CHAPITRE XX
La cour, après de grandes incertitudes, quitte Saint-Denis pour se rendre à Pontoise. — L'armée royale se porte à Compiègne, au-devant de l'armée espagnole. — Influence du maréchal de Turenne et du duc d'Elbeuf sur ces résolutions. — Lettre du duc d'Elbeuf. — Le duc d'Elbeuf forcé de capituler dans Chauny. — Quatre lettres inédites du maréchal de Turenne sur les opérations de la campagne. — Retraite de l'armée d'Espagne. — Ses motifs. — Appel du roi à la noblesse en armes. — Lettre inédite du roi au marquis de Nangis. — L'armée des princes sort du faubourg Saint-Victor pour aller camper à Saint-Cloud et à Stiresnes. — Le maréchal de Turenne vient camper à Gonesse pour observer l'armée des princes.
Il n'avait pas été possible à la cour de conserver le poste de Saint-Denis, trop rapproché de Paris pour sa sûreté, et qui présentait, de plus, l'inconvénient de faire ressortir, par sa proximité même, d'une manière plus palpable encore, l'impuissance dans laquelle se trouvaient le jeune roi et sa cour, de pouvoir rentrer dans la capitale. Jusqu'au 1 5 juillet , les délibérations s'agitèrent pour savoir de quel coté la cour, errante depuis
si longtemps, devait porter ses pas. D'abord on songea à faire de la ville de Rouen son quartiergénéral ; mais des renseignements certains sur les mauvaises dispositions des habitants et le peu de confiance qu'inspirait le duc de Longueville, gouverneur de Normandie, durent en faire abandonner la pensée. La direction la moins vraisemblable fut celle qui fut adoptée. Il fut résolu d'abandonner le centre de la France pour se porter vers l'une des frontières, à Lyon, par ce motif que cette ville et les provinces limitrophes étaient dévouées , et aussi à cause de la crainte inspirée par la double nouvelle d'un retour offensif du duc de Lorraine et de l'arrivée, au secours des princes, d'une armée de vingt mille Espagnols.
Le cardinal Mazarin et le duc de Bouillon sont tombés d'accord pour prendre ce parti, qui doit recevoir son exécution deux jours après, lorsque le maréchal de ïurenne tente un suprême effort pour le combattre. Il fait valoir que si l'on abandonne le centre et l'ouest de la France à leurs sympathies frondeuses, et le nord à l'invasion espagnole, la cour donne elle-même les mains au triomphe définitif des princes ; sa marche vers Lyon n'est qu'une étape pour être chassée du royaume. Au contraire, il conseille à la cour de se retirer à Pontoise, en conservant seulement avec elle l'escorte de sa garde ordinaire, et lui-même se porte-
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rait vers Compiègne avec son armée pour entraver, à l'aide des difficultés du passage des rivières, la marche des troupes ennemies sur Paris. La défiance accoutumée du caractère espagnol ne peut, à son sens, que fortifier l'obstacle de ces difficultés naturelles, car ce mouvement offensif, donnant la. preuve de la confiance de l'armée royale, doit faire craindre aux envahisseurs quelque traité secret de la cour avec les princes, entente qui rendrait périlleuse pour eux la continuation de leur marche agressive ; et cette appréhension peut les déterminer à s'arrêter.
Des raisons si bien déduites séduisent la reine (« qui n'a jamais trouvé de conseil trop hazardeux ! » ) par leur hardiesse même; elles font changer les résolutions prises.
Le maréchal de Turenne rendit un service signalé à la cause royale .en faisant prévaloir son opinion. Saint-Évremond 2 s'est exprimé en ces termes sur
1 Propres expressions employées par le maréchal de Turenne dans ses Mémoires.
2 Charles Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint- Évi-emond. 11 avait été, jusqu'en 1648, lieutenant des gardes du prince de Condé qui se trouvait heureux de l'avoir auprès de lui pour jouir des charmes de son esprit; mais ce prince, qui aimait mieux la plaisanterie qui s'exerçait aux dépens des autres que celle qui le prenait pour point de mire, n'ayant pas été épargné dans quelques fines railleries, lui demanda sa démission. Saint-Évremond servait donc le parti du roi et du cardinal Mazarin, ce qui ne l'empêcha pas dans la suite d'être
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ce service : « J'ai vu prendre une résolution qui causait la perte d'un grand État si elle eût été suivie. J'en vis prendre une contraire le même jour, par un heureux changement qui fut son salut ; mais elle donna moins de réputation à l'auteur d'un si bon conseil que n'auroit fait la défaite de cinq cents chevaux ou la prise d'une ville peu importante l. »
En exécution du plan arrêté, la cour se retira à Pontoise le 1 7 juillet, et le maréchal de Turenne se mit en marche le même jour avec l'armée royale, pour aller camper sous les murs de Compiègne.
Le concert qui s'était établi entre les princes et l'archiduc pour faire entrer en France les troupes espagnoles, avait été révélé à la cour par l'arrestation de divers émissaires du prince de Condé envoyés en Flandre, et enlevés sur leur route par le duc d'Elbeuf . Le duc , en rendant compte de ces arrestations et des projets dangereux qu'elles avaient fait connaître, insistait sur l'impossibilité, avec le peu de troupes dont il disposait, de pouvoir faire autre chose que harceler la marche des ennemis^ et sur la nécessité d'un mouvement du
obligé de chercher un refuge en Angleterre, où il finit ses jours, pour avoir voulu critiquer quelques actes de la politique du cardinal.
1 Œuvres de Saint- Évremond, t. II, p. 177, édit. de 1753.
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maréchal de ïurenne avec son armée, pour venir leur barrer le passage l. En insérant à cette place la lettre même du duc d'Elbeuf à Le Tellier, nous apportons la preuve, ignorée jusqu'ici par l'histoire, que si le maréchal de Turenne eut le mérite de faire prévaloir un bon conseil avec l'autorité qui lui était propre, c'est au duc d'Elbeuf cependant qu'en revient, au moins pour ce qui concerne le plan de campagne de l'armée royale, l'inspiration première 2.
« Monsieur,
« Le gentilhomme de la part de M. de Lignières 3 s'en va rendre conte o roy des domestiques de Monsieur le prinse passans en Flandres pour obliger les troupes de marcher à son secours, qu'un de ses partis en alant à la guerre a arrestés. Son peu de garnison et son otorité ne se trouvant pas tout à fait establie sur les bourgeois et le voisinage des ennemis o Casteo-Cambresis 4 m'oblige
1 Voyez les Mémoires du maréchal de Turenne et du duc d'York.
* Voy. p. 255, une autre lettre-du duc d'Elbeuf, datée du même jour, qui émet, bien qu'avec un peu moins d'insistance, un avis positif sur l'opportunité de ce parti.
3 11 appartenait à une maison du Berry dont la généalogie est rapportée par Thaumas de la Thaumassière dans son Histoire de cette province.
* Cateau-Cambresis, ville de l'ancien comté de Cambray, où