Souvenirs du règne de Louis 14
Tentative du prinee de Coudé pour rattacher à sa cause le parlement de Paris. — Lettre de ce prince au parlement.— Arrêt de prise de corps contre le duc de Nemours. — Tentative du coadjuteur pour former un tiers parti ayant à sa -tète le duc d'Orléans. — Conférence au Luxembourg à ce sujet. — Refus du duc d'Orléans. — Diverses démarches du prince de Condé pour faire tourner les événements à son seul avantage. — Traité d'alliance signé entre le duc d'Orléans et le prince de Condé. — Ce traité devient le point de départ d'une situation nouvelle. — Refroidissement entre le duc d'Orléans et le parlement qui rend des arrêts opposés aux vues de ce prince. — Promotion du coadjuteur au cardinalat, malgré les démarches contraires de la cour de France. — Désappointement du bailly de Valençay. — La reine et le cardinal Mazarin dissimulent leur mécontentement. — La popularité du coadjuteur est compromise par sa promotion. — Son courage le sauve du péril d'une émeute formée contre lui. — La violence de l'opinion déchaînée contre le "retour du cardinal Mazarin suscite de nouveaux pamphlets. — Singulière mani- II. \
festation du clergé de France contre la mise à prix de la tète du cardinal Mazarin.
Depuis le commencement de l'année i65a, nous avons suivi les phases militaires de la Fronde dans la campagne d'hiver de l'Aunis, de la Saintonge , du Poitou , de l'Angoumois et de la Guyenne ; nous allons remonter au mois de janvier de cette même année, pour reprendre à Paris le cours parallèle des événements .
Nous savons quelle vive impression avait produite la rentrée en France du cardinal Mazarin sur le pays tout entier, et particulièrement sur le parlement de Paris. Ce corps judiciaire avait rendu contre le ministre favori les arrêts les plus énergiques, les plus violents même, puisqu'ils étaient allés jusqu'à mettre sa tète à prix ; mais ces arrêts étaient tombés impuissants, foulés sous les pas du ministre qui, environné d'une armée, rejoignait la cour à Poitiers. Le prince de Condé crut le moment favorable pour ramener le parlement de Paris à la défense de sa propre cause , et lui écrivit cette lettre :
« Messieurs,
« Vous connoissez à cette heure que l'empressement de mes ennemis pour vous obliger à vé-
rifier une déclaration contre moi, n'étoit qu'un moyen de me décrier dans la France, et, par là, de faciliter le retour du cardinal Mazarin. Les véritables sujets que j'ai eus de prendre les armes sont maintenant justifiés, et, sans doute, votre compagnie ne fera pas paroitre moins de zèle que par le passé pour chasser cet ennemi public et ses troupes , et pour procurer à la chrétienté une paix générale qui lui est si nécessaire. J'ai chargé le sieur de La Salle de vous expliquer mes pensées sur tout ceci et de vous offrir ma personne et tout ce qui dépendra de moi pour contribuer à deux desseins si honorables à votre compagnie et si utiles à l'État. Je vous prie de lui ajouter entière créance, et de croire que je suis, Messieurs, votre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Louis de Bourbon. »
« Du camp de Briscmbourg, 4 janvier 163*2. »
Le lieu d'où cette lettre est datée prouve qu'elle fut écrite au moment où le prince méditait sur Chef-Boutonne , certainement pour enlever le jeune roi ", la marche qui fut déconcertée par le comte d'Harcourt.
Il paraissait probable que le parlement de Pa-
1 Voy. ti I, p. 301 et suivi
ris, engagé comme il l'était, accepterait l'alliance proposée; mais la fatalité pesait alors sur le prince de Condé; ses armes et ses négociations devaient être frappées à la fois du même insuccès.
Le parlement se jetait volontiers dans l'opposition, et même dans la pins excessive, mais à une condition qui le préoccupait plus particulièrement, non sans raison, à son point de vue de corps judiciaire, à la condition de ne pas.sortir de la légalité, ou, quand il en sortait, de ne s'en éloigner que le moins possible. Le maintien des lois était sa raison d'être, leur observation faisait sa force ; il ne voulait pas s'écarter de cette observation par esprit de droiture, on n'en saurait douter, bien que l'habileté et la prudence fussent en cette occurrence d'accord avec la droiture. Ses arrêts contre le cardinal ne pouvaient en rien le compromettre; ils étaient basés sur les promesses authentiques et solennelles d'une déclaration rendue par le jeune roi lui-même aussitôt après la reconnaissance de sa majorité. Quelle que fût la connivence non douteuse de la cour avec le cardinal, aucune déclaration nouvelle n'étant venue révoquer la première , le retour du ministre exilé pouvait être considéré comme une sorte d'invasion armée pour s'emparer de la personne du roi et du pouvoir.
Pour se maintenir dans ces limites, malgré les efforts de quelques conseillers, le parlement repoussa les offres du prince de Condé par cette déclaration de principes, « Que les compagnies avaient droit de résister aux volontés des rois par remontrances, supplications et autres voies d'honneur, mais non par les armes et par la violence. » Tout ce que La Salle, porteur de la lettre, put obtenir , fut qu'il serait sursis à l'exécution de la déclaration portée contre le prince de Condé jusqu'à l'expulsion du cardinal Mazarin.
La nécessité d'être conséquent dans la ligne d'opposition exclusivement légale qu'il s'était tracée, obligea le parlement, dans le même temps qu'il rendait des arrêts contre le cardinal Mazarin, d'en rendre d'autres pour interdire les levées de troupes en tout autre nom qu'au nom du roi, et de décréter de prise de corps le duc de Nemours, lorsque ce prince, après avoir quitté la Saintonge, traversa Paris pour aller en Flandre chercher les vieilles troupes du prince de Condé. Enfin, dans l'espoir qu'une démonstration ferme, mais respectueuse et soumise , détournerait la reine de ses projets, il avait envoyé à Poitiers le président de Bellièvre avec d'autres députés, pour adresser d'humbles remontrances contre le retour du cardinal. Cette démarche fut plus qu'une maladresse au point de vue de la politique du
parlement, parce que la réponse qu'il reçut ne lui permit plus, comme par le passé, de s'armer des volontés royales elles-mêmes. En présence du jeune roi et de sa mère, le garde des sceaux Mole adressa ces mots à la députation : « Que quand le parlement avoit donné ses derniers arrêts, il n'avoit pas su sans doute que M. le cardinal Mazarin n'avoit fait aucune levée de gens de guerre que par les ordres exprès de Sa Majesté, qu'il lui avoit été commandé d'entrer en France et d'y amener ses troupes; et qu'ainsi le roi ne trouvoit pas mauvais ce que la com-
pagnie avoit fait jusqu'à ce jour; mais qu'il ne doutoit pas aussi que, quand elle aurait appris le détail dont il venoit de l'informer, et su de plus que le cardinal Mazarin ne demandoit que le moyen de se justifier, elle ne donnât à tous ses peuples l'exemple de l'obéissance qu'ils lui dévoient1. » Cette réponse, rapportée à Paris au parlement le il\ janvier, contenait un manque de parole exempt de tout déguisement aux plus solennels engagements; mais elle plaçait les magistrats dans une situation plus difficile. Le parlement prononça néanmoins un arrêt contenant d'itératives remontrances contre le retour du cardinal. En rendant cet arrêt, il ne pouvait demeu-
1 Mémoires du cardinal de Retz.
rer désormais dans la légalité qu'en se soumettant, sur le refus de la cour d'y obtempérer.
A dater de ce moment , à son grand préjudice et au grand avantage de la cour, le parlement se trouva rejeté, par les conséquences de sa fausse démarche, à côté de la route aplanie qu'il aimait, pour marcher à son but par des chemins de traverse , quels qu'eussent été ses constants efforts pour rentrer dans sa pemière voie.
Cette situation nouvelle du parlement donnait ouverture à la formation d'un tiers parti auquel de grandes chances de succès pouvaient être assurées. Il ne fallait qu'un chef pour la direction; celui-ci paraissait ne pas devoir être difficile à trouver. La maison de Bourbon offrait un prince que la nature semblait avoir façonné exprès pour ce rôle destiné à réunir les avantages de créer une force considérable, et celui fort appréciable à ses yeux de placer l'acteur au premier plan , sans lui faire courir les mêmes risques que dans aucune autre combinaison. Le lecteur a déjà nommé le duc d'Orléans.
La crainte de se compromettre, qui caractérise ce prince mêlé à tous les mouvements politiques, dont il prétendait recueillir les fruits sans en braver les périls , se trouve exprimée d'une manière saisissante dans une conversation qu'il eut un jour avec le coadjuteur pour. savoir s'il donnerait à
ses troupes l'ordre d'agir : « Si vous étiez né fils de France, infant d'Espagne, roi de Hongrie ou prince de Galles, vous ne me parleriez pas comme vous faites. Sachez que nous autres princes, nous ne comptons les paroles pour rien, mais que nous n'oublions jamais les actions. La reine ne se ressouviendroit pas demain à midi de mes déclamations contre le cardinal , si je le voulois souffrir demain au matin. Si mes troupes tirent un coup de mousquet, elle ne me le pardonnera pas quoi que je puisse faire, d'ici à deux mille ans '. »
Le coadjuteur avait sans peine entrevu que nulle situation plus avantageuse que celle de chef d'un tiers parti ne pouvait convenir à ce prince; il lui proposa de la prendre.
Le président de lîellièvre et le coadjuteur, réunis dans le cabinet des livres au palais du Luxembourg , causaient des difficultés du moment et faisaient envisager à Gaston qu'il dépendait de sa conduite de les maîtriser. Le coadjuteur offrit, pour mieux préciser le choix sur les partis, de les mettre par écrit en développant les considérations diverses pour ou contre leur adoption. L'offre fut acceptée, et, au bout de deux heures, il remettait au prince son travail, duquel il ré-
1 Mémoires du cardinal de Retz.
DU RlV.NE DR LOUIS XIV. 9
su 1 ta i t qu'il avait quatre partis à prendre dans les présentes conjonctures ' :
Le premier, s'accommoder avec la reine, et, comme conséquence forcée, avec le cardinal Mazurin ;
Le second, s'unir intimement avec M. le prince;
Le troisième, former un tiers parti;
Le quatrième, rester dans l'état présent, c'està-dire flotter entre tous les partis, en s'enlendant tour à tour avec eux.
Le premier parti, qui entraînait un accommodement avec le cardinal Mazarin, avait toujours été exclu de toute délibération par le prince luimême, comme contraire à sa dignité et à sa sûreté. Le second avait toujours été repoussé, parce qu'il entraînait une rupture avec le parlement et une suggestion absolue aux volontés du prince de Gondé. Le troisième parti avait été jusque-là rejeté par le prince, par la raison qu'il obligeait le parlement à sortir de ses formes ordinaires, et par le motif que la force qui résulterait de la formation d'un semblable parti le rendrait trop dangereux pour la royauté et pour l'État. Quant au quatrième parti, il était précisément celui qui causait au prince toutes ses peines et toutes ses inquiétudes. Ce dernier parti devant donc être
1 Mémoire.1; du cardinal de Retz.
abandonné sans discussion, restait un choix à faire entre les autres.
Le premier et le second parti étaient trop antipathiques au prince, comme contraires à la dignité et à la sûreté de sa personne, pour adopter l'un ou l'autre après les avoir tant de fois rejetés. Le troisième parti restait le seul à choisir ; il fallait donc envisager ses inconvénients et ses avantages :
Les premiers sont nombreux ; le duc d'Orléans offensera d'abord tous les partis : la reine, parce qu'il faudra qu'il donne à ses troupes, des ordres pour agir d'une manière plus décidée; le parlement, parce que ce corps s'est formellement prononcé contre la marche de l'armée du duc de Nemours, et qu'il faudra qu'il concerte les mouvements de ses propres troupes avec ceux de cette armée; le prince de Condé, parce qu'il ne lui donnera son concours que sous des réserves qui ne sauraient le satisfaire. En compensation de ces inconvénients, les avantages sont de trois sortes : le premier est d'avoir une profonde sagesse empreinte jusque dans l'apparence, et celleci suffit au commun des hommes; le second, de ne pas mettre sur le premier plan le prince de Condé, mais de ne pas le laisser succomber non plus, parce que sa ruine donnerait trop de force au cardinal ; enfin, de n'être pas décisif et de lais-
ser toute latitude pour profiter des incidents ; le troisième, de ne pas renoncer à la qualité de médiateur, de la rendre nécessaire même dans l'avenir, et de sauver ainsi le prince, au dénoûment, des conséquences de tous les pas désagréables à la cour qu'il a faits jusqu'ici, et qu'il sera obligé peut-être de faire encore.
Le président de Bellièvre approuva sur tous les points les conclusions du coadjuteur en faveur du tiers parti, et les soutint avec force. Le duc d'Orléans les combattit, et, comme il ne croyait qu'à l'intérêtpersonnel, il fit observer au coadjuteurque cette conduite romprait toutes ses mesures avec la cour et lui ferait perdre le cbapeau de cardinal dont il avait la promesse. A cette objection , le coadjuteur répondit par des protestations sur son désintéressement; il assura que dans les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de la reine, sans songer à son propre avantage, il s'était toujours réservé de ne pas quitter le service du prince et de lui donner les conseils qu'il croirait les plus conformes à sa gloire, et qu'ainsi Monsieur pouvait même envoyer à la reine le mémoire qu'il venait d'écrire ; qu'au surplus, à l'heure où il parlait , il était nommé cardinal, ou ne le serait de longtemps.
Après cette réponse le duc d'Orléans, jetant le mémoire dans le feu de sa cheminée, accabla le
coadjuteur de protestations d'amitié ; mais il sortit du cabinet des livres sans avoir adopté le conseil qui lui était donné. Ce prince, se mettant en contradiction avec lui-même, va suivre une conduite certainement plus téméraire, mais qui n'assumera pas sur lui la responsabilité d'une direction. Ce fut sans aucun doute à cette responsabilité que sa timidité ne put se résoudre.
Cette conférence à trois, entre le duc d'Orléans, le président de Bellièvre et le coadjuteur de Taris, venait d'être provoquée par une mission du duc de Damville l, envoyé par la reine pour prier le duc d'Orléans de ne pas joindre les troupes qui portaient son nom à celles du duc de Nemours. Le duc se refusa à prendre cet engagement ; il avait trop d'antipathie pour le cardinal Mazarin, et redoutait trop les suites de son triomphe, pour vouloir y donner les mains avec tant d'abandon.
Le duc d'Orléans se trouvait avoir repoussé presque au même moment le premier et le troi-
1 François-Christophe de Lévis-Yentadour, comte de Brion, due de Damville. 11 avait été frondeur décidé, aussi la cour n'avait en lui qu'une médiocre confiance; mais elle l'employait volontiers dans ses négociations avec le duc d'Orléans, sur lequel il pouvait peser par des affinités de caractère. Le cardinal de Retz a tracé, dans ses Mémoires, un plaisant récit du timide courage du duc de Damville, à l'occasion de la rencontre auprès de la rivière, à Saint -Cloud, de moines qu'il prit pour des revenants; il ajoute qu'il avait été deux fois capucin, et faisait un salmigondis perpétuel de dévotion et de péchés.
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sième parti caractérisés dans le mémoire du coadjuteur. Il ne lui restait à choisir que le second parti ou à persévérer dans le quatrième, qui le jetait dans des anxiétés si vives, qu'elles produisaient sur lui l'effet d'une fièvre continue.
Dans ce temps de négociations, les chefs des factions contraires, tout en se combattant, sondaient sans cesse leurs dispositions respectives pour savoir s'ils ne pourraient parvenir à s'entendre, en se taillant chacun leur part de pouvoir ou de fortune aux dépens de certains autres adversaires , ou même de certains amis moins prestes dans l'art des évolutions. Le prince de Condé, si habile pour les manœuvres des champs de bataille , avait des dispositions non moins grandes, mais généralement moinsheureuses, pour ces manœuvres diplomatiques, moins sanglantes, mais certainement moins innocentes-, il n'était donc pas le dernier à se jeter dans cette voie de négociations, les unes avouées, les autres secrètes, avec amis ou ennemis. Cet adversaire, en apparence si irréconciliable du cardinal Mazarin, avait fait sous main des ouvertures à la cour, par lesquelles il se déclarait prêt à couvrir de son approbation la plus entière le rappel du cardinal, pourvu qu'une suffisante carrière fût laissée ouverte à ses prétentions; mais, comme la reine savait par expérience ce que coûtaient l'alliance et
l'exigeant concours de ce prince, que le cardinal n'ignorait pas l'impossibilité d'une entente durable et la nécessité pour l'un ou pour l'autre de céder la place, ces avances n'étaient pas écoutées, l'roissé d'être rebuté , le prince avait fait violence à ses sentiments pour solliciter l'alliance du parlement de Paris , et nous avons vu que, de ce côté, il n'avait pas été plus heureux. Jl négocia alors une troisième alliance, et cette dernière réussit.
Le duc d'Orléans fut l'allié que le prince de Condé eut l'adresse d'attacher à sa fortune, et ce résultat ne dut pas être facile à obtenir lorsque l'on considère les diverses influences qui agissaient sur Gaston . D'abord, celle de son conseiller, le coadjuteur de Paris, promoteur de la pensée de former un tiers parti, et ennemi personnel du prince de Condé; ensuite, l'ascendant des idées parlementaires. Les allures du parlement convenaient à ce prince, naturellement disert et éloquent-, il excellait à se faire écouter dans les séances de ce corps; parler beaucoup, agir peu, on ne pouvait manquer de s'entendre, et l'on se séparait généralement , de part et d'autre, avec des sentiments réciproques de sympathie. Enfin il avait fallu faire surmonter à Gaston ses sentiments de jalousie contre le prince de Condé, dont la gloire militaire l'offusquait, et auquel
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il reprochait de le laisser toujours au second rang.
Un traité fut conclu entre ces princes, par l'entremise habile de deux négociateurs, munis des pleins pouvoirs du prince de Condé, les comtes de Fiesque et de Gaucourt. Le texte de ce traité resta dans une certaine ombre et fut diversement commenté , car Orner Talon prétend , dans ses Mémoires, que le duc d'Orléans s'y était réservé, par un article formel , la faculté de continuer à prendre conseil du coadjuteur. Cet article n'existe pas, ainsi que le prouve le texte du traité lui-même que nous ne croyons pas avoir été, jusqu'à ce jour, entièrement connu ni publié par aucun historien1.
Articles et Conditions dont Son Altesse Royale et M. le Prince sont convenus pour l'expulsion du cardinal Mazarin hors du royaume, en conséquence des déclarations du Roy et des arrests du Parlement de France.
« premièrement.
« Que Son Altesse Royale et M. le Prince sont prêts de poser les armes, de rapprocher la per-
1 Nous avons trouvé ce traité aux Archives du Ministère de la guerre , vol. cxxxm.
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sonne du Roy, de rentrer dans les conseils et de contribuer à ce qui dépendra d'eux pour procurer la paix générale , remettre les affaires et restablir l'autorité du Roy, s'il plaise à Sa Majesté commander de bonne foy au cardinal Mazarin de sortir hors du royaume et places de son obéissance , et d'esloigner de ses conseils et d'auprès de sa personne, ses proches et adhérans, et d'exécuter sincèrement les déclarations qu'il a données sur ce sujet, en sorte que Cesdits Altesse Royale et M. le Prince aient lieu d'estre persuadez qu'on ne violera point la foy publique.
« Que si , au contraire , les artifices dudit cardinal Mazarin prévalent sur l'esprit du Roy, et que, contre les vœux et les sentimens de toute la France, et au préjudice des déclarations du Roy, l'on persévère à le maintenir, la qualité d'oncle de Sa Majesté qu'a Son Altesse Royale, l'oblige à veiller continuellement au bien du royaume et s'opposer à tout ce qui le peult troubler pendant le bas âge de Sa Majesté, et M. le Prince ne se pouvant dispenser d'avoir les mesmes sentimens pour l'honneur qu'il a d'estre du sang royal, et considérant aussy qu'ils ne peuvent trouver aucune seureté pour leurs personnes pendant que le car-
dinal Mazarin sera niaistre des affaires, ont promis et se sont réciproquement obligés et obligent, tant pour eux, que M. le Prince particulièrement pour M. le prince de Conty, son frère, et madame la duchesse de Longueville, sa sœur, auxquels ils se promettent et s'obligent de faire ratifier le présent traité au mesme temps que luy, comme aussy pour ceux qui sont dans leurs intérests communs, d'entrer en union, de joindre leurs forces, employer leur crédit et amis pour procurer l'exclusion du cardinal Mazarin hors du royaume , et l'esloignement de ses proches et adhérans, qui se sont déclarez tels par le continuel commerce qu'ils ont eu avec luy hors de la cour et des affaires.
« Ils promettent de ne point poser les armes jusques à ce qu'ils ayent obtenu l'effet de l'article cy-dessus, et de n'entendre directement ou indirectement à aucun accommodement. qu'à cette condition et d'un commun consentement.
« Ils maintiendront et augmenteront les troupes qu'ils ont sur pied autant qu'il leur sera possible, II. 2
et les feront agir conjointement ou séparément, ainsy qu'ils trouveront pour le mieux, promettant en outre d'apporter tout leur soin pour les faire subsister avec le moins d'incommodités qu'il se pourra pour les peuples.
« Ils promettent d'accepter volontiers tous les expédiens raisonnables qui leur seront proposez pour la pacification du royaume, aux conditions de l'exclusion du cardinal Mazarin portées par le second article, et de travailler incessamment pour l'établissement de la paix générale, qui est une des principales fins du présent traité; à laquelle, sans doubte, il n'y aura plus d'obstacles quand celuy qui a voulu la continuation de la guerre sera esloigné, et la réunion de la maison royale, qu'ilaempescliée depuis si longtemps, sera solidement establie.
« Son Altesse Royale et M. le Prince promettent de maintenir les parlemens, les compagnies souveraines du royaume , les principaux officiers de l'Estat, et toutes les personnes de condition dans tous leurs privilèges, et de leur faire faire raison
sur toutes les prétentions légitimes qu'ils pourront avoir; de ne faire aucun traité sans leur participation et qu'on ne leur aye réparé le tort et pertes qu'ils pourroient avoir soufferts ; en conséquence de celuy-cy particulièrement, d'empcscher qu'il ne soit donné atteinte à l'observation de la déclaration du 22e octobre 1648, et, pour cet effet, ils sont convenus d'entrer en la présente union et de concourir aux fins pour lesquelles elle est establie.
« Le cardinal Mazarin, qui a toujours gouverné en effect, quoiqu'il fût banny en apparence, ayant empesché l'assemblée des Estats Généraux dont le Roy avoit promis la convocation au 8 septembre dernier, et ayant obligé les députés qui s'estoient rendus à Tours, au jour préfix, de se retirer avec honte et confusion, et sçachant d'ailleurs qu'il ne changera pas la conduite qu'il a tenue, et qu'il empeschera par tous moyens ce qu'on attend de leurs délibérations, ou s'il est capable de consentir qu'ils s'assemblent , ce ne sera que pour les mettre dans un lieu où il sera le maistre, Son Altesse Royale et M. le Prince, pour obvier à ces deux inconvéniens, promettent et s'obligent de travailler incessamment, afin de les convocquer
dans Paris ou dans la ville la plus proche et la plus commode, en sorte qu'ils puissent agir avec une pleine liberté; auquel cas ils déclarent qu'ils sousmettent de très-bon cœur ce qu'ils ont d'intérests, qu'ils protestent n'estre autres que ceux du Roy et de l'Estat, dont il sera dressé un édict perpétuel et irrévocable pour estre vérifié dans le parlement de Paris et dans tous ceux qui sont entrez dans la présente union.
« Son Altesse Royale et M. le Prince, ne pouvant tenir pour légitime ni recognoistre le conseil qui a esté estably par le cardinal Mazarin, un de ceux qui le composent ayant acheté son employ avec une notable somme d'argent qu'il a donnée audit cardinal, et estant obligés, chacun selon le degré de sang dont ils ont l'honneur de toucher à Sa Majesté, d'avoir soin de ses affaires et de faire en sorte qu'elles soient bien gouvernées, promettent de n'entendre à aucun accommodement que les créatures et adhérens publics du cardinal Mazarin ne soient exclus du conseil d'Estat et à condition qu'il ne sera composé que de ceux dudit conseil qui ne seront soupçonnés d'avoir aucune part avec luy.
(( Et d'autant que les ennemis de M. le Prince sont capables de vouloir descrier sa conduite en publiant qu'il a des liaisons avec des estrangers, Son Altesse Royale et Mondit Seigneur le Prince déclarent qu'ils n'auront jamais aucun commerce ni correspondance avec eux que pour l'establissement de la paix générale, et qu'ils n'en prendront à l'avenir aucunes avec aucuns princes estrangers qu'elles n'aient esté jugées avantageuses au service du Roy et de l'Estat par le parlement et les personnes principales qui entreront en la présente union.
« Et, afin que les plus mal intentionnés et les plus attachés à la personne dudit cardinal Mazarin ne puissent doubter avec raison des bonnes intentions de Son Altesse Royale et de M. le Prince, ils ont estimé à propos de déclarer expressément par cet article particulier, qu'ils n'ont aucun intérest que celuy de l'entière seureté de leurs personnes, et, soit qu'ils fassent des progrès pendant que le malheur de l'Estat les obligera d'employer leurs armes pour l'expulsion dudit cardinal Mazarin,
ou que les affaires s'accommodent par son exclusion, ainsi qu'il a esté cy-dessus expliqué, de ne prétendre aucuns nouveaux establissemens, et de trouver leur entière satisfaction dans celle qu'aura la France de voir la fin des troubles et la tranquilité publique asseurée.
« Son Altesse Royale et M. le Prince ont estimé néantmoins à propos pour bonnes considérations de convenir qu'ils procureront de tou » leurs pouvoirs, dans l'accommodement qui se pourra faire, les satisfactions justes et raisonnables de tous ceux qui se sont présentement engagez dans la cause commune ou qui s'y joindront cy-après, en sorte qu'ils reçoivent des marques effectives de leur protection, tout autant qu'il leur sera possible.
« Ce présent traité a esté signé double par Son Altesse Royale et par les Srs comtes de Fiesque et de Gaucourt, pour et au nom de M. le prince de Conty et de madame de Longueville, en vertu du pouvoir qu'en a donné M. le Prince et qui a esté présentement remis èz mains de Son Altesse Royale par les S's comtes de Fiesque et de
Gaucourt, lesquels se sont obligés et s'obligent de fournir à Sadite Altesse Royale les ratifications dans un mois au plus tard.
« Faict à Paris, le a4 janvier i652.
« Gaston.
« Charles Léon de Fiesque1.
« Joseph de Gaucourt2.»
Ce traité, d'une importance extrême , auquel l'histoire, faute de l'avoir suffisamment connu, n'a pas accordé toute l'attention qu'il méritait, est
1 Le comte de Fiesque appartenait à l'illustre maison de Fiesque, une des quatre grandes familles de la ville de Gènes, dont la branche aînée avait dû s'établir en France en do47, à la suite de la malheureuse issue de la conjuration de Jean-Louis de Fiesque contre les Doria. Le comte de Fiesque avait de l'esprit, une belle voix, et faisait bien les vers ; il chanta un jour à Louis XIV, raconte le duc de Saint-Simon, une chanson si plaisante sur Béchameil, que le roi en faillit mourir de rire.
Voyez sur Béchameil le supplément aux Mémoires de Daniel de Cosnac , que nous avons publié dans le Bulletin du mois d'avril 1838 de la Société de l'histoire de France.
2 Les Mémoires du cardinal de Retz s'expriment en ces termes sur le comte de Gaucourt : « Ce M. de Gaucourt estoit homme de grande naissance, car il estoit de la maison de ces puissants et anciens comtes de Clermont en Beauvoisis si fameux dans nos histoires. Il avoit de l'esprit et du sçavoir faire ; mais il s' estoit trop érigé en négociateur, ce qui n'est pas toujours la meilleure qualité pour la négociation. »
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la clef des événements subséquents, sur lesquels il exerça la plus décisive influence. Il demande à ce titre une appréciation réfléchie de s.es clauses principales.
Avant d'aborder l'examen du fond, nous devons relever en passant la rédaction pittoresque du premier article : « Les princes sont prêts de rapprocher ' la personne du roi. » Un tabellion diplomate n'eût jamais employé une expression si hardie, si originale, mais si expressive ; elle sent le style et le langage de vénerie ou de guerre, familier au prince de Condé et à ses négociateurs, dont les plumes étaient taillées en pointe de couteau de chasse ou d'épée. Cette réflexion faite, passons au programme de cette chasse royale.
L'objet est l'expulsion définitive du pouvoir et du royaume du cardinal Mazarin ; la capture proposée est bien en réalité la personne du roi; il s'agit de s'en rendre maître pour gouverner sous son nom. Les moyens de réussite sont d'abord le maintien des troupes sous les ordres des princes, et la plus grande augmentation possible de leur effectif; ensuite, comme il faut se ménager des amis et flatter les opinions diverses , le parlement d'un côté, la noblesse de l'autre, ont chacun
1 En terme de vénerie, rapprocher un cerf, par exemple, veut dire faire tenir tout doucement aux chiens la voie d'un cerf qui a passé deux ou trois heures auparavant.
la promesse de voir réaliser leurs aspirations favorites. Le parlement sera maintenu dans toutes ses prétentions légitimes, et l'observation de la fameuse déclaration du ni octobre 1648 lui est formellement garantie ; or nous savons que les prétentions soi-disant légitimes du parlement et la déclaration du 11 octobre n'étaient autre chose que le bouleversement de l'ancienne constitution de l'État, pour remettre la discussion etle contrôle des affaires publiques à un corps sans mandat politique. La noblesse est assurée de la convocation des Etats Généraux , la convocation faite pour le 8 septembre de l'année précédente ayant été mise à néant par un manque de foi indigne des dépositaires de l'autorité royale. Cette perspective de la convocation prochaine des Etats Généraux pouvait être aussi une amorce à l'adresse du tiers état; mais nous savons l'indifférence qu'il témoignait généralement pour ces assemblées et la préférence qu'il donnait à sa situation aussi mala^ droite qu'effacée derrière la robe des parlements. Les princes s'embarrassent peu de réunir les promesses les plus contradictoires, ne pouvant que se détruire dans leurs effets les unes par les autres; comment eùt-il été possible de remettre à la fois l'exercice du mandat représentatif au parlement de Paris et aux États Généraux? Mais la possibilité de la réalisation de ce programme est ce qui im-
porte le moins; son application, dans un sens ou dans l'autre, eût même médiocrement satisfait ses auteurs. Ce qui importe, c'est de séduire. Dans ce traité, le prince de Coudé sent la nécessité de se justifier du reproche de son alliance avec les étrangers, et il s'efforce d'en restreindre la portée de telle sorte que, ni pour l'honneur national, ni pour l'intégrité du territoire, on n'y puisse voir aucun danger. Toute l'économie du traité se concentre dans son huitième article, la composition du conseil du roi. Il s'agit, en place du conseil qu'on rejeté, d'en composer un dans lequel toute l'influence appartienne aux deux princes qui allient leurs intérêts. Dans ce but égoïste se résume la pensée des contractants; il ne s'agit pour eux que d'un changement de personnes, et non d'un changement de système ; ils ne font appel à des garanties constitutionnelles que pour se faire des appuis et des échelons pour escalader le pouvoir ; mais le pouvoir absolu exercé par le conseil du roi dans l'État, et par eux dans le conseil, est toute leur politique. Faut-il s'étonner qu'avec des chefs guidés uniquement par des vues si personnelles et si étroites, le mouvement national de la Fronde n'ait abouti qu'à un avortement?
k partir de la signature de ce traité , la Fronde n'est plus qu'une querelle de princes et de minis-
très qui se disputent, sous le nom du roi, l'exercice du pouvoir absolu. Un jour viendra où le roi, voulant régner par lui-même, s'adjugera définitivement le mets appétissant et contesté.
Deux conséquences immédiates résultèrent de cet accord nouveau entre les deux princes. Le duc d'Orléans donna des ordres pour faire rapprocher de Paris les troupes qui lui appartenaient, composées des régiments de l'Altesse, de Valois, de Languedoc, cavalerie et infanterie, de ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, ainsi que celle de son fils, le duc de Valois ; il en confia le commandement au duc de Beaufort, avec ordre d'opérer de concert avec l'armée du prince de Coudé, qui arrivait de Flandre sous les ordres du duc de Nemours, La seconde conséquence fut une attitude toute différente du duc d'Orléans dans le sein du parlement de Paris; de ce jour, laissant de coté ses scrupules de ménagement vis-à-vis de ce corps, il s'y posa en défenseur de la personne et des actes du prince de Condé. La tâche était difficile ; des tiraillements nombreux en sens inverse en résultèrent, et Gaston y perdit une bonne part du prestige et de la popidarité dont il jouissait avec si peu de titres.
Le parlement, sur des plaintes suscitées par les désordres commis dans la Brie par les nouvelles levées, avait rendu un arrêt qui déplaisait forte-
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ment au duc d'Orléans, dont il contrariait le recrutement des troupes, cet arrêt portant interdiction formelle de faire des levées sans autorisation du roi. Vainement Monsieur se récria-t-il contre cet arrêt; il ne put le faire rapporter, mais il obtint néanmoins un tempérament assez caractéristique de la situation des hommes et des partis, qui fut que l'arrêt serait simplement inscrit sur les registres, mais ne serait pas publié.
D'autres tiraillements naquirent à l'occasion de messages royaux qui , signalant la marche du duc de Nemours à la tête d'une armée et la révolte du duc de Rohan-Chabot, en Anjou, avaient provoqué des arrêts contre les fauteurs de ces mouvements. Le duc d'Orléans prit la parole avec vigueur pour défendre ceux qui étaient incriminés; il fit ressortir avec éloquence que le parlement ne saurait frapper ceux qui en définitive n'agissaient qu'en exécution de ses ordres et de ses arrêts pour l'expulsion du cardinal Mazarin. Pour l'affaire d'Angers, en particulier, il fit remarquer que la chambre de la ïournelle ne venait de donner un arrêt contre le duc de Rohan que sur la requête de l'évêque d'Avranches, prélat décrié, frère précisément de Boilève, lieutenant général d'Angers, qui avait formé un complot pour livrer cette ville au cardinal Mazarin.
Ces arguments étaient d'une logique pressante
et serrée ; le procureur général Talon et le parlement s'en tirèrent par cette invocation des formes et de la procédure qui permettent si facilement à ceux qui rendent la justice de passer à coté des questions, quand ils ne pourraient, s'ils les abordaient de front, les résoudre que d'une manière contraire à leurs intentions. Les présidents de Bailleul et Potier de Novion, éludant de parler des contradictions dans lesquelles se jetait le parlement, soutinrent que les arrêts de la grand'chambre et de la Tournelle étaient inattaquables, parce qu'ils avaient été rendus par le nombre de voix nécessaire. Les vieux conseillers trouvèrent l'argument admirable ; les plus jeunes , malgré leurs protestations, cédaient néanmoins sous le nombre, quand le procureur général Talon, achevant de détourner la question, se mit, à propos de l'évêque d'Avranches, à tonner contre la nonrésidence des évêques. L'orage allait se dissipant, lorsque les conclusions tendant à ce qu'il fût interdit aux gouverneurs et aux maires des places fortes et des villes de livrer passage aux troupes espagnoles commandées par le duc de Nemours, vinrent d'un éclair nouveau déchirer la nue.
Le duc d'Orléans, à ce mot de troupes espagnoles, interrompit avec véhémence le procureur général, en soutenant que ce n'étaient point des troupes étrangères, mais bien les troupes de M. le
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Prince; que parmi elles il n'y avait pas d'Espagnols, mais bien des Allemands, Lorrains et Liégeois, gens accoutumés à se louer pour de l'argent, et qui se mettraient à la solde du roi si Sa Majesté avait pour agréable de les employer à l'expulsion du cardinal Mazarin. Le plus violent tumulte retentit à ces paroles sous les voûtes du palais. Le président Le Coigneux apostrophe Monsieur en lui disant qu'il ne lui appartient point d'interrompre les gens du roi. Talon reprend ses conclusions sans les changer, mais en témoignant une respectueuse déférence pour le prince. Celui-ci, lorsque quelques amis, particulièrement le coadjuteur, lui reprochent d'avoir soutenu un fait contre toute évidence, puisqu'en définitive des Allemands, des Lorrains ou des Liégeois étaient des étrangers, et qu'il y avait en outre parmi eux beaucoup d'Espagnols, leur fait, avec cette connaissance des hommes qui ne lui manquait point, cette railleuse réponse : « que le monde veut être trompé ! »
Dans ce même moment parvenait à Paris la nouvelle de la promotion du coadjuteur au cardinalat; succès de prélat, qui n'avait été remporté qu'après avoir surmonté bien des traverses. Nous savons par suite de quel secret traité avec la reine il avait été proposé pour obtenir la pourpre ' ; mais Anne 1 Voy. 1. 1, p. 267.
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d'Autriche, à qui l'alliance du coadjuteur était suspecte , était revenue d'une manière inostensible sur sa proposition. Le pape Innocent \ était gouverné par les femmes de sa famille ; la princesse de Rossano, sa nièce, qui le dominait alors, était il est vrai favorable au coadjuteur; mais la signora Olympia, belle -sœur du pape, éloignée sur les observations de l'empereur, à l'instigation des jésuites, lui était contraire, et travaillait à reprendre son premier empire, ainsi qu'elle y parvint par son adresse. Le coadjuteur entretenait à Rome un agent, l'abbé Charrier, pour opposer cabales à cabales ; mais s'il réussit, ce fut bien moins par l'habileté de l'abbé Charrier que par des motifs politiques qui déterminèrent la cour de Rome et rendirent par opposition sa personne sympathique au souverain pontife. Ces sentiments trouvaient leur mobile dans une antipathie profonde pour le cardinal Mazarin. L'origine de cette aversion remontait à l'élection même du cardinal Pamfili, Innocent X, au souverain pontificat. Ce choix fort contesté n'avait réussi que par le puissant concours de la faction du cardinal Antoine Barberini, qui avait abandonné en sa faveur la candidature du cardinal Sachetti. La famille des Barberini ayant voulu par ses prétentions mettre un prix trop haut au service rendit , le pape ordonna des recherches contre ceux qui possédaient
les emplois les plus lucratifs. Le cardinal Antoine Barberini ne se méprit pas sur la portée de ces mesures, et crut devoir, pour sa sûreté, se réfugier en France avec ses frères. L'accueil empressé qu'il y reçut de la part du cardinal Mazarin [ avait éveillé chez le souverain pontife un vif ressentiment contre le premier ministre, auquel il fut bien aise de causer un violent dépit, en lui suscitant un rival pouvant devenir d'autant plus dangereux qu'il allait être revêtu d'une dignité égale à la sienne. Il faut rendre cette justice au cardinal Mazarin que, bien qu'il fût étranger, et dé plus Italien, nul mieux que lui ne comprenait la dignité de la politique extérieure de la France, et n'était plus ferme dans les questions temporelles vis-à-vis de la cour de Rome. Innocent X ne lui pardonnait pas cette conduite.
Lorsque le bailli de Valençay, ambassadeur de France à Rome, eut été informé des intentions de la reine, il demanda une audience au pape pour lui faire connaître les nouvelles instructions de sa cour. Henri d'Estampes-Valençay, bailli de l'ordre de Mal te, marin signalé dans plusieurs glorieux combats, nommé grand-prieur de France en 1670, et qui mourut en 1678, alors que l'on songeait à l'élire grand-maître de l'ordre, était disposé à se-
1 Le cardinal Antoine Barberini, plus connu en France sous le nom de cardinal Antoine, devint grand aumônier de France, évèque de Poitiers en 1652, archevêque duc de Reims en 1657.
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couder les désirs de la reine avec d'autant plus de zèle que lui-même, ayant des prétentions au cardinalat, songeait à substituer sa candidature à celle du coadjuteur. Innocent X, qui soupçonnait un changement dans les intentions de la cour de France, et qui voulait à tout prix, en évitant néanmoins un refus à la reine, donner le drapeau au coadjuteur de Paris, accorda l'audience demandée; mais il eut soin de réunir le consistoire avant l'heure de cette audience. Quand le bailli désappointé fut reçu, le coadjuteur était déjà cardinal. Le bailli de Valençay informa sa cour du résultat du consistoire par la lettre suivante, adressée au comte de Brienne :
« De Rome, 19 février 16o'2.
« La promotion s'est faite ce matin de douze subjects au cardinalat, dont dix ont esté desclarés dans le consistoire et deux réservés in petto. Elle fut résolue hier, mais après l'arrivée du courrier de Lyon, et tout le monde unanimement tombe d'accord que le pape s'y est porté, crainte qu'il ne vinst un changement de la nomination de France. Sa Sainteté prétend donner un homme en teste à M. le cardinal Mazarin, pour luy disputer la prééminence dans le ministère ; ou, Leurs Majestés n'estant inclinées à cette nouvelle Eminence, forti- II. 3
fier par la pourpre la faction de M . le duc d'Orléans et celle de MM. les .princes et duc de Lorraine, que le palais ecclésiastique tient pour très-unis, avec dessein de baisser l'autorité royale soubs prétexte de l'esloignement de M. le cardinal Mazarin. Et des cardinaux qui ont esté créés, trois ou quatre ayant veu un gentilhomme de mes amis que je pourrois quasy nommer mon domestique, lorsqu'ils s'allèrent mettre à table avec le cardinal Pam ] e, pour de là, selon la coustume, aller prendre le bonnet de la main du pape, s'en sont approchés, et après luy avoir dit quelques mots de civilités pour moy, ont adjousté qu'ils avoient quelque obligation à la France et à M. le coadjuteur de Paris, aujourd'huy cardinal de (iondy, de leurs promotions, au moins de l'anticipation de quelques jours d'icelles ; mais je me réserve de vous escrire plus amplement la septmaine prochaine sur telles peines de troubles et d'intrigues de Sa Sainteté. Je vous dirai que mon audience est renouée avec elle sur ce subject pour demain au matin, laquelle m'a esté accordée avec une civilité extraordinaire, me donnant le choix de l'heure qui me sera la plus commode, moyennant que le Saint-Père soit hors du lict et ait entendu sa messe.
« .le suis, etc.
« Le bailli de Valençay. »
Le coadjutcur n'éprouva nul vertige de sa nouvelle grandeur; il était trop bien né pour ressentir le sot orgueil des parvenus. Quelqu'un s'empressant de lui dire, pour le flatter, que désormais il aurait le pas sur les princes du sang : « Pardonnez-moi, lui dit-il; nous saluerons toujours le premier, et plus bas que jamais ; à Dieu ne plaise que la possession du chapeau nous fasse tourner la tète au point de disputer le rang aux princes du sang ; il suffit à un gentilhomme d'avoir l'honneur d'être à leurs cotés. » Quittant même certain air de hauteur qu'il n'avait pris jusque-là, prétendaitil, que pour contre-balancer la bassesse de son oncle l'archevêque de Paris, Gondi montra à tous une affabilité inaccoutumée.
Ces honneurs suprêmes de l'Église, qu'il avait tant désirés, créèrent au nouveau cardinal une situation difficile. Il fut hautement accusé de s'être vendu à la cour, et celle-ci contribua avec adresse à la propagation de ce bruit. Quelle que fut la déception de la reine et du cardinal Mazarin, en apprenant que la promotion du coadjuteur avait eu lieu malgré eux, comme cette nomination avait été faite sur la présentation avouée de la cour de France et que les démarches contraires n'étaient pas connues, ils prirent le parti de se déclarer publiquement satisfaits. Le coadjuteur ayant envoyé un gentilhomme pour remercier la reine-
mère et le roi, avec ordre formel de ne point voir le cardinal Mazarin, celui-ci s'arrangea pour rencontrer cet envoyé chez la princesse Palatine , et s'empressa de publier que ce gentilhomme avait reçu du coadjuteur l'ordre de conférer avec lui. Gondi se trouvant ainsi dépopularisé, on commençait à lui adresser la plus grosse injure du moment, on l'appelait un Mazarin. Heureusement pour lui , une question d'étiquette l'obligeait de vivre à l'écart. L'usage voulait qu'un cardinal nouvellement nommé ne pût- paraître en public avant d'avoir reçu le chapeau des mains du roi ; il s'abstint donc d'aller au parlement, dont il commença pour la première fois à déclarer les séances des cohues ennuyeuses et insupportables * . Il se contentait de se rendre souvent au Luxembourg, chez le duc d'Orléans; encore l'étiquette voulait-elle qu'il ne se montrât pas dans les grands appartements ; il se renfermait dans le cabinet des livres, où Gaston le venait trouver à chaque instant. Malgré l'incognito dont il s'entourait, n'ayant qu'un carrosse gris et des gens habillés de même couleur , quand le carrosse du coadjuteur était reconnu, la populace s'ameutait au passage et faisait entendre à ses oreilles les cris les plus discordants. Un jour, trois ou quatre cents
1 Mémoires du cardinal de Relz.
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mutins le suivirent jusque dans la cour du Luxembourg, et le palais tout entier retentit de leurs vociférations, dont le sens était qu'il trahissait le duc d'Orléans. Bien que la manifestation ne fût pas contre ce prince et parût même dictée par le dévouement populaire à sa personne, on peut facilement imaginer l'impression que ce tumulte si proche produisit sur le timide Gaston. A.vec une mortelle pâleur répandue sur ses traits, il propose cependant à son confident l'assistance de ses gardes pour le protéger; mais il lui fait cette offre d'un ton qui prouve qu'il espère bien qu'il n'acceptera pas. Dans cette conjoncture critique, Gondi se décide, en brave qu'il était; il écarte le péril par sa témérité même. Malgré les supplications qui l'entourent, suivi de deux amis seulement, il descend les degrés du palais et se présente aux séditieux : « Quel est votre chef? » leur demande-t-il fièrement. Un misérable se présente la rapière au flanc, une vieille plume à son chapeau, et répond arrogamment : « C'est moi. » « Gardes de la porte, s'écrie le coadjuteur, qu'on me pende ce coquin à ces grilles. » Le chef des émeutiers, surpris, ote humblement son chapeau pour protester qu'il n'était point venu avec ses camarades pour lui manquer de respect, mais parce qu'on prétendait qu'il voulait conduire le duc d'Orléans à la cour ; il assura qu'ils étaient tous ses serviteurs , s'il
leur promettait de rester bon frondeur. Les émeutiers finirent par proposer de lui faire escorte pour le ramener à son palais. Le coadjuteur, heureux d'avoir si promptement calmé ce tumulte, ne le fut pas moins de pouvoir décliner cette proposition peu rassurante.
Par cette hardiesse, le nouveau cardinal parvint à retenir quelques lambeaux de sa popularité qui s'envolait, et à se ménager encore pour ses projets d'avenir. En effet, qu'était pour lui la pourpre ? un honneur vain si elle n'était suivie du ministère ! H était lancé dans un courant où il ne pouvait même s'arrêter sans courir le danger d'être submergé. Au président de Bellièvre, qui lui exposait les périls dont il était environné, il fit cette réponse, qui indiquait assez la fermeté de ses résolutions : « Nous sommes dans une grande tempête, où il me semble que nous voguons contre tous les vents; j'ai deux bonnes rames en main, dont l'une est la masse de cardinal, l'autre la crosse de Paris : je ne les veux pas rompre, et je n'ai à présent qu'à les soutenir. »
Il est facile de juger, par l'impopularité qui s'attachait à ceux qui étaient simplement soupçonnés de tendances de rapprochement avec le cardinal Mazarin, quelle fut la vivacité de l'opinion déchaînée contre le retour du ministre. L'effet, dans les provinces , de son rappel imprudent ,
nous a été révélé par une lettre du marquis de Montausier1; l'effet produit dans Paris est assez caractérisé, puisque, sur un soupçon, le peuple avait failli briser son idole, le coadjuteur. Les écrits les plus hardis furent mis au jour; on répandit des vers comme ceux-ci :
L'empire des François précipite sa ruine, Si tous les trois États l'ancien droit ne reprennent De nos libres Gaulois; car ceux qui le gouvernent Sont un corps scélérat exempt des lois humaines.
On publia un écrit intitulé : La Discussion des quatre controverses politiques, dans lequel étaient hardiment examinées des questions telles que celles-ci :
i°. Si la puissance des rois est de droit divin, et si elle est absolue ; si les rois sont au-dessus des lois?
9.0. Si les peuples ou Etats-Généraux ont le pouvoir de limiter leur puissance?
3°. Si, dans l'état où se trouvaient les affaires, on pouvait faire un régent ou un lieutenant pour le roi?
Les conclusions de cet écrit étaient affirmatives sur les deux premières propositions, négatives sur la dernière.
1 Tome I, p. 370.
ZJO SOUVENIRS
Quand les principes mêmes du gouvernement étaient ainsi soumis au libre examen, la personnalité du ministre abhorré était naturellement traitée avec moins de ménagements encore1.
Des libelles, sortant des bornes satiriques, allaient même jusqu'à provoquer l'assassinat; ils s'autorisaient, du reste, de l'inqualifiable arrêt du parlement, qui avait mis à prix la tête de Mazarin.On chantait publiquement ce couplet d'Hotmair devenu populaire :
Creusons tous le tombeau De qui nous persécute ; Est-il moment plus beau Que celui de sa chute?
A ce Jules nouveau Cherchons un nouveau Brute.
1 Voy., à l'Appendice, l'Instruction à la loi mazarine, par dialogue.
2 .lean Hotman de Villiers, fils du célèbre jurisconsulte Fran çois Hotman, qui avait occupé la chaire de droit de l'université de Valence à la sollicitation de Jean de Montluc, évèquc de cette ville. Jean Hotman, employé à des négociations diplomatiques dans sa jeunesse, publia, entre autres ouvrages, une réfutation en style burlesque du discours : Oratio pontificis Gregorii XIV ad Gallos diplomate a criticis notis vindicato, dans lequel le célèbre René Chopin avait entrepris la justification de la conduite de la cour de Rome vis-à-vis de Henri IV; cette réfutation était intitulée : Anti-Chopinus imo poliits epistola congratulatoria magni Nicodemi Turlupini ad magnui/i Renatum C/topinum de Chopinis. Bien que Hotman fût très avancé en âge à l'époque de la Fronde, la tournure de son esprit lui inspirait encore des chansons satiriques.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. * f\\
Heureusement que les mœurs valaient encore mieux que la politique, mieux que celle du parlement en particulier; et l'arrêt ne trouva pas d'exécuteur, quelque considérable que fût la récompense promise. Heureusement encore, pour la vie du cardinal, que l'arrêt du parlement fut tourné en ridicule, même par des frondeurs, surtout par les pamphlets de Marigny.
Le Clergé fit aussi sa protestation contre l'arrêt, à l'occasion d'une députation au roi, pour le féliciter d'avoir rappelé le cardinal Mazarin ; manifestation bien contraire, quant à la question du rappel, aux vues politiques particulières de la cour de Rome. La protestation fut faite de manière à faire ressortir que le Clergé voyait surtout dans cet arrêt une injure faite à son corps, et avait l'intention de s'élever bien plus contre une atteinte portée à ses prérogatives que de venir en aide aux intérêts de Mazarin. Cette manifestation en faveur du ministre fut au moins équivoque, car les étranges comparaisons qui furent employées n'étaient propres qu'à jeter l'odieux et le ridicule sur celui que cette démonstration prétendait secourir. Les vingt-quatre évêques composant la députation envoyée au roi par le Clergé avaient à leur tête Harlay de Chanvalon , archevêque de Rouen, depuis archevêque de Paris, chargé de porter la parole. Dans son discours, le
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prélat compara le cardinal Mazarin à Caïn, en lui appliquant ce passage de la Genèse : Posuit Deus signum in illo, ni non interficeret eum omnis qui invenisset eum. « Dieu le marqua d'un signe pour ([ue quiconque le rencontrerait ne le tuât pas. » Le cardinal , comparé au premier meurtrier du genre humain , n'avait donc d'autres titres , aux yeux du Clergé, à la protection de sa vie, que ceux que Dieu lui-même accorde aux plus grands criminels. Pour mettre le comble à cette singulière défense, l'archevêque accusa le parlement d'impiété pour avoir mis à cinquante mille écus le prix de la tête du cardinal , ce qui témoignait « le mépris qu'il faisait du fils de Dieu , lequel , tout pur et tout divin qu'il était, n'avait été vendu que trente deniers ! »
Cette apologie et cette défense d'un prince de l'Eglise par le Clergé pourraient être, avec quelque droit, rangées au nombre des satires les plus sanglantes qui aient été publiées contre le cardinal Mazarin.