III
La Petite Fronde, qui vid de quelle importance estoit ce voyage pour le bon establissement des affaires de S. A., le coniure de le retarder de quelques iours par la prière qu'elle luy fit de se (rouuer le lendemain de la S. Martin à l'ouuerture du Parlement. Ils luy représentèrent malicieusement qu'en ce iour de cérémonie, ce corps si célèbre et si passionné pour sa grandeur luy demandoit sa présence, de laquelle il n'auoit pas encore esté honoré; que dans vne action de cette qualité il feroit mesme une grâce particulière au Président Pichon qui y deuoit haranguer; et qu'estant le dernier des Presidens, il ne pouuoit de long temps espérer vn semblable rencontre et si auantageux pour sa réputation. S. A. céda à ces discours pleins d'artifices plustost par importunité que par persuasion, et il se transporta au Palais, ou il fut régalé de la déclamation impertinente du plus ridicule et du plus ignorant homme de la robbe. Et pour faire toucher au doigt, que cette belle Harangue auoit seule retenu Monsieur le Prince, il partit deux heures après pour Cognac durant le plus mauuais temps du monde. Il se rendit le lendemain au Siège, mais trop tard, le Comte d'Harcour auoit desia sauué la ville; et les ennemis ont confessé que si S. A. fust arriuée au Camp vn iour plustost, que le Comte eut quitté son entreprise. Cet heureux coup d'essay releua les courages abbatus de la Cour, et luy fit naistre l'enuie de s'emparer de la Rochelle, espouuentée du succez de Cognac. Elle y ménage quelques esprits, qui , pour des mecontentemens particuliers contre lez amis de Monsieur le Prince, y donnèrent l'entrée au sieur d'Estissac. Apeitfes'en est-il rendu lemaistre, qu'il attaque verte-
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uient le réduit fortiKé par le Comte du Daugnoii. Il fut emporté incontinent parla trahison, ou, pour mieux dire, par la lascheté de quelques Suisses, qui pour racheter leurs vies obéirent à Tindigneet brutale nécessité, qui leur fut imposée par le C. d'Harcourt contre les Loix de la guerre, de poignarder leur Gommandant.
Ce nouueau succez fait tout entreprendre à la Cour. Elle creut que le moment estoit venu , auquel elle pouuoit impunément rappeller le Gard. Mazarin. La Reyne persuade au Roy de luy écrire pour son retour. Mr. le Garde des Seaux, qui auoit opiné aux Arrests rendus, et à la Déclaration vérifiée contre luy dans le Parlement, est contraint par des commandemens absolus, réitérez par plusieurs fois, d'en faire donner de contraires au Gonseil en présence de S. M. pour la iustification de ce proscrit. On méprise les Remonstrances du Parlement de Paris, et l'opposition généreuse de tous les véritables François contre ce funeste restablissement. D'autre costé le G. d'Harcour augmente ses progrez en Xaintonge , non pas tant par la dissipation et par la défaite des troupes qui luy estoient opposées, que par la haine et le ressentiment des peuples, causez par le cruel traictement et les violentes exactions du sieur de Ghambon. La continuation de ces desordres renuersa tous les obstacles, desquels on auoit iusques là fait barrière aux exploits du G. d'Harcour. Il pousse si viuement Mr. le Prince, inférieur en nombre et en qualité d'hommes, qu'il le force de rétrograder, de luy laisser la possession libre de la Xaintonge, et de se mettre à couuert dans la Guyenne des riuieres de l'Isle et de la Dordoigne. Qui
pis est, s'estant retiré à Bourg, il luy fut absolument nécessaire, pour s'asseurer de cette place, de la liurer entre les mains de Batteuille ; et quasi en vn mesnie temps il part pour le secours du Perigord, qui menaçoit d'vne défection générale s'il n'eust calmé les esprits par sa présence, et dissipé les menées, ou, comme quelques vns ont voulu dire, reparé les manquemens, qui auoient rendu la conduite du Marquis de Bourdeille suspecte de trahison et d'infidélité.
Durant ces entrefaites le C. d'Harcour passe la riuiere deTlslc et séjourne quelque temps à Bourdeille. M. le Prince de Conty assiegeoit alors Caudecoste et le prit sur la moustache du Marquis de S. Luc. Après la reddition, ayant voulu apprendre par la bouche des habitans , pourquoy ils s'opiniastroient si fort contre son party ; le sieur de la launie, IVn des plus considérables de cette ville, luy répondit de la part de leur Communauté, que les exactions, les violences et les oppressions qu'on leur auoit fait souffrir, les auoit désespérez et réduits à cette extrémité; que le sieur de la Tour, son Secrétaire, auoit entendu les plaintes de toutes les Gommunautez du haut pays, qui auoient vne entière inclination à rendre leurs obeyssances à leurs Altesses, s'ils n'en eussent pas esté rebutez par les brigandages du sieur Guyonnet; qu'il auoit pillé auec brauades toutes les Gommunautez; qu'il auoit donné par dérision des quittances aux Assesseurs, signées Bien pris, dont les copies collationnées auoient esté remises es mains du sieur de la Tour. Ge discours ayant outré le sieur Guyonnet iusques au vif contre le sieur de la launie, il le fait enleuer de son authorité priuée et le fait conduire par ses satel-
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lites dans sa maison à Bordeaux. Le sieur de la launie son Frère, Curé dans la ville d'Agen , ayant eu aduis de l'outrage qu'on luy auoit fait, s'en plaint à M. le Prince de Conty, et redemande son frère, duquel il auoit appris l'enleuement. Il void Monsieur l'Adùocat General Dussaut, en qui réside tout l'honneur du Parquet, luy porte sa plainte de l'iniure faite à son firere, luy fournit des mémoires des griuelées et des exactions exercées sur le peuple par le sieur Guyonnet, Mais comme cette affaire aiioit excité grand bruit dans le Parlement et parmy la Bourgeoisie, la Petite Fronde Fait sortir clandestinement de Bordeaux le sieur de la launie, qui estoit leur prisonnier; et le lendemain les plaintes ayant esté portées par Monsieur Dussaut, il demande permission d'informer des exactions faites en la leuée des Tailles par le sieur Guyonnet et les autres Intendans. II obtient Arrest, que vous auez veu imprimé, conforme à ses Conclusions. Le sièur Lapparée, frère du sieur Guyonnet, saisi d'appréhension que le Parlement de Bordeaux ne deuint exécuteur de l'Arrest que celuy de Thoulouse avoit fulminé contre luy, et poussé de fureur et de desespoir, fut en la maison de Monsieur l'Adùocat gênerai, luy déclare qu'il le tenoit pour Tennemy mortel de sa maison ; et on m'a asseuré que, sans la crainte de ses domestiques, il s'en fust pris à la personne de ce bon et vénérable vieillard. Cette action fil vn grand éclat dans la ville. Le sieur Dussaut en l^it le rapport au Parlement, sans pourtant en demander iustice; parce qu'il connut bien que c'estoit vne querelle apportée par la Petite Fronde pour fabriquer des moyens de récusation contre luy, et Tempescher
d'estre partie pour le Roy contre ces Gominissaires ou Intendans.
Monsieur le Prince deConty estoit pour lors à Stafort, pressé par les sieurs de S. Luc et de Marin. Monsieur le Prince accourt de Libourne pour le secourir. Au bruit de sa marche et de son arriuée, la frayeur glace les cœurs dans le Camp de Tennemy. Il le pousse si brusquement sur cette épouuante, que le Marquis de S. Luc est défait , et Marin contraint de se renfermer dans Miradoux. Il est à l'heure mesme inuesti et assiégé par Monsieur le Prince; mais n'ayant point d'artillerie , et plus de la rpoitié des munitions nécessaires pour Tattaque manquant par la malice ou par la faute du sieur Guyonnet, il creut qu'il n'estoit pas à propos de rien bazarder qu'après la venue du Régiment du Parlement, qu'on luy asseuroit estre composé de douze cens hommes effectifs. S. A. donne les ordres pour le faire incessamment auancer dans des batteaux tout du long de la riuiere. Les yiuces et les autres denrées nécessaires pour leur subsistance durant cette nauigation, dévoient estre fournies aux soldats, auec défenses expresses pour éuiter le retardement qu'aucun d'eux descendit à terre. Au lieu d'obeyr ponctuellement à ces ordres, ils s'amusent à faire des stations en diuers endroits, . rançonnent les lieux par où ils passent en remontant la riuiere, mènent 300 hommes de moins qu'ils n'auoient à leur embarquement, et n'arriuent que trois iours après la la venue du G. d'Harcour, la leuée du siège de Miradoux, et la retraicte de Monsieur le Prince, qui n'auoit pas des forces bastantes pour maintenir en mesme temps son Siège, et cpmbattre le secours sans la ionc-
tîon de ce Régiment. Aussi S. A. en a fait ses plaintes hautement; et c'est auec raison que la cause de ce mauuais succez a esté attribuée à ce Régiment, dans lequel à peine se trouue-t'il à présent 200 hommes. Les gens d'honneur et de probité n'en espérèrent iamais rien de bon , parce qu'il estoit Touurage du Président Pichon, qu'il en auoit choisi tous les Officiers, et qu'il auoit fait son compte sur l'èmploy des deniers, qui ont esté touchez actuellement.
N'est-ce pas vn spectacle digne de compassion , de voir qu'un Prince du Sang, du tiltre et de la valeur de S. A., et qnVne ville de la grandeur et de l'importance de Bordeaux, commettent la direction de leurs affaires à vn Président Pichon, homme sans fov, sans
vertu, et sans iugement? Ne vous semble-t'il pas que Dieu ait feit naistre toute cette famille pour la destruction de son pays ? Car son frère, Prieur du Mas, petite viîle sur le bord de la Garonne, à moitié chemin d'Agen à Bordeaux, après l'auoir sousleuée contre les sieurs Remon et le Duc, Commissaires du Parlement, qui en ont dressé et enuoyé leur procez verbal, y a fait entrer les troupes du Comte d'Harcour, et crier par les rues, Vive le Roy et le Mazarin.
Tant que les affaires de Mrs. les Princes seront confiées à des traistres, ou conduites par des ignorans, elles ne peuuent auoir que des issues mal-heureuses, et tomber peut-estre à la fin dans des précipices effroyables, le n'ay garde d'en accuser leur mauuaise fortune. Us en ont détourné iusques à présent les plus rudes coups par leur valeur et par leur prudence. Nous les prions seulement de considérer, que ne se seruant pas dans les emplois de gens de conscience
et de réputation, il leur sera impossible de conseruer l'estime et la bien-veillance des peuples, qui sont les deux bases les plus solides et les plus durables de toute sorte de Gouuernement. Nous sçauons bien^que M. le Prince n'est point ennemy de ces veritez, qu'il ne manque non plus d'inclination pour les suiure, que de patience pour les escouter. Il n'a point rebuté- les personnes qui ont pris la hardiesse de luy en représenter les suites auec vigueur et auec liberté. Mais ils se plaignent, quoy qu'à regret, de ce qu'il supporte yn mal, dont le remède est en sa disposition , et que sa bonté et sa connoissance soient tellement esbloiiies par les déguisemens, et les fourbes de quelques siens Gonfidens, qu'il semble n'oser ou ne vouloir pas s'en seruir, parce qu'il choque leurs interests.
Le sieur de Ghambon, duquel nous auons parlé cydeuant, est celui la mesme qui vient de remettre Xaintes entre les mains du Marquis de Mpntausier. Et quoy qu'il eust sceu que Miradoux, qui n'est qu'vne bourgade dénuée de toutes commoditez, sans eau, et presque sans murailles, auoit tenu dix-sept iours contre les attaques de Monsieur le Prince, ce vertueux exemple n'a t'ait aucune impression sur cet esprit, accoustumé au pillage et à la trahison. L'honneur, que luy auoit fait M. le Prince, de luy confier la garde de la Ville Gapitale d'vne Prouince, n'a nullement f!atté la bassesse de son cœur. Il croid auoir bien mérité de S. A. quand il a tenu trois iours par grimace, et qu'après auoir fait abbattre les Fauxbourgs des Dames et de S. Eutrope, deux des plus beaux qui fussent dans le Royaume, il a capitulé laschement, nonobstant la résistance des sieurs du Pies-
sis et de Ghambelay, rvn commandant rartillerie et Fautre le Régiment d'Anguyen.
Chacun peut facilement recueillir de ce discours^ que tous ces Commandant et ces Commissaires, qui ont embrassé le party des Princes, n'ont agy que par des ordres secrets de la Cour; qu^ils en sont les vrais fauteurs, Emissaires et espions; qu^ils ont vri pouuoir secret des Minisires d*accabler les sujets du Roy de tous les maux imaginables, et qu'ils n'ont lasché la bride aux excès horribles de leur cruauté et de leur auarice, que pour décrediterla conduite des Princes^ et leur endosser la haine des peuples. Il y a bien plus, ceux mesmes qui^ durant le cours des guerres précédentes, estoient attachez au party contraire, sont auîourd'huy les mieux venus et les plus considérez chiez les Princes. L'on y void auec plus d'assiduité que tout autre vn sieur de Virelade, autrefois Aduocat General au grand Conseil , Compagnie destinée pour la iustification du C. M. Cet homme a exercé la charge de Chancelier du Duc d'Espernon pendant les premières persécutions, qu'il a Faites à Bordeaux. Sa plume vénale et pedantesque a tracé toutes les lettres qui ont esté addressées et enuoyées soubs le nom du Duc au Parlement et à la ville ; et l'vn et l'autre en ont conceu vne telle horreur, qu'il a esté exclus par Arrest de pouuoir iamais entrer dans aucun Office du Parlement.
Vous me demanderez peut estre, qui introduit tous ces suspects dans les maisons de leurs Altesses, qui conserue les Chavvesovris dans le corps du Parlement, pourquoy le peuple n'a pas encore eu le crédit d'en chasser vn seul de la ville, ist pourquoy on ne pour-
iioid pas aux desordres et aux misères, qui ont désolé les Prouinces. le vous trancheray hardiment le mot. C'est indubitablement le chef-d'œuure de la Petite Fronde *.
* Nous croyons pouvoir désigner Marigny comme Tauteur probable de ce pamphlet; il a écrit un grand nombre de Mazarinades ; mais cette raison serait peu concluante, si nous n^eo avions de pins décisives.
Ce pamphlet traite spécialement des affaires de Bordeaux et de la Guyenne, mais il a été imprimé à Paris, en 1652: or, en cette même année, Marigny avait été obligé de quitter Bordeaux par suite de brouilleries avec la duchesse de Longueville et le prince de Conti , mais il sYtait rendu à Paris auprès du prince de Condé et continuait .^ y servir de sa plume la cause de la Fronde. A part Tinévitable exagération de Tesprit de parti, Pexactitude des ftiits indique un auteur qui, comme Marigny, avait vécu à Bordeaux dans Tintimité des princes et dans un milieu où aboutissaient les Bis de mille intrigues ; donc nul autre que Marigny n^a été plus à portée et n^a été plus capable d*en être Phistorien.
L*auteur de VEvangéliste de la Guyenne Frappe juste dans ses attaques contre les personnes, Guyonnet, qu'il maltraite, en est uu exemple; sou Faux zèle pour la cause des princes Fut aussi signalé par d^autres et les yeux du prince de Comlé finirent par s^ouvrir à la vérité. Dans une lettre inédite, on lit cette réponse du prince à Lenet:
« Stenay, 10 février 10&3.
«... Je suis bien aise de Tavis que vous me donnez de Guyonnet, cela m'en Fait donner de garde, et je croy tant mieux qu'il demeure auprès de moy qu'à Bourdeaux , où il auroit plus d'occasions de me nuire qn'il n'a pas icy où il n'en peut trouver aucun moyen... * (T. Xll , n» 6713 , P> 212 , papiers de Lenet, Bibliothèque nationaU.) Dans son précieux travail , Bibliographie des Mazarinades , publié par M. Moreau pour la Société de l'Histoire de France, VÉvangéliste de la Gugenne est signalé ; mais nous avons pensé qu'il serait d'autant plus intéressant d'éditer de nouveau cette pièce historique importante, que M. Moreau ne l'a pas comprise dans son Choix de Mazarinades f é<lité pour la mt^me Société.