‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 2)Chapitre 32 sur 69 · P A LU AU · texte numérisé non relu

P A LU AU

« Un gentilhomme du Bourbonnais nommé Revol qui avoit pris une compagnie de cavalerie dans le régiment de Ghasteauneuf, dans l'espérance que c'étoit pour le service du roy, a quitté cet engagement là quand il a connu qu'il s'était trompé. Il me demande une commission de cavalerie pour amener icy vingt- cinq ou trente maîtres au service du roy, et ne demande aucun argent, ny quartier

* Le comte de Palluau signe son nom par un seul / ; mais nous l'avons toujoui's écrit dans notre texte avec deux /, suivant sa véritable orthographe. Nous avons déjà eu occasion d'observer, à l'occasion du maréchal de L'Hôpital, à quel point on était peu soigneux à cette époque de l'orthographe de so;i propre nom.

pour la levée. J'ay creu que cela ue se devoit pas refuser et luy ai dit de s'assurer de nouveau de ses cavaliers, jusqu'à ce que j'eusse eu de vos nouvelles et vostre volonté sur ce sujet. Si vous- jugez qu'on se doive servir de cet homme, m'envoyant là commission, je le ferois joindre à la compagnie de Pionzac *, ainsy ce seroit un commencement de régiment sans qu'il en coustat rien.

« Je vous envoyé une lettre que j'ay prise que M. de Persan escrivoit à Monsieur le prince; comme je n'y puis rien comprendre et qu'elle est en chiffre, vous en ferez ce qu'il vous plaira.

(( Depuis ma lettre escrite, un gentilhomme de condition, nommé Bisseret, est venu trouver M. de Baradat ^ et luy dire qu'il avoit trente maîtres à cheval et en estât de servir, et qu'il désire estre dans le régiment de la Reine, Bretagne, et comme mon dit sieur de Baradat l'estime extrêmement, il m'oblige de vous prier, comme je fais, de m'envoyer

^ La compagnie de Jacques de Chabannes, comte de Pioniac, pourvu par lettres-palentes, du 23 aoûl 1650, de la charge de lieutenant du roi en Bourbonnais. U mourut au mois d'août de l'année 1652.

* François de Baradat (la véritable orthographe est Baradat, bien que la plupart des historiens aient écrit Baradas), ancien favori de Louis XIH^ qui avait été longtemps exilé pour d'être battu en duel dans la chambre du roi, contre le corn* mandeur de Souvré. Il avait épousé à Bruxelles Gabrielle de Coligny. il mourut en 1683. Son fils, Marc de Baradat, était élevé comme enfant d'honneur auprès du jeune Louis XIY.

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une lettre pour qu'il luy délivre une des commissions dont il est chargé, et de le faire mettre sur Testai*. »

Les désertions signalées par le comte de Palluau dans la garnison de Monlrond ne compensaient évidemment pas la mauvaise organisation et la faiblesse de reffectif des forces du corps assiégeant qui manquait même des munitions nécessaires. De plus les levées opérées en Bourbonnais par le marquis de Lévi et de Coligny pour le parti des princes, faisaient craindre au comte de se trouver pris entre deux feux. Reconnaissant l'insuffisance de la force malérielle, il avait recours à la force morale, toujours si grande, des défenses faites au nom de l'autorité, et provoquait des ordres du roi, après les avoir devancés.

L'opinion impatiente ne rendait pas cependant une complète justice aux difficultés de toutes sortes éprouvées par le général de l'armée royale ; elle accusait sa lenteur, son incapacité même, elle employait contre lui les armes du ridicule. Montrond est situé dans l'angle formé par le cours du Cher avec le cours de la Marmande ; à quelque distance de leurs doubles rives un imperceptible ruisseau, le Chignon, contournait le bas des remparts, avant de pénétrer au sud dans la

* Lettre inédile ; Archives du Ministère de la guerre, voL !33.

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place elle-même dont il alimentait les bassins. Puis il allait à angle droit et parallèlement au cours de la Marmande, situé au nord, se jeter dans le Cher. Les difficultés de la traversée du Chignon par le comte de Palluau devinrent un sujet d'intçrminables plaisanteries qui le poursuivirent longtemps; car lorsqu'il obtint le bâton de maréchal de France, on ne manqua pas de dire que c'était la récompense méritée de ce haut fait d'avoh* traversé le fleuve du Clngnoii à la nage ! et comme Palluau était railleur et voulait tourner en moquerie le marquis de Persan, on le chansonna ainsi dans les deux partis :

(( Palluau avec ses railleries,

« Non plus qu'avec ses batteries,

<( Ne fait pas grand peur à Persan ;

(( Mon Dieu 1 le pauvre capitaine,

c( Il ne peut prendre un château dans un an,

« Ht perd deux villes par semaine. »

La fin de ce couplet faisait allusion à la perte successive des places d'Ypres et de Courtray dont Palluau avait eu le commandement pendant la campagne de 1647 contre les Espagnols.

La cour partageant à la fin les impatiences de Topinion, assigna un délai pour la prise de Monttrond ou pour le retrait des troupes, ordonnant de ne laisser que des forces suffisantes pour un blocus; le comte répondit au ministre Le Tellier :

« Au Camp, devant Montrond, ce 20 Juillet 1652.

« J'ay receu la despesche que vous m'avez fait Thonneur de m'envoyer par le sieur de Lunas *, par laquelle Sa Majesté m'ordonne qu'en cas que je ne croye pas prendre Montrond dans la fin de ce mois, que j'aye à marcher à Montereau, laissant ce qu'il faut pour le blocus de Montrond ; vous m'envoyez aussy les ordres pour faire passer en Piedmont les régiments (rinfanterie de Lyonnois et Mercœur.

« Je vous respondray à lout cela que tant dé^ choses ordonnées à un corps comme celuy que Sa xMajesté m'a confié, sont tellement impossibles, que cela me fait veoir que le Conseil ne scail pas Testât des affaires de ce pays, ny en quel estât sont les troupes que je commande; cela m'oblige, Monsieur, à vous dire que si le siège de Montrond estoil levé, les affaires du Roy seroient entièrement perdues en Berry, Bourbonnois, la Marche et Auvergne, non-seulement par les contributions qu'en lireroit cette place, mais encore par l'attachement que prendroienl tout à l'heure les gens desdites provinces à l'inlérest des princes pour se garantir

* Jacques de Narbonne, baron de Lunas, gentilhomme de la chambre du duc d'Orléans, mestre de camp d'un régiment de cavalerie.

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ter soixante maistresdecavalerieà pied à latranchée, ne pouvant fournir mes gardes de tranchée à présent que j'ay deux attaques; sans cavalerie, je ne scaurois escorter avec seureté Monsieur d'Angoulesme.

« Si bien que voulant prendre Montrond en gardant mondit seigneur, je me suis résolu deme donner la subjection de le garder jusques à la prise de ladite place pour ne perdre pas un moment de temps à presser mes attaques par l'absence de ma cavalerie, après quoy je seray en liberté de le faire conduire au lieu qui m'a esté mandé ou ailleurs, si on me le fait sçavoir. Je suis,

(( Monsieur,

« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,

<( Paluau * » .

Les raisons objectées par le comte de Palluau pour se refuser, jusqu'à formelle insistance, à obtempérer aux ordres de la cour, n'étaient certainement pas dénuées de sérieux fondements; les deux corps que l'on aurait tirés de sa petite armée, l'un pour rejoindre l'armée du roi aux environs de Paris, l'autre, l'armée d'Italie, eussent constitué pour ces deux armées des renforts bien insignifiants, s'ils ne

^ Letlre inédite; Archives du Ministère de la guerre^ vol. i3i.

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se fussent même dispersés sur la route; et le troisième corps qui serait resté sous les murs de Montrond eût été évidemment incapable d'en maintenir le blocus, môme contre la seule garnison de la place. Il n'est guère douteux que cet abandon du siège et le retrait de la majeure partie des troupes n'eussent été le signal d'une vive explosion du parti de la Fronde dans les provinces du Berry, du Bourbonnais et de l'Auvergne; lecentre delà France aurait pu se soustraire d'un seul coup à l'autorité royale. Au milieu du désordre général, il est peu surprenant que le Conseil du roi fût imparfaitement informé de l'état des forces du comte de Palluau ; peut-être aussi voulait-il presser ce général d'emporter la place par la crainte de lui faire perdre l'honneur d'un commandement en chef. Le désir de conserver ce commandement a pu, il est vrai, porter Palluau à amoindrir dans une certaine proportion la valeur et le nombre des troupes dont il disposait. Du reste, sans prendre un engagement positif, il donnait à espérer qu'il serait maître de la place dans les premiers jours du mois suivant.

11 n'aurait manqué au comte de Palluau pour surcroît d'embarras que d'avoir à faire conduire plus loin, pour le mieux placer sous la main de la Cour, un prisonnier dont l'escorle ne demandait pas moins de quatre cents chevaux. Cet obstacle nous fournit l'explication, qui était restée ignorée, du mo-

tif pour lequel le duc d'Angoulême demeura prisonnier à Saint- Amandy sous les murs de Montrond, pendant la durée du siège de ce château. Ce captif d'importance nous amène incidemment à parler de la Fronde de Provence, qui venait de se terminer. Louis-Emmanuel de Valois, duc d'Angoulême, avait eu pour père Charles de Valois, duc d'Angoulême, (ils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Louis-Emmanuel, connu d'abord sous le titre de comte d'AIais, destiné à Tétat ecclésiastique, était, dès sa jeunesse, pourvu des abbayes de Saint- André de Clermont et de la Chaise-Dieu, en Auvergne, ainsi que de Tévêché d' Agde. Son frère aîné, Henri de Valois, ayant été atteint de dépence, Louis-Emmanuel rentra dans le monde et prit la profession des armes. 11 se distingua aux sièges de Montauban et de La Rochelle, ainsi que dans les uerres d'Italie; il avait été nommé, en 1637, par Louis XllI, colonel général de la cavalerie et gouverneur de Provence. Depuis la mort de son père arrivée en l'année 1G50, il portait le titre de duc d'Angouleme *.

* Il avait épousé Henriette de la Guiche, dame de Chaumonl, veuve de Jacques de Thorigny, tué en duel en 1C28, fille ainée et liérilit^re de IMiilibert, seigneur de la Guiche et de Chaumonl, grand-maître de l'artillerie de France. La fiUe de I.ouis Emmanuel de Valois avait épousé à Toulon, en 1649, Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, grand chambellan de France. Voy. l'Histoire généalogique du P. Anselme.

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Au début de la Fronde, Louis-Emmanuel de Valois avait soutenu la cause royale dans son gouvernement de Provence contre deux chefs principaux du parti contraire : le comte de Garces * et le président d*Oppède. Lorsque dans la seconde phase de la Fronde, le prince de Condé eut abandonné le parti du roi pour embrasser la cause qu'il avait d'abord combattue, le. duc d'Angoulême, en sa qualité de cousin gprmain de ce prince, devint suspect à la cour qui lui enleva le gouvernement- de Provence pour le donner au duc de Mercœur. Le litre le plus essentiel du fils aîné du duc de Beaufort à cette faveur, était d'avoir épousé Laure Mancini, nièce du cardinal Mazarin, lors du premier exil du ministre disgracié. Le duc d'Angoulême s'étant refusé à céder la place à son successeur, sa résistance l'avait jeté dans le parti de la Fronde ; tandis que, par animosilé contre lui, ceux qui avaient été frondeurs jusque-là, le comte de Carces et le président d'Oppède, embrassèrent le parti du roi, suscitant contre le gouverneur dépossédé, l'un, la noblesse de Provence, l'autre, le parlement d'Aix. « Ainsi, dit

* Jean de Pontëves, coDite de Carces, grand sénéchal et lieutenant du roi en Provence, comme son père et son aïeul, en faveur duquel la seigneurie de Carces avait été érigée en comté, par lettres-patentes données à Gaillon, en 1571. ^ Ces renseignements généalogiques ont été fournis à l'auteur par M. le comte Guillaume de Sabran-Pontèves, frère de Madame la vicomtesse de Cosnac, sa belle-sœur.

Montglal dans ses Mémoires : les rebelles devinreDl royalistes et les royalistes rebelles. »

La guerre fut vive de part et d'autre ; le duc de Mercœur emporta, après un siège, les petites villes de Tarascon et de Saint-Tropès ; Arles et Marseille conclurent des accommodements; mais Topération la plus importante fut le siège de Toulon, pourlequel le duc de Mercœur fit des préparatifs considérables. Il établit à Aix son quartier général ; il y fit la levée et la concentration de deux régiments de milice à dix compagnies de soixante-douze hommes chacune, non compris les officiers; Tun prit son nom, l'autre celui du comte de Garces. Pendant ce temps, les régiments de Vendôme et d'Entragues, les compagnies de cavalerie de Mondevergnes, de Janson et de Lignières, recevaient l'ordre d'aller occuper Ollioules et la Valette et de placer des détachements à La Garde et à Sifours; considérant ces quatre postes comme les plus essentiels pour isoler Toulon des secours et pour commencer son attaque. Le 9 septembre 1632, le duc de Mercœur arriva lui-même à Ollioules. Simultanément l'attaque par mer était préparée, le chevalier de La Perrière de retour de l'inutile tentative de secourir Barcelone où il n'avait pu jeter que quelques vivres insuflisants pour prolonger longtemps la résistance, croisait sur les côtes de Provence; depuis le commencement de septembre, il était mouillé en

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rade de La Ciolatavec douze vaisseaux. La ville de Toulon, élreinte parterre et par mer, ne jugea pas à propos de subir les chances d'une attaque à force ouverte ; elle parlementa. Son évêque et les consuls signèrent, le 12 septembre, la capitulation sous la condition d'une amnistie générale; le lendemain, le régiment d'Angoulême sortit de la ville dont le duc de Mercœur prit possession au nom du roi *.

Les places de Sisteron et de la Tour du Bouc furent les dernières à déposer les armes. En définitive, le duc d'Angoulême vaincu et fait prisonnier*, était conduit d'étape en étape à travers la France, lorsque le comte de Palluau, le retenant au passage, jugea à propos de le garder dans son camp.

Le prisonnier fut enfermé dans la petite ville de Saint-Amand, d'oti le comte de Palluau dirigeait avec plus de précision que d'activité les opérations du siège.

La captivité du duc d'Angoulême se prolongea même au delà de la capitulation de Montrond ; il resta durant trois mois à Saint-Amand. Au bout de ce temps, sur ses assurances de soumission, il fut rendu €^ la liberté ^.

' Nous avons tiré de la Gazette la plupart de ces détails.

* Montglat, quoique généralement bien informé, a ignoré la captivité du duc d'Angouléme dont il ne parle pas dans ses Mémoires.

• «» Le roy ayant été amplement informé de l'affection et

De sa prison de Sainl-Amand, le captif de Tarmée royale pouvait entrevoir à distance les étroites ouvertures qui donnaient jour dans les cachots du château de Montrond. Dans ces cachots étaient renfermés trois notables prisonniers : M. de La Fayette, le marquis de Sessar, (ils du comte de Clermont- Lodève, et Claude Biet, seigneur de Maubranche, lieutenant-général au bailliage du Berry, maire de Bourges, à Tarrestation duquel nous avons assisté l'année précédente, arrestation opérée par le prince de Conti lui-même qui avait d*abord renfermé dans la grosse tour de Bourges^ le magistrat municipal récalcitrant à sa cause.

Lorsque ce prince avait été forcé d'abandonner Bourges pour échapper aux manifestations provoquées par la nouvelle de l'arrivée du jeune roi, il avait tiré de la tour, le 4 octobre 1 651 , et fait transporter sous bonne escorte son prisonnier au château de Montrond. Celui-ci n*a pas cessé d'y être gardé captif ; mais depuis le siège entrepris par les troupes royales, les bruits de Tattaque soutiennent dans son cœur l'espoir de sa délivrance.

sage conduite du duc d'Engoulesme, lui a envoyé toutes les dépesches nécessaires pour sa liberté, après avoir été arresté et détenu pendant trois mois à Saint-Amand : d'où il est sorti le 5 du courant sans autre condition que celle d'aller remercier S. M. » Gazette ; sous la rubrique de Monlrondj a octobre 16o2.

*TomeI", p. 307.

Plus encore que ses compagnons d'infortune Claude Biel est en but aux rigueurs de la captivité. Sa fidélité à la cause royale le rend responsable aux yeux de la garnison de la perte de Bourges et de la province du Berry ; elle le rend responsable encore des dangers et des souffrances d'un long siège. 11 n'y avait pas, dit Claude Biet, dans une narration écrite par lui-même, jusqu'au moindre soldat qui ne se fît l'arbitre de. sa vie. Quatre fois il fut changé de prison, pour être chaque fois plus rigoureusement renfermé ; et la dernière, dans laquelle il demeura trois mois, était une chambre dont les fenêtres étaient murées, et qui ne recevait de jour que par deux petites ouvertures au-dessus de la porte. Le plus grand danger qu'il courut fut à l'occasion de la condamnation à mort du nommé Eustache, fils de la femme du concierge du château, que les troupes royales avaient fait prisonnier. On était au 21 mai 1652 ; Gallet, major de la place, entra dans la chambre commune où Biet était renfermé avec MxM. de Sessar et de La Fayette, et lui dit, de la part du marquis de Persan, qu'il était informé qu'à deux heures de l'après midi, Eustache allait être pendu dans le camp royal; et que s'il ne voulait l'être lui-même, à la même heure, il devait écrire à M. de Baradat pour empêcher l'exécution d' Eustache. Biet s'y refusa d'abord avec énergie ; mais

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