‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 2)Chapitre 52 sur 69 · IV · texte numérisé non relu

IV

« J'ay euvoyé à M. de Valteville les dernières lettres de V. A. J'ay pris avec eux un style un^peu plus pressant que le vostre. Quand vous luy escrirez, je vous supplierai de luy parler plus fièrement sur le traité et avec amytié sur son suject particulier ; au bout du compte il fait tout ce qu'il peult ; car asseurement sa nécessité est grande. Nous jugerons à cette heure par l'arrivée des galions s'ils agissent sincèrement.

« Dans peu de jours nostre courrier exprès par lequel je les presse si vivement sera de retour. 11 ne sera pas arrivé mal à propos pour faire diligenter l'envoy de ce que la flotte nous doit fournir.

« Je redouble par tous les ordinaires mes fortes solicitations et leur donne part des nouvelles suivant le commandement de V. A.

« Quand la paix debvroit estre demain conclue, je ferois toujours mon compte et prendrois mes mesures comme si la guerre debvoit durer dix aus ; à plus forte raison à cette heure que V. A. le commande ainsy. Je luy envoyé la dernière lettre de M. de xMarchin par laquelle elle verra qu'il presse fort pour du secours.

« J'attends tousjours nos HoUandois avec M. de Guise.

« Il ne me reste à respondre qu'à ce que V. A. a eu la bonté de mettre de sa main au bas de la dicte lettre de vostre sœur sur ce qui me regarde, à quoy

SOUVENIRS DU RÈGiNE DE LOUIS XIV. 323

je n'ay qu'à la remercier très-humblement de ce qu'il luy plaist de me dire et de luy demander pardon si je luy dis que je ne me suis point inquiété mal à propos; que j'ay sceu ces choses de si bonne part queje n'en puis doubter; que cela ne m'a pas donné et que rien ne me peut donner un moment de relasche au service que j'ay voué à V. A. que je finiray l'affaire avec autant de passion que je l'ay commencée el que je la continue et que les asseurances qu'il vous plaist de me donner de vostre protection ne me peuvent rendre plus affectionné ny plus fidèle que je le suis, V. A. le cognoistra, et que je ne prendray jamais de sentimens, quoy qui puisse arriver, que ceux qu'un homme d'honneur doit prendre ; enfin que je ne souhaicte au monde que les moyens de finir mes jours en vous servant avec toute la fidélité dont un homme peut eslre capable.

« Le pauvre M. de Mirât est fort malade du pourpre *. »

Cette dépêche nous instruit des conditions de l'alliance que le Portugal avait contractée avec la cour de France, pour se mettre à l'abri, en se procurant un puissant protecteur, de l'ambition envahissante de l'Espagne. Depuis douze ans seulement, cette monarchie avait reconquis son indépendance

* Minute inédite. Manuscrits de Lcnet; Bibliothèque natio^ naîe. Fonds français, 6708, ^ 80.

que Philippe II, roi d'Espagne, lui avait ravie, en 1580, en l'annexant îi ses Étals.

La partie certainement la plus essentielle de ce document est celle qui touche aux intrigues en jeu pour rélection de la jurade. On y voit se réaliser cette observation que nous avons émise, que les gens de désordre arrivés au pouvoir sont obligés de faire de Tordre dans Tintérêt de la conservation de leur autorité ; aussi la plume de Lenet trace-t-elle sur le compte des ormistes de Bordeaux cette phrase ironique : ils se mettent dans la tête de faire des gens de bien. L'un des trois jurats à nommer doit appartenir à la bourgeoisie, et les candidats sur lesquels paraissent devoir se porter les suffrages sont riches et braves gens ; les concurrents qui prétendent à la place réservée au barreau ne paraissent réunir que des chances plus incertaines, et cependant parmi eux se trouve l'un des ormistes les plus avancés. Nous verrons plus tard, qu'aucun des candidats désignés dans cette dépêche ne fût élu. Cependant, quelle que fût l'élection, Lenet avait pris d'adroites mesures pour que les élus ne parussent devoir leur nomination qu'à l'appui du prince de Condé; mais il réussit à faire mieux encore, en faisant porter les suffrages populaires sur d'autres candidats dont le dévouement était plus assuré.

L'incident relatif au comte du Dognon n'osant pas s'opposer au départ de Brouage et d'Oléron du

régiment deConti mandé pour le secours de Villeneuve d'Agen, mais retenant, malgré les ordres reçus, le régiment de Chouppes, nous fournit la mesure du degré d'indépendance auquel s'était élevé ce gouverneur qui attirait à lui et voulait retenir toutes les ressources en hommes et en argent, il s'était créé en quelque façon une Fronde à lui et faisait la guerre pour son propre compte. Froissé, il n^ craint pas de rompre hautement en visière avec le prince de Gonti ; il adresse ses plaintes au prince de Condé qui se hâte d'écrire à Lenet :

« Ce courrier m'a esté dépesché par M. le comte du Dognon, tout exprès pour me demander des hommes et de l'argent. Il m'escrit en des termes si pressans le besoing qu'il a présentement des mille hommes qu'il vous a demandés, déduisant ce que peut monter le régiment de Chouppes, qu'il n'y a rien qu'il ne faille mettre en œuvre pour lui donner ce contentement. Si les Irlandois sont ai rivés, vous les luy pourrez envoyer, sinon il faudra demander à M. de Valteville trois ou quatre cens des Allemands ou même des Espagnols qu'il a dans sa place, lesquels M. du Dognon ne fera difficulté de recevoir, et le surplus il faut que M. de Marchin les tire de tous ses corps, et les luy envoyé promptement. Et pour Targent, je désire absoluement qu'il soit payé par préférence à toute autre chose, sur le

326 SOUVENIRS DU RÊGiNE DE LOUIS XIV.

premier que vous toucherez, en sorte qu'il n'ayt pas le moindre subject de se plaindre.

« Il m'escrit aussy que les Espagnols ont quitté le poste où il les avoit mis ; c'est une chose que je vous prie d'adjuster entre luy et M. de Vatteville.

« Louis DE Bourbon. »

« De Paris, le 24 juUlet 1652 K »

11 n'était pas possible d'ordonner avec plus d'empressement que le comte du Dognon fût servi à souhait et le premier ; la perte même de Villeneuve d'Agen dût-elle s'en suivre. Quels qu'aient été la condescendance du prince de Condé et l'empressement de Lenet à se conformer à ses volontés, en envoyant à Brouage le régiment de Marsin, infanterie, il est certain que le comte de Dognon, dans son exigence, trouva que le parti faisait encore trop peu pour lui, et ce premier froissement devint probablement la cause ou le prétexte des mesures qu'il prit pour préparer sa défection.

^ Manuscrits de Lenet; lettre publiée dans la collection Michaud.

Page 1