‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 2)Chapitre 28 sur 69 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Refour aux fvénemt'nls de Paria et de «s nlenlours. — Fa- ,Nura rCpanduËB pur le cordiniil ïaitidn. — Scg loDlatlvei de négocinlions avecledac de Lorrain)!. — Un gcnlilhomiae du cluc de Lorraine dépouillé «ux portes de Puris; — Le ^ duc de lorraine se nmge dËddémenl au parti dea princes, i

— Lft Fronde revieal à l'espérance ei -i la joie. — Poeasg d'une letlre de Marigaf . — Maladie du prince de CondË. - Sa* illusions. — Marcllê stratégique du maréelial de Tutennc. — LeUre inédile du maréchal à Lo Tellier, du S? ^Ql. -^Le maréclial de Turennc modifie son plan de c^mpagne. — Lefirc inédile du maréchal i\ Le TiUier, du 31 'aoQt. — Ordre de la cour au maréchal de-Tnrenne basé sur (Un espoir uhimëciqiû. — Le maréchal transgresse les ordres

8e U cour. — Arrivée à Paris du duc de Lorraine. — Il demnndc son pardon h Mademoiwîle. — Collisions entre les Jiubitanls de Paris et les soldais de l'trmée des princes. — Copimissions délivrées par le duc d'Orléans pour l'organisalion de deux ferments Tolonlairea conire le maraudage.

— ^■aul« mJlitaira avouée par le manïchal de Tuicntie. — Le maréchal occupa Villeneuve-Saînl-GeorgeB sans pouvoir empêcher ta jonction de l'uimée du duc de Lorraine avec l'armée des princes'. -^L'avantage du poste appartient aux armârs combinée!, — Le prince do Condé juge la lemporisalio» plus avantageuse que ratIa<iDC. — Ses illusions sur ce point. —Confiance du maréchal de Turcnne plirs afTectée que réelle, — Helourdii secours envojé parle prince

-ide Condé it son cli&leau deMonlrond.

(IGà?.)

Lorsque l'aperçu nouveau des efforts de la no blessepourélabliruugouvertiemeut représenlalifet le récit des événements de la Fronde, en Guyenne, nous ont fait quitter le cours des laits qui se déroulaient à Paris et auï alentours, le duc d'Orléans et le prince de Condé, au milieu môme des apparences du succès de leur politique, trempaient en réalité leurs lèvres a la coupe amère des déceplions. L'élotgnement du cardinal Ma/arin n'éiait nullement, ainsi que de prime aliord ils se l'étaient Bguré, l'avènement du jour de leur triomphe: la cour à laquelle ils s'étaient crus ceitains de pouvoir dicter leur souveraine loi, refusait même de les entendre. Par un concours de circonstances particulièrement fâcheux pour leurs intérêts, l'Espagne, guidée par une politique que nous avons expliquée, fai; retii-er ses troupes au moment où leur appuf été décisif. Aussi avons-nous vu le maréchal Turenne dégagé de l'élreinle de l'armée espagnole, revenir en arrière pour une entreprise moins périlleuse, mais diificile encore, consistant à tenir dans un double échec, en les empêchant réunir, l'armée du prince de Condé et l'armée i duc de Lorraine. Celle-ci, de la frontière, s'ava çait sur Paris pour donner la main à la pr mière.

Le 1 7 août, jour où le cardinal Mazarin étal parti pour son second exil, le maréchal de Turenni

avait momentanément quitté soaarmée pour condoîpô lui-même, avec une escorte, jusqu a Sedan le ministre toujours tout-puissant. LeTellier^ministre secrétaire d'état de la guerre, faisait partie du cortège; de Sedan, ce dernier regagnait la cour, tandis que le maréchal rejoignait son armée. Le départ du cardinal n'était qu'une feinte habile destinée h calmer l'effervescence des moins clairvoyants, c'est-à-dire du nombre; en réalité, le premier ministre ne cessait pas d'être présent à la cour par sa souveraine influence. Il y avait laissé des amis nombreux et fidèles, les uns déjà gagnés par des faveurs obtenues, les autres non moins attachés à sa fortune par des espérances et des promesses. Marigny instruisit Lenet de quelques-unes des faveurs répandues :

(( Enfin il faut que je vous dise que le Mazarin, avant que de partir, pour se laisser des amis en cour qui le servent en son absence, a laissé des lettres de duc à MM. de Roquelaure, de Créqui, de Souveray, et en faveur de M. le comte de Maure ; madame de Mortemart, sa femme, a déjà eu le tabouret. On dit aussi ce soir que M. de Miossans est maréchal de France * . »

Sur le chemin de son exil, le cardinal passant à proximité des quartiers de l'armée lorraine n'avait

* Lettre du 28 août i 652; papiers de Lenet, Bibliothèque nalionaley Fonds français, 6709, r« 1(2.

pas manqué de tenter sur son chef quelques-unes de ses séductions. Il s'était abouché avec le duc de Lorraine ; de part et d'autre l'occasion d'entamer quelque négociation nouvelle était trop séduisante pour y résister. Si l'on s'entendait, chacun pouvait y trouver son C/Ompte. Le duc de Lorraine, au prix de certaines satisfactions, aurait une seconde fois trahi avec bénéfice la cause du duc d'Orléans, son beau- frère. Le cardinal Ma/arin caressait l'espoir de capter le duc sans autres frais peut-être que des promesses, monnaie dont il était loin d'Être avare; en tout cas, il était certain de recueillir un avantage : le seul fait de leur entrevue rendrait les intentions du duc suspectes dans une certaine mesure au parti qu'il allait secourir.

Ce soupçon ne fut probablement pas étranger à la mésaventure d'un messager du duc de Lorraine. Le 25 du mois d'août, un gentilhomme envoyé par le duc auprès des princes arrivait à Paris et en reparfait le leiulemain porteur des dépêches des princes pour le duc. Sur la route de Saint-Denis, ce messager est lencontré par un détachement du régiment allemand de Charnen, du parti des princes; il a beau protester qu'il sert la même cause et montrer ses dépêches, il est dépouillé complètement nu et déclaré prisonnier. Il est prol)ablc que, par quelque ordre secret, les princes avaient voulu s'assurer s'il ne portait

pas avec leurs propres dépêches quelque missive fâchée du parti contraire. Vingt-quatre heures après, un parti de Tarmée royale ayant attaqué et fait prisonnier le détachement de Charnen, renvoyé du duc de Lorraine fut conduit au maréchal de La Ferlé qui refusa de lui donner un passe- port pour continuer son voyage, par la raison que le duc de Lorraine avait refusé nne seconde entrevue à Château-T}iierry avec le cardinal Mazarin ; mais il lui donna un trompette pour le reconduire à Paris avec ses dépêches auxquelles le maréchal n'avait pas voulu toucher ^

Le duc de Lorraine avait évité de se prononcer avec le cardinal Mazarin ; mais an fond il lui parut plus conforme à ses intérêts de donner suite à son alliance avec le parti des princes, plutôt que de se laisser prendre aux amorcée d'im ministre en route pour lexil, dont il pouvait eroire la faveur sérieusement compromise. Les avantages qui emportèrent sa décision, étaient, disait-on, l'assurance de la restitution de Glermont par le prince de Condô et l'abandon par ce même prince de cent mille écos en lettres de change envoyées d'Espagne et payables à Bruxelles^.

* Nous avons tiré à!t épisode inédit de la Relation de ce qui ê'estp<u8é en France depuis le 5 janvier 1652, jusqu'au S6 avril 1653. Manuscrits de la Bibliothèque nationale, Fonds de Sorbonne) n<> 1257.

* Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier

La légèreté instinctive qui n'abandonnait jamais la Fronde dans ses dehors et qui a fait prendre le change à tant d'historiens sur sa portée véritable, ne pouvait laisser passer le départ du cardinal Mazarin et le secours amené par le duc de Lorraine sans quelques manifestations joyeuses. D'ailleurs rhorizon s'ouvrait de nouveau aux espérances ; il n'en fallait pas davantage pour rendre à un parti s'accommodant peu de Tassombrissement qui avait suivi les massacres del'Hôtel-de-ville, sa gaieté accoutumée. Les fêtes, les repas, les soupers surtout se succédaient; le verre en main, les chansons plaisantes coupaient les conversations animées pour célébrer surtout Texil de celui que l'on n'appelait pas autrement que le vilain !

Marigny, dans sa verve inépuisable en ce genre, fait il Lenet le récit d'une de ces journées commencée par un repas chez le duc de Beaufort,auquel étaient invités avec MM. de Fontraille et de LaHillière, Brousse!, le nouveau prévôt des marchands, les nouveaux échevins et tous les conseillers de ville :

« On ne peut dans la saison traiter plus magnifiquement ; on y but fort h la santé du roy et de toute la maison royale, on y chanta, enfin on s'y divertit fort agréablement. Après cela, j'allay voir Son Al-

\()D'2 jusqu'au 2(} avril I6i)3. Manuscrits de la Bibliothôque nationale. Fonds de Sorbonne, n<» 1257.

lesse Royale qui me fit Tbonneur de me penser faire bouillir la cervelle au soleil et il falloit rire sur le départ du vilain et chanter; et afin que vous en ayez part, voicy ce que je fis sur l 'air que l'on chante en vostre Guyenne, Filles de la légèreté^ etc.

« Fronde, au croc, si le vilaitt « S'en va tout de bon demain ;

« Mais s'il va plonger

« De peur du danger, « Et qu'il revienne sur l'onde, « Par ma foy, sans beaucoup songer, tt Je reprendrai ma fronde. »

«Le soir nous souppames dans le cabinet de M. le prince, je le trouvay fort guéry ; on y rit, on y chanta, cela me fait croire que ses affaires vont selon son désir...

« Le soir chez Son Altesse, après avoir veu la relation du combat naval, on parla fort du départ du cardinal, et un ami se trouvant de bonne humeur au soupper, s'écria sur le second voyage du pèlerin Mazarin :

« Pèlerin, beau pèlerin, 0 Hemettez-vous en chemin,

« il faut que Gaston

« Et nostre Bourbon « Demeurent tous deux les maislres, « Et pour vous, pauvre pantalon, « Que vous fixiez vos guestres. »

fi SOUVENIRS DU EMËGNE DE LOUIS XIV.

« Il faut que vous preniez patience en lisant ces folies. . . . ^. )>

La maladie dont le prince de Gondé était en voie de guérir était une violente lièvre d'accès, fruit des fatigues de cette année 1652, certainement la plus agitée de son existence ; elle Tavait contraint de quitter le commandement direct de son armée. Sur son lit de souffrance, son activité faisait succéder les conseils h Faction ; mais aux premiers son aptitude était moindre. Au milieu des ardeurs de la fièvre sans doute, il poussa Tillusion des succès déjà réalisés en imagination, jusqu'à disposer dans un conseil tenu dans ses appartements, des grandes charges et des gouvernements du royaume et à aviser aux mesures à prendre vis-à-vis du roi, de la reine-mère et de la cour, dont il se voyait déjà le maître ^.

Plus positif que le prince de Condé, le maréchal de Tu renne calculait froidement les moyens de conjurer les dangers que la retraite de l'armée espagnole était loin d'avoir fait complètement disparaître. Le plan dont il poursuivait la réalisation consistait à se poster de manière à intercepter à l'armée du duc de Lorraine le chemin de Paris.

* Fragments d'une lettre de Marigny à Lenet, datée de Paris, le 21 août 1052. Manuscrits de Leneiy Bibliothèque nationalei Fonds français, 6709, M 46.

* Voy. les Mémoires du comte de Tavanncs.

SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS ItlV. 9

Dans ce but, il marcha sur Saiote-Hesme, où il établit son camp. Malheureusement potir «es pnor jets, la nécessité de parer aux attaques ennemies suf plusieurs points à la fois, l'obligea de détacher deux régiments pour Tarmée d'Italie et un corps de cavalerie pour aller renforcer le comte de Palluau au siège de Mont rond.

De son camp de Sainte-Mesme le maréchal écrit au ministre LeTellier :

« Monsieur,

« Je croi que vous aurez reçeu la lettre que je me donnois l'honneur de vous escrîre par laquelle 'je vous mandois comme nous savions destacbé de la cavallerie qui joincte k celle de M. de Montbas fait sept ou huit cens chevaux efiTectifs qui partirent du camp jeudi au soir ; ils ont passé vendredi à Corbeil et marchent droit à Gien pour joindre M. de ■ Palluau.

(' Il y passa hier icy un homme qui venoit de Paris, qui disoit que Monsieur le prince avoit eu nouvelles que M. de Colligny avoit desfaict quelque cavallerie de M. de Palluau, sans le secours de cette cavalerie qui est partie de Paris ; ce que je ne trouve pas guère apparent.

« J'ay envoyé ce matin une escorte à M. le président de Mesme qui s'en va àPontoise, je le verray

icy auprès en passant. Au lieu des deux cents hommes commandés, j'y ai envoyé le régiment de Grancey qui se trouvoit avoir le mesme nombre d'hommes que Messieurs du Parlement demandoient et seulement sept ou huict officiers sans bagages.

(c II y a ici trois compagnies franches, celle de M. le cardinal Antoine, de Monsieur de Vendosme et de M. le mareschal du Plessis qui disputent le rang. Les uns demandent de marcher par l'ancienneté des commissions, les autres par le rang que tiennent leurs capitaines ; s'il vous plaist de mander la volonté de la cour, ils y obéiront sans dispute.

«Monsieur le Cardinal n'a fait scavoir nulles nouvelles de son abouchement avec Monsieur de Lorraine. Je vous supplie de me croire.

« Le régiment de Ville nestoit point parti ces jours passés pour aller en Italie^ Je luy ai donné ordre ^ et à celui de Carignan^ dy marcher.

(( Monsieur,

« Vostre très-humble et trèsaffectionné serviteur

(« TURENNE

« Au camp de Sainte -Mesme, le 27° aousl 1652 *. »

* Lettre inédite, Archives du Ministère de la guerre^ vol. i3i. Le maréchal a intercalé de sa main le paragraphe reproduit en lettres italiques, entre le corps de la lettre et la finale. Le corps de la lettre est de la main d'un secrétaire.

SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS XIV. it

Les circonstances forcent rapidement le maréchal deTurenne, au risque de voir Tarmée lorraine se rapprocher de Paris, à abandonner son plan de lui en intercepter directement la route. Le due de Lorraine vient de se renforcer par la jonction du duc de Wurtemberg à la tête du petit corps de trou pes laissé en France par les Espagnols ^ ; dès lors le maréchal trouve inopportun de risquer un combat ; de plus il appréhende le danger de laisser la cour isolée à Pontoise à la merci d'un coup de main de Tarmée des princes. Il se résout en conséquence à commencer un mouvement de retraite sur la Brie. Il annonce à Le Tellier la marche qu'il va suivre :

« Monsieur,

<c Comme je craindrois que les courriers fussent mal payés^, cela est cause que l'on ne vous en envoie pas souvent. Celle-cy est par un laquais que j'envoye pour scavoir des nouvelles de la santé de ma sœur *. Nous marchons aujourd'huy et

* Voy. tom. n, p. 310.

' Nous ne savons de laquelle de ses sœurs le marécbal veut parler dans sa leUre : il en avait en six, dont une était mortelles cinq autres survivantes étaient Marie, mariée, en 1619, à Henri de la Trémoille, duc de Thouars ; Elisabeth, mariée la môme année à Gui-Àldonce de Durfort^ marquis de Duras et de l.orges; Julien ne -Catherine, mariée, en 1027, à François de La Rochefoucauld, comle de Hoye et de Rouci ; Henrietlc-Catherine, mariée, en 1629, à Àmauri Goyon, marquis de la Moussaje; Chariotte, morte sans alliance en 1662.

: SEsaa m ldois xrr.

paawHif la llvi>e à tjçm fonraws loger aa delà dans la fine, «v ce qae now avons appris qae Jloiuieur de Lorraine yÉad arec les trouppes du duc de Wirtembers s'approche de Hontmirail. Sor apilaiae de& garde» a^ec bd homme qui est à luf passèreol blerpar ici [lourallerà Paris, et je reçiu par la; une lettre de U. Batlel.

« On D'à point de nouvelles des tronppes de C6lle armée commaiidée vers Uonlrood. et c'est' bon si^ne de quoy les Dooielles de Paris n'en oon* rirment pMBt le secours.

Il Le ^enlUbomme que j'avois envoyé vers M. te duc de la Forets ne letrouTa point à la Boulaye; il esloil desja parti pour aller à la cour. Par la lettre qu'il m'escHt, je oe le trouve guère disposé à allur en QuyeDae. Je vous aseeure que j'eusse fort desîi-é iju'it eust fait ce voyage-là : et comme vous aurez sceu par lu} sa deruière résolution, j» ne vous diray rien davanla^-e sur ce subjecf, si ce n'est que je vous supplie tà's-humblemenl, dans l'amilié que vous m'avez promise, de vouloir mesnager M. le duc de la Foice, sachant bien qu'il' n'a point d'autre intention que celle de servir 1( Roy. Il m'arriva hier dos chevaux de Normand» pour mes régimeiils ; et toute la cavalerie en fait venir de là ou de Paris sous main pour se reinoa« ter. Si nous ne voyons quelque chose qu"on ne pu^ pas dire gris au donne jour, nous ne nous appr»

SOUVENIRS DU «fcNE 'dE LOUIS XIV. 13

clierons pas de M. de Lorraine que l'on n'ait nou-

velles de Montrond, ou i

1 le

qnp les troupes t y a envoyées ou quelques autres ne nous ayent joincl. On n'a point jugé raisonnable de s'approcher de luy avec un petit corps, il faudra le faire iivec toute l'armée ensemble. Luy et le duc de Wirtemberg ont un corps très-considérable. Je ne les estime pas moins de cinq ou six mille cbevaux. Quand nous aurons passé la rivière, nous eaurons mieux leurs forces, n'ayant pohit pris de piisonniers.

"Le duc de Wirtcml)erg a six pièces de canon et un pont de batteaux. C'est un corps assez coasidérable.

Il Je vous supplie de croire que je suis, « Monsieur,

1 Vnslre très humble et 1res afTecliônné serviteur.

!■ Tdrenhe.

Il Ail camp de Suiriii?-Mesme, te 31 aousl I(i52 '. «

La cour se ben;«il de la chimérique espérance que les germes d'accommodement que le cardinal Alazarin avait tenté de jeter dans l'espiil du duc de Lorraine, arriveraient sans tardera un heureux 'résijltat. Pour leur donner le temps d'éclore, eile

' Lellre inâdlle, Archiufs du Mtiiist're de fci guerre, vol. 134. B funnule linak est Kltlc du !a main du marii!ll«1.

avait transmis au maréchal de Turenne Tordre de suspendre sa marche et de ne gêner en rien les mouvements de larmée lorraine. Si d'une armée ennemie la cour parvenait à se faire une armée auxiliaire, n'y avait-il pas avantage à l'avoir sous la main aux portes de Paris pour anéantir d'un seul coup l'armée et le parti des princes !

La lettre suivante adressée à Le Tellier, nous fait connaître l'ordre de la cour et en même temps le peu de confiance du maréchal dans l'espoir qu'elle manifeste, car il s'arrête à peine sur cet espoir et s'attache surtout à prévoir les dispositions qu'il doit prendre à la suite de l'insuccès des négociations. 11 n'est guère douteux pour lui qu'il faudra en venir à repousser par la force jusqu'aux frontières l'armée du duc de Lorraine ; mais il dispose de forces insuffisantes ; il faudrait que le corps de cavalerie qu'il a détaché vers Montrond soit venu le rejoindre ; il faudrait aussi que lès levées récemment ordonnées soient venues rallier son armée * :

« Monsieur,

« Je receus hier la lettre qu'il vous avoit pieu me faire l'honneur de m'escrire. Nous estions desjà arrivés à Saint-Germain près du pont-aux-

* Voy. lom. n, p. 320, 321.

SOUVEIArS du règne de louis XIV. ih.

dames, g& nous séjournerons le temps que vous me marquez par vostre lettre. Et sy cela ne produit point quelque accommodement, nous sommes résolus de nous approcher davantage que nous ne sommes de monsieur de Lorraine. Non point que nous puissions respondre de le pousser, estant avec le duc de Wirtemberg beaucoup supérieur à nous de cavallerye ; mais seulement pour le ressérer davantage et peut estre l'obliger à se retirer. Sy cette cavallerye revient promptement de Montrond et que nous puissions estre forliffîés de quelques-unes de ses nouvelles levées, je croyt que nous pourrions espérer de le pousser. C'est pourquoy sy vous voyez quelques-uns qui nous puissent promptement joindre, il seroit bon de les faire haster. On a assurément beaucoup d*envye de faire les choses que Ton croira les plus advanlageuses pour le service du roy. Je suis bien marry de ce que les affaires de monsieur le duc de la Force ne luy ont pas peraiis de prendre Temploy dont Sa Majesté Tavoit voulu honorer et bien ayse de quoy le Roy lui a donné la charge de mareschal de France. Je suis,

« Monsieur,

« Vostre très humble et très affectionné serviteur.

«TUWENNE.

« Du camp de Saint-Germain, le premier septembre 1652 ^ »

^ Lettre inédite , Archives du Ministère de la guerre^ Yol. 134.

i6 SOUfENIRS DU RÉGNE DE LOUfS XIT.

Le maréchal avait du reste si peu de confiance dans la sincérité du duc de Lorraine qu'il ne se gêna pas pour dire au secrétaire du duc qui lui avait apporté Tordre de suspension de marche, « Que les promesses de M. de Lorraine et rien étaient pour lui la même chose. » En effet, malgré Tordre de la cour, le maréchal, plaçant l'intérêt du service du roi avant Tobéissance, se décida à lever son camp de Saint-Germain * pour se porter en avant, afin d'être mieux en mesure d'observer les mouvements de l'armée lorraine *.

La cour et le cardinal Mazarin furent en définitive les dupes des négociations secrètement ouvertes avec le duc de Lorraine; grâce à elles, il était parvenu sans obstacle à conduire son armée presque sous les murs de Paris. Le prince lorrain, abandonnant provisoirement le commandement de ses troupes au prince de Ligne, s'était rendu seul à Paris où Tat tiraient les séductions du séjour d'une grande capitale, agréable diversion à la rudesse de sa vie militaire. Gomme il faisait profession de galanterie, et qu'il ne se dissimulait pas avoir beaucoup à se faire pardonner à cause de sa défection après le siège d'Étampes, il avait écrit au prince de Gondé : « Si vous voulez que j'aille vous trouver, obtenez mon pardon de Mademoi-

* Saint-Germain, petit village près de Cressy, on Brie.

* Voy. IcH Mémoires du duc d'York.

sdlef qu'elle mêle commande et madame de Frontenac aussi r sans cela je n'irai jamais. » Ces dames n'avaient pas manqué de lui adresser en réponse à

' cette avance, des lettres pressantes pour l'assurer

. de leur pardon.

lia première rencontre eatre mademoiselle de Bbntpensier et le duc de Lorraine, après les préfiminaires épistolaires de leur réconciliation, eut lieu fortuitement près de la porte Saint-Germain . La prineesse Allait en carrosse chaar «ion pèm* au Luxembourg; le due se rendait à ébmdl chez la princesse; il en descendit, et, se mettant à. genoux dans la rue, UB voulut pas se relever avant que Mademoiselle lui eût verbalement confirmé son pardon *.

Pendant ces galantes puérilités, Tarméedes princes demeurée inactive depuis le combat du faubourg Saifit-Antoine, rèoevait le 31 aoât l'onlre de quitter ses positi(ms de Saint-Gloud et de Suresnes pour rentrer à Paris dans ses quartiers des fsftibourgs Saint- Victor et Saint-Marcel. Au moment deS vendanges, les liabitants de Suresnes et de Saint-Gloud avaient réclamé avec instance ce changement, au grand déplaisir des habitants de Paris. Deux cavaliers du comte de Holack s'étant jetés dans un jardin des faubourgs pour y cueillir des fruits,

* Voy. les Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

lY. «

i8 SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS XIV.

quelques bourgeois tirèrent sur eux ; les cavaliers ripostèrent, un attroupement nombreux s'ensuivit, le feu continua contre les soldats du régiment de Holack accourus au secours de leurs camarades ; deux cavaliers furent tués. Au son du tocsin les bourgeois attaquèrent encore sur différents points les soldats de Tarmée des princes ; de nouvelles décharges de mousqueterie furent échangées et, de part et d'autre, il y eut une douzaine de morts au nombre desquels un lieutenant de la garde bourgeoise. Ces collisions duraient depuis deux heures et menaçaient de se prolonger en s'aggravant, lorsque, pour y mettre 6n, Tordre fut donné aux troupes d'aller camper en dehors des faubourgs, à la Salpêtrière.

Le prince de Condé, pour faire un exemple de sévérité, prescrivit à Vallon, lieutenanl-général de jour, de faire ranger ses troupes en bataille pour le lendemain, se proposant d'en passer la revue. Ce prince s'y rendit ; mais ne trouva point les troupes réunies. Vallon n'ayant point exécuté son ordre. Condé fit alors prendre les armes et s'adressant à Vallon lui commanda que chaque régiment eût à fournir un homme pour être pendu ; ajoutant qu'il avait amené avec lui des échevins pour être témoins de la justice qu'il allait faire. Un refus formel de Vallon provoqua de la part du prince de Condé la scène de violence que nous avons

rapportée, lorsque nous avons groupé les vivacités dangereuses auxquelles ce prince avait le tort de se laisser emporter et qui détachaient un à un de sa cause ses plus zélés partisans ^

Le maraudage des soldats des divers partis était tel que des volontaires s'offrirent pour le réprimer et pour tenir libres les chemins des environs de Paris. Le duc d'Orléans délivra deux commissions, le 5 septembre, l'une au duc de Beaufort, l'autre au marquis de la Boulaye, pour organiser ces volontaires en deux régiments chacun de trente compagnies ^ ; mais la marche rapide des événements ne permit pas à cette organisation de s'accomplir.

Le maréchal de Turenne rendu à son entière liberté d'action par l'arrivée à Paris du duc de Lorraine qui ne laissait plus aucun doute sur le parti auquel il s'était rangé, revint franchement à son plan de s'interposer entre Paris et l'armée lorraine. Celle-ci, grâce aux trompeuses espérances dont la cour s'était bercée, deChâlons s'était librement avancée dans la Brie et tendait à gagner les bords de la Seine entre Corbeil et Paris. Un jour de repos perdu par l'armée royale à Lagny permit

' Voy. tom. II, p. 293 et suiv.

' Eelation de ce qui $*est passé en France depuis le 5 janvier 1652 jusqu'au 26 avril 1653. Bibliothèque nationale, Fonds de Soibonne, n« 1257.

aux Lorrains, sans que leur marche eût été interceptée, de paraître devant Brie-Comle-Robert, où les avant-gardes des deux armées se rencontrèrent. Le maréchal de Turenne, qui avoue sa faute *^ provenant d'un manque de célérité, se résolut alors à gagner au plus vite le poste de Villeneuve-Saint- Georges qu'il jugeait propre à la réalisation de ses vues.

L'armée lorraine voulut tendre au même but ; mais, retardée par le passage d'un ruisseau, elle fut devancée par l'armée royale qui y établit son camp. Un certain nombre de bateaux descendaient alons le cours de la Seine, le maréchal de Turenne s'en empara et s en servit pour jeter deux ponts qui assurèrent ses communications avec la rive opposée.

En même temps, dans la nuit du 6 septembre et dans la matinée du lendemain, le prince de Condé fil partir du camp de la Salpêtrière sa cavalerie d'abord, son infanterie ensuite, avec les bagages et dix-huit pièces de canon ^, pour se porter à Maugiron, proche Yilleneuve-Saint-Georges, à la rencontre de l'armée lorraine; il la rejoint en face d'Ablon sans que le maréchal de Turenne eût pu réussir à s'y opposer. Cette jonction porta les forces

* Voy. les Mémoires du maréchal de Turenne.

* Voy. la Belation de ce qui s'est passé en France depuis h 8 janvier 1652 jusqu'au 26 avril 1633. Bibliothèque naUonale, Tonds de Sorbonne, n° 12îi7.

des princes à quatre-vingts escadrons et huit mille fantassins, tandis que l'armée royale ne comptait que vingt-huit escadrons et cinq mille hommes d*infanterie.

L'armée des princes n'a pas seulement la supériorité du nombre ; elle possède de plus des communications faciles dans toutes les directions ; les approvisionnements peuvent lui parvenir en abondance. Au contraire, le maréchal de Turenne, dans le poste qu'il a choisi, se trouve resserré dans l'angle formé par la rencontre de deux rivières, rvères ^ et la Seine ; sans les ponts de bateaux qui permettent à ses fourrageors, fort harcelés du reste, de se ravitailler sur la rive gauche de la Seine et sans la prise du châtefiu d'Ablon dont la garnison de cent cinquante mousquetaires est enlevée par un coup de main, prise qui lui permet de communiquer avec Corbeil, il eût été promptement obligé de capituler par famine. Comme compensation à ces inconvénients, l'assiette du camp royal trouvait une formidable barrière contre foute agression dans le cours des deux rivières. Un rideau de bois couvrait le troisième côté dé ce triangle formé par la nature ; seulement une batterie

' L'Vëres, après avoir pris sa source à i \ kilomètres au nordeit tf e Provins, se joint à la Seine par la rive droite, à Villeetuve-Saint-Georges^ après un parcours de 80 kilomètres en-

avantageusement placée par le prince de Condé lançait ses boulets par-dessus le bois jusqu'au milieu de l'armée royale inquiétée, sans être sérieusement menacée.

En définitive, l'avantage de la situation est si marqué du côté de l'armée des princes que l'impétueux Condé juge la temporisation plus propice encore au succès qu'une prompte attaque. Les appréhensions qui devaient en résulter pour la cour, rendraient, pensait-il, celle-ci plus souple que naguère pour lui faire de brillantes conditions; mais si la cour s'obstinait dans une résistance insensée, le manque de subsistances augmentant pour l'armée royale avec les longueurs de la temporisation, il ne lui serait même pas nécessaire de chercher à forcer celle-ci dans ses lignes dont la faim la chasserait elle-même. Comme le maréchal de Turenne ne pouvait quitter ses positions qu'en s'exposant au plus grand péril, le prince guettant ce moment, ^comme l'aigle qui s'apprête à fondre sur sa proie, infligerait à l'armée royale une irréparable défaite ! Alors la cour, définitivement humiliée, courberait la tête sous les fourches caudines de son vainqueur.

11 entrait néanmoins plus d'illusions que de réalité dans les espérances du prince de Condé ; le maréchal de Turenne, qui ne voulait pas que la cour traitât sous l'impression de la situation diffi-

cile dans laquelle elle pouvait le croire placé avec son armée, afin de ne diminuer en rien sa confiance, l'assurait qu ayant toute la Brie derrière lui, il lui était loisible de se retire r, quand il le voudrait, sans risquer nulle défaite.

C'est à ce moment qu'en ouvrant la Gazette, nous lisons sous la rubrique de Paris, 7 septembre 1652:

« Le 3, le sieur de BrioUe retourna ici avec les troupes qui avoyent esté détachées de Tarmée des princes pour tenter le secours de Montrond : dont le gouverneur n'ayant pu être secouru dans le temps porté par la capitulation faite le 15 du passé, a esté obligé de rendre la place au comte de Paluau, qui a fait paroistre en ce long siège une vigueur et une prudence extraordinaires. »

En effet le château de Montrond assiégé par le comte de Palluau auquel le maréchal de Turenne avait envoyé le renfort de troupes dont il parle dans sa lettre du 27 août, venait de succomber. La perte de cette place était un grave échec pour la cause des princes. Nous allons donner le récit détaillé de cet épisode intéressant auquel les historiens, ignorant les détails, ont à peine jusqu'ici consacré quelques lignes.

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