CHAPITRE XXVIII
Commencement du siège de Villeneuve d'Agen. — Le marquis de Théobon, gouverneur de la place. — Le comte d'Harcourt met obstacle à Texécution des ordres de la cour rappelant plusieurs régiments. — Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, 22 juin 1652.— Congé accordé au comte d'Harcourt dont il refuse de profiter avant la prise de Villeneuve. — Autre lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, 22 juin i652. —La comtesse d'Harcourt se rend à Brisack après avoir obvié par un emprunt à ses embarras d'argent.— Lettre du marquis de Saint-Luc au cardinal Mazarin, 28 juin 1652. —Fragment d'une lettre de M. de Pontac.^ — Le lieutenant colonel du régiment de Charlevoix au camp de Villeneuve. — Lettre de Piloys au cardinal Mazarin, 5 juillet 1652. — Lettre de remercîment du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin à l'occasion de quelques faveurs, 6 juillet 1652. — . Fragment d'une lettre du marquis de Bougy au cardinal Mazarin, 14 juillet 1652. — Nécessité de céder aux prétentions du comte d'Harcourt ou imminence d'une rupture. — Violence de caractère du colonel Baltbazar. — H tente inutilement avec le marquis de Montpouillan de secourir Villeneuve. — Brillante sortie des assiégés, défaite du régiment de Champagne, perte de son prestige, r— Fragment d'une lettre du chevalier de Créqui au cardinal Mazarin, 6 juillet 1652. — Espérance fondée par les assiégeants sur le succès d'une mine. — Déception. — Lettre de Langey à Le Telliér, 14 juillet 1652. — Construction par les assiégeants d'une galerie couverte. — Lettre de M. de PonlU. 24
tac à Le Tellier, lo juillet 1652. — Un débordement du Lot oblige à lever le siège. — Lettre du marquis de Saint-Luc au cardinal Mazarin signalant les fautes qui paralysent les armes du roi, 24 juillet 1652. — Reprise du siège, il est converti en blocus. — Lettre de Sainte-Colombe-Marin à Le Tellier pour demander le gouvernement de la place, 30 juillet 1632. — Un parti de cavalerie de l'armée des princes franchit le Lot à un passage mal gardé parle chevalier de Vivens. — Il secourt la place en traversant à force ouverte le quartier du marquis de Saint-Luc. — Sorties des assiégés. — Levée du siège le 8 août 1652. — Lettre du chevalier de Créqui à Le Tellier annonçant cette nouvelle. — Retraite du comte d'Harcourt au camp de Montflanquin. — Lettre du marquis de Saint-Luc au cardinal Mazarin, 10 août 1652, accompagnée de deux lettres du chevaher de Vivens qu'il envoie pour se justifier. — Disparition du comte d'Harcourt. — Sa lettre au comte de Vaillac, 14 août 1652. — Lettre du marquis de Saint-Luc au cardinal Mazarin, 16 août 1652, appréciant les conséquences de ce départ. — Le comte d'Harcourt dirige secrètement ses pas sur Brisack. — Lettre du roi à Charlevoix lui défendant de recevoir ni de reconnaître personne dans Brisack sans son ordre, 16 août 1652. — Ordre d'arrestation du comte délivré à Malleville, enseigne des gardes du corps, 24 août 1652. — Le comte d'Uarcourt arrive à Brisack sans être atteint. — Appréciation des motifs de l'étrange conduite du comte d'Harcourt. — Lorsque la Fronde eut pris Gn, le comte d'Harcourt reçut, en échange de Brisack, le gouvernement d'Anjou. — Le chevalier d'Aubelerre et la Bérurie "envoyés à la cour. — Lettre du chevalier d'Aubeterre à Le Tellier, 21 août 1652. Lettre du marquis de Bougy à Le Tellier, 24 août 1652. — Situation favurable du parti des princes dans la Guyenne.
Le comte d'Harcourt, pendant que se dénouaient à son avantage les complications de Tàffaire de Brisack, s'était rendu à Villeneuve d'Agen pour entreprendre un siège dont nous allons suivre les
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péripéties. Cette ville, située sur la rive droite de la rivière du Lot, était une place moins défendue par ses fortifications et par son château qu'elle ne Tétait par Thabileté et le courage de l'excellent officier qui en était le gouverneur, Rochefort de Saint-Angel, marquis de Théobon, gentilhomme protestant, tué plus tard au passage du Rhin, en 1672. Théobon avait été, lors du siège de Bor* deaux, en i65o, Tun des généraux de l'armée bordelaise, et la ville de Bordeaux, par reconnaissance pour ses services, donna son nom àson fils, qui s'appela Charles Bordeaux de Rochefort. Le comte d'Harcourt avait réuni pour cette expédition toutes ses forces disponibles, formant un effectif de deux mille fantassins et deux mille cinq cents cavaliers; en outre, le marquis de Saint- Luc vint faire sa jonction avec le petit corps d'armée qui opérait sous ses ordres. Le général de l'armée royale retenait près de lui, contrairement aux ordres de la cour, quelques régiments appelés à faire partie de l'armée du maréchal de Turenne. Laissant momentanément de côté sa politique de temporisation^ afin de donner ensuite plus libre cours à ses projets, le comte d'Harcourt espérait s'emparer de Villeneuve d'Agen en peu de jours; il ne voulait donc pas diminuer ses moyens de succès. Il présentait à la cour la suspension du départ de ces troupes comme un léger retard, Tap-»
puyant en outre de cette raison ou de ce prétexte qu'il ne pouvait les mettre en route avant qu'elles ne fussent indemnisées des frais de leur quartier d'hiver dont le payement n'avait pas encore été effectué. Le comte d'Harcourt s'en explique en ces termes avec le cardinal Mazarin * :
fi Monseigneur ,
ce Nous dépeschons le chevalier de la Roque à Voslre Eminence pour luy rendre compte de nostre entreprise de Villeneuve et de l'pstat auquel nous y avons mis les affaires du roy. Il dira sans doute à Yostre Eminence que nous ne manouons pas de nécessité de toutes choses; mais que nous ferons suppléer le zèle au deffaut pour en avoir une favorable issue, qui sera sans doute bien moins prompte que si nous estions mieux pourveus» Nous envoyons un brouillon du plan des fortifications de la ville^ que nous avons fait faire à veùe. Si nous avions des ingénieurs, nous aurions peu l'envoyer avec plus de netteté à Vostre Eminence; mais ce n'est pas là le seul ny le plus considérable de nos besoins. J'en ay informé M. Le TelUer par ma précédente dépesche, comme je fais présentement à Vostre Eminence, du sensible dé-
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre KK, 1219, page 387.
plaisir que j'ay du retardement des troupes dont Vostre Éminence a besoin auprès de Leurs Majestez. Je ne serois pas consolable si tout ce qu'il y a icy de fidelles serviteurs du roy ne voy oient l'impossibilité qu'il y a de les faire partir qu'elles ne soient satisfaites de leur quartier d'hyver pour lequel nous travaillons, et M. de Tracy particulièrement, avec des soins qui ne se peuvent exprimer, non plus que la passion et la sincérité avec lesquelles je suis,
<c Monseigneur,
a De Vostre Éminence, « Le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur,
€ Harcourt.
« Au camp devant Villeneuye^ le 22 juin 1652. d
A ce moment, le comte d'Harcourt obtenait de la cour le congé qu'il sollicitait depuis longtemps pour aller soutenir de vive voix ses intérêts auprès du roi ; mais il déclare dans une seconde lettre au cardinal Mazarin, datée du même jour que la précédente, que le service du roi, qu'il préfère à sa propre satisfaction, le décide à n'user de cette autorisation qu'après le succès du siège de Villeneuve. Cette preuve authentique d'un congé accordé au comte d'Harcourt est digne d'une at-
tention particulière. Ce fait était resté ignoré; il atténue dans une certaine mesure l'acte dont le comte fut accusé plus tard d'avoir déserté son armée, puisqu'il avait reçu positivement l'autorisation de la quitter.
« Monseigneur,
a Dans l'impatience que j'ay de m'expliquer à Vostre Éminence sur toutes les affaires qui me regardent, je ne pouvois recevoir de plus parfaite satisfaction que celle du congé qu'elle m'a procuré, et je ne différeroîs pas un moment d'en profiter si le service du roy, que j'ay tousjours préféré à toute autre considération , ne m'attachoit pour quelques jours au siège de Villeneufve. Je tascheray de mettre toutes choses dans Testât que Vostre Éminence peut souhaitter pour faire en suitte ce petit voyage auprès d'elle, et luy aller témoigner la reconnoissance que j'ay des nouvelles marques d'amitié qu'elle a données en ma faveur aux sieurs abbé de Charente et de Saint-Amant. Je sçay bien, Monseigneur, que mes ennemis travaillent à inspirer des sentiments à Vostre Eminence autant esloignés de l'atlachement que j'ay à ses intérests que la sincérité de mes intentions luy est connue; mais je ne suis pas moins persuadé que Vostre Eminence ne souffrira pas qu'il soit fait une no-
DD RÈGNE DE LOUIS XIV. 3'j5
table injure à ma fidélité. Elle m'oblige de luy dire que j'ay appris avec quelque surprise par ce courrier l'arrivée de ma femme à Basle, n'ayant sceu son départ de Paris que par celuy qui m'a apporté la dernière lettre de Vostre Eminence, du troisième de ce mois. Il y en a plus de six que j'avois donné ordre à ma femme d'aller dans mon gouvernement pour se mettre à couvert des accidents de celte fascheuse guerre et y vivre avec moins de frais qu'aux environs de Paris. Son voyage n'avoit esté différé que par la nécessité d'argent, lorsqu'ayant trouvé des amis qui luy en ont preste, elle s'y est d'autant plus volontiers résolue qu'elle a jugé, à ce qu'elle m'escrit, de n'estre pas inutile à la conservation de Brisac au service du roy, et qu'elle avoit pris la résolution d'y entrer, comme elle aura fait sans doute aussy tost qu'un officier de la garnison de Phîlisbourg, que j'ay envoyé avec quelque argent dont mes amis m*ont assisté, aura peu la joindre. J'ay eu d'autant plus de joye de cette nouvelle qu'elle m'asseure plus solidement que jamais les moyens de rendre à Vostre Eminence le service qu'elle doit espérer de ma fidélité et de mon zèle, et qu'elle jugera qu'il y en a peu qui les puissent égaler, préférant comme je fais la satisfaction de Vostre Eminence sur la conservation de Brisac au notable iiitérest que j'ay à celle de Philisbourg,
qui demeure comme abandonné par les avances considérables que je fais pour le premier. Cest ce qui me fait supplier Vostre Éminence d'agréer que le commissaire des Madrilz leur fasse connoistre les nécessités pressantes de Philisbourg et l'importance de quelques ordres envers M. le surintendant pour le changement d'une assignation invalide qui met nos affaires dans la dernière extrémité. J'espère tout de la bonté de Vostre Éminence, puisqu'elle peut tout espérer du respect et de la fermeté avec lesquels je suis,
c Monseigneur,
a De Vostre Éminence,
« Le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur,
n HA.RCOURT.
« Au camp devant Villeneuve, le 22 juin 1652 *. n
Le comte d'Harcourt, qui prudemment ne négligeait nulles précautions vis-à-vis du cardinal Mazarin, voulait, ainsi que sa lettre nous l'apprend, s'assurer de Brisack d'une manière plus positive encore par la présence dans ses murs de la com-
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archivei nationales, registre KK, 1219, page 389.
tesse ^ sa femme, à laquelle il avait donné des ins« tructions pour s'y rendre de son gouvernement de Philipsbourg. La mission delà comtesse présente exactement le contre-pied de la mission dé la maréchale de Guébriant. L'importance que le comte d'Harcourt attachait à la possession de Brisack dépassait de beaucoup celle qu'il mettait à la possession de Philipsbourg; préférant exposer même celle-ci, il consacrait toutes ses ressources à la première; ressources bien restreintes, nous ne l'ignorons pas, car le comte met à nu une fois de plus sa misère, lorsqu'il nous montre la comtesse ne pouvant continuer ton séjour aux environs de Paris, parce que l'existence y est trop chère, et néanmoins, dans l'impossibilité de s'en éloigner à défaut d'argent pour son voyage ; réduite enfin à recourir à un emprunt pour partir.
Ce congé accordé au comte d'Harcourt, congé dont l'histoire n'a pas parlé, était cependant connu de toute son armée. Cette faveur^ dont le comte comptait profiter après la prise de Villeneuve, était accordée certainement avec quelque imprévoyance; elle devait avoir pour conséquence de priver l'armée royale d'un chef expérimenté pour en livrer le commandement à des généraux d'une
^ Voyez sur la comtesse d'Harcourt, tome 11^ la 7U)te de la page 413.
capacité médiocre, de plus divisés entre eux par des rivalités personnelles. Le marquis de Saint- Luc, serviteur fidèle de la cause royale, mais serviteur malheureux et peu écouté, s*empressa de signaler au cardinal les graves inconvénients de ce congé :
« Au camp devant Villftneufve, le 28 juin 1652. » « Monseigneur,
« Je ne puis rien celer à Vostre Éminence de ce qui regarde le service du roi et ses intérêts ; le congé qu'a obtenu M. le comte d'Harcourt va apporter, à son départ, une confusion dans les troupes estrange. L'armée demeurant entre les mains de MM. de Lislebonne et de Sauvebœuf, qui ne s'accorderont jamais , toutes nos conquestes se perdront encore plus facilement qu'on ne les a faictes. Il seroit facile de le retenir à mon advis, et je croy que le moindre tesmoignage qu'on luy pourroit donner de souhaitter qu'il demeure et que sa présence est nécessaire à l'armée, il n'en feroit aucune difficulté. Il m'a dict mesme qu'il a une douleur mortelle de quitter les troupes. C'est à Vostre Eminence à considérer que ce changement en peust apporter beaucoup en Guyenne , et que
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38o SOUVENIRS -
très humbles services et par mes respects, que je
suis,
« Monseigneur,
« De Vostre Éminence, a Très humble, très obéissant et très obligé serviteur,
a Sininr-Luc * . »
M. de Pontac * s'empressait quelques jours après de soumettre au cardinal Mazarin des observations analogues dans une lettre dont nous ex* trayons ce passage ^ :
a ... Si M. le comte d'Harcourt abandonne cette province pour aller faire voyage en cour, comme il tesmoigne en avoir le désir, je suis obligé de dire à Vostre Éminence qu'elle ne doibt plus faire estât après cela de la Guyenne. Je suis attaché d'.un
^ Noas ayons tiré cette lettre inédite des Archives naiUma* les y registre KK^ 1219^ page 402. Elle est écrite en entier de la main du marquis de Saint-Luc.
* M. de Pontac était président à la cour des Aydes établie à Agen; il lui avait été délivré, datée du 12 avril 1652, à Gien, une commission d'intendant de justice, police et finance, en l'armée de Guyenne, Archives du Ministère de la guerre, vol. 135, page 183.
: « Lettre datée du camp de Villeneuve, 6 juillet 1652. Archives nationales, registre coté KK, 1219, page 416. La clairvoyance du lecteur suppléera facilement à une certaine équivoque dans les expressions; lorsque M. de Pontac parle de l'avantage qu'il y aurait à ce que le comte d'Harcourt fût arrêté en Guyenne, il veut dire retenu.
respect et d'un amour particulier pour la personne de M. le comte ; mais je doibs encore plus au roy et à l'Estat , et quand je devrôis en estre reproché, je ne sçaurois me taire sur cette matière ; la personne de M. le comte d'Harcourt et sa réputation valent dix mille hommes en. Guyenne, et je ne doute point qu'estant arresté en ce pays par les ordres du roy, les divisions de Bordeaux, où il est grandement aymé, n'éprouvent quelque changement qui surprendra Vostre Ëminence. »
Un autre correspondant du cardinal Mazarin nous apprend que Charlevoix avait envoyé au camp du comte d'Harcourt, pour s'entendre avec le général en chef de l'armée royale, le lieutenantcolonel de son régiment :
« Monseigneur,
« Le comte d'Harcourt m'a fait veoir les lettres qu'il a reçues de Brissac par le lieutepant-colonel du régiment de Charlevoix, lequel lui donne toutes les asseurances qu'il peut désirer pour le rendre maistre de la place, et offre mesme d'y faire entrer un régiment d'infanterie. Il m'a dit ensuite que sy Vostre Éminence luy veult faire la grâce de luy faire donner les provisions, qu'il lui donneroit toutes les seuretés imaginables pour luy donner la satisfaction qu'elle désire. De sorte ,
38a SOUVENIRS
Monseigneur, qu'il attend les dernières résolutioos de Vostre Éminence sur ce subject, et espère qu'elles luy seront favorables, veu le sentiment qu'il a pour le service du roy et pour celuy de Vostre Éminence. Je ne manqueray point d'en- , tretenir le lieutenant-colonel, afin que je puisse être savant de Testât des choses.
a Les mineurs sont attachés à la demi-lune de cette place, de cesle nuit : c'est pourquoy on espère d'en estie bientost le maistre. Je prie Dieu qu'il conserve Vostre Éminence et qu'il me donne des occasions où je puisse faire cognoistre,
« Monseigneur,
a De Vostre Éminence,
a Le très humble, très obéissant et fidel serviteur,
ce De Pilots*. »
A la possession effective de Brisack, le comte d'Harcourt voulait ajouter la possession légitime et régulière, en obtenant du roi les provisions de ce gouvernement. Sur le terrain diplomatique, ce
* Nous avons tiré celte lettre Inédite des Archives nationales, registre rotéKK, 1219, paj:e 41 i. LesDuPiloysouDuPillois étaient seigneurs du château de Tourncbu, près de GaiUoD» dont le donjon qui subsiste encore est considéré comme riin des intéressants spécimen de l'architecture militaire du moyen Age.
général manœuvrait pour obliger le cardinal à compter avec lui.
Le comte d'Harcourt, maître de Brisack, et qui par cette possession pouvait se rendre maître de toute TAlsace, était en effet devenu, aux yeux de la politique du cardinal Mazarin , un personnage plus digne d'être ménagé qu'il ne Tétait auparavant. Il ne pouvait entrer dans les vues du premier ministre, nous en avons précédemment exposé les motifs, d'accorder satisfaction entière à l'ambition du comte ; mais, pour le leurrer d'espoir, il lui donnait des demi-satisfactions. Au congé accordé, il joignit quelques autres menues faveurs. Deux officiers prisonniers de la garnison de Brisack, dont il avait jusqu'alors formellement refusé la mise en liberté, furent relâchés ; et Roze, maréchal de camp, qui se rendait à Brisack^ reçut l'ordre de se retirer. Ces deux actes motivent une lettre de remercîment du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin ^ :
« Monseigneur ,
« Je suis persuadé que M. Le Tellier rendra compte à Vostre Éminence de la dépesche que je luj fais, ce qui me dispensera de l'importuner
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationa» les, registre coté KK> 1219.
d'une longue lettre ; restant d'ailleurs obligé de ne remplir celle-cy que cïes témoignages de ma reconnoissance envers Vostre Éminence des ordres qu'elle a eu la bonté de donner pour la retraite du S' Roze et la liberté des deux officiers de la garnison de Brisac. J'ose dire à Vostre Éminence, sans diminuer mon ressentiment, qu'elle avoit le principal intérest à m'accorder ces faveurs, puisqu'elles me donnent plus de moyens de lui procurer la satisfaction qu'elle peut désirer^ « Monseigneur^ a De son très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur,
a IUrcourt.
« Au camp devant Villeneuve, le 6 juillet 1652. »
Le passage suivant d'une lettre du brave mar* quis de Bougy au cardinal Mazarin vient confirmer à quel point la possession absolue de Brisack était assurée au comte d'Harcourt, et quel était le dévouement sans bornes que lui avait voué Charlevoix :
a 11 est icy arrivé depuis quelques jours le lieutenant-colonel du régiment de Charlevois, lequel j'ai fort entretenu, et comme je luy ai dit que j'avois l'honneur d'estre dans les intérests de Vostre Éminence et tout à fait à elle, il me dit
qu'il estoit aussy son serviteur, et que ce quiestoit arrivé à Brisac estoit par mésintelligence à cause des faux rapports que ceux qui ménageoient cette affaire faisoient de part et d'autre; que M. le comte d'Harcourt en estoit à présent le maistre^ et que quoy que ce soit qu'il y commandast y seroit ponctuellement exécuté. Je luy demandai, si M. de Charlevois ne pouvoit s'accomoder à leurs intérests, quel party luy et sa garnison prendroient; il me dit que cela n'arriveroit jamais, et que M. de Charlevois avait trop de reconnoissance pour ne déférer pas tout à M. le comte d'Harcourt. Mondit sieur le comte a témoigné grande joie de son arrivée. Il continue toujours à dire que si Vostre Eminence luy en veut donner les provisions, il luy donnera telles asseurances qu'elle voudra de le luy remettre lorsqu'il luy plaira, sous les conditions dont il conviendra avec elle, sy mieux n'aime luy faire avoir quelque satisfaction dès à présent en luy remettant ses prétentions. Je croy qu'il faut se résoudre à la luy donner ou à rompre entièrement avec luy; au moins il ne paroît pas qu'il y ait de milieu *. »
Cette lettre définit clairement la situation : nécessité d'accorder au comte d'Harcourt les provi-
^ Lettre inédite du marquis de Bougy au cardinal Mazarin^ m. 25
sioiis du gouvernement de Brisack, dont la possession lui appartient de fait, ou le gouvernement de Guyenne, en échange de la possession de Brisack; sinon, de la part du comte, rupture définitive avec le cardinal et avec la cour. Comme le comte préfère encore les honneurs glorieux à de matériels avantages, il a fait comprendre qu'il renoncerait encore à Brisack si immédiatement on lui accordait l'objet de ses prétentions les plus vives : le bâton de maréchal général ou l'épée de connétable.
Ces correspondances nous démontrent une fois de plus que, pendant la guerre de la Fronde, la plume n'était non moins active que l'épée. Pendant leur échange, le siège de Villeneuve d'Agen continuait son cours.
Le comte d'Harcourt occupait avec son armée la rive droite du Lot, sur laquelle la ville est située ; en face, sur la rive gauche , le marquis de Saint-Luc avait établi son quartier. Comme la possession de Villeneuve était importante pour le parti des princes, le comte de Marsin, le marquis de Montpouillan , le colonel Balthazar j réunissent quelques forces disponibles pour porter secours à la place.
A ce moment se rencontre dans la vie de Bal-
datée du camp de Villeneuve > le 14 juillet 4652. Archives nationales, registre coté KK, i2i9, p. 43i.
thazar un chagrin qui fut de nature à lui inspirer la pensée de se retirer de la lutte à laquelle il participait avec une infatigable ardeur. Il perdit son (ils. Nous n'avons aucun détail sur cet événement, sur lequel ses Mémoires sont restés silencieux; nous l'ignorerions même, s'il pe nous était révélé par le plus illustre des correspondants du conseiller Lenet, qui termine une de ses dépêches par ces mots :
« Je vous envoie une lettrej^pour M. Balthazard a sur la mort de son filz, par laquelle je le prie '< de ne point s* éloigner de la pros^ince.
« Louis de Bourbon ^ »
La dépêche est écrite de la main d'un secrétaire ; mais le prince a ajouté de sa propre main les mots que nous avons soulignés, qui prouvent l'importance qu'il attachait à conserver ce chef à son parti, puisque, pour le retenir, il lui écrivit lui-même. Le prestige et l'effroi inséparables du
' Dépêche inédite; papiers de Lenet; Bibliothèque nationaley fonds français, 6708, t. VIll, ^ 58. Le commencement de cette dépèche se rapporte à l'élection des jurats à Bordeaux.
L'éditeur récent des Mémoires de Balthazar, qui a accompagné le texte de l'auteur de tant de notes intéressantes, a ignoré, comme tous les historiens, le fait de l'existence d'un fils du colonel, de sa mort, et des conséquences fâcheuses pour le parti de la Fronde qui eu auraient pu résulter, conséquences que le grand Gondé se hâta de prévenir par sa lettrée
nom de Balthazar décuplaient moralement le nombre des soldats placés sous ses ordres.
Cependant la violence et la dureté habituelles du colonel Balthazar, non-seulement envers ses ennemis, mais encore envers son propre parti, avaient contribué dans une certaine mesure à exciter les actes d'insubordination dont venait de donner un si fâcheux exemple l'armée du comte de Marsiii. Le colonel avait fracassé d'un coup de pistolet la tête d'un capitaine du régiment de Montpouillan. De là rupture ouverte entre les deux colonels; il ne fallut rien moins que la nécessité de secourir Villeneuve pour les décider à marcher ensemble. Comme le comte d'Harcourt avait enveloppé la place, du côté où ils se présentèrent, de forces supérieures aux leurs, ils ne purent même l'aborder. Un capitaine du régiment de Balthazar, envoyé en avant avec cent cinquante maîtres et des munitions pour ravitailler la place, après avoir franchi par ruse les premiers postes des assiégeants, fut obligé de prendre la fuite dès qu'il se vit découvert; mais la place, bien que réduite à ses seules ressources, se défendait vigoureusement.
Dans une sortie, le régiment de Champagne, qui était de tranchée, fut écrasé et mis en fuite par les assiégés, après avoir perdu un grand nombre de ses officiers; son vaillant colonel, La Motte
DU RilGNE DE LOUIS XIV. 38g
Védel, se fît tuer pour ne pas survivre à la gloire de son régiment*. Cette déroute diminua singulièrement le prestige qui s'était attaché jusqu'alors au nom d'un corps dont nous avons admiré les hauts faits à Miradoux ^.
Après ce fait d'armes glorieux pour les assiégés, le chevalier de Créquy^ écrit au cardinal Mazarin :
a Monseigneur,
« Depuis la dernière que je me suis donné l'honneur d'écrire â Vostre Éminence, on n'a pas esté du tout si juste que je me l'estois imaginé à l'attaque de cette place qui ne pourra durer encore que peu de temps, le mineur ayant esté attaché cette nuit. Ce qui donne sujet de désespérer, c'est que notre misère est plus difficile à combattre que la vigoureuse résistance des ennemis, qui n'ont fait
' Nous aTons trouvé ce fait de la mort de La Motte Vëdel consigné dans le manuscrit inédit intitulé : Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier \6^% Jusqu'au 26 avril 1653^ que nous avons souvent cité.
* Cet anéantissement du vieux prestige du régiment de Champagne ressort de l'ensemble de la correspondance adressée au cardinal Mazarin conservée aux Archives nationales,
' Jean de Créqui^ seigneur d'Aufeteu^ maréchal de camp par brevet du 26 juin 1651^ marié le 4 juillet 1650 à lladeleine Le Fèvre de Caumartin^ fille de Jacques Le Fëvre de Gaumartin^ conseiller d'État , ambassadeur en Suisse. Voy. ^Histoire généalogique du Père Anselme,
390 SOUVEiaRS
que cette seule sortie sur le régiment de Champagne, dont l'échec ne fait point relâcher notre infanterie de la fermeté à bien servir; et M. le comte d'Harcourt, qui s'y occupe tout de son mieux, diligente la chose dans le dessein d'aller un tour en cour * . »
Cette lettre put faire croire au cardinal Mazarin que la sortie victorieuse des assiégés demeurerait sans résultat compromettant pour les armes royales, et que le succès certain de la mine creusée sous le rempart de la demi- lune, en avant de la place, lui permettrait d'apprendre sous un bref délai la prise ou la capitulation de Villeneuve. Ce passage d'une lettre dont nous avons précédemment cité un autre fragment était de nature au contraire, et avec plus de justesse, à dissiper toute illusion :
(c Je n'oserois parler à Yostre Éminence du siège de Villeneuve, puisqu'il n'est guère plus avancé que le quatriesme jour que nous y sommes arrî* vés, et qu'on ne peut encore dire dans quel temps on la prendra, le poeu d'infanterie qui est isy est la prinsipale cause de ce que l'on va sy lentement *. »
* Fragment tiré d'une lettre inédite datée du camp de Villeneuve, 6 juillet 1652. Archives nationales, registre coté RK, 1219, p. 418.
^ Fragment d'une lettre inédite du marquis de Bougy datée
DU RÈGIfE DE LOUIS XIV. 3^1
La mine sur laquelle les assiégeants fondaient tant d'espérances ne réussit pas; les assiégés l'avaient contre-minée. Laissons parler un correspondant du ministre Le Tellier, le marquis de Langey * :
a Monsieur,
a Avec la passion que j'ay de vous asseurer souvent de mes services, j'ay creu que vous ne seriez pas fasché de sçavoir des nouvelles de cette province et de ce qui se passe particulièrement dans nostre armée et dans celle des ennemys. Sans cela, j'appréhenderois que mes lettres ne vous fussent plustost importunes qu'agréables, vos occupations, en ce temps-icy, estant trop nécessaires pour toutes les affaires du royaume; mais comme celles-cy sont du nombre, je n'appréhenderay pas
du camp de Villeneuve^ 14 juillet 1652. Archives nationales , registre coté KK, 1219, p. 431.
^ Nous trouvons sur lui cette anecddte dans V Histoire généa^ logique du P. Anselme , à l'article de la maison de Caumont.
Marie de Saint-Simon de Courtemer, fille d'Antoine de Saint- Simon, marquis de Courtemer, et de 5u«ann« Madelaine, avait d'abord épousé René de Cordouan, marquis de Langey, dont elle se fit séparer pour cause d'impuissance par arrêt du 8 février 1659. Le marquis de Langey se remaria à Diane de Montault- Navailles, dont il eut plusieurs enfants. 11 prit requête civile contre l'arrêt du 8 février 1659 et produisit ses enfants pour moyen de cette requête qui fut entérinée par arrêt du 13 février
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de vous mander tout au long ce qui s'y passe. Nous n'avons pas encore comblé le fossé de Villeneufve à cause qu'on voulût avancer la prise d'une demie lune par où on l'attaque, en y attachant un mineur qui passa dans le fossé fort aisément, parce qu'il n'avoit de l'eau que jusqu'au dessous des bras. Il y travailla au commencement avec assez de bonheur, et fist presque son fourneau sans qu'ils s'en aperceussent ; mais par malheur le mineur n'estant pas assez entendu, fut plus longtemps qu'il ne falloit à l'achever. En ce temps-là malheureusement ils s'aperçurent qu'on y travailloity de sorte qu'ils contreminèrent leur demie lune, et nostre mine ne fist aucun efifect. Depuis on s'est résolu d'y aller par les formes, c'est-à-dire autant que maréchaux de camp en peuvent sçavoir, où je ne remarque ny expérience, ny vigilance, quoy qu'elle soit moins nécessaire en cas de siège qu'en tout autre; car cette ville n'est point du tout forte, ny en fortifications, ny en hommes, et vous vous estonneriez si vous l'aviez veûe, qu'on peust douter de sa prise. Les ennemis la voulurent secourir vendredy 12* de ce mois , et commandèrent à Dom Luc, capitaine dans le régiment de Baltazard, de la secourir avec cent cinquante maistres , à quelque prix que ce fust, qui portèrent des munitions. Il passa un de nos petits corps de garde sans qu'il les arrestast, parce
DU.RÈGHE DE LOUIS XIT. SgS
révolte en perspective et les troubles inténeors qui déchirent la ville de Bordeaux soat la diversion sur laquelle compte le [dos le corre^>oodaDt de Le Tellier pour assurer la prise de VlUeneiive d'Agen. Cependant une seconde lettre adressée à ce ministre, à la date du leodemaÎD, par M. de Pontac, intendant de Tannée royale en Gayenoe, lui annonce qu'une galerie couverte est en construction pour s'emparer de Timprenable d«nilune ; cette lettre ajoute des détails sur la levée des ressources financières destinées à la subsistance de l'armée^ et en même temps sur les avances personnelles que l'intendant est obligé de faire.
(< Monsieur,
C4 Je me suis donné l'honneur de vous informer
depuis peu de tems de Testât de l'armée du roy
commandée par M. le comte d'Harcourt et du
siège de Viileneufve. Le mespris qu'on a £aiit dans
le commencement de ses habitants a causé les
longueurs d'une attaque, laquelle est présentement
en estât, ayant esté menée par les formes ; la ga-
i^rîp couverte qu'on a faite dans le fossé devant
^ ^ éohevée à ce soir, le mineur se pourra atta-
- Muit, et nous espérons que dans deux
'^^ iious nous serons rendus maistres
' ^une qui fait tant de bruit, et la-
de Paris avec tant d'avantage, qu'il ne reste plus que trois mille hommes en Tarmée de delà, ce qui resjouit merveilleusement tous les bons serviteurs du roy, et moy particulièrement, qui fioiray en vous asseurant que je suis , a Monsieur, « Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
a Langet.
« Au camp devant Villeneufve en Agenoi&^ce 14 juillet 1652^ »
Si la (in de cette lettre revient sur quelques faits qui nous sont connus, nous l'avons néanmoins citée en entier, parce qu'elle les complète par quelques particularités, telle que le projet de l'armée révoltée du comte de Marsin de livrer sou chef au comte d'Harcourt, et parce qu'elle fait connaître l'espoir caressé dans le camp du parti royal que la révolte de l'armée de Marsin, calmée par le prince de Conti, n'était qu'assoupie et se réveillerait immédiatement après la distribution de la paye ou monstre * promise. Cette seconde
' Lettre inédite; Archives du Ministère de la guetTt^ vol. 134.
^ Le mot monstre avait pour sens primitif la liste des gens de guerre ; pour sens le plus usuel la revue des gens de guerre pondant laquelle se faisait la paye; subsidiairement enfin, comme dans la lettre précédente ^ il était employé pour désignei la solde elle-même.
DU.RÈGIŒ DE LOUIS XIV. 3q5
révolte en perspective et les troubles intérieurs qui déchirent la ville de Bordeaux sont la diversion sur laquelle compte le plus le correspondant de Le Tellier pour assurer la prise de Villeneuve d'Agen. Cependant une seconde lettre adressée à ce ministre, à la date du lendemain, par M. de Pontac, intendant de l'armée royale en Guyenne, lui annonce qu'une galerie couverte est en construction pour s'emparer de l'imprenable demilune ; cette lettre ajoute des détails sur la levée des ressources financières destinées à la subsistance de l'armée, et en même temps sur les avances personnelles que l'intendant est obligé de faire.
a Monsieur,
(4 Je me suis donné l'honneur de vous informer depuis peu de tems de Testât de l'armée du roy commandée par M. le comte d'Harcourt et du siège de Villeneufve. Le mespris qu'on a fait dans le commencement de ses habitants a causé les longueurs d'une attaque, laquelle est présentement en estât, ayant esté menée par les formes ; la galerie couverte qu'on a faite dans le fossé devant estre achevée à ce soir, le mineur se pourra attacher cette nuit, et nous espérons que dans deux ou trois jours nous nous serons rendus maistres de ceste demy-lune qui fait tant de bruit, et la-
sions du gouvernement de Brisack, dont la possession lui appartient de fait, ou le gouvernement de Guyenne, en échange de la possession de Brlsack ; sinon, de la part du comte, rupture définitive avec le cardinal et avec la cour. Comme le comte préfère encore les honneurs glorieux à de matériels avantages, il a fait comprendre qu'il renoncerait encore à Brisack si immédiatement on lui accordait l'objet de ses prétentions les plus vives : le bâton de maréchal général ou l'épée de connétable.
Ces correspondances nous démontrent une fois de plus que, pendant la guerre de la Fronde, la plume n'était non moins active que l'épée. Pendant leur échange, le siège de Villeneuve d'Agen continuait son cours.
Le comte d'Harcourt occupait avec son armée la rive droite du Lot, sur laquelle la ville est située ; en face, sur la rive gauche , le marquis de Saint-Luc avait établi son qiiartier. Comme la possession de Villeneuve était importante pour le parti des princes, le comte de Marsin, le marquis de Montpouillan , le colonel Balthazar , réunissent quelques forces disponibles pour porter secours à la place.
A ce moment se rencontre dans la vie de Bal-
datée du camp de Villeneuve^ le 14 juillet it)o2. Archives nationales , registre coté KK, i2i9, p. 43i.
thazar un chagrin qui fut de nature à lui inspirer la pensée de se retirer de la lutte à laquelle il participait avec une infatigable ardeur. Il perdit son fils. Nous n'avons aucun détail sur cet événement, sur lequel ses Mémoires sont restés silencieux; nous l'ignorerions même, s'il pe nous était révélé par le plus illustre des correspondants du conseiller Lenet, qui termine une de ses dépêches par ces mots :
« Je vous envoie une lettre^pour M. Balthazard a sur la mort de son filz, par laquelle je le prie '( de ne point s^ éloigner de la proifince.
« Louis de Bourbon ^ »
La dépêche est écrite de la main d'un secrétaire ; mais le prince a ajouté de sa propre main les mots que nous avons soulignés, qui prouvent l'importance qu'il attachait à conserver ce chef à son parti, puisque, pour le retenir, il lui écrivit lui-même. Le prestige et l'effroi inséparables du
* Dépêche inédite; papiers de htn^i\ Bibliothèque naiionale^ fonds français, 6708^ t. Vlll, f^ 58. Le commencement de cette dépèche se rapporte à l'élection des jurats à Bordeaux.
L'éditeur récent des Mémoires de Balthazar, qui a accompagné le texte de l'auteur de tant de notes intéressantes^ a' ignoré, comme tous les historiens, le fait de l'existence d'un fils du colonel, de sa mort, et des conséquences fâcheuses pour le parti de la Fronde qui eà auraient pu résulter, conséquences que le grand Gondé se hâta de prévenir par sa lettrée
Teau vint elle-même au secours de la place : le Lot, grossi par une crue extraordinaire, envahit les travaux des assiégeants et leur campement, les forçant à lever le siège à la hâte et à se retirer après avoir fait des pertes considérables*.
Cette impuissance devant une bicoque telle que Villeneuve d'Agen produisait en Guyenne le plus défavorable effet. Alors le dévoué et peu écouté Saint-Luc prend de nouveau la plume pour analyser au cardinal Mazarin les fautes qui paralysent les armes du roi, et pour le supplier d'y porter un remède efficace.
(( Au camp devant Villencufve^ le 24 juillet 1652. » « Monseigneur,
« Je croirois manquer à la passion que j'ay pour le service du roy et pour les intérests particuliers de Vostre Éminence si je ne vous représantois Testât véritable des affaires de cette province, où nous avons trouvé moyen, en séparant nos trou* pes, de faciliter aux ennemis tous leurs dessains. Cette séparation de nos forces est cause que nous n'avons peu prendre Villeneufve, n'ayant pas assez d'infanterie, et de Tadvantage que les ennemis ont
^ La Relation inédite souvent citée par nous évalue à huit cents hommes les pertes éprouvées par Tarmée du comte d'Harcourt.
remporté sur Folleville. La pensée d'assiéger Brouage me paroist fort chimérique, et à moins que d'avoir une intelligence formée et indubitable sur cette place, je ne puis comprendre que l'on occupe là quatre-mille-cinq-cents hommes de pied, qui nous auroient rendeu maistres de tout le reste de la province, à la réserve de Bordeaux. Sy dans cette conjuncture M. le comte de Harcourt vient à se retirer avec les détaschements qu'on prétend faire, la Guyenne, à mon advis, est perdeue sans ressource. Il est temps d'y songer fort sérieusement, aussy bien qu'à rasseurer l'esprit de M. le comte de Harcourt, qui appréhende qu'on ne le veuille perdre à la cour. Il m'a dict qu'il feroit de Brisac ce que Vostre Éminence voudroit, sy l'on luy donnoit quelque autre gouvernement ou establissement solide ailleurs. Je supplie Vostre Éminence de croire que je ne luy mande rien que je ne juge nécessaire, et que la liberté que je prends ne part que du zèle passionné que j'ay pour son service, personne au monde n'estant avec plus de respect et de fidélité ,
a Monseigneur, a De Vostre Éminence, a Le très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur. a Saint-Luc*. »
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives national lesj registre KK, 1219, p. 446*
4uO ■ SOUVENIRS
Les eaux du Lot s^étant un peu retirées, le comte d'Harcourt reparut devant Villeneuve d'Agen. La galerie de bois fut reconstruite; mais les eaux étaient encore assez fortes pour empêcher de passer le fossé de la demi-lune; le conseil de guerre décida en conséquence que les opérations du siège seraient plus particulièrement converties en blocus* Les assiégeants redoutaient la vigueur des assiégés à repousser toute attaque ; mais ib tenaient pour assuré qu'il suffirait d'attendre l'é* puisement de leurs ressources pour qu'ils se rendissent sans tarder. Sainte-Colombe Marin regardait le succès comme assez indubitable pour ne pas craindre de demander par anticipation à Le Tellier le gouvernement de la place :
« Monseigneur^
a Monsieur le comte d'Harcourt, m'ayant veu servir assez utilement à ce siège, m'a fait l'honneur de m'offrir le gouvernement de la place^ qui eniiil est réduite aux abois. J'ai creu de mon devoir, Monseigneur, de vous supplier très humblement, comme je fais, d'avoir pour agréable que je ne l'aye pas refusé, et qu'à mesme temps je vous représente son importance, afin que la cour ayt plustôt pensée à la conserver pour le bien de son service qu'à la faire servir d'exemple. Elle est
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 4oi
d*autant plus considérable, Monseigneur, que par le moyen d'un pont qui est au milieu de la ville, on a communication avec divers pays comme avec leRouergue,leQuercy, l'Auvergne, le Limosin, et qu'elle est dans le cœur dé la Guienne et une des plus notables villes de ceste province, très bonne d'ailleurs dans son assiette, et habitée d'un grand peuple qui tesmoigne desjà une extrême douleur d'avoir suivi le caprice d'un gouverneur mal intentionné pour le service du roy, où que ceux qui se viennent rendre connoissans leur faute, auroient la mesme vigueur à la conserver à l'advenir pour le service de Sa Majesté qu'ils ont eue à la deffendre maintenant. Il ne se peust pas dire la fatigue qu'ils nous ont donnée ; il est vrai que le desrèglement du temps pendant quarante jours leur a esté très favorable, à cause que nos tranchées estoient, comme encore, pleines d'eau. Ils nous ont par trois diverses fois bruslé une galerie que nous avions faite sur leurs fossés; mais enfin, maugré leur résistance, nous avons belle espérance de les voir bientost soubmis. Il m'en reste. Monseigneur, ceste satisfaction qu'après y avoir eu la conduite de tous les travaux, M. le comte d'Harcourt reste satisfait et de ma conduite et de mes soins. Je ne le serois pas de moy-mesme si je n'aves fait mon possible pour servir utilement. J*espère bien aussy que Leurs Majestés, par vostre III. S6
moyen, Monseigneur, prendront enfin quelque soin de moy, puisqu'à force de servir je suis devenu le plus pauvre gentilhome qui soit en France. Je puis vous dire qu'il ne me reste à perdre que la vie, que je n'ai pourtant jamais espargnée. J'en ay de bons tesmoins, et ce siège icy ne me couste pas moins de cinq hommes qui ont esté tués auprès de moy. Mon frère de Marin y a esté si malade, qu'il a esté contraint de se retirer. Faitesmoy, s'il vous plaist, ceste grâce. Monseigneur, de m'apprendre vostre intention pour moy sur la suicte de ce gouvernement, afin que, par une parfaite obéissance, je vous puisse faire voir que je suis avec plus de submission et de respect que personne du monde,
« Monseigneur, te Vostre très humble, très obéissant, très fidèle et très obligé serviteur,
« Ste-Colombe Marin. »
tt Au camp devant Villoneufve, ce 30 juillet 1652. »
« Monseigneur, j'obmetes à vous dire que M. le comte d^Harcourt m'a dit qu'il me laisseroit dans la place son régiment jusqu'à ce que j'eusse mis sur pied celuy qu'on m'a fait l'honeur de me donner *. »
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Mi^ nistère de la guerre^ vol. 134.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 4o3
Pendant ce blocus , un parti de Tarmée des princes se présenta pour secourir la place; cette tentative fut plus heureuse que la précédente. Ce détachement, fort de cent cinquante cavaliers sous les ordres d'un frère du marquis de Théobon, passa le Lot à une deroi-lieue du camp de l'armée royale, sur un point que le chevalier de Vivens * avait promis de garder, soin que néanmoins il avait négligé de prendre. Cet escadron avait l'avantage, en abordant Villeneuve par la rive gauche du Lot, de n'avoir à forcer de ce côté que les faibles lignes du marquis de Saint-Luc. Ce général, toujours malheureux, fut surpris par cette irruption imprévue; ses lignes furent traversées, et l'escadron entra dans la place avec les munitions qu'il conduisait, cinq jours après la reprise du siège. Ce ravitaillement donna aux assiégés une nouvelle vigueur ; ils firent deux sorties, Tune de deux cents fantassins, l'autre de cinq cents hommes, dont moitié de cavalerie, sur le quartier du marquis de Saint-Luc, qui fut cette fois assez favorisé du sort pour réussir à les repousser.
Ces vigoureuses sorties faisaient éprouver aux assiégeants les pertes les plus sensibles^. Aussi le
^ Il appartenait à une maison qui tirait son nom du château de la seigneurie de Vivens, près de Clairac^ en Agenais. ^ De Paris, le 20 août 1652 :
« L'on confirme de Bordeaux que ViUeneufve-d'Agenois a
4o4 SOUVENIRS
comte d'Harcourt, avec ses troupes fatiguées par de longues et inutiles tentatives, pressé d'ailleurs de détacher de son armée les régiments réclamés pour fortifier celle du maréchal de Turenne, ne jugea plus possible la prise de Villeneuve d'Agen et leva le siège le 8 août, deux mois environ après l'avoir entrepris.
Cette impuissance à s'emparer d'une place d'une force très-secondaire et cette retraite produisirent dans toute la Guyenne le plus désastreux effet pour le prestige des armes royales. Ce résultat les obligeait pour longtemps à se tenir sur la défensive.
Le chevalier de Créquy, en annonçant au ministre Le Tellier la fâcheuse nouvelle de la levée du siège de Villeneuve d'Agen, s'explique clairement sur la portée de cet événement ; nous empruntons à sa lettre les passages les plus intéressants^ :
esté secourue non par MM. do Marchin et Balthazar^ mais par un frère de M. ïhéobon qui est entré avec cent cinquante malstres, sans en perdre un seul ; et depuis il y a eu plusieurs sorties dans lesquelles les assiégeants ont perdu beaucoup de soldats, p Relation de ce gui s'est passé^en France depuis le b janvier ieo2 jusqu'au 26 avril 1653. Manuscrit inédit. Bibliothèque nationale^ Fonds de Sorbonne^ n® 1257.
* Lettre inédite. Archives du Ministère de la guerre, \ol. 134.
a Au camp de Villeneuve > ce 8 août 1652.
a Monsieur,
ce Je suis bien fâché de n'avoir à vous annoncer que de méchantes nouvelles, tantost pour le retardement de la marche des troupes^, et présentement pour la levée du siège dé Villeneuve, duquel je commençois à me douter par la dernière que je me suis donné l'honneur de vous escrire. C'est à la vérité un grand échec pour les affaires du roy en ce pays de n'avoir pu réduire cette place; mais il augmente de beaucoup, nos troupes estant en misérable estât par la continuation d'une fatigue qui auroit mis un bien plus grand corps d'armée à bout.
« Dorénavant que l'on sera obligé d'entretenir une guerre sur la défensive, si l'on est bien juste dans ces reproches, il sera difficile de la continuer dans un pays où le libertinage de nos troupes et la méchante volonté des peuples nous font fort haïr. De nécessité, il faut que celui qui sera chargé^ de cette affaire se mette dans l'esprit de considérer le poste d'Aiguillon comme le seul qui peut maintenir la guerre par la facilité d'avoir et de
^ C'est-à-dire le retard apporté au départ des troupes commandées pour aller renforcer l'armée du maréchal de Turenne.
^04 SOCVENIRS
comte d'Harcourt, avec ses troupes fatiguées par de longues et imililes tentatives, pressé d'ailleurs de détacher de son armée les régiments réclamés pour fortifier celle du maréchal de Turenne, uejugea plus possible la prise de Villeneuve d' Ageo et leva le siège le 8 août, deux mois environ »pivs l'avoir entrepris.
Cette impuissance à s'emparer d'une place d'une lbn.-« très-secondaire et cette retraite produisis reol iluus toute la Guyenne le plus désastreiu çft'el pour le prestige des armes royales. Ce résultat les obligeait pour longtemps à se tenir sur la défensive.
tfl chevalier de Créquy, en annonçant au mjtiistiv Le Tellier la fâcheuse nouvelle de la levée du sié^e de Villeneuve d'Agen, s'explique clairenicut sur la portée de cet événement; nous emprunloiKS ji &» lettre les passages les plus intéressaul8* :
VM WH'miniu non i>ai- MM. dr Marchin et Ballhazar, mais par HW frèrt) ito H. l'Iiénbiin qui est enlré avec ceot cinquante maisiK-». MU» vn iwnirc un seul; et depuis il j a eu plusieurs Kurllu* 4«nn IcMguullos les assit'geants ont perdu beaucoup de I MldHI*. • nttttUiM de ce gui 's'eti pasié^en France depuis le tjnuvitr ins-à Jusqu'au 20 airit 1653. Manuscrit inédit. Biblio. th*>i|«« U«lloH»le, Kiuids de &>rbonne, n- 1257.
' LPllru luâditu, archivée du MinUlén f*' \<A. 134.
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le doofter par la boDoear de toos id échec pour ks a'aToir po lebeaootn
par la cootinoatioo d^ow o bien pios grand
n sera obl%ié d'eniKiMir âTe, si Ton est bien josSe
a difficile de b contMner rtioage de nm troi^Ks et s peoples n«o«» feot fort qoe cehii qoi seva eiksr^i^ dans Fespnf de emHwlé^ :uaune le seol qpai peot ' la faotUé ilz%fm et de
t^ aa ilgpyrî *fes trwyqi <imn^ innée éa okarénlui 4e Tnv^ani»,
4o8 souvEinRs
reux pour faire regaigner à cette infanterie son poste, et je la fis tourner, et charger ma cavallerie, qui les mena battant jusques au pied de leur demylune. Je prends toules les troupes à témoing du service important que je rendis dans cette occasion, et ayme mieux que Vostre Éminence l'apprenne des autres que de moy. Je m'estois donné rhonneur d'escrire à Vostre Eminence, il y a desjà quelque temps, que je gardois deux lieues de pays avec cent-cinquante chevaux, et que je n'en pouvois respondre ; je la supplie de s'en souvenir. Je ne croy pas qu'on m'en puisse blasmer de cet accident que je ne pouvois empescher avec sy peu de forces, et particulièrement un autre en répondant positivement par la copie des lettres que je luy envoie du chevallier de Vivens, lequel, comme tesmoignera M. le comte de Harcourt, luy avoit donné les mesmes asseurances. Je m'en suis veneu en cette ville pour maintenir tousjours les esprits dans leur devoir; et, en cas que M. le comte de Harcourt se servit du congé qu'il a de la cour n'estre pas obligé de servir en foule. Je suis prest d'obéir à celuy qu'on envoyera ; mais je ne puis estre compagnon dans la province avec des gentilshommes particuliers : M. de Sauvebœuf etM.de Marins. Je supplie Vostre Éminence de croire que . je ne manqueray jamais de zèle pour le service du roy et pour tous vos intérests, et que personne
au monde n'est avec plus dé passion et de respect,
« Monseigneur,
« De Vostre Ëminence , a Très-humble , très-obéissant et trèsobligé serviteur,
«Saint-Luc*. »
Copie des deux lettres du ches^alier de Vwens^ commandant du régiment de Créquy,
« Du 27 juillet 1652.
a Monsieur,
« Je receus hier deux de vos lettres du aS* du mois courant; je m'en estois allé à un cloistre pour y passer ceste Sainte-Ânne. Les eaux sont sy puissantes ' qu'il est impossible aux ennemis de faire exécuter aucun mauvais dessein, oultre que j'y prends si exactement garde par des hommes affidés que j'ay du costé de delà la rivière et par les postes advancés au pays que mes amis tiennent. Reposez- vous, s'il vous plaist, sur mes assertions pour cette affaire; je vous en réponds et vous asseure que quand Tennemy se présentera de
' Nous avons tiré cette lettre inédite, écrite en entier de la main du marquis de Saint-Luc, des /archives nationales^ registre KK, 1219, p. 450.
Cleyrac * à Sainte-Lîvrade * , vous serez ad verti, et que je le tiendray le temps que vous voudrez, de la rivière faisant résistance, quand toute leur armée y seroit. Hs sont occupés delà la Dordogne ; il n'y a deçà qu'une garnison à Castillionés'. »
« Du 30 juUlet i652.
a Monsieur,
a Je croy que sy vous mestiez un party à Saint- Gervais, cela seroit capable de faire souUever les habitants de ce lieu et des environs, et, par ce moyen, faciliter plustôt le passage aux ennemis; mais je vous prie de croire qu'il est impossible que les ennemis passent la rivière, et que sy cela arrive, je suis un traistre. Je seray soigneux de vous advertir de tout ce qui se passera ; soyez sans inquiétude, je suis et je serai toute ma vie, etc. * »
Si ces deux lettres n'excusaient qu'imparfaitement le marquis de Saint- Luc, qui n'aurait pas
^ Glairac, petite ville sur la rive droite du Lot, faisant aujourd'liui partie du département de Lot-et-Garonne..
2 Bourj? aujourd'hui cheMieu de canton du département de Lot-et-Garonne, centre du commerce des prunes d'Agen.
* Castillonnès, à 32 kilomètres de Villeneuve d*Agen, aijgourd'hui chef-lieu de canton du département de Lot-et-Garonne.
* Les copies de ces deux lettres sont placées à la suite de 1a
DU RlkGNE DE LODIS XIV. ^U
dû s'en reposer si aveuglément sur un autre , elles étaient accablantes pour le chevalier de Vivens.
Ni la clairvoyance du chevalier de Créqui, ni celle du marquis de Saint-Luc, n'étaient en défaut à l'endroit des intentions du comte d'Harcourt. Ce général, en jetant à dessein diverses incertitudes sur ses projets, méditait en secret celui de quitter son armée. 11 disparut sans avoir pris congé de personne^ dans la nuit du jeudi au vendredi 1 6 août i65îi. Il s'était fait précéder de cette lettre adressée au comte de Vaillac ' :
<c y4 M. le comte de Vaillac^ maréchal de camp.
a Monsieur,
a Vous vous rencontrez par bonne fortune sur mon chemin de la cour ; vous êtes assez mon ami
lettre précédente , dans le registre cité des Archives nationales,
^ Jean- Paul Goardon de Genouillac y comte de Vaillac , ami du père du duc de Saint-Simon. Il devint lieutenantrgénéral , premier écuyer du duc d'Orléans, et chevalier du Saint-Esprit^ en 1661. Sa maison avait fourni deux grands maîtres de l'artil. lerie de France, dont le plus célèbre est Galiot de Genouillac, seigneur d'Acier, qui fut aussi grand écuyer de France sous le règne de François l«^ Si ce monarque eût écouté ses conseils , il lui eût épargné la défaite de Payie. Galiot de Genouillac, dont la carrière aboutit aune éclatante disgrâce pour avoir osé lever les yeux sur la reine, bâtit dans sa retraite auprès de son chà-
^12 SOU VEITTRS
pour n'avoir pas de scrupule de vous demander un relais de sept ou huit chevaux. Je seray bien aise de faire diligence et de surprendre mesme tout le inonde, affin que mon départ fasse de moins mauves effets dans le pays, étant dans le dessein d'y revenir, si Ton me donne quelque satisfaction à la cour. Ayes, je vous prie, cette bonté pour moy, et croyes que je suis avec une estime toute
particulière ,
« Monsieur,
ce Vostre très-fidelle serviteur.
« Harcourt.
« Au camp de Montflanquin^ le i4 août 1552 ^ »
Le général de l'armée royale couvrait son départ de l'apparence d'un voyage à la cour, auquel il avait été précédemment autorisé. Malgré Tincertitude que le comte d'Harcourt laissait, depuis
tcauy en Quercy, une église où il graTa sur la pierre ces mots qui s'y lisent encore : J* aime fort une !
Dans une des vallées du Périgord que la Colle arrose de ses eaux tranquilles^ non loin de sa jonction avec la Dronne^ audessus de Brantôme^ on voit sur la crête des long? coteaux abrupts, comme une muraille, qui bordent le cours de la petite rivière^ un château altier dont les ruines semblent défier le temps et laissent entrevoir la voûte azurée du ciel à tniTers les ouvertures béantes des courtines et des tours; c'est le château de Brussac^ qui était l'un des licfs du grand écuyer.
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives natimutr lesy registre coté KK, 1219. Cette lettre est la seule qui soit de
quelques jours^ planer sur ses projets, certains préparatifs de voyage avaient éveillé Tattention, et son départ était prévu avant d'être réalisé. Le marquis de Saint-Luc, sans en être encore informé, en parlait comme d'une chose certaine dans sa correspondance avec Le Tellier. Après quelques plaintes personnelles suscitées par un froissement d'amour-propre, il appréciait ainsi les conséquences de cet événement :
«t A Montauban^ le 16 d*aoûst 1652.
« Monsieur,
ce Je prévoy une grande confusion dans cette armée par le despart de M. le comte de Harcourt, que je tiens indubitable. M. de Tracy a' trouvé la pluspart de ses chevaux à Cahors, et, dans le mesme temps, il avoit donné rendez-vous à plusieurs personnes à Agen, et faict courre le bruit qu'il s'y en alloit pour voir M. d'Arpajon.
ce L'on m'a asseuré que Ton avoit faict lieutenants-généraux dans l'armée de Guienne M. de Bougy, M. de Marins et M. le comte de Rieulé;
la main du comte d'Harcourt ; les autres sont écrites par des secrétaires et seulement signées par lui.
Lorsque la fuite à Brisack du comte d'Harcourt eut fait connaître la vérité sur son prétendu voyage à la cour^ le comte de Vaillac s'empressa évidemment d*envoyer au cardinal Mazarin la lettre qu'il avait reçue.
4 1 2 sou VEITTRS
pour n'avoir pas de scrupule de vous demander un relais de sept ou huit chevaux. Je seray bien aise de faire diUgence et de surprendre mesme tout le monde, affin que mon départ fasse de moins mauves effets dans le pays, étant dans le dessein d'y revenir, si Ton me donne quelque satisfaction à la cour. Ayes, je vous prie, cette bonté pour moy, et croyes que je suis avec une estime toute particulière ,
« Monsieur,
« Vostre très-fidelle serviteur.
« Harcourt.
« Au camp de Montflanquin^ le 14 août 1552 ^ d
Le général de l'armée royale couvrait son départ de l'apparence d'un voyage à la cour, auquel il avait été précédemment autorisé. Malgré Tincertitude que le comte d'Harcourt laissait, depuis
teau^ en Quercy, uae église où il graTa sur la pierre ces mots qui s'y lisent encore : r aime fort une !
Dans une des vallées du Périgord que la Colle arrose de ses eaux tranquilles^ non loin de sa jonction avec la Dronne^ audessus de Brantôme^ on voit sur la crête des longç coteaux abrupts, comme une muraille, qui bordent le cours de la petite rivière^ un château altier dont les ruines semblent défier le temps et laissent entrevoir la voûte azurée du ciel à travers les ouvertures béantes des courtines et des tours ; c*est le château de Brussac, qui était Tun des fiefs du grand écuyer.
^ Nous .avons tiré cette lettre inédite des Archives natitmor les^ registre coté KK, 1219. Cette lettre est la seule qui soit de
DU R£GN£ DE LOUIS XIV. ^iS
Pourquoi ce mystère dont le comte d'Harcourt s'était enveloppé, s'il allait simplement à la cour en vertu du congé qu'il avait obtenu? Si telle eût été son intention, ce mystère était bien superflu; mais le départ pour la cour n'était que le prétexte pour couvrir ses projets et déjouer toute velléité d'obstacles à son voyage, dont le but n'-étsut pas la cour , mais cette place de Brisack^ dont il voulait prendre possession lui-même après s'en être assuré par son lieutenant. Avec une suite de quatre ou cinq personnes, il chevauchait à travers la France, le plus secrètement et le plus rapidement possible.
Dès que la cour est informée du départ du comte du milieu de son armée et de la direction qu'il donne à sa marche, elle se hâte de prendre deux mesures de nature à paralyser la réalisation de ses plans : la première est une lettre du roi luimême, portée à Charlevoix par le capitaine I^mbourg, exempt des gardes du corps, lui intimant l'ordre de ne recevoir ni de ne reconnaître personne dans Brisack sans un ordre royal * ; la seconde est l'envoi sur les pas du comte d'Harcourt de Mal le ville ^ enseigne des gardes du corps, avec mission de l'arrêter.
1 Lettre datée du 16 août i652; Archives du Ministère de la gtterre, vol . 1 36.
* On trouve^ dans P Histoire généalogique du P. Anselme,
4l6 SOUVENIRS
Cet enseigne est porteur de Tordre suivant, qui lui permet de requérir main-forte en tous lieux :
ce De par le roy.
« Sa Majesté ayant esté advertie que le S' comte d'Harcourt, auquel elle avoit confié le commandement de son armée de Guyenne, a quitté ladite armée sans luy en donner advis, dans le temps auquel sa présence y estoit le plus nécessaire, et qu'il a dessein d'aller à Brisac s'emparer de cette place, sans en avoir commandement ny permission de Sa Majesté, oubliant son debvoir naturel et ses obligations particulières pour une infinité de grâces qu'il a reçues du feu roy et de Sa Majesté actuellement régnante, et ne pouvant soufi&ir une entreprise de si grande conséquence et si préjudiciable à son service et à son estât. Sa Majesté a résolu (le s'assurer de la personne du S' comte d'Harcourt, et ayant donné ses ordres pour cet effet au s^ de Malleville, enseigne des gardes de son corps, Elle mande et ordonne à tous gouverneurs et ses lieutenants-généraux en ses provinces et armées, maréchaux de camp, chefs et officiers de ses troupes, gouverneurs de ses villes et places, maires et échevins d'icelles et tous autres ses offî-
une alliance de la maison d'Houdetot avec Pierre de Canonville, seigneur de Malleville.
cîers et subjets, de donner audit s' de Malleville et à l'exempt des archers qu'il employra en cette occasion, toutes les forces et l'assistance, dans le temps et en la manière qu'il y sera requis, à peine aux i*efuzants de désobéir et de respondre à Sa Majesté du préjudice que son estât et son service en pourroient recevoir.
« Fait à Compiègne, le i[\ août i652.
« Louis, a Le Tellier *. »
Le comte d'Harcourt avait de l'avance ; il était déjà arrivé à Brisack que 'l'enseigne des gardes courait encore bien loin derrière lui. L'ordre royal resta donc inexécuté par Malleville; et Charlevoix ne tint nul compte de la missive royale qu'il avait reçue.
Quel intérêt plus considérable pouvait avoir le comte d'Harcourt à prendre par lui-même possession de Brisack, qu'à conserver le poste le plus glorieux et plus important de général en chef d'une armée? En outre, ne devait-il pas redouter l'impression fâcheuse que sa conduite pouvait laisser sur son nom ? L'explication ne saurait se trouver que dans la crainte qu'il devait concevoir, depuis qu'il avait bravé la cour en s'assurant de Bri-
^ Nous avons tiré ce document inédit des Jrehives du Mi' nistère de la guerre, vol. 134.
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sack malgré elle, de quelque ordre secret pour Tarrèter au milieu même de son armée, et cette crainte pouvait ne pas être chimérique. Il était évident, par les dégoûts dont il l'abreuvait, que le cardinal Mazarin voulait se débarrasser de lui en Guyenne ; qu'il travaillait à lui susciter des désastres par la démoralisation de ses troupes mal nourries , mal habillées, mal payées, et par la diminution de leur effectif. Le bruit, fondé ou non, d'un ordre d'arrestation qui avait couru dans son armée, l'avait justement alarmé. La question de trouver un successeur à un homme investi d'une aussi grande réputation militaire était même secondaire aux yeux du cardinal Mazarin. Il importait bien moins au premier ministre que ce successeur fût un général habile, qu'il ne lui importait que ce fût un favori, un prétendant surtout à la main d'une de ses nièces, ainsi que nous le verrons sans tarder. Le comte d'Harcourt dut être évidemment placé dans la nécessité de garantir sa liberté, et avec elle une partie du moins de ses prétentions. A ce point de vue égoïste, il ne se trompa point; la possession de Brisack lui procura en effet le gage d'un marché : lorsque la Fronde eut pris fin, il reçut, en échange de cette place, un gouvernement de province, le gouvernement d'Anjou.
Après le départ de leur général , les principaux officiers de l'armée royale s'étaient empressés d'en-
voyer à la cour pour l'avertir de cet étrange événement et demander des ordres. Ils avaient choisi parmi eux deux messagers : le chevalier d'Aubeterre * et la Bérurie. Le chevalier n'ayant pas rencontré à Lagny , où il croyait le trouver, le cardinal Mazarin, s'empressa de se rendre plus loin auprès de 1 Eminence toute-puissante, remettant à quelques heures plus tard la conférence qu'il devait avoir avec Le Tellier ; mais il adressa de l^gny à ce ministre la lettre suivante :
« Monsieur dH Aubeterre à Monsieur Le Tellier.
(c Monsieur le comte de Harcourt ayant quitté l'armée la nuit du jeudi dernier venant au vendredi sans en dire rien à personne, à la réserve de quelques lettres -que son enseigne des gardes donna à la pluspart des officiers généraux douze
* Le nom patronymique du chevalier d' Aubeterre était d'Es^ barbes de Lussan. Sa maison n'ajouta le nom d' Aubeterre qu'après le mariage du père du cbevalier avec la fille unique de David Bouchard y vicomte d*Aubeterre. Ce David Bouchard, vicomte d' Aubeterre , né à Genève où sa famille s'était retirée après avoir embrassé ie protestantisme , était revenu dans sa patrie ser>ir contre la Ligue Henri IV, qui le nomma gouverneur du Périgord.
Le chevalier d' Aubeterre, que Louis XTV fit dans la suite gou^^ verncur de CoUioure, mourut en 1707, âgé de quatre-vingtdouze ans, étant alors le plus ancien lieutenant-général du royaume.
4tlO SOUVENIRS
heures après son départ, nous avant extrêmement surpris, il fust résolu de despescher quelcun à la cour pour en donner l'advis, et de beaucoup d'autres choses qui regardent le service du roy. Tous ces Messieurs m'ont prié de faire ce voyage. En arrivant à Lagni, j'ai seu que Son Éminence n'en estoit partie que ce matin et estoit ailée coucher»à quatre ou cinq lieues d'icy. J'ai creu que la cour ne trouveroit pas mauvais que je prisse ce temps pour aller repsevoir ses commandements. Cela ne me relarde que de quatre ou cinq heures de plus, sur quoy je vous rendray un conte bien exact de toutes les affaires de Guienne; cependant je vous envoyé la lettre qu'il a escril à M. de Tracy en partant. Je suis avec toute sorte de respec, « Monseigneur, a Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Le che>'alier d'Aubeterre.
a A Lagny^ ce mercredi au soir 21 aoùst '. »
Le marquis de Bougj , non content de la mission confiée aux deux messagers de l'armée royale, écrivait peu de jours après leur départ cette lettre à Le Tellier :
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archicts du Ministère de la guerre^ vol. i34.
DU RÈGNE DE LOmS XIV. 4^^
<c Monseigneur^
« Depuis le départ de Messieurs d'Aubeterre et de la Bérurie, par lesquels nous vous mandions le départ de M. le comte d*Harcourl , il ne s'est fait auqun changeme.nt dans la province ; nous avons pris un poste à trois lieues de Bergerac, le long de la rivière de Droz, à un lieu assez bon pour les fourrages, et pour remettre un poeu nos troupes en attendant les ordres de la cour, que nous souhaitons aveq beaucoup d'impatience. Je ne croy pas que, à la longue, les humeurs de tout ce qui est isy s'accordassent fort bien les uns aveq les austresy et il est tout-à-fait important que Ton envoie icy au plus tost un supérieur, afin de prévenir les accidents qui en pourroient arriver. Cependant je vous puis asseurer que je n'oublieray rien, Monseigneur, de tout ce qui dépend de moy, afin d'entretenir la bonne correspondance entre Messieurs nos généraux. Je croy que l'arrivée de l'armée navale devant Bordeaux n'a pas peu contribué à tenir la province dans son devoir. Le départ de M. le comte d'Harcourt a donné la liberté à quantité d'officiers de quitter l'armée, les uns avec son congé, les austres sans. Je croy qu'il ne seroit pas mal à propos d'envoyer un ordre du roy qui ordonnast à chaqun de se rendre à sa charge
^lO SOUVENIRS
heures après son départ, nous ayant extrêmement surpris, il fust résolu de despescher quelcun à la cour pour en donner Tadvis, et de beaucoup d'autres choses qui regardent le service du roy. Tous ces Messieurs m'ont prié de faire ce voyage. En arrivant k Lagni, j'ai seu que Son Éminence n'en estoit partie que ce matin et estoit allée coucher»à quatre ou cinq lieues d'icy. J'ai creu que la cour ne trouveroit pas mauvais que je prisse ce temps pour aller repsevoir ses commandements. Cela ne me relarde que de quatre ou cinq heures de plus, sur quoy je vous rendray un conte bien exact de toutes les affaires de Guienne; cependant je vous envoyé la lettre qu'il a escrit à M. de Tracy en partant. Je suis avec toute sorte de respec, « Monseigneur, « Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Le chevalier d'Aubeterre.
a A Lagny, ce mercredi au soir 21 aoûst '. »
Le marquis de iiongy^ non content de la mission confiée aux deux messagers de l'armée royale, écrivait peu de jours après leur départ cette lettre à Le Tellier :
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archive* du Ministère de la guerre^ vol. i34.
« Monseigneur^
« Depuis le départ de Messieurs d'Aubeterre et de la Bérurie, par lesquels nous vous mandions le départ de M. le comte d*Harcourl , il ne s'est fait auqun changement dans la province ; nous avons pris un poste à trois lieues de Bergerac, le long de la rivière de Droz, à un lieu assez bon pour les fourrages, et pour remettre un poeu nos troupes en attendant les ordres de la cour, que nous souhaitons aveq beaucoup d'impatience. Je ne croy pas que, à la longue, les humeurs de tout ce qui est isy s'accordassent fort bien les uns aveq les austres, et il est tout-à-fait important que Ton envoie icy au plus tost un supérieur, afin de prévenir les accidents qui en pourroient arriver. Cependant je vous puis asseurer que je n'oublieray rien, Monseigneur, de tout ce qui dépend de moy, afin d'entretenir la bonne correspondance entre Messieurs nos généraux. Je croy que l'arrivée de l'armée navale devant Bordeaux n'a pas peu contribué à tenir la province dans son devoir. Le départ de M. le comte d'Harcourt a donné la liberté à quantité d'officiers de quitter l'armée, les uns avec son congé, les austres sans. Je croy qu'il ne seroit pas mal à propos d'envoyer un ordre du roy qui ordonnast à chaqun de se rendre à sa charge
4aîl SOUVENIRS
dans un certain temps, sous peine d'estre cassé; ce qui serviroit du moins à contenir ceux qui restent, sy ce n'est que l'on aimast mieux faire exemple de quelqu'un. Je croy qu'il seroît bon ausy d'avoir un ordre pour casser tous ceux qui ne metteroient pas leurs compagnies à vingt vedettes effectives, après qu'ils auront resceu les deux mille escus que on leur a promis; l'on n'en a encore resceu qu'une partie, et l'on est après à avoir le reste, particulièrement pour les troupes que doit mener M, le chevalier de Créquy, afin qu'elles puissent estre en estât de marcher au retour du premier courrier. Un de nos partis a enlevé depuis deux jours un quartier du régiment de Baltasar, où il y avoit cinquante maistres et leur esquipage ; lesquels ont presque tous estez pris ou tués. ïjes ennemis estoient commandés par Faget Gaston et d'Aupelles, capitaines de Baltasar, que on dit estre morts ou pris ; nostre party estoit des régiments de Saint-Germain et de Saint-Mégrin. Faitesmoy l'honneur de me croire, s'il vous plaist, « Monseigneur, « Vostre très umble et très obéissant serviteur,
a BOUGT.
« Au camp de Censac^ ce 24 août * . »
* Nous avons tiré cette lettre in«»dite dos /frc/tfves du Mfntstère de la guerre, vol. ^34.
Cette lettre exprime dans toute sa vérité le désarroi dans lequel le départ du comte d'Harcourt avait laissé l'armée royale livrée à la rivalité de généraux que ne rattachait entre eux aucun lien d'un commandement supérieur. A l'exemple du général en chef, beaucoup d'officiers avaient quitté l'armée; en outre, le départ des régiments longtemps réclamé par la cour, départ toujours différé par le comte d'Harcourt, allait s'effectuer sous la conduite du chevalier de Créquy, de sorte que la partie restait belle en Guyenne pour la cause des princes.
NOTE PREMIERE
Pour l'ensemble des trois volâmes publiés.
Iraité de Monseigneur le prince avec le roy (T Espagne.
La violente conduite du cardinal Mazarin, Taversion obstinée qu'il a tousjours eue pour la conclusion de la paix entre les deux couronnes, et sa téméraire entreprise sur la personne de Monseigneur le Prince de Gondé dont l'illustre et glorieuse vie le met non* seulement à couvert de tous soupçons de crime, mais lui dévoient faire recevoir des récompenses qui marquassent à la postérité la gratitude du Roy très^chrestien envers lui pour les signalés services qu'il en avoit reçeus, sur celle de M' le prince de Gonti, son frère, aussi grand par ses mérites que par sa naissance, et sur celle de M' de Longueville, leur beau-frère, qu'il a tenus onze mois dans une rigoureuse prison, ayant excité tous les ordres du royaume de France à faire
Cleyrac * à Sainte-Livrade * , vous serez adverti, et que je lé tiendray le temps que vous voudrez, de la rivière faisant résistance, quand toute leur armée y seroit. Ils sont occupés delà la Dordogne ; il n'y a deçà qu'une garnison à Castillionés '. »
«Du30jumeH652.
a Monsieur,
a Je croy que sy vous mestiez un party à Saint- Gervais, cela seroit capable de faire soullever les habitants de ce lieu et des environs, et, par ce moyen, faciliter plustôt le passage aux ennemis; mais je vous prie de croire qu'il est impossible que les ennemis passent la rivière, et que sy cela arrive, je suis un traistre. Je seray soigneux de vous advertir de tout ce qui se passera ; soyez sans inquiétude, je suis et je serai toute ma vie, etc. ^ »
Si ces deux lettres n'excusaient qu'imparfaitement le marquis de Saint-Luc, qui n'aurait pas
^ Clairac, petite ville sur la rive droite du Lot, faisant aujourd'hui partie du département de Lot-et-Garonne..
^ Bourg aujourd'hui chef-lieu de canton du département de Lot-et-Garonne^ centre du commerce des prunes d'Agen.
* Gastillonnès, à 32 kilomètres de Villeneuve d'Agen, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de Lot-et-Garonne.
* Les copies de ces deux lettres sont placées à la suite de la
dû s'en reposer si aveuglément sur un autre , elles étaient accablantes pour le chevalier de Vivens.
Ni la clairvoyance du chevalier de Créqui, ni celle du marquis de Saint-Luc, n'étaient en défaut à l'endroit des intentions du comte d'Harcourt. Ce général, en jetant à dessein diverses incertitudes sur ses projets, méditait en secret celui de quitter son armée. Il disparut sans avoir pris congé de personne^ dans la nuit du jeudi au vendredi 1 6 août i65îà. Il s'était fait précéder de cette lettre adressée au comte de Vaillac * :
« A M. le comte de Faillac^ maréchal de camp,
ce Monsieur,
« Vous vous rencontrez par bonne fortune sur mon chemin de la cour ; vous êtes assez mon ami
r^L...o précédente^ dans le registre cité des Archives natUh-
'^qn.paul Goordon de Genouillac^ comte de Vaillac^ ami m iuc de Saint-Simon. 11 devint lieutenanlrgénéral , rer du duc d'Orléans, et cbevalier du Saint-Esprit^ .âison avait fourni deux grands maîtres de rartiU «itotice, dont le plus célèbre est Galiot de Genouillac, v^uut u Acier, qui fut aussi grand écuyer de France sous le ) de François 1^. Si ce monarque eût écouté ses conseils, eût épargné la défaite de Payie. Galiot de Genouillac, dont tiëre aboutit à une éclatante disgrâce pour avoir osé lever ni sur U reine, bâtit dans sa retraite auprès de son cbâ-
pour n'avoir pas de scrupule de vous demander un relais de sept ou huit chevaux. Je seray bien aise de faire diligence et de surprendre mesme tout le monde, affin que mon départ fasse de moins mauves effets dans le pays, étant dans le dessein d'y revenir, si Ton me donne quelque satisfaction ji la cour. Ayes, je vous prie, cette bonté pour mov, et croyes que je suis avec une estime toute particulière ,
« Monsieur,
« Vostre très-fidelle serviteur.
« Harcotjrt.
« Au camp de Montflanquin, le 14 août 1552 ^ »
tegt'néral de l'armée royale couvrait son dé- M^de lapparence d'un voyage à la cour, auquel ti Avait étr précédemment autorisé. Malgré Tin- ^.^^Ixido que le comte d'Harcourt laissait, depuis
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quelques jours, planer sur ses projets, certains préparatifs de voyage avaient éveillé l'attention, et son départ était prévu avant d'être réalisé. Le marquis de Saint*Luc, sans en être encore informé, en parlait comme d'une chose certaine dans sa correspondance avec Le Tellier. Après quelques plaintes personnelles suscitées par un froissement d'amour-propre, il appréciait ainsi les conséquences de cet événement :
« A Montauban, le 16 d^aoûst 1652.
(c Monsieur,
a Je prévoy une grande confusion dans cette armée par le despart de M. le comte de Harcourt, que je tiens indubitable. M. de Tracy a trouvé la pluspart de ses chevaux à Cahors, et, dans le mesme temps, il avoit donné rendez-vous à plusieurs personnes à Agen, et faict courre le bruit qu'il s'y en alloit pour voir M. d'Arpajon.
a L'on m'a asseuré que l'on avoit faict lieutenants-généraux dans l'armée de Guienne M. de Bougy, M. de Marins et M. le comte de Rieulé ;
lamaiD du comte d'Harcourt; les autres soDt écrites par des secrétaires et seulement signées par lui.
Lorsque la fuite à Brisack du comte d'Harcourt eut fait connaître la vérité sur son prétendu voyage à la cour, le comte de Vaiilac s'empressa évidemment d*envoyer au cardinal Mazarin la lettre qu'il avait reçue.
4 1 2 SOTJ VEinRS
pour n'avoir pas de scrupule de vous demander un relais de sept ou huit chevaux. Je seray bien aise de faire diUgence et de surprendre mesme tout le monde, affin que mon départ fasse de moins mauves effets dans le pays, étant dans le dessein d'y revenir, si l'on me donne quelque satisfaction à la cour. Ayes, je vous prie, cette bonté pour moy, et croyes que je suis avec une estime toute particulière ,
« Monsieur,
ce Vostre très-fidelle serviteur.
« Harcotjrt.
<t Au camp de Montflanquin, le 14 août 1552 *. »
Le général de l'armée royale couvrait son départ de l'apparence d'un voyage à la cour, auquel il avait été précédemment autorisé. Malgré Tincertitude que le comte d'Harcourt laissait, depuis
teau^ ea Quercy, une église où il graTa sur la pierre ces mots qui s'y lisent encore : J'aime fort une !
Dans une des vallées du Périgord que la Colle arrose de ses eaux tranquilles^ non loin de sa jonction avec la Dronne, audessus de Brantôme^ on voit sur la crête des long9 coteaux abrupts, comme une muraille, qui bordent le cours de la petite rivière^ un château altier dont les ruines semblent défier le temps et laissent entrevoir la voûte azurée du ciel à travers les ouvertures béantes des courtines et des tours ; c^est le château de Brussac^ qui était Tun des fiefs du grand écuyer.
^ Nous savons tiré cette lettre inédite des Archives natianor Usy registre coté KK, 1219. Cette lettre est la seule qui soit de
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. ^l5
quelques jours, planer sur ses projets, certains préparatifs de voyage avaient éveillé l'attention, et son départ était prévu avant d'être réalisé. Le marquis de Saint* Luc, sans en être encore informé, en parlait comme d'une chose certaine dans sa correspondance avec Le Tellier. Après quelques plaintes personnelles suscitées par un froissement d'amour-propre, il appréciait ainsi les conséquences de cet événement :
« A Montauban, le 16 d^aoûst 1652.
<c Monsieur,
a Je prévoy une grande confusion dans cette armée par le despart de M. le comte de Harcourt, que je tiens indubitable. M. de Tracy a' trouvé la pluspart de ses chevaux à Cahors, et, dans le mesme temps, il avoit donné rendez-vous à plusieurs personnes à Agen, et faict courre le bruit qu'il s'y en alloit pour voir M. d'Arpajon.
ce L'on m'a asseuré que Ton avoit faict lieutenants-généraux dans l'armée de Guienne M. de Bougy, M. de Marins et M. le comte de Rieulé ;
la main du comte d'Harcourt; les autres sont écrites par des secrétaires et seulement signées par lui.
Lorsque la fuite à Brisack du comte d'Harcourt eut fait connaître la vérité sur son prétendu voyage à la cour, le comte de Vaillac s'empressa évidemment d*envoyer au cardinal Mazarin la lettre qu'il avait reçue.
Et au cas que les ennemis opposent plus grand nombre de vaisseaux à ceux que S. M. C. accorde audit seigneur Prince et autres confédérés , S. M. C. s'oblige de fortifier sa dite armée de tous les vaisseaux qui seront en sa disposition et mesrae prendre au fret sUl est nécessaire.
Que tous les vaisseaux de guerre ou marchands qui seront en mer sous les saufs-conduits et sous le pavillon dudit seigneur Prince, auxquels se conformeront ceux du seigneur prince de Conty et autres princes, ducs, pairs, mareschaux, gouverneurs, seigneurs, villes unies, seront receus comme amis dans tous les ports de Kobéissance du Roy catholique et ^ traités aussi favorablement que les siens propres, et le mesme s'observera envers les vaisseaux de sa dite Majesté dans les ports qui seront à la disposition dudit seigneur Prince et seigneurs confédérés.
Le mesme est entendu par terre pour tous ceux qui auront des passe-ports dudit seigneur Prince et de ses lieutenans généraux , et seront les ordres nécessaires envoyés par tout de part et d'autre pour la seureté et exécution desdits articles.
Que pour la seureté de ladite armée navale ledict seigneur Prince donnera un port qui soit capable de tenir en tout temps et d^hiverner lesdits vaisseaux et qui puisse estre fortifié par S. M. G., en sorte que toute ladite infanterie y puisse demeurer en toute seureté, et afin qu'elle y puisse establir des magazins, tenir munitions, artillerie et autres choses nécessaires pour la subsistance, retraite et conservation et mesme pour assister les trouppes voisines; lequel port ainsi Fortifié sera gardé par S. M. G. jusques à la paix^ auquel temps elle le remettra entre les mains dudit seigneur prince de Gondé en Testât qu'il se trouvera, retirant les armes et munitions; et pour juger si ledit port sera capable de ce que dessus, S. M. G. ou ceux ayant charge d'elle et ledict seigneur Prince en conviendront dç bonne foy, le feront sonder et recognoistre par gens à ce cognoissant nommés en pareil nombre de part et d'autre.
Outre ce que dessus, S. M. G. donnera la somme de cinquante mille patagons en un seul payement au seiî^neur prince de Gonty pour luy aider à soutenir les frais du voyage qu'il se dispose à faire en Provence, et se fera ledit payement à Bourdeaux le premier jour de mars 1662.
A esté pareillement accordé de part et d'autre que le traité de Stenay du 30 avril 1660 sera continué, et suivant icelui seront les articles 4, 8, 6, 7, 8, 9, tO et 12 ici copiés et insérés pour estre exécutés réciproquement par S. M. C. et ledit seigneur Prince ou ceux qui commanderont de sa part les trouppes qu'il a aux environs dudit Stenay, jusques à la paix générale, en la mesme manière qu'il a esté accordé de la part de S. M. C. avec Madame la duchesse de Longue ville et M. de Turenne , sans y changer aucune chose que leurs noms ou celui dudit seigneur Prince et de celui qui commandera de sa part lesdites trouppes de Son Altesse.
S'en suit la teneur desdits articles :
4. Plus S. M. G. donnera chaque mois quarante mil patagons pour Tentretenement et subsistance des trouppes desjà levées ou qui se lèveront pour madame de Longueville ou ledit sieur de Turenne, le mois de trente jours inclusivement et commençant ledit jpremier mois du jour que le traité aura esté signé; comme aussi S. M. G. donnera de plus à ladite dame de Longueville et audit sieur de Turenne la somme de soixante mil patagons par an^ payable à trois payements, de quatre en quatre mois, sçavoir: 20,000 à chaque premier mois des quatre qui commenceront dès le premier jour que le présent traité aura esté signé, et ladite somme sera pour employer en ses affaires particulières et des personnes de condition de
son parti et en d'autres frais comme bon leur semblera.
6. S. M. C. joindra aussi aux trouppes levées ou qui se doivent lever de la part de ladite dame de fiOngueville et dudit sieur de Turenne deux mil hommes de pied et 3000 chevaux effectife, armés avec les munitions nécessaires tant pour les susdites trouppes que pour Tartillerie que wS. M. C, entretiendra dans ladite armée; toutes lesquelles troupes jointes entreront en France se servant de tous les moyens possibles, soit pour la prise des villes et places, soit pour faire des prisonniers du parti contraire, et en toute autre manière pour obliger le cardinal Mazarin ù Tune et à l'autre des deux Bns ci-dessus expliquées, et pour luy oster la facilité de se rendre plus grand, estant desjà la puissance où il se trouve sans mesure, pernicieuse, dangereuse tant à la France qu'aux autres parties de la Ghrestienté.
6. Réciproquement, ladite dame de Longueville et ledit seigneur de Turenne mettront entre les mains de S. M. C. toutes les fois qu'il en seront requis, la ville de Stenay, excepté la citadelle, dans laquelle ville S. M. C. mettra la garnison qu'il jugera à propos pour servir de retraite et de passage aux trouppes en cas de nécessité et pour la tenir en dépost jusques à la liberté du seigneur prince de Condé et establissement de la paix, lequel cas estant il la remettra audit sieur Prince , retirant la garnison et les armes avec toutes les munitions qui y auront esté mises de ^
part.
7. Les places qu'on aura conquises en France sous la protection de S. M. C. demeureront en sa dispo-
sition et sous sa garde jusques à la conclusion de la paix entre les deux couronnes, avec cette distinction que S. M. C. mettra garnison dans les firontières, et que celles qui se prendront dans le royaume seront • gardées par les trouppes que ladite dame de Longueville et ledit sieur de Turenne voudront faire entrer dans icelles, et de quelque manière que ce soit, ce sera * toujours sous le nom et la protection de S. M. G.
8. La distribution des susdites sommes d'argent, excepté seulement celle des soixante mil escus destinée pour les affaires particulières de ladite dame de Longueville et dudit sieur de Turenne, seront acquitées conjointement ou séparément par les officiers du compteur ou payeur général , qui seront establis et résideront auprès desdites personnes de la part de S. M. C.
9. Les quarante mil escus qui se doivent donner chaque mois se réduiront de moitié les six mois de campagne expirés , après que le présent traité aura esté signé.
10. Les deux mil hommes de pied et lesdits 3000 chevaux que S. M. G. doit donner, seront conduits par un chef de sa part qui obéira aux ordres dudit sieur de Turenne. Lesdits 5000 hommes vivront en France en bonne discipline, et seront païez de l'argent de S. M. G., et ladite dame de Longueville et sieur de Turenne seront obligés de leur fournir le pain de munition pendant qu'ils seront en France, sauf si lesdits 6000 hommes campent ou font siège à huit lieues inclusivement des frontières et lieux voisins de ses estats du Pays-Bas, auquel cas S. M. G. leur donnera le pain de munition.
APPETfDICE. 439
12. S. M. G. estant en la possession de la ville de Stenay la pourvoira de tout ce qui sera nécessaire pour entretenir la garnizon qui y sera mise de sa part, et aider par tous moyens qui se trouveront dans la ville à la subsistance des troupes qui seront dans le voisinage et pour la nécessité des entreprises de la la campagne si toutefois S. M. C. ne trouve pas plus à propos d'establir un magazin de munitions de guerre et de bouche pour mesme effect dans la ville de Montmédi ou autre de ses estats.
Tous lesquels 4, 6, 6, 7, 8, 9, 10 et 12 articles susescrits du traicté de Stenay seront continués et exécuttés, les autres demeurant de nul eflect comme iceux ayant esté entièrement partburnis, et entendu qu'en tous lesdits articles les noms de M*"* de Longueyille et de M. de Tu renne demeureront convertis en celui dudit seigneur prince de Condé ou de ceux qui de la part de Son Altesse commanderont en Ghampaigne et Bourgongne , et que les fins y seront semblables à celles du présent traicté, s'observant seulement que les mois commenceront à courir et se feront les payemens d'iceux de la mesme manière que ceux du présent traicté pour Bourdeaux, sinon au cas que les trouppes de Son Altesse eussent joint celles de S. M. G. plustost que le premier de novembre, auquel cas les payemens commenceront du jour de la jonction et continueront de termes en termes jusques à la paix générale.
Est de plus accordé que si mondit sieur le Prince a
44o APPENDICE.
besoin de quelque partie de Targent que S. M. G. sera obligée de lui fournir à Stenay ou Glermont pour ses places de Bourgongne, S. M. C. les lui fera tenir en déduction dans la ville de Dole ou Besançon où elles seront délivrées avec bonne et seure escorte à celui qui ira quérir lesdi tes sommes de la part et avec ordre dudit seigneur Prince , en donnant pour lui quittance que Son Altesse approuve dès à présent comme dès lors, de mesme que si elles estoient de sa propre main; la mesme chose est entendue pour ceux qui recevront les sommes sus exprimées à Stenay et à Bourdeaux ou aux environs.
Pour Tentretenement et subsistance de toutes les places qui sont sous le commandement et au pouvoir dudit seigneur Prince et garnisons d'icelles, y compris celle de Danvilliers commandée par ledit seigneur prince de Conti, S. M. C. a accordé, outre les secours cy dessus, la quantité de six vingt mil patagons par chacun an pendant toute la guerre, qui commencera à courir du premier novembre, et ce en douze payemens égaux de dix mil patagons chacun, dont le premier commencera quinze jours après la ratification du présent traité, pour continuer de mois en mois jusques à la paix, et se Feront lesdits payements moitié à Stenay et moitié aux lieux dont mondit sieur le Prince conviendra avec celui qui a le plein pouvoir de S. M. C.
xvir.
Outre toutes les sommes ci-dessus, S. M. G. donnera audit seigneur Prince, pour les Frais des courriers et autres despenses secrètes, la somme de soixante mil escus par an en douze termes égaux de cinq mil patagons qui seront payables de mois en mois en mesmes 4emps et lieux que les autres sommes cy dessus rapportées pour Tentretenement de Tarmée, et à continuer jusques à la paix.
Les trouppes de S. M. G. agiront entièrement de concert et de bonne Foy avec celles dudit seigneur Prince, aBn que les entreprises qui seront Faites de part et d'autre puissent plus Facilement obtenir les tins susdites.
Que toutes lesdites trouppes de S. M. G. obéiront audit seigneur prince sans diFficulté; et pour fous les autres princes qui ne sont pas princes du sang et mareschaux de France, qui sont ou seront unis, ils en useront avec les généraux de S. M. G. comme et en la mesme manière que M. de Turenne en usoit Tan 1650 avec M. le comte de Fuensaldagne.
44 î» APPENDICE.
En cas que quelques-unes des places desdits seigneurs Princes ou autres unis viennent à estre assiégées par les trouppes ennemies, S. M. C. veut et entend, pour tesmoigner audit seigneur Prince combien ses intérests sont unis avec ceux de Son Altesse que tous les généraux et les trouppes qu'ils commanderont fassent tous les et¥orts possibles pour les secourir et leur donner toute l'assistance qui dépendra d'eux.
S. M. C. donnera ordre au seigneur archiduc en Flandre défaire venir à Oslende, Nieuport,et auK environs, deux mille Wallons bien armés, équippés et munis pour, sur les ordres qui leur seront envoyés par ledit seigneur Prince ou ceux qui auront charge de lui, passer par mer ou par terre au lieu qui sera porté par ledit ordre , et leur fournir les vaisseaux , vivres , armes, munitions et escortes nécessaires.
Que dès à présent S. M. C. envoyera tous les ordres nécessaires pour Texécution de tout ce que dessus en Flandre et en tous les autres lieux et à tous les officiers et: chefs qu'il appartiendra , comme aussy pour recevoir les trouppes, que ledit seigneur Prince aura en Ghampaigne et en Bourgongne, dans les terres de S. M. C, en cas que pour quelque accident imprévu
elles fussent contraintes de se retirer, auquel cas elles y seront receues comme amies et traictées comme celles de S. M. G.
xxnr.
SemblablemenlS. M. G. envoyera ordre au seigneur Archiduc, afin qu*il les envoyé à ceux qui commandent dans sa comté de Bourgongne en tout ce qui leur sera possible.
En cas que du costé de Flandre on aye convenu * de quelque chose touchant ce que dessus, il demeure réduit au présent traicté, et les sommes qu'on y pourra avoir receues précomptées sur icelui.
S'il manque quelque chose à Taccomplissement du * traicté fait entre S. M. G. et madame la Princesse et MM. les ducs de Bouillon et de La Rochetbucault à Saint-Sébastien au mois de juin 1650, on Tadjustera avec le sieur baron de Vatteville comme il est raisonnable.
Enfin on se rendra de part et d'autre tous les offices requis et de bonne foy avec asseurance de sincérité,
* Eotre PArchiduc et Silleri.
tant pour les payements qui seront parfournis (mesme dans la paix s'il restoit quelque chose à payer lorsqu'elle sera conclue) que pour tout le contenu au présent traicté, et pour appuyer et souslenir réciproquement les desseins des uns et des autres, qui fous n'auront qu'une mesme fin, procurant tous les avantages possibles de part et d*autre, ledit seigneur Prince, le seigneur prince de Gonti , madame la duchesse de Longueville, M. le duc de Nemours, M. le duc de La Rochefoucault, et tous les princes, ducs, pairs, mareschaux , gouverneurs, grands seigneurs, officiers et villes unies, recongnoissant avec respect et gratitude les grâces et secours qu'ils reçoivent de S. M. C. en contribuant si généreusement au repos de la Ghrestien té, à la tranquillité des deux couronnes dans lequel se trouve inclus le leur particulier; et S. M. C. continuera en leur faveur les effets de sa bonté royale et de son amitié, les gratiffiera en toutes les occasions qui se pourront présenter pour leur satisfaction et entière seureté, comme il se verra dans la suite du présent traicté,
En exécution du présent traité, s'il survient quelque difficulté, S. M. C. consent qu'elle soit terminée de sa part par le sieur baron de Valteville, en vertu de son plein pouvoir promettant de ratiffier ce qui sera convenu pour ce regard entre lui et celui qui aura charge dudit seigneur Prince.
Fait à Madrid, le sixiesme novembre 1651.
Continuation du traicté du sixiesme novembre et articles adjoustés à icelui,
En continuant le traité fait cejourd'hui à Madrid entres. M. C. par M. Dom Hieronimodela Torre, chevalier de Tordre de Galatrava , du conseil de S. M. C, et son secrétaire d'Estat, et M. le prince de Gondé , M. le prince de Gonti, madame de Longueville, M. le duc de Nemours ^ M. le duc de La Rochefoucault et autres confédérés, par M. Lenet, conseiller du Roi très chrestien en tous ses Gonseils d'Estat et finances, en vertu de son plein pouvoir, est accordé de part et d'autre ce qui s'en suit :
A sçavoir, que pour donner plus de moyen audit seigneur Prince de.soustenir sa grande et louable entreprise, attendant que S. M. G. soit en estât de lui Faire les avantages qu'il mérite, comme elle espère faire avec la grâce de Dieu, elle lui accorde outre les secours d'hommes, de vaisseaux et d'argent contenus audit traité pour subvenir aux frais extraordinaires et impréveus de la guerre, la somme de six vingt mil patagons par an , qui commenceront à courir le premier jour de novembre jusques à la paix générale, qui lui seront payés par S. H. G. au mesme lieu et au mesme temps que les sommes accordées pour Ja subsistance de ses trouppes , et ce en douze payemens égaux de dix mil patagons chacun par mois dont le
premier commencera comme est dit, et quinze jours après qu'il aura ratiffié le présent traicté, et continuera de mois en mois tant que la guerre durera.
Gomme aussi pour soulager d'autant plus ledit seigneur Prince ert la grande despense qu'il est obligé de supporter, S. M. G. lui accorde, outre tout ce que dessus, pour plusieurs princes, ducs, pairs, seigneurs, gouverneurs, gentilshommes, officiers et personnes particulières , la somme de six vingts mil patagons par chacun an, tout le temps de la guerre, qui lui seront payés en la mesme forme et aux mesmes termes que ceux contenus en l'article précédent, en douze payemens égaux chacun de dix mil patagons, qui seront payés de mois en mois jusqnes à la paix et distribués en la manière convenue avec ledit sieur Lenet, si ledit seigneur Prince ne juge plus à propos de la distribuer d'autre sorte , et est le mesme entendu du contenu au 17® article.
Toutes les sommes que S. M. G. donne par ce présent traité montent, tant pour les levées que pour le voyagede monsieur le prince de Gonti en Provence, à celle de cinq cens cinquante mil patagons ; et pour l'entretenement, réduisant toutesles sommes en payemens égaux se monte à six vingts piil patagons par mois , outre l'assistance d'hommes de vaisseaux et
d'artillerie par elle entretenus particulièrement tant en la partie de Flandres qu'en celle de Guienne.
Fait h Madrid, le sixième novembre 1651.
HlERO"»° DE LA TORRE.
Lenet.
Ce traité, appelé traité de Madrid, fut apporté par Lenet en Guyenne; M. de Saint-Agoulin reporta à Madrid la ratification, rédigée dans les termes suivants :
" Nous , Louis de Bourbon , prince de Condé , pair et grand maistre de France, duc d'Anguien, Ghasteauroux , Montmorency, Albret et Fronsac, gouverneur et lieutenant général pour le Roy en Guienne et Berry, après avoir veu les traictez taictz en nostre nom par monsieur Lenet , conseiller ordinaire du Roy en tous ses Conseils d'estat, et direction de ses finances , en vertu du pouvoir que nous lui en avons donné à Montrond le 16 septembre dernier, avec M. dom Hieronimo de la Torre, chevalier de l'ordre de Calatrava, du conseil de S. M. C. et son secrétaire d'estat, au nom et du commandement de sadite Majesté; lesdits traictés conclus et arreslés à Madrid le 6 du présent mois , desquels a esté expédié deux originaux en espagnol et deux en français et tous signés desdicts sieurs de la Torre et Lenet, et un de chaque langue demeuré entre les mains de S. M. G. et autant pardevers nous 5 recognoissons les avoir ratiffiés et approuvés en tous leurs points selon leur forme et
teneur, promettant de les entretenir et exécuter en tout ce qui dépendra de nous, sans jamais y contrevenir pour quelque cause et occasion que ce puisse estre; remerciant très humblement S. M. G. des assistances quMl lui plaist de nous accorder.
Faict à Xainctes, le 23 novembre 1651.
Louis de Bourbon.
Gomme aussi nous, Gharles Âmédée de Savoye^ duc de Nemours, François , duc de la Rochetbucault, ratifiions et approuvons lesdicts. traictez et promettons d'exécuter le contenu en iceux sans jamais nous despartir des choses qui seront convenniies par S. A. monsieur le Prince.
Faict à Xainctes , le 23 novembre 1651.
Gh. Am. de Savoie duc de Nemours.
Le duc de La Rochefoucault.
Gomme aussi nous, Armand de Bourbon, prince de Conty, prince du sang, pair de France, gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en Ghampagne et en Brie, et nous, Anne de Bourbon, duchesse de Longueville, princesse du sang, ratifions et approuvons lesdicts traictés et promettons d'exécutter le contenu en iceux sans jamais nous départir des choses qui seront convenues par S. A. monsieur le Prince. Faict à Bordeaux ce vingt-neuf™* novembre mil six cent cinquante et ung.
Armand de Bourbon , Anne de Bourbon.
Comme aussi nous de la Trimoille. prince de Ta-> rante, ratiFHons et approuvons lesdictz traictez^et promettons d'exécuter le contenu en iceux, sans jamais nous despartir des choses qui seront convenues par S. Â. monsieur le Prince. Faict au camp de la Bergerie le 10* jour de décembre 1651.
Henry Charles de la Tremoille.
NOTE DEUXIÈME
Pour l'ensemble des trois volumes publiés, et en particulier pour le ch. xxiv, p. 154 et suivantes.
L'EVANGE LISTE de la Guyenne^ ov la descouuerte des Intrigues de la Petite Fronde, dans les négotia-lions et les mouuemens de cette prouince^ depuis la détention de Messieurs les Princes iusqu' à présent. — >, A Parisj de l'imprimerie de la Veufue I. Gvillemot, rue des MarmouzetSj proche F Eglise de la Magdeleine.M. DC. LU\
Il y a long temps que la voix publique me sollicite de mettre au iour ce qui s'est passé de plus considérable dans la Guyenne, sur la créance qu'on a eu que j'auois les Mémoires les plus asseurez de ce qui se traictoit dans Bordeaux, Ville capitale de cette Pro-> uince. Si ie n'en auois esté pressé par le vulgaire, ie ne me Fusse pas aysément engagé à cette Relation : Mais puis que les plus honnestes gens de Paris me Pont demandée auec instance, et que le Recueil que j'ay fait des éuenemens les plus notables arriuez en ces quartiers, a mérité leur approbation : ie n'ay pu
■ Cet imprimé est rare ; l'auteur de ces Souvtnïr$ en possède un exemplaire, sur leciuel cette reproduction a été Faite tentuellemenL
me défendre de la donner au public , et de luy faire part de plusieurs choses cachées, qui ne sont pas moins vtiles pour son instruction, que dignes de sa curiosité, le ne prétends pas neantmoins faire vne Histoire complète; ce n'est qu'vn simple discours ; et quoy que i'aye desià mis la main à la plume, et esbàuché ce qui s'est fait depuis le commencement de nos guerres contre le Duc d'Espernon, c'a esté plutost pour réfuter les impostures qu'vn pernicieux Auteur en auoit semé en son Patois,, que pour acquérir aucune estime de celçbre Historien.
Mon intention est de déduire, en qualité de Syndic du Peuple, le plus succinctement qu'il se pourra, les vérités les plus essentielles, et de manifester les fourbes, les trahisons et les méchancetez qui ont esté commises par ceux qui ont suiuy (mais auec dissimulation) le party de Mrs. les Princes, et qui, sous prétexte du Bien public, n'ont visé qu'à leurs interests, aux despens de la cause générale, et du seruice particulier de leurs Altesses.
Il est nécessaire, pour la preuue de ce que dessus, que ie commence par le voyage et la retraite que Madame la Princesse de Gondé, incontinent après la détention de Mrs. les Princes, fut contrainte de faire en la ville de Bordeaux, accompagnée des Ducs de Boiiillon et de la Rochefoucaut. Ce fut en ce rencontre que toutes les intelligences que les Negotiateurs des Princes auoient entretenues en cette Ville deuindrent infructueuses. Ceux-là mesmesqui auoient fait espérer toutes choses, furent les premiers à se joindre auec leurs Aduersaires. Ils aidèrent à l'Aduocat gênerai Lauië, afin de faire rendre TArrest, par lequel il
APPENlilCE. ^ 453.
estoit ordonné qu'on fermeroit les portes à Madame la Princesse et à M. le Duc d'Angoien, son fils. Cet Arrest auroit esté exécuté, si quelques particuliers du Parlement, secondez du zèle des meilleurs Bourgeois, n'eussent émeu le peuple, qui, touché de compassion des disgrâces de toute la Maison de Bourbon, qu'on regardoit desià comme agonisante, fit ouurir les portes, qu'on auoit Fermées à celte Princesse et à toute sa suite, avec autant d'inhumanité que d'iniustice. Elle fut recrue auec des acclamations du peuple toutes extraordinaires. Mais elle ne Fut pas si tost arriué^ , que l'ambition de quelques-vns du Parlement forma des cabales secrettes auec les ennemis des Princes , qui se Faisant de Feste par tout, et ayant enuahi tous les emplois dans les aFFaires publiques, sous couleur de les seruir, intimidoientles foibles et gaignoient les intéressez, par l'authorité qu'ils auoient vsurpée, et par le secours de leurs parens et de leurs créatures , qu'ils auoient fourrez dans les Commissions les plus importantes.
C'est cette manière de gens, que leurs artifices et leurs tromperies ont Fait connoistre au peuple, qui les a baptisez depuis du nom de Petite ou de Favsse Fronde. Ce sont ceux-là mesmes qui auoient enuoyé quelque temps auparauant le Sr. de Fontenel conFerer auec le Comte de Batteuille ^ à Roquedetau , où se trouua le Marquis de Lusignan; et ce Fut là mesme .que Fontenel se fit pensionnaire des Espagnols moyennant 300 pistoles, qui lui Furent comptées par l'ordre
< La véritable orthographe est Yatteville ; mais rieu D*était plus coinnitin k cette époque que cPaltérer Torthographe de noms propres.
454 APPENDICK.
de Batteuille en présence de Lusignan. Mais comme il estoit aussi pensionnaire du Cardinal Mazarin, il préféra le seruice de ce Ministre à la fidélité qu'il deuoit^à son pays, en éludant le dessein que le Roy d'Espagne auoit de secourir les Princes et les Bourdelois : Car le Comte, qui portoit dans sa frégate 800.000 francs, les ayant voulu compter au marquis de Lusignan et à Fontenel, ce dernier l'en détourna, en luy faisant accroire qu'on ne pourroit apporter en seureté vne si grosse somme à Bordeaux, tellement que Batteuille fust obligé de s'en retourner auec son argent à sainct Sebastien.
Cette affaire si malicieusement déconcertée causa un si funeste débris dans le party des Princes,, que l'Armée, qu'auoient amené les Ducs de Bouillon et de la Rochefoucaut, se vid, l^ute de payement, presque entièrement anéantie vn mois après leur arrivée à Bordeaux; et ce fonds d'argent ayant esté diuerty de cette façon, il fallut songer aussi tost à prendre d'autres mesures. La Sagesse et la Politique du Duc de Boiiillon ne se trouua iamais plus embarassée. Les factions et les diuers partis, qui se formoient dans la la ville, Tobligeoient à balancer toutes choses. Il faloit qu'il nourrist de belles espérances les bien intentionnez, attendant quelque nouueau secours d'Espagne. Il en toucha quelque temps après cent mil escus, qui n'estoient pas sufHsans pour remettre sus pied vne Armée desià presque dissipée; ni pour subueniraux despenses, qui s'estoient faites depuis trois mois dans Bordeaux. L'on conserua autant qu'on put nos troupes ; mais elles n'estoient pas assez fortes pour tenir la campagne, ny pour s'opposer à celles de la
Ciour, commandées par le Mareschal de la Meillerayo, autborisées et animées par la présence du Roy, qui porte par tout d'ordinaire, ou de la terreur, ou de la vénération.
Durant que Sa Majesté faisoit son séjour à Libourne, le temps de TEslection des lurats s'approcbant, on enuoye des Lettres de Cacbet au Ciorps de Ville, par lesquelles S. M. vouloit que les Magistrats fussent continuez, et qu'on ne procedast point à nouuelle Eslection. Le peuple, qui desiroit la conseruation de ses priuileges, et qu'on créât de nouueaux lurats, veu mesme que ceux qui estoient en cbarge luy. estoient suspects, eut recours au Parlement, qui ordonna par Arrest qu'il seroit procédé selon la forme ordinaire à vne nouuelle Eslection. Messieurs de la petite fronde firent alors leurs brigue^^ par tout : Et parce que Madame la Princesse pouuoit traverser leurs desseins, ils trauaillerent en sorte qu'elle tesmoigna soubaitter, que les S*"* de Nort et de Fontenel, tous deux de la PETITE FRONDE, fusscut élcus lurats; et le Gard. Mazarin trouuant cette élection selon son désir et selon son projet, ne se mit point en peine de la faire casser par Arrest du Cionseil, comme contraire à l'ordre du Roy.
Ses Intrigues et sa Faction s'augmentant de iour en iour dans Bordeaux, ses partisans engagèrent le Parlement et le Corps de Ville à vne Deputation vers le Roy, pour négocier vne Paix à sa mode. Dans cette conjoncture Madame la Princesse et le Duc de Boiiillon furent abandonnez presque de tous ceux qui auoient appuyé leur party. Monsieur de Taranque, Cionseiller en la Grand'-Cbambre, qui auoit rapporté auec cbaleur quelques mois auparauant la Requeste de cette
Princesse affligée, déclama publiquement contre ses interesis, soustint auec hauteur qu'il felloit qu'elle se retirast, et qu'il estoit nécessaire de s'accommoder auec la Cour. L'insolence du sieur Guionnet fut bien plus estrange, qui après auoir agy et pesté dans Paris contre le party des Princes, vint à Bordeaux, où il visita Madame la Princesse auec vne telle arrogance, qu'il luy fist verser des larmes, en luy disant que Monsieur son mary estoit sans amis et sans appuy, fuis que si cinquante Maistres eussent monté à cbeual pour luy, il estoit en leur puissance de Tenleuer durant la translation qui fut faite de sa personne du Ghasteau de Vincennes en celuy de Marcoussis ; bref, que Messieurs les Princes estoient absolument perdus, et qu'il n'en falloit rien espérer.
Âpres l'arriuée de Messieurs les Députez du Parlement de Paris à Bordeaux, qui fut le 15. ou 16. iour du siège, nous fusmes réduits à traitter à Bourg, où estoit la Cour, et Madame la Princesse fut obligée par le Traicté de sortir auec Mr. son fils, et les Ducs de Bouillon et de la Rochefoucaut. Mais n'ayant pA obtenir la liberté de Messieurs les Princes, ils résolurent secrettement deuant que se séparer, d'employer de nouueaux moyens pour briser les chaisnes de ces Illustres Captifs. Le Roy entre dans Bordeaux accompagné de la Reine sa mère et du Cardinal Mazarin. Pendant leur seiour ce Ministre decredité fit tous ses efforts pour estre honoré des visites du Parlement. Il se sert de la petite fronde pour paruenir à son dessein ; laquelle il luy fut aysé d'intéresser par la promesse d'vn dédommagement imaginaire des pertes qu'ils auoient souffertes en cette guerre. Ils le (bnt proposer
aux Chambres assemblées, mais sans effet, parce que le reste des OFBciers ayant reconnu que c'estoit vne partie faite, refusa d'y consentir; et le Cardinal Mazarin fut trop heureux de se contenter des complimens dé certaines gens du Parlement , qui luy offrirent tout le crédit qu'ils auoient dans leur Compagnie. Les Presidens Daffis et Pichon ne furent pas des plus paresseux en cette occasion honorable; quoy que le premier eust exigé de Madame la Princesse vne Croix de diamans, et vne chaisne de trois cens pistoles, et que Tautreen eust accepté des chenaux.
La Cour ne fut pas plutost partie de Bourdeaux, que Madame la Princesse se mit en deuoir d'exécuter ce qu'elle auoit secrettement résolu auec les Ducs de Bouillon et de la Bochefoucaut. Elle escriuit au Marquis de Lusignan, personnage tres-asseuré au party, de vouloir aller en Espagne y poursuiure de nouuelles aissistances du Boy Catholique, qui peussent forcer les Ministres de France à redonner la liberté aux Princes. Il partit à l'instant, et donna charge à un nommé Carros, Bourgeois de Bordeaux, de receuoir tout ce qui luy seroit addressé de la part de Madame la Princesse, et de luy faire tenir en Espagne. Cette sortie inopinée du Marquis de Lusignan fit vn grand éclat. Le Marquis de S. Luc, qui estoit à Bordeaux, en fit plainte au Parlement, afin qu'on luy commençast son procez. Le Procureur gênerai, qui n'a iamais paru en aucune bonne action, pousse l'affaire chaudement. Le sieur de Fontenel, qui auoit participé à toutes les negotiations précédentes^ aussi bien que le Marquis de Lusignan, et qui sçauoit que Carros auoit agy et fait des voyages du cx)sté de S. Sebastien, creut
que c'estoit luy duquel le Marquis se seruoit. Il tasche par tous moyens d'en pénétrer la vérité, et mené en fin ce Garros par tant de tours et détours, qu'il luy fit aduouër Tintelligence qu'il entretenoit auec le Marquis, et le seruice qu'il pensoit rendre à Messieurs les Princes. Fontenel ayant ainsi f a ict tomber ce panure Bourgeois dans le piège, en aduertit en mesme temps le Cardinal Mazarin. En attendant sa response, il iette de la frayeur dans l'esprit de Garros; il luy remonstre que sa negotiation ayant esté éuentée, que sa perte estoit certaine, s'il ne songeoit à quelque moyen, par lequel il peust se sauner; que le plus expédient pour son salut estoit de continuer en apparence de seruir le party des Princes, et celuy du Cardinal Mazarin en effet, qu'il en tireroit d'honnestes recompenses, et TEstat des auantages merueilleux ; que pour faciliter ce dessein, il lui (eroit expédier vn passeport de la Cour, afin de n'estre ny surpris ny arresté en France durant ses voyages. Et «de tait Fontenel en escriuit au sieur de Lionne, et quinze iours' après il en receut le Passeport qu'il auoit demandé pour Garros.
Sur cette asseurance il fit plusieurs voyages à S. Sebastien, qui ayant tbumy quelques lumières à la Cour des negoliations secrettes de Madame la Princesse et des amis de Messieurs les Princes à Madrid, l'ordre fut enuoyé de la part du Roy au marquis de S. Luc pour arrester les Ducs de Bouillon et de la Rocbefoucaut. On essaie d'autre costé de se saisir des personnes de Madame la Princesse et de Mr. le Duc d'An^ giiien son fils, au cas qu'ils vinssent à sortir de Montrond, à la faneur des gens de guerre, qui le tenoient
comme inuesti par les quartiers d'hyuer, qu'on leurs auoit assigné aux enuirons. Le marquis de S. Luc, pour couurir plus finement son jeu, se rend à Saincle Foy, dont il est Gouuerneur particulier, et fait en mesme temps aduancer des troupes vers Bergerac, pensant enuelopper le Duc de Bouillon, qui estoit à Lanqueis auec partie de sa maison. Le Duc seroit tombé infailliblement entre les mains du Marquis, si Tvn de ses amis ne Teust aduerty du dessein qu'il auoit contre luy, et ne luy eust conseillé de gaigner quelque lieu de seureté. Il se retira ù Turene, oii ayant appris comme Taifaire auoit esté découuerte , il se mit en estât de repousser les entreprises qui auoient esté concertées contre sa personne.
Considérons vn peu quelle estoit l'importance de cette capture. N'est- il pas vray que s'il eust esté pris aussi bien que le' Duc de la Rochetbucaut, qu'il ne se fust trouué aucun luge ny aucun Tribunal du Royaume, quelque fauorable qui leur fust, qui dans l'ordre iudiciaire les peust garantir du dernier supplice, puis qu'après le Traicté de Bourg, ils auoient encore ne- . gotié auec l'ancien ennemy de l'Estat ? Il n'y a personne qui ne deuine aysement qui estoit la cause de ce mal heur, et quelle en eust esté la suite. Car il n'y a pas lieu de douter que si l'on n'eust pas réduit au mesme temps par vne prouidence spéciale de Dieu le Gard. Mazarin à s'enfuir de nuict hors de Paris, et qu'il eut pu s'emparer sans coup ferir des Chefs les plus considerables'-de la maison et du party de Messieurs les Princes, qu'il ne s'en fut défait bien tost par le fer ou par le poison, dedans le Haure de Grâce, oi) ils auoient esté transferez.
462 APPKNDICE.
tr'eux voyant la risque qu^il y auoit à courir dans Texecution ; que ce n^estoit pas vne chose Facile que la réconciliation de Bordeaux auec le Duc d'Espernon, et que leur crédit estoit trop Foible pour y paruenir; TaFFaire esclata le lendemain au Palais les Chambres assemblées. On y déclame hautement contre ces perfides negotiateurs ; le peuple s'en émeut. Pour euiter sa vengeance, qui estoit aussi soudaine quMnFailIible, le Président Pichon, Muscadet, Conseiller, et le Prieur, tous trois Frères, s'euaderent en cachette, n'y ayant aucune seureté dans la ville pour eux.
Les Bourgeois s'estant' a pperceus par ces menées des laschetez et des. trahisons qui se brassoient parmy eux, rallient ceux qu'ils iugent les mieux intention* nez, et conuoquent des Assemblées, ausquelles ils donnèrent le nom d'ÛRMÉE, parce que la conuocation s'en Faisoit sous des allées d'Ormeaux; ils y forment plusieurs délibérations. Celle de l'expulsion da Duc d'Espernon de la charge de Gouuerneur de Guyenne n'y Fust pas oubliée. Ils ioignirent tous vnanimement leurs vœux, et se fermèrent à ce point d'auoir Monsieur le Prince pour son successeur. Les Députez du Parlement et de la ville, qui estoient à Paris à solliciter sans cesse le changement de Gk)uuemeur, ne pouuoient obtenir aucune iustice des Ministres, quelque protection qu'ils eussent de S. A. R. et de Messieurs les Princes; on ne les entretenoit que d'espérances Friuoles, et on les amusoit par de continuels délais; on les asseuroit que Monsieur le Duc d'Anjou seroit nommé leur Gouuerneur, et que le refus que Faisoit le Duc d'Espernon de signer sa démission estoit l'vnique sujet de ce retardement. L'Obmée de Bor*
deauxy qui necomprenoit pas bien ce jeu, creutavec raison qu'on cherchoit à la tromper; que quand mesnie on leur donneroii Monsieur le Duc d'Anjou pour Gouuemeur , ils ne poùuoient recueillir aucun aduantage de ce choix ; que la tendresse de ses années ne luy permettoit pas d'auoir les lumières et les sentimens conuenables pour le soulagement et la restauration de la Proutnoe; qu'outre cela ayant esté éleué par le Cardinal Mazarin et le Mareschal du Plessis, son intime confident et sa créature tres-soiV mise, ennemis iurez de la Guyenne, il estoit à craindre qu'ils ne luy eussent inspiré quelques impressions de haine et des désirs de vengeance contre l'innocence de ses peuples. Ces considérations firent conclurre cette Compagnie d'auoir Monsieur le Prince pour Gouuemeur à quelque prix que ce Fust. Tout le peuple se conforme à vne si glorieuse resolution, redouble «es cris, reïtere ses vœux, et fonde toute l'espérance de sa felicité en la personne de ce Héros.
Les Ministres, forcez par cette émotion extraordinaire de satisFaire à nostre attente, commandèrent, quoy qu'auec vn dépit sanglant et vn regret indicible, que les prouisions luy en fussent expédiées. Il ne les eust pas si tost receuës que la Cour, Furieuse d'auersion^et de jalousie contre les rares qualitez de cet illustre Conquérant, médita les moyens de luy arracher auec la vie, ou p.ar vne mortelle prison, on par vn lasche assassinat, qui auroient entraisné auec eux la ruine ineuitable de Bordeaux. Les aduis qui luy en furent donnez estoient si certains, et ses ennemis «i désespérez, qu'il aima mieux céder à leur violence, que de les aigrir dauantage par vne iuste et
nécessaire defensiue. Il s'en alla seulement à Sainct M aur pour estre plus en seureté, et depuis il fiit contraint de se réfugier en son nouueau Gouuernement pour se mettre à couuert contre celte nouuelle oppression. Ses ennemis pour le rendre odieux font sonner bien haut sa retraicte, de laquelle ils estoient fort contens dans le cœur. Us publient qu'elle n'a fondement ny prétexte raisonnable; que le retour du Cardinal Mazarin est vne vision, de laquelle il veut pallier ses desseins; que le Roy a ratifié la Déclaration de son bannissement par la première et la plus célèbre action de sa Majorité. Tous les infâmes adorateurs des Ministres sèment par tout le bruict et exaggercnt les conséquences de sa reuolte: qu'il est impossible que le Royaume puisse assouuir son ambition, qu'il se veut ériger en Souuerain, et qu'il aspire à la Couronne. Les foibles et les mal intentionnez, qui ne sont qu'en trop grand nombre, authorisentces calomnies, et abusent par là beaucoup de gens.
Monsieur le Prince, qui ne faisoit que d'arriueren son Gouuernement, chercha les voyes les plus aisées pour la conseruation de la Prouince, de sa personne et de sa Maison, de laquelle Rordeaux depuis 3 ans a esté le seul Asyle. Le Parlement s'vnit à ses interests; il nomme des Commissaires ou Intendanspourla leuée des Tailles; on enuoye des Conseillers dans toutes les Elections du ressort ; Messieurs Guybnnet et Mounier sont nommez pour le haut païs; et le sieur de Nort, premier lurat et Aduocat du Roy au Rureau des Finances, se fait supernumeraire par vn Arrest sur Requeste. Sa Counnission estoit pour les Landes. Ces trois Commissaires de la Petite Fronde trauailloient à
Texecution de leur Commission. Mais leur trauail est Famertume des peuples, qui ne peuuent endurer Toppression qu'ils en ressentent. Ils pillent et désespèrent toute la Campagne. Ces excez sont cause que le peuple murmure contre son nouueau Gouuerneur, que le remède est pire que le mal, qu'on ne leur a monstre que des biens apparens pour des maux effectifs, que ces tyranneaux leur font souffrir. Monsieur le Prince voit ces choses auec déplaisir, et comme vn bon père s'afHige de toutes ces calamitez : mais la prudence ne luy permet pas d*y apporter aucun remède quant à présent, de peur qu'en chastiant ces Corsaires publics, ils ne suscitent par vengeance quelque dangereuse faction contre luy. Il attend sans doute quelque occasion fauorable pour lancer les foudres de sa iustice aueo efFect dessus ces testes criminelles, et tesmoigner par là l'affection qu'il a tousiours eu pour le repos du peuple, qui neantmoins n'est ny guery ny soulagé par ce raisonnement.
Xaintes, quel'effroy et la réputation des armes de Monsieur le Prince auoit rangé de son party par capitulation, reçut de sa main le sieur de Chambon pour Commandant auec les troupes que S. A. estima suffisantes pour le maintien de cette place. Il n'y eut pas demeuré vn mois que cette ville et la Prouince de Xainctonge crie de touscostez contre ses persécutions et ses voleries. Le Comte de Harcourt, qui espioit les moindres occasions de profiter des desordres de son ennemy, s'auance pour secourir Cognac assiégé par le Prince de Tarente et le Duc de la Rochefaucaut. Ils supplient Monsieur le Prince, qui estoit encore à Bordeaux, d'y accourir en diligence et en personne.