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CHAPITRE XIX

Le découragement et la tristesse environnent le parti des princes. — Pièces en vers contre le prince de Condé. — Question de préséance au conseil entre les ducs de Nemours et de Beaufort. — Leur rivalité. — Duel des deux beaux-frères accompagnés de leurs seconds. — Mort du duc de Nemours. — Son portrait. — Motifs du peu de regrets causés par cette perte au prince de Condé. — La duchesse de Châtillon chez mademoiselle de Montpensier. —r Querelle entre le comte de Rieux et le prince de Tarente. — Le prince de Condé frappé au visage. — Le comte de Rieux mis à la Bastille. — Le duc de Lorraine obtient sa mise en liberté. — Les procédés violents du prince de Condé détachent de son parti un grand nombre d'officiers. — Les princes veulent faire reconnaître régulièrement leurautorité dans les provinces. — Les princes veulent se faire reconnaître par les puissances étrangères. — Lettre inédite du prince de Condé aux treize cantons. — Arrêt du parlement de Paris ordonnant la vente des biens du cardinal Mazarin. — Arrêt du conseil du roi cassant l'arrêt du parlement.

, — Querelle au parlement de Rouen entre deux présidents.

Depuis la reconnaissance de leur autorité par les cours souveraines, les princes exerçaient sans scrupule toutes les prérogatives du pouvoir royal. Malheureusement pour leur cause, la soumission autour d'eux n'était due qu'à la crainte, et non à

SOUVENIRS DU REGNE DE LOUJS XIV. 2e] Ç)

l'assentiment qu'ils se fussent attiré, s'ils eussent sérieusement travaillé à la réformation de l'État. Loin de concevoir cette grande pensée , il leur suffisait de la perspective de substituer leurs personnes à celle du premier ministre ; il ne leur manquait que d'avoir en leurs mains le jeune roi pour couvrir leur autorité d'un manteau légitime. Cette conquête, avec l'expulsion du cardinal, formait plus que jamais tout leur programme.

Le mouvement de la Fronde se trouvait en définitive dévié de son but primitif par tous ceux qui en avaient pris la direction : par les princes, qui ne songeaient qu'à satisfaire leur ambition personnelle, et par la magistrature, qui n'avait vu dans ce mouvement qu'une favorable conjoncture pour devenir l'élément représentatif de la nation à la place des États-Généraux. Celle-ci , emportée par les événements bien loin de son but chimérique, et fort effrayée, était très-disposée au rétablissement pur et simple de l'autorité royale, fût-il même sans conditions. La bourgeoisie, accoutumée à suivre les impressions de la magistrature, partageait sa terreur et ses désirs pacifiques, depuis les scènes de l'Hôtel-de- Ville.

De ce concours de circonstances , il résultait que la Fronde, aux allures si vives, si gaies même à sa naissance , comme souriant à l'aurore d'un beau jour, prenait une teinte de découragement

et de tristesse. Un sentiment de répulsion et de vengeance se formait et grandissait contre celui que l'opinion considérait comme l'auteur de ces maux. On fit circuler ces vers très-caractéristiques de la réaction qui s'opérait :

Sur les regrets que M. le Prince fait du bruslement et du massacre fait à V Hostel-de-Ville le jeudi A juillet 1652 \

Condé, l'unique auteur de nos plus grands malheurs, Par qui toute la France aujourd'hui désolée Ne paroît plus qu'un grand et triste mausolée, Où l'on confond partout et le sang et les pleurs;

Solemnise à ton gré par tes feintes douleurs Le massacre insolent d'une illustre assemblée, Traître à la foi publique hautement violée , De beaux déguisements et de feintes couleurs ;

L'on n'en connoît pas moins la cause du carnage, A travers la pitié l'on remarque la rage, L'on sçait les intérêts que l'on fait esclatter.

Tout le monde en secret murmure de ton crime ; Le sang de nos bourgeois nous défend d'en douter, Et nous demande à tous leur bourreau pour victime.

En mémoire de l'incendie Arrivé nouvellement,

1 Journal des guerres civiles, parDubuisson-Aubenay, t. VII, p. 907 et 908; manuscrit conservé à la bibliothèque Mazarine.

Gondé veut éternellement Porter paille quoy qu'on en die ; Ma foy, bourgeois, ce n'est pas jeu :

Craignez une fin malheureuse , Car la paille est bien dangereuse Entre les mains d'un boutte-feu.

Les princes avaient gravi le Capitole sur des marches sanglantes; ces dispositions de l'opinion devaient leur faire craindre de marcher du même pas à la roche ïarpéienne.

Alors se passèrent dans leur entourage deux événements qui, s'ils ne sont pas du nombre de ceux qui ont une influence majeure, sont de ceux qui jettent sur un parti , d'un côté ce manteau de deuil, de l'autre ces désaccords, qui l'assombrissent et le divisent, et qui, devenant des causes additionnées aux causes plus graves de sa décadence, ne peuvent qu'en précipiter le moïnent.

L'inimitié profonde des ducs de Nemours et de Beau fort nous est connue. La querelle du faubourg d'Orléans avait laissé dans leurs cœurs ulcérés de profonds ressentiments, qui ne demandaient qu'une occasion pour éclater encore. Déjà la nomination du duc de Beaufort au poste de gouverneur de Paris avait aigri de nouveau le duc de Nemours ; une question de préséance vint ajouter à son irritation et lui fournir l'occasion recherchée.

Aucune règle fixe n'existant pour le rang entre les ,princes étrangers et les princes légitimés, au conseil institué par le duc d'Orléans, chacun des deux beaux-frères prétendit à la première place. Le duc de Beaufort tenait bien vivement sans doute à ses prétentions ; car, avec une sorte de puérilité, il se rendait à l'avance à la porte de la salle du conseil pour entrer le premier; mais ce fut le duc de Nemours qui voulut faire, de cette question de préséance, une question de lutte à mort. Cependant on avait remarqué qu'au récent combat de la porte Saint-Antoine, les deux beaux-frères s'étaient fait mille amitiés, et l'on avait cru toute querelle éteinte entre eux. La duchesse de Nemours en avait été comblée de joie, car elle aimait tendrement son frère , qui le lui rendait, et adorait son mari qui ne le lui rendait guère *. Il est certain qu'en dehors de la querelle de préséance, l'esprit romanesque à la mode du temps venait d'élever entre eux quelque amoureuse rivalité 2.

La duchesse de Châtillon tenait tète alors à trois rivaux : le prince de Condé, le duc de Nemours et le duc de Beaufort. Elle ménageait cette triple intrigue avec toute l'adresse nécessaire pour que les trois concurrents ignorassent leur rivalité ;

1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier. * Mémoires du duc de la Rochefoucaidd.

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mais un jour le duc de Nemours avait surpris quelques regards favorables jetés sur le duc de Beau fort.

Le prince de Coudé, prévoyant que la querelle ranimée des deux beaux-frères pourrait amener de fâcheuses extrémités, avait obtenu du duc de Nemours sa parole qu'il ne provoquerait point le duc de Beaufort. Nonobstant cet engagement, le duc envoya le marquis de Villars lui faire un appel '. Le duc de Beaufort, bien qu'une provocation de ce genre fut de celles qui ne se refusaient guère , apporta toute la modération possible pour éviter ce combat , et prétexta qu'ayant plusieurs amis auprès de lui qui ne le laisseraient point se battre sans y prendre part , tandis que le duc de Nemours n'avait que Villars pour second , il ne pouvait accepter la lutte. On sait que l'usage, qui rendait si sanglantes les rencontres d'honneur, était que les amis des deux adversaires participassent eux-mêmes au combat en nombre égal de chaque côté. Plus tard le rôle périlleux des seconds a été remplacé par le rôle à la fois moins dangereux et plus raisonnable, mais certainement plus pénible, de simples témoins de combat. Cette réponse n'arrêta pas le duc de Nemours, non plus que cette con-

1 Le 30 juillet 1652.

sidération que sa blessure reçue au combat de Bléneau, et sa blessure plus récente encore reçue au combat du faubourg Saint-Antoine, devaient avoir affaibli ses forces. Comme on devait s'y attendre, il n'eutqu'à demander des seconds pour les trouver. Le duc de Beaufort était entouré de quatre gentilhommes lorsque l'appel lui avait été fait ; quelques moments après, le duc de Nemours comptait quatre seconds prêts à vaincre ou à mourir avec lui. Les deux adversaires se rendent à la place des Petits-Pères , proche du marché aux chevaux , terrain choisi pour leur combat. Les seconds du duc de Beaufort sont Héricourt1, Brillet2, de Ris 3 et François de Rostaing, comte de Bury ; les seconds du duc de Nemours sont Lusech 4, La Chaise 5, Campan et le marquis de Villars qui

' } Héricourt , lieutenant des gardes du duc de Beaufort; il mourut dans les vingt-quatre heures des suites de ses blessures.

2 Écuyer du duc de Beaufort; il était fort attaché à la duchesse de Montbazon ; il est souvent cité dans les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier et dans ceux du cardinal de Betz.

3 Philibert de Pompadour, marquis de Bis et de Laurière, marié à Catherine de Sainte-Maure, veuve d'Antoine de Lenoncourt, marquis de Blainville, et fille de Léon de Sainte-Maure, baron de Montausier; il succomba dans les vingt-quatre heures du combat.

4 De la maison de Lusech, en Quercy, qui s'est fondue dans la maison de Chapt de Bastignac.

5 Gentilhomme de Saintonge, écuyer du duc de Nemours; son père avait été également écuyer du père du duc de Nemours; il était probablement frère du marquis de la Chaise, cité par

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a fait l'appel. C'est à lui que l'hôtel de Rambouillet décerna le titre de Bel Orondate; et ce duel va lui donner une réputation nouvelle qui déterminera le prince de Gonti à l'attacher à sa personne, pour succéder à Daniel de Cosnae dans ses fonctions de premier gentilhomme de la chambre, lors de son fantasque projet de provoquer le duc d'York1.

Avant d'en venir aux mains, le duc de Beaufort prie son beau-frère de réfléchir et d'oublier leur animosité : «Ah! mon frère, s't'crie-t il , qu'ai lons-nous faire ? Pourquoi nous égorger? Quelle honte ! Oublions le passé et vivons en bons amis! » — « Ah! coquin, réplique Nemours hors de lui, tu trembles ! Il faut que l'un de nous reste sur la place ! » En prononçant ces mots, il se précipite le pistolet à la main sur le duc de Beaufort, et le serre de si près que, du coup qui part, il lui brûle les cheveux ; mais il l'a manqué. Beaufort riposte par un coup de pistolet qui traverse le corps du duc de Nemours. Celui-ci trouve encore la force de tirer son épée et il se précipite une seconde fois sur son beau-frère pour le charger. 11 l'atteint même de sa pointe au petit doigt de la main droite; mais c'est un effort su- Mademoiselle de Montpensier parmi ceux qui furent tués à Bléneau.

1 Voy. les Mémoires de Cosnae.

prème ; au même instant il tombe mort sur le visage.

Quelques secondes ont suffi pour amener ce terrible dénoîmient-, elles ont également suffi aux seconds pour se maltraiter vaillamment : de part et d'autre, le feu des pistolets a lui, la fumée blanche a ondoyé autour des combattants , les coups ont retenti ; mais, dans le désordre des mouvements précipités, le plomb n'a pas porté. Les pistolets sont jetés à terre, et l'éclair des épées, brillant aussitôt, de ses pointes acérées frappe des coups plus sûrs. Du coté du duc de Beaufort , Bury a été atteint d'un coup d'épée par Campan ; de Ris a été blessé par Lusech ; Héricourt a reçu de Villars deux coups d'épée. Du coté du duc de Nemours , La Chaise a été blessé et désarmé par Brillet. Brillet se précipite alors sur Villars en s'écriant qu'il faut, tuer celui qui a fait ce maudit appel. Le duc de Beaufort, dont la fatale lutte avec son beau-frère est terminée, arrive au même instant sur Villars , auquel Héricourt tient tète encore. Villars, sans s'émouvoir, leur dit qu'il ne sera pas malaisé à trois d'en tuer un ; mais le duc de Beaufort , dont l'intention n'était que de séparer les combattants, après de vifs reproches, se contente de lui faire rendre son épée.

La lutte est terminée; le carrosse du duc de

JNemours, s'avançant aussitôt, emporte le corps du jeune prince à l'Hôtel de Coudé.

Ses funérailles présentèrent quelques difficultés en raison des lois de l'Eglise ; mais l'abbé de Saint-Spire ayant témoigné qu'étant accouru au bruit du combat et étant arrivé au moment de sa chute , il l'avait exhorté à demander pardon à Dieu, et que, lui ayant vu faire quelque action qui marquait qu'il entendait et qu'il se repentait, il lui avait donné l'absolution ' , l'archevêque de Paris autorisa son inhumation en terre sainte , et ses funérailles furent célébrées à l'église de Saint- André, sa paroisse.

La population de Paris fut vivement émue à la nouvelle de la funèbre catastrophe ; mais ses sympathies appartinrent au duc de Beaufort, nonseulement parce qu'elle continuait à l'entourer de son affection , mais surtout parce que nul ne put lui refuser le témoignage qu'il avait tout fait pour éviter cette lutte fratricide.

Le duc de Nemours fut peu regretté à cause de son caractère vain et emporté. Il était d'une humeur fort inégale ; parfois fort dégoûté de la vie, et autant de la Fronde que de la cour. En amitié, il était aussi inconstant qu'en amour. Son extérieur était plein de charme > et ce charme pro*

1 Mémoires de Conrart»

venait uniquemement de la distinction, ce seul privilège des gens comme il faut que l'on ne sache usurper. A le détailler, en effet, son physique offrait de nombreux défauts : sa blonde chevelure était d'une teinte hasardée, son visage était marqué de la petite vérole, ses épaules étaient trop étroites et trop hautes ; et, malgré toutes ces imperfections, l'ensemble de sa personne était séduisant.

Le prince de Condé en perdant ce jeune prince perdait un vaillant compagnon ; il lui accorda cependant moins de larmes qu'on ne l'eût supposé. Mlle de Montpensier elle-même a pris soin de jeter son rayon de lumière sur ce mystère dont nous avons déjà déchiré le voile. La princesse raconte ' que, le premier jour de sa sortie après la mort du duc de Nemours, la duchesse de Châtillon vint la visiter dans sa chambre aux Tuileries ; elle se lamentait tristement, couverte d'un voile qui cachait presque entièrement sa tête, parée du reste avec le plus grand soin. Le prince de Condé vint à entrer; elle lève son voile et se met à faire une mine douce et ria'nte ; dès que M. le prince allait d'un autre côté de la chambre, elle baissait son voile et recommençait ses soupirs; ce manège, une heure durant, n'échappa pas

1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.

aux spectateurs qu'il réjouit fort. Tel est le secret des larmes que ne versa pas le prince de Condé à la mort de son ami, malgré quelques apparences de tristesse réclamées par les convenances. Il n'ignorait pas que le duc de Nemours, furieux du refroidissement sensible à son égard de la duchesse de Châtillon, avait même laissé entrevoir l'intention de le provoquer et de quitter son parti.

La belle veuve représentait auprès du prince de Condé les tentatives, sous une forme bien séductrice, du parti de la cour et de la paix; car ses sympathies, ses intérêts , sa situation réclamant un solide appui, l'avaient toujours tenue attachée, au fond, à ce parti. Cette tendance de Mme de Châtillon avait été le motif de sa rupture avec son amie d'enfance, la duchesse de Longueville, qui n'entendait pas que personne essayât de rapprocher son frère du ministère du cardinal Mazarin. Pour empêcher ce résultat, qu'elle redoutait en raison de l'influence exercée par le duc de Nemours sur le prince de Condé , la princesse , l'année précédente , en Berry , avait employé elle-même sur le duc de Nemours le pouvoir de ses yeux et de son irrésistible coquetterie. Par ce manège, en s'aliénant sans retour le cœur jaioux de La Rochefoucaud , elle avait conquis Nemours à la cause de la Fronde et des princes. II. 19

2g0 SOUVENIRS

Mme de Châtillon, qui avait à servir le parti de ses préférences et à exercer une féminine vengeance, s'était depuis, sans délaisser entièrement le duc de Nemours , et sans dédaigner le duc de Beaufort, évertuée à gagner au pouvoir de ses charmes Condé lui-même, afin de l'amener à un rapprochement avec la cour. Nous croyons avoir ainsi achevé de débrouiller le fil croisé de ces intrigues.

Après ce duel tragique, le duc de Beaufort s'éloigna pendant quelque temps de Paris pour aller à l'armée, et le parlement évoqua la connaissance de cette affaire sur laquelle il rendit, le 11 septembre suivant, un arrêt d'abolition en faveur du duc de Beaufort.

Le second événement qui vint jeter le trouble et le refroidissement dans le parti des princes, fut une altercation violente dans le palais du Luxembourg entre le comte de Rieux1 et le prince de Tarente. Le premier, fils aine du duc d'Elbeuf, avait persisté dans le parti de la Fronde, tandis que son père l'avait quitté, et prétendait d'autant plus aux égards et à la reconnaissance. Une susceptibilité de préséance fut encore le mobile de cette querelle. Cadet de la maison de Lorraine, le comte de Rieux réclamait le même rang que les

1 Charles de Lorraine;

aines de sa maison, le rang des princes étrangers. Le prince de Tarente, d'une des plus illustres familles de la noblesse de France, ne consentait point à lui céder le pas, prétendant à un rang semblable de prince étranger par des motifs d'héritage , et surtout à cause de son mariage avec une princesse de Hesse, qui lui avait fait accorder ce rang en Allemagne *. Le prince de Condé, intervenant, prend parti pour le prince de Tarente, qui lui a rendu de nombreux services dans cette guerre, et qui est en outre son parent à un degré rapproché. Cette haute intervention anime davantage le comte de Rieux, qui s'écrie : « Qu'il ne peut y avoir de concurrence entre lui et le prince de Tarente, l'inégalité étant trop grande entre la maison de Lorraine et la famille de La Trémoille. » Le prince de Condé, s'échauffa nt à son tour, lui réplique : « Vous parlez bien haut et faites bien du bruit; vous ignorez apparemment que Tarente est mon parent et que je dois le soutenir envers et contre tous. » — « Vous ferez, Monsieur , tout ce qu'il vous plaira , répond le comte ; pour moi , je saurai bien me maintenir moi-même. » Le prince de Condé croit que, dans son élan de vivacité, le comte l'a poussé; il le frappe au visage. Le comte riposte par un souf-

1 Voy. t. I,p. 315»

flet; puis, reculant de deux pas, il dégaine son épée. Le duc de Rohan , se précipitant sur le comte de Rieux qu'il enlace dans ses bras , l'empêche de faire usage de son arme, tandis que le prince de Condé des pieds et des mains pousse Rieux sur la terrasse du Luxembourg; puis, comme il était désarmé , il saute sur l'épée du baron de Migènes ' et revient sur le comte qui, s'étant débarrassé de l'étreinte du duc de Rohan, s'était placé en garde pour le recevoir. Alors les gardes du duc d'Orléans, accourus, les séparent ; le comte de Rieux, contraint de rendre son épée, est conduit à la Bastille.

Cette querelle eut un grand retentissement , et fut pour le duc d'Orléans et pour le prince de Condé le sujet d'un immense embarras pour savoir par quel dénoûment terminer cette aventure. Un procès devant le parlement en augmentait le bruit et l'éclat; il ne pouvait, d'après l'opinion des magistrats consultés, se terminer que par une condamnation à mort ; mais une semblable rigueur n'allait à rien moins qu'à indisposer contre les princes tous leurs amis. Ils s'arrêtèrent à un parti plus modéré : le prince de Condé déclara n'avoir reçu du comte de Rieux qu'un coup de poing, ce qui,

1 Raguier, baron de Migènes, descendant de Dreux-Raguier, seigneur de Thionville et de Charenton, maître des eaux et forêts du comté de Champagne au siècle précédent.

d'après les exigences des lois de l'honneur, était bien différent d'un soufflet; et, pour tourner la chose en plaisanterie, se mit à dire : « Vous voyez un homme qui a été battu pour la première fois * ! »

A la sollicitation du duc de Lorraine, le comte de Rienx sortit de la Bastille au bout de peu de temps. Un fâcheux effet n'en subsista pas moins; on remarqua d'autant plus les procédés hautains et violents que se permettait souvent le prince de Condé vis-à-vis des officiers de son armée ; la noblesse fut généralement bien aise de lui voir subir ce qu'elle considérait comme une leçon salutaire2.

Un jour, par suite de l'un de ces accès de violence, les régiments de Languedoc et de Valois, leurs officiers en tête, déposèrent les armes, refusant désormais de marcher sous ses ordres. Le prince de Condé avait commandé à Valon de lui faire amener un homme par régiment pour être passé par les armes , parce que les troupes ne s'étaient pas trouvées rangées en bataille à l'heure indiquée, pour une revue qu'il se proposait de faire. Valon lui avait dit qu'il n'irait point cher-

1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.

* Voy. à Y Appendice la lettre de Marigny à Lenet sur le duel des ducs de Nemours et de Beaufort, et sur l'affaire du comte de Rieux.

cher les gens pour les faire pendre , parce qu'il n'était point bourreau. Le prince de Condé, exaspéré de cette réponse, eût traversé Valon de son épée, si le duc de Beaufort ne s'était jeté entre deux. Tous les officiers de l'armée s'empressèrent d'aller féliciter Valon , et les suites de cette affaire eussent désorganisé l'armée des princes, si M"ede Montpensier ne se fût entremise et n'eût amené un rapprochement entre le prince et Valon. L'intervention de cette princesse dans une autre circonstance calma le comte de Holac, le chef des troupes allemandes, qui trouvait que le prince le traitait avec mépris en soutenant Tavannes, qui avait mis aux arrêts un soldat de son régiment '.

Cette conduite inconsidérée fut cause que les meilleurs officiers du prince le quittèrent successivement : les marquis de Villars et de Clérembault, le baron de Lanques, qui se plaignait que M. le prince avait manqué à sa parole de le faire lieutenant-général, Chavagnac et bien d'autres2. Peu de temps après, le comte de Tavannes, outré d'un propos du prince, qui avait dit : « Il faut

1 Voy. les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.

2 Dans une de ses lettres à Lenet, datée de Paris le 15 août 1652, Marigny, après avoir cité quelques-unes de ces défections, ajoute : «- Semblables retraites de braves gens sont très-fâcheuses. » Manuscrits de Lenet conservés à la Bibliothèque impériale, t. VIII, p. 91.

envoyer des brides à Valon et à Tavannes , ce sont des dnes, » le quitta à son tour, le privant du secours de celui qu'on appelait à juste titre : son bras droit. C'est ainsi que le parti des princes s'affaiblissait par l'abandon qui allait chaque jour grandissant.

L'enchaînement du récit de faits particuliers nous a conduit à anticiper sur le cours général des événements; en y revenant, nous trouvons les princes préoccupés du soin de faire reconnaître régulièrement dans toute la France, et même au dehors , le pouvoir quasi royal dont ils étaient investis dans la capitale. Le duc d'Orléans , en sa qualité de lieutenant - général du royaume, écrivit aux gouverneurs des provinces des lettres dans lesquelles il leur exposait la nécessité où il s'était trouvé de prendre les rênes de l'État, pour arracher la France aux fourberies du cardinal Mazarin, qui, rentré dans le royaume après avoir réitéré de solennelles promesses de ne plus s'occuper des affaires publiques, n'en continuait pas moins à être le maître absolu , et qui amusait ses députés et ceux du parlement par des négociations stériles. Monsieur déclarait dans sa lettre que l'unique but de ses efforts était de mettre en liberté le jeune roi, et de lui faire rendre, en même temps , de la part de ses sujets , l'o-

béissance et le respect qui lui étaient dus. En conséquence , il comptait sur le gouverneur de la province pour empêcher l'exécution des pernicieux desseins du cardinal Mazarin, pour aider à son expulsion du royaume , et concourir au rétablissement de la tranquillité publique et de l'autorité du roi *.

Le prince de Condé ne laissait pas non plus sa plume inactive; sa propension, augmentée certainement par la connaissance trop certaine qu'il avait du peu de sympathies qui l'entouraient , le portait toujours à chercher ses points d'appui au dehors. L'alliance de l'Espagne lui était acquise ; celle de l'Angleterre, bien que refusée une première fois par Cromwell , était toujours espérée, et les négociations en furent reprises , comme nous le verrons plus loin ; mais , ne dédaignant pas les petites alliances, le même jour que le duc d'Orléans écrivait aux gouverneurs des provinces de France, il écrivait, de son côté, en Suisse, au gouvernement confédéré des Treize cantons ; le messager , porteur de la lettre , était , en outre , chargé d'instructions verbales plus étendues. La

1 Voyez à Y Appendice la lettre écrite par le duc d'Orléans au duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné. Le portefeuille ministériel dans lequel nous avons trouvé cette lettre prouve que ce gouverneur, loin d'en tenir compte, s'était empressé de l'envoyer au cardinal Mazarin lui-même.

Suisse, du reste, bien que faible en population, avait une réputation militaire établie; elle était en possession de fournir des soldats à l'Europe pour les causes les plus opposées ; son alliance, en définitive, n'était donc pas à dédaigner. Pour l'obtenir plus sûrement, le prince de Condé veut réveiller les ressentiments de ce petit pays :

A Messieurs, Messieurs les Treize cantons !.

« Messieurs,

« Bien que les injustices que j'ay receues par le ministère du cardinal Mazarin soient cogneues à toute l'Europe, et que les divers complots qui ont esté faits sur ma liberté et sur ma vie m'ayent obligé à la plus légitime comme à la plus naturelle de toutes les deffenses du monde , je serav pourtant bien aise que Vos Seigneuries Illustres sachent que mon intérest ne m'a pas fait prendre les armes, et que les désordres de cet Estât, dont les ruines sont universelles par la mauvaise conduite dudit cardinal , m'ont forcé à me déclarer pour y apporter les remèdes nécessaires , estant

1 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxni.

certain qu'il n'est point de manquement dont ce ministre ne soit coupable, et il n'en est point qui m'ait touché si sensiblement que celuy d'avoir violé cette ancienne alliance qui estoit entre la France et Vos Seigneuries, et de s'estre approprié les fonds destinez à vos payements , dont la foy de voit estre si sacrée qu'on n'y pou voit toucher sans sacrilège. Je ne m'estenderay pas davantage sur la justice de mes armes , puisqu'elles sont maintenant authorisées par un arrest solemnel rendu depuis deux jours au parlement de Paris , qui me convie mesme d'accepter le commandement des armées soubz l'autorité de S. A. Royale, pour l'expulsion du cardinal Mazarin , et pour délivrer la sacrée personne du Roy des mains de ce ministre; mais je vous prie de croire, Messieurs , que si Dieu nous redonne une bonne paix, pour laquelle seule je me suis engagé à cette guerre, j'auray entre autre chose un soing trèsparticulier de faire réparer les griefs qui vous ont esté faits , et que je tiendray la main à ce qu'à l'avenir vous n'ayez plus sujet de vous plaindre de semblables injustices. C'est de quoy M. de Girolles1 vous assurera plus particulièrement de ma part, en qui je vous prie de prendre créance, et

1 On trouve dans l'Histoire généalogique du P. Anselme des alliances de la maison de Girolles avec l'illustre maison de Brichanteau-Nansris.

adjouster à cette faveur celle que je vous demande, de me croire,

« Messieurs,

« Vostre très-affectionné serviteur,

« Louis de Bourbon.

« De Paris, le 24 juillet 1652. »

A. la même date, le it\ juillet, le parlement de Paris rendit un arrêt ordonnant la vente de tous les biens meubles et immeubles du cardinal Mazarin, et commit pour procéder à cette opération les conseillers Clément le Meusnier, Jacques Renard , Paul Portail , Charles Brissart , Alexandre Petau et Pierre Pithou. Le 28, cet arrêt du parlement fut cassé par un arrêt du conseil du roi , daté de Pontoise, portant, en outre, défense aux commissaires désignés de procéder à la vente , sous peine de répondre de leur désobéissance « en leurs personnes, biens et postérité ».

La réception au parlement de Rouen de l'un des arrêts du conseil du roi cassant tous les arrêts du parlement de Paris rendus depuis les massacres de l'Hôtel-de-Ville, fut l'occasion d'une scène qui prouve, avec bien d'autres, à quel point la passion des dissentiments politiques avait altéré la dignité de la magistrature. En présence du duc

de Longueville, gouverneur de la province, deux présidents, Bigot de Montville et Mesgrigny1, se prirent de querelle; le premier ayant traité l'autre de Mazarin, celui-ci traita le premier de Fairfax et de Cromwcll; les injures les plus violentes furent échangées; Bigot de Montville ayant eu, à ce qu'il paraît, le dessous dans cette lutte, et se tenant, par conséquent, pour le plus offensé, demanda réparation à la compagnie, qui la lui accorda 2.

Ces duels et ces provocations entre les partisans d'une même cause, ces défections de la part d'officiers jusqu'alors dévoués, ces querelles entre magistrats, étaient des symptômes de la dissolution intérieure de la Fronde et du parti des princes.

1 Jacques de Mesgrigny, seigneur d'Espoisses, président au parlement de Rouen et conseiller honoraire au parlement de Paris, marié à Léonore de Rochechouart, fille de François de Rochechouart, marquis de Bonnivet, et de Léonore de Faudoas d'Averton. Voy. l'Histoire généalogique du P. Anselme.

2 Journal manuscrit de Dubuisson-Aubenay, à la bibliothèque Mazarine, t. VII, p. H 39.

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