III
iq/j SOUVENIRS
de Lorraine alors si déchue, et la cour le laissait sans ressources. Sa détresse l'avait réduit, la chose était notoire, à mettre son argenterie en gage pour subsister, lui, sa femme et ses enfants. Il était désireux de rétablir ou de réparer au moins en partie Tantique grandeur de sa maison par de hautes charges et de grands établissements. Dédaignant le bâton de maréchal de France comme au-dessous de la dignité d'un prince de la maison de Lorraine, il avait envoyé, le 8 février de cette même année, par le commandeur de Valin au cardinal Mazarin un mémoire accompagné d'une lettre* dans lequel il réclamait la dignité de maréchal de camp général, et même celle de connétable; il y établissait par des précédents que même la première de ces charges donnait autorité sur les maréchaux de France. Tentative vaine, son ambition se heurtait toujours contre des obstacles et des refus. Il voulut enfin faire sentir qu'il était prudent decompler avec lui. Le calcul était de réussite en apparence facile avec le cardinal Mazarin, plus porté à gagner ses adversaires qu'à les terrasser, chaque jour en montrait des exemples; mais le comte se trompait dans ses prévisions, en raison même de sa situation personnelle. La cour tirait volontiers parti de ses
» Voyez ces documents aux Archives nationales, registre côté KK., 1219.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. IqS
talents militaires ; mais il appartenait à une maison que la politique royale ne pouvait consentir à rehausser, et que, tout au contraire, elle voulait de plus en plus amoindrir. Une affaire compliquée, actuellement en jeu, accroissait les mécontentements du comte ; il prétendait obliger le cardinal à donner à cette affaire une solution conforme à ses désirs. Les conséquences de ces tiraillements nous amèneront à ce spectacle étrange : un 'général abandonnant furtivement son armée. Comme tous les généraux, à cette époque, le comte d'Harcourt avait des gouvernements : d'abord un gouvernement de province, celui d'Alsace, ensuite un gouvernement de place, celui de Philippsbourg, ville auparavant dépendante de l'évéché de Spire, réunie à la France depuis le traité de Westphalie^ Non loin, une des places fortes les plus importantes du temps, Brisach ^, qui appartenait aussi à la France, avait perdu, en i65o, son gouverneur, le cfomte d'Ërlach, Suisse d'origine, qui s'était distingué dans les armées de
* Philippsbourg revint à l'empereur d'Allemagne par le traité de Nimègue; cette ville a été réunie au grand-duché de Bade en 1802.
2 Brisach, ville du grand-duché de Bade, se nomme aujourd'hui le vieux Brisach, par opposition à Neuf-Brisach, place forte française sur la rive gauche du Rhin que construisit Louis XIV, en 1690, pour l'opposer au Brisach allemand que lui avaient fait perdre les clauses du traité de Riswick.
sa patrie et dans celles du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, avant de rendre dans les armées de la France, qui devint sa patrie d'adoption, de signalés services. Il était mort maréchal de France sans lé savoir, la nouvelle de cette promotion, faite trois jours avant sa fm, n'ayant pas eu le temps de lui parvenir. Le comte d'Harcourt avait ambitionné le gouvernement vacant, pour se faire, avec celui qu'il possédait déjà, ce que l'on appelait en langage du temps un solide établissement; il ne l'avait pas obtenu, et pourtant ne désespérait pas encore, grâce à un réseau d'intrigues compliquées dont la maréchale de Guébriant et lui étaient les artisans et dont ils tiraient à eux les fils en sens opposé.
Après la mort du comte d'Erlach, le gouvernement de Brisach avait été, malgré les sollicitations du comte d'Harcourt, donné au beau-frère du ministre Le Tellier, le marquis de Tilladet *. Charlevoix commandait dans la place en qualité de sous-gouverneur; il avait servi avec distinction ' sous le maréchal de Guébriant, et avait voué un attachement sincère à la famille du maréchal. La veuve du maréchal voulut faire appel à ce sen-
* Gabriel de Cassagnet, marquis de Tilladet, lieutenant-général, gouverneur de Bapaume, puis de Brisach, avait épousé Madeleine Le Tellier, sœur de Michel Le Tellier, ministre secrétaire d'État de la guerre.
DU RÈGNE I)K rOTIIS XFV. 1 97
timent pour l'empêcher de recevoir dans la place le nouveau gouverneur. Le désir de la maréchale était d'exploiter auprès de la cour un obstacle qu'elle aurait fait naître, afin d'obtenir le gouvernement de Brisach en faveur de son neveu, le marquis de Vardes; peut-être, beaucoup de probabilités peuvent le faire supposer, poursuivaitelle pour elle-même ce gouvernement. Cette ambition n'avait rien d'invraisemblable avec un caractère comme le sien; n'avons-nous pas rencontré dans un genre analogue M""* de Rochefort, gouvernante de Lusignan ? Renée du Bec \ veuve de Jean-Baptiste de Budes, maréchal de Guébriant, était bien une autre femme encore! Elle avait fait ses preuves dans plus d'un genre : d'abord elle avait rompu, en bravant toutes les convenances, un premier mariage^ qui ne contentait pas son ambition, pour unir son sort à celui du comte de Guébriant, qu'elle trouva plus propre à répondre aux moyens qu'elle sentait en elle pour faire parvenir un mari. En effet, bien que Guébriant fût un officier du premier mérite, digne
^ Elle était fille de René du Bec, marquis de Vardes, et d'Hélène d'O.
* Nous avons remarqué que dans les généalogies des maisons du Bec de Vardes et Budes de Guébriant, données par le P. Anselme, le premier mariage de la maréchale de Guébriant est passé sous silence.
jgS SOUVENIRS
des plus hauts emplois, sans elle il ne fut probablement jamais devenu maréchal de France. Son historien, Le lMhoureur\ ii'hésite pas à dire que cette dignité appartenait à M'"'' de Guébriant à double titre, c'est-à-dire « par participation de son mari et pour la part qu'elle avait méritée dans le bon succès de ses armes. » La mort du maréchal, arrivée en 1643, n'avait pas interrompu la carrière d'une femme si vaillante; elle lui apporta même un nouveau lustre par cette circonstance, que la maréchale dut désormais à elle seule le mérite de ses succès. On sait que, nommée ambassadrice extraordinaire en Pologne, en \6l\^, pour conduire à Vladislas IV Louise de Gonzague qu'il avait épousée par procureur, elle dut employer toute sa fermeté, jointe à toute sa dextérité, pour empêcher ce monarque de renvoyer honteusement une épouse sur laquelle, après le mariage céléhré, on lui avait fait l'injurieux récit d'amoureuses liaisons avec Cinq-Mars^ le grand écuyer de Louis XIII, et avec Gaston, duc d'Orléans, frère de ce monarque. Cette mission, depuis longtemps terminée, avait laissé en disponibilité les talents diplomatiques de la maréchale, lorsque lui vint la pensée de les employer à cette affaire du gouvernement de Brisach. Elle prétendit en
* Histoire du comte de Guébriant, par Le LaôowrCMr, Paris, 165C.
obtenir le gouvernement, soit directement pour elle-même, soit pour son neveu, sur lequel elle avait reporté ses principales affections, n'ayant pas eu d'enfants de son mariage avec le maréchal, neveu sous le nom duquel elle eût exercé l'autorité.
L'appel adressé par la maréchale au dévouement de Charlevoix à la mémoire du comte de Guébriant , n'eut pas le succès qu'elle avait espéré. Charlevoix reçut dans Brisach le gouverneur nommé par la cour; seulement, comme il se méfiait des dispositions de celle-ci à son égard, appréhendant que le marquis de Tilladet n'eût mission de l'expulser de Brisach et de lui faire perdre son emploi, il avait fait ses conditions agréées par la cour : celles-ci étaient que son propre régiment formerait, comme par le passé, la moitié de l'effectif de la garnison de la place. Le marquis de Tilladet, après sa prise de possession, n'eut nen de plus pressé que d'entreprendre de ruiner l'autorité de Charlevoix, et de le contraindre par mille dégoûts à se défaire de sa charge. Par le crédit du ministre, son beau-frère, il obligea son lieutenant à réformer un tiers de son régiment, en le réduisant de neuf cents hommes à six cents; en même temps, il augmenta d'un tiers l'effectif de son propre régiment, contrairement aux conventions stipulées. Charlevoix, mé-
content et appuyé sur l'affection des troupes, sut si bien faire partager son ressentiment que le nouveau gouverneur, ne se jugeant pas en sûreté, jugea prudent de se retirer d'une manière en apparence volontaire.
Charlevoix restait donc maître de la place; mais cette expulsion indirecte du beau-frère du ministre le mettait naturellement en disgrâce auprès de Le Tellier et auprès de l'éminent protecteur du ministre, le cardinal Mazarin. La maréchale de Guébriant entrevit dans ce concours de circonstances nouvelles l'occasion de faire renaître ses prétentions sur Brisach, en sacrifiant Charlevoix qui l'avait mécontentée. Ces circonstances lui permettaient aisément de le rendre, auprès de la cour, suspect de vouloir livrer la place aux ennemis du roi et du cardinal, et de se réserver pour elle-même le rôle de la leur vouloir conserver.
Elle manœuvra si bien qu'elle reçut de la cour la mission de s'assurer de la place; le cardinal Mazarin lui adjoignit un émissaire, le sieur Ciron, pour l'aider dans l'entreprise. La maréchale dressa donc ses batteries pour se rendre, au nom du roi, maîtresse de Brisach, ne doutant pas qu'après le succès, le gouvernement de cette place ne lui fiit assuré.
M°" de Guébriant , sans un soldat à ses ordres
pour s'emparer d'une des plus fortes places de l'Europe, n'avait à sa disposition que les ressources de son génie inventif. La ruse à laquelle elle eut recours fut peu digne d'une négociatrice, qui, ferme champion de la verlu des femmes, se portant garante de celle de la reine de Pologne, avait évité à cette princesse un triste sort. Si la maréchale eût employé des hommes pour se rendre maîtresse de Brisach, il lui eût fallu une armée ; ce fut dans son propre sexe qu'elle chercha l'auxiliaire de sa conquête, et une seule femnie bien choisie lui suffit. Elle se fit accompagner d'une demoiselle qui avait déjà enflammé le cœur du lieutenantgouverneur, très-impressionnable à cet endroit; la demoiselle lui assigna un rendez-vous hors de la place. A l'heure et au lieu dits, Charlevoix, transporté d'une amoureuse ardeur, accourt sans défiance; mais quelques gardes, appostés par la maréchale sous la conduite de Ciron, se saisissent de sa personne et le conduisent prisonnier à Philippsbourg.
Ici plus que jamais les complications entrecroisent leurs fils. Si la maréchale a fait conduire son prisonnier à Philippsbourg, certainement une considération que les historiens n'ont pas remarquée, parce qu'ils l'ont probablement ignorée, a guidé sa confiance : le comte de Cerny, lieutenant-gouverneur de la place, est parent par
a09, SOUVENIRS
alliance de la maison du Bec'; mais on peut croire néanmoins que si elle a choisi Philippsbourg, c'est que, dans tout le voisinage, elle n'a pas trouvé mieux. Sans doute, au point de vue de la sûreté de la garde d'un prisonnier, la place est des plus fortes; le gouverneur, en outre, offre, suivant les apparences, toutes garanties de fidélité au roi, puisque Sa Majesté lui a confié le commandement de l'une de ses armées les plus importantes, le commandement de son armée ^e Guyenne; mais ce gouverneur est le comte d'Harcourt, et la maréchale ne doit pas ignorer que ce général est son compétiteur pour le gouvernement de Brisach.
Charlevoix prisonnier, la maréchale de Guébriant se rend dans Brisach pour en prendre possession au nom du roi. La garnison, étonnée de cette mission singulière chez une femme, et de la perte si inopinée de son lieutenant-gouverneur, ne fait pas difficulté de la recevoir. Cette prise* de possession eût été définitive sans doute, si Charlevoix n'eût été adoré de ses soldats : ne savons-nous pas que devant la seule force de ce sentiment le marquis de Tilladet avait été contraint de se retirer ? Lorsque la garnison fut revenue de sa première surprise, ses diispositions hostiles se
• Voyez V Histoire généalogique du P. Anselme.
DIT RRGNE DE LOUIS XTV, îio3
manifestèrent. La maréchale fut prévenue qu'un • mouvement se préparait contre elle et que la garnison voulait l'arrêter prisonnière ; elle n'eut que le temps de se dérober par la fuite à un péril imminent.
La garnison de Brisach, devenue maîtresse d'ellemême, sans chef supérieur, réclama à grands cris la liberté de Charlevoix. Elle fitvaloir les tentatives de séduction exercées par les ennemis pour la corrompre à prix d'argent; elle déclara que ce n'était qu'avec Charlevoix pour la commander, qu'elle consentirait à maintenir résolument la place sous l'autorité du roi. Le comte de Cerny, lieutenant-gouverneur de Philippsbourg pour le comte d'Harcourt, se rendit à Brisach pour tâcher de calmer l'effervescence des esprits.
Pendant l'absence de Philippsbourg du sousgouverneur, Charlevoix était entré par correspondance secrète en négociations avec le comte d'Harcourt pour lui faire entrevoir que, s'il parvenait à le faire remettre en liberté, il le rendrait maître de Brisach.
Ces ouvertures étaient bien faites pour donner au comte la tentation de se mettre en possession effective d'une place dont la cour lui avait refusé le gouvernement. Avec Philippsbourg et Brisach, il sentait qu'il deviendrait assez puissant pour dicter des conditions. Toutefois, comme à une
2o4 SOUVENIRS
prise de possession irrégulière et compromettante, il préférait une investiture octroyée par le roi, avant d'accéder aux propositions de Charlevoix tenues précieusement en réserve, il profitait de sa main mise sur le prisonnier que la maréchale de Guébriant avait assez maladroitement placé sous sa garde, pour tâcher de peser sur les résolutions de la cour, en lui arrachant par la crainte ce qu'il n'avait pu obtenir de sa faveur.
Nous venons de faire connaître le secret de l'attitude expectante prise par le comte d'Harcourt; ce secret donne la clef de la correspondance qui va suivre. La nécessité de remonter à l'origine de cette affaire de Brisach nous ramène à une date un peu antérieure à la marche sur Bordeaux du comte d'Harcourt avec sa cavalerie.
Le comte (F Harcourt au cardinal Mazarin^.
« Monseigneur,
« J'ai appris Testât des affaires de Brisac dont a j'ay beaucoup d'inquiétudes dans les sentiments « de fidélité que j'ay pour le service du roy et de « Vostre Eminence; mais comme je ne prévoy <c qu'un remède assouré pour éviter le désespoir
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre KK., 1219, page 289.
DU RÈGNK l)i: LOUIS XIV. 2o5
« de la garnison de cette place que mon neveu le « prince d'Harcourt*etce gentilhomme lui diront, c< je ne doute point que Vostre Eminence ne (c l'approuve fort, puisque c'est le seul moyen a qu'elle peut avoir présentement pour me donner a une marque de cette franche et sincère amitié « dont elle adonné en dernier lieu de si obli- « géantes asseurances à mon neveu le prince « d'Harcourt et à l'abbé de Charente^, auxquelles « j'auray toute ma vie une confiance parfaite si « je voy cet effet de sa bonne volonté, vous c< conjurant de croire, IMonseigneur, que j'ay « beaucoup de passion de me voir en estât de a témoigner utilement à Vostre Eminence avec « combien de sincérité je suis et j'ay esté toute c< ma vie,
« Monseigneur, u Le très-humble, très-obéissant, très-fidelle et très-obligé serviteur, « Harcourt. »
« A Agen, le 8^ avril. »
Cette lettre se rapporte incontestablement au moment où éclatait le mécontentement de la gar-
^ François de Lorraine.
a De la maison de la Rochefoucauld.
nison de Brisach privée de Charlevoix, son lieulenant-gouverneur, enlevé par la ruse de la marécliale de Guébriant, mécontentement qui pouvait avoir pour conséquence la perte de cette place livrée à l'armée espagnole par ses propres défenseurs. Le comte d'Harcourt accentue nettement la demande de ce gouvernement ; il représente ce don comme le seul remède efficace pour la con- •servation de la place, et comme le témoignage le plus certain qu'il put recevoir des bons sentiments du cardinal Mazarin à son égard. En raison de l'importance extrême qu'il attache à sa demande, il a fait appuyer sa lettre des explications des deux messagers qui en sont les porteurs.
Dans cette lettre du 8 avril, le comte d'Harcourt croit devoir, par dissimulation diplomatique, témoigner quelque chagrin et quelques inquiétudes des suites que peut avoir l'affaire de Brisach; mais, dans une lettre subséquente datée du i5 avril, il ne peut comprimer phis longtemps sa joie qui éclate dans ce passage :
« L'advantageque ma bonne fortune m'a donné i( sur Brisach renouvelé l'impatience que j'avols « d'aller trouver près de Vostre Éminence quel- « que ajustement solide à mon établissement*. »
* Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 299 j lettre inédite du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin;
Il ajoute que, n'étant pas en mesure d'attaquer sans des préparatifs fort longs les places situées sur la Dordogne, il demande la confirmation de la permission d'aller rendre ses devoirs à Leurs Majestés.
Évidemment, le comte d'Harcourt commence à ne }>lus douter du succès de ses démarches depuis la bonne fortune qui a fait tomber entre ses mains le lieutenant-gouverneur de Brisach ; mais comme sa correspondance et ses deux envoyés peuvent ne pas suffire à conduire la négociation à son gré, il fait valoir l'impossibilité où il est de mener vigoureusement la guerre, afin d'obtenir plus sûrement la permission d'aller lui-même traiter ses affaires à la cour.
Le comte, tenu à une diète rigoureuse de toutes faveurs, en éprouvait un appétit d'autant plus vif. Ce fragment d'une lettre de M. de Pontac, qui appuie vivement sa prétention auprès du cardinal Mazarin, nous apprend qu'il ambitionnait encore le gouvernement de la ville de Bordeaux et naturellement de toute la Guyenne :
(( Je jouerai de mon reste pour tascher de race mener les habitants de Bordeaux à l'obéissance « par l'entremise des parans et des intelligences « que je conserve dans ladite ville. Je ne sache (( point de meilleur moien que celluy de perce suader à ce peuple qu'ils auront M. le comte
2o8 SOUVENIRS
« d'Harcourt pour gouverneur-, c'est l'unique (c voye pour establir la confiance dans les esprits « qui sont désespérés de la miséricorde du « roy, etc. *. »
Le président de Pontac, qui venait d'être appelé aux fonctions d'intendant de l'armée royale, était tout dévoué au comte d'Harcourt; il ne pensait pas que la manifestation qu'il ne craignait pas de faire de ses sentiments en toutes circonstances , le compromettrait lui-même auprès de la cour, et serait sans doute la cause de la disgrâce qui finalement récompensa ses services.
La cour n'était pas plus disposée à accorder le gouvernement de la Guyenne au comte d'Harcourt, qu'elle n'était prête à céder à ses instances pour le gouvernement de Brisach; mais elle était très-préoccupée de la crainte de perdre cette place importante et du soin de la maintenir en son pouvoir par tout autre moyen que celui d'en donner le gouvernement au comte d'Harcourt. Deux lettres inédites d'une haute importance écrites le même jour par le roi à la maréchale de Guébriant, dont la mission officielle se trouve confirmée par ces documents, nous font
* Archives nationales, registre eoté KK., 1219, page 310; lettre inédite de M. de Pontac au cardinal Mazarin, datée du Port-Sainte-Marie, 16 avril 1652.
connaître quelles étaient les intentions de sa politique* :
« Du 21 avril, à Sens.
« Ma cousine, étant nécessaire pour la seureté comme pour le bien de mon service de faire punir exemplairement Charlevoy des crimes et désobéissance et déloyauté notoires qu'il a commis, et pour estre l'autheur de la mutinerie de la garnison de Brisac, j'ay résolu de lui faire son procès en la manière que son crime le requiert; et, parce qu'il sera à propos pour la confrontation des témoins, sans délay, de le faire aprocher de Brisac, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à l'y faire conduire en tel lieu que vous estimerez à propos pour, y étant, luy estre son procès fait et parfait dans le conseil de guerre souverainement et en vingt-quatre heures par jugement militaire pour raison de crimes par luy comis et à faire exécuter sur le champ le jugement qui sera rendu contre luy ; à quoy je désire que le sieur comte de Moret, votre n€veu, s 'employé incessamment avec les officiers qui sont par delà^ leur en donnant tout pouvoir par la pré-
^ Nous avons trouvé les minutes (de ces deux lettres inédites aux archives du Ministère de la guerre, vol. 135.
sente, ainsy qu'à vous d'y tenir incessamment la main^ vouUant que vous me rendiez compte de ce qui aura été fait en cela pour la prompte exé cution de ma volonté. Sur ce je prie Dieu *, etc. »
(( Le 21»^, à Sens. »
« Ma cousine, encore que, par mon autre lettre cy-j ointe, je vous mande de tenir la main à ce que le procès soit fait et parfait souverainement et en vingt-quatre heures à Charlevoye pour raison des crimes de désobéissance, déloyauté et de mutinerie par luy commis et autorisez, et de faire que le jugement qui sera rendu contre luy sera exécuté sur le champ; neantmoins, en cas que ledit Charlevoye se dispose à faire remettre la place de Brisac en mon obéissance, et la garnison dans son devoir, je trouve bon de luy pardonner et mêmes de luy faire donner la récompense de sa charge que l'on luy a cy-devant fait espérer suivant le pouvoir qui vous en a été donné par les dépêches et mémoire qui vous ont été adressés sur ce sujet. A quoy me remettant, je ne vous ferai la présente plus longue que pour prier Dieu^..* »
' Archives du Ministère de la guerre, vol. 135. * Archives du Ministère de la guerre, vol. 135.
Dlï RÈGNE DE LOUIS XIV. 211
Ces deux lettres, d'un ton si différent, l'une d'une inexorable sévérité , l'autre d'indulgente composition, se rapportent évidemment au moment où la maréchale de Guébriant a été expulsée do Brisach par la garnison indignée qui s'est rendue maîtresse de la place, dont elle menace de disposer à son gré. Le grand crime reproché à Charlevoix, et qu'il pourrait bien payer de sa tête, si la cour se sentait assez forte, car elle veut que le jugement soit exécuté sur l'heure pour s'éviter le refus de sa grâce, est surtout l'audace d'avoir rendu impossible le gouvernement dans la place du beau-frère d'un ministre ; car nulle preuve accusatrice ne s'élève contre Gharlevoix d'avoir songé à la livrer à l'ennemi. Le comte de Moret, neveu de la maréchale, est chargé de former le conseil de guerre qui doit prononcer le jugement; et pour rapprocher l'accusé des preuves et des témoins accusateurs, ordre est donné de conduire le prisonnier dans un lieu rapproché de Brisach.
Il est facile de se rendre compte que toutes les prescriptions contenues dans la lettre royale sont d'une exécution à peu près impossible, de nature même à entraîner la perte irrévocable de Brisach par la fureur de la garnison ; est-il même certain que la maréchale pourra tirer son prisonnier de Philippsbourgj où les officiers du comte d'Harcourt voudront le garder certainement comme
un gage pour ménager les intérêts de leur général? Cette première lettre n'est destinée, tout le prouve, à être exécutée dans ses prescriptions que si les circonstances le permettent sans trop d'obstacles, circonstances dont la maréchale sera l'appréciatrice, car il est difficile à la cour de connaître exactement la situation à distance; mais, dans tous les cas, cette lettre a son utilité prévue ; son contenu, porté à la connaissance de Charlevoix, aura pour effet de le décider, par crainte pour sa vie, à faire remettre Brisach sous l'obéissance du roi et à traiter pour se défaire de sa charge, en profitant des dispositions indulgentes de la seconde missive. La seconde lettre royale est en effet la seule dont les prescriptions soient susceptibles d'être exécutées; néanmoins nous verrons la cour ne pouvoir pas même réussir à accomplir son deuxième programme.
Le comte de Moret, auquel un rôle est assigné dans la première lettre royale, n'est autre que le marquis de Vardes que nous avons précédemment nommé comme le neveu pour lequel la maréchale de Guébriant ambitionnait le gouvernement de Brisach. Cette identité n'est pas sans intérêt à établir : les documents, comme les historiens, désignant ce neveu, tantôt sous le premier nom, tantôt sous le second, on serait facilement porté à supposer qu'il s'agit de deux per-
DTI RÈGNE DV I-OUIS XFV. '2j3
sonnages différents et qu'une erreur est commise, soit pour l'un, soit pour l'autre. Comme il n'était pas rare qu'un même seigneur possédât plusieurs fiefs, là faculté de le désigner par le nom de Tun ou l'autre de ses fiefs était de nature à créer des confusions fréquentes. Nous tenons doublement à éclaircir celle-ci : d'abord l'épisode du gouvernement de'Brisach est certainement un des plus curieux de la Fronde; ensuite, parce que nous sommes destinés, dans la suite de ces Souvenirs^ à faire plus ample connaissance avec ce marquis de Vardes, célèbre par son élégance et ses galanteries, dont Daniel de Cosnac parle plus d'une fois dans ses Mémoires,
On sait que des tendres relations de Henri IV avec Jacqueline de Beuil , comtesse de Moret, était né, en 1607, Antoine de Bourbon, comte de Moret, prince légitimé en 1608. Lorsque le trop galant Henri IV eut convolé à de nouvelles amours , Jacqueline du Beuil épousa René du Bec, marquis de Vardes. Le comte de Moret, prince légitimé, ayant été tué au combat de Ca&telnaudary, en i632, ou s'étant volontairement dérobé au monde pour finir saintement ses jours dans un ermitage, comme le rapporte une chronique peu sûre, le titre du comté de Moret fit retour à sa mère et à sa descendance ; c'est pourquoi François-René du Bec, marquis de|Vardes,
2l4 SODVENfRS
neveu|de Renée du'^Bec, maréchale de Guébriant, portait aussi le titre de comte de Moret.
Nous avons dit que M. de Pontac* venait d'être appelé aux fonctions d'intendant des finances de Tarmée de Guyenne ; confiant dans les relations d'amitié et de parenté qu'il avait dans la ville de Bordeaux, c'était lui qui avait engagé le comte d'Harcourt à faire avec la cavalerie royale cette pointe rapide sous les murs de la capitale de la Guyenne. Cette démonstration', suivant ses espérances, devait lui en faire ouvrir les portes, tandis qu'elle n'avait abouti qu'à une déception fâcheuse pour le succès de la cause royale. M. de Pontac, peu de jours après cet échec, écrivit au cardinal Mazarin qu'il concluait contre ses parents et ses proches, et qu'il considérait les habitants aveuglés de cette ville comme méritant les plus sévères châtiments. Cette lettre donne trop de précieux ' détails sur le point de vue financier d'abord, et ensuite sur les divers aspects de la situation, pour que nous ne la repraduisions pas en entier*.
^ Le président de Pontac appartenait à une ancienne maison de magistrature alliée aux maisons de Bourbon-Busset, des Cars, de Crussol. Voyez V Histoire généalogique à\i P. Anselme.
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 326.
« Monseigneur,
« J'avoue estre redevable à Vostre Eminence de la commission qu'il a pieu au Roy m'envoyer pour l'intendance des finances de son armée commandée par M. le comte d'Harcourt. Je voudrois, Monseigneur, avoir assez d'adresse et de capacité pour respondre à vos espérances et à la dignité de cet employ ; mais au moins, Monseigneur, Votre Eminence doibt estre asseurée qu'elle ne pouvoit faire choix de personne qui eust plus de zelle et de fidélité au service du Roy et de Vostre Eminence. -
« J'ay eu l'honneur, il y a quelques jours, de suivre M. le comte d'Harcourt jusqu'aux portes de Bordeaux. Cette cavalcade a esté entreprise sur des avis venus de bonne main, et, de la façon qu'elle a esté mesnagée, elle devoit produire des effets avantageux ; mais. Monseigneur, les esprits des Bordelojs ne sont plus capables de correction ny de rescipiscence, et leur présomption les a si fort aveuglés que, comme ils se jugent indignes de pardon, ils croient estre audessus des peynes et des châtimans. Ceux qui tiendront autre langage à Vostre Eminence luy déguiseront la vérité ; pour moy qui fais profession de n'avoir autre intérêt que celluy du rétablissement de l'au-
2l6 SOUVENIRS
tliorité du Roy, je conclus contre mes parons et mes proches, et je dis hautement que l'Estat sera tousjours dans le trouble et dans la division tout autant que l'impunité régnera dans la ville de Bordeaux.
« Vostre Eminence a veu les effets de ma négociation par la députation que le parlement et le corps de ville de Tolose ont fait vers M. le comte d'Harcourt. J'ay des nouvelles asseurées que toutes choses y vont bien pour le service du Roy, et on me donne de très bonnes espérances de la réduction des villes de Grenade et de Beaumont.
« Les munitioneres ayant abandonné l'armée de M. le comte d'Harcourt depuis que nous passâmes en Périgord, je l'ay fait subsister du mieux qu'il m'a esté possible et j'ay trouvé du pain à peu près ce qu'il en a fallu dans ma bource ou dans celle de mes amis. Je suis aux termes de faire un traité pour la fourniture du reste de la campagne et j'ay pourveu suffisamment pour la poudre et pour les boulets. J'espère que M. le comte d'*Harcourt ne me laissera point engagé et que Vostre Eminence aura esgard à mes services. Il y a trois ans que j'ay esté exilé de Bordeaux et que mes biens sont en proye aux Frondeurs. M. le prince s'est approprié les gages de mon office il y a deux ans ; il y a sept mois que je suis l'armée du Roy et que je sers proche la personne de M. le
DU ri\gnf dk louis XIV. 'X\^
comte d'Harcourt sans émoulumens. J'espère que Vostre Eminence prendra soing de moy et qu'elle voudra que j'aye l'obligalion à sa bonté et à sa générosité de quelque sorte de récompense.
« Je travaille incessamment avec M. de Tracy à faire venir l'argent destiné pour les troupes; il s'y présante tous les jours de nouvelles difficultés; mais j'espère que nous les surmonterons. Les trésoriers de Montauban se sont rendus exécuteurs de la levée d'un million de livres dans leur généralité , ce n'est pas la voye la plus courte ; mais on a creu que c'estoit la plus asseurée. Je rends très humbles grâces à Vostre Eminence de l'honneur qu'elle me fait par ses lettres et de la bonne opinion qu'elle a de moy. Je ferey tous mes efforts pour la conserver et pour mériter, « Monseigneur,
« La qualité de vostre très humble, très obéissant et très fidelle serviteur, « Dk Pontac.
« De Mas d'Agenois, ce 29 avril 1652. »
Le comte d'Harcourt, depuis sa tentative sur Bordeaux, s'était rendu à Marmande. Il s'occupait sur ce point à la construction d'un pont sur la Garonne pour faire passer sa cavalerie qu'il voulait cantonner dans le Pays-Entre-deux-mers, dans
ce quadrilatère qui, suivant ses calculs, se prétait si bien à toutes les éventualités.
De Marmande, il écrivit au ministre Le Tellier la lettre suivante* :
« Monsieur,
« Vous m'avez parfaitement obligé de me mettre hors d'inquiétude, par la relation que vous aves eu la bonté de m'envoyer,- de tous les bruits que le party de M. le prince faisoit courir icy à son advantage sur ce qui est arrivé dans l'armée
du Roy, et vos dépesches du S'' et du de
ce mois m'ont esté rendues à mon retour d'un petit voyage que nous avons fait aux portes de Bourdeaux pour en exhorter le peuple à se remettre soubz l'obéissance du Roy, prévoyant que ce seroient là vos sentimens et que nous ne pourrions rien faire de plus avantageux. Ce gentilhomme vous dira tout ce qui s'y est passé, bien qu'il n'aye pas esté tesmoin.
« Vous me fairiez tort si vous doutiez que je fusse tout à faict résolu à vous envoyer les troupes que le Roy ordonne de séparer de cette armée icy, pour aller dans la sienne; mais vous jugez bien que n'ayant pas encore esté payé un sol des
* Lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre, volume 133.
taxes qui ont esté faites pour leur faire toucher de l'argent, ce seroit hasarder quelque mauvais effet de leur parler de partir qu'elles ne soient satisfaites; outre qu'on n'en viendroit certainement pas à bout. La commission que vous avez pris la peine de m'envoyer pour M. le président de Pontac, ne luy donnant que la direction des finances, vous jugerez sans doute fort à propos de luy en envoyer une particulière dHntendant de la justice et police de cette armée dans laquelle il en a jusqu'à présent fait les fonctions avec la probité qui vous est connue. En ce cas là, il est je croy inutille de vous advertir qu'elle ne doit point estre, comme celle des finances, en l'absence de M. Marin, puisqu'il n'estoit pas de robe pour faire les fonctions de la justice.
« Le vieux M. de Roqueservière dont vous connoissez mieux que personne les antiers services et la fidélité, n'ayant aucun établissement qui le mette à couvert de la nécessité, j'ay creu que vous ne seriez pas fasché d'avoir moyen de Tobliger , comme je vous en conjure, des provisions du gouvernement de Saint- Jean d'Angely. C'est une récompense qui n'ira point à la diminution des coffres du Roy et qu'il ne souhaitte que pour vivre en repos dans un lieu très fidelle, et où sa probité est connue. Je prendray beaucoup de part à cette grâce , remetant à ce gentilhomme à vous
entretenir sur mes petits intérestz selon la confiance que j'ay à la généreuse amityé que vous avez promise^ (( Monsieur, « A vostre très humble et très fidelle serviteur,
« Harcourt.
« Au camp du Mas d'Agenois, le 30 avril 1052. »
« Nous faisons assiéger ISérac et Casteljaloux en attendant que notre pont de batteaux soit faict à Marmande où il est déjà fort avancé. »
La cour avait l'intention de renforcer l'armée qui la suivait pas à pas, au détriment de l'armée de Guyenne; mais le comte d'Harcourt, trouvant dans cet ordre une atteinte à l'importance de son commandement, soulève des obstacles à son exécution; il sent comme un aiguillon qui le réveille de son inaction calculée ; iî insiste sur les sièges commencés, sur le pont qu'il construit sur la Garonne, entreprises dont le succès ne pouvait concorder avec la diminution de son armée.
Le même jour, le comte d 'Harcourt écrit au cardinal Mazarin cette lettre toute spéciale à l'affaire de Brisach * :
* Lettre inédite, ^rc/nves nationales, registre coté KK., 1219, page 328. . .
« Monseigneur,
« Je n'ai pas ignoré que Vostre Eminence eust les provisions de Brisach quand je luy ai dépesché ce gentilhomme; mais j'ay creu devoir d'autant plus espérer l'establissement, qu'elle m'avoit souvent fait donner parole, que quand la chose dépen droit d'Elle, Elle seroit bien ayse de me la procurer. Je suis bien marry, Monseigneur, qu'à toutes choses que je puis demander avec justice, je n'y rencontre des obstacles invincibles, et que ma fidélité, mes services, et mon attachement aux intérests de Vostre Eminence soient si mal reconnus. J'envoye encore le sieur de Saint-Amand auprès d'Elle pour tascher de la persuader de joindre le gouvernement d'une place à la proposition qu'Elle luy a fait pour l'eschange de celuy d'Alsace, et d'ajuster d'autres petits intérests qui peuvent m'oster l'inquiétude où je suis que Vostre Eminence n'ait pas pour moy une bonté solide. Je la supplie d'adjouter une créance entière à tout ce que ledit sieur de Saint-Amand aura l'honneur de luy dire de ma part et de croire qu'elle n'aura plus d'importunité de moy après celle-cy ; comme je n'auray plus lieu de rien prétendre de son amityé, si elle ne fait quelque
elfort pour la faire paroistre en cette occasion à la personne du monde qui a tousjours esté avec autant de fidélité que de passion , a Monseigneur,
« De Vostre Éminence,
t( Le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur,
« Harcourt.
« Du Mas d'Agenois, le 30 avril 16o2. »
Le cardinal Mazarin, entré en possession des provisions du gouvernement de Brisach par la démission définitive du marquis de Tilladet, a par conséquent toute latitude pour en disposer à son gré. La lettre du comte d'Harcourt le met littéralement en demeure de remplir ses promesses, souvent renouvelées, promesses dans lesquelles entrait un échange pour le gouvernement d'Alsace, dont le comte était titulaire; mais il coûtait aussi peu à la politique du cardinal de faire des promesses, qu'il coûtait peu à sa conscience de ne pas les tenir.
Le comte d'Harcourt peut attendre, et attendre longtemps encore ! Cependant, comme il n'ignore pas le peu de confiance que mérite la fourbe itahenne du ministre favori, il s'est précautionné
pour parvenir à lui forcer la main. Il n'a pas négligé de mettre à profit l'avantage que sa bonne fortune, a-t-il déclaré lui-même dans une des lettres précédentes ^ lui a donné sur Brisach ; il a prêté l'oreille aux ouvertures de celui qu'un heureux concours de circonstances a livré prisonnier entre ses mains dans son gouvernement de Philippsbourg. Charlevoix, compromis avec la cour et placé dans le dilemme tracé par deux ipissives royales à l'adresse de la maréchale de Guébriant, a trop peu de confiance lui-même dans les promesses du cardinal Mazarin pour ne pas appréhender, s'il profite du pardon que lui propose la seconde missive à la condition de remettre Brisach sous l'obéissance du roi , de se trouver ensuite livré sans garanties au ressenti- ^ ment du tout-puissant ministre ; il préfère s'abriter sous l'égide d'un patron puissant. C'est à ce protecteur qu'il remettra Brisach ; le comte d'Harcourt, fort de sa possession de la place, stipulera ensuite pour leurs doubles intérêts devenus solidaires.
Pendant que le comte d'Harcourt s'occupe bien davantage de négociations d'intérêt personnel que de guerre, un chef particulier, le marquis du Plessis-Bellière , indépendant de son autorité^
^ Lettre datée du 15 avril.
malgré toutes les instances que le comte a faites auprès de la cour pour obtenir qu'il lui fût envoyé sous ses ordres, en Guyenne, dirige dans i'Aunis les opérations militaires contre le comte du Dognon. Le marquis du Plessis-Bellière , avec son petit corps de troupes, a pour mission d'assiéger et de prendre Brouage, opération hautement critiquée par le comte d'Harcourt qui soutenait que la concentration de toutes les forces militaires disponibles dans l'ouest de la France était nécessaire pour soumettre la Guyenne d'abord, et ensuite pour s'emparer de Bordeaux. Cette seconde capitale de la Fronde une fois replacée sous l'autorité royale, toute autre résistance devait cesser et Brouage tomber sans coup férir. Le cardinal Mazarin ne partageait pas cette manière de voir, quel que fut le puissant intérêt de terminer rapidement la guerre dans les régions du Sud-Ouest, pour fondre ensuite les diverses armées dans l'armée royale destinée à reprendre possession de Paris. Dans la dissidence de ses appréciations avec celles du comte d'Harcourt, le cardinal était guidé certainement par cet esprit de méfiance eu vertu duquel, ainsi que nous l'avons précédemment remarqué, l'armée qui environnait le roi, au lieu d'être soumise à un commandement unitaire, était divisée en deux corps sous la conduite de deux maréchaux de France, bien que l'un de ces
maréchaux ne fût rien moins que le vicomte de Turenne. En outre, il est plus que probable que l'amour-propre d'exercer un commandement séparé rendait le marquis du Plessis-Bellière fort opposé lui-même à cette jonction. Nous pouvons conjecturer, sans risquer de nous tromper beaucoup, qu'il éprouvait peu de sympathie pour le comte d'Harcourt, en jugeant sur la satisfaction que nous lui verrons témoigner quand la province dans laquelle il opère sera délivrée de la présence de la compagnie des gendarmes de ce général. Le marquis, après avoir envoyé sa cavalerie, commandée par M. de Folleville, subsister sur les bords de la Dronne, s'était avancé avec son infanterie sur la côte de l'Océan ; il y avait fait occuper, conformément aux ordres reçus, les îles de Ré et d'Oléron. Il blâmait cette occupation qui épuisait ces îles, alors qu'il eijt été sage d'en réserver les ressources pour le moment où l'on eût été en mesure d'entreprendre le siège de Brouage; il blâmait non moins la prescription qui lui était faite de construire des forts, travaux qui ne pouvaient que fatiguer inutilement son infanterie et employer des sommes d'argent considérables alors qu'on en manquait, tandis qu'il eût été d'une prévoyance plus sage de réserver tous les moyens d'action pour ce même siège. Cette entreprise, suivant lui, ne réclamait pas moins de six mille III. 15
hommes d'infanterie et le concours de l'armée navale; or le duc de Vendôme était encore à Nantes, où il en préparait l'armement. Le marquis du Plessis-Bellière, loin d'avoir les six mille hommes par lui jugés nécessaires , diminuait même ses forces en détachant deux régiments contre le marquis de la Roche-Posay qu'il accusait de vouloir conquérir Tévêché de Poitiers. Néanmoins, il harcelait le comte du Dognon, lui enlevait une frégate et prenait des mesures pour empêcher le recrutement de ses matelots et le recouvrement de ses subsides. Comme fait particulier, il s'était emparé de la personne de M. d'Ambleville, de la maison de Mornay, qu'il eût bien voulu échanger contre l'abbé de Guron, négociateur précieux pour le cardinal Mazarin. Nous savons que cet abbé avait été arrêté par ordre de mademoiselle de Montpensier , à Orléans, lorsqu'il traversait cette ville porteur d'instructions de la cour pour les armées de Guyenne ; et qu'il fut échangé, non contre d'Ambleville, mais contre un colonel d'infanterie étrangère*.
Le marquis du Plessis-Bellière adresse le même jour sur ces faits au ministre Le Tellier deux missives : la première affecte plus particulièrement la forme d'un rapport sur les opéra--
' Voyez tome II, page 65, et la note.
DtJ REGNE DE LOUIS XIV. 227
tions militaires ; la seconde, celle d'une lettre où il est question des personnes * :
« Monsieur,
« Suivant la lettre que M. de Saint-Vallier^ m'a escrite sur le subjet de la prise des ordres qu'il m'apportoit et par laquelle il me faict entendre vos intentions, je me suis venu poster icy avec nostre infanterie et le régiment de cavallerie de Lislebonne, après avoir envoyé le reste de la cavallerie soubz la charge de M. de Folleville vers la Dronne pour l'y faire subsister et observer les ennemis de ce costé là. J'appréhende bien que nous ne soyons entrés trop tost dans ces isles, parce que quelque soin et peine que nous prenions pour les conserver le plus qu'il est possible, l'on ne laisse pas de les manger, et il n'y aura plus rien quand on voudra entreprendre le siège de Brouage qui ne se peut faire sans l'armée navalle et six mille hommes de pied effectifs qui nous seroyent bien plus nécessaires que toute cette nouvelle cavallerie qu'on faict ; et pour ce qui est des forts aux environs de la place, outre que
* Nous avons tiré ces deux documents inédits des Archives du Ministère de la guerre, vol. 133.
2 Capitaine des gardes de la porte; mort à Grenoble en 1699. Yoy. les Mémoires du duc de Saint-Simon.
2l8 SOUVENIRS
cela ne se peut sans argent, et que ce seroit ruiner nostre infanterie qui est assez fatiguée des gardes que nous sommes obligés de faire, la prise de Brouage par force seroit bien plus prompte et de moindre despence que cette construction, si nous avions les liommes et munitions nécessaires pour ce siège, parce qu'il faudroit bien quatre mois de séjour à toute cette armée pour les mettre en estât de n'estre pas forcez par les ennemis, et ensuite une paye bien réglée, et toujours des vaisseaux à la mer pour faire subsister les garnisons qu'on y metteroit, pour quoy le temps n'est pas ce semble trop propre, et sî^ avec cela, on n'empescheroit pas que le comte du Daugnon, par les menaces qu'il faict du feu, ne tirast tousjours une bonne partie de ses contributions accoustumées de ce pays; ainsy je ne croy pas qu'on doibve songer en aucune façon à ces forts; mais bien plustost à voir à quoy il vaudra mieux employer cette armée, pour quoy il n'y a point de temps à perdre. Cependant nous nous esvertuons à incommoder autant que nous pouvons ledit comte du Daugnon en alliénant de luy les peuples et les matelots qui y ont bonne disposition et ne le servent que par la tiranie qu'il leur fait ou l'appréhension de retourner à l'advenir soubs sa domination. J'ay faict publier des ordonnances dans tous ces lieux et dites isles par lesquelles il
est enjoinct à tous matelots qui sont sur les vaisseaux du comte du Daugnon et ceux du party des princes de revenir dans trois semaines au service du Roy ou du moins dans leurs maisons à peine d'estre cbastiés par le razement d'icelles et exil de leurs femmes et enfans du pays, ce qui a faict un grand fracas parmy eux ; et que, s'ils mettent une fois pied à terre, ils ne remonsteront pas sur lesdits vaisseaux. Je me suis desjà servy de quelques uns pour armer deux chalouppes, lesquelles j'envoyay la nuit passée aborder une frégate du comte du Daugnon sur laquelle y avoit sept pièces de canon de fer et une de fonte. Nos chalouppes l'attaquèrent si vigoureusement qu'elles l'enlevèrent. Nous n'y avons eu que cinq ou six hommes blessés dont un des capitaines des chalouppes faict nombre. Les ennemis y ont perdu huict ou dix hommes tant blessés que tués et quatorze prisonniers. J'ay envoyé à M. le duc de Roannés les régiments de Périgord et de Jonzac pour mettre M. de la Rocheposay à la raison, lequel veut conquérir l'evesché de Poitiers par les armes. M. de Yendosme m'a escrit de Nantes pour establir correspondance avec luy, à quoy je ne manqueray pas de satisfaire, et de luy donner part des nouvelles de ce pays et mes sentiments sur toutes choses consernant le service, pour lequel je feray toutes les choses possibles
23o SOUVENIRS
et pour vous faire voir que je suis très passionnément,
« Monsieur,
« Vostre très humble et très obéissant serviteur,
ce Plessis-Bellieèe.
« Au camp de Marennes, ce 4 mai 1652. »
ce Monsieur,
« Nous sommes en ce lieu depuis lundy, suivant le project que nous en avions faict et que vous pourrez avoir appris par M. de Xaintes ; ensemble la conqueste que nous y avons faicte de M. d'Ambleville que nous voudrions bien eschanger avec Tabbé de Guron.
« M. de la Lonnière s'en va vous trouver afin de travailler à adviser avec vous, tandis que nous sommes de loisir, aux moyens et choses qu'il nous faudra pour le siège de Brouage, si on a la ferme pensée de l'attaquer, pour quoy on ne doibt pas faire estât de moins de six mil hommes de pied avec toutes les autres choses nécessaires et l'argent qu'il convient pour les travaux, et qui, en ce temps là, servira aussy à la subsistance des trouppes parce qu'elles ne trouveront plus rien
Dl) RÈGNE DE LOTI [S XIV. 23 1
dans le pays, et sy vous en escrivez à la cour, je vous prie de le faire ,en cette conformité.
« M. de la Lonnière vous dira sy particulièrement de nos nouvelles et comme M. le chevalier d'Albret vient nous joindre icy avec son régiment que je retire pour remplacer les gensdarmes de M. le comte d'Harcourt qui s'en vont et pour en délivrer la province.
« Les peuples d'icy sont en fort bonne disposition et rien ne les retient que la crainte que nous ne poussions pas Brouage à bout. Ils prendront les armes toutes fois et quand nous voudrons; c'est pourqùoy je vous supplie de nous envoyer à Xaintes celles que vous aurez. Je finis cette lettre en vous suppliant de continuer tousjours les soings que je veois par la lettre que vous avez escrite à M. de Xaintes que vous prenez pour nostre infanterie et de croire que je suis passionnément,
ft Monsieur,
« Vostre très humble et obéissant serviteur,
« Du Plessis-Bellière.
tt Au camp de Marennes^ ce 4 mai 1652. »
Indépendamment du petit corps d'armée du marquis du Plessis-Bellière , il existait encore,
donnant au besoin les mains au comte d'Harcourt, mais indépendant de son commandement, un autre petit corps de troupes sous les ordres du marquis de Saint-Luc. Ce général, brave, mais malheureux, n'avait plus été mis en avant depuis sa malheureuse affaire de Miradoux*. Le corps qu'il commandait était principalement destiné à jouer le rôle de réserve, et surtout à maintenir les régions de la Haute-Guyenne et du Languedoc qui n'avaient pas participé aux mouvements de la Fronde, ou qui, après y avoir pris part, étaient revenues à la soumission. Dans ce but, le marquis de Saint-Luc s'était porté à Ag'en ; l'esprit inquiet des habitants de cette ville avait besoin d'être surveillé de près , depuis que le comte d'Harcourt en était parti pour faire sur Bordeaux sa pointe inutile à la tète de sa cavalerie.
En sa qualité de gouverneur de Montauban, le marquis s'occupait d'une manière plus particulière encore de tout ce qui concernait la situation dans cette cité; et il résulte des renseignements contenus dans sa lettre qui va suivre, ce contraste singulier que, tandis que la catholique ville de Toulouse était, ainsi que nous avons eu occasion de le constater, si mal disposée à aider à l'extinction de l'incendie de la Fronde, la
' Voyez tome I«% chapitre ix.
protestante ville de Montaubaii concourait avec empressement à toutes les mesures qu'elle jugeait de nature à assurer le triomphe de la cause royale. Ces dispositions des protestants du Midi corroborent l'observation que nous avons faite à l'occasion du Dauphiné * : les protestants se fussent voloirtiers ralliés à la politique du tiers parti, éphémère invention du cardinal de Retz; à défaut du succès de celle-ci, placés entre deux * allernatives, celle du ministère du cardinal de Retz^ arrivant au pouvoir, non comme chef du tiers parti, mais comme premier ministre de la politique royale, ou celle de la continuation du ministère du cardinal Mazarin, ils préféraient ce der-' nier à son antagoniste, par cette raison que le succès du cardinal de Retz, intimement lié à la cour de Rome, leur paraissait, par cette intimité, un danger pour le libre exercice de leur culte. Qui eût pensé en ce moment que le dévouement royaliste des protestants aurait pour récompense, sous ce même règne, la révocation de Tédit de Nantes? 11 est vrai qu'à l'époque où elle sera faite, la Fronde, le cardinal de Retz, le cardinal Mazarin, seront, par un calcul de la politique du grand roi, des souvenirs plus lointains et plus effacés certainement qu'ils ne le sont de nos jours.
* Voyez tome II, chapitre xiii.
2 3/i SOUVENIRS
Ces dispositions des protestants de Montauban nous sont révélées par le marquis de Saint-Luc écrivant au cardinal Mazarin* :
a Monseigneur,
• « Les importans services et la fidélité qu'ont tesmoigné les habitans de Montauban dans les dernières occasions m'obligent de signaler très humblement à Vostre Eminence de faire cognoistre à leur communauté par des effets de la bonté de Leurs Majestés la satisfaction que l'on a de leurs services. Il est de grande conséquence de les traitter favorablement pour maintenir tous les religionnaires par cet exemple à estre fermes et inesbranlables dans leur devoir. Je suis tesmoin de grandes avances qu'ils ont faites tant pour leurs travaux que pour les autres choses nécessaires aux armées du Roy. Ils ont employé leurs biens et leurs vies comme de fidelz subjets; ils espèrent la protection de Vostre Eminence pour leur ville où je sçay certainement qu'ils ont toute la passion imaginable pour tous vos intérests. J'espère que Vostre Eminence les appuyra de son
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre coté KK., 1219.
crédit et authorité et qu'elle me fera rhonneur de croyre que je suis avec respect et fidélité, a Monseigneur,
« Vostre très humble, très obéissant et très obligé serviteur,
« Saint-Luc.
« D'Agen, le 4 may 1652, »
Dans l'intervalle des faits que nous venons de décrire, le cardinal Mazarin était informé de la tournure nouvelle que donnait à l'affaire de Brisach l'entente établie entre le comte d'Harcourt et Charlevoix, par une lettre de M. de Tracy*, dont nous détachons le fragment suivant^ :
« Monseigneur,
« M. le comte d'Harcourt qui a reçu une lettre de M. de Charlevoy que j'ai lue pour laquelle il témoigne se mettre entièrement à lui pour BrLsac, offre à Vostré Eminence tous les services qu'il
* M. de Tracy, l'un des généraux de l'armée royale, avait été peu d'années auparavant l'un des adorateurs deM"»* de Longueville, lorsque cette princesse était à Stenay, en 1650; Conrart du moins le prétend dans ce passage de ses Mémoires : « On disait que M. de Tracy était amoureux de M™^ de Longueville, et qu'il luy avoit écrit une lettre »
2 Lettre inédite de M. de Tracy au cardinal Mazarin, datée de Marmande, 7 mai 1652. Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 339.
peut lui rendre en cette rencontre, et, pour en ajuster les moiens, il désire de faire un voyage à la court, quand mesme ce ne seroit que pour y séjourner vingt-quatre heures. J'aurois souhaité d'estre aces puissant pour détourner ce dessein ; mais^ puisque c'est une chose qui me paroît résolue dans son esprit et qu'il estime avantageuse pour vos satisfactions communes, je crois que le temps qu'il peut prendre avec moins de préjudice aux affaires du Roy est dans quinze jours, lorsque les troupes seront logées entre Deux -Mers, attendant que M. du Plessis - Belliére ait joint avec son artillerie ou qu'on en aura mis une autre sur pied, etc. »
Deux jours après, le comte d'Harcourt prend à son tour la plume et écrit à Le Tellier* :
« Monsieur,
a J'avois impatience que nostre pont fust achevé pour mettre, comme nous faisons, nostre cavalerie entre Deux-Mers à couvert de la rivière du Drot, et estre plus en estât, en attendant qu'il se présente quelque occasion avantageuse, de donner les mains à M. du Plessis-Bellière vers lequel j'ay advis que les ennemis avaient dessein de
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la (/uerre,yo\. i33.
nu RÈGNE UE LOUIS XIV. 1?>'J
marcher. Jusqu'à préseut nous avons eu assez de bonheur pour n'avoir pas besoin d'artillerie pour prendre les villes; mais je prévoy qu'à l'advenir ce qui nous reste à réduire ne sera point de facile conquesteet comme vous n'ignorez, je m'asseure, pas, Monsieur, que nous ne sommes servis que de l'artillerie et des munitions que nous avons pris sur les ennemis, n'en ayant presque pas trouvé en ces quartiers, nous ne pouvons pas faire un fondement asseuré d'en avoir quand nous en aurons besoin. C'est ce qui nous obligera à demeurer les bras croisez pendant quelques jours, jusques à ce que nous ayons de la poudre et des boulets que nous ramassons et que nous faisons faire dans tous les lieux où nous en croyons pouvoir trouver. La nécessité du pain ne nous arrestera pas moins, ne se trouvant plus de bled dans la campagne. Pendant que nous en avons trouvé, nous avons faict vivre les troupes sans conclure aucun marché avec un munitionnaire; mais présentement que nous allons entrer dans un pays d'où les villages ont tout emporté dans Bourdeaux, jusqu'à leurs gros meubles, nous sommes contraintz de pourvoir au pain par un traité que M. de Pontac a fait avec des gens du pays dont il connoist les forces; et nous serons infailliblement obligez d'en donner à la cavalerie que nous ne sçaurions faire agir à quelque grand
dessein qu'elle n'ayt receu quelque payement des traitez que M. de Tracy a faits et qui commencent à s'exécuter.
a Au reste, Monsieur, j'ay eu des nouvelles de Brisac dont Tabbé de Charente et le gentilhomme que j'ay à la Cour auront l'honneur de vous entretenir, qui m'obligent à vous conjurer^ par la conservation de cette place et l'intérest que vous prenez au service du Roy, de contribuer en tout ce qui dépendra de vous pour en faire assister la garnison. J 'employé tout mon crédit et celui de mes amis pour la conserver au Roy, comme fortune ; mais vous sçavez trop bien mes forces pour douter qu'après cet effort je ne les aye épuisées au dernier poinct. J'escris à Son Eminence sur la liberté des deux officiers de la garnison de Brisac qui ont esté arrestez à la Cour, que je croy qu'elle la leur doit procurer pour mettre les affaires en bon chemin. — Je vous supplie, Monsieur, de vouloir dire quel est son sentiment sur ce sujet, et de me rendre, sur le service que j*ay rendu au Roy en la conservation de Brisac, les mesmes offices que j'espère de la généreuse amitié que vous m'avez promise, « Monsieur, « Vostre très humble et très fidelle serviteur"^
a Harcourt.
«A Marmande, ce 9 may 16o2. »
DU RKGNi: DE LOUIS XIV. 289
« Le S^ Le Cler, commissaire ordinaire des guerres, estant mort ces jours passez, et ayant esté adverty qu'il n'avoit point payé le droit annuel depuis prez de six ans, j'ay creu vous pouvoir demander cette charge en faveur d'un de mes anciens domestiques nommé Mirabaud, qui a l'honneur d'estre conneu de vous et que j'ay fait servir dans l'employ de commissaire depuis que j'ay l'honneur d'estre dans ceux des armées. C'est un garçon très exact dans ce mestier là, qui est plein d'honneur et dont les services méritent cette récompense. J'ay si peu de moyens de faire pour les miens, si ce n'est par les grâces de la Cour, que je ne sçaurois éviter de vous demander celle-cy avec instance, ne pouvant trouver d'occasion plus favorable ny plus sortable à sa capacité. Je vous conjure donc de tout mon cœur de la luy procurer et de croire qu'ayant beaucoup d'amitié pour luy, j'en demeureray sensiblement vostre redevable. »
Dans cette lettre, déjà si intéressante au sujet des affaires de la Guyenne et des mesures concertées entre le général et l'intendant de l'armée royale, nous remarquons comme l'un des points les plus essentiels avec quelle persévérance le comte d'Harcourt revient sur l'affaire qui lui tient profondément au cœur, l'affaire de Brisach; deux
a/jO SOUVENIRS
officiers qui se sont rendus à la cour pour exposer les griefs de la garnison au sujet de l'enlèvement de Charlevoix, ont été arrêtés, il réclame leur liberté; enfin il prétend que la conservation de Brisach au roi n'est due qu'à ses efforts et aux sacrifices d'argent qu'il ne craint pas de faire malgré l'état de sa fortune; il ajoute qu'il en attend la juste récompense. Nous savons bien que le comte d'Harcourt s'est mis en mesure de prendre ce qu'on ne veut pas lui donner; mais prudemment encore il ajourne avant de lever le masque : un • don sera moins compromettant et plus avantageux. Il espère que la cour, prévenue de son entente avec Charlevoix, comprendra qu'il cesserait d'être prudent de continuer à lui opposer des refus. Jusque dans \e post-scriptum de sa lettre, le comte exhale son amertume de n'être pas en situation de récompenser ses serviteurs et ses amis sans recourir aux grâces de la cour.
r.'entente établie entre le comte d'Harcourt et Charlevoix pour l'affaire de Brisach venait d'aboutir à un fait considérable : le comte de Cerny, gouverneur de Philippsbourg , s'étant jeté dans Brisach pour tâcher de conserver cette place au roi , les officiers du régiment de Charlevoix lui avaient hautement déclaré que le seul moyen d'empêcher les solckits de livrer la place à l'ennemi était de délivrer Charlevoix et de donner le
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Si/j [
commiiiidement supérieur au comte d'Harcourt. Comme le comte de Cerny, sans ordres de la cour, ne pouvait se décider à remettre en liberté Charlevoix, les officiers eurent recours à une ruse qui réussit. Us firent savoir au marquis d'Arson, commandant à Philippsbourg en l'absence de son père, le comte de Cerny, que la place de Brisach était perdue par la trahison, et la vie de son père menacée par la rage des soldats, si Charlevoix n'était élargi ; le commandant, effrayé pour la vie de son père et pour les intérêts du roi, rendit à l'instant la liberté à Charlevoix. Celui-ci était accouru à Brisach, où il avait été accueilli par les transports de la garnison. La possession de cette place se trouvait dès lors assurée au comte d'Harcourt.
Le même jour que la lettre précédente à Le Tellier, le comte adresse celle-ci au cardinal Mazarin * :
« Monseigneur,
« Bien que je sois persuadé par une lettre du comte de Cerny, de la main d'un secrétaire, que Vostre Eminence a esté advertye par la mesme voye de ce qui est arrivé à Brisac, je ne sçaurois
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 339.