimez, ayant sceu comme vous avez écrit au gouverneur de Bouillon pour l'empescher de recevoir nostre très cher et très ai-

* Minute de la lettre inédite écrite au nom du roi au cardinal Mazarin. Archives du Ministère de la guerre, vol. 136.

mé cousin le cardinal Mazarini sous un prétexte général de refuser l'entrée aux ministres des piinces des États voisins du pays de Liège et autres dépendans de cet évesclié, nous n'avons pu apprendre sans étonnement que vous ayez fait une telle défense à l'endroit d'une personne de cette qualité et que vous savez honorée de nos bonnes grâces à divers titres, ayant l'honneur d'estre notre parrain, nous ayant rendu et à nostre Estât des services si recommandables et si importants que nous prendrons tousjours grand intérest en ce qui le touche, et nouvellement ayant beaucoup mérité de nous pour une action assez généreuse et considérable, nous ayant instamment demandé la permission de s'esloigner de nous, et estant volontairement sorti de nos Estats pour oster tout prétexte à nos sujets rebelles de continuer la guerre qu'ils ont excitée en nostre royaume ; et comme ce sont choses assez connues, nous nous serions promis qu'elles auroient esté de quelque poids auprès de vous, pour le respect et la considération en laquelle cette couronne a tousjours esté aux évesques, princes, chapitre et Estats de Liège, quand même vous n'y eussiez pas esté obligés par la neutralité que vous devez garder envers nous et nos Estats, et dont l'observation de nostre part n'est pas infructueuse à ceux dudit pays. Mais nous avons sujet de croire que la manière dont vous avez traité nostre cousin en cette

occasion, est une suite des inventions que nos sujets rebelles ont eues dans ledit pays, oii ils ont eu toute permission et liberté de faire des levées, étant public que c'estoit pour les employer contre nous et nostre Estât ; et, en cela, ayant été tenu un procédé tout contraire à celui de nostre très cher et très aimé cousin l'électeur de Cologne, prince de Liège, qui avoit refusé cette permission aux dits rebelles. Aussi en continuant d'en user envers nous tel qu'il se doit par un bon voisin et qui désire observer une entière neutralité, il a donné ordre pour faire recevoir avec toute courtoisie nostre cousin le cardinal Mazarini dans ses Estais, dont nous conserverons tousjours un ressentiment particulier; et, à la vérité, si nous ne faisions une estime singulière de sa personne et de sa conduite, et si nous ne voulions non seulement faire observer la neutralité envers ses Estais, mais aussy l'assister en toutes occasions, nous aurions sujet de tesmoigner notre ressentiment de cette manière d'agir envers nous et nos Estats, et aux choses que vous pouvez juger nous estre sensibles; mais nous nous promettons que quand vous aurez connu combien ce qui regarde notre cousin nous touche, vous changerez de conduite envers luy et pourvoirez à ce que le préjudice que les lettres que vous avez escrites sur son sujet pourroient lui causer, de quoy nous vous prions avec affection, vous asseurant que

nous serons bien aise d'avoir sujet de vous considérer comme les rois nos prédécesseurs, et comme nous avons fait par le passé, et de vous donner des marques de nostre bonne volonté. C'est ce que nous vous dirons par cette lettre, priant Dieu qu'il vous ait, très chers et bien aimez, en sa sainte et digne garde.

« Écrit à Compiègne, le \9 septembre 1652 ^ »

Cette lettre royale reçut la réponse suivante ^ :

« Sire,

« Le respect et la considération en laquelle Vostre Majesté et ses prédécesseurs ont toujours esté à l'église de Liège, et les soings très-particuliers que celle-cy at, et at eu de tout temps à se conserver, et à l'Estat, la neutralité, dont Vostre Majesté at la justice et bonté de l'en faire jouyr, nous sont de

* Minute de la lettre inédile du roi au chapitre de Liège. Archives du Ministère de la guerre, vol. 134.

2 Nous faisons cette remarque que la lettre du Chapitre de Liège, datée du 7 décembre, porte que la lettre royale à laquelle elle répond est datée du 19 du mois précédent, tandis que la minute de cette lettre est datée du 19 septembre; ce qui donne lieu à supposer que la lettre du roi n'avait été expédiée que deux mois après la rédaction de la minute; ou bien que le secrétaire du chapitre aurait commis une erreur en rappelant la date de la lettre à laquelle il était répondu, mais alors très-tardivement.

trop puissantes raisons pour ne pas concourir à ses volontez qu'elle daigne nous tesmoigner par sa lettre du dix-neuvième du passé, pour le favorable accueil de Son Éminence le cardinal Mazarini, dans le pays de Liège. La neutralité et surtout l'estime que Vostre Majesté faict de ses mérittes luy donne' et permet l'entrée et séjour dans les villes et pays dépendants de cette évesché, pour y recepvoir le traictement qu'il peut attendre de la défférence que nous devons aux personnes qui ont l'honneur d'estre considérées par Vostre Majesté, et de la parfaitte inclination que nous avons de luy rendre tous les offices possibles de bons et véritables neutraux. C'est cette considération. Sire ,que nous avons eue que son plus long séjour dans une des places fortes et frontière de ce pays nous pourroit faire passer pour partiaux dans les esprits des autres princes voisins, ennemis de Vostre Majesté, avec lesquels nous sommes aussi tenus parla loy de l'Estat d'observer la neutralité, puisqu'ils disent que cette réception est sans exemple, et que celle qu'on luy fit l'an passé, et dans d'autres places fortes, at esté prise et publiée pour subject des maux et ravages que nous avons eu le malheur de souffrir l'hyver dernier. Nous espérons partant de la justice de Vostre Majesté que les villes et pays de cet Estât estants ouvertes à Son Éminence, et nous très-disposez à l'y honorer selon son méritte, ne désagrée-

rast le sentiment que nous avons eu de défendre aux gouverneurs nous serementez l'entrée des places fortes, pour estre icelle directement contraire à la neutralité que Vostre Majesté nous recommande sy estroitement, la suppliant très-humblement de croire que Son Altesse, nostre prince, ayant refusé de permettre des levées en ce pays contre le service de sa couronne, on ne s'est addressé à nous pour l'obtenir et que ceux qui de ce chef tâchent de nous attirer la disgrâce de Vostre Majesté, ne justifieront jamais que nous y ayons apporté nostre consentement ou appuy au préjudice de son service.

(( C'est dans cette croyance, Sire, que nous espérons que Vostre Majesté conservera à cette Église et Estât les favorables effects de sa bienveillance royalle, pendant que nous continuerons nos plus ardentes prières et vœux à Dieu pour une longue vie,

« Sire,

« De Vostre Majesté, « Très-humbles et très-obéissants serviteurs,

« Les Doyen et Chapitre de la Cathédrale DE Liège.

« Par ordonnance de mesdits seigneurs, «Gel, régent *. »

De Liège, ce 7 décembre 1652.

* Letire inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 134.

La cour était bien informée quand elle concevait des craintes sur le séjour à l'étranger du cardinal Mazarin. Celui-ci s'occupait de levées de soldats qu'il recrutait dans le pays de'Liège ; mais les Espagnols qui en prirent ombrage résolurent de l'investir dans Bouillon, Déjà leurs troupes étaient en marche, lorsque le cardinal prévenu sortit de cette ville avec une escorte pour rentrer sur le territoire de France et revenir à Sedan. Chemin faisant, il tomba dans une embuscade espagnole ; la force de son escorte lui permit d'échapper au danger après avoir perdu plusieurs de ceux qui l'accompagn aient *.

Les inquiétudes de la cour à l'endroit de la sûreté du cardinal Mazarin ne l'empêchaient pas de pourvoir à toutes les mesures de nature à assurer un triomphe prochainement espéré.

Pour faciliter aux maréchaux de Turenne et de La Ferté les moyens de se dégager au moment opportun de leur posilion de Villeneuve-Saint-Georges, des ordres étaient transmis de toutes parts pour que des foi'ces nouvelles vinssent se joindre aux

* On lit dans la Relation de ce qui s'est passé en France depuis tel) janvier 16o2 jusqu'au 26 avril l(Jo3, sous la rubrique du 29 octobre 1052.

«On escrit de Sedan du 20 que le cardinal Mazarin a pensé estre pris par un party dM;spagnols qui luy avaient dressé une embuscade auprès de liouillon; que sur ce prétexte il était revenu à Sedan. »

i26 SOUVENIHS DU RÉGNE DE LOUIS XIV.

leurs; un appel tout spécial était adressé au dévouement de la noblesse pour qu'elle vînt volontairement se joindre aux troupes régulières; à cet eflet le maréchal de l'Hôpital recevait la missive suivante écrite au nom du roi.

« A M. le Maréchal de môpital pour faire joindre le plus de Noblesse qu il pourra aux troupes conduiltes par le dit Sieur Comte de Grandpré.

Du i8 septembre 1652.

« Mon cousin, vous sçavez comme l'armée de Lorraine et celle de Wirtemberg sont jointes à celles des princes, et quelles sont toutes ensemble en présence des miennes commandées par mes cousins les maréchaux de Turenne et de la Ferté-Senneterre, et vous jugerez assez qu'il n'y a rien de plus important que de les fortiffier; c'est pourquoi j'ordonne présentement au sieur comte de Grandpré de les aller joindre avec son régiment et toute la cavalerie qui- est en Champagne par le plus court chemin, et je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à faire joindre au corps de troupes que conduit ledit comte de Grandpré le plus de noblesse que vous pourrez pour le rendre le plus fort qu'il se pourra, vous asseurant que vous me ferez un service que je considérerai particulièrement ; et

sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde ^ »

Ces ordres coïncidaient avec de fâcheuses nouvelles parvenues du siège de Dunkerque. Cette place, après une glorieuse résistance, avait été obligée de capituler. Nous reviendrons avec quelques détails sur ce siège, lorsque, racontant les opérations maritimes de la guerre de la Fronde, nous aurons à parler de la tentative faite par mer pour aller secourir cette place, et de la catastrophe qui empêcha ce secours.

Heureusement pour la cour ces désavantages sur mer et sur terre recevaient leur contre-poids de la tournure meilleure que prenaient les événements au centre même du royaume.

Si la méfiance de la reine à l'égard du cardinal de Retz et l'appréhension de porter ombrage au cardinal Mazarin avaient détourné cette princesse de toute velléité de traiter avec le coadjuteur, son second motif non moins puissant était fondé sur les dispositions des habitants de Paris, et nous savons combien les renseignements de la cour étaient exacts à cet égard.

Il s'était formé dans la capitale un centre directeur de l'impulsion royaliste. La première pensée de cette initiative avait appartenu à M. le Prévôt, clia-

* Minute inédite. Archives du Ministère de la guerre, vol. 130.

noine de Noire-Dame, conseiller clerc à la Grande Chambre du Parlement: il s'était entendu avec le père Faure, ancien cordelier, alors évêque de Glandèvesetplus tard évêque d'Amiens, avec M. deBourgon, maître des requêtes, et du Fay, commissaire général de l'artillerie, qui demeurait à l'Arsenal. Ce comité directeur se mit en rapport avec la reine mère par un agent zélé, le père Berlhod, gardien du couvent des Cordeliers de Brioude, dont les allées et venues servaient de lien entre la cour et les manifestations de Paris. Celles-ci étaient produites par des discours habilement semés en divers lieux dans lesquels on déroulait au peuple le tableau des misères auxquelles l'avait réduit la guerre civile; on lui disait que le nom du cardinal Mazarin n'avait été qu'un prétexte évident pour la révolte des princes, puisque le cardinal était parti et que les princes n'en persistaient pas moins dans leur rébellion ; enfin on lui faisait entrevoir que si le roi fixait ailleurs sa capitale, Paris tomberait dans l'anéantissement et dans une détresse plus grande encore. Le commerce de luxe, spécialité de Paris, à toutes les époques, avait été le plus sensible à s'émouvoir; aussi la corporation des soieries avait la première formé des assemblées sous l'impulsion du marchand Bidal; le mouvement gagnant de proche en proche, des groupes de bourgeois, de marchands, de bateliers, de femmes en grand nombre, se rendaient au

palais du Luxembourg, à l'hôtel de Condé et' partout où ils pouvaient se trouver sur le passage des princes, criant la paix et demandant le retour du roi. Une demoiselle Guérin fit merveille en excitant les clameurs des femmes qu'elle gagna par la promesse que les rentes de l'Hôtel-de-Ville seraient payées aussitôt après la rentrée du roi. Les choses marchaient si bien que proposition fut faite à la cour, si elle voulait se rendre à Saint-Denis ou à Saint-Germain, d'aller chercher le roi avec quarante mille hommes sortis de Paris. Mais la cour répondit à ces impatiences que, pour qu'elle pût accepter ces propositions sans danger pour le roi et pour la ville, il fallait au préalable que le prince de Condé fût chassé de la capitale. Cette réponse glaça quelque peu l'enthousiasme, parce que, sans la présence du roi, on ne se sentait pas en forces pour expulser le prince de Condé.

La cour, pour donner plus de vigueur aux manifestations, en se rapprochant de Paris, quitta le séjour de Compiègne, le 23 septembre, et s'établit à Mantes, le 25. Le 24, le prévôt, toujours actif et infatigable, avait provoqué au Palais-Royal une réunion nombreuse des bourgeois de Paris; le désir du retour du roi y fut acclamé plus vivement que jamais ; la paille, signe distinctif de la Fronde

Voy. les Mémoires du P. Berthod.

imposé par la terreur, fut foulée au pied, les écharpes bleues ou isabelles jetées au vent; les couleurs blanches de la royauté furent arborées en feuilles de papier portées sur les chapeaux. Le peuple, témoin de ces manifestations, au lieu d'entrer en fureur, comme il l'eût fait naguère, criait avec les bourgeois : Vive le roi! Une députation se rendit chez le conseiller Broussel pour l'obliger à se démettre de sa charge de prévôt des marchands; il l'eût fait sur l'heure, si le duc d'Orléans ne l'en eût dissuadé ; mais le lendemain il résigna sa charge, et les nouveaux échevins suivirent son exemple. En même temps, une assemblée des six corps des marchands décidait l'envoi d'une députation au roi pour presser son retour; le duc d'Orléans obtint cependant, mais àgrand'peine, que le départ delà députation serait ajourné à huitaine.

Le grand Condé était d'un tempérament à soutenir plus volontiers le choc d'un escadron dans l'ardeur d'une bataille, que le tumulte des émotions populaires et la contrariété des événements politiques. Dès le 25 septembre, subitement atteint d'un violent mal de tête, il se mit au lit et fut saigné trois fois. Bien lui prit, paraît-il, d'être malade; car s'il était allé au camp, il serait tombé dans une embuscade de soixante chevaux disposée à une demi-lieue de Paris pour l'enlever au passage. Il en fut averti par un religieux qui lui conseilla encore de se mé-

fier de ceux qui approchaient le plus près de sa personne, parce qu'ils le vendaient. La vérité de cet avis lui fut confirmée deux jours après par Coulon, conseiller au parlement, qui lui dit tout haut que M. de Chavigny, le duc de Rohan et la duchesse d'Aguillonle trahissaient *.

Depuis que les armées étaient en présence dans une attitude d'expectative, la visite du camp des princes était devenue de la part des habitants de Paris affaire de mode et de plaisir ; ils y accouraient avec empressement, et avec une curiosité d'autant plus rassurée qu'il ne se passait aucun fait de guerre important, quelques escarmouches seulement. Deux cent cinquante chevaux du maréchal de Turenne qui avaient franchi la Seine sur l'un des ponts de bateaux, avaient été enlevés par trois cents chevaux du duc de Wurtemberg qui s'étaient élancés sur eux après avoir traversé le fleuve à la nage. Ce détachement conduisant ses prisonniers auprès du faubourg Saint-Yictor, pour partager le butin, fut pris pour un parti de l'armée royale et essuya trois coups de canon tirés de l'arsenal ; mais l'erreur promptement reconnue fit cesser le feu. Dans la nuit du 17 au 18 septembre, après une reconnaissance qui avait repoussé dans le camp royal quelques escadrons de cavalerie, le détachement

* Relation de ce qui s'est passé en France, etc. ; déjà citée.

victorieux de l'année des princes surpris en se retirant par un parti de mousquetaires éprouva quelques pertes : le marquis de Lauresse, de la maison de Montmorency, fut au nombre des morts, et le fougueux Saint-Ybar*, au nombre des blessés. Malgré cet échec partiel, le maréchal de Turenne réussit à faire sortir de son camp la majeure partie de sa cavalerie qui n'y pouvait vivre faute de fourrages suffisants et à cantonner celle-ci dans divers quartiers de rafraîchissement. Il jugeait le moment venu de mettre à exécution le projet d'abandonner un campement presque cerné par les armées ennemies; les approvisionnements de toute nature y devenaient même d'autant plus difficiles que la mauvaise saison commençait à rendre impraticables tous les chemins qui y aboutissaient. La sortie de sa cavalerie donna au parti contraire le pressentiment que l'armée royale tout entière pouvait bien vouloir se retirer d'un poste qu'elle ne pouvait abandonner sans essuyer une défaite, suivant la prévision générale, si elle était attaquée dans sa retraite. Le duc de Lorraine qui séjournait presque constamment à Paris, circulant beaucoup dans un carrosse de la duchesse d'Orléans, sa sœur, suivi d'un seul valet de pied, se rendit au camp avec le duc de Beaufort. Ils voulaient, l'un et l'autre, se

» Voy. sur lui, tome I, p. 207 et tome II, p. 336.

rendre compte par leurs propres yeux de la réalité ou de la fausseté des alarmes répandues ; ils revinrent assurant que les maréchaux de Turenne et de La Ferlé ne songeaient à faire aucun mouvement. Le prince de Condé retenu encore par la maladie ne partageait pas cette sécurité ; et comme Tavannes, son lieutenant, dont le zèle était fort refroidi, voulait lui persuader qu'il concevait de vaines inquiétudes, le prince lui dit :

« Je vous entends, M. de Tavannes, j'ai été mal informé, et mes ordres ont été donnés sur une fausse alarme. C'est votre pensée; mais ce n'est pas la mienne. Parce que vous ne voyez point de changement dans les postes de Turenne et de la Ferté, vous jugez qu'il n'y en a point; et je juge, au contraire, qu'il y en a un très-grand et très-certain. Sachez, Comte, que leur batterie descendue et leurs canons conduits sur le bord de la rivière sont une marque infaillible qu'ils la veulent passer cette nuit en gardant les apparences de leurs postes, ils nous amuseront pendant qu'ils défileront peu à peu avec les bagages, et tout d'un coup nous les verrons échappés. C'est là, infailliblement, leur dessein. Retournez donc au camp : observez- les, et tenez-vous pour averti. .Te vous suivrai bientôt; cependant je me repose de tout sur vous *. ->

* Mémoires du comte de Tavannes.

Le comte de Tavaiines retourna au camp; et le surlendemain, dans la nuit du 4 au 5 octobre, le maréchal de Turenne, à la faveur du tumulte suscité par les cris de joie qu'il faisait pousser par ses soldats autour des feux de bivouac, cris imités par les soldats de l'armée des princes, dissimula le bruit des chevaux, des chariots et des canons en marche. Une heure avant le jour, l'armée des princes s'aperçut, mais trop tard, que l'armée royale avait décampé.

Lorsque le prince de Condé apprit que la proie qu'il croyait tenir lui avait si facilement échappé, il ne put contenir l'expression de sa colère ^ Dès sept heures du matin, le prince oubliant sa maladie, accourait à son camp accompagné du duc de Lorraine, et détachait divers partis à la poursuite du maréchal de Turenne, à laquelle s'était déjà lancé CHnchant avec trois escadrons. Ils ne purent joindre que l'arrière, -garde, avec laquelle ils engagèrent quelques escarmouches; mais le gros de l'armée royale protégée dans sa marche par des redoutes que le maréchal de Turenne avait fait construire à l'avance sur une hauteur par M. de Vaubecourt, s'était mis à l'abri sous les murs de Corbeil,

Ce temps d'expectative pendant lequel les deux armées étaient restées à se considérer, avait duré

> 3Iémoiresà.e M"" de Monlpensier.Voy. aussi t. II. p. 2'jS.

cinq semaines; cinq semaines que chaque parti s'était promis d'employer largement sur un autre terrain au succès de sa cause. Mais, sur ce terrain des négociations, la déception fut encore pour le parti des princes. La députation des six corps des marchands n'avaitpu être indéfiniment ajournée par le duc d'Orléans ; ce prince avait tenté en vain de les persuader que leur intervention n'était qu'un embarras pour la conclusion de la paix dont il traiterait bien plus avantageusement sans leur concours. Ces députés étaient partis au nombre de soixantesix pour la cour, qui, de Mantes, s'était rendue à Pontoise, afin de se placer plus à proximité de Paris. Fêtés et accueilis avec le plus grand empressement, ils revinrent enchantés dans la capitale, excitant au récit de leur bonne réception un désir plus vif et plus universel du retour du jeune roi.

Le duc d'Orléans prit sa revanche avec le parti royal par une petite expédition à sa mesure qu'il conduisit à bonne fin : averti que le maréchal de Turenne faisait faire à Paris cinquante casaques pour ses gardes, il les envoya saisir, rue Saint-Honoré, chez le tailleur; on n'en trouva que vingtdeux qui furent apportées au palais du Luxembourg ^ Monsieur put donc jouir d'un trophée, et ce n'est pas faire une conjecture téméraire que de

* Relation de ce qui s'est passé en France, etc. ; déjà ci'.ée.

croire qu'il préférait l'avoir conquis dans la boutique d'un tailleur, plutôt que sur un champ de bataille !

Le prince de Condé, au milieu de la complication de ces événements, perdait un de ses fidèles; il est vrai qu'il lui était devenu suspect ; il dut à cette circonstance d'en éprouver peu de regrets. Alors que le prince était malade, il exprima avec tant d'aigreur à Chavigny qui était venu le voir dans sa chambre ses soupçons contre lui, que celui-ci désespéré et devenu plus impressionnable, prit par contagion la fièvre du prince aggravée encore par les dispositions morales de son esprit. A peine rentré chez lui, il se mit au lit et, au bout de peu de jours, le \ \ octobre, il rendit à Dieu un esprit ambitieux et indécis, apprécié en ces termes par le duc de La Rochefoucauld : « 11 conseillait de pousser les choses à l'extrémité toutes les fois qu'il espérait de détruire le cardinal et de rentrer dans le ministère; et il voulait qu'on demandât la paix à genoux toutes les fois qu'il s'imaginoit qu'on pilleroit ses terres et qu'on raseroit ses maisons*.»

11 est probable que Chavigny était sous l'influence de ces dernières dispositions, lorsqu'il devint suspect au prince Condé; mais il n'est pas prouvé qu'il fût en voie de le trahir.

' Mémoiies du duc de La Uocliefoucauld.

Ce prince avait entre les mains une lettre interceptée écrite par l'abbé Fouquet au carrlînal Mazarin, dans laquelle l'abbé conseillait au cardinal de refuser au prince ce qu'il demandait pour ses amis c( et qu'il s'en relâcheroit; et que s'il vouloit tenir ferme , le duc de Rohan , Chavigny , et Goulas se faisaient garants que le duc d'Orléans s'accommoderoit sans lui *. » Plusieurs contemporains assurent dans leurs Mémoires ^ que celte lettre était fausse et n'était arrivée entre les mains du prince de Condé que par une ruse du cardinal pour mettre le prince en suspicion contre ses amis et pour rompre sa liaison avec le duc d'Orléans. Quoi qu'il en soit, cette lettre avait produit sur le prince de Condé l'impression la plus vive. Néanmoins, ému de compassion à la nouvelle de l'état désespéré de Chavigny dont ses reproches étaient la cause, il vint lui faire un dernier adieu ; mais presque aussitôt son caraclère et ses soupçons reprenant le dessus, il se reprocha ce mouvement de sensibilité : « il dit, en s'en allant et en se moquant de son ami, qu'il était laid en diable ^. »

La mort de Chavigny eut cependant plus d'influence sur la fortune du grand Condé que ce

' Mémoires de Conrart. '

* Voy. les Mémoires du duc de La Rochefoucauld et de Conrart.

' Mémoires de Madame de Motteville.

prince ne l'aurait supposé. Personne ne lui parlant plus de paix avec la cour, il se fortifia de plus en plus dans la funeste pensée de mener dans un camp, à l'exemple du duc de Lorraine, une vie indépendante à la tête d'une armée, tenant dans sa main victorieuse une épée, à la place d'un sceptre. Le 13 octobre, il partit de Paris avec les ducs de Lorraine et de Wurtemberg. Leurs armées combinées, après avoir laissé échapper le maréchal de Turennede son camp de Villeneuve-Saint-Georges, étaient revenues près de Paris ; elles avaient passé la Marne à Charenton pour camper autour de Vincennes et dans la vallée de Fécamp *. Cette proximité avait produit une irritation telle parmi les habitants de Paris que les princes, après avoir tenu conseil chez le duc d'Orléans, s'étaient décidés à déloger leurs troupes instantanément et à les envoyer près de Dammartin. Ce fut là que le prince de Condé rejoignit son armée, et aussitôt il prit avec elle la direction de la rivière de l'Aisne.

Le départ du prince Condé permit au mouvement des esprits dans Paris pour provoquer le retour du roi, un irrésistible élan que le faible duc

* Vallée creusée par un ruisseau aujourd'hui tari, qui venait des coteaux de Montreuil et de Bagnolet et allait se jeter dans la Seine près du Petit-Bercy. La rue de Charenton, dans la partie située entre la petite rue de Reuilly et la rue de Montgallel, portait anciennement le nom de rue de la vallée de Fécamp, dont elle suivait la direction.

d'Orléans, livré désormais à ses seules forces, devenait impuissant à contenir. Il n'avait pas manqué cependant de faire au prince de Gondé mille promesses de fermeté et particulièrement d'empêcher toute députation nouvelle des corporations à la cour. Une assemblée réunie à l'Hôtel-de- Ville rétablit dans leurs charges l'ancien prévôt des marchands et les anciens échevins. Le duc de Beaufort, reconnaissant l'inutilité de lutter contre le courant populaire, résigna, le 14 octobre, dans une assemblée du parlement, sa charge de gouverneur de Paris, ainsi que la lieutenance des troupes du duc d'Orléans, assurant qu'il n'avait accepté l'une et l'autre que pour le service du roi. Le 15, une députation des colonels de la garde bourgeoise, accompagnés de deux capitaines et de deux lieutenants par quartier, et d'un bourgeois par compagnie, tous au nombre de deux cent cinquante *, partit pour la cour sans que le duc d'Orléans tentât d'y mettre obstacle. Ces députés allèrent coucher à Rueil pour attendre que la cour, partie de Pontoise, fût arrivée au château de Saint-Germain. Présentés par le maréchal de l'Hôpital, le 16 octobre, ils reçurent grand accueil et furent splendidement traités à dîner dans le vieux château. Ils revinrent le lendemain à Paris avec le maréchal

' Relation de ce qui s'est passé en FrancCy etc.; déjà citée.

de l'Hôpital, le prévôt des marchands et le lieutenant civil, rapportant la nouvelle de l'entrée trèsprochaine du roi qui logerait au Louvre.

La cour de France fit précéder sa rentrée dans Paris d'un acte de précaution contre la cour de Rome. Un nouveau nonce, Corsini\ avait été nommé sans l'assentiment de la France. La cour redoutait que la présence du nonce à Paris ne vînt jeter dans un moment si décisif quelque poids fâcheux dans le plateau de la balance qui lui était opposé,, plateau qui portait le cardinal de Retz en contre-poids avec le cardinal Mazarin; aussilôt elle refuse à l'envoyé pontifical le libre exercice de la nonciature dans le royaume. Une dépêche au duc de Mercœur, gouverneur de Provence, lui ordonne de prévenir le nonce d'avoir à choisir pour séjour une des villes de son gouvernement, sans en pouvoir sortir tant que la volonté royale n'aura de nouveau fait connaître ses intentions :

A M. le duc de Mercœur pour luy dire que le Roy entend que le sieur de Corsini^ nonce du Pape^ demeure en Provence jusquà nouvel ordre du Roy.

« Uu lO'' octobre 1652.

«Mon cousin, ayant été informé que le sieur

1 D'une famille considérable de Florence qui a donné à l'Église un pape, Clément XII, en 1730.

Corsini a été nommé par notre Saint-Père le Pape pour nonce en France sans ma participation /au préjudice des oppositions qui y ont été faites en mon nom par le sieur bailly de Vallencay, mon ambassadeur près Sa Sainteté, et voullant empêcher que le dit Corsini n'exerce la nonciature 4ans mon royaume, je vous fais cette lettre pour vous dire que s'il vient en Provence vous ayez à lui faire entendre de ma part que je désire qu'il demeure en telle de mes villes de la dite Provence que vous estimerez à propos sans qu'il en puisse partir jusqu'à ce que je lui fasse scavoir ma volonté sur ce sujet et la présente, etc*. »

Le terrain de longue main préparé, était déblayé de tous les obstacles pour la rentrée du roi dans Paris. Le fait seul restait à accomplir. Le 20 octobre, la cour partit du château de Saint-Germain et fit une halte à Saint-Cloud; puis traversant le bois de Boulogne, elle se dirigea sur Paris, après s'être fait précéder d'ordres qui enjoignaient au duc d'Orléans de venir au-devant du roi, et à Mademoiselle de quitter à l'instant la capitale. Au Cours-la-Reine, la nouvelle vint que Monsieur refusait d'obéir. Le cortège s'arrêta, hésitant ; car l'on redoutait encore l'influence de ce prince sur le

* Minute delà dépCche inédite adressée au nom du roi au duc de Mercœur. Archives du Ministère de la guerre, vol. 136.

di2 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

parlement et la bourgeoisie de Paris; la reinemère tint conseil sans descendre de son carrosse. Un parti énergique prévalut : l'ordre de continuer la marche fut donné. Le duc de Damville fut chargé d'aller prévenir le duc d'Orléans que s'il restait dans Paris après l'entrée du roi, le régiment des gardes irait au Luxembourg se saisir de sa personne. A la réception de ce message, Monsieur fort effrayé s'engagea à sortir de Paris le lendemain dans la matinée.

Le roi était à cheval, accompagné du roi d'Angleterre et suivi du prince Thomas de Savoie; la reinemère venait après dans son carrosse, avec le jeune duc d'Anjou. Cette entrée s'accomplissait dans des conditions d'autant plus avantageuses et inespérées que l'amnistie préalable si longtemps demandée et discutée n'avait même pas été formellement donnée; nul engagement n'ayant été pris, toute latitude restait à l'autorité royale pour la sévérité ou pour la clémence.

Fidèle à notre méthode de laisser la parole aux témoins oculaires, surtout quand il s'agit de récits inédits ou à la disposition de peu de lecteurs, c'est ù la Gazette elle-même que nous confions le soin de raconter cette entrée, en reproduisant la narration pour ainsi dire officielle, qu'elle fit alors paraître.

« Le retour du Boi tant désiré en sa bonne ville de Paris.

« Ce jour là (20 octobre 1652) qui pouvoit estre mis au rang des plus riants et des plus beaux du printemps et de l'esté, fut attendu avec les impatiences que l'on imagine aisément dans l'approche d'un bien extrême ; et, dès le matin, une grande partie du peuple quitta ses maisons, sortit de la ville, et alla jusqu'au bois de Boulogne au-devant de Leurs Majestez, tandis que l'autre remplissoit le Cours de la Reyne, bordoit la Seine des deux costez jusqu'au bout des galeries du Louvre, et occupoit toutes les rues et les fenestres par où les bourgeois croyoyent que devoyent passer Leurs dites Majestez : lesquelles estant parties de Saint-Germain, arrivèrent sur les quatre heures de relevée à l'entrée de ce Cours de la Reyne.

a Le Corps de ville que le Maistre des cérémonies y avoit conduit pour les recevoir, leur y fut présenté par le mareschal de l'Hospital, qui estoit venu reprendre possession de sa charge de gouverneur de Paris : et lors le Prévost des marchands ayant mis pied à terre avec les Eschevins, les Conseillers de ville, les Quarteniers et Bourgeois députez qui se rangèrent en hayes, il les harangua ; puis elles continuèrent leur marche et arrivèrent ici en cet ordre que donna le dit Maistre de cérémonies.

« Les trois cents archers et gardes de la ville alloient des premiers à cheval avec leurs hoquetons aux armes de la dite ville et leurs cornettes : ensuite les gardes du mareschal de l'Hospital, aussi à cheval, puis les conseillers quarteniers et bourgeois, tous fort bien montez.

« Après ceux-ci marchoit un gros de gentilshommes et personnes qualifiées de la cour, lestement vestus et sur de fort beaux chevaux, et derrière eux, estoyent les quatre eschevins, le maistre des cérémonies, le gouverneur de Paris et le prévost des marchands, tous en housse.

« Le roy venoit sur leurs pas, accompagné et environné du prince Thomas, des ducs de Vendosme et de Guyze, des. Mareschaux de Villeroy et du Plessis, et autres officiers de la couronne : entre lesquels Sa Majesté, montée sur un cheval gris et éclairée de plus de cinquante flambeaux portez à l'entour d'elle, se faisoit si bien reconnoistre par sa grave contenance et sa bonne grâce, qu'elle ostoit la peine à ses sujets de se demander où elle estoit : tellement que ses amoureux regards qu'elle dispensoit libéralement de tous costez, versant la joye dans leurs cœurs, elle faisoit sortir de leurs bouches de continuelles acclamations de Vive le. ?'oy, que la plupart accompagnoyent de larmes de joye.

« Le capitaine des gardes du corps et les gens d'armes paraissoyent derrière cette royale troupe,

ayans les chevaux légers h la teste ; et ils estoiyent joints par les Suisses et la garde de la Reyne, et ses pages et valets de pied.

« Le carosse de son corps venoit ensuite, dans lequel estoit cette vertueuse Princesse, Monsieur, frère unique du roy : et à la queue de tout estoyent douze compagnies du régiment des gardes.

« Cette marche ainsi disposée dura cinq heures depuis Chaliot jusqu'au Louvre, où Leurs Majestez n'arrivèrent qu'à sept et demi du soir : mais moins par la difficulté qu'elles eurent de passer à travers cette foule extraordinaire de peuple qui les attendoit sur tout le chemin, que pour donner à chacun le loisir de les considérer et de les bénir : duquel bonheur le désir se trouvant d'autant plus universel et violent qu'on avoit peu espéré cette félicité, fît sortir de leurs couvents les Jacobins, les Feuillants et les Capucins de la rue Saint-Honoré, chacun avec un cierge allumé, pour avoir meilleure part au concert de tant de voix, qui n'éclatoyent qu'en cris de Vive le Roy : dont les uns servans d'écho aux autres, sa Majesté en fut accompagnée jusque dans son palais. Tandis que d'ailleurs , les cloches d'une grande partie de nos paroisses s'entretenoyent agréablement par leurs carillons, de celte heureuse venue du roy, et que la bouche des canons, qui en d'autres occasions n'annonce que mort, que carnage et qu'horreur, pu-

Page 1