CHAPITRE XII
Aventureux voyage du prince de Condé. — Le prince rejointson armée. — Prise de Montargis. — Lettre inédite du maréchal de Turenne à Le Tellier sur le point le plus convenable pour passer la Loire. — Autre lettre inédite du maréchal de Turenne pour engager le roi à •venir à Gien. — Combats de Bléneau. — Défaite du maréchal d'Hocquincourt. — Parallèle entre le prince de Condé et le maréchal de Turenne. — Choc des armées de Condé et de Turenne. — Rencontre du prince de Condé avec le maréchal d'Hocquincourt. — Le maréchal de Turenne sauve le roi. — Jugement de Napoléon sur la conduite des généraux dans cette affaire. — Lettre du prince de Condé à mademoiselle de Montpensier. — Valeur des ducs de Nemours et de Beaufort. — Les duchesses de Nemours et de Chàtillon accourent de Paris. — Présomption du maréchal d'Hocquincourt.— Le calme et le sang-froid de la reine Anne d'Autriche.
Revenons au prince de Condé quittant Agen pour se rendre en apparence à Bordeaux ! , mais en réalité pour rejoindre ses vieilles troupes et se rapprocher de Paris, d'où ses principaux partisans lui écrivaient qu'il ne fallait pas qu'il s'abandonnât tellement aux affaires de la province « qu'il ne songeât à celles de la capitale, qui étoit la capitale en tous sens. »
Les tendances absorbantes d'une centralisation devenue excessive de nos jours, et qui feront de la France, si elles continuent, une tête sans corps proportionné, un monstre à la fois sirène et têtard, ont des racines qui remontent au loin dans le passé.
Le prince de Condé partit en plein jour, le dimanche des Rameaux, avec une suite brillante, dans tout l'éclat d'un prince du sang et d'un général; mais les rôles, à peu de distance de la ville, devaient changer. Pendant que le gros de l'escorte continue sa route, Condé se dérobe, accompagné d'un petit nombre de cavaliers : le duc de la Rochefoucauld et son jeune fils, le prince de Marsillac,avec Bercennes, capitaine des gardes du duc, Lévis, Saint-Hippolyte, Chavagnac, Guitaut, Gourville et Rochefort, valet de chambre du prince. De prince, Condé se transforme en simple laquais. La petite troupe se sert d'un passe-port délivré par le comte d'Harcourt au marquis de Lévis, pour se retirer dans ses terres avec sa suite, à la condition de ne plus porter les armes contre le roi ' ; elle effectue des étapes rapides et pénibles, ne s'arrêtant jamais plus de trois ou quatre heures dans aucun gîte, de peur d'être reconnue. Pour
1 Le marquis de Lévis avait été échangé contre le chevalier d'Albret. Voy. t. I, p. 382.
DU RlV.Ni: DE LOUIS XIV. ^3
surmonter les divers obstacles , Gourville vient en aide par ses expédients inépuisables, Chavagnac par son expérience; il avait fait tout récemment et avec bonheur la même traversée aventureuse , en escortant le duc de Nemours. Condé enfin entretient le courage de ses compagnons et leur gaieté par l'entrain et 1 abandon avec lequel il joue son rôle, soignant les chevaux à l'écurie, mettant la main à la cuisine1, et s'exposant, par son incognito, à entendre sur luimême et sur sa sœur, de la part d'un gentilhomme nommé Bassignac , qui leur donnait à souper, des vérités assez drôles qui mirent le prince dans une colère intérieure d'autant plus grande, qu'il ne pouvait en rien manifester 2 ; car le marquis de Lévis tenta vainement d'arrêter la verve de l'amphitryon qu'il ne put empêcher d'aller jusqu'au bout de ses histoires. M. le Prince prit le parti d'en rire le premier le lendemain, en plai-
1 « Les chevaux ayant mangé leur avoine, nous marchâmes bien avant dans la nuit , et entrâmes dans un village où il y avoit un cabaret : l'on y demeura trois ou quatre heures ; et n'y ayant trouvé que des œufs, M. le prince se piqua de bien faire une omelette. L'hôtesse lui ayant dit qu'il falloit la tourner pour la mieux faire cuire, et enseigné à peu près comme il falloit faire, l'ayant voulu exécuter, il la jeta bravement du premier coup dans le feu ; je priai l'hôtesse d'en faire une autre, et de ne la pas confier à cet habile cuisinier. » {Mémoires de Gourville.)
* Mémoires de Chavagnac, de Guy Joly, etc.
■y4 SOUVENIRS
santant ses compagnons , la Rochefoucauld surtout, qui n'avaient pas été épargnés.
Le voyage s'accomplissait dans de telles conditions de fatigue , qu'au départ d'une halte on ne pouvait réussir à réveiller le jeune prince de Marsillac, qui retombait à chaque fois sur ses genoux; il fallut le placer sur son cheval, après que Gourville l'eut un peu ranimé en lui jetant de l'eau au visage. Au sixième jour de marche, les bords de la Loire sont atteints. Un accident en rend la traversée périlleuse ; hommes et chevaux étant embarqués sur un bateau plat, le cheval du marquis de Lévis se cabre et s'élance au dehors entraînant le bateau à la dérive avec la longe à laquelle il est attaché, et va le faire chavirer; heureusement la longe coupée à temps par Saint- Hippoly te termine l'aventure par la seule perte du cheval noyé. Auprès de la Charité, la petite troupe prend pied sur l'autre rive, mais court le plus grand danger d'être reconnue par une garde avancée placée. par Bussy-Rabutin f, qui, depuis qu'il avait quitté le service du prince, était pour le roi gouverneur de cette ville. L'adresse de Gourville et le sang-froid de Condé surmontent ce mauvais pas. Le voyage continue , mais les périls s'ac-
1 Le comte Roger de Bussy-Rabutin, cousin germain de madame de Sévigné, le célèbre auteur de V Histoire amoureuse des Gaules.
du ri:g-\j: de loi ris xiv. 73
croissent à chaque instant, parce que l'on approche des avant-postes de l'armée royale.
Les compagnons du prince le pressent de quitter la grande route; il refuse, en leur disant qu'ils trouveraient un jour plaisant de raconter que, tandis que toute une contrée était en armes contre lui, il était venu par le grand chemin de Paris, comme aurait pu y venir le courrier de Lyon. Cette trop grande témérité faillit le perdre. Entre Cosne etBonny, deux personnes de sa suite, Chavagnac et Guitaut, sont reconnues par des courriers envoyés dans toutes les directions pour surprendre la marche du prince, dont le bruit s'était répandu. Chavagnac propose à Guitaut1 de tuer ces messagers; mais, par humanité, ce dernier s'y refuse. Les courriers, un peu plus loin, rencontrent le valet de chambre du prince, et, le pistolet sur l'oreille, le forcent à révéler la présence de son maître sur la route. Le prince de Condé, qui s'était écarté un instant du grand chemin pendant le passage des courriers, est prévenu par son valet de chambre de la funeste rencontre qu'il vient de faire et de l'aveu arraché à sa fai-» blesse. Le prince remonte à la hâte à cheval, si furieux contre Guitaut qui lui tenait l'étrier, qu'il
1 François de Peichpeiroux de Guitaut, dit le petit Guitaut, frère de Pierre de Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui avait arrêté le prince de Condé en 1650. Voy. 1. 1, p. 222.
nÇ> SOUVENIRS
lui lance un coup de pied dans le ventre, en lui disant qu'il lui verrait avec une grande joie porter la tête sur un échafaud pour le punir de n'avoir pas tué ces courriers1. Comme une poursuite devient imminente, Bercennes reste sur un pont de la route, pour qu'aucun cavalier ne puisse le franchir avant d'avoir passé sur son corps, tandis que Condé et les autres, quittant cette fois le grand chemin, se jettent dans les terres à toute bride , dans la direction de Chatillon-sur-Loing.
A Cbâtillon, deux heures de repos seulement sont suivies d'une alerte qui oblige le prince à reprendre sa course. Sainte-Maure galopait sur ses traces avec un escadron de cavalerie. A Lorris, à peine a-t-il trouvé un instant de sommeil, la tête- appesantie et appuyée sur la table d'un cabaret, que Chavagnac, seul éveillé, lui crie en le frappant sur l'épaule : « Alerte ! voici un parti ennemi. » Le prince monte en selle, et, s'étant mis hors de portée de ce parti, composé d'infanterie seulement, s'arrête pour le reconnaître. Par une surprise inattendue, il voit flotter l'écharpe isabelle ; il se rapproche , trouve dans le commandant de cette troupe Géneste , son ancien page, et lui dit en se précipitant dans ses bras
1 Mémoires de Chavagnac.
pour l'embrasser: «Ah! Géneste, vous pouvez vous vanter de m'avoir fait peur. » Ce dernier épisode termine l'aventureux voyage; Condé se retrouvait au milieu de ses vieilles troupes. Le duc de Nemours, averti, accourt en toute hâte, ne pouvant revenir de sa surprise; toute l'armée, dans laquelle la nouvelle se répand avec rapidité, fait éclater les plus vifs transports.
Le prince de Condé ne pouvait rejoindre plus à propos son armée ; elle était sous les ordres de généraux braves, mais incapables, dont la mésintelligence n'était pas le moindre inconvénient pour la bonne direction des opérations militaires. L'animosité mal éteinte des ducs de. Nemours et de Beaufort venait de se réveiller à l'occasion d'un échec éprouvé pour s'emparer du pont de Jargeau. La possession du pont de cette ville était pour la cour d'une grande importance, afin de pouvoir à volonté faire passer son armée sur la rive droite du fleuve pour combattre l'armée des princes, et pour conserver une retraite assurée si la fortune lui était contraire. Le duc de Beaufort avait fait attaquer ce pont, sans prendre l'avis du duc de Nemours. Le régiment de l'Altesse, nom que portait le régiment du duc d'Orléans, avait si bien pointé ses deux canons, que les chaînes brisées du pont-levis ayant laissé retomber le tablier, les soldats, s'élançant, eussent forcé le passage si le
n 8 SOI VEJNIKS
maréchal de Turenne n'eut repoussé lui-même l'attaque avec un petit nombre de soldats , pendant qu'il faisait élever une barricade derrière lui. Les quatre bataillons de l'Altesse, auxquels la supériorité du nombre devenait inutile, parce qu'ils ne pouvaient présenter qu'une tète de colonne, avaient fini par être repoussés, laissant parmi les morts le baron de Sirot, gentilhomme bourguignon, fameux par son courage, qui avait eu la rare fortune de croiser le fer avec deux rois, Christian IV et le roi de Pologne, et de traverser d'une balle de son pistolet le chapeau d'un troisième, celui du grand Gustave -Adolphe l. Cet insuccès, rejeté par le duc de Nemours sur l'impéritie de son beau-frère, avait augmenté leurs dissentiments.
Le prince de Coudé ayant pris en main le commandement direct de ses troupes, se prononça pour l'attaque de Montargis, soit qu'il jugeât ce plan de campagne le meilleur, soit plutôt parle motif évident que sa présence détruisait l'opportunité du plan de campagne soutenu par le duc de Nemours au conseil de guerre du faubourg d'Orléans. Ce prince saisit cette occasion pour dire, avec une galanterie toute française, qu'on ne pouvait s'empêcher d'exécuter ce qui avait été
1 Gustave H, roi de Suède de 101 1 à 1632.
décidé dans un conseil que Mademoiselle avait daigné présider, quand même ces résolutions ne seraient pas les meilleures; mais que celle-ci était si sage , que Gustave-Adolphe même n'en aurait pas pris d'autre. Le surlendemain de son arrivée, il commençait l'attaque, et, en une heure, prenait Montargis avec sa montre. Ce rapide succès fut consacré par cette expression, parce que ce prince, tirant sa montre, avait signifié aux habitants qu'ils seraient tous pendus si, dans le délai d'une heure, ils n'avaient pas capitulé; ce qu'ils s'empressèrent de faire, en obligeant Mondreville, qui s'était jeté dans le château avec huit ou dix gentilshommes et deux cents fantassins, à imiter leur exemple.
Condé, pour ménager la ville, n'y fit point entrer ses troupes, n'y resta lui-même que deux jours, et alla établir son quartier à Châteaurenard.
Nous avons laissé l'armée royale postée sur la rive gauche de la Loire , avec quelque incertitude sur le point à choisir pour franchir le fleuve, afin d'aller se mesurer avec l'armée des princes. L'intention du maréchal de Turenne était d'effectuer ce passage à Jaigeau ou à Gien; mais Le Tellier ne partageait pas cet avis. Le maréchal écrivit au ministre que la marche était trop avancée pour modifier ses plans. Ces tiraillements
8o SOUVENIRS
nous sont révélés par cette lettre de Turenne à Le Tellier ' :
«27 mars 1652.
« Je viens de recevoir la lettre qu'il vous a plen de me faire l'honneur de m'escrire; et maintenant, quoi qu'il y eust à dire pour ou contre, la marche est trop avancée pour songer à changer de résolution. Je croi que si on ne peut pas passer à Gergeau, que l'ennemi ne peut pas empescher que l'on ne passe à Gien. J'y envoiai hier deux cents mousquetaires et un régiment de cavalerie. M. de Sainte-Maure part aussi pour s'y en aller avec son régiment d'infanterie et celui de cavalerie. ]1 voudroit, à ce que je crois, continuer sa résolution d'aller à Sully. L'ennemi est venu saper le païs trois heures à une lieue d'ici ; on pense qu'à tout moment il viendra prendre le fauxbourg de deçà, ce qui lui est bien aisé. Je vous supplie humblement de donner ordre que le munitionnaire vienne icy promptement, car deux ou trois jours sans pain feroient périr beaucoup d'infanterie.
a J'ai eu des nouvelles d'où savez, qui disent que
1 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxm. Elle est en entier de la main du maréchal; son écriture est pressée et peu lisible, les abréviations sont nombreuses.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Si
cette marche icy les a fort rassurés ; on m'a assuré qu'ils ont donné ordre aux gens de M. le duc d'Orléans de sortir de sa ville.
« Je suis de tout mon cœur,
« Monsieur,
« Vostre très humble et très affectionné serviteur,
« TuRENNE. »
« La venue de M. de Palluau icy a esté bien nécessaire pour sauver Gergeau; il si est fort bien conduit. »
Quelques jours après, la résolution de franchir la Loire à Gien était arrêtée. Le maréchal de Turenne, qui ignorait encore la présence du prince de Condé au milieu de son armée, invitait le roi à venir à Gien pour être témoin du passage ; il était loin de se douter qu'en cas de revers, son conseil venait mettre à la portée du prince de Condé la proie qu'il tendait à saisir. Ce conseil de Turenne, jusqu'ici ignoré de l'histoire, nous est révélé par cette lettre adressée à Le Tellier ' :
1 Nous avons tiré cette lettre inédite des Archive* du Ministère de la guerre, vol. cxxxm. Cette lettre, écrite par un secrétaire/est en caractères très-lisibles et très-corrects; la formule de politesse finale et la signature sont seules de la 'main du maréchal.
« Monsieur,
« Nous vous supplions, M. le mareschal d'Hoquincourt et moy, de dire à M. le cardinal que si le roy veut voire l'armée demain, on croit qu'il pourroit venir icy sans que la cour y vint avec son bagage, ce qui feroit un grand embarras, les deux tiers de l'armée devant passer sur le pont demain au matin. La royne pourroit venir le lendemain que tout seroit désembarassé, et le roy s'en retourneroit demain mesme à Sully.
« Je suis de tout mon cœur,
« Monsieur,
« Vostre très humble et très affectionné serviteur,
« TuRENNE. »
« Gien, le 3 avril iiilrl. »
Le passage de la Loire par l'armée royale s'effectua sans obstacles. Nous savons que cette armée était divisée en deux corps, sous deux chefs indépendants l'un de l'autre, le premier sous les ordres du maréchal de Turenne, le second sous la conduite du maréchal d'Hocquincourt. Cette séparation des commandements était un témoi-
DU rkc.jvi: DE LOUIS XIV. 83
gnage de reconnaissance envers le second pour le dévouement qu'il avait montré à la cause du cardinal Mazarin , et une mesure de précaution vis-à-vis du premier, auquel la cour ne se confiait encore qu'avec réserve. Les deux armées ensemble ne formaient qu'un effectif de quatre mille fantassins et de quatre mille chevaux. Le corps du maréchal d'Hocquincourt prit ses positions en avant; son chef établit son quartier à Bléneau ' ; mais la disette des fourrages, fréquente au mois d'avril, engagea la cavalerie à se disperser dans les villages environnants. Le maréchal de Turenne prit ses positions en arrière pour couvrir (iien et la cour, et lit à son collègue, confiant et présomptueux, quelques observations qui ne furent pas écoutées, sur l'imprudence de trop éloigner ses quartiers les uns des autres.
Dans la nuit du 6 au 7 avril, quatre des sept villages dans lesquels était cantonnée la cavalerie du maréchal d'Hocquincourt sont attaqués à l'improviste, et successivement enlevés avant de pouvoir se porter mutuellement secours; les cavaliers des régiments du Maine, de Roquépines, de Beaujeu, de Bourlemont, de Moret, qui occupaient ces villages, sont tués ou dispersés. Les trois autres quartiers parviennent seuls à se réunir. Cette ir-
1 Petite ville qui fait aujourd'hui partie de l'arrondissement de Joigny, département de l'Yonne.
S/j SOUVKNIRS
ruptiou subite est le fait du prince de Condé luimême, à la tète d'une avant-garde de cavalerie, avec laquelle il vient de franchir le canal de Briare1, gardé par deux compagnies de carabins2, qu'il a tous faits prisonniers. D'Hocquincourt, à la tète de neuf cents chevaux, se hâte de prendre position derrière un ruisseau profond pour arrêter la marche impétueuse du prince de Condé. Ce chef intrépide,- subordonnant les vieux usages de la guerre à la fougue de son caractère, nonseulement n'a pas respecté dans sa récente campagne de Guyenne la saison où la coutume est de la suspendre, mais il ouvre celle-ci en méconnaissant les heures mêmes consacrées au repos. Ce guerrier ne dédaigne pas d'appeler la ruse au secours de son audace. Tandis que Nemours et quelques volontaires franchissent le ruisseau, il fait sonner la charge par un si grand nombre de trompettes et de timbales réunies à cette intention, que la ligne du maréchal aussi impressionnable que les murs de Jéricho , se
1 Le canal de Briare, commencé par les soins de Sully, sous le r.'gne de Henri IV, était achevé depuis l'année 1612.
- Les compagnies de carabins étaient des compagnies de chevau-légerSj employées, soit au service d'avant -garde et de tirailleurs, soit à la garde particulière des ofliciers généraux. Us portaient une cuirasse cchancrée à l'épaule pour tirer plus commodément, un gantelet à coude pour la main de la bride, un cabasset en tète, une longue épée avec la carabine à l'arçon de la selle.
croyant tournée par l'armée ennemie tout entière, se rompt, vide le terrain et va se reformer en arrière du cinquième village. Les soldats de Condé, malgré leur petit nombre, suivent l'épée dans les reins les troupes royales, et, arrivés au village dont elles venlent se couvrir, ils y mettent le feu. Cet acte était une imprudence due à l'ardeur irréfléchie du duc de Nemours. La clarté de l'incendie dévoile le stratagème en découvrant le petit nombre des assaillants. Le maréchal d'Hocquincourt, ramenant ses cavaliers rassurés à cette vue, fond sur les agresseurs. Une lutte terrible s'engage. Condé est pressé de toutes parts, n'ayant autour de lui qu'un faible escadron ; mais il est composé des chefs de son armée, et des plus vaillants ; car à cette époque, par un usage, dernier vestige de la chevalerie, inspiré par le courage plus que par la science militaire, les principaux officiers recherchaient toujours les occasions de se précipiter au plus épais de la mêlée. Beaufort, Nemours, la Rochefoucauld, Marsillac, Tavannes, Guitaut, Goncourt, Valon, Clinchamp, forment cette vaillante élite. Nemours reçoit dans la hanche un coup de pistolet; le cheval de Beaufort tombe mort sous son cavalier; l'escadron, accablé par le nombre, tourne bride à un signal et se reforme à cent pas, sans que la cavalerie royale étonnée ose le poursuivre. Un seul officier s'avance, et Mar-
sillac, à peine sorti de l'enfance, volant à sa rencontre, la lueur de l'incendie éclaire un combat singulier, dans lequel le jeune homme abat son ennemi de plusieurs coups d'épëe. Quelques autres escadrons de l'armée des princes ont franchi le ruisseau et sont accourus; Condé, avec ce ren • fort, reprend l'offensive avec une telle vigueur que , malgré la supériorité du nombre qu'elle conserve encore, la cavalerie royale est rompue ; elle perd ses bagages et une partie de ses chevaux; les débris de cette cavalerie fuient en désordre , poursuivis pendant quatre lieues dans la direction d'Auxerre, laissant à découvert le corps commandé par le maréchal de Turenne.
La poursuite des troupes du maréchal d'Hocquincourt, à laquelle se laisse emporter le prince de Condé, lui fait perdre des moments précieux ; et lorsqu'à cessé la poursuite , il en perd volontairement encore par une faute que Tavannes lui reproche, et que fit ressortir la suite des événements. Au lieu de reprendre sa marche pour tomber sur le maréchal de Turenne , au milieu de la même nuit, et de profiter du désordre et du découragement apportés dans son camp par ceux des fuyards qui se dirigent de ce côté, il veut forcer l'infanterie retranchée dans Bléneau, parce qu'elle est composée de vieux corps qu'il trouve dangereux de laisser derrière lui. La prudence est
intempestive quand elle suspend une action dont le succès repose sur l'audace. Coudé, qui venait de combattre le comte d'Harcourt , parut, dans cette occasion, lui emprunter ses errements de Fabius cunctator, errements qui, pour ce général, avaient presque constamment réduit à de faibles résultats dans la campagne de Guyenne les succès les plus brillamment commencés. Ces deux généraux prouvèrent dans ces circonstances que les caractères les plus tranchés sont parfois inconséquents avec eux-mêmes; car il n'était de la nature ni de l'un, ni de l'autre, d'être hésitant. Le maréchal de Turenne, qui avait servi sous le comte d'Harcourt, disait avoir appris de lui que la diligence et l'activité sont les plus grands moyens de réussite dans les affaires de la guerre. Le prince de Condé s'arrêta donc pour emporter Bléneau par un assaut, que lé maréchal de Turenne ne lui permit pas de donner.
L'illustre maréchal avait profité du temps qui lui était laissé pour mettre ses troupes sous les armes, afin de voler au secours du maréchal d'Hocquincourt. Cette résolution ne fut cependant pas adoptée sans de vives perplexités. La cour, avertie, était bouleversée des événements de la nuit ; le plus grand nombre des courtisans opinait pour quitter Gien en toute hâte, rompre le pont et se retirer sur Bourges ; la nécessité pour
Tureime exigeait, dans ce cas, qu'il passât luimême la Loire pour protéger cette retraite.
Turenne fit rejeter ce plan de conduite, par cette considération que si Orléans avait refusé ses portes au roi et à son armée qui, loin d'avoir alors éprouvé aucun échec, revenait victorieuse de la prise d'Angers, Bourges les refuserait d'autant plus à un roi fugitif; que toutes les villes du royaume en feraient autant; que, par suite, la cause royale serait perdue sans retour ; qu'il s'agissait, par conséquent, dans la conjoncture, de vaincre ou de périr. Une vive inquiétude assaille pourtant le brave vicomte. Jl a, depuis peu, abandonné le parti des princes; il va, avec des forces inférieures en nombre, se mesurer avec des troupes victorieuses, et, s'il est battu, il s'expose à l'accusation la plus insupportable pour un homme d'honneur, à l'accusation de trahison.
En même temps que le maréchal de Turenne marche à l'ennemi, à tout événement la cour se prépare à la fuite. La reine fait charger, en toute diligence, ses bagages sur des mulets et des chariots, et les équipages avec toutes les femmes dans les carrosses attelés sont prêts à partir. Si Turenne est vaincu, les débris de son armée doivent être abandonnés sur la rive droite de la Loire, le pont de Gien coupé, le régiment des gardes et celui de la marine seront laissés sous les ordres de Ga-
dagne1, pour retarder le passage des troupes de Condé, tandis que la reine-mère, le jeune roi et leur suite, prenant la route d'Amboise, tacheront de gagner la Bretagne.
Le maréchal deTurenne, marchant dans l'obscurité de la nuit, entend le bruit de la fusillade, voit luire au loin les feux sinistres de l'incendie des villages emportés, et, frappé de la hardiesse el de l'ensemble de l'attaque, ne doutant plus qu'elle ne soit l'œuvre ni du duc de Nemours, ni du duc de Beaufort, s'écrie : « Ah ! M. le Prince est arrivé. » Il n'était déjà plus temps de secourir le maréchal d'Hocquincourt , dont les troupes avaient fui en sens opposé; mais le maréchal avançait toujours pour se mesurer avec le vainqueur de son collègue. Il n'avait pu le joindre encore, que la nuit dissipée avait fait place au matin.
La journée qui commençait est une des plus célèbres de nos fastes historiques et militaires, non point par le chiffre des forces engagées, ni par celui des pertes éprouvées, mais par l'importance de l'enjeu, qui était le jeune roi lui-même, et par la renommée des deux chefs illustres qui s'y sont mesurés.
Condé et Turenne, vaillants compagnons d'ar-
1 Le marquis de Gadagne, d'une famille du Lyonnais, descendant de Guillaume de Gadagne, chevalier du Saint-Esprit de la promotion du 5 janvier 1597.
mes, avaient plus d'une fois montré ensemble aux ennemis de la France la pointe de leur victorieuse épée ; le malheur des temps la leur faisait diriger l'un contre l'autre. Le parallèle entre ces deux guerriers, depuis tracé plus d'une fois par le burin de l'histoire, était déjà posé par les contemporains, et la lutte prochaine lui apportait un plus dramatique attrait. On savait que chacun de ces deux capitaines reconnaissait avec sincérité , sans jalousie, le mérite de l'autre ; que M. le Prince, pourtant si fier, avait dit un jour : «Si j'avais à me changer, je voudrais être changé en M. de Turenne; c'est le seul homme qui me puisse faire souhaiter ce changement-là. » Chacun accordait à ('onde le génie, l'impétuosité du courage, l'instantanéité des résolutions; mais qui eût méconnu dans Turenne la capacité profonde pour concevoir un plan de campagne ou de bataille, une valeur calme, un sang-froid qui, dans le feu même de l'action, permet de réparer les fautes? car l'illustre maréchal, dans* sa modestie, n'a pas craint de dire : « Quand un homme se vante de n'avoir point fait de fautes à la guerre , il me persuade qu'il ne l'a pas faite longtemps. » Nul n'ignorait qu'il était difficile de surprendre le prince de Coudé ayant oublié quelque chose; car son activité le portait à prévoir au-delà des choses nécessaires pour n'en omettre aucune d'utile; mais si
le maréchal de Turenne n'a pas cette surabondante ardeur, il n'a jamais rien oublié; il est tenace et persévérant, et met en pratique sa maxime : « Il faut se garder de croire d'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire.» Enfin, comme l'action et le prestige des généraux sur les troupes placées sous leurs ordres sont l'un des éléments les plus incontestables de leurs succès, chacun d'eux a ses qualités qui lui affectionnent officiers et soldats en les entraînant à leur suite, aux jours des batailles, dans un sympathique élan. \u prince de Condé , on reproche souvent trop de fière rudesse ; mais comme il sait être agréable quand il le veut, comme il est touché des actes de valeur et des services qu'on lui rend ! Au maréchal de Turenne , quelques-uns reprochent de n'être pas assez ostensiblement touché des belles actions; mais il est dans ses principes que le devoir rempli trouve déjà en luimême sa plus noble récompense, et l'on sait que s'il est sobre de louanges, il appuie le vrai mérite qui ne cherche point un éclat emprunté. Son désintéressement, sa probité, lui ont acquis une telle estime, que ses ordres inspirent le respect et sont toujours suivis avec cette ponctualité qui fait qu'une armée n'est qu'un seul corps à mille bras dirigé par une seule tête.
Le jour est donc venu où les deux grands guer-
riers vont se mesurer. Le prince de Coudé, prévenu de l'approche du vicomte, se résout à abandonner l'attaque de Bléneau ; il s'avance à la rencontre de l'armée royale ; il la trouve , à la pointe du jour, rangée en bataille dans une plaine entre Bléneau et Ouzouer-sur-ïrézée '. Pour aborder cette plaine, il ne s'offre qu'un étroit défilé formé par la chaussée de l'étang de la Bousinière ; l'étang et les marais à la suite se prolongent sur la gauche de la chaussée ; sur la droite , est un bois bordé par le ruisseau qui s'échappe de l'étang2. Le
1 Village qui fait aujourd'hui partie du département du Loiret. Le champ de bataille se trouvait placé sur la ligne limitrophe qui sépare maintenant les départements du Loiret et de l'Yonne.
2 Le maréchal de Turenne ne parle, dans ses Mémoires, que d'une petite chaussée que l'on relève pour discerner les héritages; l'empereur Napoléon dit, dans les siens, que cette chaussée était celle de l'étang de la Bousinière. Les indications d'un témoin oculaire, bien plus que celles du général qui commandait l'une des armées en présence, sembleraient préférables au premier abord ; si nous ne les avons pas adoptées, c'est parce que Turenne, guerrier consommé, est néanmoins un écrivain fort incomplet de ses propres campagnes. H nous a paru qu'un simple relèvement de terrain eût difficilement formé un défilé obligé, empêchant de s'étendre à droite et à gauche, s'il n'y avait eu des obstacles tels que, d'un côté, l'étang, et les marais qui sont l'accompagnement ordinaire des étangs, de l'autre, la vallée plus ou moins profonde dans laquelle s'écoule tout ruisseau qui sort d'un étang. Napoléon, d'ailleurs, n'eût certainement pas hasardé ce qu'il a écrit, s'il n'eût étudié la topographie des lieux, bien qu'il ne fasse connaître aucun des motifs qui l'ont déterminé.
Le comte de Tavanues, acteur comme le maréchal de Tu-
1)1 KKONE DE LOL[S XIV. C)3
prince de Coudé fait occuper le bois par son infanterie; mais la position du maréchal de Turenne, qui ne peut être abordée que par la chaussée de l'étang, parait inattaquable à ses principaux officiers, lorsque le prince, d'un coup d'œil, eu juge autrement : « Si M. de Turenne demeure là, dit-il, je vais le tailler en pièces; mais il se gardera bien d'y demeurer. » Si le vicomte de Turenne ne peut entendre les paroles du prince, il en devine la pensée, car on le voit changer ses dispositions. Il fait. retirer les escadrons de cavalerie qu'il avait placés en tête de la chaussée pour en défendre le passage, et recule la ligne de son infanterie, laissant la plaine libre jusqu'à la chaussée. A.u centre de la plaine s'élève un monticule, il en profite pour disposer avec avantage son artillerie. Il tend, par cette manœuvre, un piège à son adversaire. Le prince ordonne à Tavannes de franchir le défilé avec six escadrons ; lui-même suit avec le gros de son armée, espérant la pouvoir ranger en bataille dans la plaine, se reposant ensuite sur la supériorité du nombre pour remrenne dans ce combat, parle, dans ses Mémoires, de l'obstacle formé par les marais. Ainsi, l'existence de la chaussée constatée, par les Mémoires de Turenne, l'existence des marais constatée par les. Mémoires de Tavannes, nous amènent à reconnaître que l'obstacle de la chaussée devait retenir l'eau à un certain niveau, d'où résulte, comme conséquence, l'existence d'un étan?.
porter la victoire. En effet, son armée est forte de douze mille hommes, tandis que le corps du maréchal de Turenne n'en compte que quatre mille.
Dès cette époque , la stratégie moderne, qui faisait ses glorieux essais, n'ignorait pas que la victoire, à moins des fautes les plus graves ou des contre-temps les plus imprévus, penche du côté des gros bataillons; mais elle connaissait aussi cette ressource de l'armée la plus faible, de tâcher, en concentrant ses forces sur un point donné, de s'y trouver en nombre supérieur à l'ennemi. Cette manoeuvre, quand elle réussit, permet de remporter un premier succès qui, enflammant le courage des uns, démoralisant celui des autres, décide presque toujours du sort de la journée. Les deux grands généraux, dont les armées étaient en présence, basèrent chacun leurs mouvements sur ces données de la stratégie.
Lorsque les six escadrons commandés par Tavannes ont franchi le défilé, Turenne, par un commandement soudain, suspend la retraite de son armée, lui fait faire volte-face, et, se mettant lui-même à la tête d'un corps de cavalerie double en nombre de celui des escadrons de ïavannes, fond sur eux avec impétuosité. Ces escadrons sont refoulés en désordre vers l'étroite chaussée où déjà l'infanterie du prince de Condé s'est engagée pour venir se déployer dans la plaine. Une grande
du ni-.r.JNi: de louis xiv. q5
confusion résulte de cette rencontre de la cavalerie qui recule et de l'infanterie qui avance. Le maréchal de Turenne augmente ce désordre par le feu habilement dirigé de la batterie qu'il a placée sur le monticule. Définitivement la chaussée est balayée et l'armée du prince de Condé rejetée au delà, après avoir éprouvé des pertes considérables en officiers et en soldats, entre autres le comte de Mare, frère du maréchal de (Jranccy, maréchal -de-camp dans les troupes de Monsieur, blessé à mort par un boulet '. Cependant le prince de Coudé parvient à reformer avec ordre sa cavalerie et son infanterie de l'autre coté du défilé que forme la chaussée ; il les range à l'abri du bois qui s'étend perpendiculairement à cette chaussée, et fait mettre pied à terre à sa cavalerie, pour qu'elle soit moins incommodée par le feu de l'artillerie.
La bataille est à recommencer; les deux armées sont revenues dans les positions qu'elles occupaient le matin. Turenne, en considération de l'infériorité de ses forces et du danger de franchir la chaussée qui vient d'être fatale à son adversaire, ne peut songer à prendre l'offensive. Le prince de Condé pourrait seul pensera la tenter encore; n'a-t-il pas affirmé, le matin même,
1 11 était à cheval; un boulet l'atteignit dans les fesses, il mourut quatre jours après. Mémoires du comte de Tavannes.
avec son coup d'œil de général accoutumé à vaincre , que si son adversaire reste dans cette position, il le taillera en pièces? Mais il a contre lui l'échec éprouvé et l'obstacle de cette même chaussée, qu'il n'avait pas suffisamment calculé peut-être ; l'étroite colonne qu'il faut former pour la franchir paralyse en partie pour lui l'avantage de la supériorité du nombre. Le maréchal de Turenne range son armée en bataille dans la plaine, en la reculant assez pour la mettre à l'abri du feu nourri que dirige sur elle, à travers l'étang et le marais qui les sépare, l'infanterie de Condé, couverte par le bois. De part et d'autre s'engage, à distance, un combat d'artillerie. Si, pendant ce temps , renseignement que l'histoire ignore , le prince de Condé prenait des dispositions pour aborder de nouveau l'armée royale et ressaisir la victoire, les renforts arrivant à cette armée ne lui permirent plus de songer à prendre une nouvelle offensive. Le maréchal d'Hocquincourt était parvenu à rallier sa cavalerie mise en fuite la nuit précédente, et faisait sa jonction avec le maréchal de Turenne. D'un autre côté, le duc de Bouillon venait d'amener à son frère tout ce qu'il avait pu réunir à Gien d'hommes en état de porter les armes. Alors la canonnade continua jusqu'à la nuit, avec une supériorité prononcée du coté de l'armée rovale.
La fin du combat fut marquée par cet intéressant épisode de la rencontre du prince de Condé et du maréchal d'Hocquincourt , inédit jusqu'ici dans plusieurs de ses circonstances :
« M. de Beaufort ayant sceu qu'un de ses principaux officiers avoit été fait prisonnier, l'envoya réclamer par un trompette qui rencontra le comte de Grandpré ' à quarante pas, lequel le renvoya à M. de Beaufort pour lui demander s'il agréeroit qu'il le saluât, puisqu'il estoit si proche , ce que M. de Beaufort ayant agréé, ils s'approchèrent, et s'estant embrassés, le comte accompagna le trompette qui alla trouver le maréchal d'Hocquincourt, lequel s'estant aussy trouvé fort proche de là voulut aussy saluer M. de Beaufort ; et après lui avoir promis de lui renvoyer cet officier, lui dit que puisque M. le Prince estoit si proche, il estoit bien aise de le saluer aussy, s'il lui vouloit donner sa parole. Aussy tost M. de Beaufort se chargea d'en faire la proposition à Son Altesse, qui, l'ayant agréé, lui renvoya le trompette pour l'en avertir, et s'estant approchée, elle l'embrassa et lui parla en ces termes : Nous sommes bien malheureux de nous voir obligés de nous couper la gorge pour un faquin qui nen vaut pas la peine'1. »
1 Lieutenant-général dans l'armée royale. * Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 jan- II. 7
g8 SOUVENIRS
La chute du soleil, le 7 avril i652, termina définitivement le combat célèbre qui passe pour avoir sauvé le roi de France. A la faveur de la nuit, le maréchal de Turenne se retira sur Briare avec son armée. De son côté, le prince de Condé opéra sa retraite sur Châtillon et Montargis, sans plus tenter de forcer l'infanterie retranchée dans Bléneau, qui alla rejoindre l'armée royale.
Le combat de Bléneau a attiré l'attention du plus grand capitaine des temps modernes , alors que, méditant sur sa propre histoire, il en traçait les pages, assis sur le rocher de Sainte-Hélène1.
L'empereur Napoléon blâme les généraux des deux armées opposées d'avoir indiqué trop près leur point de rassemblement , ce point devant être toujours désigné en arrière, de sorte qu'en cas de surprise tous les cantonnements puissent y arriver avant l'ennemi ; mais il approuve sans restriction le parti que fit adopter Turenne, malgré la cour, de marcher à l'ennemi au lieu de quitter Gien pour commencer une funeste et honteuse retraite. Il fait ressortir, toutefois, que le maréchal avait bien plus l'intention de retarder la marche de l'armée des princes sur le quartier
vier 1652 jusqu'au 26 aoust 1653, manuscrit conservé à la Bibliothèque impériale, fonds de Sorbonne, n.*12j7.
1 Mémoires de Napoléon. Voyez, à Y appendice, ses observations sur le combat de Bléneau.
royal que de livrer une bataille sérieuse;* il en trouve la preuve dans cette circonstance que Turenne évita d'occuper le bois en avant du défilé, afin de rester maître de ne pas se trouver, malgré lui , trop engagé, et dans cette autre circonstance, qu'il tint son armée dans la plaine assez près pour rendre le passage du défilé dangereux, assez loin pour que, dans le cas où ce passage s'effectuerait avec succès, il ne pût néanmoins encore être contraint d'accepter un engagement général , et le grand homme de guerre fait cette réflexion : « Cette circonstance ne paraît rien ; cependant c'est ce rien qui est un des indices du génie de la guerre. » Néanmoins il ajoute que cette manœuvre si délicate, exécutée avec tant d'habileté et de prudence, ne saurait être recommandée; que Turenne aurait dû se retirer du côté de Saint- Fargeau pour ne revenir en avant qu'après avoir fait sa jonction avec le maréchal d'Hocquincourt. Il appuie sa critique sur ce principe : Les règles de la guerre veulent qu'une division d'une armée évite de se battre seule contre une armée quia déjà obtenu des succès.
Nous allons hasarder quelques objections à ces observations très -justes en principe, mais qui ne nous paraissent pas s'appliquer avec exactitude aux circonstances qui ont amené le combat de Bien eau. La hardiesse trop grande reprochée au
IOO SOUVENIRS
maréchal de Turenne, bien que Napoléon reconnaisse qu'elle fut alliée à la prudence, était indispensable, puisqu'il s'agissait, avant tout, d'empêcher le roi d'être enlevé -, il fallait bien moins chercher une victoire et surtout perdre un temps précieux à réunir les moyens propres à la remporter, qu'il ne fallait, sur toutes choses, arrêter la marche du prince de Condé ; et, dans cette affaire , où il n'y eut ni vainqueur ni vaincu , ce but suprême fut atteint, et l'enlèvement du roi rendu impossible. Si le maréchal de Turenne se fût retiré sur Saint-Fargeau , il eût laissé découverte la route de Gien, et, pendant que le prince de Condé l'eût fait suivre et observer par un corps de son armée, la supériorité de ses forces pouvant lui permettre de les diviser, avec l'autre, il lui était facile d'enlever Gien et, quand même le roi et la cour eussent commencé leur fuite projetée vers la Bretagne, de les atteindre et de terminer d'un seul coup la guerre en se rendant maître de la personne du roi. Enfin, si l'événement a prouvé que le maréchal d'Hocquincourt pouvait rallier ses troupes dispersées dans la nuit précédente, il était impossible au maréchal de Turenne de le prévoir et de compter, par conséquent, sur cette heureuse circonstance. Il devait craindre de se replier en pure perte pour chercher l'appui d'un corps d'armée certainement démoralisé. En outre, le maréchal
de Turenne, qui parle avec tant de modestie, dans ses Mémoires, de sa conduite à Bléneau, qu'il évite même de faire ressortir le grand service qu'il rendit à la cour, y explique « qu'il aima bien mieux marcher droit à M. le Prince, quoique inférieur à lui de deux tiers en troupes, que de l'attendre et de lui donner le temps de défaire entièrement M. le maréchal d'Hocquincourt. »
A notre jugement du moins, cette affaire fut conduite par le maréchal de Turenne aussi habilement qu'elle pouvait l'être. Le maréchal d'Hocquincourt fit à ses dépens les frais de la portion malheureuse pour l'armée royale de la série des combats de Bléneau ; Turenne et Coudé y conquirent chacun des lauriers ; mais, en définitive , le but manqué fut pour Condé, qui échoua dans son entreprise, et le succès pour Turenne, qui sauva le roi. Cependant, comme il arrive toujours quand les résultats sont indécis, chacun des deux partis s'attribua la victoire. A ne considérer que les pertes éprouvées, le désavantage fut pour l'armée royale, qui compta six cents morts et autant de prisonniers, tandis que l'armée du prince de Condé ne perdit que six cents hommes, morts ou prisonniers ; elle resta maîtresse, en outre, d'un butin considérable : tous les bagages du corps d'armée du maréchal d'Hocquincourt, son artillerie, et environ trois mille chevaux.
M"* de Montpensier était restée à Orléans, d'où les habitants ne songeaient nullement à chasser les gens du duc d'Orléans, et par conséquent la princesse elle-même, en dépit des renseignements reçus par le maréchal de Turenne dont on a vu qu'il faisait part avec satisfaction à Le Tellier dans sa lettre du 27 mars. La princesse attendait avec anxiété dans cette ville les nouvelles de la guerre ; le prince de Condé lui écrivit de sa main le récit succinct des combats de Bléneau ' :
« Mademoiselle ,
« Je reçois tant de nouvelles marques de vos bontés, que je n'ai point de paroles pour vous remercier; seulement je vous assurerai qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service ; faites-moi l'honneur d'être persuadée, et de faire un fondement certain là-dessus. J'eus hier avis que l'armée mazarine avoit passé la rivière et s'estoit séparée en plusieurs quartiers. Je résolus à l'heure même de l'aller attaquer dans ses quartiers ; cela me réussit si bien, que je tombai dans leurs premiers quartiers avant qu'ils en eussent eu avis ; j'enlevai trois régiments de dragons d'abord, et après je marchai au quartier général d'Hocquin-
1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Io3
court, que j'enlevai aussi. Il y eut un peu de résistance, mais enfin tout fut mis en déroute ; nous les suivîmes trois heures, après lesquelles nous allâmes à M. de Turenne; mais nous le trouvâmes posté si avantageusement, et nos gens si las de la grande traite et si chargés du butin qu'ils avoient fait, que nous ne crûmes pas le devoir attaquer dans un poste si avantageux; cela se passa en coups de canon ; enfin il se retira. Toutes les troupes d'Hocquincourt ont été en déroute, tout le bagage pris, et le butin va à deux ou trois mille chevaux, quantité de prisonniers, et leurs munitions de guerre. M. de Nemours y a fait des merveilles et a été blessé d'un coup de pistolet au haut de la hanche, qui n'est pas dangereux; M. de Beaufort y a eu un cheval de tué et y a fort bien fait; M. de la Rochefoucauld, très-bien; Clinchamp, Ta vannes, Valon, de même, et tous les autres mareschaux de camp ; Mare est blessé d'un coup de canon. Hors cela, nous n'avons pas perdu trente hommes. Je crois que vous serez bien aise de cette nouvelle, et que vous ne doubterez pas que je ne sois, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Louis de Bourbon. »
« Châtillon-sur-Loing, ce 8 avril 1652. »
Dans ce compte rendu , le prince de Condé atténue ses pertes ; il attribue toute l'importance de l'action à son succès remporté sur le maréchal d'Hocquincourt, et n'en reconnaît qu'une trèsminime à l'obstacle qu'il trouva du côté du maréchal de Turenne. Cette marche du vicomte, de même que celle du comte d'Harcourt à Chef- Boutonne ' , firent cependant échouer , dans les deux circonstances, le but le plus essentiel que se proposait le prince de Condé, l'enlèvement du jeune roi. Dans cette seconde tentative avortée, ce prince avait du moins la consolation d'avoir cueilli des lauriers, de pouvoir même, à un certain point, se proclamer vainqueur, tandis qu'à Chef-Boutonne , une désastreuse retraite n'avait pu donner lieu à aucune équivoque.
Pendant la bataille, lesdeux beaux-frères, rivaux sur tant de points délicats , que nous avons vus sous les murs d'Orléans donner des preuves si violentes de leurs dissentiments, qui les ont de nouveau manifestés à l'occasion de l'échec du pont de Jargeau , n'eurent entre eux d'autre jalousie que celle de se surpasser en courage. Nous savons que le duc de Beaufort en fut quitte pour un cheval tué sous lui; le duc de Nemours, qui reçut une blessure reconnue ensuite peu grave,
1 Voy. t. I, p. 361 et ?uiv.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. lo5
passa au premier moment pour être mortellement atteint. La duchesse de Nemours, sa femme !, accourut de Paris pour lui donner ses soins ; la duchesse de Châtillon 2 l'accompagnait pour aller, disait-elle, veiller à la conservation de sa maison de Châtillon ; mais elle s'arrêta à Montargis, d'où elle trouva qu'elle pouvait suffisamment surveiller ses terres , et tous les soirs , se croyant bien cachée par un voile sous lequel toute l'armée la reconnaissait, elle allait voir le duc de Nemours.
Tant que dura la série des combats de Bléneau, la cour fut dans la consternation et dans l'effroi ; mais, dès que la nouvelle que le maréchal de Turenne avait arrêté la marche du prince de Condé fut parvenue à Gien, de toutes parts éclatèrent des transports d'allégresse. Lorsque Turenne parut devant Anne d'Autriche, cette princesse n'hésita pas à le proclamer le sauveur du roi et de la mo-
1 Elisabeth de Vendôme, sœur du duc de Beaufort, fille de César, duc de Vendôme, et de Françoise de Lorraine, duchesse de Mercœur. Il ne faut pas la confondre avec la duchesse de Nemours, sa belle-sœur, qui a laisse des Mémoires. Celle-ci était Marie d'Orléans, née du premier mariage du duc de Longueville , mariée à Henri de Savoie , frère cadet du duc de Nemours. Henri de Savoie, destiné d'abord à l'état ecclésiastique, et pourvu même de l'archevêché de Reims, n'était pas encore engagé dans les ordres sacrés lors de la mort tragique de son frère aîné, que nous verrons arriver bientôt. Aussitôt après cet événement, Henri de Savoie, succédant au titre de son frère aîné, résigna ses bénéfices et se maria.
* Voyez sur la duchesse de Châtillon la note de la p. 45.
] o6 SOUVENIRS
narchie. Ce grand homme accueillit ces louanges avec sa modestie accoutumée, et comme le maréchal d'Hocquin court , toujours présomptueux , même après sa défaite, ne rougissait pas d'en rejeter la faute sur le maréchal de Turenne, celuici, sans daigner se justifier d'une imputation si ridicule, se contentait de dire : « Ce pauvre maréchal est si affligé, qu'il doit lui être permis de se plaindre. » Il était difficile de disgracier ce maréchal, qui avait ramené le cardinal Mazarin jusqu'à Poitiers ; il continua à servir quelque temps avec le maréchal de Turenne ; mais une faute nouvelle, qu'il ne tarda pas à commettre à Étampes, fit prétexter la nécessité de sa présence dans son gouvernement de Péronne, en raison de l'approche de l'armée espagnole, et il fut obligé de s'y rendre. Il se soumit en murmurant, et ce premier mécontentement fut probablement le germe de ceux qu'il fit éclater plus tard l.
Le récit des combats de Bien eau resterait incomplet, si l'on ne faisait ressortir à quel point le calme et le sang-froid ordinaires de la reine se maintinrent inébranlables durant les perplexités
1 Charles de Monchy, marquis d'Hocquineourt, nommé maréchal de France en 1651, vice-roi de Catalogne en 1653, finit par aller rejoindre le prince de Condé, et fut tué, en 1658, dans les rangs espagnols, à la défense de Dunkerque. Voyez sur ce maréchal, t. I, p. 422 et suiv.
d'une lutte dont, sans parler de la couronne compromise peut-être de son royal fils , le moindre danger pour elle était la perte du gouvernement et l'exil. Étant à sa toilette, elle apercevait des fenêtres du château de Gien, sur les hauteurs voisines, ceux des fuyards de l'armée du maréchal d'Hocquincourt qui s'étaient dirigés de ce côté , et pendant qu'autour d'elle on s'écriait que tout était perdu, que l'on préparait ses équipages pour la fuite, elle ne permit pas à ses femmes d'omettre une seule boucle de ses cheveux. Lorsque le dénouement de cette mémorable journée, si différent de son prélude, eut changé la consternation en allégresse, sa joie ne dépassa pas les bornes de la sérénité;