CHAPITRE XXX
ÉPISODE
Caractère particulier du siège de Montrond. — Origines histo* riques de ce château. — La seigneurie de la ville de Saint- Amand et la seigneurie de Montrond, d'abord distinctes, puis réunies. — Fortifications de Montrond, successivement augmentées et perfectionnées par Sully et le prince de Gondé.
— Description du château au moment du siège. — Le marquis de Persan, gouverneur de la place. — Le comte de Palluau, général des troupes assiégeantes. — Prise de Saint- Amand. — Exactions commises dans le Berry par les deux partis. ^ Guy de Léans, sieur de Zereaux, dit Desberaut, ses déprédations, ses violences, ses aventures. — Prise de divers châteaux par les troupes royales. — Tristes particularités de la guerre dans les campagnes. — Lenteur du siège de Montrond. — Lettre inédite du l^^' mai de Tintendant Le Tellier au ministre Le Tellier. — Réflexions sur cette lettre.
— Lettre inédite du 4 mai du comte de Palluau au ministre Le Tellier. — Sarcasmes au sujet des lenteurs du comte de Palluau. — La Cour assigne un délai pour la prise de Montrond. — Lettre inédite du 20 juillet du comte de Palluau au ministre Le Tellier. — Le duc d'Angoulôme prisonnier dans le camp royal. — Aperçu de la Fronde en Provence. — Claude Biet, maire de Bourges, enfermé dans le château de Montrond avec d'autres prisonniers. — 11 est menacé d'être pendu. — Le comte de Palluau rejette sur l'intendant la responsabilité des lenteurs du siège. — Lettre inédite du 30 juillet du comte de Palluau au ministre Le Tellier. — La Cour assigne un nouveau délai, après lequel le siège doit être levé. — Refus du comte de Palluau d'obtempérer à ces ordres. — Progrès du siège. — Lettre inédite du 7 août du
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOAs XIV. . 23
comte de Palluau au ministre Le Tellier. — ^archeda iiége retracé d'après un plan authentique inédit. — Lettre inédite du 21 août du comte de Palluau à Le Tellier. — CapitulatiÉn conditionnelle de Montrond, signée le 22 août. — Lettre inédite du 22 août du comte Bussy-Habutin à Le Tellier. -^ Le maire de Bourges mis en liberté sons condition. — Secours de Montrond tenté par Briord, soutenu par lei marquis de Lévis, de Coligny, de Valançay, de Saint-Geran. — Contre-secours conduit par le vicomte de Montbas. — Rencontre sanglante entre les habitants de Châteauroux et d'Issoudun. — Le tocsin sonne daùs tout le Berry. — Briord tente une charge infructueuse de cavalerie; sa retraite. — Rapport inédit du dernier août du comte de Palluau au ministre Le Tellier. — Le comte de Persan rend le château de Montrond. — Le comte de Palluau nommé maréchal de France. — Ordre de raser Montrond. — Démarches et menaces du prince de Condé pour empêcher cette destructioa. — Lettre inédite du 9 septembre du roi au maréchal de Turenne. — Lettre inédile du 10 septembre du comte de Palluau au princet de Condé. — Note inédite de Lenet sur la valeur de Montrond et sur l'armement du château. — Ordre de destruction maintenu; douze milliers de po.udre font sauter les fortifications. — Visite des ruines de Montrond par Fauteur de ces Souvenirs.
(ICS?.)
Le siège de Montrond mérite son histoi* particulière comme un épisode à part des guerres de a Fronde. Sur les autres champs de combats se déroule la lutte des partfs, str celui-ci cette lutte se présente encore, mais avec un caractère tout spécial : guerre de seigneur contre son suzerain. G*est la dernière des passes d'armes de la féodalité.
Montrond placé sur les confins du Berry et du Bourbonnais était en i652 une puissante place
forte. En remontant aux antiques origines, on trouve le château de Montrond possédé par l'importante maison de Déols. Dans la vie de Saint Louis par le Nain de Tillemont, nous rencontrons cette mention sur Tépoque oîi ce château fut pour la première fois fortifié :
« Le château de Montrond, en Bourbonnais, sur le Cher, fut fortifié en ce temps-ci par Renaud de Montfaucond; il donna acte au roy que cette place ne feroit aucun tort ni à luy , ni à son royaume ; et que si cela arrivoit, le roy pourroit saisir tout ce qu'il tenoit de luy, jusqu'à ce que le tort eust été réparé à sa volonté. L'acte est du mois de février 1225,àMelun*. »
Renaud P% sire de Montfaucond, mentionné dans cet acte était devenu seigneur de Montrond par son mariage avec Mathilde de Déols-Charenton.
Dans le cours de ce même siècle, la seigneurie de Montrond vint augmenter par héritage les possessions de la maison de Sully, qu*ii ne faut pas confondre avec celle de Béthune- SuUy à laquelle appartient le grand ministre de Henri IV. De cette maison de Sully, dont Sullysur- Loire fut le berceau, elle passa à la maison de Champagne-Sully. On trouve la seigneu-
* Vie de Saint Louis, par le Nain de Tillemont, p. 372, édit. de la Société de l'histoire de France»
rie de Montrond mentionnée au nombre des fiefs possédés en Berry par Henry de Sully, boutillier de France, seigneur de la Chapelle, des Aix-Dam- Gillon *, d'Argent, d'Orval, etc., d'une branche cadette des comtes de Champagne séparée de la tige principale au siècle précédent en la personne de Guillaume de Champagne, fils de Henry de Champagne, dit Etienne, comte de Sancerre. Guillaume exclu, malgré son droit d'aînesse, de la succession du comté de Sancerre, autant par les pratiques de sa mère qu'en raison de la faiblesse de son esprit et des infirmités de son corps — il était bègue et contrefait — prit le nom et les armes de sa femme, Agnès de Sully, fille et héritière de Gillon, deuxième du nom, sire de Sully ^. En 1104, il assistait avec elle à la dédicace de l'église de l'abbaye de Saint-Satur, au-dessous de Sancerre. Celte branche cadette de Champagne-Sully tomba en quenouille à la onzième génération en la personne de Marie de Sully, fille de Louis, sire de Sully, et d'Isabeau de Craon. Marie, puissante héritière, était dame de Sully, de Craon, de la Chapelle, des Aix- Dam-Gillon, de Château-Meillant, de Bruyèressur-Cher, de Sainte-Hermine, de l'imposant châ-
* Ancienne orthographe du bourg des Aix d'Angillon, en Berry. Le nom de Gillon lui venait de Gillon l", sire de Sully, qui en avait fait bâtir le château .
■ Voy. V Histoire généalogique du P, Anselme; art. de la maison de Champagne.
teau de Ghalusset S en Limousin, donné en 1313 avec r historique château de Chalus ^ à son bisaïeul par le roi Philippe le Long, en échange de la seigneurie de Lunel ; elle était encore dame de Montrond, d'Orval, et de bien d'autres terres. En premières noces, elle épousa Guy, quatrième du nom, sire de la Trémoille, garde de l'oriflamme de France, qui mourut à Rhodes des suites de ses blessures reçues, en 1398, à la bataille de Nicopo lis ; en secondes noces, Marie de Sully épousa Charles, premier du nom, sire d*Albret, comte de Dreux, connétable de France, tué à la bataille d'Azincourt, le i5 octobre 1415, (ils d'Arnaud Âmanjeu, sire d'Albret, et de Marguerite de Bourbon. Marie ayant eu des enfants de ses deux mariages, les terres de Sully et de Craon passèrent dans la maison de la Trémoille; celles de la Chapelle, des Aix-Dam-Gillon , d'Argent, de Bruyères, de Château-Meillant ^, d'Orval, de Montrond, etc., passèrent dans la maison d'Albret.
^ Ancien château des vicomtes de Limoges, situé à 16 kilomètres de cette ville; il présente encore une des ruines les plus belles et les plus imposantes de la France féodale .
* Devant lequel fui tué Richard Cœur-de-Lion.
' Le château de Mcillant, l'une des antiques possessions de la maison de Déols, dont nous venons de suivre plusieurs transmissions, devint l'héritage de la maison d' Amboise ; le cardinal Georges d'Amboise fit du château, grâce au ciseau du dominicain Joconde, l'un des plus merveilleux monuments de l'art de la Henaissance. En l'année 1052, Meillant était la posses-
SOUVEiNIBS DU HtGNE DE LOUIS XIV. 29
Guillaume d'Albret, second fils de Charles d'Aïbret et de Marie de Sully, hérita des seigneuries de Bruyères, de Saint-Amand, de Montrond, d'Orval ; mais, étant mort sans alliance, ces fiefs revinrent h son frère aîné Charles d'Albret, deuxième du nom, marié à Anne d'Armagnac. Celui-ci institua héritier de ses fiefs du Berry son troisième fils Arnault Annanjeo d'Albret, qui porta le titre de seigneur d'Orval et fut la tige de la branche d'Orval delà maison d'Albret. Il épousa Isabeau de la Tour, fille de Bernard de la Tour, comte d'Auvergne. Isabeau mourutleS septemtre i 488. Leur fils aîné Jean d'Albret, sire d'Orval, n'eut que trois filles de son mariage avec Charlotte de Bourgogne, comtesse de Réthel, fille de Jean de Bourgogne, comte de Nevers et de Réthel. Marie d'Albret, leur fille aînée, porta par son mariage célébré le 15 janvier 1504 avec Charles de Glèves, comte de Nevers, Je château de Mônlrond dans la maison de Oonzague. En 1606, Charles de Gonzagne vendit Montrond au ministre et à l'ami fidèle de Henri IV, Maximilien de Béthune, baron de Rosny, que son roi créa duc de Sully, en 1606, après l'acquisition qu'il fit, de la maison de la Trémoille, du château et de la terre de Sully. Le premier ministre de Henri IV se trouva réunir de nouveau sur une même tête les fiefs de Sully
sion d'Alphonse de Brichanteau, marquis de Nangis ; U apparliêot aujourd'hui à M. le duc de Morlemart.
et de Montroud que le double mariage de la dernière héritière de la maison de Champagne-Sully avait séparés depuis deux siècles. L'acquisition de la seigneurie de Saint- Amand était jointe à celle de la seigneurie de Montrond.
La ville de Saint- Amand située au pied du château de Montrond est appelée par une association de noms, Saint-Amand-Montrond; elle^^était précédemment dans une connexité plus apparente que réelle avec lechâteau qui la dominait. Quelle que fût leur proximité, Montrond et Saint-Amand avaient formé en effet deux seigneuries distinctes appartenant h des familles différentes. Saint-Amand avait un vieux château dont remplacement touchait à Téglise paroissiale qui subsiste encore ; ce fief avait appartenu à l'ancienne et illustre maison de Culant qui possédait aussi la seigneurie de Château neuf-su r-C lier , en Berry *, et dont les générations ont fourni un amiral et un maréchal de
^ François de Culant, baron de Châtcauneuf, vendit, le 12 septembre loOo, le fief de Châtcauneuf à Claude de TAubespine. Charles de l'Aubespine, marquis de Châteauneuf, garde des sceaux, mort en 1G53, était son descendant. Le marquisat de Cliâteauncuf passa ensuite à la maison des maréchaux de L'Hôpital; la bisaïeule de Tauteur de ces SouvenirSy la marquise de Lostanges, née de L'Hôpital, vendit la terre de Châteauneuf un million au moment 'de son départ pour l'émigration; elle n'en put toucher le prix qui fut saisi par les autorités révolutionnaires (voy. la note de la p. 272 du 2« volume). Châteauneuf appartient aujourd'hui à M. le duc et à madame la du* chesse de Maillé.
France. Par alliance ou par acquisition, nous n'avons pas retrouvé la trace exacte de la transmission, la seigneurie de Saint-Amand se trouva réunie au quinzième siècle à la seigneurie de Montrond, possédées Tune et Tautre, ainsi que nous venons de le voir, par la maison de Champagne-Sully.
L'antique séparation entre Montrond et Saint- Âmand subsiste encore dans la dénomination d'une rue appelée rw^ entre les deux villes. La plus ancienne des deux cités était celle qui se groupait autour du vieux château de Saint-Amand ; la seconde, celle qui se rapprochait de la base du château de Montrond devait son origine plus récente à l'événement suivant : En 1410, le château d'Orval ayant été pris et saccagé par les Anglais, les feudataires allèrent rebâtir leurs demeures au pied du château de Montrond. Le connétable d'Albret, pour encourager la construction de la ville nouvelle, lui accorda des franchises semblables à celles dont l'ancienne ville était en possession. Charles d'Albret, son fils, étendit ces privilèges et aida les deux villes réunies à s'envelopper dans une même enceinte fortifiée qui fut achevée en 1435. Depuis les deux seigneuries ne furent plus séparées.
Les bruits de guerre avaient plus d'une fois retenti sous les murs du château de Montrond; la faiblesse primitive de ses fortifications jointe à la trahison, avait amené sa prise. En 1576, il fut
emporté par les protestants; en 1590 et 1591, il fut pris et repris par les ligueurs commiandés la seconde fois par le maréchal de la Châtre en persoime.
Lorsque l'illustre Sully fut frappé de la disgrâce sans retour qui suivit la fin tragique de Henri IV, appliquant h sa vie privée les règles méthodiques de sa vie publique, il fixa Tété et l'hiver pour son séjour dans son château de Yillebon, en Beauce, le printemps et l'automne pour habiter ses terres du Berry. Triste de quitter les affaires, plus triste encore de la mort de son roi, il épancha sa mélancolie dans des vers, dont nous rappelons les premiers :
« Adieu maisons^ chasteaux, armes, canons du roy, « Adieu conseils^ trésors déposez à ma foy. »
Son âme forte ne pouvait languir dans une vaine oisiveté. 11 dictait ses Mémoires ; il appliquait dans ses domaines sa maxime favorite quand il gouvernait l'État : « Labourage et pasturage, voilà les deux mamelles de la France, les vraies mines et trésors du Pérou. » 11 s'occupait donc d'agriculture; il embellissait ses nombreuses demeures; il plantait autour d'elles ses ormes chéris. Se faisanl-^n outre le continuateur de l'œuvre de Renaud de Montfaucond, il ne négligeait pas de fortifier d'une manière toute spéciale le château de Montrond.
Ce soin n'avait rien d^anormal relativement aux idée&iqui régnaient alors ; bien que sujet fidèle au jeune roi Louis XIII, il pouvait avoir à craindre la politique du ministre favori de la régente ; il redoutait même tellement les nouvelles influences que le jour de l'assassinat de Henri IV, il n'osa pas se présenter au Louvre; or dans ces temps, les âmes fiëres appelaient volontiers l'épée au service de leurs droits méconnus. Il fortifla Montrond de manière à en faire sa retraite imprenable, si jamais il était menacé dans sa vie ou dans sa liberté. La vieille demeure féodale tirait de son assiette dominante celte force naturelle recherchée pour les châteaux du moyen-âge. Cette assiette se composait d'un escarpement de rochers au milieu de la plaine, appuyé par un contre-fort moins élevé, désigné sous le nom de petit tertre. Sur ce haut piédestal déjà fortifié par la nature, s'életaient les tours et les courtines. Leur élévation ajoutée à celle de l'escarpement du rocher, rendait, à moins de famine, de surprise, ou de trahison, la prise de la place par un assaut bien difficile, et l'assaut était cependant le seul genre d'agression que l'on pût tenter; les rares machines employées au moyen-âge pour l'attaque des places et la démolition de leurs murailles, ne pouvant atteindre des constructions dont la base était placée à une si grande hauteur. Ce fait de la force des châteaux relativement beaucoup plus grande