CHAPITRE XI
Les vieilles troupes du prince de Condé, sous les ordres du duc de Nemours, et les troupes espagnoles s'approchent de Paris.
— Déplaisir du duc d'Orléans de voir ses appartements du Luxembourg encombrés par les officiers des deux armées. — La cour marche sur Orléans. — Mademoiselle de Montpensier envoyée dans cette ville pour empêcher le roi d'y être reçu.
— Portrait de Mademoiselle — Ses nombreux projets de mariage. — Sa pensée de conquérir le roi les armes à la main.
— Les maréchales de camp de Mademoiselle. — La princesse et le garde des sceaux Mole, au nom du roi, attendant à deux portes différentes de la ville d'Orléans. — Embarras des magistrats municipaux. — Une prédiction. — Singulière entrée de Mademoiselle dans la ville. — Le garde des sceaux Mole forcé de se retirer. — La princesse se pose en souveraine dans Orléans. — Son discours à l'assemblée de l'hôtel-deville. — Ses actes d'autorité. — Elle offre de faire pendre des prisonniers. — Mot de la reine sur la prétention de Mademoiselle d'épouser le jeune roi. — Conseil de guerre dans un faubourg d'Orléans, présidé par Mademoiselle. — Querelle entre les ducs de Nemours et dé Beaufort. — L'armée des princes marche sur Montargis. — Mouvements de l'armée royale.
Le traité conclu entre le duc d'Orléans et le prince de Condé avait aplani les principaux obstacles qui pouvaient empêcher le duc de Nemours de s'avancer au cœur de la France, à la
tête des vieilles troupes du prince de Condé. Ce jeune prince était déjà parvenu avec elles presque aux portes de Paris; mais il ne voulut cependant pas les faire approcher de plus de dix lieues, de crainte de donner de l'ombrage à la population de la capitale. Un corps de troupes espagnoles marchait avec les troupes du duc de Nemours ; il était sous les ordres du baron de Clinchamp1, officier général d'origine française, entré au service d'Espagne à l'instigation du duc de Lorraine. Ces deux corps d'armée réunis atteignirent les bords de la Seine sans que les troupes royales, dispersées ou occupées ailleurs, eussent pu s'opposer à leur marche. Ils franchirent le fleuve à Mantes, sur le pont qui leur fut livré par le gouverneur de la ville le duc de Sully 2 , fort peu zélé pour la cause royale, depuis que les sceaux avaient été retirés au chancelier Séguier, son beaupère, et ils établirent leur camp à Houdan.
Ces troupes avaient mieux à faire que de rester campées dans l'inaction , dans un moment où il importait tellement à la cause qu'elles venaient défendre, d'agir avec promptitude et vigueur ; mais les officiers voulaient voir Paris et faire diversion, par quelques jours de plaisirs, à la rude vie des
1 Fils de Bernardin de Bouqueville, baron de Clinoliamp , gentilhomme du duc d'Orléans.
2 Maximilien de Béthune, fds du surintendant.
armées en campagne. Leurs chefs eux-mêmes, le duc de Nemours, le comte de Ta vannes1, qui commandait sous le premier, le baron de Clinchamp, furent les plus empressés à accourir dans la capitale. Ces officiers envahirent en foide les salons du Luxembourg, où les écharpes rouges de l'Espagne et les écharpes couleur isabelle de la maison de Coudé marièrent leurs nuances à celle des écharpes bleues de la maison d'Orléans. MUe de Montpensier s'empressa de leur donner des fêtes.
Une circonstance que nous allons rapporter inspira au duc d'Orléans un vif déplaisir de voir ses appartements du Luxembourg envahis par les officiers de ces deux armées, auxquels se joignaient la plupart de ceux de ses propres troupes. Le duc de Beaufort, général des troupes du duc d'Orléans, leur en donnait l'exemple, retenu à Paris par son désir de plaire à la duchesse de Montbazon2, comme le duc de Nemours l'était de son côté par les yeux de la belle duchesse de Châtillon3. La vanité puérile de ce dernier se complaisait à montrer à sa dame son bâton de
1 Jacques de Saulx, comte de Ta vannes, né en 1020.
2 La célèbre duchesse de Montbazon , belle-mère de la duchesse de Chevreuse.
3 Angélique de Montmorency, veuve de Gaspard de Colignv, duc de Châtillon, mort en 1649 d'une blessure reçue au combat de Charenton.
commandement. Chavigny, cet homme d'État prétendu , toujours léger, s'imaginait faire des miracles dans l'intérêt du prince de Condé , en croyant éblouir Monsieur par la vue de toutes ces écharpes aux différentes couleurs. Il eût été autrement utile d'ouvrir promptement la campagne, puisque le but, assez secondaire en définitive, d'éblouir le duc d'Orléans, fut manqué. En effet, Chavigny ayant maladroitement confié sa pensée au coadjuteur, celui-ci, malignement, se hâta de la faire connaître au duc d'Orléans. Ce prince qui, malgré son traité avec le prince de Coudé, avait laissé entière la confiance qu'il accordait à Gondi, trouva dans ce calcul, basé sur sa vanité, tout le mordant de la vérité qui offense. Jl était entré dans une colère qui avait duré tout un jour, quand Chavigny vint malencontreusement lui dire que les officiers étrangers prenaient grand ombrage de ses conversations avec le coadjuteur ; outré, Gaston s'écria : « Allez au diable, vous et vos officiers étrangers ; s'ils estoient aussi bons frondeurs que le cardinal de Retz, ils seroient à leur poste, et ils ne s'amuseroient pas à ivrogner dans les cabarets de Paris. » Cet éclat détermina le départ des officiers des trois armées, après huit jours perdus dans la capitale. Dans cet incident, on ne peut s'empêcher de remarquer combien les rôles de deux hommes d'esprit cependant
furent intervertis, et à quel point ils agirent en sens inverse de leurs intentions : Chavigny desservait le prince de Coudé en croyant le servir, et Gondy le servait en croyant le desservir.
La présence des généraux et de leurs officiers à la tète de leurs troupes était en effet de l'urgence la pins extrême ; la cour, délivrée par la capitulation d'Angers des inquiétudes qu'elle avait eues pour la province dont cette ville était la capitale, avait quitté Saumur pour se rapprocher d'Orléans. Par cette marche inquiétante, Monsieur se trouvait menacé dans le plus beau fleuron de son apanage. La perte d'Orléans entraînait la chute de sa puissance et de son prestige. Pour Gaston, le moment était venu de se montrer en accourant à la défense de son domaine; il le fit à sa manière, en envoyant sa fille.
Anne-Marie-Louise de Bourbon, connue sous le nom de Mademoiselle, ou même de la Grande Demoiselle, était née à Paris, le 29 mai 1627, du premier mariage du duc d'Orléans, frère de Louis XllI, avec Marie de Bourbon , unique rejeton de la branche de Bourbon-Montpensier. Cette princesse avait laissé à sa fille des biens immenses1. Mademoiselle avait alors vingt-cinq ans ; elle aurait dû
1 La fortune de Mademoiselle de Montpensier était évaluée vingt millions, somme énorme pour le temps; les biens qu'elle possédait représenteraient aujourd'hui une bien autre valeur.
être mariée depuis longtemps et le désirait avec une vivacité extrême ; mais sa colossale fortune, au lieu de favoriser son établissement, se dressait comme le principal obstacle , la cour redoutant, par politique, la dangereuse influence que cette fortune apporterait à celui qui deviendrait son époux.
D'une princesse à marier le portrait est de circonstance, elle-même a pris le soin de le tracer; en voici les traits principaux , au physique et au moral :
Mademoiselle était d'une taille élancée; son visage était un peu allongé, mais d'un parfait contour; son nez, grand et aquilin ; sa bouche, ni grande ni petite ; un beau teint; des yeux biens, doux et fiers, dit-elle, surtout fiers, dirons-nous; les cheveux blonds cendrés. Son caractère était prompt et ferme, incapable de bassesse; elle était amie discrète et dévouée, méchante ennemie, fort colère et fort emportée , elle en convient, mais elle dit ignorer si elle était libérale, ce qui nous donne à croire qu'elle l'était peu; fort soupçonneuse à l'endroit de ses intérêts; très-sensible aux louanges, très-sobre pour en donner; ne redoutant pas la solitude, mais aimant le monde et la conversation , surtout celle des gens de guerre ; dédaignant les plaisirs et n'en procurant pas volontiers aux autres; détestant les jeux de cartes,
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. /jf)
et n'aimant que les jeux d'exercice, le cheval et la chasse.
Ce portrait se présente avec un ton de franchise qui ne permet guère d'en suspecter la sincérité; cependant il est un peu flatté peut-être dans certaines parties, mais d'une manière bien pardonnable pour qui prétend se juger soi-même. Nous pouvons achever de le rétablir ainsi dans toute sa vérité : au physique, dans sa jeunesse, Mademoiselle avait une belle tournure et de l'éclat, mais une certaine roideur qui prêtait peu aux grâces de la femme ; au moral, l'honnêteté de ses sentiments en toutes choses ne peut être mise en doute , mais l'égoïsme et la fierté les dominaient tous. Tout enfant, quand on lui parlait de Mrae de Cuise, sa grand'mère, elle disait : « Elle est ma grand'maman de loin, elle n'est pas reine. » Cet orgueil précoce alla grandissant. Cependant Mademoiselle eut toujours l'esprit de famille; elle s'informait avec soin, en les reconnaissant comme parents, des personnes même de la petite noblesse qui avaient l'honneur de lui appartenir par les liens du sang. Tentons maintenant l'essai délicat de sonder le cœur d'une princesse qui avait une vocation si prononcée pour le mariage. Elle nous dit en décrivant son portrait et son caractère : « Quant à la galanterie, je n'y ai nulle pente, et même l'on me fait la guerre que les vers que j'aime II. 4
le moins sont ceux qui sont passionnés, car je n ai point l'âme tendre; mais quoi qu'on dise que je l'aie aussi peu sensible à l'amitié qu'à l'amour, je m'en défends fort, car j'aime tout à fait ceux qui le méritent et qui m'y obligent, et je suis la personne du inonde la plus reconnoissante. » Les femmes en général conviennent peu de leurs faiblesses, et, à voir par quelle transition rapide Mademoiselle , parlant de l'amour, passe à l'amitié, on pourrait croire qu'elle nie une sensibilité qu'elle ne Veut pas avouer -, mais, en réalité, cette sensibilité n'existait pas dans son cœur. Elle voulait se marier, elle le voulait même très-vivement ; mais elle le voulait surtout par situation , par amour-propre, par ambition. Si son union avec Lauzun termina pour cette princesse les longues péripéties de ses mariages manques par la conclusion d'un fantastique roman, ce fut un roman de vieille fille désespérée du célibat, roman dans lequel la tête eut plus de part que le cœur.
Malgré la disproportion des âges, Mlle de Montpensier avait onze ans de plus que Louis XIV, sa pensée constante, jusqu'au moment où le mariage de ce monarque eut tari cet espoir, fut de monter à ses côtés sur le trône de France. Lorsqu'elle était petite fille, Anne d'Autriche, pendant sa première grossesse, lui avait dit un jour en la caressant : « Vous serez ma belle-fille. » Le souvenir de cette
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parole, échappée sans conséquence, n'avait jamais cessé de tinter agréablement aux oreilles de la princesse. Pourtant la réalisation de ce mariage était trop peu vraisemblable pour que Mademoiselle, trop positive pour se contenter toujours de chimères, n'ait pas tenté de s'arrêter à de moins problématiques partis.
Quand elle était trop jeune pour penser ellemême à son établissement, d'autres y songèrenl pour elle ; mais la mort vint deux fois traverser ces projets. Son père voulut la marier à Louis de Bourbon, comte de Soissons, tué en 16/p en gagnant la bataille de la Marf'ée ; la reine Anne d'Autriche voulut lui faire épouser son frère le cardinal-infant, gouverneur de Flandre, qui mourut en 1642.
Bientôt Mademoiselle, devenue en âge de s'occuper elle-même d'un parti, apporta à ce soin un . zèle qui ne fut jamais languissant. La première inclination qu'elle fit paraître fut en faveur du fils de l'infortuné Charles Ier, Charles Stuart, prince de Galles, dit le Prétendant, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles IL Ce jeune prince s'attachait à ses pas avec une constance qui semblait la toucher; la princesse surtout croyait produire sur lui une impression si vive , qu'elle prit assez au sérieux, pour le consigner dans ses Mémoires, ce propos tenu par un parent du prince i
bl SOUVENIRS
« Que le prince de (rallcs comprenoit tout ce que Mademoiselle lui disoit, bien qu'il ne scût pas le franeois. » Jl n'était brait que de leur prochain mariage : assurer le sort d'un prince détrôné, l'aider par sa grande fortune à reconquérir sa couronne, double but bien fait pour tenter la générosité de Mademoiselle, si elle en avait eu ; mais elle était douée moins pour le roman que pour le calcul. En ce temps, l'empereur étant devenu veuf, elle ne songea plus qu'à l'épouser. Au milieu d'une fête brillante, au Palais- Royal, cette princesse, superbement parée, représentait une reine placée sur un troue: des princes étaient assis à ses pieds; parmi eux Charles Stuart toujours soupirant; à ce tableau répond cette phrase écrite par Mademoiselle : « Pendant que j'y étois (sur le troue) et que le prince étoit à mes pieds, mon cœur le regardoit du haut en bas aussi bien que mes yeux; j'avois alors clans l'esprit d'épouser l'Empereur '. »
Le prince de Galles mis de coté, le mariage avec l'Empereur ne se réalisa pas, parce que la cour, au dire de Mademoiselle, qui peut bien ne pas se tromper, ne voulut pas agir de bonne foi en sa faveur. In autre mariage avec l'archiduc
1 Ferdinand III, qui perdit, en 1646, sa première femme Anne-Marie d'Autriche-Espagnc, et ?e remaria, en 1049, avec Marie-Leopoldinc d'Autriche- Tvrol.
Léopold, frère de l'Empereur, n'aboutit pas davantage, quelque soin que la princesse eût apporté à sa réussite. Elle alla jusqu'à négocier elle-même cette alliance en secret. Elle ne retira de cette tentative qu'une scène de reproches sanglants qu| lui furent adressés par la reine et par son père, en la rappelant durement à la réserve de son sexe.
I ne maladie de la princesse de Coudé, dont la santé souvent chancelante avait, nous le savons, déjà donné lieu pour une autre à de pareilles espérances1, mit un moment dans la tète de Mademoiselle la pensée de devenir la femme d'un héros dont l'épée valait bien un sceptre ; le rétablissement de Clémence de Maillé fit encore évanouir ce rêve conjugal.
Mademoiselle, dont tant de déceptions ne lassaient point la persévérance, revint à ses premières visées d'épouser le roi. Comme il était évident que la politique royale ne consentirait jamais volontairement à ce mariage, la princesse entrevit dans le mandat que son père lui confiait une occasion de paraître avec éclat et d'acquérir une grande renommée, un moyen enfin de conquérir l'époux tant désiré les armes à la main ; l'opposition sous les gouvernements faibles et absolus peut conduire à tout ; le coadjuteur, par cette voie, ne
1 Voy. t. I, p. 145 et suiv.
venait-il pas de conquérir la pourpre? La timidité n'étant pas précisément le défaut de son caractère, elle accepta avec joie la mission paternelle.
Le prince de Condé, qui savait de quelle importance était l'appui de Mademoiselle pour l'exécution du traité qu'il avait conclu avec son père, s'était empressé, afin de gagner la princesse à sa cause, de caresser son séduisant projet de devenir reine de France, en lui écrivant cette lettre :
« Mademoiselle
« J'apprends avec la plus grande joie du monde les bontés que vous avez pour moi ; je souhaiterois avec passion vous pouvoir donner des preuves de ma reconnoissance. J'ai prié M. le comte de Fiesque de vous tesmoigner l'envie que j'ai de mériter par mes services la continuation de vos bonnes grâces. Je vous supplie d'avoir créance à ce qu'il vous dira de ma part, et d'être persuadée que personne du monde n'est avec plus de passion et de respect, Mademoiselle, etc.
« Louis de Bourbon. »
Le comte de Fiesque était chargé de lui promettre le concours du prince pour la réalisation
fin projet conjugal qu'il eût été trop délicat de traiter par écrit.
Deux dames de sa maison furent adjointes à la princesse pour l'accompagner dans son expédition, les comtesses de Fiesque ' et de Frontenac *. Quand, au moment de partir, elle prit congé en habit d amazone, son air déterminé convenait si peu à son sexe, que son père ne put retenir cette exclamation : «. Cette chevalière seroit bien ridicule si le bon sens de mesdames de Fiesque et de Frontenac ne la soutenoit 3. » Ces dames furent plaisamment appelées ses maréchales de camp. En outre, son père avait adjoint à sa suite, pour contenir son ardeur, le duc de Rolian, qui venait de faire ses preuves de modération à Angers, et deux
1 La comtesse de Fiesque, la jeune, Guillonne dlfercourt, fille de Jacques d'Harcourt, marquis de Beuvron, et de LéoïKrr de Chabot, mariée, eu 1043., à Charles- Léon, comte de Fiesque, mandataire du prince de Condé pour signer son traité avec le duc d'Orléans, et son mandataire encore auprès de Mademoiselle. La comtesse était attachée comme dame d'honneur à la personne de Mademoiselle, ainsi que sa belle-mère, Anne Le Veneur, comtesse de Fiesque, veuve de François, comte de Fiesque, placée auprès de la princesse dans son enfance, en qualité de gouvernante, en remplacement de madame de Saint-Georges. La princesse et son ancienne gouvernante passèrent leur vie à se quereller pour des riens, sans pouvoir jamais se passer l'une de l'autre.
1 Anne Phelipeaux, comtesse de Frontenac ;- son mari était Henri de Buade, comte de Frontenac.
8 Mémoires du cardinal de Retz.
conseillers au parlement, Croissy et Bermont. La princesse, du reste, s'embarrassa peu de ses trois acolytes ; le duc de Rohan l'ayant prise à part pour lui dire qu'il était mieux informé qu'elle des intentions de Monsieur, et qu'il lui dirait, selon l'occurrence, ce qu'il y aurait à faire, elle le quitta brusquement pour aller parler à d'autres ; et, quant à Croissy, il s'empressa de déclarer qu'il lui obéirait aveuglément.
Les instructions données à la princesse, et probablement inspirées par le cardinal de Retz, qui voulait toujours retirer Monsieur de ses engagements avec le prince de Condé, étaient les moins compromettantes qu'il fût possible pour le duc d'Orléans. Si, d'un côté, il était enjoint à Mademoiselle de maintenir la ville d'Orléans dans la dépendance paternelle , mais en employant des voies plus diplomatiques que militaires ; de l'autre, il lui était interdit de faire franchir, sous aucun prétexte, la Loire aux troupes du duc. Cette interdiction paralysait le secours le plus efficace que ces troupes auraient pu apporter au prince de Condé. La princesse s'acquitta de sa mission avec une vigueur qui ne permet pas de douter que, si une plus grande latitude d'action lui eût été laissée, un revirement complet se fût opéré dans la fortune des armes du prince de Condé.
Mademoiselle se dirigea d'abord sur Châtres1, où elle coucha , et , le lendemain -, se rendit à Etampes, où se trouvait le duc de Beau fort avec ses troupes, qui la suivirent. Laprincesse, continuant sa route le jour même, traversa fièrement à cheval les plaines de Beauce, accompagnée de ce cortège militaire. A Toury, elle rencontra le duc de Nemours et le baron de Clinchamp à la tète des troupes françaises de Condé et des troupes auxiliaires espagnoles, et présida, après s'en être un instant défendue pour la forme , un conseil de guerre où il fut décidé que l'armée combinée marcherait sur Jargeau. Le lendemain matin, alors que la princesse se disposait à quitter Artenay pour continuer sa route vers Orléans, le marquis de Flamarins2 vint à sa rencontre, la prévenir quelle ne serait pas reçue dans cette ville, parce que le roi lui-même se disposait à y faire son entrée. La cour, en effet, venait de quitter Blois pour aller coucher à Cléry, et le garde des sceaux
1 Aujourd'hui Arpajon; tous les historiens et tous les éditeurs ont écrit Chartres, sans scrupule pour l'absurdité de l'itinéraire. Nous relèverons plus loin une semblable erreur sur le même lieu, produite d'une manière bien plus grave, à propos de la marche de l'armée du maréchal de Turenne.
* Antoine- Agésilan de Grossoles, marquis de Flamarins. Tallemant des Réaux nous a initiés au secret de sa liaison avec madame d'Estrade ; il avait épousé mademoiselle de la Trousse, cousine germaine de madame de Sévigné. 11 fut tué au combat du faubourg Saint-Antoine.
Molé avait été envoyé pour prévenir les magistrats de la ville d'Orléans des intentions royales. Cette nouvelle, loin de faire hésiter la princesse dans ses résolutions, leur imprime au contraire une nouvelle ardeur. Elle monte en carrosse, et, se faisant suivre seulement de la compagnie des gendarmes de Monsieur et de celle des chevau-léaers du duc de Valois, son frère, sous les ordres de Va- Ion1, maréchal de camp, elle reprend sa course en toute hâte pour atteindre Orléans.
Une grande inquiétude et une grande agitation régnent dans cette ville ; les magistrats inclinent pour recevoir le roi; le peuple, au contraire, s'exprime hautement en faveur du parti des princes. Le garde des sceaux, avec le conseil du roi, parlementait à l'une des portes pour en obtenir l'entrée; Pradine, lieutenant des gardes de Monsieur, envoyé en courrier par la princesse, parlementait à une autre porte pour la mission contraire. Il lui rapporte cette réponse de la part des magistrats : que si , sous prétexte de maladie , la princesse se retirait dans une de ses maisons du voisinage, ils lui promettaient de ne point laisser
1 Valon ne se plaisait pas seulement aux jeux de la guerre :
Valon qui tient quinze et le vat, Et qui masse mille pistoles Comme s'il massait mille oboles.
(Scarron, Légende des eaux de Bourbon.)
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entrer le roi , et qu'elle serait la bienvenue dès qu'il serait passé. La princesse, loin de se laisser influencer par ces timides subterfuges, continue son chemin; à onze heures du matin, elle arrive à la porte Bannière, qu'elle trouve fermée et barricadée.
La ville d'Orléans se trouvait dans une situation singulière, faisant attendre à deux de ses portes, d'un côté le représentant du roi , de l'autre la princesse fille de son suzerain direct, et ne sachant pour lequel des deux partis se décider. Pendant trois heures, Mademoiselle reste dans son carrosse, espérant toujours que la porte s'ouvrira pour la laisser passer ; enfin, lasse d'attendre, elle descend et entre pour se reposer dans l'une de ces auberges qui, en dehors des villes, semblent être venues au-devant des voyageurs pour leur offrir une hospitalité plus empressée que séduisante ; celle-ci s'appelait le Port de Salut. Pour se distraire, la princesse fait arrêter au passage le courrier de Bordeaux, ouvre les lettres dont il est porteur, et n'en trouve point de plaisantes. Fut-elle plus satisfaite de l'attention du gouverneur d'Orléans, le marquis deSourdis1, qui lui envoya des confitures? Elle laisse assez à entendre qu'elle attendait mieux de lui ; l'envoi des clefs
1 Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye.
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de la ville eût paru à la princesse un présent plus doux : mais le marquis tenait à ne se compromettre avec personne, et n'avait d'ailleurs nul crédit dans la ville.
Mademoiselle, contre l'avis de ceux qui l'environnent, profite du beau temps de cette journée pour entreprendre une promenade autour des fossés d'Orléans ; le peuple, attiré par la curiosité, la suit du haut des remparts, en criant : Vivent le roi, les princes, et point de Mazarin ! Et la princesse de leur crier : « Allez à l'Hotel-de- Ville me faire ouvrir la porte ! » En effet, Mademoiselle était alors arrivée en face de l'une des portes dont le capitaine avait fait ranger sa garde sur le rempart pour lui faire rendre les honneurs militaires ; ce fut tout ce qu'elle put en tirer, et elle continua son infructueuse promenade. La princesse ne se lassait pas ; elle portait dans une poche de sa robe ses motifs de persévérance. Comme certains grands esprits, elle avait la faiblesse de croire aux prédictions ; le marquis deVillène1, qui se mêlait d'en faire, lui avait annoncé que tout ce qu'elle entreprendrait depuis le 27 mars à midi, jusqu'au vendredi suivant, lui réussirait. Durant cette attente, moitié riant, moitié sérieusement, la princesse se retournait vers les dames de sa suite,
1 II appartenait à une branche bâtarde de la maison royale de Portugal.
1)1 RÈGNB DE LOUIS XIV. 6l
en leur disant : « ]1 m'arrivera de l'extraordinaire aujourd'hui ; j'ai la prédiction dans ma poche, je ferai rompre les portes on escaladerai la ville. » Répétant son propos, dont ses dames ne se gênent pas de plaisanter, la princesse marche toujours, jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée par les rives de la Loire. Près de cet endroit, l'eau dn fleuve baignait une des portes de la ville nommée la porte Brûlée ; des bateliers proposent à la princesse de la rompre, et l'offre est acceptée; de l'intérieur, les habitants aident à l'œuvre, sans que la garde de la porte, qui était sous les armes, fit rien pour les en empêcher. Mademoiselle elle-même, se servant de deux bateaux disposés pour lui servir de pont, vient au pied du rempart encourager les travailleurs de sa parole et de son argent. Deux ais du milieu de la porte axant cédé, un valet de pied introduit la princesse, la tète la première, par l'étroite ouverture.
La nouvelle de cette entrée bizarre se répand dans la ville avec la rapidité de l'éclair ; l'enthousiasme du peuple est au comble ; les cris de : Vivent le. roi, les princes, cl point de Mazarinl retentissent avec une vigueur nouvelle; la princesse est placée sur une chaise, et portée en triomphe à l'Hôtel de-Ville. Les magistrats s'empressent de quitter la délibération qu'ils poursuivent depuis le matin sans pouvoir aboutir, et
d'accourir à sa rencontre, au fond très-satisfaits de ce cas de force majeure, qui termine si inopinément leur longue séance et met à couvert leur responsabilité.
Mademoiselle déclare dans ses Mémoires que le nom de la porte Brûlée acquerra, par la manière dont elle en força l'entrée, une immortelle célébrité. Singulier rapprochement et singulier contraste dans l'histoire delà ville d'Orléans, défendue et sauvée des Anglais, en i4^8, par l'héroïque jeune fille qui a gardé de cet acte glorieux le surnom de Puce lie (V Orléans ; forcée, en i652, par une autre jeune fille, M"e d'Orléans, la première voulant affranchir son roi et son pays, la seconde en faire la conquête à sa manière. Ce rapprochement entre l'héroïque jeune fille de Vaucouleurs et M"e de Montpensier fut, à un autre point de vue, ironiquement saisi par la reine d'Angleterre ', qui déclara n'être point étonnée que Mademoiselle eût sauvé Orléans des mains de ses ennemis, comme avait fait autrefois la pucelle d'Orléans, parce qu'elle avait commencé comme elle à chasser les Anglais ; allusion au prince de Galles, soupirant à sa main, que Mademoiselle avait éconduit 2. •
1 Henriette de France, fille de Henri IV, veuve de l'infortuné Charles Ier, et mère du prince de Galles; elle vivait alors retirée en France.
1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.
La Fronde, on applaudissant au succès de la princesse, eut manqué à ses habitudes si elle ne s'en fut égayée un peu; amis et ennemis chantèrent ces couplets :
Or écoutez, peuple de France, nomme eu la ville d'Orléans Mademoiselle, eu assurance, A dit : Je suis maître céans.
On lui voulut fermer la porte.
Mais elle passa par un trou, S 'écriant souvent de la sorte :
11 ne m'importe pas par où !
Deux jeunes et belles comtesses, Ses deux maréchales de camp.
Suivirent la royale Altesse, Dont on faisait un ^rand cancan.
Fiesque, cette bonne comtesse.
Allait, baisant les bateliers ; Et Frontenac, quelle détresse !
Y perdit un de ses souliers.
Le lendemain de cette entrée , Mole , moins alerte que la princesse, attendait encore que quelque circonstance favorable lui permit aussi de pénétrer dans la ville. Pour lui faire perdre cet espoir, Mademoiselle se montra sur le rempart avec une suite nombreuse d'officiers, ceints de l'écharpe bleue, et entourée d'une foule immense, poussant
ses cris accoutumés. A ce spectacle, le garde des sceaux comprit l'impossibilité définitive de remplir sa mission, et retourna à Cléry en apprendre à la reine l'infructueux dénoùment. La cour, tristement, reprit sa route, en évitant Orléans; et, remontant la rive gauche de la Loire, se rendit à Sully pour y passer les fêtes de Pâques.
Mademoiselle se mit à gouverner presque en souveraine dans la ville d'Orléans. Elle présidait les séances de l'Hôtel-de-Ville, prononçait un discours où elle déclarait qu'elle avait sauvé la ville des rigueurs et des exactions de l'armée royale ; que, dans le jeune âge du roi, qui ne lui permettait pas d'avoir la conscience des actes faits en son nom, c'était réellement être dans son parti et dans ses intérêts que d'être du côté où il n'était pas; que la situation même faite à son père, le duc d'Orléans, qui aurait dû avoir légitimement entre ses mains la conduite du jeune roi, était une irrécusable garantie de cette vérité. La princesse quitta, ce jour-là, l'Hôtel -de -Ville, si satisfaite du succès réel que son éloquence y avait obtenu, qu'ayant aperçu aux fenêtres des prisons une cinquantaine de soldats de l'armée des princes qui lui demandaient leur liberté, après s'être enquis des motifs de leur détention , ayant appris qu'ils étaient arrêtés sous divers chefs d'accusation, aussitôt elle proposa gracieusement aux
magistrats municipaux, comme gage de son impartialité sans doute, de faire pendre immédiatement ces soldats dans les différents quartiers de la ville; mais les magistrats déclinèrent cet obligeant témoignage, et rendirent la liberté aux prisonniers qui s'en retournèrent joindre leur armée. La princesse sortit à son avantage d'une difficulté que tenta de lui susciter le marquis de Sourdis dans l'intérêt de la cause royale ; il s'opposait à l'inscription , sur les registres du présidial , du plein pouvoir donné à Mademoiselle par le duc d'Orléans, et avait fait des démarches auprès des magistrats municipaux pour que son opposition fut soutenue par eux; ceux-ci n'en firent rien; la vérification et l'enregistrement eurent lieu selon la volonté de la princesse. Elle exerçait une police sévère au profit du parti des princes : elle fit arrêter l'abbé de Guron l qui s'en allait trouver le comte d'Harcourt, lui portant des instructions pour le siège de Brouage; elle refusa le
1 L'abbé de Guron de Rechignevoisin , depuis évèque de Tulle, que nous retrouverons plus tard à Bordeaux activement mêlé aux négociations pour la paix. La princesse ne tarda pas à l'échanger contre le baron de Barlo, colonel d'infanterie étrangère, fait prisonnier au siège d'Ëtampes. Elle a écrit à ce sujet : « Ainsi il fut fort peu en prison , et l'abbé de Guron fut fort aise d'en sortir; et lorsqu'il vint me remercier de sa liberté, je lui dis que cela lui vaudroit un évèché; ce qui arriva. . . 11 le méritoit bien , car c'est un honnête homme. » (Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.)