IV
sur les instances de ses deux compagnons de captivité, il finit par consentir à écrire une lettre dans laquelle il priait M. de Baradat de n'avoir nul égard pour sa personne si Eustache était un espion ; mais que s'il était accusé pour une faute légère, il r obligerait de le traiter comme un homme de guerre et le mettre à une forte rançon qu'il était très en état de payer.
La fin du mois de juillet est arrivée et Montrond n'est pas encore pris; la cour s'impatiente, le comte de Palluau s'impatiente plus fort encore ; il rejette la responsabilité de ces lenteurs sur le commissaire même de la cour ; sur l'intendant qu'elle lui a envoyé sur sa propre demande, il est vrai, mais qui répond bien mal à l'espoir qu'il s'était fait de son utile concours. 11 est impossible au général d'obtenir aucun subside de l'intendant, il est sans argent et sans pain pour faire vivre les soldats du roi, sans poudre et sans plomb pour envoyer la mort dans les rangs des soldats de Condé. Vainement le général a proposé d'engager sa responsabilité personnelle, en cas de désapprobation de la cour du visa de ses ordonnances, pour lever vingt mille écus sur trois provinces; l'intendant résiste et imperturbablement oppose au général un conseil qui l'exaspère : la patience. En fin de compte, Palluau, pour ne pas accuser les mauvaises intentions de l'intendant, accuse hautement son incapacité ;
il fait porter au ministre par un homme de confiance la lettre suivante :
a Au Camp devant Montrond, ce 30 juillet i652.
« Monsieur,
« Je ne scay comment je vous dois escrire ayant f^ me plaindre du mauvais procédé de M. Le Tellier, après vous l'avoir demandé avec de si pressantes instances, je crois que pour ne le pas soubçonner de mauvaise intention, il faut s'en prendre à son ignorance au fait de la guerre. Il croit qu'une armée qui est attachée à un aussi grand siège qu'est celuy de Montrond peut y demeurer sans pain, sans munitions de gueiTe et y agir sans argent, et ne scayt ou ne veut pas cognoistre que une entreprise de la conséquence de celle de Montrond et qui approche de ses fins, mérite qu'on augmente les fonds de la cour. En telle nécessité pressante, lors qu'on n'a pas le temps d'attendre des nouveaux ordres du Conseil sans périr, je luy ay proposé tout ce qui se peut penser pour sa descharge, pour viser seulement mes ordonnances de la somme de vingt mille escus à prendre sur trois provinces, luy offrant un acte d'indemnité en cas que la cour désaprouvast les levées que j'aurois faites, si bien que ce grand ministre au fait des finances trouve que c'est un grand effort de capacité que de
faire traisner cent trente huict mille livres sur une province, quand il a les ordres du Roy pour cent cinquante ; et si encor, quoy qu'il fasse des remises, donne les termes si à contre temps qu'il y en a qui vont jusques au quinziesme de septembre.
a Vous scavez. Monsieur, comme on se peut aider de semblables fonds, lorsqu'ils sont destinés pour le pain, pour les munitions de guerre et pour l'argent des travaux, et vous dit de sens froid, quand on manque de tout cela, qu'il fault avoir patience, et qu'il en faudra escrire à la cour.
<( Je vous diray en passant que sur la somme des cent mille livres, on en a retenu trente-deux pour l'achapt des poudres de Lyon, et que il y en avoit plus de quarante mille de mangés auparavant que le siège fust commencé pour la fourniture du pain des troupes de cette armée. Je laisse à M. Cuvier à vous dire le désespoir où le procédé de cet homme l'a mis et la modération que j'ay eue avec la plus grande peine du monde, car je vousavoiie franchement que tout ce qui s'oppose à la prise de Montrond me déconcerte tellement l'esprit que cela me met hors de moy-mesme, non par la gloire que j'espère avoir d'un si heureux succès avec si peu de monde et si peu d assistance ; maisparl'importance dont cette affaire là est au service du Roy ; je vous diray encor une fois que si on avoit manqué à
prendre Montrond dans la conjoncture présente, je ne treuve plus de lieu où le roy puisse estre le maistre et où il eust seureté dans son royaume et je vous soustiens que de la perte de cette place là despend entièrement la ruine des affaires de Monsieur le prince. Pour moy, il n*y a de violence où je ne me porte plus tost que d'en partir sans la prendre. Je vous supplie très-humblement de m'envoyer des ordres du Roy pour prendre une somme en une ou plusieurs provinces voisines qui puisse me donner moyen d'achever cette entreprise souhaitant faire des levées avec les ordres ordinaires pour éviter la ruine qu'on cause aux peuples quand on fait des levées de taxes par les gens de guerre.
« Je me remets encor à mon ambassadeur à vous dire de vive voix Testât où je me treuve dans un temps où je me voy sur le point de rendre le plus grand service du monde à la couronne. Il vous dira aussy Testât du siège, tant des ouvrages que les ennemis ont perdus que des mineurs qui sont attachés, et de ceux que Ton doist demain attacher.
« 11 faut que je vous die encore une fois que voilà les endroits où mon dit sieur Le Tellier dit qu'il faut avoir patience et qu'on aura de la poudre quand on aura les ordres de la cour.
0 Nous nous sommes séparés fort mal : et parce
que après le premier chagrin, je n'ay pensé qu'à faire réussir le service du Roy, je luy envoyé M. de Baradat avec la proposition par escrit ci-jointe, après quoy je ne vous diray plus rien à son esgard, parce que vous comprendres son intention ou sa capacité par sa conduite et son refus.
« Je suis,
« Monsieur,
« Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau (*) . »
Une lettre qui va suivre nous apprend que le comte de Palluau a dû quitter un instant son armée pour se rendre à Bourges, afin d y voir l'intendant et de presser les subsides. La cour lui a fixé un nouveau délai, le dix août, pour la prise de Montrond. Ce terme passé, le siège doit être levé irrévocablement ; mais le général refuse d'assumer sur lui un tel déshonneur et demande, en cas de persistance de la cour, la nomination d'un successeur qui prenne la responsabilité de l'exécution d'un tel ordre. On ne saurait méconnaître la noble fierté du général qui préfère se retirer et encourir une disgrâce certaine en heurtant en face les volontés de la cour, plutôt que de forfaire à ce qu'il consi-
* Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre^ vol. 134.
dère comme une loi de Thonneur et comme un devoir à remplir pour le service du roi et de la patrie. La centralisation en germe qui travaillait à conduire h bonne fin administrative l'œuvre, depuis si bien réussie, de l'abaissement des caractères et de l'amoindrissement de la France, ne faisait pas encore considérer la possession d'une fonction, quelque haute, quelque importante qu'elle pût être, comme préférable au cri de la conscience. Du reste le comte de Palluau annonce une bonne nouvelle: dans trois ou quatre jours les assiégés doivent monter dans le donjon ; c'est-à-dire qu'ils ne peuvent plus tenir dans les ouvrages de la première enceinte, et qu'ils vont être forcés de se réfugier dans le vieux château qui forme le noyau central de la place. Une telle détermination fait prévoir que celui-ci ne saurait tarder à succomber.
Voici la lettre du comte de Palluau au ministre Le Tellier :
« A Boui'ges, ce7« aoust i652.
«Monsieur,
« Monsieur le comte de Pionsac * estant mort de maladie, et laissant son régiment, le sieur de la Madalie qui le commande va vous trouver pour vous
^ Voy. sur lui la note de la p. 52.
suplier de luy faire avoir ledit régiment; et comme sa compagnie en fait une bonne partie et qu'il est homme de mérite et capable de bien servir le roy, je joins ma suplication avec la sienne pour vous obliger à prendre ses intérests en cette rencontre. Vous pouvez juger, puisque je suis venu en ceste ville pour chercher à vivre à Montrond, en quel estât la mauvaise conduite de Fintendant réduit mes troupes. Je m'en retourne ce soir pour faire jouer, demain ou après, deux mines royales. Comme je croy que le sieur Cuvier m'apportera toute sorte de satisfaction à Tesgard du dit intendant, je feray ce que je pouray pour pousser ma patience jusqu'à son retour; si j'en uze autrement, je vous supplie de croire que j'y seray obligé par une nécessité insupportable.
« Gomme je voy par le retour de Person qui m'a rendu vostre dépesche ce matin, que Sa Majesté me limite encor le siège et la prise de Montrond au dixièsme de ce mois, et qu'après cela, si la place n'est prise, j'aye à la quitter, je vous diray, Monsieur, que les choses de ceste nature ne se font pas si pressizément en une aussy bonne place qu*est Montrond, et pour ne plus contester contre les volontez de Sa Majesté, je vous diray que quand vous voudrez déterminément qu'on lève le siège, je vous suplie auparavant de me déposséder du commandemej]t de l'armée, et que celuy qui en sera chargé
après moy fasse ladite levée du siège et commande les troupes ensuite, car je connais la chose de si grande importance et qui attire après soy des suites si fascheuses et si dommageables au service du roy que je ne scaurois jamais consentir à obéir à ces ordres-là, estant asseuré que celuy qui le fera en aura un reproche éternel de la Cour et de tout le royaume, selon toutes les aparences du monde.
a Les ennemis doivent monler au donjon de Montrond dans trois ou quatre jours, beaucoup de gens ont parié icy pour la prise de ceste place, les uns au dix elles autres au vingt de ce mois. Pour moy qui la souhaite plus que personne du monde, je n*ozerois vous dire en quel temps je l'espère, parce que dans les choses de ceste nature mon opinion passeroit pour une promesse positive et les événements sont à la main de Dieu ; seulement je vous diray que je parierois, comme les autres, tout ce que j'ay au monde. Je suis, comme je dois, qui est à dire plus que personne du monde,
<« Monsieur,
(( Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau *. »
Enfin le château de Montrond est serré de près;
* Lettre inédite tirée des Archives du Ministéie de la guerre^ voL 133.
un plan officiel* nous permet de suivre pas à pas les travaux et les progrès du siège.
L'armée royale a commencé par établir ses logements sur la contre-escarpe en face du front de lattaque principale par laquelle doit se terminer la réduction de la place. Une parallèle couverte pajr des relèvements de terre protège toute cette étendue. Après s'être solidement retranchés au pied de la place, les assiégeants disposent une formidable batterie de vingt pièces de canon * et concentrent leur attaque sur Tun des ouvrages extérieurs situé sur leur droite, c'est-à-dire sur la tenaille'. Ce genre de fortification, qu'il faut distinguer de la tenaille du fossé, petit ouvrage élevé devant les courtines au milieu du fossé, est relativement moderne; néanmoins il est aujourd'hui abandonné, parce que les faces ne sont pas flanquées suffisamment et que l'angle rentrant sans défense peut permettre à Tassaillant d'y établir un logement. Cette faiblesse relative fit certainement diriger les premières attaques du côté de cet ouvrage, abordé sur trois points par trois boyaux partant de la parallèle. Sur ces trois points, le premier sur l'un des flancs de la tenaille, les deux autres au centre à peu près de cha-
* Pour l'intelligence du récit qui va suivre, voyez le plan du siège de Montrond placé à l'Appendice.
* Voy. au chap. XXXIIl la dépêche de Lenet à Saint-Agoulin, du 5 juillet 1652.
* Indiqué sur le plan parla lettre A.
cune de ses faces, des mines sont creusées sous la muraille ^ Leur explosion ouvre des brèches par lesquelles les assiégeants montent à Tassant, et s'emparent delà tenaille; mais, à peu de distance en arrière, les assiégés ont, pendant les travaux d'attaque, creusé une première traverse ^ reproduisant d'une manière imparfaite une seconde tenaille concentrique à la première. Ce nouvel obstacle est enlevé; mais en arrière encore les assiégeanls rencontrent sur leur gauche une seconde traverse •* partant du fossé de la place vis-à-vis de l'angle du bastion du donjon, dit du Charbonnier, pour se relier à la courtine qui joint la tenaille au bastion situé en avant de la tour du Pot-à-beurre, appelé bastion des Pommiers *.
Les assiégeants, maîtres des ouvrages extérieurs situés sur leur droite, dirigent alors leurs principaux efforts sur les ouvrages de gauche et sur la courline dont nous venons de parler *. Ils ouvrent un boyau qui les conduit au pied de Tune des faces
• Ces trois mines sont indiquées sur le plan par les lettres F, G, H, trois lignes indiquent les boyaux conduisant de la parallèle à ces trois mines.
• Traverse indiquée sur le plan, dans l'intérieur de la tenaille, par la lettre B.
• Traverse indiquée sur le plan parla lettre G.
• Voy. sur le plan, le bastion des Pommiers placé en avant de la tour du Pot-à-beurre.
• Voy. sur le plan le tracé de cette courtine qui Joint la Tenaille au bastion des Pommiers.
du bastion des Pommiers et font jouer une mine dont Teffet n'estpas assez considérable pour leur permettre encore l'assaut de cet ouvrage *. Alors ils détachent de la parallèle un nouveau boyau qui se bifurque : une branche atteint la base de l'un des flancs de ce bastion ; l'autre branche, la base de la courtine; et, sur ces deux points, ils creusent deux nouvelles mines ^ prêles à jouer au moment où est tracé le plan placé sous les yeux du lecteur. Les assiégés, en présence de la perte inévitable et prochaine de la courtine et du bastion des Pommiers élèvent en arrière un retranchement dont les lignes forment un bastion improvisé' qui protège encore la tour du Pot-à-beurre. Ils prévoient que dans un délai très-court, ils seront forcés d'abandonner ce qui leur reste de la seconde enceinte de la place pour concentrer leur défense dans le donjon, c'est-à-dire dans le château proprement dit situé au sommet de la colline. Ce moment doit être d'autant plus proche que dans la nuit du 20 au 21 août, ils perdent encore une de leurs lignes de
^ Voy. sur le plan cette mine indiquée sur la face du bastion des Pommiers par la lettre D ; une ligne indique le boyau conduisant de la parallèle à cette mine.
* Voy. sur le plan ces deux mines indiquées par la lettre E s'appliquant aux deux points où les deux lignes du boyau bifurqué viennent atteindre, l'une le flanc du bastion des Pommiers, l'autre, la courtine qui joint ce bastion à la Tenaille.
• Voy. sur le plan ce retranchement indiqué par la lettre L, au-dessous delà tour du Pot-à-beurre.
défense ; la seconde traverse de la tenaille *, vis-àvis de Tangle du bastion du Charbonnier, est emportée par le régiment de Palluau.
Tel est le point où sont arrivées l'attaque et la défense, lorsque le comte de Palluau écrit au ministre Le Tellier la lettre suivante, en raccompagnant de renvoi du plan du siège tracé par un nouvel ingénieur attaché à son armée :
« Au Camp devant Montrond, ce XI« aoust 1652.
a Monsieur,
« Geste nuit mon régiment s'est rendu maistre de la dernière traverse que les ennemys avoient dans l'esplanade de la tenaille; cela m'a donné lieu d'atacher le mineur au flanc d'un ouvrage qui s'appelle le Tambour. J'espère y en atacher demain un autre.
« Je vous envoyé un plan fait à labigarnaize (sic) par un ingénieur nouveau à qui l'impatience de voir la fin de ce siège y a tellement mis ladite place dans la teste qu'il n'y a rien d'obmis ny augmenté dans ledit plan et les attaques. Vous tirerez vos conjectures là-dessus et il vous sera permis de ne parier pas. Je croy qu'après avoir veu le plan, vous me permettrez aussy que je trouve beaucoup à re-
^ Voy. sur le plan cette traverse indiquée par la lettre G.
dire à Timpatience qu'on a eue à la Cour sur le siège (le Montrond, l'attaquant comme je fais avec si peu de troupes que je n'ay que ce qu'il faudrait pour le siège d'une esglise médiocre ^ ; mais il n'est pas temps encore de vous gronder, il faut que Montrond soit pris. Je vous supplie de donner ce plan-là à Son Eminence et de me croire sans esgal,
(( Monsieur,
(( Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur
«Paluau*. »)
Le marquis de Persan comprend qu'il est arrivé aux dernières limites de sa belle défense et qu'il ne peut songer à une plus longue résistance, s'il n'est secouru ; une partie de la place est emportée, sa garnison est affaiblie, la disette des vivres est extrême; il traite alors avec le comte de Palluau et souscrit une capitulation conditionnelle :
Articles accordés entre M. le comte de Palluau, maistre de camp général de la cavalerie légère de France, commandant pour le service du roi en sa province de Berry, lieutenant-général-ès-armées
* Cette comparaison n'a rien qui puisse surprendre, ou sait qu'un grand nombre d'églises du moyen-âge étaient fortifiées.
' Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre^ vol.
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 7i)
de Sa Majesté, et M. le marquis de Persan, commandant dans le château de Montrond, appartenant à Monsieur le prince.
1** Que si dans le dernier jour d'août, inclusivement, il ne vienne un secours si considérable qu'il ne batte l'armée de Mazarin et lui fasse lever le siège de devant le château de Montrond, M. de Persan ou autre commandant remettra ledit château entre les mains de M. de Palluau ou autre commandant des troupes du roi en sa place.
2'* Que le lendemain, premier jour de septembre prochain, à huit heures du matin, toute la garnison et bourgeois sortiront avec armes et bagages, tambour battant, mèche allumée et autres formalités accoutumées aux gens de guerre.
3° Que cependant, seront fournis à ladite garnison et bourgeois, les vivres nécessaires pour leur subsistance courante, en payant au taux de l'armée, jusqu'au jour susdit.
4"" Qu'en attendant le terme susdit, tous travaux d'attaques et défenses, pour le regard de la place, cesseront de part et d'autre, sans préjudice de ceux que l'armée de Mazarin pourrait faire contre le secours; et pour l'observation de cet article seront envoyés tous les jours des gens, de part et d'autre, pour visiter lesdits travaux.
5* Que s'il se présentait un secours, M. de Persan ou autre commandant en ladite place
s'oblige à demeurer neutre avec toute sa garnison, pendant le temps du combat, jusqu'à ce qu'il ait été décidé; et, en cas que ladite armée se perdit et fût chassée de devant la place, les otages seront remis de bonne foy .
6° Que tous les officiers, de quelque condition qu'ils soient, soldats et habitans de Saint- Amand et pays circonvoisins, auront la vie sauve avec la liberté, et ne pourront être recherchés en aucune façon pour le fait de Montrond.
V Et pour le regard des sieurs Talion, La Costa, Ballet et Marcilly, M. de Persan remet à Sa Majesté d'ordonner ce qui lui plaira sur leur absence de Dunkerque, et promet néanmoins de lui en écrire en leur faveur comme en celle des bourgeois de Saint-Amand, en ce qui concerne leurs offices, les comprenant, du reste, dans la capitulation, à l'esgard de Montrond, de mesme façon que tous les autres ; c'est-à-dire qu'ils sortiront avec armes et bagages pour demeurer dans leurs maisons, sans qu'il leur soit permis de sortir aucunes munitions de guerre ou de bouche dudit Montrond.
8® Qu'il sera donné à ladite garnison une escorte suffisante pour la conduire en toute sûreté, par le chemin le plus court, jusqu'à Montargis, où il lui sera fourni une route du roi pour aller en même sûreté, et par le chemin le plus court, à Paris. Et quant aux officiers ou soldats qui se voudront reti-
rer dans leurs maisons ou autres lieux où il leur plaira, il leur sera donné des passe-ports de mondit sieur de Palluau, pour cet effect ; et pour la sûreté de l'escorte susdite, les otages donnés pour l'observation du présent traité demeureront jusqu'à son retour.
9** Que quatre jours auparavant la sortie de ladite garnison, il sera fait inventaire de bonne foy de toutes les munitions de guerre et de bouche, comme aussi des canons, mousquets et autres armes qui sont dans ladite place, et pour en être ordonné par Sa Majesté.
10** Qu'il sera fait un inventaire des meubles appartenant à Monseigneur le prince, dont partie sera voiturée à Châteauroux; pour quoy faire seront fournies les escortes et les charettes nécessaires; même que le commandant de l'escorte rapportera un certificat de les avoir consignés au gouverneur dudit Châteauroux ; et que l'autre partie, qui ne pourra être voiturée, sera laissée au concierge de mondit Seigneur, auquel il sera permis, sous le bon plaisir du roy, de demeurer dans ladite place pour en avoir soin.
1 1° Que le sieur Hautefeuille jouira paisiblement de sa ferme, comme les autres fermiers que Monseigneur le prince a dans le Berry, jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté.
12** Que tous les prisonniers qui sont dans Monl-
rond seront remis en liberté, de bonne foy, le jour de la réduction de ladite place.
13** Que tout ce qui se trouvera avoir été pris dans les partis de guerre demeurera aux possesseurs, à l'égard des habitants de Saint-Âmand comme des autres.
H'^Que tous les soldats qui ont quitté les troupes, tant d'un parti que de l'autre, ne pourront être recherchés pour ce sujet, et jouiront de tout l'avantage contenu au présent traité, pour la sûreté duquel les sieurs de Gastare et de Gusson demeurent jusques à Tentière exécution d'iceluy.
« Fait au Camp, devant Montrond, le 22® aoust 1652.
« De Fallu au. De Persan*. »
Le jour même de la capitulation de Montrond, le comte de Bussy-Rabutin, de son gouvernement de la Charité ^, écrivit au ministre LeTellier :
« 22 aoust i 652.
<( Monsieur,
« Les avis que j'ay de tous côtés des préparatifs que M. le prince fait pour secourir Montrond m'ont
1 Ce traité a été imprimé par Nicolas Vaillant, Paris, 1652.
' C'est à la Charité que, peu de mois auparavant, il avait laissé échapper au passage le prince de Condé. Yoy. tom. Il, p. 74.
obligé de mander toute la noblesse de cette province pour, avec trois compagnies que j'ay de mon régiment de cavalerie auprès de moy, aller aux ennemis ou joindre M. de Palluau, suivant Tétat où je scauray qu'ils marchent. Je croy que vous serez bien aise d'apprendre que si Ton tente un secours, Ton ne nous surprendra pas; pour moy, je n'oubliray rien de ce qui pourra faire connoistre mon affection au service du roy et me donner votre estime; cependant faictes-moy l'honneur de me croire,
« Monsieur,
(( Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« BussY Rabustin. )>
« De la Charité, ce 22« aoust 1 652 ^ »
Bien que la capitulation de Montrond ne stipulât la liberté des prisonniers qu'après la réduction défmitive de la place, Claude Biet obtint la faveur, a la suite de quelques négociations repoussées d'abord parle marquis de Persan, d'être mis en liberté provisoire en signant cet écrit :
« Nous Claude Biet, seigneur de Maubrauche, conseiller du roy eu ses conseils, lieutenant-général au bailliage d^e Berry et siège présidial de Bourges,
* Lettre inédite, Archives du Miniitére de la guerre, vol. 434.
promettons à M. le marquis de Persan ou aulre commandant en son absence, de nous remettre prisonnier au château-fort de Monlrond, en cas que la place soit secourue aux termes delà capitulation, dans le dernier du mois d'août 1652 ; cependant de nous retirer en notre dite maison de Maubranche. d'où ne partirons pour aller ailleurs et là n'agir ni ne travailler pendant ce temps que pour nos affaires domestiques.
« Fail audil Mont-Rond, le vendredi i6<^ du mois d'aoust i6o2.
« Signé de nous,]
« BlET. »)
A sa grande surprise, en entrant dans Saint- Amand, le prisonnier trouva sa femme, Catherine Habier, et son fils, accourus pour le recevoir. Après avoir remercié le comte de Palluau de ses bons offices, il eut hâte de s'éloigner pour ne plus voir les tours de Montrond, et il s'en alla prendre gîte pour la nuit chez le marquis de Nangis, au château de Meillant, d'oîi il partit le lendemain, en passant par Dun-le-roi, pour arriver le même jour à Maubranche.
Fidèle à la parole donnée, il résista aux instances deséchevins de Bourges, qui, trop impatients, voulaient, pour obtenir sa liberté complète, menacer de prison tous ceux du parti contraire que Ton pourrait saisir. Il ne rentra à Bourges que lors-
SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS XIV. 8j
que la capitulation de Moutrond fut rendue définitive ; plus de cent personnes vinrent le chercher à cheval à Maubranche, et il fut reçu aux portes de la ville par une ovation des habitants.
Si le marquis de Persan, pour rendre définitive la capitulation de Montrond, y avait mis pour condition que la place ne serait pas secourue ou le serait inefficacement avant la tin du mois d'août, c'est qu'il comptait sur un sérieux secours qui annulerait la capitulation. Dans l'extrémité oîi il était réduit, il s'assurait encore une chance pour conserver Montrond, et cet avantage justifie la clause acceptée par lui et singulière au premier aperçu, par laquelle il s'engageait à rester neutre pendant le combat que le corps de secours aurait à livrer aux troupes assiégeantes. En efTct, dès que le prince de Gondé eut été prévenu des clauses couditionnelles de la capitulation, justement préoccupé de la conservation d'une place à laquelle il attachait une grande importance, il détacha de sa propre armée un corps de troupes pour voler à son secours. Afin que sa marche fût plus rapide, ce corps était composé exclusivement de cavalerie. 11 ne comptait que cinq cents chevaux; mais, en traversant le Berry, il devait, d'après des prévisions assurées, faire boule de neige et se grossir. 11 était placé sous les ordres de Briord, maître de camp du régiment de Condécavalerie, qui devint plus lard premier écuyer du
86 SOUVENIRS DU RÈGiNE DE LOUIS XIV.
prince de Gondé ; enfin ambassadeur à Turin et en Hollande ^ Dès que ce corps, qui passa la Loire à Châteauneuf-sur-Loire ^, fut arrivé en Berry, les partisans du prince de Condé signalés par la lettre de l'intendant Le Tellier, les marquis de Coligny ', de Lévis, de Valençay, de Saint-Geran *, le joignirent avec les forces qu'ils avaient mises sur pied *.
En même temps que Briord quittait l'armée du prince de Condé, le maréchal de Turenne détachait de son camp, en Brio, un contre-secours composé de six cents chevaux sous les ordres du vicomte de Montbas, gouverneur de Melun*. Ce corps devait aussi se grossir en Berry des partisans de la cause royale assemblés par le comte de Bussy-Rabulin, réunis aux trois compagnies de cavalerie dont il parle dans sa lettre ; en outre, deux gentilshommes du Bourbonnais, MM. de Franchesse et de la Pierre, accouraient avec quelques troupes.
Ces forces auxiliaires portaient le secours de Montrond du côté du prince de Condé à quinze
* Voy. les Mémoires du duc de Saint-Simon.
* Bourg qui fait aujourd'hui partie du département du Loiret.
' Joachim, marquis de Coligny et d'Andelot, de la branche de Cressia.
* Claude Maximilien de la Guiche, marquis de Saiot-^Gerao, fils de Jean-François de la Guiche, seigneur de Saint-Geraiiy maréchal de France.
* Voy. les Mémoires de Tavannes.
« Voy. sur lui : tom. II p. 254, 310, 3H, 343, 304.
cents chevaux et six cents fantassins environ ; le contre-secours pouvait être évalué à des forces équivalentes. Ces détachements de partis opposés se heurtèrent en quelques rencontres généralement à l'avantage du parti des princes : dans Tune d'elles, Franchesse et La Pierre furent mis en fuite et blessés dans le combat; dans une autre, Bussy^Rabutin, repoussé, dut se mettreà Tabri dans le château de Thaumiers * où il fut investi. Enfin les habitants des villes de Ghâteauroux, au nombre de trois cent cinquante, ceux d'Issoudun, au nombre de quatre cents, se mirent en mouvement : les premiers pour la cause des princes , les seconds pour la cause du roi. Ils se joignirent entre Dun-le-Roi et Châteauneuf-sur-Cher, et se chargèrent si vivement que cinquante d'entre eux demeurèrent sur la place. Sans que la victoire se fût prononcée d'aucun côté, ils continuèrent leur route en se côtoyant. Les partisans du roi poussèrent jusqu'à Saint-Âmand; les partisans des princes s'arrêtèrent à Charenton, à deux lieues de Montrond. Pendant ces jours, l'agitation répandue dans la province entière du Berry traversée en tous sens par des détachements en armes, est indicible ; le tocsin sonnait dans toutes les villes, bourgs et villages, et les habitants attendaient avec anxiété le résultat des événements.
'Appartenant aujourd'hui à M. le comte Armand de Bonneval.
Le 24 du mois d'août, Briord, avec ses forces combinées, arriva en vue du château de M ontrond ; en même temps, le camp des assiégeants receyaitle renfort sous les ordres du vicomte de Montbas. Le 25 au matin, Briord disposa ses troupes en face du château et du camp du comte de Palluau : sa cavalerie en huit escadrons de cent maîtres chacun, et sa petite infanterie en quatre pelotons, chacun d'environ cinquante hommes. Il n'était séparé du camp royal que par le cours de la rivière du Cher. Du premier coup d'œil, Briord put juger Timpossibilité de son entreprise. Ses forces étaient démesurément inférieures aux forces opposées grossies par le secours amené par le vicomte de Montbas ; la neutralité à laquelle la place était engagée aux termes de sa capitulation, ne lui permettait pas de prendre les troupes royales entre deux feux ; enfin celles-ci avaient pour elles tout l'avantage du poste. Pour les aborder, non-seulement il fallait franchir le Cher, mais encore emporter les travaux considérables de défense dont elles s'étaient couvertes.
Le point le plus accessible était un mamelon sur la droite planté de vignes ; encore fallait-il y arriver par des chemins creux embarrassés à dessein par des abattis d'arbres. Quatre volontaires envoyés en reconnaissance rapportèrent que le Cher était guéable ; mais que sur la rive opposée les assiégeants avaient tracé des lignes de circonvallation et élevé
deux redoutes armées de canons, dont les décharges les avaient salués sans les atteindre.
Quelle que fût Timpossibilité du succès d'un combat, Briord crut de son devoir et surtout conforme à Textrême susceptibilité du prince de Coudé sur l'honneur militaire, de ne point se retirer sans le tenter : à un signal, il lança àtraversleCher, sur les lignes royales, ses huit escadrons soutenus par ses deux cents mousquetaires. Cette charge vint se briser contre les obstacles du terrain et les avant-postes de Palluau. d*oîi partait un feu nourri d'artillerie et de mousqueterie. Après avoir fait exécuter par ses cavaliers une décharge de leurs pistolets, Briord fit sonner la retraite, laissant une quarantaine de morts et nombre de chevaux sur ce champ de bataille d'un instant *. En se retirant, il revint se poster surla hauteur d'oîi il était parti avant lacharge.
Le château de Montrond, les mèches éteintes de son artillerie, resta le témoin silencieux du combat qui décidait de son sort.
Le comte de Palluau ne jugea pas à propos, bien que disposant d'une force numérique supérieure de plus de mille chevaux, de sortir de ses lignes pour continuer la lutte, quelles que fussent ses chances de
^ L'armée du roi rendit aux soldats tombés du prince da Condé les honneurs de la sépulture à l'extrémité d'un pré appelé Pré des joncs, sur les bords du Cher, et la tradition conserve à ce lieu le nom de Crois- Moriaux,
victoire. Son objectif était la prise de Montrond, qui lui était assurée, puisque le secours n'avait pas réussi ; il ne voulut pas courir le moindre hasard qui pût la compromettre. Il se contenta de faire suivre et harceler Briord par douze cents chevaux que commandait le vicomte do Montbas. Le corps assaillant opéra immédiatement sa retraite ; Briord prit la direction de la Loire pour aller la passer à Saint-Thibault, au-dessous de Sancerre, afin de rejoindre au plus vite Tarmée du prince de Condé. Les marquis de Lévis, de Valençay, de Coligny l'accompagnèrent avec leurs adhérents, jusqu'au passage de la Loire.
Le comte de Palluau adressa au ministre Le Tellier, le rapport suivant sur les événements qui venaient de s'accomplir:
« Au Camp devant Montrond, ce dernier d'aoust i652.
(( Monsieur,
(( Les ennemys grossis de deux à trois cents chevaux depuis leur passage de la Loire, par Messieurs de Valence, Coliigny et Lévy, attaquèrent jeudy matin à la pointe du jour mon camp pour secourir Montrond ; où ils furent receus par un bataillon de quatre cents hommes du régiment d'Anjou commandé par le sieur de Chantemesle, de telle sorte qu'ils se retirèrent en grande confusion et avec
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perte de trente à quarante hommes. Les troupes que conduisoitM. de Monbas estoient entrées dedans mon camp assez tard pour qu'ils n'en eussent pas de connoissance. Plusieurs raisons furent alléguées pour sortir toute nostre cavallerie, afin de les combattre ; et quoy que nous peussions bien avoir mille chevaux plus qu'eux, je ne trouvai pas ma cavallerie et la sienne assez bonnes pour hazarder la prise de Montrond sur un combat de campagne, puisqu'elle m'estoit asseurée dans deyx jours.
« Les enncmys ont repris leur marche par le mesme chemin qu'ils estoient venus. Je croy pourtant qu'ils passeront plustost la rivière au port de Saint-Thibault qu'à Chasteauneuf , par où ils estoient venus, attendu que les habitants de Sancerre ont eu des ordres de Monsieur le Prince d'assister ses troupes en cas de besoin. Je donne cest avis à Monsieur le mareschal de Turenne.
(( M. de Monbas les suit, fortifié du régiment du Plessis-Praslin et d'un autre escadron de soixante chevaux composé de trois compagnies de Monbas. S'ils trouvent le moindre embarras du monde au passage de la Loire, je croy qu'indubitablement il les joindra. J'ay envoyé les ordres par toute ladite rivière deux jours devant, et de grandes menasses à ceux de Chasteauneuf de ce qu'ils les avoient laissé passer; j'espère que cela leur donnera de la difficulté pour leur retour.
«Messieurs de Valence, Coligay et de Lévy s'estanl séparés d'eux, ils se retireut avec le mesme corps qu'ils estoient partis de Paris. Ce que j*ay donnée M. de Monbas fait près de douze cents chevaux. Comme vous savez les forces des uns et des autres, vous pouvez mieux juger que moy Testât où ils sont; cependant je me conserve en estât de pouvoir mestre Montrond au point de le garder pour le Roy, quand mesme il arriveroit du malheur à nos troupes.
« Je vous mande toutes les choses dans une simple narration, sans aucune exagération, attendant cela de Thonneur de vostre amitié et de vostre protection. Je vous supplie que, de quelque façon que ce soit, je sois esclairsy sur ce que je dois attendre des grâces que j'ay demandées u la cour. Je ne vous fais point d'autres sollicitations pour mes intérêts parce que je scay que vous les aymez plus que moy.
<: Le sieur des Marais ^ qui vous rendra cette lettre est un des plus vieux officiers de nostre cavalerie et a tousjours eu la mortyfication en bien servant de voir naislre plusieurs maréchaux de camp à son préjudice. Le sieur de iMattha qui avoit un régiment dans mes troupes estant mort, je vous supplie de faire donner le dit régiment audit sieur des Marais qui aura soin de le mettre en estât de
f Probablement Louis UurauU, comte du Marais, qui fut guidon des gendarmes du roi, marié à Jeanne de Balzac, dame de Janville, en Heauce.
bien servir le Roy, ne pouvant plus, par les raisons cy-dessus, servir de capitaine. Outre que vous rendrez justice à ses longs services, je vous en seray infiniment obligé en mon particulier. Je vous prie de donner ordre que le sieur Le Tellier, intendant, fasse remettre entre les mains du trésorier les fonds qui sont destinés pour la dépense du siège de Montrond, car les ayant tous retenus depuis que nous sommes mal, je nourris Tarmée, il y a six semaines, sur mon hiisérable crédit, n'ayant pas eu le temps de songer à autre chose qu'à vivre et à combattre les ennemys, sans avoir peum'appliquer à une affaire de chicane. Enfin, Monsieur, si cegaland homme ne le fait, je luy feray faire par force. Je voudrois esviler cela par une de vos lettres. Je suis,
«Monsieur,
(( Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau *. »
Le premier septembre, le marquis de Persan en exécution de la capitulation provisoire rendue définitive par l'inefficacité du secours, remit le château de Monlrond au comte de Palluau ; il en sortit avec soixante maîtres, son infanterie et des bagages, se dirigeant vers Paris pour rejoindre l'armée du
' Lettre inédite ; Archives du Ministère de la guerre, vol. \3^.
prince de Condé. Cinquante maîtres du réginient de la Reine Tescortèrent jusqu'à Montargîs.
La petite armée qui venait d'opérer la prise de Montrond, fut dissoute : deux mille cinq cents hommes conduits par le chevalier de Baradat partirent pour aller rejoindre à Villeneuve-Saint-Georges Tarmée du roi. Un petit corps resta seul à Saint- Amand pour main tenir la contrée dans l'obéissance. Le comte de Palluau en garda le commandement et reçut le bâton de maréchal de France. Seulement le cardinal iMazarin, qui redoutait des jalousies de nature à susciter de nouveaux obstacles à son pouvoir, y mit pour condition que les lettres-patentes dénomination resteraient provisoirement secrètes. Lorsque le comte put mettre cet honneur au grand jour, il prit le nom de maréchal de Clérembault.
Maître de Montrond, le comte de Palluau ne pouvait se lasser d'admirer la profusion habile et compliquée des défenses du château et fut pris d'un vif désir de le conserver, malgré les ordres de la cour pour sa destruction. La province du Berry ellemême, sans nuance de partis, désirait sa conservation, ne fût-ce que par cette crainte que le prince de Condé rétabli quelque jour dans sa faveur et dans son gouvernement, ne mît à la charge de la province la reconstruction du château. Cet ordre de démolition était un coup bien sensible porté au prince de Condé; il y voyait le renversement du
signe extérieur le plus apparent de sa puissance seigneuriale et l'anéantissement d'un lieu auquel le rattachaient les plus chers souvenirs de son enfance. Ce prince si fier humilia son orgueil jusqu'à faire des démarches auprès du roi; il en fit auprès du comte de Palluau dont il ignorait encore les dispositions favorables ; il en fit également auprès du maréchal de Tu renne auquel il envoya un trompette pour le prier d'intervenir. Ces prières portaient l'empreinte du caractère du prince, elles avaient une menace pour corollaire; si elles n'étaient pa$ écoutées, le prince annonçait qu'il ferait raser par représailles les châteaux et les demeures de toutes les personnes considérables attachées au parti contraire. Le maréchal se fit auprès de la cour l'interprète de son rival de gloire; mais le jeune roi ou plutôt ses inspirateurs répondirent par le plus formel refus. Ce refus est empreint d'une juste fermeté en présence des menaces qui appuyaient la demande ; en outre, il est empreint d'un cachet caractéristique ; il relève et développe une théorie récente encore dont Richelieu s'était fait l'indiscutable docteur, afin d'anéantir les derniers vestiges de la féodalité, à savoir : que les fortifications appartiennent au roi en quelque lieu et sur quelque fonds qu'elles soient édifiées.
Les démarches du prince de Condé et leur inefficacité nous sont révélées par les deux documents qui
suivent : l'un, la réponse du roi au maréchal de Turenne ; l'autre, la réponse du comte dePalluau au prince de Condé :
a A Monsieur le Maréchal de Turenne.
« Du 9 septembre i652.
(( Mon cousin, ayant esté informé par vostre lettre commune adressée au sieur Le Tellier, secrétaire d'eslat, du sixième du présent mois, comme le prince de Condé vous a escrit par un trompette, qu'ayant sceu que j'avois donné ordre au sieur de Palluau de razer Montrond, il vous prioit de l'empescher, et, en cas que sa prière n'eût point d'effécl, il vous desclaroit qu'il feroit razer les maisons des personnes de condition qui sont à mon service; et bien qu'une telle proposition ne méritast pas de responce, néanlmoins j'ai bien voulu vous faire cette lettre pour vous dire que je trouve bon et désire que vous luy fassiez scavoir que toutes sortes de fortifications faites en mon royaume estant en. ma disposition et même les endroits où elles sont construites, sur quelque fonds que ce soit, estant réputés m'appartenir, et celles qui ont été édifiées à Montrond ayant servi depuis deux ans au trouble et à la ruyne des provinces qui en sont voisines, et à entretenir les mouvements que ledit prince a
SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUfS XIV. 97
excités dans mon estât jusqu'à ce que ladite place de Mont rond ait esté réduite en mon obéissance par la force de mes armes, en sorte qu'elles ne pourroient subsister sans préjudice notable à mon estât et à mon service, j'ay résolu de les faire raser et j'en ay donné mes ordres audit sieur de Palluau, lesquels je m'asseure qu'il exécutera ponctuellement ; et que s'il arrive audit prince de Condé et à qui que ce soit de son party d'entreprendre rien de pareil sur les maisons de mes subjects, je ferai raser toutes celles qui lui appartiennent et à tous ceux qui portent avec luy les armes contre mon service ; c'est ce que je vous dirai par cette lettre, priant Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
a Ecrit à Compiègne, ce 9 septembre 1052 *. »
« A Monseigneur le Prince de Condé.
iO septembre 1652.
(( Monseigneur,
« Il est vray que j'ay receu les ordres du roy pour le raseman des fortifications de Montrond. Je puis assurer Vostre Altesse avec vérité qu'ils sont sy exprès et que Sa Majesté m'ordonne la diligence
* Document inédit relevé sur la minute insérée dans le vol. 136 des Archix'es du Ministère de la guerre,
lY. 7
dans cette exécution à un tel point que je n'oserois y apporter aucun retardement de mon chef; mais comme la chose est infiniment dure de soy, et que Vostre Altesse a escript au roy pour faire révocquer ledit ordre, il y a du temps de reste pour que je puisse recevoir ladite révocatioji devant que la chose puisse estre endommagée plus qu'elle ne Test. J'ay un regret mortel, et qui ne se peut dire par des lettres, de ne vous pouvoir obéir sans déplaire au roy ; car mon respect et mon inclination y porte tousjours mon esprit comme à estre toute ma vye,
« Monseigneur,
(( Vostre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« Paluau *. »
Le comte de Palluau pour se soustraire à Tordre de détruire Montrond s'efforçait de gagner du temps ; tantôt il demandait des instructions nouvelles, tantôt il alléguait des obstacles : la poudre, prétendaitil, manquait pour faire sauter les fortifications. Mais la Cour, qui avait eu tant de peine à lui en procurer quand il s'agissait de prendre la place, était plus alerte, alors qu'elle voulait la détruire. Un ordre royal prescrivit le transport à Montrond de douze milliers de poudre. Le bon vouloir du
* Lettre inédite; Archives du Ministère de la guerre, yo\. 13u.
comle de Palluau et les supplications du prince de Condé furent rendus également impuissants ; toutes les lenteurs, tous les subterfuges étant épuisés, le château de Montrond dut s'écrouler; l'explosion de vingt mines couvrit la colline de ruines amoncelées. L'œuvre de destruction ne paraissant pas assez complète encore, pendant plus de trois semaines, trois mille ouvriers travaillèrent à réduire ces ruines en débris ^
Ainsi finit le château de Montrond, palladium de la puissance de la maison de Condé. Elle avait accumulé dans celte citadelle un armement, des approvisionnements et des ressources formidables pour le temps, et surprenants chez des princes qui n'étaient pas princes souverains. A côté de cette importance, la valeur de la terre relevant du château était si peu considérable qu'elle n'eût constitué qu'un fief ordinaire pour un petit gentilhomme. A cet égard, une note inédite de Lenet dont nous relevons la minute parmi ses manuscrits ^, nous fournit les plus curieux renseignements. Lenet avait envoyé cette note au prince de Condé pour lui rappeler le chifiTre des indemnités diverses qu'il
^ On lit sous la rubrique du 8 novembre 1652, dans la Relation inédite que nous avons souvent citée :
« On a presque achevé la démolition de Montrond à laquelle plus de trois mille personnes travaillent depuis trois semaines. »
* Bibliothèque nationale; Fonds français, n® 67C6.
iOO SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
devait réclamer de la Cour, en cas d'accommodement:
(( Le chasteau de Mont rond a esté desmoly comme Son Altesse a pu scavoir. II y avoit dedans soixante et tant de pièces de canon, cent milliers de poudre; de quoy armer quatre mille hommes; et de toutes lesquelles démolitions et pertes, Son Altesse scait mieux la valleur et estimation que personne. Tout ce qu'on peut dire est que la terre, laquelle peut valloir dix à onze mil livres de revenu, a cousté à feu M. le prince trois cent mil escus, et qu'il va dépensé pour les fortifications et autres ouvrages quelque quatre cent mille livres. »
La grosse tour du château, par hasard ou à dessein peut-être, comme il avait été fait l'année précédente pour la gro^sse tour de Bourges *, fut, ainsi qu'une seconde tour, épargnée en partie par la destruction ; ces ruines élevées portaient au loin le témoignage de la révolte et de la répression. Mais ces débris respectés par la politique et par le temps ne le furent pas par la révolution de 93 qui aurait voulu détruire jusqu'à l'histoire; par elle, leur démolition fut achevée moins un débris de tour, et les matériaux employés à la construction d'une fonderie de canons qui n'eut que quelques mois d'existence ^.
* Voy. t. I, p. 308.
' * Établissement élevé à grands frais sous la direction de M. Cossenlraz.
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. lOl
Les bâtiments du château consacrés à Thabitation, conservés lors de la destruction de 1 652, avaient été malheureusement démolis, pour en économiser l'entretien sans dQute, par les ordres de mademoiselle de Charolais ^.
Après plus de deux siècles écoulés depuis la prise et la destruction de Montrond, le 7 juin 1868, un touriste. Fauteur de ces Souvenirs^ se rendit sur le théâtre des faits qu'il vient de décrire. 11 aurait pu croire, comme Briord, qu'il accourait au secours de la place; c'est du même côté qu'il arrivait, et le Cher aussi l'en séparait ; mais que les temps étaient changés! la vapeur l'avait amené et c'est de la ' station du chemin de fer où il venait de descendre, qu'il considérait, avant de s'avancer, le spectacle qui se présentait â ses regards pour la première fois. En face, s'élevait dans la vallée, sur la rive droite du Cher, une colline isolée couronnée de grands arbres, à gauche, sur le bord du plateau apparaissait à demi voilée par le feuillage une seule tour ruinée. De ce même côté, en arrière-plan, dans la plaine, se montraient les maisons blanches de la petite ville de Saint-Amand. Les contours mous et arrondis de l'horizon ne présentent aucun point de nature à fixer l'attention, tous ces alentours sont comme un cadre simple et uni destiné seule-
• Fille de Louis, prince de Condé, petit flls du grand Condé, et de mademoiselle de Nantes, fllle légiUmée de Louis XIV.
iO'2 SOUVENIRS DU RÉGNE DE LOUIS XIV.
ment à faire'valoir le centre du tableau : la colline qui fut le piédestal du château de Montrond. Un soleil matinal et splendide donnait à cet ensemble les plus vives couleurs.
Ces grands arbres alignés sur la base des tours, des bastions et des courtines, reproduisaient encore dans une certaine confusion les sinuosités des fortifications d'autrefois : à la place d'un château de pierre, un château de verdure, et le jeu de la lumière entre le feuillage créait, par les ombres projetées, d'admirables profondeurs.
Au moment de franchir le Cher, non point à gué comme les cavaliers de Briord, mais sur un pont moderne et solide, nous jetons un regard en arrière, et il nous semble voir Timage de Montrond se reproduire de ce côté : une colline également couronnée par des remparts de verdure; mais cette image dans une proportion moindre que celle du tableau que nous venons de décrire. Était-ce le mirage africain transporté dans la province du Berry? non, c'était bien une réalité : cette colline supportait jadis le château d'Orval qui longtemps fut la possession des mêmes seigneurs que le château de Montrond ; ces deux châteaux étaient frères, comme les deux collines ont entre elles la ressemblance de deux sœurs.
Nous avons passé le Cher, et nous approchons de la base de Montrond; nous nous proposons natu-
rellement d'en aborder le sommet en décrivant un contour pour gagner le côté accessible situé en regard de la ville de Saint- Amand. Des pans de murs ruinés, des vestiges de fossés marquent la première enceinte, après l'avoir franchie, une large rampe bordée d'une double rangée d'arbres, comme un boulevard intérieur, s'élève par une pente douce jusqu'au sommet de la colline. Cette rampe a pour base le rocher; elle en suit les contours; celui-ci coupé à pic du côté de la plaine opposé au cours du Cher, forme un rempart construit par la nature. Cette rampe, qui créait pour le château une somptueuse et facile arrivée, fut, nous l'avons dit, l'œuvre de Sully. Parvenu au sommet, nous contemplons la vue qui s'étend au loin dans la campagne : Orval, les bois de Meillant, le cours de la Maimande et celui du Cher, le canal du Berry, du construction récente ^, décrivant, du sud à l'est, un arc prononcé en coupant le petit cours d'eau de Chignon ; mais surtout nous scrutons les .vestiges de l'antique château.
L'œuvre de ruine a consisté à renverser au ras du sol toutes les constructions; leur plan se reconnaît par la trace des murs à fleur de terre du côté intérieur, celui des cours et des jardins. Du côté extérieur, une certaine hauteur de mu-
^ Ha été ouvert à la navigation en 1839.
railles subsiste encore; la démolilion n'ayant eu lieu que jusqu'au niveau du (erre-plein, les tours et les courtines se dessinent en terrasses sur la face opposée au rocher perpendiculaire, c'est-à-dire sur la face qui regarde le Cher. De la plaine ces murs se distinguent à peine, les arbres qui croissent à leur base les dérobent à la vue, et leur feuillage venant se joindre à celui des arbres qui couronnent les terre- pleins, donne à tout l'ensemble le seul aspect de longues lignes de verdure. Le plateau sur lequel reposait le château s'étend en ellipse; des allées ombragées qui font suite à la rampe offrent une promenade des plus agréables, c'est la promenade de la ville de Saint- Amand. Sur cette esplanade, à l'extrémité qui regarde à la fois, à droite la ville de Saint -Amand, en face le cours de la Marmande, à gauche le cours du Cher, s'élève une tour démantelée. Une coupe transversale, semblable à ces coupes imaginaires des édifices dont on veut montrer l'intérieur dans les dessins d'architecture, a divisé la tour, le demi-cylindre qui regardait l'intérieur du château est tombé; le demicylindre qui surplombe sur la plaine existe encore. La structure de cette tour est remarquable ; elle est construite en pierres de taille; la moitié d'une belle voûte à arêtes ogivales est debout ; elle couvrait une pièce carrée dans laquelle s'ouvre une embrasure pour le canon sans doute, flanquée de
deux meurtrières plus petites pour les arquebuses ou les fusils de remparts. A côté de la tour, un puits d'une immense profondeur permettait de puiser l'eau au-dessous du niveau de la plaine : récemment muré par mesure de sûreté, son orifice recouvert présente la forme d'un dé à coudre.
Comme nous errions à l'aventure sous les berceaux ombragés rendus précieux par les ardeurs d'un soleil tropical, déjeunes guides vinrent s'offrir pour nous diriger dans nos investigations. Nous en choisissons un au hasard, et nous nous empressons de lui demander quelle était la situation de la tour du Pot-à-Beurre; quelle était celle du bastion du Charbonnier. Notre plan tiré des Archives du ministère de la guerre nous en avait fait connaître les noms. L'étonnement produit par nos questions fut la seule réponse que nous pûmes obtenir, et nous en induisîmes, témérairement peut-être, que les habitants de Saint-Amand sont médiocrement au courant de l'histoire du château, puisque les cicérones sur lesquels devait avoir déteint, dans une certaine mesure, la science des archéologues de l'endroit, le sont si peu ^ Par exemple mon guide
' Cette supposition est-elle réellement hasardée, lorsque Ton peut lire dans une brochure intitulée, Recherches histotiques sur Sami'Amand MwUrond, par M. Chevalier de Saint-Amand, une phrase comme celle-ci : a Le désir que j'éprouvais d*en finir avec le gouvernement féodal m'a fait laisser de côté quelques
i06 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XiV.
était plus savant sur le chapitre des souten*ains, c*est-à-dire qu'il en connaissait les issues et les détours; il m'y conduisit.
Nous retenant aux arbustes, nous nous laissons glisser sur une pente rapide produite par Técoulement d'une portion de rempart, et nous nous trou vons descendus dans cette partie du château de Montrond qui en formait la première enceinte construite par Sully et perfectionnée par le prince de Gondé; c'est ici que les douze milliers délivres de la poudre royale ont produit tous leurs bouleversements : nul pan de mur ne subsiste ; çà et là des blocs de maçonnerie et des amas de pierres, un sol profondément mouvementé. Le dieu Mars a cédé la place à Bacchus ; les pampres de vignes recouvrent ce sol; mais au milieu de leur verdure s'ouvrent béantes les noires ouvertures des souterrains. Nous parcourons deux de ces galeries qui débouchent dans la plaine du côté du Cher, cette issue aboutissait évidemment au fond du fossé de cette enceinte. Ces galeries souterraines dont le plan in-
faits qui se sont passés sous la domination des divers seigneurs. » Ainsi un auteur, qui se propose d'écrire une histoire se rapportant aux temps féodaux, a hâte d'en finir ! Bien que le siège de Montrond n'appartienne précisément pas à l'époque féodale, il l'a traité comme tel par l'absence presque absolue de détails, excepté en ce qui concerne Claude Biet. Tel est trop souvent l'esprit qui guide les écrivains dans l'appréciation de l'histoire de la France d'autrefois.
cliné est assez prononcé, permettaient, lorsque leur sol n'était pas encombré parles débris, d'y circuler debout avec facilité et même d*y faire passer des chevaux. Par ces issues on aurait pu les conduire à l'abreuvoir dans le Cher, si le cours fameux du Chignon eût été détourné; mais leur usage, comme celui de toutes les galeries souterraines du même genre, était surtout de permettre à la garnison, en cas de siège, d'exécuter des sorties sur les lignes des assi^eants, ou de se ravitailler en secret.
Après cette excursion souterraine, dans laquelle nous avions tiré tout le parti possible du savoir de notre guide, nous remontons sur l'esplanade du château. Nous étions loin d'avoir reconnu encore sur quel point avait porté l'attaque des troupes royales, et d'avoir pu déterminer par conséquent quel pouvait être l'ancien emplacement de la tour du Pot-à- Beurre et celui du bastion du Charbonnier. Comme nous remettions à notre jeune guide une gratification pour sa peine, un autre guide qui se tenait à peu de distance, encouragé par l'appât, vint nous dire qu'il était bien autrement capable que son camarade de nous donner des renseignements sur l'antique château. Heureux de cette bonne fortune, en lui montrant les ruines encore debout de la tour dont nous avons parlé, nous lui demandons si cette tour ne serait point celle appelée le Pot-à-Beurre ? « Non, répliqua-t-il, cette tour est celle où est né
i08 SOUVENIRS DU RÉGNE DK LOUIS XIV.
Jésus- Christ ! » Â cette réponse, nous le congédions, résolu forcément de nous en remettre à nos propres investigations guidées par le plan de Tingénieur du comte de Palluau, pour nous fixer sur [l'objet de
nos recherches.
Nous errons de nouveau sous les frais ombrages qui ont remplacé les constructions de pierres, tâchant autant que la végétation toufiTue n'y metlait pas trop d'obstacles, de nous rapprocher des contours des anciennes murailles pour en saisir la forme ; nous cherchions avant tout à découvrir Tangle saillant extérieur du bastion du Charbonnier. Les tours d'enceinte du noyau central de Montrond étaient nombreuses; mais un bastion unique se trouvait en correspondance avec elles sur la môme ligne de défense; ce bastion une fois reconnu, il nous devenait facile d'appliquer sur le terrain le plan de l'ingénieur royal. Ce bastion était évidemment d'une date plus moderne que le château central dont il faisait partie, lequel, dans son ensemble, était qualifié du nom de donjon, depuis que des fortifications bastionnées plus récentes couvraient et enveloppaient la base du château dans une plus vaste enceinte. Ce bastion avait été construit probablement à la mème.époque que la nouvelle enceinte, sur une partie très-saillante du château central, à la place d'une tour plus ancienne dont l'inconvénient était de laisser à sa base un
point vulnérable, un angle mort, qui offrait un abri dangereux pour Tattaque du château. La végétation impénétrable qui, presque nulle part, excepté près de la tour ruinée, ne permet de s'approcher du bord des murailles, rendit nos investigations infructueuses.
L'heure du départ du train de chemin de fer approchait, nous dûmes nous décider à quitter ces lieux attrayants et pleins de souvenirs, avec l'intention toutefois de tâcher d'utiliser encore notre retraite; au lieu de l'effectuer par la rampe qui nous avait conduit au sommet de l'esplanade du château, nous nous laissons glisser une seconde fois sur la pente du rempart ruiné qui nous avait conduit aux souterrains, dans le but d'examiner plus attentivement, de bas en haut, les contours des vieilles murailles.
Cette dernière tentative obtint sa récompense. Au milieu des branches d'arbres et des broussailles, nous reconnûmes l'angle aigu formé par la jonction des deux faces d'un bastion, cet angle solide est construit en pierres de taille. La courtine que flanque ce bastion est flanquée à son autre extrémité par la tour h demi ruinée. Du même coup d'œil nous avions enfin retrouvé le bastion du Charbonnier et la tour du Pot-à-Beurre ! Précisément Tunique tour qui soit en partie restée debout. La courtine qui les unit, courtine ruinôe depuis sa
iiO SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIY.
base, par laquelle nous avions opéré noire descente, est la seule de toute l'enceinte qui présente cet état de délabrement; le talus rapide qui remplace son aplomb vertical est l'effet du canon ; sur elle s'est porté l'effort des assiégeants; elle représentait ce qu'en termes de siège on appelle le front d'attaque. Le terrain bouleversé sur lequel nous étions en observation était par conséquent l'emplacement de la Tenaille; plus loin, sur notre droite, en descendant, ou, sur noire gauche, en regardant le donjon, nous pouvions reconnaître, au-dessous de la tour du Pot-à-Beurre, l'emplacement du bastion des Pommiers.