CHAPITRE XIII
Résolution du prince de Condé de se rendre à Paris. — Violent dépit du duc d'Orléans. — Menées secrètes du cardinal de Retz contre le prince de Condé. — Émeutes et désordres populaires; détails inédits. — Opposition du parlement à l'entrée du prince de Condé levée par un argument de procédure. — Arrivée à Paris du prince de Condé. — Accueil peu flatteur qu'il reçoit des cours souveraines. — Les cours souveraines maintiennent leurs déclarations contre le cardinal Mazarin. — Remontrances au roi mal accueillies. — Quelle eût été la puissance du tiers-parti? — Quelle eût été Hopportunité plus grande des États généraux? — Mouvement d'accession des protestants du midi à la politique du tiers-parti.
— Lettre inédite du duc de Lesdiguières à ce sujet. — Composition frivole du conseil du prince de Condé. — Lettre du duc de Rohan -Chabot. — Négociations des princes avec la cour successivement tentées : 1° par l'intermédiaire du comte de Chavigny, du duc de Rohan-Chabot et de Goulas; 2° par celui du duc de Nemours, du duc de la Rochefoucault et de Gourville; 3° par le comte de Gaucourt; enfin par la duchesse de Châtillon. — Le parlement tente également sans plus de succès des négociations pour la paix. — Le maréchal de l'Hôpital continue à Paris ses fonctions de gouverneur pour le roi. — Lettre inédite du maréchal adressée au roi.
— Rapports tendus du prince de Condé avec les magistrats ; scène avec le président de Novion. — Le prince de Condé se rend maître de Paris en l'effrayant. — Nouveaux désordres populaires ; détails inédits. — Recrutement dans Paris. —
Démonstrations militaires des levées bourgeoises au bois de Boulogne et à Saint-Denis.
Le but manqué du combat de Bléneau paraissait rendre la présence du prince de Condé, à la tête de son armée, d'une utilité secondaire. Une campagne en règle contre un adversaire tel que le maréchal de Turenne devait demander beaucoup de temps, et la situation du prince exigeait qu'il portât des coups prompts et décisifs. Par une singulière bizarrerie du sort, le héros de Fribourg, de Lens et de Rocroy, ne pouvant réussir à frapper ces coups avec son épée, voulut tenter de les porter au moyen de la politique, quelle que fût son inhabileté à manier cette arme, dont la poignée, plus dangereuse peut-être que la pointe, blesse souvent ceux qui la saisissent avec l'illusion de s'en servir à leur avantage. Chavigny, qui était toujours dans la capitale l'agent et le ministre des intérêts du prince, le pressait vivement de s'y rendre. Condé s'y résolut, et envoya Gourville annoncer à Monsieur qu'il y serait dans trois jours; il décida qu'il amènerait avec lui le duc de Beaufort et laisserait l'ordre au duc de Nemours de le rejoindre aussitôt que la guérison de sa blessure le lui permettrait , ne voulant plus compromettre par la dangereuse rivalité des deux beaux-frères son armée , dont il devait laisser le
IIO SOUVENIRS
commandement supérieur au comte de Tavannes. Un grand nombre de partisans du prince lui reprochèrent cependant comme une faute l'abandon de son armée, dont la supériorité numérique devait, sous un habile général, assurer des succès certains sur l'armée du maréchal de Turenne ; la suite des événements a semblé justifier leur critique.
Le duc d'Orléans apprit la résolution imprévue du prince de Coudé avec un sentiment très-marqué de mécontentement. La présence à Paris de son illustre cousin, grandi encore par sa victoire de Bléneau, ainsi que ses partisans étaient convenus de qualifier cette journée, menaçait de le réduire à un rôle effacé. Il eut recours à la ressource ordinaire de ses fréquentes perplexités ; il envoya chercher en toute hâte son confident le cardinal de Retz, et s'écria en le voyant : « \ous me l'aviez bien dit ; quel embarras ! quel malheur ! nous voilà pis que jamais. » Ces exclamations désespérées étaient un sensible triomphe pour le coadjuteur, puisqu'elles étaient l'aveu indirect de la part de Monsieur qu'il se repentait amèrement de n'avoir pas suivi la politique du tiers-parti. Comme le cardinal était homme de ressources, il conseilla au prince de paraître satisfait de ce qu'il ne pouvait plus empêcher ; mais Monsieur obligea le coadjuteur à lui promettre , malgré la résistance qu'il
y fit, ne croyant pas que cette précipitation fût de bonne politique , de manœvrer de telle sorte que M. le Prince fût mis dans la nécessité de quitter Paris presque aussitôt qu'il y serait entré.
Pour tenir sa promesse , le cardinal de Retz ménagea secrètement Le Febvrè, prévôt des marchands, qui lui devait sa charge, et le maréchal de l'Hôpital ' , gouverneur de Paris , tout dévoué à la cour, afin de tenir une assemblée à l'Hôtel de Ville, dans laquelle il fut résolu que le gouverneur irait trouver Monsieur pour lui exprimer combien il serait inconvenant que M. le Prince fût reçu dans Paris tant qu'il ne se serait pas justifié de la déclaration royale vérifiée en parlement contre lui. Monsieur, au comble de la satisfaction, répondit au maréchal venant remplir sa mission, que le prince de Coudé ne voulait venir à Paris que pour conférer avec lui sur quelques affaires particulières , et qu'au bout de vingtquatre heures il en serait sorti.
Après le départ du maréchal, Monsieur remerciant son confident avec effusion , celui- ci lui répondit : « Je ne vous ai jamais, Monsieur, si mal servi ; souvenez-vous, s'il vous plaist, de ce que je vous dis aujourd'hui. » Cette joie devait en effet aboutir à une prompte déception.
1 François de l'Hôpital, maréchal de France, gouverneur de Paris en 1649, mort le 20 avril 1GG0.
Chavigny, d'autant plus furieux de l'assemblée de l'Hôtel de Ville et de ses conséquences probables qu'il était par ses conseils le principal auteur de la résolution du prince de Condé, ne ménagea pas les plus insolentes bravades , déclarant que M. le Prince saurait tenir le pavé tant qu'il lui plairait, sans en demander la permission à personne. Il fit afficher dans les carrefours des placards violents semant des soupçons de trahison ; par l'intermédiaire de Pesche1, séditieux à gages, il suscita, aux cris de Vive le roi! Vivent les princes! Mort au Mazarin! une émeute sur le Pont- Neuf, qui inspira au duc d'Orléans un tel effroi, que ce prince fit une réprimande publique au gouverneur de Paris et au prévôt des marchands, pour avoir fait enregistrer au greffe de la ville une réponse qu'il ne leur avait faite qu'en particulier.
Une relation inédite 2 nous fournit sur ces désordres les détails suivants :
1 Fameux séditieux que le cardinal de Relz, dans ses Mémoires, accuse d'avoir voulu le poignarder à cette orageuse séance du parlement où il avait failli être étranglé entre deux portes par le duc de la Rochefoucauld.
2 Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1652 jusqu'au 26 aoust 1653; fonds de Sorbonne, n. 1257, à la Bibliothèque impériale.
« De Paris, 2 avril 1652.
« Les placards de Paris ont fait un tel effet, que pendant toute l'après-dinée une grande foule de peuple s'est tenue sur le Pont-Neuf, où elle a arresté tous les carrosses qui ont passé pour recognoistre ceux qui estoient dedans, les ayant néanmoings laissé passer après les avoir obligez de crier : Vive le roi et les princes, et point de Mazarin ! Mais tout cela ne s'est pas passé sans quelque accident fascheux. Mme de Sully passant sur lès deux heures dans un carrosse dont la housse ressembloit fort à celle de Mme de Chevreuse, on l'a prise pour celle-cy, et après lui avoir dit des injures telles que vous pouvez juger, on ne parloit pas moins que de la jeter dans la rivière , quoiqu'elle criast qu'on se mesprenoit et qu'elle estoit la duchesse de Sully J ; mais Son Altesse Royale ayant passé dans ce temps-là, l'a mieux fait cognoistre; l'on luy a faict de grandes excuses. Elle y a passé depuis en si grande seureté, qu'au contraire on lui faisoit très bon accueil. Mme de Châ-
1 Charlotte Séguier, duchesse de Sully, belle-fille du surintendant des finances, et fille du chancelier Séguier; c'était pour la seconde fois que les émeutes populaires mettaient son courage à de rudes épreuves. Voy. t. I, p. 198, 199.