‹ Souvenirs du règne de Louis 14 (volume 4)Chapitre 13 sur 29 · CHAPITRE XXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIl

Le comte d'Harcourt modifie son attitude expectante. — Politique de bascule des princes entre les différents partis qui divisent la ville de Bordeaux. — Le parlement de cette ville reprend courage. — Nouvelles exigences de l'Ormée sous l'inspiration de ses chefs, Dureteste et Vilars. — L'Ormée proclame l'Union. — Nouvelle liste d'exilés mise en délibération. — Les deux Frondes du parlement se coalisent contre le péril commun. — Une assemblée générale à l'Hôtel de ville est résolue. — Lettre du prince de Gondé à Vilars remise à celui-ci après avoir été modifiée.— Fureur de l'Ormée. — Le parti de l'ordre suppute et organise ses forces dans une réunion chez le prince de Conti. — A la nuit les deux partis sont en armes. — Agression de l'Ormée contre le quartier du Chapeau-Rouge. — Elle est repoussée. — Le prince de Conti et les princesses parcourent la ville pour rétablir le calme. — L'Ormée^ à l'occasion de l'enterrement de ses morts, veut réveiller les fureurs populaires . — La ferme attitude de la bourgeoisie oblige l'Ormée à baisser la tête. — Joie du parlement; il rend divers arrêts et rappelle les exilés. — Rentrée triomphante des exilés. — L'Ormée, trop abaissée dans l'intérêt de la politique des princes, se redresse avec leur connivence secrète. — Passage d'une lettre du prince de Cbndé mettant à nu cette politique. — Sédition dans Tarmée des princes contre l'autorité du comte de Marsin. — Ce général accourt de Bordeaux à son armée. — Il frappe un officier. — Refus d'obéissance de toute Tarmée à son général. — La présence du prince de Conti devient indispensable. — Daniel

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de Cosiiac obtient avec quelque peine de ce prince qu'il se rende à l'armée. — Ce prince ramène les troupes à l'obéissance en éloignant momentanément le comte de Marsin.— Passage d'une lettre du prince de Condé prouvant que Marsin lui a dissimulé la vérité de la situation. — Expédition du prince de Conti en Périgord. — Lettre inédite du prince de Conti àLenet pour le paiement des troupes. — Lenet, restant à Bordeaux le seul chef important, travaille à cimenter l'Union. — Ses prodigalités calculées pour les maisons religieuses et pour les pauvres. — Ses plaintes du détournement des subsides de l'Espagne. — Lettre inédite de Lenet au prince de Condé, du 20 juin 1652. — Les feux de la Saint- Jean. — Les illusions de Lenet promptement dissipées. — Terrible lutte entre les bourgeois du Chapeau-Rouge et rOrmée. — Lettre inédite de Lenet au prince de Condé, du 24 juin J 652.— Autres lettres inédites du même au même des 24,25, 26, 27 juiu 1652. — Réflexions sur la politique du prince de Condé, sur la situation des affaires à Bordeaux, sur le rôle conciliateur du prince de Conti.

Le Périgord et l'Angoiimois viennent de servir de théâtre à une série d'événements militaires qui, bien que d'une importance relativement secondaire, ont scintillé néanmoins comme ces étincelles qui voltigent autour du foyer de tout incendie ; mais le foyer est la Guyenne, et Bordeaux le point du foyer toujours le plus incandescent.

Pendant que Montausier, Folleville, Balthazar, ont fait entre eux ces rudes passes d'armes et décimé réciproquement leurs forces , les deux chefs principaux, le comte d'Harcourt et le comte de Marsin, sont demeurés dans une inaction relative. Les motifs du premier sont loin d'être pour

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nous un mystère ; cependant il vient de modifier son attitude par l'entreprise du siège de Villeneuve d'Âgen. L'inaction du second vient d'une cause toute différente; il est occupé à surveiller de près les mouvements intérieurs de la ville de Bordeaux, troubles incessants fomentés dans l'intérêt de la cause des princes, mais dont l'excès peut facilement la compromettre. Un autre écueil est à éviter ; car rOrmée contrariée se jetlerait indubitablement dans les bras du parti contraire : donc, tout en abaissant cette dangereuse faction, il faut la ménager toujours. Ce passage d'une lettre du prince de Condé à Lenet^ résume la conduite tracée par sa politique :

o Je vous diray encore qu'il est à propos que « vous ne rebutiez pas tout à fait ceux de l'Or- « mée, de peur que, par leurs emportements or- « dinaires, ils ne viennent à nous accuser d'estre (( Mazarin ^ . »

Étrange mobilité et étrange inconséquence des esprits et des troubles populaires ; ceux qui, par dépit et toujours pour la satisfaction de leurs passions brutales, se fussent faits Mazarins, étaient prêts néanmoins à jeter à la face comme une mortelle injure ce même nom de Mazarin.

* Papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale; lettre publiée dans la collection Michaud des Mémoires relatifs à l'histoire de France; troisième série, tome II, page 548.

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La politique de bascule, qui est devenue une (les nécessités de la situation des princes, les oblige dans la conjoncture présente à contrebalancer le dangereux ascendant de l'Onnée, en se rejetant du côté du parlement et en appuyant ce corps de leur autorité. Fort de cet appui, le parlement reprend courage ; les notables bourgeois de Bordeaux forment la résolution de le soutenir et de se défendre eux-mêmes. Pour la première fois, le parti de l'ordre et de la conservation dans Bordeaux, parti généralement timide dans tous les lieux et dans tous les temps, veut faire preuve de vigueur ; mais l'Ormée habituée à être crainte et obéie souffrira- t-elle d'être bravée ? Une crise violente est inévitable !

L'Ormée prétend confirmer par de nouvelles exigences le pouvoir qu'elle s'est arrogée, pouvoir qu'elle exerce indirectement par la délégation donnée aux chefs choisis par elle, et directement dans les assemblées journalières où elle délibère. Vilars et Dure teste se surpassent pour exalter les passions populaires par l'emploi des moyens que leur fournit leur caractère et que leur profession leur inspire. L'ancien boucher Dureteste, grossier, violent, emporté, assaisonne ses paroles et ses actes de la férocité qui sied à son métier* L'avocat Vilars, ambitieux, délié, insinuant, déploie la flexibilité de paroles , la mobilité de

sentiments et de principes, l'avidité pour l'argent, qui s'allient trop souvent à la profession qu'il exerce. Il fraye avec le peuple; mais il fraye aussi avec les princes. Avec le peuple, il est séditieux, il excite perfidement ses passions en excitant ses convoitises ; avec les princes, il est obséquieux, il ne parle que de faire respecter leur autorité par la populace qu'il aiguillonne lui-même. Si le triomphe définitif appartient à rOrmée, il deviendra un personnage, le chef peut-être de quelque république alors secrètement rêvée ; mais si les princes se rendent les maîtres absolus , en mettant le pied sur les débris de l'Ormée écrasée, avec eux, il y mettra le sien. Enfin il a su se ménager assez bien auprès de Leurs Altesses pour qu'elles croient que ses emportements ne sont qu'une feinte habile, et qu'il n'a jamais cessé de servir leurs intérêts.

Comme les révolutions qui sont généralement le résultat des antagonismes profonds, politiques ou sociaux, se font presque toujours au nom de ces deux prétextes pompeux, l'apaisement et laliberté, rOrmée eût menti à elle-même, si elle n'eût abrité sa laideur sous un si beau masque : elle proclama V Union. Malheur naturellement à qui n'adoptera pas cette union fraternelle ! Comme aux jours de notre grande révolution française où des énergumènes ont proclamé la liberté, la fraternité ou la

mort, les Ormistes, leurs précurseurs, proclament l'union ou la mort; ou, tout au moins, l'exil. Telle est la logique des hommes de révolution I Tous les bourgeois de Bordeaux sont sommés d'adhérer à cette union. Un grand nombre se refusant à la signer, l'Ormée, à l'instigation de ses deux chefs, met en délibération la formation d'une nouvelle liste d'exilés, [.es noms de plusieurs notables bourgeois et de douze magistrats, parmi lesquels ceux des conseillers Fontenelle et Denort, sont portés sur la liste. Contre le péril commun, les deux Frondes, la grande et la petite, malgré leur réciproque aversion, sentent la nécessité de se coaliser; elles tiennent dans ce but des réunions à l'archevêché. Les princes y proposent une grande assemblée à l'Hôtel-de-Ville ; mais le remède est périlleux ; l'Ormée peut se rendre tumultueusement maîtresse des délibérations par la force du nombre et par la force des armes, alors le parti de l'ordre et de la résistance sera perdu sans ressource. Le conseiller Lenet est détenteur d'une lettre du prince de Condé adressée, par son intermédiaire, à l'avocat Vilars ; les princes décident l'ouverture de cette lettre et y ajoutent une défense formelle à l'Ormée de s'assembler sans l'ordre du prince de Conti. La lettre ainsi modifiée est remise. à son destinataire. Si sa teneur est respectée, les princes auront discipliné le désordre;

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ils auront la clef de cette boîte de Pandore qu'ils ne jetteront cependant ni au feu ni au fleuve, mais qu'ils garderont soigneusement pour lancer encore sur Bordeaux le souffle malsain et impétueux de tous les maux, le jour où les magistrats et les bourgeois leur paraîtront trop tièdes à soutenir leur cause.

L'effet de la lettre modifiée que le prince de Conti avait appuyée par une défense formelle de s'assembler faite par son capitaine des gardes, fut loin de répondre au but proposé. L'Ormée, à sa lecture, éclata en une colère indicible; Vilars dépassa la fureur de tous, sauf toujours à s'en expliquer à son avantage avec les princes. Il proposa une réunion en armes pour le lendemain 7 juin ; la proposition fut acceptée par des acclamations unanimes.

A la nouvelle de l'émeute qui se prépare, le prince de Conti mande près de lui les principaux conseillers des deux Frondes, quelques-uns des bourgeois les plus considérables, les jurats, et les consuls de la Bourse. Autour du prince sont groupés la duchesse de Longueville, le conseiller de Gondrin, le conseiller Lenet, Sarrasin. Dans cette réunion formée à la hâte les conseillers des deux Frondes sont introduits séparément ; car leur entente qui commençait à s'établir en présence du danger n'était pas assez cimentée m. 20

pour qu'il ne fut prudent d'éviter des discussions intempestives ; le conseiller Lenet craignait même qu'ils ne se battissent entre eux ^ L'assemblée suppute les forces qu'elle peut opposer à l'agression de rOrmée. Le juge de la Bourse répond de tous les bons bourgeois ; le conseiller Fontenelle et ses collègues de la petite Fronde , point de mire des fauteurs de désordre et toujours si maltraités, répondent plus particulièrement du quartier du Chapeau-Rouge ; la grande Fronde garantit l'appui d'un dévouement qui n'a jamais été suspecté; enfin les protestants, très -portés pour la cause royale , ainsi que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de le faire observer, effrayés par le désordre , mais ne voulant pas néanmoins donner aux princes un concours qui fortifierait leur parti, promettent au moins leur neutralité. La revue des forces ainsi faite, l'assemblée résout de se rendre maîtresse de l'Hôtel-de- Ville, la nuit même ; il était gardé par un capitaine de l'Ormée que l'on disait s'être engagé à le livrer à sa faction.

La nuit venue les deux camps sont en armes, le conseiller Fontenelle assemble au Chapeau- Rouge les bourgeois avec lesquels il doit s'assurer de l'Hôtel-de-Ville ; deux jurats s'y rendent pour

* Lettrede Leiietau princcde Condé; Bordeaux, 10 juin 1652; publiée dans la collection Michaud.

y passer la nuit ; ils établissent des corps de garde aux alentours et font tendre les chaînes en travers des rues. De son côté l'Ormée lance des patrouilles dans toutes les directions, particulièrement dans le quartier du Chapeau-Rouge d'où elle est avertie que doit partir le coup qui la menace. Entre onze heures et minuit de forts détachements de ce parti se cantonnent sur plusieurs points de ce quartier. Des émissaires se présentent chez deux des plus considérables bourgeois pour les sommer de signer V Union , et, sur la réponse qu'ils n'y sont pas, ils crient au Mazarin ! Ils menacent de tout mettre à feu, à sang et au pillage ; ils tirent une cinquantaine de coups de fusil contre les fenêtres d'un bourgeois nommé Du Cornet. L'Ormée s'était accoutumée à voir la crainte faire ployer devant elle tous les courages et tous les obstacles ; elle n'avait pas compté sur cette énergie fatale de tout ennemi réduit au désespoir; elle fut reçue comme elle ne s'y attendait guère. Des maisons menacées et du corps de garde établi par les bourgeois dans le voisinage, part tout à coup une vive fusillade contre les agresseurs. Ceux-ci^, déconcertés, et n'ayant d'ail^ leurs dans le cœur que cette lâcheté naturelle à ces hommes, rebuts de l'humanité^ qui veulent bien tuer et piller, mais à la condition que ce soit sans péril, fuient après avoir laissé sur le terrain

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une quinzaine des leurs tués ou blessés, parmi lesquels Monteau, procureur au parlement, et Lafitte, petit marchand ^

Au point du jour, les succès de la nuit ont porté jusqu'à l'exaltation l'ardeur du parti de l'ordre. L'Ormée se réunit en armes, il est vrai, mais elle est abattue; les bourgeois s'assemblent sous les armes et il s'en compte trois mille sur les fossés du Chapeau-Rouge. Dès six heures du matin, pour empêcher toute collision nouvelle et rétablir le calme, le prince de Conti monte dans son carrosse rempli de gentilshommes avec le juge de la Bourse et le conseiller de Gondrin ; dans deux autres carrosses montent la duchesse de Longueville, avec le comte de Barbezières , Sarrasin et un consul de la Bourse; le jeune duc d'Enghien, avec MM. de Thodias, de Romainville et le conseiller Lenet ; madame la princesse de Condé, en raison de son état de grossesse, se fait porter dans sa chaise. Tous séparément jusqu'à raidi circulent dans les divers quartiers, faisant ouvrir les boutiques, recommandant la paix et le respect de leur autorité. Pendant ce temps des copies de la lettre du prince de Condé à l'avocat Vilars sont répandues dans toute la ville. Ces démarches des princes atteignent le but

* Voyez dans la Gazette les Nouvelles de Bordeaux, 13 juin

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désiré : les bourgeois posent les premiers les armes ; l'Ormée est moins prompte a suivre cet exemple ; mais peu de ses fauteurs se sont réunis dans le lieu ordinaire des assemblées, et ils ont placé des sentinelles aux alentours pour cacher leur petit nombre. Dans le cours de la journée Viiars se rend chez madame de Longueville pour lui annoncer que les Ormistes sont assemblés au nombre de quatre mille dans l'intention de venger la mort de leurs camarades et de brûler la ville, à l'exception des maisons de Leurs Altesses. La princesse le traite d'insolent et le chasse de sa présence.

Le soir le prince de Conti assure Lenet « qu'il répond entièrement de Bordeaux et rit de tous les sots qui ont creu qu'il eust favorisé tout ce qui s'est faict jusqu'à présent ^ »

La menace de Viiars n'avait été qu'une vaine bravade; en réalité, l'Ormée baissait la tête en frémissant. Néanmoins, à l'occasion de l'enterrement de ses morts , elle songea à tirer parti du funèbre spectacle pour ranimer à son profit la fureur populaire^. Elle voulut faire passer le corps de Monteau,

* Lettre de Lenet au prince de Condé datée de Bordeaux, 10 juin 1652.

^ De notre temps les funérailles des victimes tombées dans les rangs des fauteurs de désordres ont servi trop souvent de prétexte "à des manifestations d'un goût tout démocratique :

un de ses capitaines, par la rue du Chapeau-Rouge où il avait été tué ; mais sur l'avis que cinq ou six cents bourgeois s'étaient mis en armes pour les tailler en pièces au passage, ils réfléchissent, et, suivant le récit du correspondant de la Gazette *, Kl ils changèrent de route et allèrent l'enterrer, et « avec lui toute leur autorité. »

Le 1 5 juin , le parlement joyeux se réunit : il rend un arrêt d'amnistie pour le passé, puis un arrêt d'union de tous les habitants; il fait prêter un nouveau serment à tous les corps de ville, fait défense, sous peine de la vie, de s'assembler en armes ; enfin il n'oublie pas d'ordonner le rappel des quatorze exilés chassés par décret de l'Ormée.

La rentrée des exilés se passa avec solennité : des députés du parlement et quarante carrosses les attendaient à la descente du bateau *.

Si l'Ormée était humiliée et abattue, elle Tétait d'une manière moins définitive que ne le croyait, dans l'empressement de son désir, le correspondant de la Gazette. Puisque la politique des princes consistait à dominer cette faction.

appel à des troubles nouveaux, quand la place devrait appartenir au silence et au recueillement. Les révolutionnaires sont peu inventifs ; ce sont de tristes plagiaires.

1 Voyez dans la Gazette les /Nouvelles de Bordeaux, 20 juin i652.

2 Même correspondance que la précédente.

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pour s'en servir, elle consistait par conséquent à ne pas l'anéantir. Si les princes eussent supprimé cette faction en permettant à la petite Fronde du parlement et au parti de la haute bourgeoisie de relever tout à fait la tête, ils servaient les intérêts, suivant l'occurrence, soit de la Fronde parlementaire, soit du parti royal ; mais ils compromettaient les leurs. Aussi, pour la préservation de ces intérêts, ils avaient outre- passé la mesure en infligeant à l'Ormée une trop sensible défaite ; celle-ci, pour se venger, ne parlait de rien moins que de s'entendre avec le comte d'Harcourt et de lui ouvrir les portes de Bordeaux ^

La connaissance de ces dispositions opéra un revirement dans les conseils des princes; car l'Ormée, avec leur connivence secrète sans nul doute, se redressa de nouveau. Dans sa correspondance avec Lenet, le prince de Condé, qui avait recommandé de dompter cette faction , et qui avait blâmé précédemment son frère d'être l'instigateur trop ardent de ses désordres, en arrive à s'irriter contre la bourgeoisie dont il qualifie la résistance du mot d'empoi tements et conclut nettement à une alliance avec FOrmée plutôt qu'à son anéantissement.

* Correspondance inédite adressée de Bordeaux au cardinal Mazarin^ Archives nationales, registre côtéKR. d2t9,page372. Voyez ce document à V Appendice,

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(]e passage de la lettre du prince qui formule cette politique, mérite d'être cité en entier * :

« Vous croies bien que c'est avec un extrême « desplaisir que j'ay appris, par votre lettre du 27 « du passé, les derniers emportements des bour- « geoi3 de Bourdeaux les uns contre les autres, a et que c'est une des choses du monde qui me a donne le plus d'inquiétude. Jl fault prompte- « ment y pourvoir de façon ou d'autre, et si par « négociation ou par adresse ou autrement on ne « peut obliger l'Ormée à se contenir, il vaut mieux a se mestre de son costé que de la voir chassée de « Bourdeaux. C'est néanmoins le moyen qu'il ne .< faut prendre qu'à l'extrémité. Mais dans Testât « présent des choses, je n'en vois pas d'autre « à suivre, après que tous les moyens qui se gour- « ront inventer pour appaiser la furie de l'Ormée « auront esté employés. Priez tout ce que j'ay a d'amis à Bourdeaux de tenter toutes les voyes « avant que vous en veniez là, et continuez d'y « agir avec la mesme vigueur que vous avez faict « jusques icy. »

Ces désordres de Bordeaux qui avaient nécessité la présence du comte de Marsin pour tâcher de les contenir, et par suite obligé ce général à laisser au colonel Balthazar la conduite des opérations

* Lettre du prince de Condé à Lenet, datée de Paris le 3 juillet 1652, publiée dans la collection Michaud.

militaires dans le Périgord et dans l'Angoumois, faillirent par contre-coup occasionner dans l'armée des princes des événements de grave conséquence. La hauteur et la sévérité de ce général étant difficilement supportées par ses subordonnés, ceuxci travaillaient à lui rendre impossible la reprise de son commandement. Le comte de Marsin, sur l'avis du complot qui se trame contre son autorité, abandonne Bordeaux à son sort pour accourir au milieu de ses troupes campées aux environs de Bergerac. Les officiers, qui se sont concertés, se présentent devant leur général, et celui qu'ils ont chargé de prendre la parole expose leurs griefs en termes énergiques. Le comte exaspéré se laisse aller à un tel emportement, qu'il frappe cet officier. Cet acte entraîne un refus d'obéissance de la part de toute l'armée. Les suites d'une telle affaire n'allaient à rien moins qu'à perdre en Guyenne le parti des princes. Le comte de Marsin s'efforce de dissimuler la gravité de la situation, dans l'espoir de la surmonter seul ; il écrit au prince de Condé que cette émotion n'est qu'une bagatelle qu'il apaisera dans les vingtquatre heures, par le châtiment de quelques séditieux.

La révolte, bien au contraire, prend un caractère de plus en plus déclaré. En présence de l'insuffisance du comte de Marsin à rétablir l'autorité

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du commandement, l'intervention du prince de Conti devient indispensable ; mais ce prince est retenu à Bordeaux, d'un côté par l'utilité d'y remplir un rôle modérateur, d'un autre côté, surtout, par sa mollesse naturelle qui ne lui permet de montrer d'énergie que par élans et par intervalles. Il se soucie peu de quitter pour les camps une ville où il a trouvé, comme nous le raconterons en son lieu, des distractions et des plaisirs conformes à son inclination. Il faut que Daniel de Cosnac l'arrache presque de force à cette somnolence ; qu'il fasse ressortir vivement à ses yeux l'immense avantage de tirer parti de cette occasion pour établir son autorité sur les troupes qui la reconnaissent à peine. Le fidèle conseiller du prince était inspiré dans ses avis à la fois par le motif d'un intérêt majeur pour la cause dans laquelle il s'était engagé , et par un certain ressentiment contre Marsin, auquel il reprochait de ne laisser au prince que l'apparence de l'autorité supérieure. Il n'était donc pas sans éprouver quelque satisfaction de pouvoir surprendre ce général en état flagrant de violence vis-à-vis de ses officiers et d'impuissance à rétablir l'ordre dans son armée ^ A cet égard, sa satisfaction fut complète; le prince de Conti, arrivant le

* Mémoires de Cosnac, tome !•% page 37, 38.

[8 juin à Bergerac où était établi le quartier général, trouva le désordre plus profond encore qu'on ne l'appréhendait. Un soulèvement général allait éclater. Toute la douceur, toutes les caresses même du prince de Conti furent nécessaires pour ramener les troupes à l'obéissance; mais il fallut que le comte de Marsin s'éloignât pendant quelques jours et se retirât à Bordeaux.

Nous avons dit que le comte de Marsin, en rendant compte au prince de Çondé de la mutinerie des officiers de son armée, lui en avait caché le motif et la gravité ; il avait donné à croire à ce [)rince que cette émotion n'avait pas eu d'autre cause que l'obligation où il avait été de quitter son armée pour se rendre à Bordeaux. La preuve de cet acte de dissimulation se trouve dans la réponse du prince de Condé datée de Paris, 23 juin i652 ; nous y relevons ce passage :

ft Je suis bien fâché d'avoir appris par vostre lettre du 17 de ce mois la mutinerie des officiers dont vous m'escrivez. Il faut, à quelque prix que ce soit, empescher qu'elle n'aille plus avant^ à quoy vous remédierez de telle manière que vous le jugerez à propos. Cela faict bien cognoistre la nécessité de vostre présence en toute sorte de lieux. Je croye que celle de mon frère et la vostre à l'armée dissiperont tous ces petits orages qui

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pourroient causer de nouvelles (sic) désordres s'ils n'estoient destournés promptement *. »

Le prince de Conti, se conformant aux conseils de Daniel de Cosnac, voulut profiter du départ du comte de Marsin pour faire lui-même, à la tête des troupes, quelque expédition dont il recueillerait toute la gloire. 11 entra à Périgueux le 1 8 juin, pour diriger de cette ville des attaques contre les châteaux de Bourdeilles et de Fories ; mais il lui manqua la satisfaction de les prendre à force ouverte : ces châteaux capitulèrent à la seule nouvelle de son approche. Le prince, après y avoir placé des garnisons, retourna à Bergerac, une des places les plus importantes de son parti, dont le prince de Condé recommandait vivement la conservation dans sa correspondance ^. Le comte de Marsin vint l'y rejoindre.

Après une révolte encore si récente, il était de première nécessité que les troupes fussent bien payées, afin de les maintenir définitivement dans l'obéissance. Le prince de Conti, craignant que des fonds attendus d'Espagne ne reçussent une autre destination, s'empressa d'écrire à Lenet :

* Papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale .

* Lettres conservées dans les papiers de Lenet.

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a A Bergerac, ce 25« juin 1652.

a J'ay sceu qu'il estoit arrivé ou qu'il devoit arriver quarante mille escus à M. de Vatteville et mesme qu'il voulloit en envoier quarante mille francs à M. du Dognon. Gomme j'ay promis aux troupes de leur donner le premier argent qui viendroit, il est de la dernière nécessité que cet argentlà ne soit pas employé à autre chose, à moins de voulloir les perdre de gaieté de cœur et de les mettre en droit, en leur manquant de parolle, de recommancer leur mutinerie. Ainsi empeschez que M. de Vatteville ne dispose de cet argent jusques à ce que je sois à Bordeaux, et je verrai icy avec M. de Marsin et M. de Balthazar ce qu'il en faut pour les troupes.

A . DE Bourbon * . »

Le conseiller Lenet était resté à Bordeaux le seul chef considérable du parti des princes ; toutes choses reposaient sur lui, et comme, depuis le récent échec de l'Ormée et le retour des exilés,

* Cette lettre inédite fait partie des papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale. Elle est d'une très-grande écriture et en entier de la main du prince. Elle porte un double cachet que traversait un cordon dfe soie selon l'usagé du temps pour fermer les lettres; l'empreinte représente un A et un C enlacés.

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retour impolitiqiie parce qu'il fut prématuré, nul trouble ne s'était reproduit^ il prenait volontiers ce calme apparent pour une pacification définitive dont il ne manquait pas de faire honneur à son habileté. Il s'empressait de se porter, auprès du prince de Çondé, le garant du respect absolu qui serait désormais rendu à son autorité. AlU fond, il considérait le prince de Conti et la duchesse de Longueville, bien qu'ayant , suivant son témoignage , parfaitement agi dans les dernières conjonctures, comme néanmoins compromis avec tous les partis : la petite Fronde et les proscrits les ac- cusant d'avoir attisé contre eux les ressentiments populaires; la grande Fronde leur reprochant de ne l'avoir pas soutenue ; l'Ormée enfin se plaignant de leur abandon. Lenet, dans sa jalousie d'autorité, se faisait une secrète joie du discrédit, grossi à ses yeux par son désir, dans lequel étaient tombés le frère et la sœur.

Pour consolider la pacification, Lenet s'efforçait de cimenter entre les habitants de Bordeaux le nouveau pacte d'Union décrété par un arrêt du parlement sur des bases toutes différentes de l'Union violente préconisée par l'Ormée. T^es habitants les plus considérables et les plus dévoués à l'ordre, les adhérents de la petite Fronde surtout, pour lesquels Lenet se sentait un faible en sa qualité de magistrat qui le rattachait à un parti

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essentiellement parlementaire, en eussent formé la clef de voûte. Pour gagner le menu peuple et les corporations religieuses, si influentes alors et qui prenaient à Bordeaux une participation trèsactive aux événements, il distribuait de l'argent et des potages : mille ou douze cents personnes recevaient des pensions, vingt maisons religieuses étaient secourues; les pauvres honteux étaient recherchés ; les mendiants avaient une distribution journalière d'aliments. Lenet apportait dans ces apparentes prodigalités tout le calcul d'un politique habile et toute l'économie d'un financier parcimonieux, il se plaignait du baron de Vatteville qu'il accusait de détourner les subsides de l'Espagne pour soutenir l'Ormée; mais ses protestations n'étant pas écoutées, ces subsides ne parvenaient en définitive entre ses mains que dans une faible mesure.

Cette lettre de Lenet au prince de Condé vient ajouter les plus précieux détails sur l'ensemble de la situation ^ :

* Nous avons tiré, sur la minute même, ce document inédit des papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale; fonds français 6707, page 21 7.

^ Son Altesse, du 10 juin 16^2, par La Haye,

« A Bourdeaux,le 20 juin 1652.

« Je commenceroy ceste lettre en me réjouissant avec Vostre Altesse de l'heureux événement du combat qu'a donné M. de Baltazard aux Irouppes de Messieurs de Mautausier et de Folleville qui est encore plus avantageux qu'il n'est escrit dans l'imprimé qu'en a faict M. Birouet, qui est cy-joint. Ceste affaire est venue fort à propos et ne contribuera pas peu à appaiser les désordres que pourroient produire les caballes qui se sont faites dans la brigade dudit sieur de Balthazard, desquelles j'ay donné advis à Vostre Altesse par le dernier ordinaire.

(( Je me plaignis à tort à Vostre Altesse qu'on avoit oublié sa despesche qu'elle me faisoit l'honneur de m'escrire le 1 1 du courant, parce que je la receus un peu après le courrier party ; M. Caillet, par plus grande précaution, l'ayant mise sous une autre adresse. Pour y respondre , je diray à Vostre Altesse que jamais rien ne fut plus tranquile que Bordeaux et que j'ose dire que par les mesures que j'ay prises avec quelqu'uns de la grande Fronde, avec la petite, les bons bourgeois, et plusieurs de l'Ormée qui m'advertissent de

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tout, et par qui je fais dire aux autres qu'on les protégera haultement quand ils demeureront dans la soubmission et l'obéissance qu'ils doibvent à Vostre Altesse, je puis respondre, autant qu'humenement on le peut, que nul n'est capable de troubler le repos de ceste ville, ny la fidélité qu'elle a pour vostre service ; je dis mesme qui que ce fust qui s'en voulust mesler. Je me ménage avec tous les partis le mieux qu'il m'est possible et je me sens assez autorisé dans tous pour n'y employer pas le nom de Vostre altesse sans un entier succez toutes les fois qu'il sera nécessaire; aussi asséurez-vous, Monseigneur, que je ne gasteray rien ici et que je vivray bien avec tous ceux que vostre Service voudra qu'on ménage et qu'on considère.

« Vostre Altesse aura veu par mes précédentes dépesches que M. de Mirât et toute la petite Fronde est allée au devant du raisonnement que me faict la vostre du 9 de ce mois et que sans en venir à la violence, (^ui, comme dit Vostre Altesse, n'estoit nullement de saison, on a remis toute chose dans le calme ; qu'on a tesmoigné de la vigueur et qu'on a dissimulé, quand il a fallu. Tous les plus raisonnables de la grande Fronde n'ont pas trouvé qu'on aye manqué de conduite, et ceux mesme qui tesmoignoient plus d'amytié pour rOrmée ont tous esté d'advis du rappel des III. 21

proscrits. Si quelqu'un gronde, c'est dans luymesme; car je n'entends plus parler de rien. De Vilars n'est pas icy ; on dit qu'il est allé trouver Vostre Altesse ; sans mentir , c'est un grand brouillon et qui, pour dire d'un et faire d'autre, a failli de tout perdre.

« M. de Mirât a reçeu avec grands ressentimens les tesmoignages de boutez que je luy ay donnés delà part de Yostre Altesse. Il m'a dit qu'il l'en remerciroit par l'une de ses lettres aujourd'huy, et qu'il luy manderoit les propositions que les principaux de l'Ormée luy avoient faict faire contre ceux mesme qu'on prétendoit les avoir fait agir, lesquelles il a rudement rebuttées, tant y a que l'Ormée a receu avec joye les asseurances que la petite Fronde luy a fait donner sous main de son amitié et garde de grandes mesures el sûretés avec elle, et tout cela n'ira qu'à tout assoupir jusques à ce qu'il soit nécessaire de la réveiller pour vostre service, auquel cas tout agira avec vigueur et fermeté.

a II est vray et je le répèle à Vostre Altesse, que Madame de Longueville et M. le prince de Conti ont agy à merveille depuis le temps que je vous l'ay mandé; je les plains fort, car la petite Fronde a creii qu'elle avoit esté poussée par leur ordre; la grande croit qu'elle n'a pas esté souste- '• nue; les proscrits s'imaginent que Leurs Altesses

pouvoient empescher ce qui leur étoit arrivé ; et ceux de l'Ormée (comme vous le verrez par ce que M. de Mirât vous mande) ne conservent pas le respect qu'ils leur doibvent. Je parle, j'agis, je fais tout mon possible pour contenir tout le monde dans son devoir; j'espère et je jurerois, comme je vous ay desjà dit, que tout ira bien.

« Les proscripts retournèrent hier. Il y alla plus de cinquante carrosses au-devant d'eux. Ils furent visittez de toute la ville, protestant hautement vostre service et disant qu'ils ont bien monstre par leur conduite qu'ils n'estoient pas mazarins , puisqu'ils n'ont voulu demander ny passeport, ny asseurances de leurs personnes au comte d'Harcourt, ny escrire à la cour, et disent qu'ils vous feront congnoistre en toutes rencontres l'injustice de leur proscription. Je crois qu'ils escriront à Vostre Altesse dans ce mesme sens. Ils iront tous voir aujourd'huy Madame et toutes les Altesses; la plus part me sont venus voir et promis de vous servir toute leur vie. Je voùdrois bien qu'on eust suivy en temps et lieu mon advis : MM. le président de Pomiers, Martin, Duval et la Rosche^ qu'on appelle Bastru, se seroient abstenus d'entrer au palais et y voilà tout le monde restably; la touche pourtant les fera sages.

« On va renouveller l'Union résolue^ donner des commissaires pour les comptes, et j'ay mandé

à M. tie Marchii) ce que Yostre Altesse me mande touchant Bergerac. Il estoit hier avec M. le prince de Conty à Montpont, marchant à l'armée vers Périgueux. M. le comte d'Harcourt ne fait aucune contenance de s'en aller. Je vous diray tousjours ce que je vous ay mandé plusieurs fois touchant les jurats et les vendanges.

(( M. de Vatteville a escript en Espagne qu'il faust absolument mettre M. de Guise en liberté et qu'il n'y a rien qui puisse l'empescher. Son \alet de chambre part aujourd'huy en poste pour porter sa despesche et la mienne. Je donne part des nouvelles à M. Dom Louis par M. de St Agoulin et tous les ordinaires, comme en ayant ordre de Vostre Altesse.

« Je ne me suis pas servi des lettres en blanc que Vostre Altesse m'a envoyées par le précédent ordinaire, car il n'estoit plus de saison.

« J'ay escrit une seconde fois aux prisonniers et blessez de l'affaire de Montguion par l'ordre de Vostre Altesse ; car je l'avois desjà faict de mon chef dès le moment que l'action se fust passée. M. de Chastelus* est avec M. le prince de Conti; Mailly est guéri. Ils sont très-obligez à Vostre Altesse de l'honneur de son souvenir; ledict sieur de Mailly vous supplie de luy accorder le guidon

* César-Philippe, comte de Chastellux.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. SsS

qu'il VOUS a demandé pour son frère; Idem de M. de Lusignan, pour son fils.

« Quand j'auray dequoy, je tireray M. Valancé d'affaire, et Taurois desjà faict , s'il m'avoit esté possible. Il doit estre asseuré qu'il ne perdra rien en l'attente.

« ,1e manderay à M. de la Planchette qui estaussy à l'armée et qui sert fort bien de revenir icy, et Tenvoyray à l'instant mesme à Vostre Altesse. M. de Vatteville jure les grands Dieux qu'il ne donne point de pension à ces gens de i'Ormée. Il rougist pourtant et fust surpris quand je luy en parlay. Je tascheray d'en descouvrir la vérité. Il me fistun grand raisonnement pour me désabuser qu'il le dust faire, quand mesme il n'auroit pas promis à Vostre Altesse de ne-pas donner un quart d'escu sans son consentement; mais tout cela ne me persuada pas qu'on ne fût fort aise en Espagne si Bordeaux avoit changé de face.

« A propos de pensions, j'en ay estably à bon marché pour mil ou douze cens personnes sur quelques bruicts qui estoient venus à mes oreilles, et qui ne pouvoient que nuire, sur la nécessité qui est icy parmy le menu peuple, et comme je m'estois fort bien trouvé d'en avoir ainsy usé pendant la guerre de Madame ; c'est , Monseigneur, au nom de Vostre Altesse que je fais donner chaque semaine à qui quatre livres, à qui un escu, à qui

cent solz, suivant la pauvreté; à vingt maisons religieuses, quatre escus par jour; à vingt-quatre pauvres honteux; et du potage et febves à trois cents pauvres tous les jours ; et tout cela n'ira qu'à mil francs par mois qui se distribuent par jour et par le menu par les ordres de Madame Brussy et autres femmes dévottes, ne nous incommodant en rien et font donner beaucoup de bénédictions à Vostre Altesse. 1

« Madame se porte bien et est levée. Il est arrivé trois cents soldats et trois cents matelots à M. de Vatteville ; on mande tousjours que l'on verra venir le reste au premier jour. La sédition de Séville et de Cordoue qui estoit venue pour l'augmentation des monnoyes de billon, est finie. On mande à M. de Vatteville que la moytié du fonds de la lettre de change que Saint-Agoulin avoit apportée est à Saint-Sébastien et l'autre y sera pour le mois prochain. Geste première moytié n'est que de quarante mil escus. Il en fault le tiers à M. du Dognon. Il faudra en laisser quel- î que chose à M. de Vatteville ; jugez ce que sera le reste. On luy mande encore qu'attendant les ga- a lions des Indes, on envoyé cent autres mil escus; il faudra faire, en attendant, le mieux qu'on pourra.

« Je me suis contenté de faire arrester le colonel Marche dans la maison d'un capitaine de ville

nommé Arnault, quoy que j'eusse ordre de M. le prince de Conty de l'envoyer dans la prison.

« M. de Goudrin a tousjours grande envye d'aller joindre Vostre Altesse. Il tesmoigne beaucoup de passion pour elle en tous ses discours.

(c Je prie Dieu, Monseigneur, qu'en paix ou en guerre, vous soyez autant satisfaict, contant et en seureté que le désire l'homme du monde qui est le plus à vous et qui y sera le plus fidèlement attaché toute sa vie, quoy qui arrive.

« M. de Pomiers (François) est le seul qui n'a pas voulu revenir. »

L'optimisme de la lettre de Lenet est remarquable ; grâce à ses mesures, tous les partis sont dominés par l'ascendant qu'il a su prendre au nom du prince de Gondé; il ne s'est vu nulle tranquillité pareille à celle qui règne désormais dans Bordeaux. A moins de quatre jours d'intervalle, la terrible réalité donnera le plus cruel démenti à tant d'illusions et à tant de quiétude.

Une fête, comme il arrive toujours quand les esprits sont agités, sert d'occasion à de nouveaux troubles. Les feux de la veille de la Saint- Jean, d'un usage si général encore, et qui de nos jours sont célébrés dans le Bordelais avec un éclat plus particulier que partout ailleurs, furent, on cette année 1632, allumés à Bordeaux avec la

solennité accoutumée; de plus, grande fête dans la ville, grand repas à rH6lel-de-Ville. Au repas manquent forcément le prince de Conti, toujours à l'armée, et la princesse de Condé, empêchée par les précautions qu'exige son état de grossesse ; mais la duchesse de Longueville y assiste avec toutes les dames de la cour des princesses, et avec le petit duc d'Enghien ; le jeune prince communique vaillamment au feu de joie la première étincelle. Par prudence, une seule partie du programme a été retranchée de la cérémonie. D'habitude, le peuple y figurait en armes ; on a restreint à ses seuls capitaines et aux autres officiers de la ville la faculté d'y paraître et de former l'escorte d'honneur. Précaution inutile; de l'agglomération de la foule naissent les provocations et les collisions; partielles d'abord, elles se propagent et deviennent dès le lendemain une lutte acharnée entre les deux partis qui se disputent la suprématie : rOrméeet la bourgeoisie du Chapeau- Rouge. Celle-ci assume sur elle le tort de l'agression ; la récente défaite de l'Ormée, le retour triomphant des exilés, ont enflé ses prétentions et grandi son courçige. Vilars, qui passe inoffensif avec quelques amis, est attaqué par des bourgeois; les partis font échange de coups de pistolets.

De part et d'autre, ni les raisons ni les prétextes ne manquent pour échauffer les esprits.. Par une

DU R^.GNE DE LOUfS XIV. 3^9

surprise, la ville de Cadillac venait d'être enlevée au parti des princes; le château tenait encore, mais la ville tirait sur lui. Une centaine de membres de rOrmée se sont assemblés près de l'église de Sainte-Croix, pour aviser aux moyens de secourir le château et de reprendre la ville. Le chevalier de Thodias et le comte de Chavagnac, qui n'épargnent nul effort pour maintenir le calme par des paroles conciliantes , paraissent avoir réussi, lorsque la réunion de l'Ormée sert de prétexte aux bourgeois du Chapeau-Rouge pour s'assembler de leur côté. Ce parti, dans le but de se rendre les princes favorables, accuse l'Ormée d'être mêlée à^ Épernonisles et de Mazarins ; d'être prête à trahir et à livrer les princes, après avoir essayé de les avilir par d'odieux pamphlets ; d'aspirer même à la république, en proclamant : Point de princes et point de rois! Girault, l'un des jurats, qui a vainement tenté de dissiper par ses paroles la réunion des Ormistes, lui a jeté en se retirant cet insolent défi : qu'il leur donnerait cent pistoles s'ils le voulaient attendre ; qu'il allait chercher de quoi les mettre en pièces.

Les assemblées inquiétantes du Chapeau-Rouge et de l'Ormée nécessitent la convocation d'un conseil, qui se réunit autour des princes, à l'Archevêché. Cette troisième assemblée a pour objet de chercher les moyens de faire prévaloir dans ces

3'3o SOUVENIRS

conjonctures la politique des princes, politique qui représente le point central du double levier de la balance destiné à maintenir l'équilibre des deux plateaux opposés. On y apprend que Guirault, donnant suite à son imprudente gageure, est allé au Chapeau-Rouge, d'où il est reparti, tambour battant, à la tête de deux compagnies, pour courir sus à l'Ormée, et que vainement les plus raisonnables courent après lui pour tâcher de Tarrêter. A cette nouvelle, la princesse de Condé et la duchesse de Longueville se précipitent l'une dans sa chaise, l'autre dans son carrosse, pour parcourir la ville et tâcher d'y rétablir le calme par leurs exhortations conciliantes. F.es chaînes tendues dans les rues rendent leur marche difficile. Au Chapeau -Rouge, M*"" de Longueville ne trouve plus que des femmes; la princesse de Condé a rencontré la colonne en marche des bourgeois du Chapeau-Rouge ; mais à peine a-t-elle obtenu d'eux l'assurance qu'ils vont rétrograder, qu'elle les entend, contre leur promesse, engager une vive fusillade contre l'Ormée, Le sang a coulé; les deux princesses rentrent à l'Archevêché , désolées de l'impuissance de leurs efforts^ et, de plus, exaspérées de n'avoir pas reçu pour leurs personnes les marques de respect et de déférence accoutumées.

M. de l^usignan est envoyé par le conseil réuni

à r Archevêché pour tenter de nouveaux efforts; il s'avance intrépidement entre le feu des deux partis ; son cheval est blessé à la tète , le laquais qui le suit est blessé; mais il parvient à se faire écouter, et obtient une suspension d'armes.

Laissons Lenet, accusant les lundis d'être des journées toujours néfastes à Bordeaux, raconter encore lui-même le détail des faits et de ses déceptions au prince de Condé, déceptions qu'il veut voiler de cette assurance que tous ces désordres ne sont que bagatelle * :

« A Bourdeaux , ce 24 juin i 652, après-midy.

« J'envoye à Votre Altesse une lettre de M. de Marchin, par laquelle elle cognoistra Testât des affaires de la guerre et la vérité du combat de M. de Baltazard. J'ay fait mettre en liberté ces officiers arrestez pour la mutinerie de laquelle je donnay advis à Votre Altesse par le précédent ordinaire, suivant un ordre que M. le prince de Conty m'en a envoyé.

« Les officiers d'infanterie qui sont des restes de Maure, de Gondrin et de Oallapian, qui sont en garnison sur la rivière de Garonne, jusques à la

* Nous avons tiré, sur la minute même, ce document inédit des papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale, fonds français 6707, T 229.

RéoUe, ont aussy signé une lettre sédicieuse qu'ils ont escrite icy à M. de Bellegarde sur ce qu'on ne leur donne pas précisément tout ce qu'ils prétendent qui leur est deub (sans considérer l'impuissance où l'on est). Mondict sieur de Bellegarde a faict arrester celuy qui est venu apporter la despesche de la part de tous les autres. M. du Dognon arreste tousjours des bledz qui viennent à Bourdeaux ; les marchandz s'en plaignent; on luy escrit; il respond à M. le prince de Conti qu'il l'a faict mettre en farine pour la subsistance de quantité de monde qui s'est retiré dans ses places, et qu'il est raisonnable que Son Altesse les face payer sur un autre fondz toutesfois que sur celuy destiné pour ses places. On ménage cela le mieux qu'on peut, et avec luy et avec les marchandz.

a Jl faict coupper des pieux dans le Médoc pour ses places. J'empesche, tant que je puis, qu'on ne s'attache aux bois de M'. d'Espernon, de peur de la représaille dans les provinces où Votre Altesse en a beaucoup ; et je vais envoyer Des Bruyères pour faire coupper cela par or4re dans les communes et faire cesser le travail, quand il y en aura suffisamment de couppez.

a ,1'ay escrit en Espagne sur le suject de la deffection du duc de Lorraine, sur Testât auquel se trouve Votre Altesse, sur celuy auquel est la Guienne, de tout le parti, avec toute la force et

le laisoiuiement dont je suis capable. Je n'ay pas obmis ce qui regarde M. de Guise, et, sans mentir, s'ils ne nous assistent, il n'y a point d'homme d'honneur qui puisse trouver mauvais quand Vostre Altesse songera à son particulier à sa seureté et à celle de ses amys.

« J^oubliois à vous dire que M. du Dognon mande à M. le prince de Conty qu'il escriroit aux HoUandois et les satisferoit sur le sujet de la despesche que je luy ay envoyée de vostre part.

a Ceux de Rions surprirent hier mattin, par intelligence avec ceux de Cadillac, ceste ville, et coupèrent la gorge à quinze ou vingt soldats qui gardoient la porte; depuis ce temps-là, ceux de la ville tirent sur le chasteau, et ceux-cy sur ceux de la ville. Cela a faict bruict à Bordeaux, où il fault peu de chose k réveiller les esprits ; surtout on trouve mauvais qu'on aye osté la garnison qui estoit dans la ville, et l'on dit que ceux qui ont donné ce conseil ont eu quelque présent de ladicte ville.

« On tint hier au soir conseil sur ceste affaire, et l'on résolut d'envoyer quérir deux ou trois cents Espagnols à Bourg, six -vingts hommes du régiment de Moiitmorency qui estoient à six lieues d'icy dans le Médoc, une grande partie des garnisons de Saint-Maquerre, la Kéolle et Langon ; on a donné le rendez-vous de tout ce secours à

Viol, prez Cadillac, et M. de Gallapian n*atteiid que cela pour partir et aller conduire l'entreprise. Cependant j'ay. envoyé depuis hier au soir quatre billets par quatre hommes séparez à M. de Sully, qui deffend le chasteau, pour l'asseurer qu'il sera secouru tout au plus tard le 26 du courant. J'ay fait préparer du pain de munition, du vin, de la poudre et de la mèche, afin que rien ne retarde.

« Hier on fit un feu de joie et une grande collation à l'hostel de ville, suivant la coustume. M. le duc mit le feu avec une grâce et une asseurance non pareille. Tous les ans, en pareille rencontre, toute la ville se met sous les armes ; mais, ceste année, on en a usé d'autre sorte, et Leurs Altesses ont jugé à propos de restreindre cela aux capitaines et officiers de ville qui ont escorté Son Altesse à ceste cérémonie. Madame ne peust se trouver à la collation à cause de la grande chaleur et de la fouUe. Madame de Longueville et Mesdames la duchesse de la Rochefoucault, de Bellegarde, de Marchin et du Bourdet y estoient. On ne crust pas devoir laisser armer le peuple de peur de quelques fascheux désordres entre les particuliers de rOrmée et du Chapeau-Rouge, dont les uns et les autres ne cherchent qu'à faire des affaires de partis; à l'instant on les appaise. Le dernier arriva jeudy, après que j'eus fermé ma despesche à Vostre Altesse, entre Vilars, qui n'apasfaict voyage

comme je vous l'avois escript, et quelques particuliers qui se tirèrent quelques coups de pistoletz les uns sur les autres, sans se blesser. La querelle venoit de ce que ceux-ci voyant passer ledit de Vilars, celuy-cy réplicqua des injures à la guorge de ces camarades; M. de Gondrin passant fortuictement les sépara. Ceux du Chaspeau-Rouge, qui en eurent advis, se mirent sur les armes jusques à ce que Madame la princesse, qui revenoit de la promenade, les trouvât en cest estât et les séparât. « Aujourd'huy , sous prétexte d'envoyer des gens à Cadillac, quatre-vingt ou cent del'Ormière se sont assemblez vers Sainte-Croix; on en a advisé le magistrat. Guirault les a menassez de les faire pendre. Cela les a irrités. Il leur a dit qu'il leur donneroit cent pistoles s'ils le vouloient attendre,* et qu'il alloit quérir de quoy les mettre en pièces. Le chevalier de Thodias y est allé, qui a tout calmé, et faict retirer chacun chez soi. Le Chapeau- Rouge, au bruict de ceste assemblée, s'estoit mis sous les armes, ayans Fontenelle et Guirault à leur teste et quantité de conseillers et bons bourgeois, MM. le président Pichon et d'Affis ; cestuy-cy n'estoit pas en armes. Leurs Altesses ^avoient convocqué pendant ces entrefaites un conseil à l'Archevesché; on a envoyé M. de Chavàgnac dans ceste assemblée d'Ormée, d'où il est revenu, et le chevalier de Thodias un peu avant luy, disant

que de vérité ils s'estoieijt assemblez, mais que tout estoit dissipé. On a envoyé ledict chevalier au Chapeau-Rouge, d'où il a rapporté qu'il n'y avoit plus personne attroupé. Quand on leur est venu dire que ceux de l'Ormée avoient désarmé des valets de M.Dureteste, ils se sontréjouitset résolus de marcher à eux. Je suis venu à eux, ayant M. de Chavagnac, pour leur dire que tout estoit appaisé à rOrmière, et que Leurs Altesses leurordonnoient de se retirer; là dessus, un murmure s'est eslevé parmy eux, disant qu'à tous les quard d'heures du jour c'estoit à recommencer, qu'il ne leur falloit faire mal, ny déplaisir; mais que si l'on n'en mestoit quelques-uns des principaux et des plus factieux hors de la ville, qu'il arriveroit du désordre; • qu'il s'estoit meslé parmy eux des Mazarins et des Espernonisles qui vouloient livrer les portes au comte d'Harcourt; qu'ils s'estoient assemblez ce matin sous prétexte du secours de Cadillac et de prier Dieu pour l'âme de Montot, et qu'ils vouloient parler de mettre Madame de Longueville et M. le prince de Conty dehors, et même qu'ils disoiexit : Point de roys, point de princes, et autres .semblables discours ; qu'il falloit absolument maintenir lesarrests et les ordonnances de M. le prince de Conty et des jurais; qu'ils s'estoient assemblez depuis que tout est appaisé. Une cédule évocatrice (comme il est vray) là plus offancière qui eust ja-

mais esté contre le parlement et mesme contre Vostre Altesse est signée de près de cinq cents personnes; mais les trois quarts la désad vouent. Si M. Tadvocat général m'envoye la copie de ceste pièce, je l'envoyerai à Vostre Altesse. Enfin, après beaucoup de paroUes d'emportement contre ceste Ormée et de respect pour Madame la Princesse , nous n'avons peu vaincre ces messieurs là par tout ce qu'on a peu leur dire. Guirault, le jurât, à la teste de deux compagnies, a fait battre la quaisse, disant qu'il alloit soustenir sa gageure, et a pris sa marche du costé du pas Saint-Georges ; plusieurs conseillers de la petite Fronde et desplaltes (sic), qui estoient demeurez derrière^ croyant qu'il reviendroit, le sont allés joindre pour le ramener, et ne le pouvant pas, l'ont suivy. Madame et Madame de Longueville, à ce bruict, sont montées en chaise et en carrosse, sont allées vers les rues où les chaisnes estoient tendues. Madame de Longueville, qui les a trouvés, n'y a pas trouvé toutes les marques de respect qu'elle debvoit attendre d'eux ; elle est venue ensuite au Chapeau- Rouge, où, ne trouvant quasi personne que des femmes, elle est entrée céans, où à l'heure mesme Madame la Princesse s'est rendue fort allumée de cholère, disant que ceux-cy avoient marché fort mal à propos; que ceux de l'Ormée, qui se sont trouvez à quelques carrefours, ont tiré sur eux et m. 22

eux sur ceux-là; que ceux du Chapeau-Rouge et autres luy ayant donné parolle de se retirer de part et d'autre et de lui obéyr, ceux du Chapeau- Rouge, contre leur promesse, ont gaigné le dernier et tiré sur les autres infâmement, qu'elle sauroit s'en venger et maintenir l'auctorité de M. son mari, et qu'elle se metteroit, toute enseincte qu'elle estoit, à la teste de ceux qui lui obéiroient pour faire tailler les autres en pièces. Madame de Longue ville a fait la mesme chose, et se sont retirées de ce quartier icy à l'Archevesché, avec ce qu'il y a icy de noblesse. J'ay prié M. de Lusignan, qui les suivoit, d'aller dans les rues esloignées pendant que je commancerois ceste depesche, pour reconnoistre au vray Testât de la ville ; car, jusques-là, il y avoit desjà deux ou trois hommes blessez ou tuez, sans ceux qu'on ne sçait pas encore.

« Tous les conseillers qui sont du parti du Chapeau rouge sont venus icy. M. le président d'Affis estoit extraordinairement emporté contre rOrmée, aussy bien que les autres , et mesme contre M. de Lusignan qu'il soupçonne de la soustenir. Ils savoient tous la colère de Mesdames les Princesses. Je leur ay conseillé d'aller à l'Archevesché leur faire entendre que personne n'avoit songé à manquer au respect qui leur est deub et que tout s'est faict par de ces emportemens ordinaires en semblables rencontres dont

on ne sçait jamais les commencemens , ny la source, et que tous ensemble travaillent à calmer les espritz. Ils sortent de céans dans cet esprit-là. Cependant M. de Lusignan arrive dudict quartier tirant du pas St-Georges au marché, où le désordre estoit fort grand et où il y avoit grand nombre de gens armés de part et d'autre dans plusieurs rues qui y aboutissent. Le chevalier de Thodias s'y est trouvé avec luy. Il s'y est faict plusieurs descharges, desquelles dix ou douze hommes ont esté tués ou blessez de part et d'autre. Mondict sieur de Lusignan y a eu son cheval et un laquais blessez tous deux à la teste, en s'estant mis pied à terre, criant alte aux deux partis : chacun s'est arresté. Il est venu à ceux du Chapeau rouge qui ont promis avec respect de se retirer. Il est retourné aux autres avec lesquels estoient Larchevault et Dubourdieu, juratz, qui ont fait tout retirer jusques vers la maison de Ville et ont promis de désarmer sitost que ledict sieur de Lusignan leur retourneroit dire, de la part de Leurs Altesses, que tout est appaisé de l'autre costé. Il vient de l'Archevesché ; il est venu en ceste rue où nous avons faict rentrer chacun chez soy ; il retourne le dire aux princesses et ensuite faire désarmer tous les autres, à quoy je pense qu'il trouvera grande facilité ; si ces gens tuez pouvoient un peu attiédir les espritz des autres, ce seroit un fort

34o SOUVENIRS

grand plaisir. Nonobstant tout cela, je continue à dire que tout cela ne sera rien contre vostre service, car tous les partis ont un profond respect pour Vostre Altesse. Madame de Longueville et M. le prince de Conti n'y sont pas autant considérez qu'ils le debvroient être ; mais ils le sont assez pour mettre les holàs aux occasionç.

« Je vais faire un tour par la ville et à l'Archevesché pour mander au vray toute chose à Vostre Altesse ; car ce dernier incident cy, je ne le sçay que par M. de Lusignan qui mérite bien que Vostre Altesse luy escrive un petit mot de remercîment. A propos de quoy, je vous supplie. Monseigneur, de faire response sur la demande qu'il a faict à Vostre Altesse de ce guidon de gens d'armes.

« Madame de Longueville est fort satisfaitte de la lettre que vous luy avez escritte du 1 7 et qu'elle m'a fait voir ; elle faict de grandes protestations pour vostre service ; elle croit tousjours qu'on luy fait des malices et certainement ceux que je vous ay mandé ne luy escrivent autre chose. Elle a tousjours dans l'esprit que tout cela luy vient par M. de la Rochefoucault ; peut estre que M. le président Viole, qui a grand pouvoir sur son esprit, la désabusera là-dessus maintenant qu'il est à la source des véritables nouvelles.

« Soyez asseuré, Monseigneur, que je vous

manderay sans aucun déguisement et sans aucune complaisance tout ce qui viendra à moy et que je ne cognoistray jamais aux choses essancielles que le nom de Yostre Altesse ; mais tout me paroist bien aller présentement.

« M. le prince de Conty est au siège de Bourdeilles; nous l'attendons de moment en moment. Je vas luy mander de revenir en dilligence. M. le comte d'Harcourt est tousjours aux environs de Villeneufve ; on n'a pas nouvelles que le siège soit tout à fait formé. Il faudra pour cela qu'on sépare les quartiers ; en ce cas, je croy que M. de Marchin pourra les incommoder.

(( On me vient de dire que ceux de l'Ormée qui sont environ deux cents, criant, vive l'Ormée! se sont retirés à la bordée de M. de Lusignan, disant qu'ils estoient serviteurs de Vostre Altesse ; leschaisnes sont tendues et les bons bourgeois en armes dans les rues; je croy que tout cecy ne sera rien du tout.

(( J'ay parlé un peu vertement au Chapeau rouge ; plusieurs de l'Ormée me sont venu remercier : ceux-là en ont fait souvent autant, quand j'ay parlé avec vigueur à ceux-cy. Enfin je suis aujourd'huy d'un party et demain d'un autre, suivant que les uns ou les autres ont raison et me tiendray tousjours dans ce sentiment là. J'ay remarqué qu'il ne se passe point de lundy que

?tf\2 SOUVENIRS

nous n'ayons quelque vacarme. Au nom de Dieu, ne nous laissez point sans nouvelles; je n'en ay receu aucunes de la part de Vostre Altesse depuis le 9. Je ne sçay pas seulement sy vous recevez nos lettres, et, dans des conjonctures aussi importantes que celles-cy, il fault absolument savoir que dire de vos affiaires et de l'intérest commun pour satisfaire à la curiosité de tout le monde et establir la doctrine nécessaire pour arrester mil faux malicieux bruitz qui courent. »

L'animosité était trop grande, la lutte avait été trop peu décisive, pour que la suspension d'armes fût de longue durée; l'Ormée d'ailleurs met à profit ce calme momentané pour se fortifier à l'Hôtel-de-Ville et aux alentours d'une manière inquiétante pour la sûreté même des princes. Les princesses mandent les chefs de l'Ormée auprès d'elles; elles n'en peuvent obtenir qu'ils désarment; ils promettent seulement de ne pas attaquer à la condition qu'on leur fera justice de leurs ennemis.

Le 25, dès le matin, l'Ormée fait retentir le beffroi de» THôtel-de- Ville; à cet appel, ses adhérents s'assemblent pins nombreux encore que la veille. L'Ormée dresse et publie un manifeste en huit articles , comprenant la prise de corps de ses ennemis et leur destitution des emplois qu'ils exer-

DU RKGNE DE LOULS XIV. ,^/|,S

cent; l'expulsion des quatorze suspects récemment rentrés en triomphe; l'examen des comptes; l'admission enfin de ses délégués dans tous les conseils des princes. Dans l'après-midi, toutes les dispositions étant prises pour l'attaque, l'Ormée marche au Chapeau rouge avec deux pièces de canon. La bourgeoisie s'est préparée à les bien recevoir; elle dispose aussi de deux petites pièces de canon ; elle a barricadé les rues; aux fenêtres des maisons, on voit pointer ses arquebuses. Le canon tonne , la lutte s'engage, elle se prolonge sans résultat décisif, mais sans que les princesses, qui envoient messagers sur messagers pour la faire cesser, puissent rien obtenir. Nombre de maisons sont forcées et pillées; dans l'une d'elles, Vilars surprend cinq ou six conseillers de la petite Fronde et se signale par une générosité inattendue en leur disant qu'il sait qu'ils ont voulu lui ôter la vie , mais qu'il veut sauver la leur, et il les fait évader. La nuit approche; le curé de Saint-Mexent porte le Saint- Sacrement au milieu des combattants : ce spectacle auguste fait cesser la lutte. Les princesses, avec les personnes de leur conseil et de leur suite, entrent dans la maison du président de Pontac pour traiter des conditions de l'accord entre les deux partis. La lassitude des combattants facilite leur tâche; chaque parti proteste de son dévouement pour les princes. L'Ormée se retire , bien que

toute promesse définitive lui soit refusée jusqu'au retour du prince de Gonti que l'on a mandé en toute hâte.

Lenet nous racontera encore le détail des faits dans la lettre-journal qui suit, adressée au prince de Condé * :

« A Bourdeaux, ce 24 juin 1652.

« Vostre Altesse aura veu par la longue lettre que je luy ay écrite aujourd'huy le mauvais train que reprennent les affaires de ceste ville par l'imprudence de ceux du Chapeau rouge et les fausses mesures qu'ils ont prises. Maintenant vous en saurez la suitte , après que je vous auray dit que tout ce qui me consoUe dans les grands embaras où nous sommes, c'est que le party qui a l'avantage dit toujours qu'il n'a de pensée que le service de Votre Altesse et n'a que son nom dans la bouche.

a Votre Altesse saura donc que comme Leurs Altesses ont veu que TOrmée se fortifioit extrêmement aux environs de l'Hostel-de- Ville et que l'emportement de ceux du Chapeau rouge avoit porté beaucoup de monde de ce costé là, elles creurent

* Nous avons relevé sur la minute ce document inédit; papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque nationale, fonds français 6707, f° 236.

par l'advis de tous vos serviteurs qui estoieiit vers elles, qu'elles dévoient mander, d'une liste, Vilars, Phelipon , Robert , Jamet et Guirault , pour leur faire entendre leurs volontez et les obliger à désarmer de part et d'autre. Ils y vinrent de vérité; mais tambour battant, l'espée au costé , à la teste de deux cents hommes qu'ils ont postés à la porte de l'Archevesché, mis des sentinelles aux avenues, sans vouloir laisser entrer ny sortir personne qu'après que l'audition de ces messieurs-là a esté finie, laquelle n'a esté autre chose que des protestations de service pour Vostre Altesse ; mais avec un emportement extraordinaire contre leurs ennemis du Chapeau rouge qu'ils appelloient ceux de Vos Altesses, qui cognoistroient un jour leur perfidie , leurs mauvais desseins contre vous , et l'obéissance et sincères intentions de l'Ormée ; mais qu'ils ne pouvoient se désarmer, sachant bien que comme ils ont esté attaquez quand ils y songeoient le moins , ils le seroient infailliblement ceste nuict ; enfin ils ont conclud en deman- . dant justice de l'affaire de Montot contre Fonteiielle, du Cornet et les autres du Chapeau rouge, et de celle d'aujourd'huy contre Guirault, et promis qu'ils n'entreprendroient rien de toute la nuict et demeureroient seulement en estât de deffense, et s'en retournèrent au mesme ordre qu'ils étoient venus.

« Le 2 5 matin. Madame de Longueville a cou« ché à l'Archevesché; nous y avons envoyé quérir IM. le Duc, on a sceu que l'Ormée estoit maîtresse de l'HosteUde-Ville ; que pourtant Messieurs de Thodias, Dubourdieu, Larchevault et le procureur syndic y estoient; nous avons envoyé quérir Messieurs de T.usignan et Dussault , advocat général , pour aller à eux et ménager tout ce qui se pourroit. Cependant on a mandé le juge de la Bourse et les consuls , les syndics des trésoriers , du présidial des advocats, des procureurs, des secrétaires, les curez de toutes les parroisses, les supérieurs de tous les ordres, les ministres; on a fait venir des présidents et conseillers de toutes les Frondes.

« M. de Bellegarde s'est rendu vers Leurs Altesses et ne les a non plus quittées que les jours précédents , M. de Chavagnac et quelque noblesse qui restoit en ceste ville ; on a mandé M. le prince de ^ ContyetM. de Marchin.

a Ceux de l'Ormée qui sont dans l'Hostel-de- Ville sonnent le beffroy, et leur nombre s'augmente. Le procureur syndic vient de dire que les jurats ne sont plus maistres et que ces gens se sont emparez du canon et des magazins.

« Tout le monde veult qu'on envoyé M. de Bellegarde et M. Dussault à l'Hostel-de-Ville. Ils y vont; ils en retournent deux heures après; ils y

ont grande confusion, grande clameur et grands désordres, et enfin se sont chargez de leurs demandes par escrit.

« Cependant tous ceux qu'on avoit mandés arrivent; Leurs Altesses leur remonstrent et font remonstrer Testât des choses , leur demandent leurs sentimens pour maintenir leur autorité et la vostre, et disent qu'elles sont résolues de se mettre à la teste du parti qui obéira pour faire obéir l'autre ; qu'elles ne veullent que la paix et n'ont des sentimens que de douceur; chacun promet obéissance et d'y porter ses amys et ceux sur qui ils ont pouvoir.

« Du 25 après disner. L'Ormée se prépare à marcher; elle met deux pièces de canon en estât de rouler. Leurs Altesses assemblent le conseil composé de toutes les Frondes, de tous les corps de la ville et généralement de tous ceux qui estoient à l'Archevesché; on résolut d'en user de la sorte, afin d'obliger le monde qui entendoit hre les propositions de rOrmée de se récrier contre; car elles sont extraordinaires, et d'exciter par là tous les bons bourgeois à reprendre cœur pour contenir soubz l'auctorité de Leurs Altesses toutes choses dans l'ordre; mais, de vérité, je vis peu de sentimens de vigueur et leurs seules Altesses en tesmoignèrent en ce rencontre. Elles avoient envoyé ordre d'armer toute la bonne bourgeoisie, se

mettre à leur teste, et mander à l'Ormee et au (chapeau rouge de poser les armes, et de faire marcher le tiers party contre celuy des deux autres qui refuseroit d'obéir. Tout à coup les ad vis viennent de divers endroits que l'Ormée marche avec dessein d'attaquer le Chapeau rouge avec leurs canons; on envoyé plusieurs fois M. de Lusignan pour les contenir, attendant qu'on eust pris résolution sur leurs demandes; rien ne les arreste ; ils vont prendre leur champ de bataille par le chemin de la rue Margots devant l'église des Recolets. Ils mettent leurs canons en batterie et préparent des fascines goudronnées pour mettre le feu de maison en maison ^ Leurs Altesses veulent y aller à toute force pour essayer d'empescher par leur présence le commencement du combat; chacun qui sçait l'emportement des uns et des autres les veut arrester; Elles s'advancent, quand on leur vient dire qu'on est aux mains ; qu'on ca-, nonne de part et d'autre; car ceux du Chapeau rouge en a voient aussy deux petites pièces et se lenoient aux fenestres en résolution de n'attaquer point et d'y demeurer sur la défensive. Leurs Altesses rentrent; Elles envoyent MM. Dussault et de Lusignan pour arrester l'Ormée et M. le comte de Cugnac pour faire faire alte au Chapeau rouge.

< Fort heureusement pour la ville de Bordeaux l'usage du pétrole n'était pas encore inventé.

Ils ont peine à aborder, toutes les avenues sont barricadées; ii y a quinze ou vingt hommes du costé de rOrmée tuez; rien ne les rebutte. On renvoyé MM. delà Gheze et d'Espagnet à ceux-cy, M. de Mirât aux autres; Leurs Altesses vont dans l'église de Saint-Messan devers la haulteur de la rue Sainte-Catherine; Elles font exposer le Saint-Sacrement et dire les litanies. Le chevalier de Thodias, qui eust hier un cheval tué sous luy et qui a agy incessament avec soing , prudence et affection en toute ceste affaire, revint de là asseurant que ceux de rOrmée offrent de faire tresve; ceux du Chapeau rouge envoyent un particulier dire la mesme chose. Cependant on tiroit à toute force; la nuict approchoit ; le curé de Saint-Messan prend le Saint-Sacrement avec la croix, les flambeaux, et, en chape, le porte au milieu des combattans. Leurs Altesses et tous nous autres suivons ; on cesse. On entre dans la maison de M. le président de Pontac. La maison de M. le président de Pichon fut pillée et canonée; une petite maison vis-à-vis, faisant le coing de l'autre costé, et tirant vers le chaspelet et appartenant à M. de Roche, conseiller, fut brûlée, celle de du Cornet, vis-à-vis du convoy où je loge, pillée dans le moment mesme qu'on traictoit la paix.

« J'oubliois à dire à Votre Altesse tous les articles que contenoit le papier de ceux de l'Ormée :

35o SOUVENIRS

c< 1° QueGuirault, Fontenelle,jurats, du Cornet, Tillet et un autre capitaine du Chapeau rouge, seront pris au corps ;

f( 2® Que les quatorze suspects nouvellement retournés seroient remis hors de la ville ;

« 3° Que l'on feroit justice de l'affaire de Montot, et contre Guirault ;

« 4° Qu'on rendroit les comptes;

ce 5** Qu'on osteroit MM. Fuyard et Dalesme de leurs emplois;

a 6"" Que l'Hostel-de Ville demeureroit à la garde de cinquante de l'Ormée jusques à la paix;

« 7" Qu'on commettra douze d'entreux parmy les commissaires pour la réduction des comptes ;

« 8** Et qu'enfin ils auront entrée dans tous les conseils de Leurs Altesses ; et que de tous ces articles ils attendroient la response les armes à la main.

« Sur tout cela on leur manda qu'on attendroit M. le prince de Conti pour y adviser et que cependant on feroit retirer les deux jurats et les trois particuliers qu'ils demandoient. MM. de Lusignan et Dussault furent chargez d'en porter la parole et tout le monde le voulut ainsy, d'autant plus que, d'un costé, on asseuroit qu'ils se contenteroient de cela, et, de l'autre, que nous ne voyons pas que le tiers parti des bons bourgeois fist autre chose que de garder leurs maisons.

« Leurs Altesses donc estant sur les neuf heures du soir et à l'entrée de la nuict, dans ladicte maison de M. le président de Pontac, on leur vint dire que tout s'appaisoit, que ceux de l'Ormée retiroient leurs canons et alloient chacun chez eux.

« On sceut que Vilars avoit pris dans la maison d'une damoiselle nommée Constantin , dans le Chapeau rouge, six ou sept de MM. de la petite Fronde auxquelz il dit qu'ils avoient voulu luy oster la vie et qu'il vouloit leur tesmoigner qu'il estoit homme d'honneur et sauver la leur et faciliter leur retraite ; ce qu'il fist donc. Il acquit beaucoup d'estime. Il vint avec cinq ou six de l'Ormière asseurer Leurs Altesses chez M. de Pontac que tous leurs gens estoient retirés, que tous seroient dans l'obéissance, qu'elles n'avoient jamais esté si absolues , ni votre Vostre Altesse si maistre de Bourdeaux qu'elle estoit et qu'ils mourroient en la servant.

« Cependant tout le parlement , hors la grande Fronde, parle de quitter; les présidents d'Affis qui craint le pillage , et Pichon qui vient d'estre pillé, sont au désespoir; tous sont consternés.

« J'ay prié M. de Lusignan d'aller voir M. de Mirât qui n'avoit point quitté Leurs Altesses, l'asseurer de toute amytié, ce qu'il a fait , et le prier d'empescher que tous ses amys ne quittent le parlement. On a mandé quantité de MM. du parle-

ment de l'une et de l'autre Fronde pour les obliger à rentrer demain au Palais et les empescher de sortir de Bourdeauxj on a travaillé jusques à minuict à remettre leurs esprits. M. le président Pichon couche à rArchevesché, Madame de Longueville et M. le Duc. Je vais ramener M. d'Affis en sa maison , et me retirer chez moy. »

'( Du 26 matin.

a M. d'àffis m'a envoyé esveiller pour me demander un passeport , se voulant retirer de la ville. J'ay couru chez luy où je n'ay trouvé que les quatre murailles et luy dans un emportement d'homme désespéré , dans la crainte de perdre la vie, et sur tout ses meubles qu'il a retirez dans un couvent voisin. Il peste, il fulmine contre les engagements où il est. Je luy ay promis de la part de Vostre Altesse toute chose; on luy a amené un carrosse de Madame pour le conduire à l'Archevesché. J'ay esté quérir M. dç Lusignan qui n'estoit pas de ses amys , pour le reconcilier, à quoy je n'ay eu nulle peyne ; je luy ay mené de Vilars et trois autres de l'Ormée luy promettre tout service et toute amytié.

« Je les ay menez ensuite chez M. de Mirât pour luy donner les mesmes asseurances pour luy et pour toiis ses amys de la petite Fronde.

« On est entré au palais. Il s'y est trouvé seize de Messieurs, la plus part de la grande Fronde, le

un RÈGNE DE LOUIS XIV. 3f)3

reste des plaltes (^vc). Ils ont résolu de venir tous icy à l'Archevesché , après disner, et de rentrer demain au parlement au plus grand nombre qu'on pourroit.

« Tout le monde est fort consterné par la ville et beaucoup paroissent las de la guerre et surtout de la vie que Ton mène à Bourdeaux depuis quelque temps ; personne ne peut souffrir Testât auquel on est ; quelques uns des principaux de l'Ormière taschent d'empescher que leurs gens ne s'arment et ne pillent. Us sont tousjours maistres v de l'Hostel-de- Ville.

« Ce 26, après disner. La plus part de la grande Fronde est à l'archevesché ; Madame de Longueville, nyM. le duc n'en partent plus; Leurs altesses envoyent quérir M. de Mirât avec ordre d'amener ceux qu'il pourra.

« La plus part de la petite Fronde y est venue parlant tousjours de se retirer. Ce n'est pas le sentiment de mondict sieur du Mirât; du moins il a changé celuy qu'il en eust peu avoir.

« Huict députez de l'Ormée viennent d'asseurer Madame la Princesse et Madame de Longueville de leur obéissance et les prier de faire response sur le surplus de leurs demandes.

« On a proposé dans leur assemblée de chasser le président d'Âffis , disant qu'il avoit menacé plusieurs d'entr'eux.

iir. 23

« Son Altesse leur a respondu que l'on attendoit M. le prince de Conty avec M. de Marchin aujourd'huy; qu'on adviseroit au moyen de pacifier toute chose; cependant qu'elle estoit bien aise de les voir dans de bons sentiments et qu'elle trouvoit fort estrange qu'on eust parlé contre MM. d'Âffis, Fuyard et Dalesme, qui estoient serviteurs particuliers de Vostre Altesse, et que, s'ils parloient plus de ceste manière, elle leur feroit cognoistre comme cela luy déplaist ; et se sont retirez, disant qu'on feroit là-dessus ce que Son Altesse desireroit.

« M. le Président d'Affis, qui estoit chez Son Altesse et qui a sceu tout cela, n'en est pas consolé. Je croy qu'il perdra l'esprit. Plusieurs personnes viennent demander des passeports, on leur refuse, sauf à ceux du nombre des quatorze proscrips qui sont quasi tous sortis de la ville avant qu'on leur aye dit.

a 11 vient de venir d'autres députez de l'Ormière dire qu'on leur avoit dit que M. le Duc avoit quitté son logis de craincte qu'on ne perde le respect qu'on lui doibt et ont dict qu'il n'y a pas un seul d'entre eux qui ne mourût plus tost que d'avoir une pensée qui luy peust déplaire. Madame la Princesse leur a respondu qu'elle ne les croyoit pas si extravaguans que de songer à rien de ceste sorte, qu'elle n'estoit pas en estât de les craindre,

et que la difficulté des passages et des barricades qui avoient esté entre luy et elle, l'avoit fait ar-. rester à FArchevesché ; mais qu'il ne falloit pas parler de cela.

« Ceux de l'Ormée ont mis sur le tapis la question de M. d'Affis. Il a passé d'une voix qu'il demeureroit à la prière de Leurs Altesses; mais qu'il seroit exhorté d'estre désormais plus réservé. Le pauvre homme est au lict avec la fiebvre.

« M. le prince de Conty vient d'arriver tout à la nuict avec M. de Marchin. 11 a pris, comme je vous ay mandé, Grignault (Grignols, en Périgord) et depuis Bourdeilles et trois ou quatre autres chasteaux qui rendent le Périgord libre. Il a accommodé à sa mode l'affaire de ces officiers révoltez, à condition qu'on leur donnera le premier argent. Il croit que M. de Baltazard* n'ayme pas M. de Marchin. Je n'ay pas encore entretenu cestuy-cy en particulier. Il dit que M. le prince de Conty ne décide pas avec auctorité, et cestuy-cy m'a dit qu'on se plaignoit que l'autre décidoit trop fièrement. M. de Baltazard, qui avoit donné un coup de pistolet dans la teste d'un capitaine de Montpouillan de cavalerie, estoit fort brouillé avec ledict sieur de Montpouillan ; mais Son Altesse les a faict embrasser. Ils vont tâcher ensemble de secourir Villeneufve d'Agenois que M. de Théobon deffend bien; mais M* de Marchin ne croyt pas

^jG souvenirs

qu'ils le puissent faire, les quartiers du comte d'Harcourt n'estans point séparez et ayant deux mille hommes de pieà et plus de deux mille cinq cens chevaux entre la place et le secours. M. le prince de Conty m'a dit qu'il a mandé Conty et Chouppes qui sont à Oleron pour revenir en çà , parceque le Plessis-Bellière a quitté Marans et laisse Brouage lihre pour aller joindre le déhris de Folleville et tenir ensemble le comte d'Harcourt. Il y a quatre-vingts officiers et force noblesse prisonniers de ceste affaire de Baltazard qui a esté belle et bien conduite.

« M. le prince de Conty estant arrivé, je lui ay fait la relation de tout ce qui est arrivé pendant son absence. Dieu veuille qu'avec un peu de fermeté, il le répare ou du moins en remette les choses en quelque estât raisonnable ; il ne tiendra pas en moy et je ne 1^ croy pas si difficile qu'on pense. Il a fait remettre l'assemblée du parlement au 28, afin d'avoir le loisir de connoistre ce qu'il y a à faire.

a Je vous envoyé une lettre que j'ay receue de Brouage, et quand Vostre Altesse considérera de quelle façon je suis pressé par l'armée, par nostre armement naval , par nos garnisons , par les vivres, l'artillerie et les dépenses extraordinaires et le peu d'argent que j'ay touché depuis la raycaresme , elle ne me trouvera pas peu embarassé ;

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Soy

adjoutez-y le procédé de MM. de Bourdeaux et les dépenses que j'ay à faire de tous costez sans estre assisté de personne ; mais rien ne me rebutera, et vous me verrez agir avec toute la vigueur dont un homme est capable pour vostre service.

« On veult tousjours icy que Leurs Altesses de Gonty et de Longueville excitent tous ces désordres. Icy je n'ay rien à vous dire sur tout cela que ce que je vous ay cy-devant mandé sur leur conduite passée; mais, sur ma foy, Madame de Longueville, en toute ceste affaire icy, a fait tout ce qu'on luy a dit qu'il falloit faire , et elle-mesme touÇ ce qu'elle a peu avec vigueur et une crainte extraordinaire que Vostre Altesse ne continuât là-dessus les deffiances dont on luy a donné tant d'advis et ne m'a paru rien du tout en ceste dernière occasion qui la deust faire soupçonner. Je ne crois pas mesme que de la grande Fronde aucun ayt eschauffé fort les affaires que M. de Massip ; quelques autres en ont sous leur chapeau; MM. de Gourgues, Deblanc et Despagnet m'y ont paru fort bien agir, nous en jugerons mieux par la suitte.

« Ce 27 matin.

« J'ay receu ceste nuicl la despesche de Vostre Altesse du 20 de ce mois, qui accuse la réception de toutes les miennes jusques au 17 inclusive- • ment. Je conduits, Dieu mercy, toute chose dans vostre sens et comme vos lettres à la créance de

M. de Chavagnac me l'ont prescript; vostre despesche est venue fort à propos. J'ay fait remplir les six lettres en blanc des noms de MM. Deblanc, Despagnet, de Travers, de Massip, de Remon et Dudiic ; ces quatre derniers en ont besoing ; vos lettres pour l'Ormière et pour Vilars seront rendues après disner, et sont comme il les fault dans Testât présent des affaires , qui ne sont revenues comme elles sont que par la mauvaise conduite du Chapeau-Rouge et l'emportement de Guirault, qui s'en désespère à cette heure, qui a voulu attaquer des gens que je ne voulois pas qui fussent plus bas qu'ils estoient, et qui les a attaquez si foiblement qu'ils leur ont donné quatre fois plus de force qu'ils n'ont jamais eu. Us ont pourtant perdu cinquante-deux hommes et en ont eu plus de soixante blessez, sans que ceux du Chapeau- Rouge en ayent perdu aucun, à cause qu'ils estoient à couvert.

« Je verray ce qui se pourra pour le prince de Tarente.

« M. de Vatteville a fort envye de venir icy , mais je n'y consentiray jamais en mon particulier que les choses ne soient calmées. Je lui feray escrire et escriray fortement pour la négociation nouvelle que vous m'ordonnez touchant nos payes.

« Je ne rendray la lettre au parlement par

Guionnet qu'après que les affaires auront pris un austre train .

« Si par l'événement on peut faire revenir ceux qui sortent de Bordeaux, j'en useray comme vous le commandez, et ça tousjours esté mon sens. Il auroit esté faict ainsi doucement si on m'avoit voulu croire avant le premier exil, et tout n'auroit jamais esté aux extrémitez. Il y faudra faire tout ce qu'on pourra. Tout ce qui me fasche, est que cela faict de fascheux effectz au dehors ; car pour le dedans, je ne croy pas qu'on puisse jamais le tourner contre vostre service avant les vendanges, comme je vous l'ay tousjours mandé; mais, en ce tems là, si nous ne sommes maistres de la campagne, tenez-le-vous prédit. Vous ne me mandez rien sur les jurats. Il est temps d'y songer, cela est fort important.

« Ce 27 après disner.

« Je viens de faire un tour par toute la ville pour vous mander quelque chose de positif. J'ay trouvé, ce me semble, un air assez calme. M. le duc (d'Enghien) a esté au collège ce matin et a disné chez luy.

a On a résolu à FOrmée, c'est-à-dire à THostelde-Ville^ que tous les jours ils seroient trente d'entr'eux pour avoir voix consultative avec les jurats et convocquer les trente, quand ilz ont besoing d'advis; et ce pourra mesme estre un moyen

36o SOUVENIRS

de terminer l'affaire, si l'on ne le peut autrement; car du moins leurs assemblées par là deviendront légitimes. Ils ont dit qu'ils ne quitteroient pas l'Hostel-de-Ville et qu'ils debvoient garder le fort contre la violence de leurs ennemis. Je ne doubte pourtant pas qu'ils n'en sortent quand M. le prince de Conty le voudra; et il le fault bien, car il ne se trouvera pas quinze conseillers qui entrent au parlement, tant que ces gens là seront maistres de ce poste. Avec tout cela, je ne trouve pas l'affaire si mauvaise qu'on pense , pourveu qu'on veuille bien agir.

a Madame de Longueville et M. le prince de Conti sont de fort bonne humeur; Dieu les y conserve !

« Je vous envoyé une lettre que le chevalier de Thodias vient de m'envoyer, et une de M. de Chavagnac. J'ay quasi envie de luy donner la peine d'aller rendre une visite à M. du Dognon, auquel il seroit fort à propos que Vostre Altesse escrivît de temps en temps.

« M. Defaure, qui est icy, dit qu'il faict tous les jours de grandes prises, et qu'il sçait certainement qu'il a plus de cinq-cens-mil livres et ne manque de rien.

« Je vous ay desja mandé qu'on compte vos paroUes et vos pas ; on a mesme escrit le contenu en quelqu'unes de mes lettres ; prenez y garde, s'il

VOUS plaist; pour moi je ne m'en soucie guaire, je ne fais de malice à personne et ne songe qu'à vous servir comme je ferai toute ma vie très fidèlement.

« Je vous envoyé une lettre de M. de Marchin.

« Madame de la Rochefoucauld partit hier; elle a souffert icy et y auroit eu plus d'incommodité, car elle n'a jamais voulu rien prendre de tout ce que je lui ay offert, si un de ses amys ne lui avoit preste sepfcmille livres, et que M. de Serité m'ayant dit et prié, quand il y auroit de l'argent, de faire payer quelque chose des appointemens de M. de la Rochefoucauld, j'ai fait tirer par M. Vacher un receu de luy de la dicte somme de sept mille livres, et luy ai fait donner une promesse dudict sieur Vacher d'acquitter pareille somme, lequel nous ferons quand les Indes arriveront ; et je croy que Vostre Altesse le trouvera bon ainsy.

a Je fais tout ce que je puis pour contenter tout le monde et espargner vostre argent ; quant aux affaires publicques, assurez -vous, Monseigneur, que j'y prendray tCKisjours le party qu'il faudra prendre selon que les uns ou les autres auront raison ; mais, ma foy, ces gens icy sont bien estranges, et je suis bien marry de la mauvaise conduite de ceux qui ont recommancé noise, quand tout alloit finira »

* ^u dos est écrit : A. S. A. du 27 juin 1652...

362 SOOVENIRS

Dans ces documents inédits, nous relevons deux noms d'une manière particulière : ceux du marquis de Lusignan et de la duchesse de la Rochefoucauld.

Le marquis de Lusignan, fort oubhé par l'histoire et cité à peine par quelques auteurs de Mémoires, jouait cependant dans les événements de Bordeaux un rôle considérable. Ce doit être ce même M. de Lusignan dont le duc de Saint-Simon rapporte la mort à la date de l'année 1707, à l'âge de soixante-quatorze ans, mort fort pauvre, dit-il. En effet, cette grande maison des sires de Lusignan, qui avait donné des rois de Jérusalem et de Chypre, des comtes d'Angoulême et de Poitou, était depuis longtemps déjà déchue de ses grandeurs, mais elle ne l'était pas de sa générosité et de son courage. La mission de pacification, remplie par le marquis au péril de sa vie, en est la suffisante preuve; mais, s'il savait calmer le flot populaire, sa conduite pourtant n'était pas toujours aussi irréprochable, car il savait aussi le soulever. Il devait alors avoir vingt ans; il était dans toute la fougue des passions et de la jeunesse ; imitateur de la vaillance du prince de Condé , il était en même temps un des ardents adeptes de sa politique, qui consistait à s'appuyer sur l'émeute pour paralyser ses ennemis par l'effroi. Sa bravoure et cette conduite l'avaient rendu éminem-

ment populaire; il était le duc de Beaufort des Bordelais.

Cette comparaison saisissante ne nous appartient pas ; c'est encore un document inédit qui nous la fournit :

« Les ad vis de Bordeaux confirment que M. le prince de Conty avoit de rechef accomodé les différends entre l'assemblée de l'Ormée et le parlement, en sorte que le président Pichon et quatre conseillers qui avoient été chassés et estoient revenus, s'estant de nouveau retirés comme de leur mouvement, le désordre a cessé à la persuasion du marquis de Lusignan, qui est le Beaufort de Bordeaux, et qu'on accuse d'avoir adroitement suscité cette dernière rumeur pour chasser les personnes qui lui étoient suspectes et à ce prince aussi ^ »

La duchesse de la Rochefoucauld est aujourd'hui plus ignorée encore, s'il se peut, que le marquis de Lusignan; et, pour la femme d'un si illustre et si volage époux, ce silence oublieux est^ sans nul doute^ le panégyrique même de sa vertu.

Andrée de Vivonne, dame de la Chasteigneraye, fille unique d'André de Vivonne, seigneur de la Béraudière et de la Ghastaigneraye, grand faucon-

^ Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1652 au 26 avril 1653. — Manuscrit de la Bibliothèque nationale^ Fonds de Sorbonne^ n' 1257.

nier de France, capitaine des gardes de la reine Marie de Médicis, et de Marie-Antoinette de Loménie, avait épousé, le 20 janvier 1628, à Mirebeau, en Bourgogne, François de la Rochefoucauld, le célèbre auteur des Maximes^ alors prince de Marcillac. Ce mariage, s'il ne fut pas heureux, fut au moins fécond ; il en provint huit enfants, dont le dernier, une fdle, née en 1641 . La Rochefoucauld, qui partagea les deux moitiés de sa vie entre l'amour et l'amitié, entre M"" de Longueville et M"" de la Fayette, dans son grand cœur réserva sans doute à sa femme une part de ces deux sentiments.

Le départ de Bordeaux de la duchesse se rattachait évidemment à la rupture qui avait éclaté entre le duc de la Rochefoucauld et madame de Longueville; dissentiments bien amers pour cette princesse, car ses conséquences n'allaient à rien moins qu'à la brouiller avec son frère le prince de Gondé. La Rochefoucauld, dans sa jalousie contre le duc de Nemours, oubliant tout devoir de reconnaissance et de respect pour celle qu'il avait aimée, cherchait tous les moyens de la perdre, et s'efforçait de rendre la conduite politique de madame de Longueville à Bordeaux suspecte aux yeux du prince. Ses insinuations trop écoutées étaient la cause de ces mortels chagrins de la princesse, sur lesquels elle revient sans cesse dans ses

lettres; rejetée par son mari, obligée de fuir l'intimité du prince de Conti, abandonnée, bien plus, trahie par celui qu'elle aimait, brouillée avec le prince de Condé, quel lien, quel appui restera- t-il à la malheureuse femme qui s'est si follement jetée dans les aventures du cœur et dans les aventures de la guerre comme dans un tourbillon de plaisir?

Nous n'avons pas de peine à croire que madame de la Rochefoucauld quitta sans regret cette couides princes, où elle goûtait des amertumes qu'elle sentait certainement, car nous en trouvons la trace dans la noble fierté avec laquelle elle refusa toute assistance d'argent venant de ce côté, malgré la gène où les circonstances l'avaient réduite. Cette rupture définitive de la Rochefoucauld avec madame de Longueville commençait la seconde phase de la vie de l'écrivain philosophe, la phase de l'amitié. Madame de la Rochefoucauld dut la trouver moins pénible que la première à partager avec une autre !

Le message de Lenet dévoile, malgré les éloges qu'il se décerne lui-même, l'impuissance où il se serait trouvé pour rétablir seul le calme, sans l'intervention du prince de Conti; mais il témoigne aussi de l'habileté qu'il savait apporter à la mise en pratique de la politique de bascule adoptée par le prince de Condé, tant à Paris qu'à Bordeaux. Ce prince, qui manquait d'une haute portée po-

litique, ainsi que nous avons eu souvent occasion de le constater, était rempli d'adresse pour l'emploi des moyens qui pouvaient amener le succès de ses étroites et ambitieuses vues personnelles ; surtout il excellait a flatter les amours-propres pour susciter les dévouements. Ces lettres de sa main, avec sùscriptions laissées en blanc, envoyées à Lenet pour être remises , après que celui-ci y aurait placé des adresses de son choix, à n'importe quel conseiller ou bourgeois de Bordeaux, sont certainement l'un des chefs-d'œuvre du genre. Quel zèle, quels sacrifices même n'y avait-il pas à attendre du conseiller ou du bourgeois flatté et enorgueilli de voir qu'il était assez important et considéré, pour qu'un si grand prince eût songé par une lettre à faire appel à son zèle ! Mais ce même conseiller ou bourgeois n'eùt-il pas été désappointé dans son amour-propre déçu, et qu* eûtil fait, s'il eût connu la vérité que nous révélons un peu tard à sa cendre ? Avec la discrétion éprouvée de Lenet, Condé savait qu'il n'avait à redouter nulle révélation malencontreuse.

Lenet, dans sa correspondance^ nous signale un parti de conseillers au parlement que nous n'avons trouvé nommé dans aucun historien ; il est probable que la qualification qu'il lui donne est celle dont il l'avait baptisé lui-même. Ferionsnous une conjecture hasardée en croyant que ces

conseillers, qui n'étaient ni du parti de la grande, ni du parti de la petite Fronde, mais à^^ p lattes ^ suivant la qualification de Lenet qui deviendrait fort expressive, étaient de ces hommes sans convictions, dont la platitude cherche toujours à se trouver du côté le plus fort? S'il en est ainsi, le parti des plattes a survécu à la Fronde de Bordeaux; l'histoire peut le suivre siégeant, sinon avec honneur, du moins avec profit, dans les assemblées politiques des divers régimes des temps modernes !

Dans un intervalle bien rapide, la prépondérance des deux partis ennemis se trouva donc éprouver les revirements les plus subits : l'Ormée dominante vaincue par la bourgeoisie ; la bourgeoisie victorieuse, mais ne sachant pas assez se modérer dans son triomphe, foulée de nouveau sous les pieds de l'Ormée. Quant aux princes, ils ont soin de triompher toujours avec ceux qui triomphent. Lenet fait ressortir que la concession même obtenue par l'Ormée d'être représentée dans les conseils, devient moins dangereuse du moment que cette ingérance, cessant d'être irrégulière, est devenue légale ; il s'entend quelque peu à faire de l'ordre avec le désordre. En outre, il faut le reconnaître, prépondérance pour prépondérance, celle de l'Ormée était préférable pour le parti des princes à la prépondérance de la bourgeoisie»

Celle-ci inclinait pour la grande Fronde, parti parlementaire, et la grande Fronde, depuis quelle avait reconnu son impuissance à établir un gouvernement fondé sur l'influence exclusive de la magistrature, inclinait pour la soumission au roi. Le triomphe de la bourgeoisie eût doncentraînéla prompte décadence du parti des princes. Lenet se fait fort auprès du prince de Condé de maintenir son autorité dans Bordeaux jusqu'au temps des vendanges inclusivement, à moins qu'à cette époque il ne soit maître de la campagne. INe faut-il pas avant tout aux Bordelais qu'ils puissent faire librement leurs vendanges ? Leur dévouement est à ce prix! La crainte d'en être empêchés ne leur a-t-elle pas fait prématurément conclure la paix de 1649?

Le prince de Conli recueillit personnellement et en peu de temps, des circonstances qui se pressèrent, un double honneur : à l'armée, il calma la sédition ; à Bordeaux, l'émeute sanglante.

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