IV
dans cette exécution à un tel point que je n'oserois y apporter aucun retardement de mon chef; mais comme la chose est infiniment dure de soy, et que Vostre Altesse aescript au roy pour faire révocquer ledit ordre, il y a du temps de reste pour que je puisse recevoir ladite révocation devant que la chose puisse estre endommagée plus qu'elle ne l'est. J'ay un regret mortel, et qui ne se peut dire par des lettres, de ne vous pouvoir obéir sans déplaire au roy; car mon respect et mon inclination y porte tousjours mon esprit comme à estre toute ma vye,
« Monseigneur,
(( Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau *. »
Le comte de Paltuau pour se soustraire à l'ordre de détruire Montrond s'efforçait de gagner du temps ; tantôt il demandait des instructions nouvelles, tantôt il alléguait des obstacles : la poudre, prétendaitil, manquait pour faire sauter les fortifications. Mais la Cour, qui avait eu tant de peine à lui en procurer quand il s'agissait de prendre la place, était plus alerte, alors qu'elle voulait la détruire. Un ordre royal prescrivit le transport à Montrond de douze milliers de poudre. Le bon vouloir du
' Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, y o\. 13o.
comle de Palluau et les suppliccations du prince de Condé furent rendus également impuissants ; toutes les lenteurs, tous les subterfuges étant épuisés, le château de Montrond dut s'écrouler; l'explosion de vingt mines couvrit la colline de ruines amoncelées. L'œuvre de destruction ne paraissant pas assez complète encore, pendant plus de trois semaines, trois mille ouvriers travaillèrent à réduire ces ruines en débris *.
Ainsi finit le château de Montrond, palladium de la puissance de la maison de Condé. Elle avait accumulé dans celte citadelle un armement, des approvisionnements et des ressources formidables pour le temps, et surprenants chez des princes qui n'étaient pas princes souverains. A côté de cette importance, la valeur de la terre relevant du château était si peu considérable qu'elle n'eût constitué qu'un fief ordinaire pour un petit gentilhomme. A cet égard, une note inédite de Lenet dont nous relevons la minute parmi ses manuscrits ^, nous fournit les plus curieux renseignements. Lenet avait envoyé cette note au prince de Condé pour lui rappeler le chiffre des indemnités diverses qu'il
' On lit sous la rubrique du 8 novembre 1652, dans la Eelation inédite que nous avons souvent citée :
« On a presque achevé la démolition de Montrond à laquelle plus de trois mille personnes travaillent depuis trois semaines. »
^ bibliothèque nationale; Fonds français, n" 67C6.
devait réclamer de la Cour, en cas d'accommodement:
(i Le chasteau de Moutrond a esté desmoly comme Son Altesse a pu scavoir. Il y avoit dedans soixante et tant de pièces de canon, cent milliers de poudre; de quoy armer quatre mille hommes; et de toutes lesquelles démolitions et pertes, Son Altesse scait mieux la valleur et estimation que personne. Tout ce qu'on peut dire est que la terre, laquelle peut valloir dix à onze mil livres de revenu, a cousté à feu M. le prince trois cent mil escus, et qu'il y a dépensé pour les fortifications et autres ouvrages quelque quatre cent mille livres. »
La grosse tour du château, par hasard ou à dessein peut-être, comme il avait été fait l'année précédente pour la grosse tour de Bourges *, fut, ainsi qu'une seconde tour, épargnée en partie par la destruction ; ces ruines élevées portaient au loin le témoignage de la révolte et de la répression > Mais ces débris respectés par la politique et par le temps ne le furent pas par la révolution de 93 qui aurait voulu détruire jusqu'à l'histoire; par elle, leur démohtion fut achevée moins un débris de tour, et les matériaux employés à la construction d'une fonderie de canons qui n'eut que quelques mois d'existence ^.
1 Voy. t. I, p. 308.
' * Établissement élevé à grands frais sous la direction de M. Cossenlraz.
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Les bâtiments du château consacrés à l'habitation, conservés lors de la destruction de 1 652, avaient été malheureusement démolis, pour en économiser l'entretien sans doute, par les ordres de mademoiselle de Charolais *.
Après plus de deux siècles écoulés depuis la prise et la destruction de Montrond, le 7 juin 1868, un touriste, l'auteur de ces Souvenirs, se rendit sur le théâtre des faits qu'il vient de décrire. 11 aurait pu croire, comme Briord, qu'il accourait au secours de la place; c'est du même côté qu'il arrivait, et le Cher aussi l'en séparait; mais que les temps étaient changés ! la vapeur l'avait amené et c'est de la station du chemin de fer oii il venait de descendre, qu'il considérait, avant de s'avancer, le spectacle qui se présentait à ses regards pour la première fois. En fcice, s'élevait dans la vallée, sur la rive droite du Cher, une colhne isolée couronnée de grands arbres, à gauche, sur le bord du plateau apparaissait à demi voilée par le feuillage une seule tour ruinée. De ce môme côté, en arrière-plan, dans la plaine, se montraient les maisons blanches de la petite ville de Saint-Amand. Les contours mous et arrondis de Thorizon ne présentent aucun point de nature à fixer l'attention, tous ces alentours sont comme un cadre simple et uni destiné seule-
' Fille de Louis, prince de Condé, petit fils du grand Condé, et de mademoiselle de Nantes, fille légitimée de Louis XIV.
ment à faire valoir le centre du tableau : la colline qui fut le piédestal du château de Monlrond. Un soleil matinal et splendide donnait à cet ensemble les plus Yives couleurs.
Ces grands arbres alignés sur la base des tours, des bastions et des courtines, reproduisaient encore dans une certaine confusion les sinuosités des fortifications d'autrefois : à la place d'un château de pierre, un château de verdure, et le jeu de la lumière entre le feuillage créait, par les ombres projetées, d'admirables profondeurs.
Au moment de franchir le Cher, non point à gué comme les cavaliers de Briord, mais sur un pont moderne et solide, nous jetons un regard en arrière, et il nous semble voir l'image de Montrond se reproduire de ce côté : une colline également couronnée par des remparts de verdure; mais cette image dans une proportion moindre que celle du tableau, que nous venons de décrire. Était-ce le mirage africain transporté dans la province du Berry? non, c'était bien une réalité : cette colhne supportait jadis le château d'Orval qui longtemps fut la possession des mêmes seigneurs que le château de Montrond ; ces deux châteaux étaient frères, comme les deux collines ont entre elles la ressemblance de deux sœurs.
Nous avons passé le Cher, et nous approchons de la base de Montrond; nous nous proposons natu-
rellement d'en aborder le sommet en décrivant un contour pour gagner le côté accessible situé en regard de la ville de Saint-Amand. Des pans de murs ruinés, des vestiges de fossés marquent la première enceinte, après l'avoir franchie, une large rampe bordée d'une double rangée d'arbres, comme un boulevard intérieur, s'élève par une pente douce jusqu'au sommet de la colline. Cette rampe a pour base le rocher; elle en suit les contours; celui-ci coupé à pic du côté de la plaine opposé au cours du Cher, forme un rempart construit par la nature. Cette rampe, qui créait pour le château une somptueuse et facile arrivée, fut, nous l'avons dit, l'œuvre de Sully. Parvenu au sommet, nous contemplons la vue qui s'étend au loin dans la campagne : Orval, les bois de Meillant, le cours de la Marmande et celui du Cher, le canal du Berry, du construction récente \ décrivant, du sud à l'est, un arc prononcé en coupant le petit cours d'eau de Chignon; mais surtout nous scrutons les vestiges de l'antique château.
L'œuvre de ruine a consisté à renverser au ras du sol toutes les constructions; leur plan se reconnaît par la trace des murs à fleur de terre du côté intérieur, celui des cours et des jardins. Du côté extérieur, une certaine hauteur de mu-
* Il a éié ouvert à la navigation en 1839.
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railles subsiste encore; la démolition n'ayant eu lieu que jusqu'au niveau du terre-plein, les tours et les courtines se dessinent en terrasses sur la face opposée au rocher perpendiculaire, c'est-à-dire sur la face qui regarde le Cher. De la plaine ces murs se distinguent à peine, les arbres qui croissent à leur base les dérobent à la vue, et leur feuillage venant se joindre à celui des arbres qui couronnent les terre-pleins, donne à tout l'ensemble le seul aspect de longues lignes de verdure. Le plateau sur lequel reposait le château s'étend en ellipse; des allées ombragées qui font suite à la rampe offrent une promenade des plus agréables, c'est la promenade de la ville de Saint-Amand. Sur cette esplanade, à l'extrémité qui regarde à la fois, à droite la ville de Saint-Amand, en face le cours de la Marmande, à gauche le cours du Cher, s'élève une tour démantelée. Une coupe transversale, semblable à ces coupes imaginaires des édifices dont on veut montrer l'intérieur dans les dessins d'architecture, a divisé la toiir, le demi-cyhiidre qui regardait l'intérieur du château est tombé; le demicylindre qui surplombe sur la plaine existe encore. La structure de cette tour est remarquable ; elle est construite eu pierres de taille; la moitié d'une belle voûte à arêtes ogivales est debout; elle couvrait une pièce carrée dans laquelle s'ouvre une embrasure pour le canon sans doute, flanquée de
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deux meurtrières plus petites pour les arquebuses ou les fusils de remparts. A côté de la tour, un puits d'une immense profondeur permettait de puiser l'eau au-dessous du niveau de la plaine : récemment muré par mesure de sûreté, son orifice recouvert présente la forme d'un dé à coudre.
Comme nous errions à l'aventure sous les berceaux ombragés rendus précieux par les ardeurs d'un soleil tropical, déjeunes guides vinrent s'offrir pour nous diriger dans nos investigations. Nous en choisissons un au hasard, et nous nous empressons de lui demander quelle était la situation de la tour du Pot-à-Beurre; quelle était celle du bastion du Chaibonnier. Notre plan tiré des Archives du ministère de la guerre nous en avait fait connaître les noms. L'étonnement produit par nos questions fut la seule réponse que nous pûmes obtenir, et nous en induisîmes, témérairement peut-être, que les habitants de Saint-Amand sont médiocrement au courant de l'histoire du château, puisque les cicérones sur lesquels devait avoir déteint, dans une certaine mesure, la science des archéologues de l'endroit, le sont si peu *. Par exemple mon guide
' Cette supposition est-elle réellement hasardée, lorsque l'on peut lire dans une brochure intitulée, liecAerc/ies historiques sur Saint-Amcmd MonUond, par M. Chevalier de Saint-Amand, une phrase comme celle-ci : « Le désir que j'éprouvais d'en finir avec le gouvernement féodal m'a fait laisser de côté quelques
était plus savant sur le chapitre des souterrains, c'est-à-dire qu'il en connaissait les issues et les détours; il m'y conduisit.
Nous retenant aux arbustes, nous nous laissons glisser sur une pente rapide produite par l'écoulement d'une portion de rempart, et nous nous trou vons descendus dans cette partie du château de Montrond qui en formait la première enceinte construite par Sully et perfectionnée par le prince de Condé; c'est ici que les douze milliers délivres de la poudre royale ont produit tous leurs bouleversements : nul pan de mur ne subsiste ; çà et là des blocs de maçonnerie et des amas de pierres, un sol profondément mouvementé. Le dieu Mars a cédé la place à Bacchus ; les pampres de vignes recouvrent ce sol; mais au miheu de leur verdure s'ouvrent béantes les noires ouvertures des souterrains. Nous parcourons deux de ces galeries qui débouchent dans la plaine du côté du Cher, cette issue aboutissait évidemment au fond du fossé de cette enceinte. Ces galeries souterraines dont le plan in-
faits qui se sont passés sous la domination des divers seigneurs. » Ainsi un auteur, qui se propose d'écrire une histoire se rapportant aux temps féodaux, a Jiàte d'en finir ! Bien que le siège de Montrond n'appartienne précisément pas à l'époque féodale, il l'a traité comme tel par l'absence presque absolue de détails, excepté en ce qui concerne Claude Diet. Tel est trop souvent l'esprit qui guide les écrivains .dans l'appréciation de l'histoire de la France d'autrefois.
cliné est assez prononcé, permettaient, lorsque leur sol n'était pas encombré parles débris, d'y circuler debout avec facilité et même d'y faire passer des chevaux. Par ces issues on aurait pu les conduire à l'abreuvoir dans le Cher, si le cours fameux du Chignon eût été détourné; mais leur usage, comme celui de toutes les galeries souterraines du même genre, était surtout de permettre à la garnison, en cas de siège, d'exécuter des sorties sur les lignes des assiégeants, ou de se ravitailler en secret.
Après cette excursion souterraine, dans laquelle nous avions tiré tout le parti possible du savoir de notre guide, nous remontons sur l'esplanade du château. Nous étions loin d'avoir reconnu encore sur quel point avait porté l'attaque des (roupes royales, et d'avoir pu déterminer par conséquent quel pouvait être l'ancien emplacement de la tour du Pot-à-Beurre et celui du bastion du Charbonnier. Comme nous remettions à notre jeune guide une gratification pour sa peine, un autre guide qui se tenait à peu de distance, encouragé par l'appât; vint nous dire qu'il était bien autrement capable que son camarade de nous donner des renseignements sur l'antique château. Heureux de cette bonne fortune, en lui montrant les ruines encore debout de la tour dont nous avons parlé, nous lui demandons si cette tour ne serait point celle appelée le Pot-à-Beurre? «Non, répliqua-t-il, cette tour est celle oii est né
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Jésus-Christ ! » A cette réponse, nous le congédions, lésolu forcément de nous en remettre à nos propres investigations guidées par le plan de l'ingénieur du comte de Palluau, pour nous fixer sur ^l'objet de nos recherches.
Nous errons de nouveau sous les frais ombrages qui ont remplacé les constructions de pierres, tâchant autant que la végétation touffue n'y mettait pas trop d'obstacles, de nous rapprocher des contours des anciennes murailles pour en saisir la forme ; nous cherchions avant tout à découvrir l'angle saillant extérieur du bastion du Charbonnier. Les tours d'enceinte du noyau central de Montrond étaient nombreuses; mais un bastion unique se trouvait en correspondance avec elles sur la même ligne de défense; ce bastion une fois reconnu, il nous devenait facile d'apphquer sur le terrain le plan de l'ingénieur royal. Ce bastion était évidemment d'une date plus moderne que le château central dont il faisait partie, lequel, dans son ensemble, était qualifié du nom de donjon, depuis que des fortifications bastionnées plus récentes couvraient et enveloppaient la base du château dans une plus vaste enceinte. Ce bastion avait été construit probablement à la même époque que la nouvelle enceinte, sur une partie très-saillante du château central, à la place d'une tour plus ancienne dont l'inconvénient était de laisser à sa base un
point vulnérable, un angle mort, qui offrait un abri dangereux pour l'attaque du château. La végétation impénétrable qui, presquenullepart, excepté près de la tour ruinée, ne permet de s'approcher du bord des murailles, rendit nos investigations infructueuses.
L'heure du départ du train de chemin de fer approchait, nous dûmes nous décider à quitter ces lieux attrayants et pleins de souvenirs, avec l'intention toutefois de tâcher d'utiliser encore notre retraite; au lieu de l'effectuer par la rampe qui nous avait conduit au sommet de l'esplanade du château, nous nous laissons glisser une seconde fois su^ la pente du rempart ruiné qui nous avait conduit aux souterrains, dans le but d'examiner plus attentivement, de bas en haut, les contours des vieilles murailles.
Cette dernière tentative obtint sa récompense. Au milieu des branches d'arbres et des broussailles, nous reconnûmes l'angle aigu formé par la jonction des deux faces d'un bastion, cet angle solide est construit en pierres de taille. La courtine que flanque ce bastion est flanquée à son autre extrémité par latour à demi ruinée. Du même coup d'œil nous avions enfin retrouvé le bastion du Charbonnier et la tour du Pot-à-Beurre ! Précisément l'unique tour qui soit en partie restée debout. La courtine qui les unit, courtine ruinée depuis sa
base, par laquelle nous avions opéré noire descente, est la seule de toute l'enceinte qui présente cet état de délabrement; le talus rapide qui remplace son aplomb vertical est l'effet du canon; sur elle s'est porté l'effort des assiégeants; elle représentait ce qu'en termes de siège on appelle le front d'attaque. Le terrain bouleversé sur lequel nous étions en observation était par conséquent l'emplacement de la Tenaille; plus loin, sur notre droite, en descendant, ou, sur notre gauche, en regardant le donjon, nous pouvions reconnaître, au-dessous de la tour du Pot-à-Beurre, l'emplacement du bastion des Pommiers.