III
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dans la première partie de la journée. Bientôt un mouvement de retraite se dessine , et le régiment d'Armagnac, placé à Tarrière-garde, reçoit plus de vingt charges de cavalerie sans que Folleville retourne sur ses pas pour le dégager. Au bout de quelques instants, ce régiment est écrasé; Auvilars, son chef, est fait prisonnier. Cet obstacle à la poursuite ayant disparu, la cavalerie de Balthazar aborde et massacre les troupes d'infanterie, tue ou disperse les escadrons de cavalerie, et Folleville fuit du champ de bataille avec cinquante cavaliers seulement. De toute la cavalerie royale, il ne put les jours suivants rallier plus de deux cents chevaux.
Des deux côtés cette action fut meurtrière , mais elle le fut surtout pour les troupes royales ; la cavalerie seule perdit plus de cinq cents hommes tués ou blessés. Parmi ceux qui furent tués , on compta le comte de Grignols et le marquis d'Ars; parmi les prisonniers, le marquis de Montendre et bien d'autres, qui durent payer des rançons pour recouvrer leur liberté.
Que faut-il penser de la conduite de Folleville dans cette journée? Comment ce chef, qui seul avait défait si récemment le comte de Maure à la tête des meilleures troupes des princes, a-t-il pu laisser échapper une victoire qui paraissait assurée au moment où Montausier fut emporté du champ
DU REGNE DE LOUIS XIV. '^Q l
de bataille? Comment surtout, dans la supposition où la retraite fût réellement nécessaire, en ne soutenant pas son arrière-garde, a-t-il laissé changer la retraite en déroute? Devons-nous y voir un des caprices du jeu changeant de la guerre, ou bien une tactique coupable de FoUeville voulant se venger d'un double mécontentement qu'il est aisé de supposer? Il devait être peu satisfait de la cour; les faveurs sollicitées par ses lettres non-seulement ne lui arrivaient pas, mais ses lettres mêmes n'étaient pas remises par le ministre à leur destination * ; en second lieu, il devait être singulièrement froissé que le marquis de Montausier, quittant son gouvernement d'Angoulême et prenant le commandement supérieur , fût venu lui enlever la gloire des succès, toujours recueillie par celui qui commande en chef. Ne voulut- il pas changer en rameaux effeuillés et flétris les lauriers conquis par Montausier au commencement de la journée, dans cette pensée que , de même que le marquis aurait eu la gloire du succès, sur lui devait rejaillir la faute de la défaite? Les rivalités militaires et les mécontentements ont produit plus d'un exemple semblable. Néanmoins, malgré des apparences accusatrices , nous nous garderons de conclure* FoUeville n'aijrait-il pas
^ Voyez page 274.
pu songer que, puisqu'il avait le comniandemenl supérieur à la fui de cette journée, il ferait plus que partager la responsabilité de l'insuccès ? et cette réflexion était de nature à paralyser les inspirations funestes de la jalousie. Montausier ne fut pas exempt de quelques soupçons à l'égard de Folleville, ainsi que nous allons le voir.
Quand le marquis, du haut de l'éminence où il était placé presque mourant, eut aperçu sa petite armée en déroute, ceux qui l'entouraient, craignant qu'il ne tombât aux mains des ennemis, se hâtèrent de l'emporter. Ils le conduisirent à sept lieues plus loin, dans la maison d'un gentilhomme, et, le lendemain, le transportèrent à Angoulême, où M*"" de Montausier, au désespoir, l'accueillit sans laisser néanmoins défaillir son courage. Nous savons que la belle Julie d'Angennes, même au milieu des pacifiques et mondaines jouissances de l'hôtel de Rambouillet, avait connu déjà les tristes épreuves de la vie*. Folleville se rendit à Angoulême; il voulut voir son général pour lui faire peut-être un dernier adieu, et, tout en larmes, lui demanda pardon d'une défaite dont il rejeta la faute sur rindociUté des troupes. Le marquis lui répondit qu'en rendant compte à la cour, il exposerait les faits sans le charger ; puis il le pria froidement de se retirer.
* Voyez tomel", le chapitre iv, relatif à l'hôtel de Rambouillet.
Montausier resta deux mois entiers entre la vie et la mort, couché sur le dos, sans pouvoir changer de position, résigné et soutenu j)ar les sentiments de religion qui furent le guide de sa vie. Au bout de deux mois, le danger était conjuré ; mais il ne put, de deux mois encore, quitteç» sa couche de douleur.
Si le cardinal Mazarin avait eu dans le parti du roi beaucoup de serviteurs aussi loyalement dévoués à sa politique, l'époque de son triomphe définitif eût été moins longue à atteindre, et il n'eût pas été réduit à la nécessité d'un départ pour un second exil. Cependant le marquis, qui avait résisté à toutes les séductions du parti contraire ; le marquis , aux yeux duquel avait vainement miroité l'avantage de se faire craindre pour dompter la faveur, était traité par le cardinal avec indifférence, même avec dureté. Mazarin, assuré que par dévouement pour le roi, Montausier ne se tournerait jamais contre son premier ministre, refusait les choses les plus justes et les plus nécessaires, les appointements même que le marquis ne pouvait arracher qu'à force de sollicitations. Pendant la convalescence de son mari, M'"'' de Montausier fut appelée à Paris par la mort de son père. Elle se rendit à la cour, qui errait alors aux environs de la capitale, dans la croyance que les preuves nouvelles de dévouement données par son
mari pouvaient lui permettre d'adresser au cardinal quelques reproches sur son ingratitude ; mais elle ne put en obtenir que de banales excuses*.
Le prince de Condé^ informé par Lenet du succès important remporté par le colonel Balthazar à Montançais, s'empressa d'écrire au colonel pour le féliciter, et répondit à Lenet une lettre dont nous citons ce passage :
« Vous avez bien raison de croire que la défaicte de Messieurs de Montausier et de Folleville par Monsieur de Balthazard me doibt donner une joye parfaicte, estant une des meilleures nouvelles que je pourrois jamais apprendre ; outre la lettre que je lui en escris, mandez-lui encore de ma part combien ce succès me touche par sa considération ^. »
Le prince de Condé avait de justes motifs de se féliciter et de féliciter les siens d'une victoire qui devait se traduire par d'importants résultats. Le
' Nous avons consulté, pour tracer le récit du combat de Montançais et de ses suites ; 1® les articles de la Gazette sous la rubrique des 19 juin et 6 juillet 1652; 2° les Mémoires du colonel Balthazar intitulés Histoh^e de Guyenne, imprimés à Cologne en 1694, réimprimés à Paris en 1759, enfin édités de nouveau par M. Moreau en 1858; 3° la vie de M. le duc de Montausier écrite sur les Mémoires de M"*' la duchesse d'Usez sa fille, par Nicolas Petit, jésuite, Paris, 1729; 4* l'histoire de Charles de Sainte-Maure, marquis de Salles, duc de Montausier, etc., par Pujet de Saint-Pierre, Genève, 1784.
2 Papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale.
colonel Balthazar ayant fait venir du canon de Périgueux, le marquis d'Argence fut contraint de rendre à discrétion son château de Mon tançais ; le château de Grignols capitula également, après avoir essuyé quelques volées de canon ; toutes les autres places et châteaux se soumirent, et le parti des princes se trouva bientôt avoir la possession presque complète du Périgord.
Cette brillante affaire de Mon tançais accrut encore le renom du colonel Balthazar; il passa pour invincible quand il passait déjà pour dur et cruel, réputation qui environna son prestige d'une auréole d'effroi. Il ne parlait jamais que de tuer et de pendre; il ne paraît pas cependant que ses actes répondissent complètement à ses paroles, et qu'il ait exercé les droits de la guerre autrement qu'on ne les exerçait alors ; mais il se gardait bien de dissiper cette terreur, qui faisait la majeure partie de sa force et de son prestige. Un incident nous apporte la preuve de la frayeur qu'il inspirait. Un aventurier dont le nom nous est inconnu, profitant du désordre universel, se mit à faire dans l'Angoumois la guerre pour son compte, pillant, rançonnant, tuant ceux qui résistaient, et forçant les paysans à grossir ses bandes : la renommée craintive lui appliqua aussitôt le surnom du Petit Balthazar, FoUeville voulut réparer sur ce brigand la défaite que lui avait infligée le brave et
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vrai lialthazar ; il le battit à Marthon * et le fit prisonnier avec sa bande. Un tel service était considérable pour ces malheureuses contrées; Folleville s'empressa de le faire valoir à la cour; sa lettre ^ à Le Tellier offre le mélange de la satisfaction du succès et d'une certaine honte d'avoir mesuré ses armes avec celles de ces bandits :
« De Marton, ce marJy 23 juillet 1652.
« Monseigneur,
i< Le plus fameux bandit et le plus grand voleur qui tenoit en crainte non seulement la province de Périgord, mais qui faisoit trembler desjà l'Angoulmois, sous le nom du petit Balthazar, battoit la campagne depuis trois ou quatre jours, et ayant amassé quelques milices prétendoit s'en rendre maistre, menaçant touts les villages de les brusler sy les paisantz ne le venoient joindre. Aujourd'huy, j'ay rabattu son insolence ; hier, il se van toit de réduire tout ce pays en son party. Je le faics mener à Angoulesme avec son enseigne et trente-quatre de ses braves crocqi^ans, toutz
* Bourg qui fait aujourd'hui partie du département de la Charente.
2 Nous avons tiré cette lettre inédite des /archives du Ministère de la guerre, vol. 134.
plus propres à servir aux galères que dans les troupes. C'est une honte à tant de braves gens de s'estre laissés gourmander par un homme de cette sorte; avant que de l'avoir veu, je faisois dessein d'envoyer à la cour un exprès si j'estois asses heureux que de le pouvoir deffaire ; après, j'ay seulement presque honte d'avoir fait faire un party contre luy. Il est très avantageux pour le service du roy qu'il soit pris ; nous aurons moins de peine à lever ce qui est deu à Sa Majesté en cette province. C'est, Monseigneur, la première occasion que j'aie peu rencontrer en ce pays pour rasseurer nos troupes de leur espouvante. J'y arrivai dimanche au soir ; sy je n'avois qu'à y faire la guerre, j'aurois bientost purgé le pais des troupes des enuemis, s'il n'y en arrive d'extraordinaires. M. le comte de Harcourt agissant après le siège de Villeneuve, rien ne se poura opposer à luy^ et nous le joindrons quand il voudra. J'en attends à tout' heure les nouvelles, et l'honneur de vos commandements pour vous témoigner que je suis, « Monseigneur,
« Votre très -humble, très-obéissant et fidelle serviteur,
« Folle ville-le-Sens. >)
La lettre du chevalier de Folleville nous ap-
prend que le comte d'Harcourt vient de former le siège de Villeneuve d'Agen ; cette entreprise nous ramène aux événements qui se passent à Bordeaux et dans la Guyenne.