CHAPITRE XXXV
Influence des troubles politiques sur la santé publique. — Presque tous les chefs de la Fronde sont atteints de maladies.
— L'Orraée s'assouplit dans la main des princes. — Rapport inédit de Lenet, au prince de Condé, du 29 juillet. — L'Ormée dominée d'aulorité. — Succùs obtenu pour l'élection des Jurats. — Dép(?che inédite de Lenet au prince de Condé, du 8 août. — Brouillerie de Marîgny avec Sarrasin. — Le prince de Condé et la duchesse de Longueville prennent parti dans ce différend. — Deux lettres de Marigny à Lenet sur ce sujet. — L'animosité des deux Frondes du parlement de Bordeaux se réveille. — Arrôt d'adhésion du parlement de Bordeaux à l'arrêt du parlement de Paris instituant la lieutenancc générale du royaume. — Dépêche inédite de Lenet au prince de Condé, du 42 août. — Lettre inédite du prince de Condé à Lenet, du 19 août. — Refus d'adhésion du parlement de Toulouse aux arrêts de Paris et de Bordeaux. — Tentative de transfèrement du parlement de Bordeaux à Dax.
— Le président Pichon menacé et rançonné. — Brouillerie entre le comte de Marsin et le colonel Balthazar. — Lettre inédite à ce sujet du comte de Marsin à Lenet, du 18 août. — Appréciation générale de la situation.
Si les guerres civiles ont pour résultat de verser le sang dans les luttes qu'elles engendrent, elles ont encore par les excitations morales et phy-
siques, par les espérances, par les inquiétudes qu elles font naître, le triste effet de produire des maladies nombreuses de l'esprit et du corps. Il est curieux de constater à quel point était atteinte au moment où nous sommes, la santé de la plupart des principaux personnages de la Fronde. Le prince de de Conti, nous venons d'en parler, était atteint de fièvre et d'oppression ; Lenet avait aussi la fièvre ; les beaux yeux de la duchesse de Longueville étaient en partie voilés par une fluxion ; et la princesse désarmée recourait pour se guérir aux saignées répétées. L'énergique Condé lui-même payait à Paris son tribut au point de ne pouvoir diriger en personne les opérations de son armée; Caillet, son secrétaire, écrivait à Lenet le 22 juillet 1652 : «Son Altesse fut saignée vendredi et samedi à l'issue du Palais; elle le sera encore aujourd'hui. Les deux premières l'ont si fort soulagé d'un mal de teste qu'elle avoit et d'un estourdissement qui la tourmentoit, joincte à une émotion du poulx qui la menaçoit d'une fièvre assez violente au rapport des médecins, qu'ils ont jugé à propos de saigner jusqu'à trois fois Son Altesse, ce que Ton a faità l'heure que je vous écris. Il ne faut pas que Madame en att aucune inquiétude, car avec l'ayde de Dieu, ce ne sera rien *. » Le prince de Condé avait commu-
^ Lettre inédite. Manuscrits de Lenet, Bibliothèque nationale. Fonds français, C708, f^ 102.
niqiié son mal à Ghavigny qui en mourut ^ Enfin la princesse de Gondé voyait son état de grossesse compliqué par la maladie, tandis que la santé du jeune duc d'Enghien réclamait les soins d'un médecin habitué à son tempérament. L*infa(igable Gondé qui, malgré son propre état, veillait et pourvoyait à toutes choses, écrivait à Lenet : « Je vous prie de me mander souvent des nouvelles de la santé de ma femme. Le médecin de mon fils est parti ; M. Du Pré fera bientost partir la sage femme que Madame de Tourville demande; pour son mémoire, j'y respondrai au premier jour *. » Il lui écrivait une autre fois au sujet de la princesse : « J'en suis extrêmement en peine; mandez-moi, je vous prie, des nouvelles par tous les ordinaires et n'épargnez rien de toutes les choses possibles pour le recouvrement de sa santé et pour sauver l'enfant, si faire se peut. »
Du reste l'altération de la santé des principaux personnages de la Fronde à Bordeaux n'eut point de conséquences fâcheuses pour leur vie.
Les soins habiles pris par Lenet, toujours ardent malgré la maladie, pour préparer l'élection de la Jurade, lui permirent de pousser assez loin son entreprise pour parvenir à faire de l'Orméeun corps
' Voy. chap. 31.
* Manuscrits de Lenet; lettre publiée dans la Collection Michaud.
330 SOUVENIRS DO RÈGiNE DE LOUIS XIV.
souple et obéissant, d*uii maniement facile entre la main des princes et terrible seulement pour leurs ennemis. Le rapport suivant de Lenet au prince de Condé expose, après de meilleures nouvelles de la santé des princes et princesses, le mode employé pour cette transformation, et entre dans les détails des divers événements :
« Â Bourdeaux, ce 29 juHIet i652.
((Je ne faits point de response sur la lettre de V. A . du 2 i du courant, parce que, lorsque je Tay receue, j'avois desjà fait tout le contenu en icelle soit pour rOrmée, soit pour messieurs de Théobon, du Dognon, etc. Je vous diray seulement que toutes Leurs Altesses sont en parfaite santé et que Madame vous demande response sur tout le contenu dans une lettre de madame de Tourville sur les choses nécessaires pour sa couche.
« J'envoye une dépesche de M. de Marchin adressante à M. Caillet pour V. A. et quoy que je sache bien qu'il ne manque pas de vous donner advis de toutes les affaires de la guerre, je ne puis m'empescher de vous dire qu'il m'escrit que le 5, le secours qu'il avoit envoyé pour Villeneufve n'estoit pas entré ; mais qu'il scavoit un moyen qu'il croyoit infaillible pour secourir cette place, qu'il veult estre se-
cret. Il adjouste que les pluyes contiouelles ont encore ruyné tout le travail des ennemis et mesme la mine qu'ils avoient faite avec tant de seing et de précaution. M. le comte d'Harcour est au désespoir de ceste entreprise, et quoy qu'on lui mande de la cour d'envoyer de la cavalerie, il n'en veult absolument rien faire.
«M. de Lussan en revint hier seulement, y estant demeuré prisonnier depuis la prise de Lauserte où il s'est deffendu avec une vigueur extraordinaire, a souflfert l'assault, et fait prisonnier de guerre, n'a rapporté que sa chemise. J'ay emprunté 1 500 livres pour l'ayder à se remettre en équipage" et luy en donneray encore aulant quand j'en auray receu, M. de iMarchin l'ayant jugé ainsy à propos. Il dit que ledict sieur comte d'Harcour fait estât. Villeneufve pris ou failly, de venir aux portes de ceste ville et de faire assiéger Libourne par les troupes du Plessis-Bellière ; mais, parlagrâcede Dieu, le comte de Maure est arrivé tout à temps pour deffendre sa place. Tout cela revient assez à ce que j'ay tousjours creu que le bruit du siège de Brouage n'aboutiroit à aucune chose qu'à amasser de l'argent, du sel à Marennes, des tailles à Xainctes et à Cognac, des vaisseaux et des hommes, pour joindre le tout aux vendanges et venir fondre aux environs de Bourdeaux. V. A, n'a plus que le temps qu'il fault pour y songer et y pourvoir; s'il nous
332 SOUVENIRS DU RËtfNE DE LOUIS XIV.
vient du secours d'Espagne, on n'oublira rien pour deçà de tout ce qui sera faisable.
« Cependant nous avons de ce matin receu nouvelles d'Oléron que le Plessis-Bellière ayant voulu faire quelque manière d'approche de Brouage, a esté repoussé et mené tousjours battant dans Marennes avec perte de quelqu*uns des siens. J'ay fait tenir la vostre à M. du Dognon. Je ne manque pas de donner advis de toute chose et de faire tout ce que je puis pour le contenter; mais jusques à ce que j'aye de l'argent, il sera jbien difficile, quelque seing que j'y apporte.
(( J'ai aussy eu nouvelle ce matin que le pont de Marmande est asseurément rompu, qui est une fort grande affaire, parce que nous aurons quelques quartiers assurez du costé de deçà, dont on tirera quelque avantage.
« On m'a encore mandé que Marchin a enlevé un quartier des troupes de M. de Poyannes, où il y a eu cinquante ou soixante fantassins tués.
« M. de Gallapian est party pour le siège de Rions dont les préparatifs m'ont cousté quatre ou cinq mille francs dont je me serois bien passé.
«J'ay fait aussy pourvoir à l'embarquement de Marchin, d'infanterie, pour Brouage, cela consolera un peu M. du Dognon, car ce corps est de près de six cens hommes. Le tonnerre a fait tourner tout le vin de provision de l'Archevesché ; j'en ay
fait embarquer une partye pour ce régiment là. J'en feray employer une autre aux travailleurs de Rions; mais la question est de trouver de quoy remplasser. Je suis extrêmement embarrassé, et il y a longtemps que je serois succombé si je n'avois trouvé un peu de crédit; mais il est désormais si petit.
« Le commerce est stérile, car depuis que j'y suis il n'as pas produit cent escus, et le secours d'Espagne si lent que j'auray bien de la peyne de l'attendre.
« Je vous envoyé le billet de Saint-Agoulin que je viens de recevoir ; V. A. verra par là Testât des affaires d'Espagne, il y avoit près de vingt-cinq jours que je n'en avois receu aucunes nouvelles.
« J'ai creu devoir faire audit sieur de Saint- Agoulin la dépesche dont copie est cy-jointe et à M. don Louis. Je vous supplie de mander si V. A. approuve la manière dont je leur escris, afin que je continue ou que je la corrige; elle ne m'a pas seulement escrit si elle avoit receu la copie de celle que j'envoyai à Don Louis, le 7 du courant, et cela me met en peyne, de peur qu'elle ne soit tombée en quelqu autres mains qu'en celles de V. A.
« J'ay donné la dernière monstre, moytié en billets payables à la my-aoust, et moytié argent comptant; les (rouppes.ont faict cela assez gayement, après leur avoir dit que je cognoissois que leurs ex-
traictz estoient de plus d'un tiers plus hault qu'ils ne debvoient eslre ; mais que M. de Marchin m'avoil prié par ses lettres de les bien traitter comme gens qui sont avec passion très-grande au service de V. A.J'ay creu que V. A. trouveroit bon que j'en usasse ainsy, premièrement parce que je n'avois pas de quoy payer tout, et qu'en les traictlant bien ils m'ont fait crédit sans murmurer; et, en second lieu, j'ay pensé qu'il estoit bon qu'ils creussent avoir obligation à M. de Marchin duquel ils croyoient avoir quelque suject de se plaindre; cela mecoustra près de cent mille livres.
« Si je puis faire un traicté que j'ay dans la teste avec nos munitionnaires anxquelz on doit plus de cent mille francs, je mettray un magasin dans Périgueux, un à Bergerac, un à Sainte-Foy, un à Libourne, et je n'auray plus à songer à eux qu'en mi-septembre auquel temps il fault que nous soyons perdus ou lesmaistres; car si vous ne nous envoyez point de secours d'icy là et que les Indes n'arrivent pas, nous sommes mal en nos affaires ; si, au contraire, les Mazarins passeront mal leur temps.
(( J'ay voulu vous mander tout ce petit destail pour venir à nos affaires de Bordeaux qui est et sera tousjours Bordeaux, et je me confirme dans la pensée que nous avions raison, il y a deux ans, d'en user en maistres comme nous faisions, et de ne rien faire
avec eux que d'auctorilé, car, en ménageant tout, on les a mis en estât qu'on ne peut plus rien y ménager sur quoy l*on puisse faire un fondement certain.
«S. A saura donc que TOrmée et tout Bourdeaux se sont mis dans la teste le rasement de Gudos^ avec une chaleur non pareille. M. d'Espagnet, au contraire, a voulu Tempescher avec une obstination très-grande au lieu de carguer la voile et tirer les choses en longueur. L'Ormée voulut s'assembler tutnultuairement, enfin on fit tant que les envoyer demander à M. le prince de Gonty une assemblée de ville. S. A. les renvoya aux Jurats et ceux-ci au parlement pour en demander la permission à des commissaires, samedi matin. Lundy, après le disner, on s'assembla; M. de Boucault, Le Rousseau et de Favas furent députés, ilz y allèrent. A l'entrée, un gentilhomme nommé Lissac et Dureteste furent à eux leur dire que s'ils vouloient entrer conme citoyens ik seroient les biens venus, mais non en qualité de commissaires de la cour qui n'avoient aucun droit d'y entrer, n'estant qu'une pure usurpation. Eux, au lieu d'y entrer quoquo modo et d'ajuster après leur auctorité, voulurent insister, gourmander, etc. Le comte de Maure que S. A. y avoit envoyé pour remonstrer la conséquence de razer
1 Cudos est aujourd'hui un vUlage de miUe habitants, à 5 kilomètres de Bazas.
des maisons particulières, ny les Jurats, ne purent jamais y apporter aucun ordre, et, sans qu'on voulust permettre d'en avertir S. A. ilz voulurent qu'on oppinast au fondz ; et là, tout d*une voix,on résolut de dire à M. le prince de Conty que l'assemblée des cent et des trente estimoit que Gudos, la Brède et quelques autres chasteaux dévoient estre rasés et S. A. suppliée d'y pourvoir. MM. d'Espagnet, de Nesmond et autres protecteurs de TOrmée commencent à fulminer par la considération de la délibération , et tout le parlement par celle de l'insolence faîte aux Jurats. Je vas chez M. le prince de Conty qui prit résolution d'aller hier dimanche à l'assemblée de rOrmée; y mener M. de Sarzay qui porta la lettre de Y. A. Il la fist lire en sa présence par ce qu'elle estoit conforme à Testât présent des affaires et qu'elle deschargeoit d'autant nostre ambassadeur d'haranguer et après cela S. A. leur dit qu'elle estoit venue elle mesme leur tesmoigner sa colère du procédé qu'ils avoient eu le jour précédent contre les députés du Parlement; qu'elle voyoit bien que c'estoit un effort de ceux qui briguoient la Jurade qui vouloient renverser toutes les loix; qu'il sauroit bien les ranger à leur debvoir; que jeudy il entreroit au Parlement, qu'il amèneroit les commissaires à l'élection, et que si quelqu'un manquoit de respect, il le feroit si sévèrement chastier qu'un anire ne l'entreprendrait pas.
Là-dessus, après avoir leu vostre lettre avec un trèsgrand respect et escouté S. A., Lissac voulut répllcquer ; elle lui forma la bouche. Sur quoy Robert avant pris la parole, exagéra la bonté de S. Â., dit qu'il falloit que toute la compagnie n'eust d'autre pensée que de soubmission et de respect pour un si grand et si bon prince ; mais qu'il prioit M. le prince de Conty de trouver bon qu'ils remontrassent leur droit qui estoit que le parlement n'en avoit point d'assister aux délibérations de l'Hostel-de-Ville, que depuis soixante ans seulement ils se sont mis en ceste possession, depuis que pour empescher qu'on ne fist des Jurais huguenots, deux commissaires y furent envoyés; que depuis ce tempslà la bourgeoisie a toujours faict des protestations, etc.; et plusieurs semblables raisons auxquelles M. le prince réplicqua que c'estoit un procès que le roy décideroit un jour; cependant qu'il vouloit que la possession fût continuée et le contenu en vostre lettre pleinement exécuté.
« Au sortir de là, M. le prince de Conty prit Ja peyne de passer chez moy. J'eus l'honneur de le suivre chez MM. d'Affis et de Gourgues pour leur dire les soings qu'il avoit pris pour le restablissement de leur auctorité, afin de les obliger tous à entrer au Palais et à ne pas quitter, comme chacun l'avoit résolu, dans un temps auquel nous
jugeons assez l'importance de leur faire promple- IV. il
ment donner Tarrest semblable h celuy de Paris, du 20 de ce mois.
« Ce matin, les députez de TOrmée sont venus apporter à S. A une vieille chronique justificative des droits de l'Ormôe; elle leur a fermé la bouche et les a renvoyés; elle est entrée ensuite au Palais oîi il s'est trouvé seulement quinze juges tous pestans et fulminants contre l'Ormée, à la réserve de M. de, Trancas qui a failly d'y estre mangé par ses confrères qui tous en estoienl plus fermes protecteurs que luy.
(( Ils ont esté contans du procédé de M. le Prince de Conty ; mais tous disans que par ceste voye Tauctorité de la compagnie n'est pas respectable et ne le peut estre tant que celle de S. A. parroistra. Ils ont faict diverses propositions pour informer, chastier, etc. Ils ont mandé l'avocat général Dussault pour prendre conclusions. Il a esté d'advis d'adjourner Lissac et Dureteste non pas criminel— lement, mais civilement, pour savoir leurs raisons, afin d'y déférer si elles estoient bonnes; et, si elles ne l'estoient pas, de se faire obéir et en user comme du passé. Le pauvre bon homme a esté hué de toute la compagnie et de son fils mesme, disant que cela estoit trop bas. Enfin, après beaucoup de contestations qui ont duré jusques à deux heures après midy, il a passé que ceux qui ont coustume d'entrer seront mandez à demain.
Comme les gens sont en ce pais d'une nature à ne finir jamais, ils n'ont jamais voulu y appeler les autres, de sorte qu'ilz sont si habiles qu'ilz vont se brouiller mortellement avec TOrmée dans un temps qu'elle est triomphante et vont donner lieu à leurs confrères abattus qui n'auront point de part en leurs délibérations, de se racommoder avec elle. Je croy que la chose ira de deux advis, l'un de cesser d'entrer et demeurer particuliers dans leurs maisons; l'autre d'entrer seulement pour donner l'arrest de Paris touchant M. le duc d'Orléans et V. A. et puis vous escrire et vous demander leur translation en une ville du party. En ce cas l'affaire tire en longueur; ils recourent h l'auclorité de M. le duc d'Orléans et h la vostre et vous donnent lieu de tout accommoder. Je vas trouver la petite Fronde pour la porter h des sentiments doux, afin de vouloir se racommoder avec TOrmée, rentrer au Palais, quand les autres quitteront, ils les obligeront à ne pas aller si vite et que chacun songe il soy, au salut de la compagnie, en se réconciliant. Mais il n'y a pas moyen en ce pais icy de faire prendre à qui que ce soit un conseil d'habileté, tant ils sont tous portez à la vengeance.
«Lors, ceste assemblée d'Ormée, dans la chaleur de ce qui s'estoit passé la veille, demeura calme et respectueuse, parce que nous avions pris nos mesures avec (les noms sont indiqués en chiffres) et eux
avec leurs principaux amys. Ils avoient bien toutes les mesmes pensées ; mais leur ayant fait voir dans vostre lettre la pensée de Voslre Altesse et sa volonté, nous les y avons réduits et convenu avec eux des jurais qui doibvent estre faits par les formes ordinaires, quand, par leurs propres mesures, ny eux, ny nous n'y eussions esté les maistres; au lieu que les jurais, comme les prud'hommes que nous ferons à nostre mode, feront ce que nous voudrons ; et nous voudrons ceux dont nous sommes demeurés d'accord avec eux; et eux, avec toule leur caballe, porteront tout à Tobéissance, (le sorle que vous serez par là en possession de nommer les jurais, et ceux qui y prétendoient parvenir d'autre manière que par V. A. bien esloignés de leur espérance.
(( Nous avons prié, ou pour mieux dire M. le prince de Conly a commandé à M. de Léger d'accepter la juradc; Tatlvocat sera Robert et le bour- /leois, Brignon; le premier et le dernier auront une approbation générale et l'autre servira mieux qu'aucun, car il est agissant tout à fait. Ils nous ont donné toutes les paroles qu'on peut donner cl pourveu que le secret qui est jusques icy demeuré entre nous quatre soit conservé, la chose est lout h fait immanquable. On s'est contenté jusques icy de faire comprendre h nos partisans et amys qu'il faut leur en donner quelqu'uns et comme
toute la difficulté tombera sur Robert dont nous avons pourtant toutes les assurances qu'on peut avoir d'un homme, M. le prince de Conty priera la veille quelques présidens et conseillers amys de fermer la bouche à ceux qui pourroient y trouver à dire. Son père et son grand-père Tout pourtant esté autrefois. Le parlement ne voudra asseurément donner de députés pour assister à Télection pour se venger de ce qui arriva avant-hier et se tenir en estât de casser la jurade dans une autre saison ; mais on les ira inviter, et on dressera un bon acte de cela. S'ilz viennent, à la bonne heure; sinon nos jurats serviront V. A. plus fidèlement, de crainte qu'en luy donnant quelque suject de mécontentement ils ne fussent cassés ; enfin il faudra conduire cecy et le reste le mieux qu'on pourra. Je n'y oublieray rien de tout ce qui dépendra de moy.
« Il ne me reste qu'à saluer V. A. en sa nouvelle qualité *, et la prier de se souvenir de moy si l'on fait quelque conseiller ou quelque manière de ministère, afin que j'y sois admis et qu'il ne paroisse pas dans le monde que vous m'oubliez; cela ne serait qu'à la façon d'un brevet.
< Allusion à ce fait que, en même temps que le duc d'Orléans avait été proclamé à Paris lieutenant-général du royaume, le prince de Condé avait été nommé généraUssime des armées du roi.
M A propos de brevet, je vous supplie de m 'envoyer une provision de contrôleur général de vostre maison pour le S' Féville, bourgeois de Bourdeaux, qui s'est or et toujours bien conduit, qui est de la jurade et qui y prétendoit. Ce sera pour le conserver dans le service.
«Depuis ma letlre escrite, je viens de recevoir une lettre qui m'apprend que M. de Guise devoit arriver hier à Saint-Sébastiôn. Je vous en manderay toute nouvelle par le premier ordinaire. Je croy qu'il nous viendra quelque argent. Ils seront bien venus l'un portant l'autre *. »
Lenet poussé à bout par les prétentions extravagantes d'un parti tumultueux, sortait des voies que nous appellerions aujourd'hui constitutionnelles, qu'il s'était eflforcé de suivre, pour le prendre sur un Ion différent, pour parler et agir d'autorité. Ce moyen lui réussit mieux; car le peuple, incapable do gouverner par lui-même, subit aisément, volontiers même, la dictature; bien plus il l'invoque tantôt comme un auxiliaire de ses fureurs, quand !a dictature est exercée par un homme de révoluîion, tantôt comme un frein à ses propres folies, quand il a porté au comble la destruction et la misère, et qu'il en est la victime; alors le dictateur
^ Minute inédite. Manuscrits de Lcnet ; Bibliothèque nationale. Fonds français, 0708, T 145.
SOUVENIRS DU RÊGiNE DE LOUIS XIV. 343
acclamé est un homme de conservation et de réorganisation sociale. Seulement celui-ci égaré constamment par un intérêt surexcité d'ambition personnelle, remplit rarement le programme désiré. Le prince de Conti lui-même prend en main la cause des députés du parlement et menace l'Ormée de sa colère. Le choix des jurats en reçut une complète modification, au lieu de ceux que Lenet nommait dans sa dépêche du 18 juillet, magistrats avec lesquels, dit-il, dans sa dépêche du 29, les princes n'eussent jamais été les maîtres, il en imposa de façonnés à sa mode, ainsi que les prud'hommes; mais néanmoins censés élus par le peuple. Sans doute la participation des masses au sufffcige politique présente de tels périls qu'un gouvernement peut avoir la tentation d'arriver par le maniement adroit du suffrage universel à faire de ce suffrage le plus puissant instrument d'absolutisme ; un gouvernement récent l'a prouvé à la France ; seulement il y aurait plus d'honnêteté et moins de péril à modifier ce qu'il y a d'irrationnel et d'excessif dans le suffrage universel que de recourir à cette allégation mensongère qui consiste à dire aux masses qu'elles ont le suffrage libre, tandis qu'on leur impose dés choix par un jeu de cartes forcées. Après avoir avili par la tromperie gouvernants et gouvernés, ce système conduit fatalement aux catastrophes.
34 i SOUVENIRS DU RËGiNE DE LOUIS XIY.
MM. de Léger de la Biaiigelie, gentilhomme du Périgord, Robert, avocat, et Brignon furent élus jurats malgré ropposition des principaux fauteurs deTOrmée. Le prince de Conti, pour empêchef tout désordre, présida lui-môme, bien accompagné, à la cérémonie de leur installation dansTéglise métropolitaine *.
En définitive, TOrmée, trouvant à qui parler, s'adoucit, comme ne manquent jamais à le faii*e tous les partis populaires en pareille occurrence. Lenet constatait ce résultat en écrivant au prince de Condé; puis il l'entretenait de difficultés d'une autre nature :
«8 août 1652.
« Les bourgeois de l'Ormée se conduisent assez doucement depuis la Jurade; je n'entends mesme plus parler d'appeler de l'élection comme quelquesuns vouloient persuader de faire à M. Dussaut, advocat général. 11 y avait aussi quelque difficulté entre le parlement et les Jurats sur ce que ceux-cy avoient ordonné la cessation de la garde aux portes sans l'advis de la Cour ; mais cela est appaisé. On ne faict plus de garde qu'à la Bçistide et à THostel-de- Ville. Quelque jour V. A. terminera celle difficulté.
* Gazette, Bordeaux, le l" août IGo2.
« J'ai mandé à Périgueux qu'on pouvoit s* aider du revenu de Tévesché qui est vacant et qui tombe en régale. Voilà de quoy gratifier quelqu'une de vos créatures. Le poste est assez important et la nomination de la Lieutenance* y vaudra assurément plus que celle du Mazarinisme. C'est dommage qu'il ne soit pas de grand revenu.
« J'oubliois de mander à V. A. que sur une lettre que M. de Marigny escrivit à M. le prince de Conty contre M. Sarazin, Madame de Longueville et ledit Seigneur prince ont esclatté publiquement contre le premier et mandé à M. l'abbé Roquette et aussy à leurs amis et serviteurs de ne plus le voir, ny souffrir. J'appréhende qu'il n'en arrive quelque mal et supplie très-humblement V. A. d'y pourvoir de bonne heure. Je ne crois pas que les menaces deussent eSlre si fortes, car M. le prince de Conty m'avoit fait l'honneur de me dire que comme il scavoit que ledit sieur de Marigny estoit de mes amis, il vouloit pour l'amour de moy dissimuler pour cette fois cette insolence, c'est ainsy qu'il appeloit cette lettre, et me prioit de mettre ordre que telle chose n'arrivât plus. Le lendemain, j'appris que la chose avoit esté un peu plus vite. Je crois qu'une lettre que V. A. escriroit à M. le prince de Conty ou à Madame de Longueville, ou un article dans la mienne
^ La Lieutenancc générale du royaume.
par laquelle elle manderoit qu'elle veut, avec Leurs Altesses, mettre un terme au différend des sieurs de Marigny et de Sarrazin , cependant que toutes menaces cessassent de part et d'autre, cela pourroit faire cesser toutes choses et prévenir les accidents qui en peuvent arriver et les suites qu'il y pourroit avoir.
« Un mot à M. le prince de Conty qui parait extrêmement satisfaict de V. A. depuis les seings qu'elle a eu de son affaire, feroit merveille là-dessus ou à Madame de Longueville, à votre choix. Je vous advoue que comme cette affaire s'entourne et comme deux ou trois personnes aigrissent Leurs Altesses, j'en appréhende fort les suittes. ^
« Depuis ma lettre escrite, Comtade me faict parler pour luy pardonner et commence à offrir; j'en tireray quelque chose*. Deux bourgeois m'ont preste 2000 escus et le fils de Lavaux autant. Enfin je mettray tout en usage pour attendre notre argent tout le reste de ce mois-ci. Quand je donneray exemple aux autres de vous servir avec fermeté, je
^ Lcnet se faisait illusion ; car nous relevons ce passage dans une dépôche inédite au prince de Condé qui suivit celle-ci, et dans laquelle il disait qu'il ne savait plus ou donner de la tête pour trouver de l'argent :
a Le coquin de Comtade à qui j'ay détaché l'Ormée a débauché tous les presteurs leur disant publiquement que les princes ne payaient que quand ils vouloient ; qu'on luy devoit de l'argent depuis deux ans, etc. » (t. 8, ^ 64).
SOUVENIRS DU RÉGiNE DE LOUIS XIV. 347
n'ay rien à adjouler à tout ce que je me donnay rhonneur de vous dire par le précédent ordi-
naire *. ))
Celle dépêche nous a fait traverserune bourrasque qui s'était élevée dans la maison du prince de Conti, toute petite qu'elle paraisse, elle pouvait, en jetant la division parmi les partisans les plus dévoués des princes, entraîner des conséquences utiles à prévenir; aussi la querelle qui venait de surgir entre Marigny etSarasin, querelle dans laquelle entraient la duchesse de Longueville et le prince de Conti, fut traitée comme une affaire d'importance.
A tort ou à raison, Marigny était soupçonné d'avoir envenimé les bruits qui couraient sur la passion du prince de Conti pour Madame de Longueville, sa malignité pouvait bien avoir en effet laissé échapper quelque épigramme ; mais il s'en défendait avec énergie. Par suite, il avait été obligé de quitter Bordeaux oîi sa position était devenue impossible dans la petite cour des princes; il s'était rendu à Paris, d'oti il écrivit à Lenet pour se disculper :
« A Paris, le Ii"»« aousl 1652.
<( Mais puisque M. le prince de Conty s'est plaint à vous de ma conduit te, je pense qu'il est assez à
* Dépêche inédite. Manuscrits de Lenet ; Bibliothèque nationale. Fonds français, 6709, f° 6?.
propos quB je vous en rende conle en peu de paroles, afin qu'il vous soit plus facile de la justifier, et que ma delTense ne vous couste pas tant une autre fois. Il n'est pas besoiog que je vous fasse ressouvenir de rinjure que Ton me fit à Bordeaux lors que Ton me soupçonna d'avoir eu part à la chose du monde dont j'étois le moins capable et qui m'avoit touché le plus sensiblement. Vous êtes lémoing des outrages qui me furent faits en cette rencontre ; je veux croire, que la religion de Madame de Longueville fut surprise ; mais cependant elle écrivit icy qu'elle ne doutoit point que je ne fusse coupable et je passay pour criminel dans son esprit parce que des gents dont le procédé n'a rien de celuy des hommes d'honneur Juy avoient donné des mauvaises impressions. Vous scavez ce que je fis pour faire parler les aut heurs d'une si noire imposture, et je ne vous cachay point alors de quelle façon j'étois résolu de les traitter en cas que je les peusse découvrir. Comme j'eus la satisfaction àBourdeaux d'avoirparléenhomme d'honneur et d'avoir obligé mes calomniateurs au silence, depuis que je suis icy j'ay trouvé partout la satisfaction que je pouvois espérer; c'est-à-dire une approbation universelle de ma conduite dont on esloit pleinement informé devant que e fusse arrivé.
« Lorsque j'étois sur le point de partir vous sca-
vez que M"*, de Longueville vous pria de raccomoder Sarrazin avec moy, vous scavez ce que je vous répondis sur ce sujet et la déclaration que je vous fis de ne vouloir jamais avoir aucun commerce avec un homme reconnu fourbe par tout le monde et de qui M°** de Longueville mesme durant qu'elle éloit à Stenay avoit eu les derniers soupçons et certes avec grande raison. Je pense que vous avez sceu de quelle façon ce petit compagnon qui veut
trancher du ministre s'est conduit à mon égard depuis que je suis icy, en quels termes il a parlé de moy en présence de M. le prince de Conty et de M"* de Longueville avec d'autres petits messieurs dont véritablement la vie est sans reproche et desquels il n'y a rien à dire; mais aussy qui me sembloient n'avoir rien à dire de moy, lorsque j'étois présent. Vous aurés peu apprendre par quelques lettres que j'ay reçeues à Bourdeaux que Sarrazin, devant que je luy eusse fait sentir le poids de mes justes réponses, avoit mandé plusieurs fois à M. de Courtin (qu'il ne croioit pas de mes amis) qu'ils prissent bien garde à moy, que j'étois un méchant homme, grand fourbe quoique j'affectasse de parestre sincère; que je débitois des calomnies contre luy parce qu'il avoit empesché que M. le prince de Conty ne payast les bulles de ma pension (chose qu'il m'avoit promise en présence de M. le comte ^e Maure), que ce que je disois de luy n'étoit que
sermo7ies inopes rerum vocesque canorœ; que M . Courtin avoit tort de me souflfrir parler contre luy, puisqu'un bon ami en de telles occasions ignarum jyecus arcet.
i' Il est vray que j'ay pris la liberté d'écrire à M. le prince de Conty et je pense luy avoir fait connestre assez clairement que ce que je puis dire de Sarrazin ne sont pas àe^^sermones inopes 7'erum^ etc. ; et en effet j'ay des informations en mains suffisantes pour le faire pendre en bonne justice et quand je voudray me divertir d'un Salve en Grève à ses dépens, je le puis faire, et quandje voudray mettre entre les mains d'un procureur général les papiers que j'ay, il ne peut se sauver que par une abolition. Dites-moy, s'il vous plaist, Monsieur, de quel droit Sarrazin m'offensera- t-il sans que je repousse son médire, et M. le prince de Conty qui l'entend médire de moy qui suis absent, peut-il s'offenser si je réplicque par lettre, et si je confonds la vanité de ce pied de sol ! Tout ce qu'il y a icy de gens de qualité à qui j'ay communiqué la lettre que j'ay escrite à S. A. devant que de luy envoyer, ont trouvé que j'avois raison, et il me semble que les advis que je donnois à M. le prince de Conty de la conduitte infâme de Sarrazin plus décrié à proportion de sa bassesse que n'est le Mazarin, méritoient une autre reconnoissance ; et pour traiter ce fourbe comme il le mérite est-ce offencer M. le prince de Conty, les intérests
« A Paris, le f 5 aourt 1652.
« Mais je ne pense pas qu'elles puissent trouver mauvais (Leurs Altesses) que je repousse les injures d'un homme comme Sarrazin. La lettre que jai écrite à S. A. étoit pleine de vérités; je serois au désespoir qu'elle crût que je fusse en la puissance de loffenser ; il faudroit que je feusse fou pour ne pas séparer le maîstre d'avec le valet, un grand prince d avec un très-grand coquin. Il n'en use pas de la sorte ; car dans un billet qu'il écril à M. de Nilleport datte du 8 de ce mois, il luy mande que S. A. a tellement trouvé mauvaise la lettre que je luy ai écritle qu'elle a mandé à Tabbé Roquette de me dire que si je continuois à parler de Sarrazin, elle me feroit coupper le nez. Oa ne m'a pas fait encore cette belle harangue; mais, outre que là chose ne seroit pas facile, c'est que je ne pense pas que M. le prince de Conti voulût me priver d'un nez qui me feroit faute et que j ay porté fort haut icy pour son service sans rien craindre durant sa prison. On dit que, dans cette lettre, S. A. me reproche de m'avoir donné cinq mille livres de renie de bénétlces, scavoir deux d'un prieuré et trois d'une pension. Outre que S. A. n'a pas été bien informée du bail du prieuré, je dis tout haut et je le diray que je ne le tiens point d'elle, mais de M. le