CHAPITRE XXV
La cavalerie du comte d'Harcourt placée en quartiers dans un vaste quadrilatère. —Motif de l'inaction de ce général. — Son ambition d'ôtre nommé maréchal de camp général et même connétable. — Sa pauvreté; il veut marchander à la' cour le prix de ses services, — Lo gouvernement de Brisach lui a été refusé après la mort du comte d'Ërlach. — Ce gouYernement est donné au marquis de Tilladet^ bcau-firère de Le Tellier. — Tilladet forcé d'abandonner son gouvernement. » La maréchale de Guébriant sollicite ce gouvernement pour son neveu le marquis de Vardes et même pour elle. — Siû* gulier caractère de la maréchale de Guébriant. — Piège sentimental dans lequel elle fait tomber Charlevoix, lieutenantsgouverneur de Brisach. — Elle l'envoie prisonnier à Philippsbourg. — Elle prend possession de Brisach et est obligée do se dérober par, la fuite aux suites de F indignation de la garnison.—- Le comte d'Harcourt, devenu maître de la personne de Charlevoix par sa qualité de gouverneur de PhiUppsboorg» songe à tirer parti de cette circonstance pour parvenir à ses fins relativement au gouvernement de Brisach. -* Lettre inédite du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, 8 avril» ^ Fragment inédit d'une autre lettre, 15 avril. -» Désir du comte d'Harcourt de se rendre à la cour pour traiter lui-m^e ses afTaires.— Fragment inédit d'une lettie deM. dePontacau cardinal Mazarin, 16 avril.— Prétention du comte d'Harcourt d'obtenir le gouvernement de Guyenne. — Deux lettres inédites du roi écrites le même jour, 21 avril, à la maréchale de Guébriant. — But des prescriptions différentes contenues
dans ces deux lettres. — Identité du marquis de Yardes et du comte de Moret. — Lettre inédite de M. de Pontac au cardinal Mazarin, 29 avril. — Lettre inédite du comte d'Èarcourt à Le Tellier^ 30 avril. — Le comte construit un pont à Marmande sur la Garonne pour faire passer sa cavalerie^ et occupe son infanterie aux sièges de Nérac et de Castel-Jaloux. — Lettre inédite du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin^ 30 avril.— Nouvelle phase de l'affaire de Brisach. — Opérations préliminaires du marquis du Plessis-BeUière dans l'Aunis et dans les îles pour arriver à entreprendre le siège de Brouage. — Rapport et lettre inédite de M. du Plessis-Bellière à LeTellier^ daté du même jour 4 mai. — Contraste entre la ville de Toulouse favorable à la Fronde et les protestants de la ville de Montauban dévouas à la cause royale. — Lettre inédite du marquis de Saint-Luc à Le Tellier^ 4 mai. — Fragment inédit d'une lettre de M. de Tracy au cardinal Mazarin^ 7 mai. — Lettre inédite du comte d'Harcourt à Le Tellier^ 9 mai. — Charlevoîx^ rendu par ruse à la liberté^ met la place de Brisach à la disposition du comte d'Harcourt. — Lettre inédite du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin^ 9 mai. — Manifeste de Charlevoix après son retour dans Brisach, 20 mai. — Le ton des lettres du comte d'Harcourt devient plus impératif. — Lettre inédite du comte d'Harcourt à Le Tellier^ 24 mai. — La cour veut diminuer de six régiments de cavalerie l'effectif de l'armée de Guyenne. — Difficultés à ce sujet, insubordination des troupes mal payées; autres affaires. — Lettre inédite du comte d'Harcourt à Le Tellier, 28 mai. — Délibération du conseil de guerre de l'armée de Guyenne. — Situation générale. — Bruit de l'ordre donné par la cour de l'arrestation du comte d'Harcourt. — Lettre inédite de Sainte-Colombe- Marin à Le Tellier, 27 mai. — L'inaction du comte d'Harcourt parait avoir pour motif le soin de ses intérêts particuliers, bien plus qile la situation des forces qu'il commande.
Après son infructueuse tentative pour enlever Bordeaux par un coup de main , et pendant que
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le comte de Marsin et le colonel Balthazar concentraient les troupes des princes vers Cadillac, s'occupant d*en augmenter Teffectif par des recrues*, le comte d'Harcourt s'était éloigné pour aller, avons-nous dit, cantonner sa cavalerie dans le pays entre deux mers. Elle se trouvait occuper un vaste quadrilatère dont la Garonne et la Dordogne formaient le premier et le second côté; le troisième côté était fermé par le cours de la rivère du Dropt qui prend sa source en Périgord et va se jeter dans la Garonne en passant par Montségur; le quatrième côté, d'Eymet à Bergerac, sur une longueur de cinq lieues seulement, restait seul ouvert. Cette position excellente, à Tabri de toute surprise de Tennemi, permettait au comte d'Harcourt de rayonner, suivant les circonstances, soit dans TAunis, la Saintonge, le Poitou, en traversant la iJordogne; soit sur tous les points de la Guyenne occupés par le parti des princes, en remontant Tune ou l'autre rive de la Garonne, et en donnant la main à son infanterie qui était campée aux environs de La Réole.
Ce poste dans un quadrilatère d'un abord facile à défendre, merveilleux pour l'action, était donc lion moins favorable pour l'inaction. Quelle qu'eût été l'activité imprimée à la campagne d'hiver par
* Voyez à Tappcndice : Nouvelles envoyées par Blaye, le 3 may i6o2.
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l'infatigable ardeur dii prince de Condé, n y avaitil pas quelque singularité de la part du comte à placer sa cavalerie dans des quartiers de repos au commencement du printemps, dans la saison la plus favorable aux opérations militaires? Il manquait, il est vrai, d'artillerie, de vivres et d'argent; les quelques canons quMi possédait ne provenaient même que de prises sur l'ennemi; les vivres qu'il se procurait d'une manière aussi économique pour le trésor royal que désastreuse pour les populations, en prenant sans payer, faisaient presque entièrement défaut, parce que les habitants des campagnes avaient accumulé leurs approvisionnements dans Bordeaux et dans les diverses villes fortes du parti des princes; quant à l'argent, cette denrée était plus rare encore; mais l'ennemi à combattre, à part ses ressources pour les subsistances, n'était-il pas inférieur à l'armée royale sous le rapport de l'effectif et de l'organisation militaire? L'habile général, que nous avons eu déjà l'occasion de nommer Fabius Cunctator^j avait évidemment pour guider sa conduite d'autres motifs que la prudence.
Le comte d'Harcourt s'était résolu à marchander à la cour le prix de ses services; il était pauvre comme tous les princes de cette grande maison
' Voyez tome !•% chapitre vni.
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de Lorraine alors si déchue, et la cour le laissait sans ressources. Sa détresse Tavait réduit, la chose était notoire, à mettre son argenterie en gage pour subsister, lui, sa femme et ses enfants. Il était désireux de rétabhr ou de réparer au moins en partie Tantique grandeur de sa maison par de hautes charges et de grands établissements. Dédaignant le bâton de maréchal de France comme au-dessous de la dignité d*un prince de la maison de Lorraine, il avait envoyé, le 8 février de cette même année, par le commandeur de Valin au cardinal Mazarin un mémoire accompagné d'une lettre^ dans lequel il réclamait la dignité de maréchal de camp général, et même celle de connétable; il y établissait par des précédents que même la première de ces charges donnait autorité sur les maréchaux de France. Tentative vaine, son ambition se heurtait toujours contre des obstacles et des refus. Il voulut enfin faire sentir qu'il était prudent de compter avec hn'. Le calcul était de réussite en apparence facile avec le cardinal Mazarin, plus porté à gagner ses adversaires qu'à les terrasser, chaque jour en montrait des exemples; mais le comte se trompait dans ses prévisions, en raison même de sa situation personnelle. La cour tirait volontiers parti de ses
* Voyez ces documents aux Archives nationales, registre côlé KK., 121!).
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talents militaires ; mais il appartenait à une maison que la politique r6yale ne pouvait consentir à rehausser, et que, tout au contraire, elle voulait de plus en plus amoindrir. Une affaire compliquée, actuellement en jeu, accroissait les mécontentements du comte ; il prétendait obliger lé cardinal à donner à cette affaire une solution conforme à ses désirs. Les conséquences de ces tiraillements nous amèneront à ce spectacle étrange : un général abandonnant furtivement son armée. Comme tous les généraux, à cette époque, le comte d'Harcourt avait des gouvernements : d'abord un gouvernement de province, celui d'Alsace, ensuite un gouvernement de place, celui de Philippsbourg, ville auparavant dépendante de révêché de Spire, réunie à la France depuis le traité de Westphalie*. Non loin, une des places fortes les plus importantes du temps, Brisach *, qui appartenait aussi à la France, avait perdu, en i65o, son gouverneur, le comte d'Erlach, Suisse d'origine, qui s'était distingué dans les armées de
* Philippsbourg revint à rempereur d'Allemagne par le traité de Nimègue; cette ville a été réunie au grand-duché de Bade en 1802.
2 Brisach, ville du grand-duché de Bade, se nomme aujourd'hui le vieux Brisach, par opposition à Neuf-Brisach, place forte française sur la rive gauche du Rhin que construisit Louis XIV^ en i690, pour l'opposer au Brisach allemand que lui avaient fait peidre les clauses du traité de Riswick.
sa patrie et clans celles du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, avant de rendre dans les armées de la France, qui devint sa patrie d'adoption, de signalés services. Il était mort maréchal de France sans le savoir, la nouvelle de cette promotion, faite trois jours avant sa fin, n'ayant pas eu le temps de lui parvenir. Lé comte d'Harcourt avait ambitionné le gouvernement vacant, pour se faire, avec celui qu'il possédait déjà, ce que l'on appelait en langage du temps un solide établissement; il ne Tavait pas obtenu, et pourtant ne désespérait pas encore, grâce à un réseau d'intrigues compliquées dont la maréchale de Guébriaut et lui étaient les artisans et dont ils tiraient à eux les fils en sens opposé.
Après la mort du comte d'Erlach, le gouvernement de Brisach avait été, malgré les sollicitations du comte d'Harcourt, donné au beau-frère du ministre Le Tellier, le marquis de Tilladet *. Charlevoix commandait dans la place en qualité de sous-gouverneur; il avait servi avec distinction sous le maréchal de Guébriant, et avait voué un attachement sincère à la famille du maréchal. La veuve du maréchal voulut faire appel à ce sen-
^ Gabriel de Cassagnet^ marquis de Tilladet^ lieutenant-général^ gouverneur de Bapaume^ puis de Brisach, avait épousé Madeleine Le Tellier^ sœur de Michel Le Tellier, minisire secrétaire d'État de la guerre.
timent pour l'empêcher de recevoir dans la place le nouveau gouverneur. Ijè désir de la maréchale était d'exploiter auprès de la cour un obstacle qu'elle aurait fait naître, afin d'obtenir le gouvernement de Brisach en faveur de son neveu, le marquis de Vardes; peut-être, beaucoup de probabilités peuvent le faire supposer, poursuivait* elle pour elle-même ce gouvernement. Cette ambition n'avait rien d'invraisemblable avec un caractère comme le sien; n'avons-nous pas rencontré dans un genre analogue M"* de Rochefort, gouvernante de Lusignan? Renée du Bec*, veuve de Jean-Baptiste de Budes, maréchal de Guébriant, était bien une autre femme encore! Elle avait fait ses preuves dans plus d'un genre : d'abord elle avait rompu, en bravant toutes les convenances, un premier mariage^ qui ne contentait pas son ambition, pour unir son sort à celui du comte de Guébriant, qu'elle trouva plus propre à répondre aux moyens qu'elle sentait en elle pour faire parvenir un jnari. En effet, bien que Guébriant fût un officier du premier mérite, digne
* Elle était fille de René du Bec^ marquis de Vardes, et d'Hélène d'O.
* Nous avons remarqué que dans les généalogies des maisons du Bec de Vardes etBudes de Guébriant, données par le P. Anselme, le premier mariage de la maréchale de Guébriant est passé sous silence.
des plus hauts emplois, sans elle il ne fût probablement jamais' devenu maréchal de France. Son historien, Le Laboureur ^^ n'hésite pas à dire que cette dignité appartenait à M"*' de Guébriant à double titre, c'est-à-dire « par participation de son mari et pour la part qu'elle avait méritée dans le bon succès de ses armes. » La mort du maréchal, arrivée en i643, n'avait pas interrompu la carrière d'une femme si vaillante; elle lui apporta même un nouveau lustre par cette circons* tance, que la maréchale dut désormais à elle seule le mérite de ses succès. On sait que, nommée ambassadrice extraordinaire en Pologne, en i645^ pour conduire à Yladislas IV Louise de Gonzague qu'il avait épousée par procureur, elle dut employer toute sa fermeté, jointe à- toute sa dextérité, pour empêcher ce monarque de renvoyer honteusement une épouse sur laquelle, après le mariage célébré, on lui avait fait Tinjurieux récit d'amoureuses liaisons avec Cinq-Mars, le grand écuyer de Louis XI 11, et avec Gaston, duc d'Orléans, frère de ce monarque. Cette mission, depuis longtemps terminée, avait laissé çn disponibilité les talents diplomatiques de la maréchale, lorsque lui vint la pensée de les employer à cette affaire du gouvernement de Brisath. Elle prétendit en
^ Histoire du comte de Guébriant^ i^ax Le Laboureur, Varls, ld5€.
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manifestèrent. La maréchale fut prévenue qu^un mouvement se préparait contre elle et que la garnison voulait rarrêter prisonnière ; elle n*eut que le temps de se dérober par la fuite à un péril imminent.
La garnison de Brisach, devenue maîtresse d'ellemême, sans chef supérieur, réclama à grands cris la liberté de Charlevoix. Elle fîtvaloir les tentatives de séduction exercées par les ennemis pour la corrompre à prix d'argent; elle déclara que ce n'était qu'avec Charlevoix pour la commander, qu'elle consentirait à maintenir Résolument la place sous l'autorité du roi. Le comte de Cerny, lieutenant-gouverneur de Philîppsbourg pour le comte d'Harcourt, se rendit à Brisach pour tâcher de calmer l'effervescence des esprits.
Pendant l'absence de Philippsbourg du sousgouverneur, Charlevoix était entré par correspondance secrète en négociations avec le comte d'Harcourt pour lui faire entrevoir que, s'il parvenait à le faire remettre en liberté, il le rendrait maître de Brisach.
Ces ouvertures étaient bien faites pour donner . au comte la tentation de se mettre en possession effective d'une place dont la cour lui avait refusé le gouvernement. Avec Philippsbourg et Brisach, il sentait qu'il deviendrait assez puissant pour dicter des conditions. Toutefois, comme à une
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content et appuyé sur l'affection des troupes, sut si bien faire partager son ressentiment que le nouveau gouverneur, ne se jugeant pas en sûreté, jugea prudent de se retirer d'une manière en apparence volontaire.
Charlevoix restait donc maître de la place; mais cette expulsion indirecte du beau-frère du ministre le mettait naturellement en disgrâce auprès de Le Tellier et auprès de Téminent protecteur du ministre, le cardinal Mazarin. La maréchale de Guébriant entrevit dans ce concours de circonstances nouvelles l'occasion de faire renaître ses prétentions sur Brisach, en sacrifiant Charlevoix qui l'avait mécontentée. Ces circonstances lui permettaient aisément de le rendre, auprès de la cour, suspect de vouloir livrer la place aux ennemis du roi et du cardinal, et de se réserver pour elle-même le rôle de la leur vouloir conserver.
Elle manœuvra si bien qu'elle reçut de la cour la mission de s'assurer de la place; le cardinal Mazarin lui adjoignit un émissaire, le sieur Ciron, pour l'aider dans l'entreprise. La maréchale dressa donc ses batteries pour se rendre, au nom du roi, maîtresse de Brisach, ne doutant pas qu'après le succès, le gouvernement de cette place ne lui fût assuré.
M"* de Guébriant , sans un soldat à ses ordres
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pour s'emparer d'une des plus fortes places de l'Europe, n'avait à sa disposition que les ressources de son génie inventif. La ruse à laquelle elle eut recours fut peu digne d'une négociatrice, qui, ferme champion de la vertu des femmes, se portantgarantedecelledela reine de Pologne, avait évité à cette princesse un triste sort. Si la maréchale eut employé des hommes pour se rendre maîtresse de Brisach, il lui eût fallu une armée ; ce fut dans son propre sexe qu'elle chercha l'auxiliaire de sa conquête, et une seule femme bien choisie lui suffit. Elle se fit accompagner d'une demoiselle qui avait déjà enflammé le cœur du lieutenantgouverneur, très-impressionnable à cet endroit; la demoiselle lui assigna un rendez-vous hors de la place. A l'heure et au lieu dits, Charlevoix, transporté d'une amoureuse ardeur, accourt sans défiance; mais quelques gardes, appostés par la maréchale sous la conduite de Ciron, se saisissent de sa personne et le conduisent prisonnier à Philippsbourg.
Ici plus que jamais les complications entrecroisent leurs fils. Si la maréchale a fait conduire son prisonnier à Philippsbourg^ certainement une considération que les historiens n'ont pas remarquée, parce qu'ils Tont probablement ignorée, a guidé sa confiance : le comte de Cerny, lieutenant-gouverneur de la place, est parent par
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alliance de la maison du Bec*; mais on peut croire néanmoins que si elle a choisi Philippsbourg, c'est que, dans tout le voisinage, elle n'a pas trouvé mieux. Sans doute, au point de vue de la sûreté de la garde d'un prisonnier, la place est des plus fortes; le gouverneur, en outre, offre, suivant les apparences, toutes garanties de fidélité au roi, puisque Sa Majesté lui a confié le commandement de l'une de ses armées les plus importantes, le commandement de son armée de Guyenne; mais ce gouverneur est le comte d'Harcourt, et la maréchale ne doit pas ignorer que ce général est son compétiteur pour le gouvernement de Brisach.
Charlevoix prisonnier, la maréchale de Guébriant se rend dans Brisach pour en prendre possession au nom du roi. La garnison, étonnée de cette mission singulière chez une femme, et de la perte si inopinée de son lieutenant-gouverneur, ne fait pas difficulté de la recevoir. Cette prise de possession eût été définitive sans doute, si Charlevoix n'eût été adoré de ses soldats : ne savons-nous pas que devant la seule force de ce sentiment le marquis de Tilladet avait été contraint de se retirer ? Lorsque la garnison fut revenue de sa première surprise, ses dispositions hostiles se
t Voyez V Histoire généalogique du P. Anselme.
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manifestèrent. La maréchale fut prévenue qu^un mouvement se préparait contre elle et que la garnison voulait l'arrêter prisonnière ; elle n'eut que le temps de se dérober par la fuite à un péril imminent.
La garnison de Brisach, devenue maîtresse d'ellemême, sans chef supérieur, réclama à grands cris la liberté de Charlevoix. Elle fit valoir les tentatives de séduction exercées par les ennemis pour la corrompre à prix d'argent; elle déclara que ce n'était qu'avec Charlevoix pour la commander, qu'elle consentirait à maintenir Résolument la place sous l'autorité du roi. Le comte de Cerny, lieutenant-gouverneur de Philippsbourg pour le comte d'Harcourt, se rendit à Brisach pour tâcher de calmer l'effervescence des esprits.
Pendant l'absence de Philippsbourg du sousgouverneur, Charlevoix était entré par correspondance secrète en négociations avec le comte d'Harcourt pour lui faire entrevoir que, s'il parvenait à le faire remettre en liberté, il le rendrait maître de Brisach.
Ces ouvertures étaient bien faites pour donner au comte la tentation de se mettre en possession effective d'une place dont la cour lui avait refusé le gouvernement. Avec Philippsbourg et Brisach, il sentait qu'il deviendrait assez puissant pour dicter des conditions. Toutefois, comme à une
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prise de possession irrégulièreet compromettante, il préférait une investiture octroyée par le roi, avant iraccétier aux propositions de Charlevoix tt»uues précieusement en réserve, il profitait de sa main mise sur le prisonnier que la maréchale de Cuebriant avait assez maladroitement placé sous sa ganU\ jK>ur tâcher de peser sur les résolutions de la cour, eu lui arrachant par la crainte ce qu'il u*avait pu obtenir de sa faveur.
Nous venons de faire connaître le secret de l'attitude e\(>ectante prise par le comte dUarcourt; ce stvret donne la clef de la correspondance qui va suivrt\ Ijx nécessité de remonter à Torigine de cette atTaire de Bris;%ch nous ramène à une date un |Hnt antérieure à la marche sur Bordeaux du comte d'llanH>urt avec sa cavalerie,
/r cofNfr trêtarctHiri tut rartùna/ Mazarin^.
R Monseigneur*
« J*ai appris Testât des afiaires de Brisac dont « j'ay beaucoup d'inquiétudes dans les sentiments « de fidélité que j'ay pour le service du roy et de « Vostre Eminence; mais comme je ne prévoy <K qu'un remède assouré pour éviter le désespoir
^ Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives natUmales, registre KK., 1219, page 289.
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« de la garnison de cette place que mon neveu le « prince d'Harcourt ^ et ce gentilhomme lui diront, « je ne doute point que Vostre Éminence ne a l'approuve fort, puisque c'est le seul moyen ce qu'elle peut avoir présentement pour me donner ce une marque de cette franche et sincère amitié « dont elle adonné en dernier lieu de si obh'ce géantes asseurances à mon neveu le prince a d'Harcourt et à l'abbé de Charente', auxquelles a j'auray toute ma vie une confiance parfaite si « je voy cet effet de sa bonne volonté, vous a conjurant de croire, Monseigneur, que j'ay ce beaucoup de passion de me voir en estât de « témoigner utilement à Vostre Eminence avec « combien de sincérité je suis et j'ay esté toute oc ma vie,
« Monseigneur, a Le très-humble, très-obéissant, très-fidelle
et très-obhgé serviteur, « Harcourt. »
« A Agen^ le 8* avril. »
Cette lettre se rapporte incontestablement au moment où éclatait le mécontentement de la gar-
< François de Lorraine.
s De la maison de la Rochefoucauld.
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nison de Brisach privée de Charlevoix, son lieutenant-gouverneur, enlevé par la ruse de la maréchale de Guébriant, mécontentement qui pouvait avoir pour conséquence la perte de cette place livrée à l'armée espagnole par ses propres défenseurs. Le comte d'Harcourt accentue nettement la demande de ce gouvernement ; il représente ce don comme le seul remède efficace pour la conservation de la place, et comme le témoignage le plus certain qu'il pût recevoir des bons sentiments du cardinal Mazarin à son égard. En raison de l'importance extrême qu'il attache à sa demande, il a fait appuyer sa lettre des explications des deux messagers qui en sont les porteurs.
Dans cette lettre du 8 avril, le comte d'Harcourt croit devoir, par dissimulation diplomatique, témoigner quelque chagrin et quelques inquiétudes des suites que peut avoir l'affaire de Brisach; mais, dans une lettre subséquente datée du i5 avril, il ne peut comprimer plus longtemps sa joie qui éclate dans ce passage :
« L'advantage que ma bonne fortune m'a donné i< sur Brisach renouvelé l'impatience que j'avois « d'aller trouver près de Vostre Éminence quelce que ajustement solide à mon établissement ^ »
^ Archives nationales^ registre coté KK*^ 1219, page 2!IU; leltre inédite du comte d'Harcourt aa cardinal Mazarin.
H ajoute que, n'étant pas en mesure d attaquer sans des préparatifs fort longs les places situées sur la Dordogne, il. demande la confirmation de la permission d'aller rendre ses devoirs à Leurs Majestés.
Évidemment, le comte d'Harcourt commence à ne })lus douter du succès de ses démarches depuis la bonne fortune qui a fait tomber entre ses mains le lieutenant-gouverneur de Brisach ; mais comme sa correspondance et ses deux envoyés peuvent ne pas suffire à conduire la négociation à son gré, il fait valoir l'impossibilité où il est de mener vigoureusement la guerre, afin d'obtenir plus sûrement la permission d'aller lui-même traiter ses affaires à la cour.
Le comte, tenu à une diète rigoureuse de toutes faveurs, en éprouvait un appétit d'autant plus vif. Ce fragment d'une lettre de M. de Pontac, qui appuie vivement sa prétention auprès du cardinal Mazarin, nous apprend qu'il ambitionnait encore le gouvernement de la ville de Bordeaux et naturellement de toute la Guyenne :
« Je jouerai de mon reste pour tascher de raa mener les habitants de Bordeaux à Tobéissance a par l'entremise des parans et des intelligences a que je conserve dans ladite ville. Je ne sache a point de meilleur moien que celluy de pcr- « suader à ce peuple qu'ils auront M. le comte
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« d'Harcourt pour gouverneur; c'est l'unique « voye pour establir la confiance dans les esprits « qui sont désespérés de la miséricorde du « roy, etc. *. »
Le président dé Pontac, qui venait d'être appelé aux fonctions d'intendant de Tarmée royale, était tout dévoué au comte d'Harcourt; il ne pensait pas que la manifestation qu'il ne craignait pas de faire de ses sentiments en toutes circonstances, le compromettrait lui-même auprès de la cour, et serait sans doute la cause de la disgrâce qui finalement récompensa ses services.
La cour n'était pas plus disposée à accorder le gouvernement de la Guyenne au comte d'Harcourt, qu'elle n'était prête à céder à ses instances pour le gouvernement de Brisach; mais elle était très-préoccupée de la crainte de perdre cotte place importante et du soin de la maintenir en son pouvoir par tout autre moyen que celui d'en donner le gouvernement au comte d'Harcourt. Deux lettres inédites d'une haute importance écrites le même jour par le roi à la maréchale de Guébriant, dont la mission officielle se trouve confirmée par ces documents, nous font
' ,/rchives nationales, registre <'olé KK., 1219, page 310; lettre inédite de M. de Poiitac au cardinal Mazarin, datée du Port-Sainte-Marie, 1« avril 1632.
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connaître quelles étaient les intentions de sa politique^ :
« Du 21 avril, à Sens.
a Ma cousine, étant nécessaire pour la seureté comme pour le bien de mon service de faire punir exemplairement Çharlevoy des crimes et désobéissance et déloyauté notoires qu'il a commisy et pour estre Tautheur de la mutinerie de la garnison de Brisac, j*ay résolu de lui faire son procès en la manière que son crime le requiert; et, parce qu'il sera à propos pour la confrontation des témoins, sans délay, de le faire aprocher de Brisac, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à l'y faire conduire en tel Heu que vous estimerez à propos pour, y étant, luy estre son procès fait et parfait dans le conseil de guerre souverainement et en vingt-quatre heures par jugement militaire pour raison de crimes par luy comis et à faire exécuter sur le champ le jugement qui sera rendu contre luy; à quoy je désire que le sieur comte de Moret, votre neveu, s'employe incessamment aveb les officiers qui sont par delà, leur en donnant tout pouvoir par la pré-
* Nous avons trouvé les minutes {de ces deux lettres inédites aux Archives du Ministère de la guerre, vol. 135.
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sente, ainsy qu'à vous d'y tenir încessamment la main^ vouUant que vous me rendiez compte de ce qui aura été fait en cela pour la prompte exé cution de ma volonté. Sur ce je prie Dieu *, etc. »
a 1^ 21% à Sens. »
0 Ma cousine, encore que, par mon autre lettre cy-jointe, je vous mande de tenir la main i ce que le procès soit fait et parfait souverainement et en vingt-quatre heures à Charlevoye pour raison des crimes de désobéissance, déloyauté et de mutinerie par luy commis et autorisez, et de faire que le jugement qui sera rendu contre luy sera exécuté sur le champ; neantmoins, en cas que ledit Charlevoye se dispose à faire remettre la place de Brisac en . mon obéissance, et la garnison dans son devoir, je trouve bon de luy pardonner et mêmes de luy faire donner la récompense de sa charge que Ton luy a cy-devant fait espérer suivant le pouvoir qui vous en a été donné par les dépêches et mémoire qui vous ont été adressés sur ce sujet. A quoy me remettant, je ne vous, ferai la présente plus longue que pour prier Dieu**.. »
' Archivée du Ministère de la guerre y vol. 135. ' Archivée du Ministère de la guerre, vol. 13a.
Ces deux lettres, d'un ton si différent, Tune d'une inexorable sévérité, l'autre dMndulgente composition, se rapportent évidemment au moment où la maréchale de Guébriant a été expulsée de Brisach par la garnison indignée qui s'est rendue maîtresse de la place, dont elle menace de disposer à son gré. Le grand crime reproché à Charlevoix, et qu'il pourrait bien payer de sa tête, si la cour se sentait assez forte, car elle veut que le jugement soit exécuté sur l'heure pour s'éviter le refus de sa grâce, est surtout l'audace d'avoir rendu impossible le gouvernement dans la place du beau-frère d'un ministre ; car nulle preuve accusatrice ne s'élève contre Charlevoix d'avoir songé à la livrer à l'ennemi. Le comte de Moret, neveu, de la maréchale, est chargé de former le conseil de guerre qui doit prononcer le jugement; et pour rapprocher l'accusé des preuves et des témoins accusateurs, ordre est donné de conduire le prisonnier dans un lieu rapproché de Brisach^
Il est facile de se rendre compte que toutes les prescriptions contenues dans la lettre royale, sont d'une exécution à peu près impossible, de nature même à entraîner la perte irrévocable de Brisach par la fureur de la garnison ; est- il même certain que la maréchale pourra tirer son prisonnier de Philippsbourg, où les officiers du comte d'Harcourt voudront le garder certainement comme
un gage pour ménager les intérêts de leur général? Cette première lettre n'est destinée, tout le prouve, à être exécutée dans ses prescriptions que si les circonstances le permettent sans trop d'obstacles, circonstances dont la maréchale sera l'appréciatrice, car il est difficile à la cour de connaître exactement la situation à distance; mais, dans tous les cas, cette lettre a son utilité prévue ; son contenu, porté à la connaissance de Charlevoix, aura j)Qur effet de le décidei*, par crainte pour sa vie, à faire remettre Brisach sous l'obéissance du roi et à traiter pour se défaire de sa charge, en profitant des dispositions indulgentes de la seconde missive. La seconde lettre royale est en effet la seule dont les prescriptions soient susceptibles d'être exécutées; néanmoins nous . verrons la cour ne pouvoir pas même réussir à accomplir son deuxième programme.
Le comte de Moret, auquel un rôle est assigné dans la première lettre royale, n'est autre que le marquis de Vardes que nous avons précédemment nommé comme le neveu pour lequel la maréchale de Guébriaut ambitionnait le gouvernement de Brisach. Cette identité n'est pas sans intérêt à établir : les documents, comme les historiens, désignant ce neveu, tantôt sous le premier nom, tantôt sous le second, on serait facilement porté à supposer qu'il s'agit de deux per-
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sonnages différents et qu'une erreur est commise, soit pour Tun, soit pour Tautre. Comme il n'était pas rare qu^un même seigneur possédât plusieurs fiefs, la faculté de le désigner par le nom de l'un ou l'autre de ses fiefs était de nature à créer des confusions fréquentes. Nous tenons doublement à éclaircir celle-ci : d abord l'épisode du gouvernement de Brisach est certainement un des plus curieux de la Fronde; ensuite , parce que nous sommes destinés, dans la suite de ces Sous^enirs^ à faire plus ample connaissance avec ce marquis de Vardes, célèbre par son élégance et ses galanteries, dont Daniel de Cosnac parle plus d'une fois dans ses Mémoires.
On sait que des tendres relations de Henri IV avec Jacqueline de Beuil , comtesse de Moret, était né, en 1607, Antoine de Bourbon, comte de Moret, prince légitimé en 1608. Lorsque le trop galant Henri IV eut convolé à de nouvelles amours, Jacqueline du Beuil épousa René du Bec, marquis de Vardes. Le comte de Moret, prince légitimé, ayant été tué au combat de Castelnaudary, en i632, ou s'étant volontairement dérobé au monde pour finir saintement ses jours dans un ermitage, comme le rapporte une chronique peu sûre, le titre du comté de Moret fit retour à sa mère et à sa descendance ; c'est pourquoi François-René du Bec, marquis deJVardes,
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neveu|de Renée du'Bec, maréchale de Guébriant, portait aussi le titre de comte de Moret.
Nous avons dit que M. de Pontac * venait d'être appelé aux fonctions d'intendant des finances de l'armée de Guyenne ; confiant dans les relations d'amitié et de parenté qu'il avait dans la ville de Bordeaux, c'était lui qui avait engagé le comte d'Harcourt à faire avec la cavalerie royale cette pointe rapide sous les murs de la capitale de la Guyenne. Cette démonstration^ suivant ses espé» rances, devait lui en faire ouvrir les portes, tandis qu'elle n'avait abouti qu'à une déception fâcheuse pour le succès de la cause royale. M, de Pontac, peu de jours après cet échec, écrivit au cardinal Mazarin qu'il concluait contre ses parents et ses proches, et qu'il considérait les habitants aveuglés •de cette ville comme méritant les plus sévères châtiments. Cette lettre donne trop de précieux détails sur le point de vue financier d'stbord, et ensuite sur les divers aspects de la situation, pour que nous ne la reproduisions pas en entier '.
* Le président de Pontac appartenait à une ancienne maison de magistrature alliée aux maisons de Bourbon-Busset, desCan, de Grussol. Voyez l'Histoire généalogique dn P. Anselme.
' Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives naUonales, registre coté KK., 1219, page 320.
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ff Monseigneur 9
• « J*avoue estre redevable à Vostre Eminence de la commission qu'il a pieu au Roy m'envoyer pour l'intendance des finances de son armée commandée par M. le comte d'Harcourt. Je tou* drois, Monseigneur, avoir assez d'adresse et* de capacité pour respondre à vos espérances et à la dignité de cet employ; mais au moins, Monseigneur, Votre Eminence doibt estre asseurée qu'elle ne pouvoit faire choix de personne qui eust plus de 7elle et de fidélité au set-vîce du Roy et de Vostre Eminence.
a J'ay eu Thonnear, il y a quelques jours, de suivre M. le comte d'Harcourt jusqu'aux portes de Bordeaux. Cette cavalcade a esté enti^eprise sur des avis venus de bonne main, et, de la façon qu'elle a esté mesnagée, elle devoit produire des effets avantageux ; mais, Monseigneur, les esprits des Bôrdelois ne sont plus capables de correction ny de rescipiscence, et leur présomption les a si fort aveuglés que, comme ils se jugent indignes de pardon, ils croient estre audessus des péyiies et des châtimans. Ceux qui tiendront autre langage à Vostre Eminence luy déguiseront la vérité ; pour moy qui fais profession de n'avoir autre-intérêt que celluy du rétablissement de l'au-
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thorité du Roy, je conclus contre mes parens et mes proches, et je dis hautement que l'Ëstat sera tousjours dans le trouhle et dans la division tout autant que l'impunité régnera dans la ville de Bordeaux.
(c Yostre Eminence a veu les effets de ma négociation par la députation que le parlement et le corps de ville de Tolose ont fait vers M. le comte d'Harcourt. J'ay des nouvelles asseurées que toutes choses y vont bien pour le service du JRoy, et on me donne de très bonnes espérances de la réduction des villes de Grenade et de Beaumont.
« Les munitioneres ayant abandonné l'armée de M. le comte d'Harcourt depuis que nous passâmes en Périgord, je Tay fait subsister du mieux qu'il m'a esté possible et j'ay trouvé du pain à peu près ce qu'il en a fallu dans ma bource ou dans celle de mes amis. Je suis aux termes de faire un traité pour la fourniture du reste de la campagne et j'ay pourveu suffisamment* pour la poudre et pour les boulets. J'espère que M. le comte d'Harcourt ne me laissera point engagé et que Yostre Eminence aura esgard à mes services. Il y a trois ans que j'ay esté exilé de Bordeaux et que mes biens sont en proye aux Frondeurs. M. le prince s'est approprié les gages de mon ofBce il y a deux ans ; il y a sept mois que je suis l'armée du Roy et que je sers proche la personne de M, le
comte d'Hàrcourt sans émoulumens. J*espère que Vostre Eminence prendra soing de moy et qu'elle voudra que j'aye Tobligalion à sa bonté et à sa générosité de quelque sorte de récompense.
« Je travaille incessamment avec M. de Tracy à faire venir l'argent destiné pour les troupes; il s'y présante tous les jours de nouvelles difficultés; mais j'espère que nous les surmonterons. Les trésoriers de Montauban se sont rendus exécuteurs de la levée d'un million de livres dans leur généralité, ce n'est, pas la voye la plus courte; mais on a creu que c'estoit la plus asseurée. Je rends très humbles grâces à Vostre Eminence de l'honneur qu'elle me fait par ses lettres et de la bonne opinion qu'elle a de moy. Je ferey tous mes efforts pour la conserver et pour mériter, a Monseigneur,
a La qualité de vostre très humble, très obéissant et très fidelle serviteur, ^ <c De Pontac.
« De Mas d'Agenois, ce 29 avril 1652. »
Le comte d'Harcourt, depuis sa tentative sur Bordeaux, s'étail rendu à Marmande. Il s'occupait sur ce point à la construction d'un pont^sur la Garonne pour faire passer sa cavalerie qu'il voulait cantonner dans le Pays-Entre-deux-mers, dans
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ce quadrilatère qui, suivant ses calculs, se prétait si bien à toutes les éventualités.
De Marmande, iL écrivit au ministre Le Tellier la lettre suivante * :
a Monsieur,
<( Vous m*avez parfaitement obligé de me mettre hors d'inquiétude, par la relation que vous aves eu la bonté de m'envoyer, de tous les bruits que le party de M. le prince faisoit courir icy à son advantage sur ce qui est arrivé dans l'armée
du Roy, et vos dépesches du 8* et du de
ce mois m^ont esté rendues à mon retour d'un petit voyage que nous avons fait aux portes de Bourdeaux pour en exhorter le peuple à se remettre soubz l'obéissance du Roy , prévoyant que ce seroient là vos sentimens et que nous ne pourrions rien faire de plus avantageux. Ce gentilhomme vous dira tout ce qui s'y est passé, bien qu'il n'kye pas esté tesmoin.
(c Vous me fairiez tort si vous doutiez que je fusse tout à faict résolu à vous envoyer les troupes que le Roy ordonne de séparer de cette armée icy, pour aller dans la sienne; mais vous jugez bien que n'ayant pas encore esté payé un sol des
* Lettre inédite, archives du Ministère de la guerre, volume 133.
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taxes qui ont esté faites pour leur faire toucher de l'argent, ce seroît hasarder quelque mauvais effet de leur parler de partir qu'elles ne soient satisfaites; outre qu'on n'en vîendroit certainement pas à bout. La commission que vous avez pris la peine de m'envoyer pour M. le président de Pontac, ne luy donnant que la direction des finances, vous jugerez sans doute fort à propos de luy en envoyer une particulière dHntendant de la justice et police de cette armée dans laquelle il en a jusqu'à présent fait les fonctions avec la probité qui vous est connue. En ce cas là, il est je croy inutille de vous advertir qu'elle ne doit point estre, comme celle des finances, en l'absence de M. Marin, puisqu'il n'estoit pas de robe pour faire les fonctions de la justice.
a Le vieux M. de ïloqueservîère dont vous connoissez mieux que personne les antiers services et la fidélité^ n'ayant aucun établissement qui le mette à couvert de la nécessité, j'ay creu que vous ne seriez pas fasché d'avoir moyen de l'obliger , comme je vous en conjure, des provisions du gouvernement de Saint-Jean d'Angely. Cest une récompense qui n'ira point à la diminution des coffres du Roy et qu'il ne souhaitte que pour vivre en repos dans un lieu très fidelle, et où sa probité est connue. Je prendray beaucoup de part à cette grâce 9 remetant à ce gentilhomme à vous
entretenir sur mes petits intérestz selon la confiance que j'ay à la généreuse amityé que vous avez promise, « Monsieur, « A vostre très humble et très fidelle serviteur,
« Harcoîjrt.
a Au (amp du Mas d'Agenois, \v 30 avril 1()52. »
(c Nous faisons assiéger INérac et Casteljaloux en attendant que notre pont de batteaux soit faict à Marmande où il est déjà fort avancé. »
La cour avait l'intention de renforcer Farinée qui la suivait pas à pas, au détriment de l'armée (le Guyenne; mais le comte d'Harcourt, trouvant dans cet ordre une atteinte à l'importance de son commandement, soulève des obstacles à son exécution; il sont comme un aiguillon qui le réveille de son inaction calculée ; il insiste sur les sièges commencés, sur le |)ont qu'il construit sur la Garonne, entreprises dont le succès ne pouvait concorder avec la diminution de son armée.
Le même jour, le comte d'Harcourt écrit au cardinal Mazarin cette lettre toute spéciale à l'affaire de Brisach * :
* Lettre inédite, ^rc/tives nationales, re^ï%irc coté KK., 1219, page 328.
« Monseigneur^
<x Je n'ai pas ignoré que Vostre Eminence eust les provisions de Brisach quand je luy ai dépesché ce gentilhomme; mais j'ay creu devoir d'autant plus espérer l'establissement, qu'elle m'avoit souvent fait donner parole, que quand la chose dépendroit d'Elle , Elle seroit bien ayse de me la procurer. Je suis bien marry, Monseigneur, qu'à toutes choses que je puis demander avec justice, je n'y rencontre des obstacles invincibles, et que ma fidélité, mes services, et mon attachement aux intérests de Vostre Eminence soient si mal reconnus. J'envoye encore le sieur de Saint-Amand auprès d'Elle pour tascher de la persuader de joindre le gouvernement d'une place à la proposition qu'Elle luy a fait pour l'eschange de celuy d'Alsace, et d'ajuster d'autres petits intérests qui peuvent m'oster l'inquiétude où je suis que Vostre Eminence n'ait pas pour moy une bonté so- . lide. Je la supplie d'adjouler une créance entière à tout ce que ledit sieur de Sa^int-Amand aura l'honneur de luy dire de ma part et de croire qu'elle n'aura plus d'importunité de moy après celle-cy ; comme je n'auray plus lieu de rien prétendre de son amityé, si elle ne fait quelque
entretenir sur mes petits intérestz selon la confiance que j'ay à la généreuse amityé que vous avez promise, « Monsieur, « A vostre très humble et très fidelle serviteur,
« Hargourt.
« Au camp du Mas d'Agenois^ le 30 avril 1652. »
(c Nous faisons assiéger Nérac et Casteljaloux en attendant que notre pont de batteaux soit faict à Marmande où il est déjà fort avancé. »
La cour avait l'intention de renforcer Farinée qui la suivait pas à pas, au détriment de Tannée de Guyenne; mais le comte d'Harcourt, trouvant dans cet ordre une atteinte à l'importance de son commandement, soulève des obstacles à son exé* cution; il sent comme un aiguillon qui le réveille de son inaction calculée ; il insiste sur les sièges commencés, sur le pont qu'il construit sur la Garonne, entreprises dont le succès ne pouvait concorder avec la diminution de son armée.
Le même jour, le comte d'Harcourt écrit au cardinal Mazarin cette lettre toute spéciale à l'affaire de Brisach * :
* Lettre inédite, ^rc/dvesnaiionalesy registre coté KK., 1219, page 328.
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« Monseigneur,
« Je n'aî pas ignoré que Vostre Eminence eust les provisions de Brisach quand je luy ai dépesché ce gentilhomme; mais j'ay creu devoir d'autant plus espérer Testablissement, qu'elle m'a voit souvent fait donner parole, que quand la chose dépendroit d'Elle, Elle seroit bien ayse de me la procurer. Je suis bien marry, Monseigneur, qu'à toutes choses que je puis demander avec justice, je n'y rencontre des obstacles invincibles, et que ma fidélité, mes services, et mon attachement aux intérests de Vostre Eminence soient si mal reconnus. J'envoye encore le sieur de Saint-Amand auprès d'Elle pour tascher de la persuader de joindre le gouvernement d'une place à la proposition qu'Elle luy a fait pour l'eschange de celuy d'Alsace, et d'ajuster d'autres petits intérests qui peuvent m'oster l'inquiétude où je suis que Vostre Eminence n'ait pas pour moy une bonté so- . lide. Je la supplie d'adjouter une créance entière à tout ce que ledit sieur de Sa^int-Amand aura l'honneur de luy dire de ma part et de croire qu'elle n'aura plus d'importunité de moy après celle-cy ; comme je n'auray plus lieu de rien prétendre de son amityé, si elle ne fait quelque
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malgré toutes les instances que le comte a faites auprès de la cour pour obtenir qu'il lui fut envoyé sous ses ordres, en Guyenne, dirige dans l'Aunis les opérations militaires contre le comte du Dognon. Le marquis du Plessis-lîellière , avec son petit corps de troupes, a pour mission d'assiéger et de prendre Brouage, opération hautement critiquée par le comte d'Harcourt qui soutenait que la concentration de toutes les forces militaires disponibles dans l'ouest de la France était nécessaire pour soumettre la Guyenne d'abord, et ensuite pour s'emparer de Bordeaux. Cette seconde capitale de la Fronde une fois replacée sous l'autorité royale, toute autre résistance devait cesser et Brouage tomber sans coup férir. Le cardinal Mazarin ne partageait pas cette manière de voir, quel que fut le puissant intérêt de terminer rapidement la guerre dans les régions du Sud-Ouest, [)our fondre ensuite les diverses armées dans l'armée royale destinée à reprendre possession de Paris. Dans la dissidence de ses appréciations avec celles du comte d'Harcourt, le cardinal était guidé certainement par cet esprit de méfiance en vertu duquel, ainsi que nous l'avons précédemment remarqué, l'armée qui environnait le roi, ^u lieu d'être soumise à un commandement unitaire, était divisée en deux corps sous la conduite de deux maréchaux de France, bien que l'un de ces
maréchaux ne fut rien moins que le vicomte de Turenne. En outre, il est plus que probable que Tamour-propre d'exercer un commandement séparé rendait le marquis du Plessis-Bellière fort opposé lui-même à cette jonction. Nous pouvons conjecturer,sans risquer de nous tromper beaucoup, qu'il éprouvait peu de sympathie pour le comte d'Harcourt, en jugeant sur la satisfaction que nous lui verrons témoigner quand la province dans laquelle il opère sera délivrée de la présence de la compagnie des gendarmes de ce général. Le marquis, après avoir envoyé sa cavalerie, commandée par M., de FoUeville, subsister sur les bords de la Dronne, s'était avancé avec son infanterie sur la côte de l'Océan ; il y avait fait occuper, conformément aux ordres reçus, les îles de Ré et d'Oléron. Il blâmait cette occupation qui épuisait ces îles, alors qu'il eût été sage d'en réserver les ressources pour le moment où l'on eût été en mesure d'entreprendre le siège de Brouage; il blâmait non moins la prescription qui lui était faite de construire des forts, travaux qui ne pouvaient que fatiguer inutilement son infanterie et employer des sommes d'argent considérables alors qu'on en manquait, tandis qu'il eût été d'une prévoyance plus sage de réserver tous les moyens d'action pour ce même siège. Cette entreprise,
suivant lui, ne réclamait pas moins de six mille III. m
hommes d'infanterie et le concours de l'armée navale; or le duc de Vendôme était 'encore à Nantes, où il en préparait l'armement. Le marquis du Plessis-Bellière, loin d'avoir les six mille hommes par lui jugés nécessaires , diminuait même ses forces en détachant deux régiments contre le marquis de la Roche-Posay qu'il accusait de vouloir conquérir l'évéché de Poitiers. Néanmoins^ il harcelait le comte du Dognon, lui enlevait une frégate et prenait des mesures pour empêcher le recrutement de ses matelots et le recouvrement de ses subsides. Comme fait particulier, il s'était emparé de la personne de M. d'Amble ville, de la maison de Mornay, qu'il eût bien voulu échanger contre l'abbé de Guron, négociateur précieux pour le cardinal Mazarin. Nous savons que cet abbé avait été arrêté par ordre de mademoiselle de Montpensier , à Orléans, lorsqu'il traversait cette ville porteur d'instructions de la cour pour les armées de Guyenne ; et quHl fut échangé, non contre d'Ambleville, mais contre un colonel d'infanterie étrangère*.
Le marquis du Plessis-Bellière adresse le même jour sur ces faits au ministre Le Tellier deux missives : la première affecte plus particulièrement la forme d'un rapport sur les opéra*»
' Voyez tome il, page 65^ ot la note.
lions militaires ; la seconde, celle d'une lettre où il est question des personnes ' :
« Monsieur,
« Suivant la lettre que M. de Saint-Vallier* m'a escrite sur le subjet de la prise des ordres qu'il m'apportoit et par laquelle il me faict entendre' vos intentions, je me suis venu poster icy avec nostre infanterie et le régiment de cavallerie de Lislebonne, après avoir envoyé le reste de la cavallerie soubz la charge de M. de FoUeville vers la Dronne pour l'y faire subsister et observer les ennemis de ce costé là. J'appréhende bien que nous ne soyons entrés trop tost dans ces isles, parce que quelque soin et peine que nous prenions pour les conserver le plus qu'il est possible, l'on ne laisse pas de les manger, et il n'y aura plus rien quand on voudra entreprendre le siège de Brouage qui ne se peut faire sans l'armée navalle et six mille hommes de pied effectifs qui nous seroyent bien plus nécessaires que toute cette nouvelle cavallerie qu'on faict; et pour ce qui est des forts aux environs de la place, outre que
* Nous avons tiré ces deux documents inédits des Archives du Ministère de la guerre, vol. 133.
' Capitaine des gardes de la porte; mort à Grenoble en 1699. Voy. les Mémoires du duc de Saint-^imon.
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cela ne se peut sans argent, et que ce seroit ruiner nostre infanterie qui est assez fatiguée des gardes que nous sommes obligés de faire, la prise de Brouage par force seroit bien plus prompte et de moindre despence que cette construction, si nous avions les hommes et munitions nécessaires pour ce siège, parce qu'il faudroit bien quatre mois de séjour à toute cette armée pour les mettre en estât de n'estre pas forcez par les ennemis, et ensuite une paye bien réglée, et toujours des vaisseaux à la mer pour faire subsister les garnisons qu'on y metteroit, pour quoy le temps n*est pas ce semble trop propre, et si, avec cela, on. n'empescheroit pas que le comte du Daugnon, par les menaces qu'il faict du feu, ne tirast tousjours une bonne partie de ses contributions ac* coustiiméesde ce p.iys; ainsy je ne croy pas qu'on doibve songer en aucune façon à ces forts; mais bien plustost à voir à quoy il vaudra mieux employer cette armée, pour quoy il n'y a point de temps à perdre. Cependant nous nous esvertuons à incommoder autant que nous pouvons ledit comte du Daugnon en alliénant de luy les peuples et les matelots qui y ont bonne disposition et ne le servent que par la tiranie qu'il leur fait ou l'appréhension de retourner à l'advenir soubs sa domination. J'ay faict publier des ordonnances dans tous ces lieux et dites isles par lesquelles il
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est enjoinct à tous matelots qui sont sur les vaisseaux du comte du Daugnon et ceux du party des princes de revenir dans trois semaines au service du Roy ou du moins dans leurs maisons à peine d'estre chastiés par le razement d'îcelles et exil de leurs femmes et enfans du pays, ce qui a faict un grand fracas parmy eux ; et que, s'ils mettent une fois pied à terre, ils ne remonsteront pas sur lesdits vaisseaux. Je me suis desjà servy de quelques uns pour armer deux chalouppes^ lesquelles j'envoyay la nuit passée aborder une frégate du comte du Daugnon sur laquelle y avoit sept pièces de canon de fer et une de fonte. Nos chalouppes l'attaquèrent si vigoureusement qu'elles l'enlevèrent. Nous n'y avons eu que cinq ou six hommes blessés dont un des capitaines des chalouppes faict nombre. Les ennemis y ont perdu huict ou dix hommes tant blessés que tués et quatorze prisonniers. J'ay envoyé à M. le duc de Roannés les régiments de Périgord et de Jonzac pour meltre M. de la Rocheposay à la raison, lequel veut conquérir l'evesché de Poitiers par les armes. M. de Vendosme m'a escrit de Nantes pour establir correspondance avec luy, à quoy je ne manqueray pas de satisfaire, et de luy donner part des nouvelles de ce pays et mes sentiments sur toutes choses consernant le service, pour lequel je feray toutes les choses possibles
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et pour vous faire voir que je suis très passionné-
meuty
ce Monsieur,
« Vostre très humble et très obéissant serviteur,
(c Plessis-Bellieèë.
a Au camp de Marennes, ce 4 mai 1652. »
« Monsieur,
« Nous sommes en ce lieu depuis lundy, suivant le project que nous en avions faict et que vous pourrez avoir appris par M. de Xaintes ; ensemble U conqueste que nous y avons faicte de M. d'Ambleville que nous voudrions bien eschan* ger avec l'abbé de Guron.
a M. de la Lonnière s'en va vous trouver afin de travailler à adviser avec vous, tandis que nous sommes de loisir, aux moyens et choses qu'il nous faudra pour le siège de Brouage, si on a la ferme pensée de l'attaquer, pour quoy on ne doibt pas faire estât de moins de six mil hommes de pied avec toutes les autres choses nécessaires et Fargent qu'il convient pour les travaux, et qui, en ce temps là, servira aussy à la subsistance des trouppes parce qu'elles ne trouveront plus rien
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dans le pays, et sy vous en escrivez à la cour, je vous prie de le faire en cette conformité;
« M. de la Lonnière vous dira sy partîculièrejnent de nos nouvelles et comme M. le chevalier d'Albret vient nous joindre icy avec son régiment '. que je retire pour remplacer les gensdarmes de M. le comte d Harcourt qui s'en vont et pour en délivrer la province.
« Les peuples d'icy sont en fort bonne disposition et rien ne les retient que la crainte que nous ne poussions pas Brouage à bout. Ils prendront les armes toutes fois et quand nous voudrons; c'est pourquoy je vous supplie de nous envoyer à Xaintes celles que vous aurez. Je finis cette lettre en vous suppliant de continuer tousjours les soings que je veois par la lettre que vous avez escrite à M. de Xaintes que vous prenez pour nostre infanterie et de croire que je suis passionnément,
a Monsieur,
cf Vostre très humble et obéissant serviteur,
a Du Plessis-Bellière.
« Au camp de Marennes^ ce 4 mai 4652. »
Indépendamment du petit corps d'armée du marquis du Plessis-Bellière , il existait encore,
donnant au besoin les mains au comte d'Harcourt, mais indépendant de son commandement, un autre petit corps de troupes sous les ordres du marquis de Saint-Luc. Ce général, brave, mais malheureux, n avait plus été mis en avant depuis sa malheureuse affaire de Miradoux*. Le corps qu'il commandait était principalement destiné à jouer le rôle de réserve, et surtout à maintenir les régions de la Haute-Guyenne et du Languedoc qui n'avaient pas participé aux mouvements de la Fronde, ou qui, après y avoir pris part, étaient revenues à la soumission. Dans ce but, le marquis de Saint-Luc s'était porté à Agen ; l'esprit inquiet des habit^mts de cette ville avait besoin d'être surveillé de près, depuis que le comte d'Harcourt en était parti pour faire sxir Bordeaux sa pointe inutile à la tête de sa cavalerie.
En sa qualité de gouverneur de Montauban, le marquis s*occu])ait d'une manière plus particulière encore de tout ce qui concernait la situation dans cette cité; et il résulte des renseignements contenus dans sa lettre qui va suivre, ce contraste singulier que, tandis que la catholique ville de Toulouse était, ainsi que nous avons eu occasion de le constater, si mal disposée à aider à l'extinction de l'incendie de la Fronde, la
* Voyez tome !•% chapitre ix.
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protestante ville de Montaubaii concourait avec empressement à toutes les mesures qu'elle jugeait de nature à assurer le triomphe de la cause royale. Ces dispositions des protestants du Midi corroborent l'observation que nous avons faite à l'occasion du Dauphiné* : les protestants se fussent volontiers ralliés à la politique du tiers parti, éphémère invention du cardinal de Retz; à défaut du succès de celle-ci, placés entre deux alternatives, celle du ministère du cardinal de Retz, arrivant au pouvoir, non comme chef du tiers parti, mais comme premier ministre de la politique royale, ou celle de la continuation du ministère du cardinal Mazarin, ils préféraient ce dernier à son antagoniste, par cette raison que le succès du cardinal de Relz, intimement lié à la cour de Rome, leur paraissait, par cette intimité, un danger pour le libre exercice de leur culte. Qui eût pensé en ce moment que le dévouement royaliste des protestants aurait pour récompense, sous ce même règne, la révocation de l'édit de Nantes? Il est vrai qu'à l'époque où elle sera faite, la Fronde, le cardinal de Retz, le cardinal Mazarin, seront, par un calcul de la politique du grand roi, des souvenirs plus lointains et plus effacés certainement qu'ils ne le sont de nos jours.
* Voyez tome II, chapitre xin.
a 34 SOUVETTIRS
Ces dispositions des protestants de Montauban nous sont rëvélées par le marquis de Saint-Luc écrivant au cardinal Mazarin^ :
a Monseigneur,
(c l^es importans services et la fidélité qu'ont tesmoigné les habitans de Montauban dans les dernières occasions m'obligent de signaler très humblement à Vostre Eminence de faire cognoistre à leur communauté par des effets de la bonté de Leurs Majestés la satisfaction que Ton a de leurs services. Il est de grande conséquence de les traitter favorablement pour maintenir tous les religionnaires par cet exemple à estre fermes et inesbranlables dans leur devoir. Je suis tesmoin de grandes avances qu'ils ont faites tant pour leurs travaux que pour les autres choses nécessaires aux armées du Roy. Ils ont employé leurs biens et leurs vies comme de fidelz subjets; ils espèrent la protection de Vostre Eminence pour leur ville où je sçay certainement qu'ils ont toute la passion imaginable pour tous vos intérests. J'espère que Vostre Eminence les appuyra de . son
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre coté KK., 1219.
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crédit et authorité et qu'elle me fera rhonneur de croyre que je suis avec respect et fidélité, ^ « Monseigneur,
« Vostre très humble , très obéissant et très obligé serviteur,
a Saint-Luc.
« D'Agen, le 4 may i652, »
Dans l'intervalle des faits que nous venons de décrire y le cardinal Mazarin était informé de la tournure nouvelle que donnait à l'affaire de Brisach l'entente établie entre le comte d'Harcourt et Charlevoix, par une lettre de M. de Tracy*, dont nous. détachons le fragment suivant^ :
« Monseigneur,
a M. le comte d'Harcourt qui a reçu une lettre de M. de Charlevoy que j'ai lue pour laquelle il témoigne se mettre entièrement à lui pour Brisac, offre à Vostre Eminence tous les services qu'il
* M. de Tracy, l'un des généraux de Tarmée royale, ayaitété peu d'années auparavant l'un des adorateurs deM"'* de Longueyille^ lorsque cette princesse était à Stenay, en i 650 ; Conrart du moins le prétend dans xe passage de ses Ménioires : « On disait que M. de Tracy était amoureux de M">" de Longueyille, et qu'il luy avoit écrit une lettre »
3 Lettre inédite de M. de Tracy au cardinal Mazarin, datée de Marmande, 7 mai 1652., Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 339.
peut lui rendre en cette rencontre, et, pour en ajuster les moiens, il désire de faire un voyage à la court, quand mesme ce ne seroit que pour y séjourner vingt-quatre heures. J*aurois souhaité d'estre aces puissant pour détourner ce dessein; mais, puisque c'est une chose qui me paroit résolue dans son esprit et qu'il estime avantageuse pour vos satisfactions communes, je crois que le temps qu'il peut prendre avec moins de préjudice aux affaires du Koy est dans quinze jours, lorsque les troupes seront logées entre Deux -Mers, attendant que M. du Plessis - Bellière ait joint avec son artillerie ou qu'on en aura mis une autre sur pied, etc. »
Deux jours après, le comte d'Harcourt prend à son tour la plume et écrit à Le Tellier* :
a Monsieur,
a .l'avois impatience que nostre pont fust achevé pour mettre, comme nous faisons, nostre cavalerie entre Deux-Mers à couvert de la rivière du Drot, et estre plus en estât, en attendant qu'il se présente quelque occasion avantageuse, de donner les mains à M. du Plessis-Bellière vers lequel j'ay advis que les ennemis avaient dessein de
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archivett duMînU» tèrede in. guerre, vol. i33.
marcher. Jusqu'à présent nous avons eu assez de bonheur pour n^avoir pas besoin d'artillerie pour prendre les villes ; mais je prévoy qu'à l'advenir ce qui nous reste à réduire ne sera point de facile conqueste et comme vous n'ignorez, je m'asseure, pas, Monsieur, que nous ne sommes servis que de l'artillerie et des munitions que nous avons pris sur les ennemis, n'en ayant presque pas trouvé en ces quartiers, nous ne pouvons pas faire un fondement asseuré d'en avoir quand nous en aurons besoin. C'est ce qui nous obligera à demeurer les bras croisez pendant quelques jours, jusques à ce que nous ayons de la poudre et des boulets que nous ramassons et que nous faisons faire dans tous les lieux où nous en croyons pouvoir trouver. La nécessité du pain ne nous arrestera pas moins, ne se trouvant plus de bled dans la campagne. Pendant que nous en avons trouvé, nous avons faict vivre les troupes sans conclure aucun marché avec un munitionnaire; mais présentement que nous allons entrer dans un pays d'où les villages ont tout emporté dans Bourdeaux, jusqu'à leurs gros meubles, nous sommes contraintz de pourvoir au pain par un traité que M. de Pontac a fait avec des gens du pays dont il connoist les forces ; et nous serons infailliblement obligez d'en donner à la cavalerie que nous ne sçaurions faire agir à quelque grand
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dessein qu'elle n'ayt receu quelque payement des traitez que M. de Tracy a faits et qui commencent à s'exécuter.
a Au reste, Monsieur , j^ay eu des nouvelles de Brisac dont l'abbé de Charente et le gentilhomme que j'ay à la Cour auront l'honneur de vous entretenir, qui m'obligent à vous conjurer^ par la conservation de cette place et Tintérest que vous prenez au service du Roy, de contribuer en tout ce qui dépendra de vous pour en faire assister la garnison. J 'employé tout mon crédit et celui de mes amis pour la conserver au Roy, comme fortune ; mais vous sçavez trop bien mes forces pour douter qu'après cet effort je ne les aye épuisées au dernier poinct. J'escris à Son Eminence sur la liberté des deux officiers de la garnison de Brisac qui ont esté arrestez à la Cour, que je croy qu'elle la leur doit procurer pour mettre les affaires en bon chemin. — Je vous supplie. Monsieur, de vouloir dire quel est son sentiment sur ce sujet, et de me rendre, sur le service que j'ay rendu au Roy en la conservation de Brisac^ les mesmes offices que j'espère de la généreuse amitié que vous m'avez promise, « Monsieur,
« Vostre très humble et très fidelle serviteur,
<c Harcourt.
« A Marmande^ ce 9 may 1652. n
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. aSg
« Le S' Le Cler, commissaire ordinaire des guerres, estiint mort ces jours passez, et ayant esté adverty qu'il n'avoit point payé le droit annuel depuis prez de six ans, j*ay creu vous pouvoir demander cette charge en faveur d'un de mes anciens domestiques nommé Mirabaud , qui . a l'honneur d'estre conneu de vous et que j'ay fait servir dans Temploy de commissaire depuis que j'ay l'honneur d'estre dans ceux des armées. C'est uh garçon très exact dans ce mestier là, qui est plein d'honneuf et dont les services méritent cette récompense. J'ay si peu de moyens de faire pour les miens, si ce n'est par les grâces de la Cour, que je ne sçaurois éviter de vous demander celle-cy avec instance, ne pouvant trouver d'occasion plus favorable ny plus portable à sa capacité. Je vous conjure donc de tout mon cœur de la luy procurer et de croire qu'ayant beaucoup d'amitié pour luy, j'en demeureray sensiblement vostre redevable. »
Dans cette lettre, déjà si intéressante au sujet des affaires de la Guyenne et des mesures concertées entre le général et l'intendant de l'armée royale, nous remarquons comme l'un des points les plus essentiels avec quelle persévérance le comte d'Harcourt revient sur l'affaire qui lui tient profondément au cœur, l'affaire de Brisach; deux
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officiers qui se sont rendus à la cour pour exposer les griefs de la garnison au sujet de renlèvement de Charlevoix, ont été arrêtés, il réclame leur liberté; enfin il prétend que la conservation de Brisach au roi n'est due qu'à ses efforts et aux sacrifices d'argent qu'il ne craint pas de faire malgré l'état de sa fortune; il ajoute qu'il en attend la juste récompense. Nous savons bien que le comte d'Harcourt s'est mis en mesure de prendre ce qu'on ne veut pas lui donner ; mais prudemment encore il ajourne avant de lever le masque : un don sera moins compromettant et plus avantageux. Il espère que la cour, prévenue de son entente avec Charlevoix, comprendra qu'il cesserait d'être prudent de continuer à lui opposer des refus. Jusque dans \e post-scriptum de sa lettre, le comte exhale son amertume de n'être pas en situation de récompenser ses serviteurs et ses amis sans recourir aux grâces de la cour.
L'entente établie entre le comte d'Harcourt et Ciiarlevoix pour l'affaire de Brisach venait d'aboutir à un fait considérable : le comte de Cerny, gouverneur de Philippsbourg , s'étant jeté dans Brisach pour tâcher de conserver cette place au roi, les officiers du régiment de Charlevoix lui avaient hautement déclaré que le seul moyen d'empêcher les soldats de livrer la place à l'ennemi était de délivrer Charlevoix et de donner le
DU RilGNE DE LOUIS XIV. a/jl
commandement supérieur au comte d'Harcourt. Comme le comte de Cerny, sans ordres de la cour, ne pouvait se décider à remettre en liberté Charlevoix, les officiers eurent recours à une ruse qui réussit. Us firent savoir au marquis d'Arson, commandant à Philippsbourg en l'absence de son père, le comte de Cerny, que la place de Brisach était perdue par la trahison, et la vie de son père menacée par la rage des soldats, si Charlevoix n'était élargi ; le commandant, effrayé pour la vie de son père et pour les intérêts du roi, rendit à Tinstant la liberté à Charlevoix. Celui-ci était accouru à Brisach, où il avait été accueilli par les transports de la garnison. La possession de cette place se trouvait dès lors assurée au comte d'Harcourt.
Le même jour que la lettre précédente à Le Tellier, le comte adresse celle-ci au cardinal Mazàrin * :
(c Monseigneur,
« Bien que je sois persuadé par une lettre du comte de Cerny, de la main d'un secrétaire, que Vostre Eminence a esté advertye par la mesme voye de ce qui est arrivé à Brisac, je ne sçaurois
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives nationales, registre coté KK., 1219, page 339.
HT. Ki
m'empescher de supplier Vostre Emioence par uo exprez de faire réflexion sur Testât présent de cette place et sur la nécessité qu'il y a d'en assister la garnison. Elle auroit déjà esté capable de prendre quelque résolution bizearre si le filz du comte de Cerny, contre les ordres de son père, ne lui avoit redonné M. de Charlevois, comme Vostre Eminence aura sceu, et cette garnison ne le seroit pas moins à Tadvenir si elle se voyoit abandonnée de la Cour dans les persécutions que Ton luy fait de tous les endroitz d'où elle est puissamment recherchée. Pour moy, Monseigneur, à qui ma bonne fortune a donné Ta van • tage de l'avoir conservée au Roy jusqu'à présent^ quand j'y auray épuisé tout le crédit que j'ay sur la bourse de mes amis que j 'employé présentement pour cet effet, j'auray la conscience en repos de n'y avoir rien oublié ; mais en mesme temps un regret doublement sensible de voir mes effbrtz. inutilz s'ilz ne sont secondez par ceux, de la Cour et de Vostre Eminence. Cependant, comme ledit sieur Charlevois témoigne par une lettre que j'ay receue de luy d'avoir plus de confiance en moy qu'à tout autre et que Vostre Eminence n'en doit pas moins prendre à ma fidélité, j'ay d'autant plus d'impatience d'estre auprès d'elle que je ne m'y trouveray pas inutille à sa satisfaction en ce qui regarde l'établissement pour lequel elle a
quelque visée. Je croy que Vostre Ëminence jugera opportun de renvoyer à Brisac les deux officiers de la garnison qui ont esté arrestez à la Cour et que cette grâce pourra produire dç fort bons effetz au service du Koy et à la satisfaction de Vostre Ëminence, au. lieu que le contraire en pourroit peut estre causer de fort dangereux. Le zèle que j'ay pour le service du Roy m'oblige d'en parler ainsy à Vostre Ëminence et celuy que j'ay pour son service particulier m'oblige à demeurer toute ma vie,
« Monseigneur,
« De Vostre Ëminence le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur.
« Harcoukt.
« Marmande^ le 9 mai 1652. »
Le comte d'Harcourt ne dissimule plus qu'il est le maître véritable de Brisach ; mais il attribue à sa conduite le mérite d!étre la cause de la conservation de cette place sous l'autorité du roi. Le seul côté fâcheux qu'il accuse, côté tout personnel, est la nécessité dans laquelle il est placé d'assister la garnison de son argent; il est obligé de puiser dans la bourse de ses amis. Fort de sa possession, il insiste avec une vivacité d'autant plus grande pour la délivrance des deux officiers
m'empescher de supplier Vostre Eminence par un exprez de faire réflexion sur Testât présent de cette place et sur la nécessité qu'il y a d'en assister la garnison. Elle auroit déjà esté capable de prendre quelque résolution bizearre si le filz du comte de Cerny, contre les ordres de son père^ ne lui avoit redonné M. de Charlevois, comme Vostre Eminence aura sceu, et cette garnison ne le seroit pas moins à Tadvenir si elle se voyoit abandonnée de la Cour dans les persécutions que Ton luy fait de tous les endroitz d'où elle est puissamment recherchée. Pour moy, Monseigneur^ à qui ma bonne fortune a donné l'avantage de l'avoir conservée au Roy jusqu'à présent^ quand j'y auray épuisé tout le crédit que j'ay sur la bourse de mes amis que j 'employé présentement pour cet effet, j'auray la conscience en repos de n'y avoir rien oublié ; mais en mesme temps un regret doublement sensible de voir mes effbrtz. inutilz s'ilz ne sont secondez par ceux de la Cour et de Vostre Eminence. Cependant, comme ledit sieur Charlevois témoigne par une lettre que j'ay receue de luy d'avoir plus de confiance en moy qu'à tout autre et que Vostre Eminence n'en doit pas moins prendre à ma fidélité, j'ay d'autant plus d'impatience d'estre auprès d'elle que je ne m'y trouveray pas inutille à sa satisfaction en ce qui regarde l'établissement pour lequel elle a
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quelque visée. Je croy que Vostre Ëminence jugera opportun de renvoyer à Brisac les deux officiers de la garnison qui ont esté arrestez à la Cour et que cette grâce pourra produire de fort boas effetz au service du Roy et à la satisfaction de Vostre Ëminence, au lieu que le contraire en pourroit peut estre causer de fort dangereux. I^ zèle que j'ay pour le service du Roy m'oblige d'en parler ainsy à Vostre Ëminence et celuy que j'ay pour son service particulier m'oblige à demeurer toute ma vie,
« Monseigneur,
« De Vostre Ëminence le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé serviteur.
« Harcoukt. « Marmande^ le 9 mai i652. »
Le comte d'Harcourt ne dissimule plus qu'il est le maître véritable de Brisach ; mais il attribue à sa conduite le mérite d!étre la cause de la conservation de cette place sous l'autorité du roi. Le seul côté fâcheux qu'il accuse, côté tout personnel, est la nécessité dans laquelle il est placé d'assister la garnison de son argent; il est obligé de puiser dans la bourse de ses amis. Fort de sa possession, il insiste avec une vivacité d'autant plus grande pour la délivrance des deux officiers
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mains les clefs de Brisach, le ton de sa correspondance, auparavant plus suppliant qu'impéneuxj change complètement; le reproche amer, le sarcasme, la résistance peu déguisée aux ordres reçus se pressent sous sa plume et se révèlent dans ses actes. Cette lettre adressée à le Tellier montre la différence * :
« Monsieur y
« La bonne nouvelle que vous avez eu agréable de nous faire sçavoir a esté reçeûe îcy avec toute la joye que Ton pouvoit espérer d'une armée très zélée et très fidelle au service du Roy, et la part que j'y ay pris en mon particulier vous sera d'autant mieux conneiie que vous aurez veu par la dépesche que M. le chevalier de Trélon s'est chargé de rendre à Son Eminence, l'inquiétude où nous étions de tous les différents bruits qui couroient icy d'une paix désavantageuse k l'autorité royale. Mais, Dieu mercy, nous sommes sortis de ce soin par ces heureux succez dont je souhaite passionnément les suittes avantageuses qui s'en peuvent attendre.
cr Nous avons la meilleure volonté du monde
* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archivée du MinU^ ière de la guerre, vol. 133.
de pousser les affaires de cette province avec la mesme vigueur que nous avons faict jusquîcy; mais je vous ay mandé, Monsieur, par le dernier valet de pied du Roy que je vous ay dépesché, les nécessitez qui nous obligent à demeurer les bras ^ croisez et je vous rediray encore par celle-cy que nous mettons toutes pièces en œuvre pour avoir des munitions et des boulets^ ne se trouvant des derniers qu'avec des peynes incroyables. Nous espérons d'en tirer quelque peu de Toulose par l'adresse de nos amis, n'ayant peii obliger la ville, ny MM. du parlement à nous en assister, quelque bonne volonté qu'ilz témoignent. Je ne sçay pourtant pas encore si la dernière dépesché que nous y avons faite n'aura point quelque favorable succès.
<x Un de mes plus sensibles déplaisirs, sans mentir, est celuy de demeurer sans rien faire ; mais il faut que je vous avoue que si aprez les sièges de Xaintes et de Tailleboul^, M. de Plessis- Bellière n*avoit pas eu ordre de demeurer en Xaintonge et nous estoit venu joindre avec son artillerie, vous auriez la satisfaction de n'avoir plus que Bourdeaux à réduire, ou qu'il s'en faudroit peu, n'y ayant presque point de ville en cette province qui nous eust résisté si nous eussions eu du canon, avec ce qu'il y a d'infanterie. Je croy que le dessein de Broiiage est beaucoup
a 48 SOUVENIRS
plus utile, et le succez plus aizé que n'auroit esté la couqueste de plusieurs villes de cette province qui demeurent impunément rebelles dans l'impuissance où nous sommes de les chastier ; mais je ne,sçaurois vous celer, Monsieur, que j'ay grand sujet de me plaindre du secret que Ton a gardé envers moy d'un si beau dessein, ayant donné tant de marques de fidélité et tenant la place que j'occupe en ce pays-cy.
ce Nous ferons partir les six régimens de cavalerie que vous demandez; mais il faut que vous soyez informé, Monsieur, que quoyque Ton vous puisse dire, ils n'ont pas encore receu un sol des assignations qui leur ont esté destinées et qu*il n'y a point d'auctorité assez puissante pour les obliger à partir qu'ils n'ayent touché leur argent. J'avois voulu les engager à se mettre en chemin sur la parole que je leur donhois qu'ils seroient payés en Quercy ; mais le reste de la cavalerie, craignant que cela ne différast son payement, s'y est opposé formellement et a obligé ce corps à promettre qu'il ne se sépareroit point du sien que l'argent ne fust receu pour estre donné à toute la cavalerie également. Ce ne sera pas sans beaucoup de regret que je me sépareray d'un corps si considérable de tant de braves régimens dont je sçay la valeur et auxquels j'ay d'autant plus de con* fiance que je les connois tout-à«fait dans les in-
DU RÈGITE DE LOUIS XIV. 2^g
téréts que j'ay toute ma vie regardez avec plus d'attachement.
(K Au surplus, Monsieur, je suis dans une surprise extrême d'avoir appris qu'il ayt esté envoyé une commission de lieutenant-général au sieur Rose pour commander dans mon gouvernement, sans que j'en aye eu non plus de part que si j'avois autant desservy le Roy que j'ay eu le bonheur de luy rendre des services utiles. J'aurqis lieu de croire qu'il y a peu de bonté pour moy à la Cour si elle ne révoquoit pas cette commission, et j'espère sur ce sujet et sur les autres choses dont mes amis auront l'honneur de vous entretenir toutes les marques de Tamityé que vous avez promise à la personne du monde qui est avec autant de reconnoissance et de fidélité,
« Vostre très humble et très acquis serviteur.
« Harcourt.
« A Marmande^ le 24 mai 1652. »
« Les services que le sieur d'Angosse a rendus au Roy dans cette conjoncture par le crédit qu'il a* dans son pays et les marques que son fils donne tous les jours dans mon régiment d'une valeur signalée méritent que Sa Majesté reconnoisse l'abbé d'Angosse, son frère, d'une des abbayes vacantes
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par la mort de M' Tévesque d'Oleron qui sont situées en Béarn ; le revenu n'en est pas si considérable qu'il puisse donner envie à plusieurs prétendans. L'une desdites abbayes se nomme Du Lac et l'autre La Sauvelade. Je vous suplie, Monsieur, d'en vouloir parler à Son Eminence et de croire que je vous seray aussi redevable de cette faveur que si je la recevois pour ma famille, ayant une estime toute particulière pour ce gentilhomme. »
Les félicitations que le général a commencé par adresser au ministre sur l'heureux succès des armes du roi font évidemment allusion à la surprise de l'armée des princes sous les murs tl'Étampes par le maréchal de Turenne*. Passant ensuite aux affaires de son* armée, il assure que si, après la prise de Saintes et de Taillebourg, ordre eût été donné au marquis du Plessis-Bellière de venir le rejoindre avec son artillerie, toutes les villes de la Guyenne seraient soumises et Bordeaux resterait seul à réduire ; mais je crois le dessein de Brouage plus utile, dit le comte avec une évidente ironie; il se plaint en outre qu'on lui ait caché le projet de s'emparer de cette place ; ensuite , lorsqu'il se déclare prêt à obéir pour Tenvoi des six régiments de cavalerie, mais impuis-
* Voyez tome II, chapitre xiv.
DU RilGirE DE LOUIS XIV. 25 1
sant à le faire, on comprend qu'il n'est pas précisément étranger à la résistance de ces régiments, auxquels s'est joint le reste de la cavalerie; il expose leur refus avec calme et le représente comme un acte tout naturel qui ne doit pas surprendre; enfin, ce n'est pas sans quelque hauteur qu'il réclame la révocation de la commission de lieutenant-généi*al dans son gouvernement d'Alsace donné au sieur Roze à son insu. Cette dernière goutte tombée dans le vase rempli d'amertumes est bien près de le faire déborder.
La situation se tend chaque jour davantage entre le général et la cour.
La lettre suivante, plus grave dans la forme, est un exposé envoyé par le comte au ministre Le Tellier de la situation générale : refus des fournisseurs d'exécuter leurs marchés, parce que les assignations qu'ils ont reçues sur diverses branches des revenus royaux ne sont pas payées; union des divers corps de cavalerie pour s'opposer au départ des six régiments, si les deux mille écus promis par compagnie ne leur sont pas remis; munitions de guerre insuffisantes; mauvais vouloir pour secourir l'armée manifesté par les habitants de Toulouse fort enclins au parti de la Fronde * :
* Nous avoDS tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre y vol. 433.
« Nous venons d'apprendre par M. le président de Pontac au retour d'un petit voyage que nous l'avions prié de faire à Âgen sur toutes les nécessitez piessantes de cette armée, dont je vous ay informé par deux de mes précédentes dépescheSy que les munitionnaîres qui ont traité avec luy n'ayant peu recevoir que sept mil livres d'une beaucoup plus grande somme qui leur a esté assignée et ayant fait déjà des avances pour plus de vingt mil escus, ils nous font craindre de ne pas continuer (avant mesme d'avoir commencé) si on ne tient la parole que l'on leur a donnée, et je suis obligé de vous dire que c'estoit pourtant une des meilleures assignations que M. de Tracy leur avoit peu donner. Par là vous pouvez juger, si les fonds destinez pour le payement des troupes leur peut estre si tost payé que nous espérions, et puisque je me trouve sur cette matière , je ne sçaurois vous celer , Monsieur, que nous avons eu toutes les peines imaginables d'empescher ces jours passez l'union que tout le corps de la cavalerie vouloit signer de ne se point séparer qu'il n'ayt touché les deux mil escus par compagnie qui ont esté promis; et, si je ne leur avois (loiinr ma parole, j'aurois eu ce déplaisir
dont je ne suis pas encore tout à fait hors d'inquiétude.
« Mais pour revenir à ce qui nous empesche de poursuivre nos conque^teset vous rendre compte de i'estat présent de notre artillerie, nous trouverrions dans les villes voisines asses de canon prest à servir; mais quelque soin que M. le président de Pontac aye pris jusqu'à présent, il n'a peu faire trouver sur son crédit que deux milliers de poudre, trois milliers de plomb et autant de mesches, qui pourront arriver dans quelques jours de Montauban, et environ deux cent cinquante boulets.
« Nous ne devons attendre en manière quelconque que MM. de Toulouse fassent la moindre avance de bonne volonté, et nous espérions, ces jours passez, que nous pourrions en tifer nos nécessitez sur le crédit de nos amis; mais j'ai appris par M. de Pontac que, sans argent comptant^ il n'y a rien à espérer. Ainsy, il faut prendre de nouvelles mesures et par conséquent perdre beaucoup de temps qui nous est fort précieux dans cette conjoncture ; et, si l'on vous informe fidellement de ce qui se passe à Toulose, vous sçatirez sans doute, Monsieur, que la Fronde y est beaucoup plus escoutée qu'il ne seroit à souhaitter.
(c II n'y a point de soin et de diligence que
nous n'apor lions à presser les levées des taxes qui doivent servir au payement des troupes pour destascher au plutost celles que vous souhaitée. Mais je suis obligé de vous dire que nous n'avoos pas présentement au delà de quinse cents vedettes en estât de servir, et, pour une .preuve que je n'adjoute rien à cette première vérité, je vous envoyé ce que tous nos officiers généraux ont signé sur ce sujet afin que vous sachiez eu quel estât nous serons quand nous aurons séparé un corps de plus de sept centz maistres. Je ne sçay si on flatte la Cour sur la force des ennemis ; mais je sçay de science certaine qu'ilz n'en ont pas moins que nous et que nous n'avons que Tavantage que la réputation des vainqueurs donne sur les vaincus, qui n'est pas un fondement si solide que nous devions espérer de conserver ce que nous avons acquis aprez une si notable diminution.
« Les services que le sieur de Cous, premier consul de Condom, gentilhomme de mérite, a rendus au Roy à la réduction de cette- ville à son obéissance à laquelle il a contribué notablement, m'ont obligé à luy donner commission pour y commander et dans un petit lieu fermé qui est aux portes de cette ville qui s'appelle la Rassingle, et, comme c'est une personne de qualité , il me semble que la Cour ne sçauroit faire un plus digne choix pour les provisions de ce gouverne^
ment, si elle juge, comme je croy important, qu'il y ayt dans ce lieu là une personne d'autorité pour le conserver dans l'obéissance et qu'il est bien plus du service de Sa Majesté de confirmer ce que j'ay faict en cette province que de le révoquer. Je suis avec une passion toute particulière,
a Monsieur,
a Vostre très humble et très fidelle serviteur ,
a Harcourt.
« A Aymet^ le 28 may 4652. »
Le comte d'Harcourt parle dans sa lettre d'une délibération des officiers généraux par lui provoquée pour constater la faiblesse numérique de son armée; le texte de cette délibération prise en conseil deux jours auparavant, est celui-ci* :
Délibération du Conseil de guerre tenu à C armée de Guienne^ le 216 mai i652.
o Monsieur le comte de Harcourt estant arrivé à Aymet, le 25 mày i652, et ayant fait assembler le lendemain le Conseil de guerre pour pourvoir aux choses nécessaires à la seureté des quartiers,
^ Nous avons tiré ce document inédit des Archives du Ministèrede la guerre^ vol 133i
ii a esté résolu d'ordonner une garde de cent maistres pour celuy du Roy ; laquelle n'a peu estre qu'en detaschant un homme par compagnie, la pluspart estant si affoiblies que tous Messieurs les officiers généraux demeurent d'accord qu'il ne reste pas quinze cens vedettes dans tout le corps de la cavalerie, sans comprendre celle de M. de S*-Luc; en témoignage de quoy jls ont tous signé la présente; à Âymet, le xx6* may i652..
« Henry de Lorraine , comte d'HARCouRT.
n François de Lorraiive, comte de Lislebonne.
« Saint- Abre.
a Le Chevalier d'Aubeterre.
a Jarnac.
« GoiILAS.