IV. ik
neuf mille sacs à jterre, six cent mille livres de poudre, et Ton se proposait d'enlever à cette ville les huit pièces destinées à la défense de ses remparts, afin de les employer à battre en brèche les murs de Brouage. Les troupes désignées pour prendre part à ce siège se composaient des régiments de Navailles, de Mazarin, de Gramont, de Jonzac, d'une partie de celui de Montausier, formant un effectif d'environ trois mille hommes d'infanterie ; et du régiment d'Albret et des compagnies franches formant un total de plus de mille chevaux. Le comte d'Estissac disposait à la Rochelle et aux environs d'un corps de deux mille hommes; en outre le régiment de la Meilleraye, fort de deux mille hommes, arrivait de Bretagne. Pour faire diversion à cette entreprise, en appelant ailleurs le marquis du Plessis-Bellière, on parlait dans le parti contraire d'entreprendre le siège de Blaye avec le concours des Espagnols auxquels on devait fournir deux mille Bordelais appuyés par le régiment d'Enghien récemment remis sur pied en Médoc Leduc de Saint-Simon, gouverneur de Blaye, se montrait très-préoccupé de ce projet auquel les hésitations espagnoles ne donnèrent aucune suite.
Pendant ce temps, le comte du Dognon croisait en mer avec ses voiles à la poursuite de prises productives, n'épargnant pas même des alliés éventuels et fort recherchés alors par le prince de Condé, qu'il eût
été important de ménager dans Tinlérêt de'sa cause. Entre autres captures, il s'était emparé d'un vaisseau anglais ; il Tavail relâché, il est vrai ; mais après s'être approprié sa cargaison composée de vins, de vinaigre et d'eau-de-vie. Comme la Hollande craignait, non sans raisons, que la neutralité de son commerce ne fût peu respectée, elle s'était saisie, avec trois grands vaisseaux, de l'embouchure de la Charente pour protéger des navires marchands de sa nation qui étaient remontés à Tonnay-Charente pour charger des vins et des eaux-de-vie.
Le comte du Dognou, avisé des préparatifs qui se faisaient contre sa place, y rentra dès le mois de juin. Pour être maître des deux côtés du canal, il fit occuper l'Ile d'Oléron par une forte garnison. M. de la Villate, gouverneur de l'île, étant venu à mourir, il le remplaça par M. de Pôlastron, jusque-là capitaine de Brouage *. De Brouage,
* Nous avons tiré tous les détails du commencement de ce chapitre d'une très-curieuse relation inédite, le Journal épi$tolaire de Samuel Robert, dont M. de laMorineric, savant érudil qui a fait une étude particulière de Thistoire de la Saintonge, nous avait aUesté le mérite, et dont son possesseur, M. le baron Kschassériaux, député, nous a fait une communication empressée dont nous lui témoignons ici toute notre gratitude. Nous regrettons môme de n'avoir pas eu plutôt connaissance de ce manuscrit, qui nous aurait permis d'ajouter quelques fails à nos chapitres antérieurs sur la Fronde en Saintonge.
Quelques détails intéresseront le lecteur sur Fauteur du Journal épistolaire et sur son manuscrit. Samuel Robert avait acheté la charge de lieutenant particulier de l'élecUon de
le comte (lu Dopnon, placé comme un aigle dans son aire, fondait sur toutes les proies placées à sa portée; faisant sur divers points des descentes ou des incursions imprévues. Pour punir une localité du nom de Diven, entre Soubise et la Rochelle, dont les habitants avaient refusé de se soumettre à ses ordres, il y parut inopinément, le 14 juillet, et ses troupes y commirent les plus grands dégâts. Il envoya h Nieulle deux de ses palaches, montées par quatre-vingts hommes, faire un débarquement pour enlever un quartier du régiment de Lislebonne ; mais le soin avec lequel le commandant du régiment se tenait sur ses gardes lui permit de n'être pas surpris et de repousser l'agression *. Par terre, des expéditions de ravilaillementétaient également entreprises; Tune d'elles eut pour résultat Tenlèvement de troupeaux dans la prairie de Mor»ze ; une autre moins heureuse laissa vingt-cinq prisonniersentrelesmains
Saintes; mais comme il appartenait à la religion protestante, de? difficultés, pour la validation, lui avaient été suscitées particulièrement par l'évOque de Saintes ; et il s'était rendu à Paris pour les surmonter. Sa correspondance roule donc en premier lieu sur ses affaires particulières, ensuite il raconte à ses correspondanls les événements parvenus à sa connaissance ou dont il a été témoin. Ses lettres sont d'abord datées de Paris; puis do Saintes, après son retour. Son manuscrit, qui contient aussi ses comptes de dépenses, consiste dans la minute de ses lettres. M. le baron Esohassériaux en a fait faire une copie d*un grand secours pour le lecteur, malgré des imperfections qui proviennent de la difficulté de déchiffrer l'écriture de Tauteur. ^ Gazettej art. sous la rubrique : Saintes, le 23 Juillet 1652.
des troupes du marquis du Plessis- Bellière qui les conduisirent à Marennes*. Enfin, le comte d'Etissac faillit être enlevé par le comte du Dognon prévenu de sa présence à deux lieues de Brouage; mais d'Estissac parvint h échapper aux deux cents fantassins et aux cent chevaux lancés à sa poursuite*. Le comte du Dognon était en effet merveilleusement informé par ses espions de tout ce qui se passait clans le parti contraire, nous en avons déjà rencontré des preuves ^ ; le Journal inédit de Samuel Robert va nous apporter un témoignage non veau, et nous faire connaître que le parti royal recueillait aussi ses informations :
(( Il est sorti à la nage de Bordeaux un recolet qui aussy tost est allé voir M. de Bellière auquel il a dit que tout ce qu'il résoudoyt dans son conseil de guerre, deux heures après le comte du Dognonle sçavoit; que la division étoit grande audit Brouage, que les prisons estoient pleines de religieux, de bourgeois, de soldats, et qu'il y avoist mesme une dissenterie qui tuoyt beaucoup de gens ; que les fils du sieur de Mont- Rolland- de-Saint-Jean en estoient moits. »
* Petite ville entourée de marais salants, avec un port sur la Seudre, à deux kilomètres de l'Océan.
* Journal épistolaire inédit de Samuel Robert. ' Voy. t. ni, de ces Souvenirs, p. 184.
Ces petites expéditions et ces escarmouches étaient le prélude d'une lutte plus sérieuse. La flotte royale avait achevé de s'équipper sur les côtes de Bretagne; les préparatifs étaient formidables, surtout si Ton considère Tépoque et la pénurie du trésor. A cette flotte étaient venus se joindre trois navires de puissances alliées : deux vaisseaux portugais et un vaisseau suédois envoyé par la reine Christine qui professait pour Talliance de la cour de France une sympathie ardente. On n'ignore pas que cette princesse avait môme infructueusement ambitionné le rôle de médiatrice entre la cour et la Fronde, en adressant au parlement de Paris une lettre datéede Stockholm, le lOavril 1652 *. Si cette princesse fût parvenue à se faire écouter, elle eût atteint un résultat sans doute excellent en lui-même, mais dans lequel elle recherchait surtout l'auréole, objet de son ambition, l'auréole de la célébrité. Il n'y a nulle invraisemblance que ce fut en faisant la visite qui devait lui inspirer un intérêt tout particulier, de ce vaisseau destiné à rallier la flotte royale de France, que lui arriva cette périlleuse aventure :
La reine, pour monter à bord, ayant placé le pied sur une planche mal assujettie ressentit un tressail-
* Lot Ire imprimée à Paris chez Denys Langlois, au Mont-Saint- Hilairo, à renseigne du Pélican; 1052. Dubuisson-Âubenay a inséré dans son Journal manusciit un exemplaire de cette lettre.
lemenl. L'amiral Fleinming, qui lui donDait la main, fît un mouvement pour soutenir la reine; mais, perdant l'équilibre, il tomba à la mer. Dans sa chute, il entraîna la princesse. Chacun de se précipiter au secours de la reine ; mais on ne put la sauver qu'à grand'peine parce que l'amiral, par une présence d'esprit jointe à un oubli de l'étiquette excusable peut-être chez un homme qui se noie, s'était accroché il ses vêtements. L'accident fut assez grave pour que la nouvelle de la mort tragique de la reine se répandit dans Stockholm, et pour obliger cette princesse, dont la couronne était mal affermie, à monter à cheval, le jour même, et à parcourir les rues de sa capitale, afin de démentir, en se montrant, un bruit dont les suites pouvaient lui devenir funestes *.
Renforcée par les trois vaisseaux de ses alliés, la (lotie royale de France mit à la voile, le dix-neuf juillet, de Brest, son principal port d'armement. Elle était commandée par le duc de Vendôme, grand amiral de France, ayant pour lieutenant général le commandeur de Neuchaise. La flotte cingla vers le sud, ralliant sur sa route les vaisseaux le SourdiSj CElbeuf et le Fort^ ce dernier sorti du port de la Rochelle, un brulôt et quatre galiotes venant de l'île de Ré. Seize vaisseaux, trois frégates, une galère
* Voy. la Gazette^ arL sous la rubrique : Saintes, 19 mai 1652 5 S lockbolm, 25 mai 1652.
armée de douze pièces de canon, quatre galiotes et quatorze brrtlols, divisés en deux escadres, se trouvèrent, après ces adjonctions, former l'effectif de la flotte de France*. Un vent favorable la porta avec rapidité à la rade des Sables-d'Olonne *. Sur ce point, des matelots et deux cents soldats du régiment d'Estissac s'embarquèrent pour renforcer les équipages, auxquels la seule ville de la Rochelle vint ajouter encore deux cents volontaires; de sorte que les forces embarquées montaient à près de huit mille hommes ^. Un changement dans la direction du vent obligea la flotte h mettre deux jours pour parvenir de la rade d'Olonne à celle de la Palisse, en face du fort de la Prée. Le gouverneur pour le roi de Tîle de Ré, avec quelques gentilshommes et d'excellentes troupes françaises et suisses, s'embarquèrent et se répartirent sur les différents vaisseaux.
Le comte du Dognon, prévenu de l'approche de la flotte royale, était sorti de Brouage avec son escadre composée de quatre vaisseaux et de cinq brûlots, pour rallier la flotte espagnole; celle-ci se composait de trois escadres : l'escadre dite de Dunkerque, forte de sept vaisseaux; l'escadre de Guyenne, forte
* Voy. à y Appendice, à la suite de la relation de la bataille navale, l'état nominatif des bfttiments do la ûoUe.
* Son port a été creusé par Louis XI; celte ville est située sur une pointe sablonneuse qui avance dans l'Océan.
^ Gazette, art. sous la rubrique : La Rochelle, io aoust 1652.
de deux vaisseaux; l'escadre de Naples, forte de trois vaisseaux, de quatre frégates et d'un brûlot. Les quatre escadres réunies forment en tout vingtsept navires de différentes grandeurs *. Cette flotte combinée mouillait dans le pertuis d^Antioche, alors que la flotte royale de France entrait dans le canal par le pertuis Breton. Un vent du sud qui soufflait alors à lavantage des escadres combinées leur aurait permis de courir vent arrière sur la flotte de France. Le duc de Vendôme envoya, à travers l'île de Ré, le comte de Montesson, lieutenant général de la marine *, et le chevalier^de Cartray, vice-amiral, pour reconnaître les dispositions des escadres ennemies; ils lui rapportèrent qu'aucun mouvement des escadres combinées ne s'opérait pour quitter le mouillage; cette hésitation leur fut fatale. Un changement de vent retourne l'avantage dont les Espagnols et le comte du Dognon n'ont pas su ou n'ont pas osé profiter. Le duc de Vendôme, le 0 août, à quatre heures du matin, commande d'appareiller ; le comte de Montesson fait exécuter un branle-bas de combat sur tous les vaisseaux, le commandeur de Neuchaise assigne à chacun son ordre de bataille; chaque vaisseau doit es-
* Voy. hV Appendice rélalYiominaUf.
* Aïeul du marquis de Montesson, lieutenant général des armées du roi, dont la veuve Charlotte-Jeanne de la Haie de Hiou devint la seconde femme du duc d'Orléans, petit-fils du régent.
corter son brulôt. Ces préparatifs s'accomplissent avec une joie immense et avec une célérité sans exemple. Le duc de Vendôme prend son poste d'amiral sur la poupe de son vaisseau, ayant auprès de lui le commandeur de Neuchaise et le chevalier de Cartray dont il veut avoir les conseils. Les principaux chefs, le comte de Goulaines, MM. de Vigneux, de Launay, de Bonneviile, le capitaine Duquesne, MM. de Chabot, frères, sont à leurs places; les troupes d'iufanterie occupent les galeries à Tarrière de chaque vaisseau. Voguant en ligne formidable, la flotte de France s'avance à Chef-de-Baye, prenant sa direction sur Brouage; puis, lorsque ses derniers vaisseaux sont assez avancés pour éviter le rocher de la pointe de l'île de Ré, par une conversion elle est bientôt portée en vue de la flotte espagnole placée entre les îles de Ré et d'Oléron *. Celleci ne juge pas prudent d'accepter le combat; elle appareille et cingle au large en plein Océan. Le duc de Vendôme donne la chasse à la flotte ennemie; il fait mettre toutes voiles dehors pour l'atteindre. 11 gagne sur elle de vitesse et, à sept heures du matin, il est à portée du canon. Les Espagnols forcés au combat cessent de fuir; ils tâchent de prendre pour eux l'avantage du vent, et font grand feu de leur artillerie. Le duc de Vendôme, qui veut les aborder
* Voy. la GazeUCy art. sous la rubrique : La Rochelle, ioaoust 1652.
de plus près, ordonne de ne pas répondre et continue d'avancer; lorsqu'il se trouve assez rapproché, il tonne h son tour de tous ses canons. Un formidable combat d'artillerie engagé de part et d'autre dure deux heures entières, et tourne à l'avantage de la flotte de France; le duc de Vendôme profite de l'obscurité répandue sur la scène par la fumée de la poudre pour donner ordre aux vaisseaux les plus proches du sien d'accrocher leurs brûlots aux vaisseaux ennemis. Le brûlot la Sainte- Amie, sous les ordres du capitaine Chéron, qu'escortent le vaisseau fElbeuf commandé par Pardejeu, et la galère commandée par des ThuroUes, abordent le vaisseau la Nativité, l'un des plus grands de la flotte d'Espagne, armé de quarante-deux pièces de canon et monté par trois cents hommes. L'abordage est suivi du plus effrayant spectacle : le feu attaché aux flancs du vaisseau l'enveloppe de ses tourbillons, l'artillerie redouble ses coups sur cette masse enflammée, les poudres prennent feu, l'équipage se précipite à la mer; Antoine Gonzalès, le capitaine, et six hommes parviennent seuls à se sauver à la nage. Le bruit de cette explosion formidable, les nuages de fumée, les lueurs de l'incendie portent la terreur dans la flotte ennemie, dont les vaisseaux s'écartent en désordre. Vainement le vaisseau amiral d'Espagne vient-t-il de couler de son canon le brûlot du capitaine Thibault qui l'abordait pour
l^inceiidier, la terreur est à son comble; le vaisseau amiral lui-môme donne le signal de la retraite.
Le comte du Dognou n'a pas attendu ce critique moment pour déserter le combat ; monté sur son vaisseau la Lnne^ il s'est retiré avec son escadre. Désertion oi^ excès de prudence sont en effet les accusations dont 011 Taccable ; mais il était en réalité victime d'une trahison de ses matelots.
Le combat n'est plus qu'une poursuite: la flotte espagnole est criblée de boulets dans la proportion de trois volées de canon sur une qu'elle envoie ; les mâtures, les vergues volent en éclats ; les vaisseaux français serrent de si près les vaisseaux espagnols qu'ils se mêlent avec eux. \jt vaisseau amiral de Naples, la Concorde^ a son grand mât rompu et toutes ses voiles déchirées ; il est capturé ; la frégate la Samte-Agnès subit le même sort. D'autres prises sont imminentes; mais la nuit vient au secours des Espagnols et le duc de Vendôme donne l'ordre de cesser la poursuite *.
Dès que Lenet eut appris la nouvelle de ce combat, il en transmit au prince de Coudé, dans sa dépôclie datée de Bordeaux le 12 août, les premiers détails en ces ternies -^ :
* Voy. à l'Appendice la Relation de ce combat naval publiée en lGo2.
* DépOche inédile; Papiers de Lenef, BihliiÀhèqw miionale^ Fonds français, 0709, f*» 83.
« Nous avons eu ceste nuit nouvelle qu'il y avoil eu un très-grand combat naval entre Tarmée navalle mazarineet la nostre ; ce matin, elle nous a esté confirmée et nous avons sceu que les mazarins ayant eu un grand vent en poupe, sont venus à nos vaisseaux espagnols; car ceux de M. du Dognon n y estoienl pas. Je ne scay s'il veut la mettre à composition ou s'il a jugé à propos de s'approcher dans cette rivière où ils sont. Tant y a qu'un de nos vaisseaux a esté brûlé, un pris sur lequel estoit l'admirai qui est prisonnier, et deux perdus, du moins hors de combat. Les/?2â'i?«rm^yontperdu beaucoup de monde, nostre artillerie ayant esté fort bien servie; ils y ont eu un grand vaisseau coulé à fond, plusieurs de leurs brûlots brûlés. Nous n'en savons autre chose, sinon que Salnove *, qui est à Paulhiac, vient de dire à Méotrix que plusieurs de ceux qui montaient la Lime se sont révoltez et n'ont point voulu combattre; chacun dit que, si ces vaisseaux eussent esté joints, le gain de la bataille estoit infaillible pour nous; mais pourmoyje n'en dis rien, car je n'y entend rien du tout : il adjoute que les
' Probablement Robert de Salnove, d'une ancienne famille du Poilou, né vers la fin du seizième siècle, mort en 1070, ancien page de Henri IV, écuyer de Christine de France, duchesse de Savoie, lieutenant de la grande louveterie de France, auteur d'un ouvrage curieux, la Vénerie royale, dont la première édition parut en 1655.
mazanmne sont pas si forts qu'on avoit cru ; qu'ils se sont retirés à La Rochelle, et plusieurs vaisseaux espagnols du costé d'Espagne. Les frégates biscaiennes sont, à ce qu'on vient de me dire, sous Bourg. Ils nous rendront peut-être ce soir plus savants. Méotrix et Salenove sont d'advis de chasser ce qu'il y a de révoltez dans leurs bords, d'aller rejoindre du costé d'Espagne les autres vaisseaux, se remettre là en meilleur estât et venir aux mazaritis. Nous allons voir ce qu'il y a à faire là dessus. Par provision, je suis d'advis d'envoyer le régiment de Conti, qui estoit destiné pour Rions, à Arcachon où nous ferons un petit fort pour entretenir la communication de l'Espagne ; cartons les grands vaisseaux de l'Europe ne sçauraient empescher que les petits bâtiments biscaiens viennent terre à terre audit Arcachon. Les régiments deMarchin, dePibrac et de r.only, de cavalerie, feront la guerre de ce costé Ici avec Guitaud, et nous lèverons quelque chose on ces pays- là.
« J'envoye à Vostre Altesse une lettre de M. de Marchin par laquelle vous verrez ce qu'il fit. Si nous reprenons Castel Jaloux, comme il le croit, et le iMas d'Agenois, comme le croit M. de Gallapian, nous serons assez libres de çà la Garonne.
«Je crois qu'il faut faire un petit fort à Paulhiac, y mettre quelques canons et Valleville avec
ses Allemands pour deffendre la rade qui est très bonne et occuper le poste de Castillon où la rade n'est pas mauvaise. Notre garnison de Bazas qui est là inutile sera bonne là. »
« Cependant il sera bon d'équipper force petits bâtiments et mettre force bruslosts en estât pour deffendre notre rivière. »
La victoire remportée par la flotte royale sur la flotte espagnole avait, on le voit par les mesures dont Lenet rend compte au prince de Condé, jeté une vive alarme à Bordeaux, et cependant Lenet avait dissimulé une partie de la vérité pour ne pas donner au prince de trop sérieuses inquiétudes. La défaite de la flotte espagnole avait coûté, outre les navires perdus, six cents hommes tués et quantité de prisonniers, tandis que la flotte royale n avait éprouvé que des pertes inflniment moindres. La (lotte espagnole était dispersée; une partie avait gagné les côtes d'Espagne ; quelques-uns de ses navires s'étaient réfugiés dans la Gironde ; mais on ne pouvait compter qu'ils fussent capables de repousser la flotte royale, si celle-ci se présentait pour remonter le fleuve ; aussi Tarmement des deux rives était-il ordonné en toute hâte pour appuyer leur faiblesse et fermer le passage.
Cependant, comme la flotte royale ne s'empressait point de pousser son succès en entrant dans
la Gironde pour remonter à Bordeaux, Lenet se rassurait et s'empressait de rassurer le prince de Coudé par la dépôche suivante * écrite trois joure après la première :
«... Je donnay à Voslre Altesse rallarme un peu moins chaude qu'on ne me Tavoit. donnée louchant notre combat naval, et avec tout cela je vous la donnai trois fois plus grande que je ne debvois. Nous avons depuis sceu la vérité, vous verrez par la relation ci-jointe que les vaisseaux de M. du Dognon n'ont point voulu combattre; nous en avons sceu depuis la raison, qui est que l'équipage s'est révolté disant qu'il ne vouloit point se battre contre l'armée du roy; mais bien plutôt contre les Espagnols. M. de Salnove qui est au désespoir croit qu'il y avoit une trahison, formée dans la Lune parce que deux vaisseaux ennemis la côtoyèrent longtemps sans tirer dessus, et sans lui tout cet équipage se seroit rendu très-asseurément et n'eust hasté de se retirer, comme il fist, en rivière oCi il est. Les vaisseaux espagnols qui par l'ordre de bataille avoient celuy de les soustenir, les suivirent quelques temps; mais ayant recogneu qu'ils fuyoient, ils les abandonnèrent, retournèrent au combat qui estoit sur ses fins,
* Dépûche inédile, Papiers de Lenet, Bibliothèque nationaie, Fonds français, 0709, f» ii4.
de sorte qu'il n*y eust que six da dos vaisseaux qui combattirent, qui firent des choses si extraordinaires et particulièrement V Amiral et la Conception, que M. de Salnove dit que cela passe toute imagination et que Meigné et Mesnil sont les deux plus grands hommes de mer qui soient au monde. Nous avons perdu un vaisseau nommé la Concorde qui a esté coulé à fondz et estoit fort vieux, un autre nommé la Nativité bruslé; les mazarins ont eu un grand vaisseau couUé à fonds et huit brûlosts perdus; quantité de leurs vaisseaux sont démastez, et se sont tous retirés à Saint- Martin de Ré, et les gens de M. de Yatteville à vent de la rivière d'oti ils ont envoyé aux ordres. 11 y avoit quarante-trois voiles dont la moytié ou environ estoient brûlosts ; ces derniers ont fort bien fait, mais lès vaisseaux de guerre n'ont rien fait qui vaille. Si tous les nostres eussent combattu, c'estoit une grande armée perdue pour Son Éminence; et enfin par la grâce de Dieu le mal n'est pas tel que Ton croyoit et nous n avons perdu que ces deux vaisseaux, tout le reste est sauvé. «.... Méotrix nous a bien ponctuellement adverty, et a bien aydé M. de Salnove à ménager son équipage, attendant qu'on y aye mis ordre ; hier il vint en Bacalan où S. A. de Conty, M. de Vatteville et moy fusmes conférer avec lui, car ledit sieur de Salnove n'ose quitter son bord,