CHAPITRE VIII
Le prince de Condé organise ses forces dans la Guyenne^! dans les provinces limitrophes. — Mort d(i duc de La Force. — Chefs principaux : le duc de La Rochefoucauld^ le prince de Tarente, le comte du Dognon. — Le baron de Vatteville et la flotte espagnole. — Le conseiller Lenet. — La princesse de Condé, la duchesse do Longueville, le prince de Conti quittent Montroud. — Daniel de Cosnac rejoint, à Coutras, le prince de Conti. — Le comte d'Harcourt choisi pour combattre le grand Condé. — La maison de Lorraine et la maison d'Harcourt. — Le prince de Conti envoyé à Agen. — La cour se rend à Poitiers. — Rentrée en France du cardinal Mazarin. — Les nièces du cardinal. — La tète du cardinal mise à prix par le parlement de Paris. — Les envoyés du parlement reçus par une charge de cavalerie. — Commencement de la guerre en Guyenne. — Prise de plusieurs villes. — Échec sous les murs de Cognac. — Les tours de la Rochelle , horrible massacre du gouverneur. — Retraite du prince de Condé sur Tonnay-Charente. — Il passe la Charente à La Bergerie. — Un pont de bateaux rétabli par le comte d'Harcourt livre passage h son avant-garde. — Jonction du comte de Marsin. — Départ du duc de Nemours pour prendre le commandement de l'armée de Flandre. — Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin. — Lettre du roi au comte d'Harcourt. — Mouvement offensif du prince' de Condé entre la Charente et la Boutonne. — Autre lettre du comte d'Harcourt. — Probabilité d'un coup de main hardi, projeté par le prince de Condé pour nlever le roi à Poitiers. — Nouvelle lettre du comte d*Har^
SOUVENIRS DU REGNE DE LOUIS XIV. 3l3
court. — Lettre du marquis de Montausier. — Retraite du prince de Coudé sur la Dordogne. — Échecs pendant la retraite. — Le comte d'Harcourt repousse à Saint - André de Cubzac. — Entrée à Bourg du prince de Condc. — Le comte d'Harcourt repoussé. — La campagne paraît terminée.
(Aimées 1651—1652.)
Nous avons laissé Daniel de Cosiiac allant remplir une mission auprès du prince de Condé *. Il le rejoignit à Agen. Ce prince, au lieu de le renvoyer auprès du prince de Conti , le garda pour l'accompagner dans la visite qu'il faisait des villes de son gouvernement de Guyenne, véritable revue de ses forces avant de commencer la guerre *.
Une mort et une défection dans une province limitrophe, lui enlevaient en ce moment un concours qu'il avait jusque-là envisagé comme certain. Le vieux maréchal de La Force s'éteignait; le bâton de maréchal donné à son fils, le mariage de la fille de celui-ci avec le maréchal de Turenne, laissèrent indécise la province de Qucrcy.
Les dispositions de la province de Guyenne pour le prince d(* Gondé, son gouverne! u', étaient favorables; mais la bonne volonté de la mass(»
* Chap. vu, p. 29tK
* Daniel de Cosnac se horne, dans ses Mémoires, à énuiircr sa mission auprès du prince de Cundc sans entrer dans aucun détail, non plus que sur les événements de laliu^enne, avant W siège de Bordeaux ; nus recherches nous ont ani|)h^incnt p«'rniis de combler cette lacune.
3l4 SOUVENIRS
pacifi([u<» (les habitants cruue conti'ée ne vaut pas une année. Les vieilles et bonnes troupes de ('onde, formées des régiments qui portaient son nom et ceux des princes de sa maison , étaient bien loin, aux environs de Stenay, jointes à Tarméc d'Espagne. Ces troupes provisoirement placées sous les ordres du comte de Tavannes étaient du reste destinées à opérer ime diversion puissante, d'autant plus que le prince de Coudé s'était flatté, jusqu'au jour où la vérité contraire parut trop clairement à ses yeux, que le maréchal de Turenne consentirait enfin à en prendre le commandement.
En (iuyenne, le prince de Condé possédait surtout les sympathies prononcées de la ville de Bordeaux , appui populaire de peu de ressource dans une canipagne ; il fallait donc improviser une armée, l ne vaillante noblesse s'offrait de toutes parts; unif|U(*menl avec de nouvelles levées sous ses ordres, elle ne pouvait cependant former que des troupes médiocres. Le prince espérait que le comte de Marsin, abandonnant son gouvernement de ('atalogne, lui conduirait quelques troupes pour former un cadre aguerri ; mais ce secours avait encore les Pyrénées à franchir.
En Poitou, dans l'.Vunis et dans la Saintonge, se trouvaient des éléments de lutte plus militairement organisés. Ine grande partie de ces pro-
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 3l5
vinces était acquise par le triple concours du duc de La Rochefoucauld, du prince de Tarente et du comte du Dognon.
Nous connaissons déjà le dévouement du duc de La Rochefoucauld à la cause des princes et rimmense influence de sa maison dans la province de Poitou; cependant, depuis le premier siège de Bordeaux, la reine s'était appliquée et s'appliquait encore à détruire cette influence par tous les moyens , par la ruine même : le château de Verteuil avait été démantelé et la division introduite dans la famille. Le comte d'Estissac, oncle du duc, gagné à la cour et revêtu des charges enlevées à son neveu, prenait les armes pour la cause royale * . *
Henri-Charles de la Trémoille, prince de Tarente*, s'était jeté dans le parti de la Fronde pour quelques griefs personnels contre la cour. Il apportait au prince de Condé Tappui de son illustre maison, puissante en ces contrées, et la ville forti-
* Voyez, à Y appendice, l'ordr»' donm'^ p«^ii de temps après à M. de Chalesme de se saisir des eliàt«'aii\ dr La Rnehefniieaiild, de Verteuil et de La Vergue.
* Fils de Henri, duc de La Trénioille, et d(î Marie de La Tour, lille du vicomte de Turcnne, prenii«'r due de Bouillon de sa maison. Le prince de Tarente avait épousé, en 1648, Amélie de Hesse, fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel. En 1670, le prince de Tarente abjura le calvinisme entre les mains de l'évéque d'Angers; il mourut, en 1672, avant son père, laissant des Mémoires qui ont été publiés par le P. Griffet.
3l6 SOUVENIRS
liée de Taillcbourg dont il était seigneur. Un traité signé entre le prince de Condé et lui, portait que le prince soutiendrait la maison de la Trémoille dans les droits qu'elle prétendait comme représentant la maison d'Aragon par le fait du mariage de (Charlotte, fille de l^rédéric d'Aragon, roi de JSaples, et d'AiHie de Savoie, héritière du royaume de Naples, avec Guy de Laval; Anne de Laval, leur fille, ayant épousé lYançois de la Trémoille. Le titre de prince de Tarente porté par Henri- (]harles de la Trémoille, avait lui-même pour base cette prétention. En outre, le prince de Condé s'engageait à secourir en personne avec toutes ses forces Taillebom^g , si cette place était assiégée. Kn retour, Henri-Charles de la Trémoille devait faire revenir aiq^rès de lui deux régiments, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qu'il avait dans l'armée du roi, et lever dans la province trente compagnies d'infantcTie et huit de cavalerie. Le prince de (^ondé lui garantissait un su}>side de mille francs par compagnie d'infanterie, et de six milh» par compagnie de cavalerie. En exécution de ce traité, le prince de Tarente fit prév(Miir Icvs officiers de ses deux régiments qm" s'empressèrent d'accoiuMr avec le plus de soldats qu'ils purent emmen<îr avec eux. Il s'assura par de secrèt(»s intelligences (jue les villes de Saint-Jeand'Angélv et de Saint(\s lui ouvriraient leurs portes
1)1; HiicNi: i)i: i.oiis xiv. 'ii'j
à la première dénionstratioii ; mais pour Fontenav et Niort, des détachements de troupes royales envoyés en toute hâte firent échouer les négociations semblables sur lesquelles il avait cru pouvoir fonder des espérances certaines.
Le comte du*Dognon apportait de son côté des forces organisées; car il entretenait de fortes garnisons dans les villes de son gouvernement de Brouage. r'idèle à ses promesses, le comte avait fait ceindre à ses soldats Técharpe de la couleur distinctive des troupes de Coudé. A cette époque où les armées ne portaient point d'uniforme, où la cocarde n'était pas encore inventée, Técharpe seule les distinguait. On en vit de cinq couleurs différentes paraître* dans ces luttes : Técharpe blanche pour les troupes royales, Técharpe isabelle pour les troupes des princes , Técharpe bleue pour celles du duc d'Orléans, Técharpe rouge pour les Espagnols, enfin Técharpe verte pour les troupes du cardinal Mazarin que nous verrons bientôt entrer en ligne, ('es écharpes étaient généralement de la couleur des livrées. Dans nos armées modernes, les trompettes de la cavalerie, les tambours et les clairons de Tinfanterie, conservent les galons de diverses couleurs, tradition des livrées d'autrefois.
Louis de Foucault, comte du Dognon, présente
3l8 SOLVENIRS
une figure assez particulière et assez caractéristi(juo (les errements de son époque pour mériter (le fixer un instant notre attention. Il s'était institué gouverneur de Brouage pour le roi, de sa seule autorité; voici comment : Appartenant à luie famille de petits gentilslionitiies, ses parents avaient trouvé une situation d'avenir pour lui, en le plaçant comme page dans la maison du cardinal de Ricli(»lieu. ('elui-ci l'avait mis plus tard comme une sorte de gouverneur auprès du duc de Maillé, son neveu, (pi'il fit duc pour amoindrir la disproportion du mariage de sa sœur, Clémence de Maillé, avec le prince de (^.ondé. Le duc de Maillé, nommé gouverneur de Brouage, prit du Uognon poiu' lieuieiîant. Lorsque le duc de Maillé fut tué en Italie, au combat d'Orbitelle, du Dognon, (|uittant l'armée et dc^'ançant la nouvelle de sa mort, rentra dans Brouage comme lieutenant et s'y maintint comme gouverneur. De cette place, il dominait la contrée depuis Nantes jusqu'à Bordeaux. Il entretenait les fortifications de ses placés de guerre, ses troupes, des navires armés, av(»c le produit des salines de Brouage et des prélèvements sur les recettes royales dont il se fiiisait délivrer une part à sa convenance. Le comte avait j)lusieur8 motifs pour arborer l'écliarpe de Coudé : sou attaclumient à la maison
Dlj ukciNK DE LOIIS XIV. ^IQ
de Maillé; le nom de sa mère Jeanne Poussard du Vigean *, de la famille de la belle Mademoiselle du Vigean ; enfin le désir de conquérir sur la cour le titre régulier de gouverneur de Brouage.
L'étendue considérable des cotes de France dont le comte du Dognon était en possession, rendait son adhésion d'autant plus précieuse , que le récent traité conclu par le conseiller Lenet avec l'Espagne, commençait à recevoir son accomplissement. [.(* baron de Vatteville^, amiral d'Espagne, mettait a la disj)()sition du prince de Condé une flotte (*t cpielques troupes de débarquement. Otte armée navale présentait un état de forces considérable ^.
* On trou\e le nom du père de Jeanne de Vij^ean parmi ceux des députés de la noblesse aux états généraux de 1614 : Messire Henri Poussart, seigneur et baron de Fors et du Vigean, élu par la sénécbaussée de Basse-Marche.
* Charles, baron de Vattcville, d'niH' rauiilie de Franche- Comté, était sujet espagnol par la raison (pur sa province natale était alors une poss^'ssion de l'Espagne, il fut dans la suite un des plénipotentiaires de cette puissance aux conférences qui précédèrent la paix des 1\\ rénées. Plus tard, ambassadeur à Londres, lA>uis XIV exigiM son rap[)el, parce (pi'il avait pris, dans une cérémonie publicpie, le pas sur l'ambassadiMU' de France.
Son frère, Jean de Valteville, après une aveiïtureuse vie, devint pacha en Tur(|uie, obtint du pape l'absolution de son apostasie, fut p(Mirvu de Tabluixe de Baume, et mourut doNen du clwapitre de Besancon, ayaut prétendu vaniement à rarchevcché de cette ville.
' Nous avons tiré cet état des papiers de Lenet, conservés à
ÉTAT des vaisseaux qui composent l'ariée navale d'Espagne , eoniinandée par Mansleur le baron de Vattevllle.
PREHIÈREHERT :
A [.a Palisse :
La Concorde, le Lion-Rouge^ l\4dam et Eue, Saint-Charles , Sainte-Barbe ^ deux frégates biscavnes de dix à douze canons;
A Saint-Sébastien :
Tragalegaas, Saint-Yago de Cristin, deux patiiches h faire brnsleaux ;
A Tallemont :
La Gloire y Sainte- A gnès ;
A Bla\e :
Quatre biscaynes de six à dix pièces de canon
et les (l(Mix pinasses ;
A Roque :
Saint-Ignace ;
Devant Bourg :
Notre-'Danie d\4tochey la Conception, Sami" Salvador, la NatiinUc de Notre-^Dame, Ims Virginés, Saint-Philippe^ Kl Principe d'Orange^ plus
la BihlioUièquc impériale; le baron de Vattcvillc Ta signé de la lettre initiale de son nom.
deux grands vaisseaux servant de brusleaux, Tun nommé Saint-Antoine de Naples et l'autre Saint" Antoine de Padoue.
Plus il attend quatre grands vaisseaux d'Espagne et six frégattes de vingt-quatre à trente pièces de canon qui lui viennent d'Ostende.
11 a nouvelle de deux cents matelots qui lui
viennent de Saint-Sébastien et encore de huit
cents à mille hommes d'infanterye.
Conformément aux stipulations du traité, le prince de Condé fit la remise de la ville de Bourg aux Espagnols qui avaient demandé un port de refuge et un point d'appui en France pour leurs opérations militaires.
Le succès de cette négociation avec l'Espagne était dû à l'habileté de Lenet. Si la Fronde armée trouvait ses représentants naturels parmi les hommes d'épée, la Fronde parlementaire et diplomatique devait avoir les siens parmi les hommes de robe. La participation de la magis- « trature au mouvement, ayant pour effet, par suite des raisons précédemment exposées, de lui imprimer une sorte de caractère légal, il en résultait que le dévouement de Lenet à la cause de (]ondé était pour ce prince de la plus haute importance.
Un attaclioment de vieille date liait la famille de Lenet à la maison de Condé ; par la protection qu'il en avait reçue, lui-même avait obtenu une charge de conseiller au parlement de Dijon et un brevet de conseiller d*Etat. Quoique magistrat, il était éminemment doué pour plaire au prince de Condé sympatliique aux hommes d'esprit et aux gens actifs et décidés. Madame de Sévigné a dit de Lenet qu'il avait de l'esprit comme douze; elle ajoutait, il est vrai, que cet esprit était un peu grossier; ce qu'il faut entendre évidemment^ quand on coiniait sa participation aux événements de Bordeaux, dans le sens de rudesse de caractère , car il avait plutôt l'esprit subtil et délicat*.
La qualité de magistrat dont Lenet était revêtu avait pour effet utile de ménager au prince de Condé quelques amis dans un milieu où il n'en comptait guère. Déjà Lenet, pendant la captivité
* La lettre qu'il adressait^ eu collaboration avec le comte de Bussy-Rabutin^ au marquis et à la marquise de Sévigné prolon- Pfeant leur séjour en Breta^^ne au p^rand désespoir de leurs amis^ lettre dont nous citons seulement les premiers vers, pour la rappeler au lecteur^ donne un aperçu du genre de son esprit :
Mars itM.
Salut i\ vous , gens de campAgnei A vous , immeubles de Bretagne , Attachés à votre maison , Au-delà de toute raison :
DU KK(;WE DE LOLIS XIV. SaS
des princes, avait entraîné le parlement de Bordeaux, mal disposé à accorder un asile à la princesse de Condé; il pouvait rendre encore d'immenses services en intervenant auprès des divers parlements du royaume.
Pierre Lenet était apte à des emplois très-divers; car il remplissait encore des fonctions équivalentes à celles d'intendant des armées du prince et de trésorier de ses finances. Kn outre , froid , tenace , soupçonneux , il surveillait de près les dévouements douteux toujours disposés à passer au parti contraire; infatigable au travail, il entretenait une immense correspondance, dans laquelle il s'occupait des choses importantes comme des détails les plus minutieux. On comprend qu'avec tous ces précieux avantages, rehaussés par ime fidélité sans bornes, le prince de Condé lui accordât toute sa confiance ; il fut, pendant cette guerre, le ministre de ses affaires.
En quittant Bourges, le prince de Conti et la duchesse de Longueville s'étaient retirés à Montrond. Lii reine, pour faire tomber ce nid d'aigle de la maison de Condé, donna ordre au comte de l^dluau * de s'avancer avec des troupes pour entreprendre le siège de la place. La princesse
' Philippe (lo (^IriMMiihault^ milite dr PalliiHU . (Irpiiis inan''" ilial (h' Kraiin».
de Coudé avec son jeune fils , la duchesse de Longiieville, le prince de Conti, de crainte de se trouver isolés du mouvement général de leur parti par un blocus, s'empressèrent de sortir de Montrond, dont ils laissèrent la défense au marquis de Persan, avec une garnison de deux mille fantassins et de trois cents chevaux, munie de tout ce qu'il fallait pour soutenir un siège d'une année, et ils se dirigèrent vers la Guyenne. Ils étaient restés à Montrond huit jours seulement, temps employé a réunir un corps de sept cents cavaliers pour former l'escorte avec laquelle ils quittèrent la place, à la faveur d'une fausse démonstration sur le poste de (^harenton , petite ville a une demi-lieue où se trouvait le centre des ([uartiers des troupes royales. Le prince de Conti, les princesses et leur cavalerie, après avoir passé le Cher à Montrond, durent rester toute la nuit et toute la. journée suivante en marche et sous les armes, harcelés par les troupes du comte de Palluau. Ils franchirent la Oeuse à Argenton et la Gartempe près de Magnac; remontant ensuite vers le nord, sur la rive droite de la Vienne, pour chercher un passage qu'ils trouvèrent à ri le- Jourdain. En passant à Bellac, petite ville de la Marche limousine du côté du Poitou, quelques habitants tirèrent sur le carrosse de la duchesse de Longueville. Le prince de Conti et le duc de
Nemours faisant mettre pied à terre à leurs gens d'armes et à leurs chevau-Iégers , menacèrent d'emporter la ville; mais les habitants demandèrent quartier et conduisirent eux-mêmes les coupables à la potence. Le prince leur fit grâce. Aux environs d'Angouléme seulement les princesses et leur escorte purent prendre un peu de repos, après une marche de quatre-vingt-quatre lieues pendant laquelle on ne faisait que deux heures de halte de quinze heures en quinze heures.
Daniel de Cosnac se sépara du prince de Condé aussitôt que lui parvint la nouvelle de l'arrivée en Guyenne du prince de Conti, et s'empressant d'aller à sa rencontre, il le rejoignit à Coutras. Il en reçut un parfait accueil et fut traité obligeamment ; mais ces procédés simplement bienveillants restaient au-dessous de ce qu'il ambitionnait. En temps de guerre, sa profession le rendant assez inutile, il ne pouvait jouer un rôle qu'en devenant un ami et un confident; or il était bien difficile à un nouveau venu d'inspirer un tel degré de confiance. La suite des événements nous montrera comment il y put parvenir et prendre sur la direction des affaires et pour la conclusion de la paix un ascendant décisif.
Tandis que la n^ine, toujours à Bourges où elle
3a6 SOUVENIRS
s'étîut établie avec la cour, avait en quelque sorte sons les yeux les opérations du corps d'armée destiné, sous les ordres du comte de Palluau, à s*emparer de Montrond, elle en formait un autre plus considérable pour opposer au prince de (]ondé. Elle en donna le commandement au comte (rHarcourt. I.e choix d'un général à placer en face du grand Condé n'était facile à aucun point de vue, soit pour les talents militaires, soit pour
la garantie d'une fidélité certaine, en raison du prestige cxcrcv par le prince sur tous les hommes de» guerre. Le maréchal de Turenne seul peutêtre eut pu remplir la première condition ; mais pour la seconde, son accommodement avec la cour était trop récent pour qu'il eut pu donner encore des gages suffisants ; tandis que la reine n'avait pas oublié qu'il avait marché à la tête d'une armée pour la contraindre de rendre aux princes leur liberté. Il avait paru plus sur de l'envoyer sur un antre terrain commander l'armée opposée à l'armée d'Esj)agne.
Le comte d'Harcourt n'avait rien de commun avec la maison de ce nom dont les services illustres ne font pas oublier un souvenir funeste : un d'Harcourt, à la cour d'Edouard III, fit prêter contre sa patrie au monarque anglais, ce fatal vœu du kenm, qui devait couvrir la France d*une
si longue suite de guerres et de calamités *. Le comte d'Harcourt choisi pour commander l'armée royale ne portait ce nom que par un droit de possession de fief; mais- il appartenait à un sang plus illustre encore et plus récemment fatal à la monarchie que la Ligue avait ébranlée jusque dans ses fondements; il était de la maison de Lorraine *. Seul cependant il offrait les conditions voulues pour un général tel qu'il le fallait pour opposer au prince de Condé. Bien que trèsinférieur au maréchal de Turenne, il avait acquis une sérieuse réputation militaire en Italie, particulièrement par la prise de Turin; et il avait surtout donné des gages positifs en se compromettant vis-à-vis du prince d'une manière qui paraissait irréconciliable, ayant consenti à devenir son geôlier lors de la translation de Marcoussy à la citadelle du Havre ; aussi Condé l'avait-il ainsi chansonné :
* Vuyi'z les Coutumes de la Chevalerie , par Saiiitc-Palay<\
• 1.0 comte d'Harcourt était le troisième fils de Charles de Ij>rraine, Il« du nom, dur d'Elbeiif, et de Catherine-Henriette, fille léfritimée de Henri IV et de (iabrielle d'Estrées. il avait épousé Anne d'Ornano, tilh; de Henri-Franrois-Alphonse d'Ornano, premier éruyer de Caston, duc d'Orléans, et de Marguerite de Montlaur. Sii d(»scendance masculine s'éteij^nit en 170o, à la mort de son arrière -p«tit- fils. Son arrière -petite -fille épousa, en 172o, Emmanuel-Théodore de La Tour-d'Auverjrne, duc de Bouillon. Voyez i Histoire généalogique du P. .Anselme.
3a8 SOUVENIRS
Cet homme gros et court ,
Si fameux dans l'histoire ,
Ce grand comte d'Harcourt
Tout rayonnant de gloire , Qui secourut Gazai et qui reprit Turin, Est maintenant recors de Jules Mazarin.
Le prince de Condé qui organisait ses forces, réparait ses châteaux et ses villes fortifiées, particulièrement Bergerac pour en faire une de ses plus fortes places d'armes, fut interrompu dans ses préparatifs par la marche offensive de Tannée royale. Il était alors à Bordeaux avec le^ prince de Conti ; il envoya ce prince à Agen pour y établir la base de ses opérations et le centre de ses approvisionnements, ce point étant le plus éloigné du théâtre probable de la guerre ; luinnéme s'avança à la rencontre du comte d'Harcourt en Poitou, province dont une partie des habitants lui éUiit dévouée. La reine, de son côté, se rendit à Poitiers, pour se mieux assurer, par sa présence, de la fidélité de cette province.
Pendant que les forces s'ébranlaient, de part et d'autre, pour se mesurer dans de prochains combats, il se passait à la cour un fait considérable, imprudent, de nature à redonner à la Fronde toute l'ancienne vigueur qui lui faisait défaut dans cette troisième phase, et qui pouvait
DU REGNE DE LOUIS XIV. 3a 9
perdre à jamais la reine et sa politique. L'insuccès l'eût très -certainement condamnée, comme sa belle -mère Marie de Médicis, à aller finir ses jours sur le sol étranger. Le cardinal Mazarin était rappelé !
La reine, dit Talon dans ses Mémoires, désirait le retour du cardinal « avec chaleur et impatience féminine ». Tenace et persévérante, cette princesse ne reculait jamais que pour prendre un élan qui la rapprochât mieux de ses fins; il ne lui suffisait pas, par une correspondance active, de gouverner d'accord avec son ministre réel, bien que disgracié en apparence et condamné par des arrêts solennels, elle voulait l'avoir auprès d'elle; il lui parut donc opportun de choisir le moment où, loin de la pression du parlement de Paris et des émeutes populaires, elle était environnée d'une armée.
Le cardinal Mazarin était devenu au moins aussi impatient que la reine; il redoutait qu'une absence trop prolongée ne Uii fit perdre son ascendant sur cette princesse. Ce nouvel Annibal, pour emprunter sa propre comparaison * , qui s'était déclaré prêt à se sacrifier lui-même pour rendre le repos à ses ennemis, mais d'une manière chrétienne, par un lointain exil, rejetait alors vo-
* Voyez, chapitre ti , sa lettre <\\\ \ juillet IfiSi .
33o SOUVENIRS
lontiers ce masque emprunté d'abnégation. Le cardinal avait un intérêt personnel à risquer un retour imprudent pour ne pas se laisser oublier ; la reine, au point de vue du jeune roi et de la France, avait un intérêt tout contraire. La Fronde allait s'éteindre faute d'aliment. L'alliance du prince d<.' Condé avec l'Espagne la transformait en guerre étrangère , car le patriotisme national ne pouvait manquer d'enlever au prince tous ses partisans français; cette guerre perdait alors la plus grande partie de son importance et de son danger, car il ne pouvait être difficile de rejeter les Espagnols hors du . territoire de la (ïuyenne où ils n'auraient trouvé que des populations eimemies. L'autorité royale se serait trouvéc rétablie j)ar la force des choses, avec le cardinal Mazarin en moins et les états-généraux en plus, conséquence naturelle, et ceux-ci eussent réglé, de concert avec la couronne, les questions intérieures. La rentrée de Mazarin changeait toute la face de la situation : la France entière, qui avait rejeté un ministre étranger et antipathique, n'était pas écoutée, la noblesse qui avait tiré l'épée était bravée , le parlement qui l'avait banni [)ar des arrêts était bafoué , la royauté qui avait rendu contre ce ministre une déclaration solennelle, se prenait elle-même en flagrant délit de palinodie. Ces fautes redonnaient à la Fronde un
caractère national, et plus que jamais son triomphe fut devenu certain si elle avait eu un chef politique; mais elle n'avait qu'un chef exclusivement militaire, qui, par son alliance avec Tétranger et ses idées de pouvoir absolu , ne pouvait .qu'achever, au milieu même des plus favorables conjonctures, la perte du parti qui lui avait confié ses destinées. Ainsi, les ennemis du cardinal, par un bonheur qui signala toute sa vie, conspiraient maigre eux à ses succès. Cependant, il est à remarquer, pour mieux faire ressortir la gravité de ce retour inopportun, que, lorsque la royauté voulut faire disparaître tous les obstacles à son rétablissement complet et à sa rentrée dans Paris, Mazarin dut , une seconde fois , prendre le chemin de Texil.
Depuis son départ de France, le cardinal Mazarin n'avait pas cessé de se faire secrètement parmi certains membres de la noblesse, des amis favorables à son retour. Pour augmenter le nombre de ses partisans, il ne manqua pas d'avoir recours à la politique adroite et intéressée des mariages, qui a joué un si grand rôle dans le cours des événements de cette époque. Il était pourvu, pour pratiquer cette politique, de ressources exceptionnelles. Les luiions fécondes de ses deux sœurs lui avaient procuré un formidable essaim de jeunes nièces qu'il fit successivement venir d'Italie. Deux seule-
33a SOUVENIRS
ment, Mesdemoiselles de Mancini, avaient paru à cette époque. Il s'était déjà servi de Tainée, Laure- Victoire, pour gagner à ses intérêts la maison de Vendôme, en lui faisant épouser le duc de Mércœur, second fils du duc de Vendôme; il forma le projet de marier la seconde au fils aîné du duc de Bouillon.
Le cardinal, après s'être préalablement assuré des sommes d'argent considérables, franchit lafrontière de France, accompagné d'un petit corps de troupes formé de levées de soldats faites en son nom. Les marécliaux d'Hocquincourt * et de Ijsl Ferté-Senneterre*, les comtes de Navailles* et de Broglie*, se joignirent à lui avec leurs troupes. Fabert'*,
^ Charles de Monehy, marquis d'Hocquincourt. Un opuscoic de Charleval, Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, fait connaître sa bravoure autant que sa faiblesse de caractère. Apres avoir soutenu le parti de la cour, ramené le cardinal Mazarin , combattu le prince de Condé à Bléneau^ quand la Fronde fut terminée , il se joignit à ce prince pour combattre la France dans les rangs espagnols , où il fut tué au siège de Dunkerque.
' Gouverneur de la province des Trois-Évèchés.
' Philippe de Montant, de|)uis duc de Navailles, Biaréchal de France et gouverneur du régent.
* Francjois- Marie, comte de Broglie, ancien page du prince Maurice de Savoie , s'attacha à la fortune du cardinal Mazarin ; il est le premier de sa maison qui se soit établi en France, où sa famille devait acquérir une si grande illustration.
* Abraham Fabcrt, gouverneur de Sedan, depuis maréchal de France. Il avait reporté sur le cardinal Mazarin son ancien dévouement au cardinal de Richelieu.
DU Rtc.NK DE LOUIS XIV. 333
Beaujeii', Manicamp-, Vaubecourt^ et l(»s autres gouverneurs des places frontières donnèrent leur concours en détachant une partie de leurs garnisons. Le cardinal se forma ainsi une petite armée de huit mille hommes dont le maréchal d'Hocquincourt prit le commandement, et à laquelle, par une flatterie insigne, il fit ceindre Técharpe verte. Ce cortège en armes, passant par Sedan, se dirigea sur Reims.
Une indicible émotion s'empara du parlement de Paris à la nouvelle de ce retour armé, et naturellement il se mit à Tœuvre pour rendre des arrêts, f/ini , vraiment funeste , fut celui qui ordonna la vente de la précieuse bibliothèque du cardinal. Vainement quarante-cinq mille livres en bloc en furent offertes sous le nom du sieur Violette, trésorier de France à Moulins, afin d'en empêcher la dispersion, le parlement persista pour la vente en détail, qui dissipa ce riche trésor formé d'acquisitions faites dans TKurope entière *. Un autre arrêt, rendu sous l'inspiration des magistrats les phis exaltés, mit à prix la tête
* Le baron Boaujeu, di; la maison d'Hennezay, en Franche-
* Achille de Lonfj'ueval, sieur de Manicamp, dont la lille, Gahrir'lle, fut la troisième ftmme du maivchal d'Kstrées.
* Nicolas de N'eltancourt, couitr de Vaubecourt, lieutenant de roi des Trois-Évùchés et gouverneur de (IhAlons.
* Voyez \ Histoire du cardinal Mazarin, par Auben .
!i34 SOl.VKNIKS
(lu ministre. Lt» premier président Mole, ne voulant plus désormais courir les vicissitudes inutiles (le son ancien r(Me, avait (piitté Paris pour rejoindre la cour^ laissant au parlement toute liberté d'agir à sa guise. I/arrét (pii déclarait le cardinal Mazarin et ses adhérents criminels de lèsemajesté, ordoiniait aux commum^s de leur courir sus, et fixait à cent ciiupiante mille livres la récomp(»ns(» de c(»lui (jui livrerait à la justice le (virdinal mort ou vif, sonnne à prélever sur ses biens con(is(iués et vendus. Un tel arrêt i*endu contre un bomme (jui marchait à la tête d'une armée, demandait une autre armée au moins pour (Hre mis à (exécution ; or le parlement n'avait plus son armée de 1649, ^^' ^' ^^^^ ^^ ^^^ à la louanges de son patriotisme, il i*cfusait de fair(* cause commiuie av(»c le prince de Condé depuis (pu* ce prince avait uni sa cause à celle des ennemis de la lYance. L'(*xécution impossible de c(»t arrêt donna lieu à un simulacre assez ridicule. Les deux cons<Mllers fiéniers et Bitaut envoyés en campagn(», rt'rritoire en main et pré- C(»(l('*s d'un huissier, verbahsaient, chemin faisant, conlre l(»s g(»ns de guern». Ils jirouvèrent du reste (pfils avaient du courage au-dessus de celui que comportait leurs fonctions, et (jue le parlement avait bien choisi ses messiigers. arrivés à Pont-sur- Vonne, ils s(* mirent en travers du passjige pour
faire rétrograder un corps de troupes et commencèrent une lecture solennelle de Tarrêt dont ils étaient porteurs. Les cavaliers du maréchal d'Hocquincourt rirent d'abord, s'impatientèrent ensuite, et finirent par charger les deux conseillers. Géniers, renversé et blessé par un soldat, se sauva a Sens sur le cheval de. ce soldat que son clerc étendit mort d'un coup de pistolet; Bitaut, la robe traversée par quatre balles de mousquet, fyt pris et amené au maréchal qui, lui reprochant son imprudence avec douceur, voulut le conduire au cardinal Mazarin ; mais Bitaut soutenant son rôle avec énergie : « Je ne le verrai, dit-il, que sur la sellette pour le condamner à mort, comme déclaré criminel de lèse-majesté par arrêt de cour souveraine. » Cet incident ne retarda même pas d'un instant la marche triomphante du cardinal qui, du jour où il avait remis le pied sur le sol de France, ressaisit ostensiblement, sans attendre qu'il eut rejoint la cour, la direction suprême des affaires. Les opérations militaires commençaient entre le comte d'Harcourt et le prince de Condé, combattant avec leurs petites armées comme sur un échiquier, dont les pièces principales étaient les châteaux et les places fortifiées qui jouaient un rôle si important dans la stratégie de cette époc|ue; guerres pleines d'aventures, dans lesquelles
rinitiative pcTsonnello, le talent, la bravoure, pouvaient se donner libre carrière, (-elle-ci, mal- 5j[ré (|U(^lques taches de cruautés et de pillage surtout causés ])ar Tindiscipline des soldats, fut la (l<»rnièr(» guerre d'ini caractère chevaleresc|ue et féodal (jui faillit se terminer par un échec et mat, à Bleneau.
Le prince de (londé fait avîincer ses troupes (les bords de la Dordogne sur ceux de la Charente, avec son impétuosité ordinaire. Le prince de ïarente et le duc de I^ Rochefoucauld conduisent Tavant-garde; Tun a formé, avec le noyau d(»s officiers des deux régiments qui sont venus h» rejoindre, un petit corps composé de trois escadrons d(; cavalerie et de sept compagnies d*infanterie ; Tautre a réuni trois mille hommes, malgré la défection d<» son oncle, Benjamin de La Rochefoucauld, comte d'Estissac, qui est allé rejoindre la reine à IV)itiers avec mille gentilshommes de la proxinio. Los ducs arrivent sous les murs de Saintes qui se rend sans résistance. La ville de Saint-Jcan-d'Angély ouvre ses portes au prince de Tarente. Le prince de Coudé jette des garnisons de ses propres troupes dans Talmont et laillebourg. 11 ne lui manque que la possession do Cognac pour être maître de tout le cours de la Charente depuis son embouchure assurée par la
place de Brouage, et pour faire de cette rivière une forte ligne de défense contre Tannée royale. Cette armée pouvait même se trouver gravement compromise, si le comte du Dognon, après s'être emparé de La Rochelle, comme il avait promis d'en faire la tentative, venait attaquer son arrièregarde et couper la retraite. L'attaque de Cognac et de La Rochelle était la double entreprise dont le succès devait assurer celui de la campagne. Le maintien de ces places sous Tautorité du roi, et une marche en avant au cœur du pays occupé par Tennemi, formaient le plan que se proposait le comte d'Harcourt.
Le comte de Jonzac*, lieutenant de roi en Saintouge, exerçait en outre les fonctions de gouverneur particulier de la ville de Cognac. Ses dispositions étaient de nature à favoriser singidièrement les projets du prince de Condé ; car il lui fit savoir que s'il s'approchait de la place avec des forces suffisantes, ir la lui rendrait après une faible résistance. Il ne demandait qu'à couvrir les apparences. Il ne fut pas aussi maître qu'il le pensait de diriger à son gré l'événement. Une quantité de noblesse s'était réfugiée dans la ville, tant pour témoigner au roi sa fidélité que pour sauver ses effets les phis précieux contre le maraudage des
* Léon de Sainto-Mauro, romle de Jonzac, cousin du marquis de Montausier.
soldats qui couraient la campagne. Ces nouveaux arrivants et les bourgeois de la ville obligèrent le gouverneur à dissimuler et à opposer une résistince réelle. Il apportait toutefois à la défense une certaine mollesse; cîir après huit jours de siège, on remarquait qu'il n'avait encore fait aucune sortie; il se bornait a des canonnades et à des arquebusades derrière les remparts. I^s ducs de La Rochefoucauld et de La Trémoille, qui avaient commencé Tinvestisscment de la place avant l'arrivée du prince de Condé, la pressaient vivement, mais avec des dispositions mal prises. Au lieu d'établir le gros de leurs forces sur la rive droite de la Charente, de manière à isoler la ville des [secours qui pourraient lui arriver, ils avaient placé leurs quartiers sur la rive gauche et fait passer la rivière à Nort, maréchal de campi avec cinq cents hommes seulement, en jetant un pont de bateaux pour établir une communication permanente. Une grande crue d'eau emporta ce pont et Liissa Nort isolé. Le comte d'Harcourt qui arrivait au secours de la place, prévenu de cet incident, hâte sa marche pour en profiter. 11 forme ses troupes sur deux colonnes : l'une commandée par du Plessis-Bellière \ lieutenant général; l'autre par FoUeville, maréchal de camp,
* Jacques de Roujrt*, marquis de Plessis-Bellièrc.
DU RKGNE DE LOUIS XIV. SSq
et attaque par les deux flancs opposés les retranchements et les barricades dont la petite troupe de Nort s'était couverte, tandis que Bellefonds, autre maréchal de camp, qui s'était jeté dans la place, fait une sortie vigoureuse et les assaille de front. En un clin d'œil, les obstacles sont enlevés, et les soldats de Nort * massacrés ou faits prisonniers. Le prince de Condé eut la douleur d'arriver à la tête de deux mille fantassins et de quatre mille, chevaux au moment de ce désastre qui frappa ses armes le i4 novembre i65i, et d'en être, de l'autre rive, le témoin impuissant. Il s*en vengea sur les deux ducs par cette mortifiante apostrophe : « Qu'ils avaient maladroitement échoué devant une faible place, tandis que dans un instant, l'ombre et la botte de Marsin l'aurait prise *. »
Après l'échec éprouvé sous les murs de Cognac, le prince de Condé descendit le cours de la Charente; il franchit cette rivière à Toiniay- Charente, pour appuyer le comte du Dognon qui avait promis de s'emparer de La Rochelle. Le
* Nort, fait prisonnier, fut enfermé au château de Saumur^ Un ordre du roi à M. de Guitaut , daté de Gien le 12 avril 165*2^ lui fit rendre la liberté. Archives du Ministère de la guerre^ Yoh cxxxv»
* I^ prince de Tarente rejette, dans ses Mémoires, sur le conseil de guerre la faute des mauvaises dispositions qui furent prises malgré son avis.
34o SOUVENIRS
comte crHarcourt suivait ce mouvement pour se poster entre La Rochelle et l'armée du prince, et y réussit sans peine, ayant à parcourir la ligne la plus courte. Il put former ainsi avec ses troupes un rideau que le prince ne put percer et qui lui déroba les faits qui se passaient à La Rochelle.
L'autorité usurpée, accompagnée d'exactions sans nombre, que le comte du Dognon, gouverneur de Brouage, exerçait dans ces contrées, avait accumulé les animosités; celles-ci ne demandaient qu'une occasion pour éclater et s'affranchir du joug; elles devinrent fatales à la cause du prince. Le comte, maître par une garnison qui lui appartenait, des tours qui commandaient le port de La Rochelle et qui dominaient la ville, se croyait assuré que les habitants n'oseraient refuser d'embrasser son parti ; mais ceux-ci avaient fait prévenir la reine qu'ils soutiendraient le parti du roi, pourvu (ju'elle leur envoyât des troupes suffisantes pour tenir les tours en respect. Le baron d'Estissac reçut l'ordre de se rendre à Lh Rochelle avec quelques compagnies du régiment des gardes. Le comte d'Harcourt, par sa marche pour couper le passage au prince de Condé, se trouva à portée pour soutenir le baron d'Estissac , et l'attaque des tours fut décidée.
Deux tours capitulent; la troisième, défendue par des Suisses, résiste énergiquement. Il faut
employer pour la réduire les moyens réguliers d'un siège. La tranchée est ouverte; mais à chaque marée montante, les assaillants voient emporter leurs travaux. On se sert alors de la marée ennemie pour en faire un auxiliaire de Tattaque : un bateau, dont le pont est recouvert d'une sorte de cuirasse, monte avec elle jusqu'au pied de la tour; il porte un mineur qui s'attache à ses flancs pour y introduire avec le pic la poudre qui va la faire sauter. Ijes grenades et les engins de toutes sortes lancés du haut de la tour, éclatent ou rebondissent impuissants sur la cuirasse qui protège le bateau, et les sons non interrompus du marteau comptent pour la garnison les dernières minutes de la dernière heure. Ia's cœurs les plus intrépides défaillent parfois lorsqu'il n'y a plus d'espoir; la garnison demande a capituler. Il se passe alors un fait horrible, indigne des deux nations dont les soldats sont en présence. Le comte d'Harcourt, exaspéré de la longue résistance d'une poignée d'hommes qui méritaient au contraire son estime, les induit au déshoimeur, en ne consentiuit à leur donner quartier que s'ils lui livrent leur chef poignardé. Les Suisses, dans cette extrémité, se jettent sur Basse, c'était son nom. \tteint de plusieurs coups et espérant plus d'humanité parmi les Franfjais, Basse se précipite au bas de la tour. Couvert du sang de ses
l)lessures et des meurtrissures de sa chute, il se traîne aux pieds du comte d'Harcourt et lui demande la vie. Tous les officiers intercèdent; mais le comte impitoyable ordonne qu'on rachève. Les soldats, plus humains, obéissent malgré eux, (Ml détournant la tête. Neuf pièces de canon trouvées dans la tour, artillerie considérable pour l'époque, vinrent augmenter les approvisionnements de l'armée royale, et les Suisses prisonniers s'enrôlèrent dans ses rangs. -Tout espoir de s'emparer de La Rochelle se trouva ainsi perdu, le 27 novembre i65i, pour le prince de Condé. Un revers non moins grave, éprouvé dans une autre partie de la France, avait atteint la cause du prince et permettait à l'armée royale de recevoir de nouveaux renforts. Le comte deTavannes*, réuni au général Estevan de Gamarre, avait été rejeté hors de la Champagne par le marquis de Castelnau, qui amène au comte d'Harcourt six mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux rendus disponibles par ce succès. Le comte prend aussitôt l'offensive avec vigueur. I^ prince de (^oiidé, qui no dispose que de troupes moins aguerries et moins nombreuses, évite les engagements et cède le terrain. Il se retire sur Tonnay- Charente. Comme cette ville est située sur la rive
^ Jacques de Saulx^ comte de Busançais et de Tavannes.
droite et qu'il juge qu'il ne peut s'y maintenir, il en fait sauter la tour pour empêcher le comte d'Harcourt de s'en servir comme point d'appui. Il va passer la Charente à la Bergerie, à une demi-lieue, sur un pont de bateaux, afin de se faire du cours profond de la rivière une forte ligne de défense. Ce mouvement habilement exécuté lui coûta cependant la perte du régiment du Dognon, taillé en pièces à l'arrière-garde par la faute du régiment deRichelieu qui ne le soutint pas.
Le prince de Condé avait ordonné la destruction du pont après le passage de son armée. Cet ordre fut imparfaitement exécuté par un ofRcierj lemaixjuis de Chouppes*, qui commit l'imprudence de délier simplement les bateaux. Le comte d'Harcourt les voyant suivre le fil de l'eau, les fit saisir, et rétablit le pont que franchit son avantgarde. Le prince de Condé, surpris par une agression à laquelle il ne pouvait s'attendre, si les bateaux qui formaient le pont eussent été anéantis, paye d'audace dans la conjoncture. Il joint à la hAte à ses gardes les quelques soldats qui lui tombent sous la main, et court à l'ennemi. Le
* L(» marquis dt* Chouppi's a écrit des Mémoires publiés en 17:>3, dans lesquels il parle avec détail de sa liaison avec Daniel de Cosnac et des événements qui s'y rapportent ; ceux-ci trouveront leur place dans le deuxième volume de ces Souvenirs.
comte crHarcourt, qui ne pensait pas avoir le prince sur les bras, avant que la plus grande partie de son armée eut franchi le pont, et qui croit le prince suivi de toute la sienne, craint de compromettre un plus grand nombre de ses soldats^ s'il en fait passer davantage, et suspend son mouvement, heureux d'espérer qu'il ne sacrifie que son avant-garde. Cette erreur et cette faute sauvèrent l'armée du prince de Condé des conséquences d'une surprise désastreuse. Ce prince n'avait même pas assez de monde avec lui pour jeter dans la rivière l'avant-garde ennemie, qui eut la possibilité de se solidement retrancher à la tète du pont. Rallié enfui par le gros de son armée, le prince fait creuser d'autres retranchements qui enveloppent et enserrent ceux de la tète de pont, de manière à ne plus laisser au comte d'Harcourt l'espoir de forcer ce passage.
Pendant trois semaines, le prince de Condé tint le comte d'Harcourt en échec, malgré les forces supérieures dont disposait son adversaire. Le prince occupait encore ce poste, lorsque le comte de Marsin vint opérer sa jonction avec le précieux renfort qu'il avait soustrait à son gouvernement de Catalogne.
Marsin * est un des types particuliers de cette
^ Jcan-Gaspard-Ferdinand^ comte de Marchin oa Blarsin. Il
DU RÈr.JME DE LOUIS XIV. 345
époque : c'était un étranger, un aventurier liégeois, sorte de lansquenet, tel qu'on en voyait souvent dans les armées, vivant de leur épée et braves comme elle ; dévoués non pas à une cause, mais au maître adopté. Il devait tout au prince de Condé : ses honneurs, ses grades, sa femme même. On sait que ce prince, prêt à soutenir chaudement en toutes circonstances, pourvu que son intérêt personnel ne fut. pas en jeu, ceux qui le servaient avec zèle, mariait ses amis. Son coup de maître, en ce genre, avait été le mariage de Henri de Chabot avec l'héritière de la fière maison dé Rohan. Par une alliance où l'avantage était encore du côté de son ami, il avait fait épouser à Marsin Marie de Balzac d'Entragues. Le comte de Marsin arrivait de Catalogne où il commandait les troupes françaises et gouvernait la province, ne formant plus qu'un vœu d'ambition qui était d'obtenir le titre de vice-roi. La cour, pour se l'attacher, s'était empressée de lui en expédier le brevet. Les circonstances avaient marché si vite qu'il n'attendit pas que cet honneur fut Venu le trouver. Lorsqu'il avait appris la sortie des princes de Paris pour commencer la
débuta comme cadet dans le régiment d'infanterie du comte de Tilly ; Marsin racontait qu'ils entrèrent dans ce régiment au nombre de vingt-huit, tous compatriotes, sur lesquels quatorze devinrent généraux avant commandé en chef.
. guerre civile, il s'était souvenu d'avoir été emprisonné lui-même lors de la captivité des princes, et redoutant une seconde fois le même sort, il s'était hâté d'abandonner son poste pour aller rejoindre le prince de Condé. Il avait entraîné avec lui le plus grand nombre qu'il avait pu d'officiers et de soldats : les régiments de cavalerie de Montpouillan et de Balthazar et deux régiments d'infanterie, formant ensemble trois cents maîtres à cheval et mille fantassins. Parmi les meilleurs officiers qui le suivaient, se trouvaient Montpouillan', I.a Marcousse, Lussan d'Aubeterre-, Baltons, le colonel Balthazar'. Ces troupes vinrent former le noyau le plus solide de l'armée du prince de ('onde. (]et abandon de la Catalogne devait entraîner les plus désastreuses conséquences : les Espagnols s'y fortifièrent de nouveau et tous les efforts faits plus tard par la France pour y rétablir sa domination, demeurèrent impuissants. Au même lieu de la Bergerie,
' Lo. marquis de Montpouillan^ de la maison de I^ Force.
' Marié à Julie de Sainte-Maure^ fillo du comte de Jonzac.
^ liO roloncl Ralthazar, brave officier, dont le nom revient souvent dans les fastes militaires de cette époque, nous paraissait porter un nom de {guerre; mais nous avions Yainement cliorchc quel pouvait être son nom de famille, lorsque nous avons trouvé aux .archives du Ministère de la guerre y volume cxxxvin, la minute d*un brevet au nom de Balthazar^ à la date du 5 juillet 1658, portant en marge son véritable nom . Jacques de la Croix.
DU RàGNË DE LOUIS XIV. 347
le comte de Chavagnac * vint faire sa jonction avec des levées faites en Auvergne.
Le prince de Condé éprouvait non-seulement pour le comte de Marsin une vive amitié, mais il plaçait encore en lui la plus grande confiance. Lorsque ce prince fut obligé de quitter la Guyenne pour aller ailleurs commander en personne, il laissa à Marsin la direction de la partie militaire de la Fronde dans cette province; mais son zèle exagéré, son caractère violent et brutal nuisirent plus à la cause du prince qu'ils ne la servirent. Le marquis de Chouppes accuse nettement ce résultat, dans ses Mémoires :
a M. le Prince était tellement prévenu en faveur de Marsin, qu'il préférait ses avis à ceux de tout son conseil et même à ses propres sentiments : voilà ce qui ruina les affaires de Guyenne.
a Marsin était brave homme, mais incapable d'un bon conseil, étant presque toujours pris de vin. »
Ce jugement est, dans sa vérité même, empreint d'un peu d'exagération. Le marquis de Chouppes, ami de Daniel de Cosueic, qui ne pouvait souffrir Marsin, partageait évidemment les mêmes sentiments qui rendaient ses appréciations sévères.
L'arrivée de ce renfort et de son chef répandit
* Gaspard, comte de Chavagnac, qui a laissé des Mémoires,
3/|8 SOIJVENIRS
une grande joie dans le camp. Marsin était du reste un ami que le grand Condé traitait sans façon ; comme sa naissance était au moins obscure, ce prince gai et moqueur improvisa à table cette chanson, peut-être le soir où il fêtait son retour :
Je bois à toi, brave Marsin,
Je crois que Mars est ton cousin ,
Et liellone est ta mère , Je ne dis rien de ton père,
(lar il est in<-ertain, Tin. tin , troliu, tin, tin, tin, tin.
I.a première p(»nsé(* du prince de Condé fut (Fenvoyer Marsin prendre le commandement refusé par le maréchal de Turenne de son armée d(» Handre; mais réQéchissant ensuite que les événements pourraient l'obliger lui-même à quitter la Guyenne où il serait opportiui de laisser un général de confiance, il changea de résolution. A défaut d'un général de réputation pour son armée de Stenav, il chercha un chef dont le nom fut au moins une force ajoutée à celle des dixhuit mille hommes qui composaient cette armée; il choisit le duc de Nemours. (]e jeune prince, d'iuie complexion délicate, après une tentative de traversée par m(»r, accomplit par terre, pour se rendre à son poste, à travers mille obstacles,
un de ces aventureux voyages que la dispersion des armées sur les points les plus éloignés rendit fréquents pendant les guerres de la Fronde.
Le renfort de bonnes troupes amené par le comte de Marsin permit au prince de Condé, bien qu'il fut encore bien inférieur en forces au comte d'Harcourt, de concevoir le projet de reprendre l'offensive par une marche pleine de hardiesse.
Cette partie de la campagne du grand Condé, en Poitou, est à peine connue; les historiens n'en ont tracé qu'ime incomplète esquisse ; le récit qui va suivre découle des sources mêmes, de rapports manuscrits et de lettres inédites. La première lettre est adressée par le comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, qu'il félicite sur son récent retour.
Lettre du comte iVHarcourt au cardinal Mazarin.
« Monsieur,
« Quand je ne vous dirois pas qu'une de mes plus sensibles joyes a esté celle d'apprendre vostre retour auprès de leurs Majestez, je vous croy si bien persuadé de la parfaite estime que je fais de riionneur de vostre amitié et de la part que je prends à ce qui vous touche, que vous n'en auriez peu douter. (]Vstce qui m'obligea ne pas estendre
35o SOUVENIRS
j)liis loiiig ce compliment que pour vous asseurer que je seray toute ma vie le mesme que vous m'av<»z conneu.
a (Cependant, Monsieur, vous trouverrez bon s'il vous plaist que nous commencions à jouir de l'avantage (|U(* nous avons de vous revoir dans une charge où vous avez si utilement servy TEstîit et dans la([uelle j\îspère en mon particulier des marques obligeant(»s de la bonté que vous m'avez promise.
« J'ay appris le rendez-vous des troupes qui nous doivent joindre par le controUe que Monsieur le comte de lirienne m'en a envoyé, et M/ du Plessis-liellière part présentement suivant l'ordre du Roy qui m'en a esté adressé pour les recevoir à (lliisav où le munitionnaire fait travailler au pain nécessaire à l'infanterie. J'ay sceu que la plus grande partie est sans armes et que mesme dans le régiment de (irandmont, liégeois, il n'y a pas un seul mouscpiet, et quelque soin que nous avons eu à en faire chercher dans toutes les villes où il avoit apparence d'en trouver nous n*en avons peu recouvrer en façon du monde, ainsy * Monsieur, il est important que l'on en fasse venir de Paris, de Limoges et d'Angers, où Monsieur du Plessis m'a dit qu'il y en avoit pour armer deux ou trois mil hommes, à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, puisque vous sccivez mieux
que nous, que ce seroit avoir des troupes en painture que de les avoir sans armes.
« Nous nous trouvons un peu embarassez sur les desseins que nous prendrons quand toutes nos troupes seront jointes ; s'en offrant deux qui ont, ce me semble, leurs avantages et leurs inconvénients esgaux.
a L'un est de passer la Boutonne pour tascher à faire repasser la Charente à M. le Prince et ensuite la passer à Cognac avec toute l'armée et chercher au delà les occasions de le combattre, si nous le rencontrons en deçà, ou lui oster la communiquation do la Guyenne.
« L'autre est de passer la (Charente à Tonnay- Charente et occuper tous les Heux qui sont depuis le chasteau de la Chaume jusqu'à ce bourg, comme les seuls qui peuvent donner moyen de subsister; ceux qui sont depuis Ponts jusques à Tonnay-Ciliarente au delà de la rivière, ayant esté ruyncz par l'armée de M. le Prince.
a L'avantage que nous trouvons au premier est de poiLSser M. le Prince au delà de la rivière ou de le combattre en deçà, si la situation de son camp nous le peut permettre, ou bien de luy oster la communiquation de Guyenne; et rinconvénient qui s'y rencontre, c'est que estant en liberté de repasser la (Charente du moment que nous passerons la Boutonne, il pourra occu-
35a SOUVENIRS
per les quartiers de la Cliaume et les autres du costé des isles de la ïremblade et faire subsister longtemps ses troupes sans que nous puissions aller à luy. I^ situation du lieu estant fort avantageuse comme vous verrez par la carte dont le chevalier de Fourrille est chargé; ou s'il prend le party- d'aller du costé de la Guyenne, il ne nous laissera pour subsister que le pays qu'il aura ruyiié en passant.
« Le dernier dessein de passer la Charente par le derrière de M. le Prince nous donne l'advantage de subsister du costé des isles de la Tremblade et de ruyner le gouvernement de Brouage, et favoriser la bonne volonté que Maronnes et les dites isles ont de se déclarer pour le service du Roy, comme elles n'attendent pour cet effet que l'arrivée des trouppes; mais Tinconvénient est de laisser à M. le Prince la liberté de courir le plat pays si nostre marche de ce costé là ne l'oblige à repasser la Charente comme je croy qu'il ne fera pas, ayant sa retraite libre et asseurée par Xaintes et Taillebourg^ outre que nous ne pourrions esviter de hasarder ce poste dont la conservation est importante bien qu'il soit ouvert de toutes parts, et cela me fait souvenir de vous faire remarquer que nous sommes malheureux en ce que nos deux postes plus importants sont la Rochelle et celuy-ci que l'on
peut à peine conserver que par la présence d'une armée.
'( Je vous avoue que je suis fort combattu sur lequel de ces deux desseins je dois le plus pencher, et comme 'les sentimens de la Cour nous servent icy d'une loy inviolable, je .vous supplie de nous les faire scavoir par le chevalier de Fourrille qui est assez bien instruit de toutes choses pour vous esclaircir de celles dont vous pourriez douter. Cependant s'il se présente quel- '" " que bonne occasion qui fasse changer nos mesures nous en profiterons avec beaucoup de joye.
c( Je vous envoyé un mémoire de troupes que l'on me dit que M. le Prince a envoyées à M. de Bourdeilles, ce qui m'a obligé de donner ordre à M. de Sauvebeuf de rester où il est et aux régiments qui se font en ses quartiers, de le joindre pour s'opposer aux desseins du dit S." de Bourdeilles. Je m'asseure. Monsieur, que vous ne trouverrez pas cela mal à propos.
a On nous a envoyé, il y a quelques jours, par le commissaire du Fresnoy une quantité do souhers et de bas de chausses que nous ne distribuerons que quand le reste de ce (|ui a esté projeté sera achevé et que toute nostre infanterie sera arrivée, ainsy je vous supplie d'ordonner que Ton y travaille incessamment.
« Toute rarmée est persuadée d'avoir cet hy ver cinq deniers monstres comme on luy a fait espérer, et il est bien juste, Monsieur, que la fatigue qu'elle aura soit adoucie par cette grâce que je vous conjure de leur procurer autant qu'elle despendra de vous.
« Pour ce qui est de Testât de nos autres
affaires de finance, je le remettray, s'il vous [)laist, à M. Marin et me contenteray de vous dire que comme je le connois fort zélé et fort fidelle au service du Roy, je luy en laisse la disposition toute entière et n'y agis que comme il juge à propos.
« Je ne croiray pas me rendre fort mauvais office de demander la lettre de service de maresclial de camp en faveur de M. de la Vilette, vous connoissez ses services et sa fidélité, et il est de ces gens à qui on ne sçauroit refuser cette grâce pour laquelle je me suis volontiers engagé de vous escrirc.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la faveur de m'escrire dû xxx décembre à laquelle il ne itie reste rien à répondre que sur nos pauvres régimens oubliez. Je vous asseure, Monsieur, qu'ils ont bien plus fatigué en Berry, qu'ils n'ont eu moyen de s'accommoder et c'est une médiocre somme qui les feroit servir avec
satisfaction. Faites moy la faveur de croire que je n'en auray jamais de plus parfaite que de vous témoigner à quel point je suis,
« Monsieur,
a Vostre très humble et très asseuré serviteur,
a D'Harcourt ' .
« A Si-Jean-d'Aiigely, le premier janvier de l'an i652. »
('ette lettre indique que depuis la tentative avortée du passage de la Charente par le comte d'Harcourt, la position respective des deux armées avait changé. Monsieur le Prince, renforcé parles troupes de Marsin et de Chavagnac, avait lui-même passé cette rivière en amont de Tonnay-Charente, de manière à se trouver couvert par une autre rivière, la Boutonne, dont le cours est profond depuis son confluent avec la Charente, jusqu'à wSaint-Jean-d'Angely. Il avait placé son quartier général à Saint-Savinien, poste qui lui permettait, en cas de nécessité, de repasser la Charente sans éprouver d'obstacles. Ce mouvement offensif, sans réparer entièrement la tentative infructueuse faite pour s'emparer de La Rochelle et l'échec reçu sous les murs de Cognac , pouvait en neu-
* Archives du Ministère de la guerre, voh cxxxiii.
traliser l'effet. (]ette dernière pLice était tournée, ses communications interceptées avec Tarmée royale ; à part quelques faibles inquiétudes pour les derrières, elle ne pouvait gêner en rien ni un mouvement de retraite assurée au besoin par Taillebourg ou par Saintes ni une marche en avant. Placé solidement dans cette presqu'île, ou plutôt cette pointe, que forment la (lliarente et la Boutonne, en se rapprochant par une ligne oblique jusqu'à leur confluent, le prince de Condé méditait un coup hardi que nous révélera la lettre suivante du comte d'Harcourt. Ce général ne prétendait du reste nullement laisser le prince occuper paisiblement le poste avantageux qu'il avait choisi ; sa lettre indique les deux plans entre le choix desquels il hésitait pour l'en déloger. Le premier était de franchir la Boutonne à force ouverte ; après ce passage, se présentaient deux hypothèses : ou le prince culbuté serait obligé de repasser la Charente ; ou, d'il résistait, le comte d'Harcourt, avant la facilité d'aller à (-ognac franchir cette rivière, pouvait tourner le prince et l'isoler de la Guyenne, sa base d'opérations militaires. L'inconvénient que le comte trouve à ce projet, est que, si le prince de (^ondé veut éviter un engagement, rien ne Tempéche, pendant que l'armée royale franchira la Boutonne, de repasser la Charente et d'aller établir
ses quartiers dans des positions difficiles à attaquer, dans un pays bien approvisionné, appuyé, ce qu'il omet de dire, mais ce qu'il pensait certainement, par la forte place de Brouage et par le voisinage de la mer permettant de recevoir des secours de la flotte espagnole. L'armée royale, au contraire, ne pourrait subsister que dans le pays précédemment ravagé par les troupes de Condé. Le second plan du comte d'Harcourt était de passer la Charente à Tonnay-Charente, pour aller lui-même occuper ces quartiers avantageux le long de la mer, faciliter Marennes et les îles dans leur projet de se déclarer pour le roi, ruiner enfin le gouvernement de Brouage ; mais l'inconvénient de ce plan est à ses yeux de ne pas entraîner la certitude que le prince de Condé repassera la
Charente, puisqu'il a sa retraite assurée par Taillebourg et par Saintes, et de laisser à découvert Saint-Jean-d'Angely et La Rochelle, villes importantes à conserver. Enfin le général courtisan, qui a commencé par rappeler au cardinal qu'il lui a fait des promesses personnelles dont il attend la réalisation, préfère, en flattant, se décharger de la responsabilité, et demande au tout-puissant ministre de faire lui-même son choix entre les deux projets. On voit venir le temps de Louvois, où les plans de campagne élaborés dans son cabinet, seront envoyés tout faits aux généraux.
Le comte (VHar court au cardinal Mazarin.
« Le^ ennemis sont décampez de S/-Savinien d*liycr au matin, et ont campé cette nuit à Brisambourg, Escoyeux et lieux des environs. Le bruit est qu'ils vont à Chef-Boutonne et nous avons quelque advis que je ne tiens pas pourtant encore fort asseuré qu'ils ont détasclié un corps de cavalerie pour aller du costé de Périgord; Mais comme la chose est d'importance, je dépesclie ce valet de pied du Roy pour vous en faire part et vous donner moyen de prendre quelque précaution du costé de M.' de Paluaii ou ailleurs, si vous jugez qu'elle soit utile. Nous avons des partys sur leur marche pour nous en apprendre la vérité et nous assemblons toutes nos troupes pour les suivre ou leur couper le chemin de la retraite, s'ilz vouloient revenir par Xaintes ou par Taillebourg. Il n'y a que quatre ou cinq régiments des troupes qui nous doivent joindre arrivez h Chisay, d'où M. du Plessis m'a mandé n'avoir encore aucunes nouvelles du reste. Elles ne nous seroient pas inutiles, comme vous pouvez juger; mais nous ne laisserons^ pas de })rofiter de l'occasion pour peu
qu'elle nous soit favorable, et de faire tout ce que l'on peut espérer de mon zèle et de ma fidélité; je vous conjure de la croire esgale pour vos intérêts particuliers et que je suis très passionnément,
a Moinsieur,
a Vostre très humble et très acquis serviteur,
« D'Harcourt * . »
a L'ordre que j'ay donné ces jours passez à M. de Sauvebeuf de rester aux lieux où il estoit et d'assembler toutes les troupes que l'on y lève, n'a pas esté donné fort mal à propos, et si tout le monde fait bien son devoir, j'espère que ce party des ennemis qui va du costé de Périgord sera fort incommodé dans sa marche.
« A mon départ de Poitiers, on me remit quelques brevets de maréchaux de camp, les noms en blanc; je demanday permission, il y a quelques jours, d'en donner un au S.' de Forgues, gentilhomme de ce pays fort accrédité, ce qui a esté agréé; mais comme je n'ay point de lettre de service à luy donner non plus qu'à M/ de Montendre, je vous supplie de me les envoyer et (|ue celle de M/ de Forgues soit datée des
* /frchices du Ministère de la giierre, vol. cxxxiii.
iSo SOUVENIRS
derniers joints de l'année passée, luy ayant fait prendre jour icy dans Tasseurance que j'ay eue que c'estoit une grâce accordée.
« Au camp de St-Jean-cFAngely, le 4« janvier 1652. w
(]omme le cardinal Mazarin n'était pas encore arrivé à Poitiers et que sa réponse pouvait se faire attendre plus qu'il n'était opportun dans cette conjoncture pressante, le comte d'Harcourt avait pris la précaution d'adresser une dépêche semblable à Le Tellier, qui avait repris son poste de ministre secrétaire d'Etat spécialement chargé des affaires de la guerre ; la preuve en résulte d'une lettre adressée au comte par le roi lui-même, qui est en même temps une réponse à la lettre écrite au cardinal Mazarin :
Lettre du Roi au comte d*Harcourî.
tt Poitiers^ 5 janvier 1652.
« Mon cousin, ayant veu par la lettre que vous avez escrite au sieur Le Tellier, secrétaire d'État, du 4 <lc C6 mois, comme le prince de Condé a décampé et a logé la nuict précédente à Brisambourg, Escoyeux et lieux voisins, avec bruit dans son armée qu'il alloit vers Chef-Boutonne, sans que vous soyez asseuré de son dessein, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayez à
le suivre et à chercher l'occasion de le combattre et que vous fassiez pour cette fin tout ce que vous jugerez nécessaire et à propos, espérant avec l'aide de Dieu tout bon succez de la justice et de la force de mes armes et de votre grande conduitte et ne doutant pas que vous ne sachiez bien prendre partout vos avantages. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne
garde.
« Louis *. »
Ces lettres apprennent que le prince de Condé avait quitté ses quartiers de Saint-Savinien et qu'il marchait par Escoyeux et Brisambourg sur Chef- Boutonne, et révèlent en même temps le coup de main hardi qui dut être le but secret qu'il se proposait dans le cours de cette campagne, puisque nous, le verrons en renouveler ailleurs la tentative. Par cette marche tournante autour de Saint-Jean-d'Angely, quartier-général du comte d*Harcourt, le prince évitait à la fois un engagement général avec Uarmée royale que rétat d'infériorité de ses forces eut rendu compromettant, et le passage difficile de la Boutonne, en remontant à Clief-Boutonne où cette rivière prend sa source. Cette marche conduisait en ligne droite sur Poitiers, où se trouvait la cour, avec le
* Àrchicei du Ministère de la guerre, vol. czxxv.
36a soirvENiRS
jeune roi. Il ne nous paraît pas douteux que Condé , en s'efforçânt de dérober sa marche au comte d'Harcourt et en le devançant, n'ait eu l'intention de surprendre Poitiers et d'enlever le roi. La tentative qu'il fit plus tard à Bléneau et qu'il conduisit plus loin encore que celle-ci , bien qu'elle ait également avorté, suffit pour révéler que, dans les deux circonstances, son projet fut semblable. Sa hardiesse même s'explique par l'état d'infériorité de ses forces, qui ne pouvant lui permettre de vaincre en bataille rangée, l'obligeait à recourir aux manœuvres habiles et aux surprises. Si le prince de Condé se fut emparé de la personne du roi, il terminait la guerre par un coup si heureux; les armées royales devenaient les siennes et il était maître de régler à son gré les destinées de la France. l.e comte d'Harcourt ne paraît pas, d'après les termes de sa lettre, avoir soupçonné toute l'étendue du projet du prince de Condé; ce qui se comprend, puisque sa témérité devait le rendre invraisemblable, et que nous-méme ne devons qu'à la tentative postérieure de Bléneau, de pouvoir reconnaître la portée de cette marche imprévue sur (]hef-Bou tonne.
(iCpendant la lettre du jeune roi prescrivant au comte de suivre pas à pas le prince de (^ondé, trahit des inquiétudes sérieuses, et le général de
rarmée royale en s'y conformant de point en point, en ne permettant pas, grâce à son exacte vigilance, au prince de Condé de lui dérober sa marche, l'empêcha d'accomplir son hardi projet et rendit au roi et au cardinal Mazarin un service dont la portée allait bien au-delà de ce qu'il pensait.
La crainte manifestée par le comte d'Harcourt, de l'envoi d'un corps détaché, soit du côté du Périgord, soit du côté du Berry , devait être inspirée par un faux avis que lui avait fait parvenir le prince de Condé lui-même. La lettre suivante, du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin, confirme pour nous cette supposition. Condé n'avait pas une armée assez forte pour l'amoindrir; mais il voulait, par un simulacre, détourner de sa piste tout ou partie de l'armée royale. Cette même lettre nous apprend que l'éveil que le comte d'Harcourt avait eu de la marche du prince de Condé sur Chef-Boutoiine , avait obligé ce prince à abandonner son projet et à repasser précipitamment la Charente.
Lettre du comte d'Harcourt au cardinal Mazarin,
« Monsieur,
« Les advis que nous avons que M, le Prince a fait repasser la Charente à toutes ses troupes sur le pont de Xaintes, m'obligent à vous dépescher
ce valet de pied du Roy en toute diligence pour vous asseurer qu'il n'a pas tenu à nous que cette guerre n'ayt esté décidée par un combat général. J'ay fait passer la Boutonne à toutes nos troupes dans cette résolution, croyant que M. le Prince nous faciliteroit les moyens de l'exécuter; mais il n'en a pas voulu taster et a changé dans un moment ce beau dessein de nous donner bataille dont il faisoit courir le bruit si hautement dans son armée.
a Je vous proteste, Monsieur, que j'en suis bien fasché sans faire le brave et que j'appréhende bien, s'il se met toujours à couvert des rivières, que nous ne puissions rencontrer d'occasion favorable pour le combattre. Nous allons passer la (-harente à Cognac avec dessein de rechercher soigneusement celles qui nous pourront donner (juelque avantage, vl j'ose croire. Monsieur, que vous serez bien caution de l'ardente passion que j'en ay.
« Nous «ivons appris à nostre arrivée en ce lieu ([ue l'armée de M. le Prince en est décampée avec une précipitation extraordinaire au premier «idvis qu'il a eu que nous assemblions nos troupes, et on a trouvé mesme quelques bagages qui y ont esté laissez, ce sont des marques qu'il veut faire une guerre de chicane et qu'il fuira autant qu'il pourra les occasions de combattre.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la faveur de m'écrire du sixième de ce mois avec les dépesches de M" de Forgues et de Montendre dont je vous rends mille grâces.
a Je vous envoieray par la première occasion im mémoire de toutes les nouvelles levées qui ont joint Tarmée, et je suis ravy de la résolution qui a esté prise de révocquer celles qui n'ont pas fait leur devoir.
a L'advis que je vous avois donné d'un corps détasché de l'armée de MJ le Prince pour aller en Berry n'a eu aucune suitte et je vous l'avois, ce me semble , mandé comme assez incertain ; mais je croy .qu'à toutes bonnes fins , je ne dois pas manquer de vous faire part indifféremment de toutes choses, de la façon qu'elles viennent à nostre connoissance.
<c Je suis avec beaucoup de fidélité et de passion j
a Monsieur,
a Votre très -humble et très-acquis serviteur,
« d'Harcourt.
« A Brisainbuiirg, le îr jaiiv. i0i>2.
« Je m'asseure qu(î le commis de l'extraordinaire que nous avons envoyé à Poitiers y recevra.
ce valet de pied du Roy en toute diligence pour vous asseurer qu'il n'a pas tenu à nous que cette guerre n'ayt esté décidée par un combat général. J'ay fait passer la Boutonne à toutes nos troupes dans cette résolution, croyant que M. le Prince nous faciliteroit les moyens de l'exécuter; mais il n'en a pas voulu tiister et a changé dans un moment ce beau dessein de nous donner bataille dont il faisoit courir le bruit si hautement dans son armée.
a Je vous proteste, Monsieur, que j'en suis bien fasché sans faire le brave et que j'appréhende bien, s'il se met toujours a couvert des rivières, que nous ne puissions rencontrer d'occasion favorable pour le combattre. Nous allons passer la (".harente à Cognac avec dessein de rechercher soigneusement celles qui nous pourront donner quelque avantage, et j'ose croire. Monsieur, que vous serez bien caution de l'ardente passion que j'en ay.
« Nous avons appris a nostre arrivée en ce lieu que l'armée de M. le Prince en est décampée avec une précipitation extraordinaire au premier advis qu'il a eu que nous assemblions nos troupes, et on a trouvé mesme quelques bagages qui y ont esté laissez, ce sont des marques qu'il veut faire luie guerre de chicane et qu'il fuira autant qu'il pourra les occasions de combattre.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait la faveur de m'écrire du sixième de ce mois avec les dépesches de M" de Forgues et de Montendre dont je vous rends mille grâces.
« Je vous envoieray par la première occasion im mémoire de toutes les nouvelles levées qui ont joint l'armée, et je suis ravy de la résolution qui a esté prise de révocquer celles qui n'ont pas fait leur devoir.
« L'advis que je vous avois donné d'un corps détasché de l'armée de M." le Prince pour aller en Berry n'a eu aucune suitte et je vous l'avois, ce me semble, mandé comme assez incertain; mais je croy .qu'à toutes ]K)nnes fins , je ne dois pas manquer de vous faire part indifféremment de toutes choses, de la façon qu'elles viennent à nostre connoissance.
« Je suis avec beaucoup de fidélité et de passion ,
a Monsieur,
a Votre très -humble et très-acquis serviteur,
« d'Harcourt.
«« A Brisamboiirg, le ir jaiiv. iH;)2.
« Je m'asseurc que le commis de l'extraordinaire que nous avons envoyé à Poitiers y recevra.
sans diminution aucune, le fonds destiné pour les dépenses de cette année. Il est pourtant bon que je vous die qu'il y a plutost occasion de l'augmenter, et que, sans cela, il nous seroit tout-àfait impossible de pouvoir faire faire le service, ne pouvant faire icy aucun fondement sur les contributions que de long-temps * . »
Le comte d'Harcourt, en faisant avorter le coup de main médité, selon toutes les probabilités, sur Poitiers par le prince de Condé, avait fait de la prose sans le savoir, ainsi que sa lettre le démontre surabondamment. Tandis qu'il vient de rendre à la cause royale le plus signalé service , il ne songe qu'à s'excuser de n'avoir pu forcer le prince à livrer bataille et à atténuer ce qu'il a écrit dans une autre lettre sur le détachement de l'armée ennemie envoyé en Périgord ou en Berry, erreur dont il avait été rendu la dupe par une ruse de guerre.
L'état des esprits dans ces contrées était tel que si la fortune eût permis au prince de Condé de remporter un succès un peu éclatant, il se serait manifesté un entraînement général en sa faveur. Le retour du cardinal Mazarin refroidissait pour le parti du roi ceux mêmes qui s'étaient cons^ tamment montrés les plus fidèles. Le marquis de
^ ArchivtBs du MinUtèire de la guerre, vol; gxxxiii;
Montausier, que nous avons laissé à l'hôtel de Rambouillet tressant la guirlande de la belle Julie , nous fournira les renseignements les plus curieux sur Timpression générale produite par le rappel du ministre favori.
Le marquis, gouverneur de TAngoumois, avait quitté Paris depuis le commencement des troubles, et résidait à son poste en gardien vigilant. Son dévouement à la cause royale n'était pas suspect, chaque jour il en donnait des preuves, guerroyant même pour son propre compte avec les faibles forces dont il disposait comme gouverneur.
A une lieue d'Angouléme, le château de la Tranchade, situé dans une position escarpée, entre deux précipices, enveloppés eux-mêmes par des marais, était occupé par un détachement des troupes des princes, composé de cent vingt hommes sous les ordres de trois capitaines. Cette petite garnison était, pour ainsi dire, inexpugnable et commettait de terribles ravages aux alentours. Le marquis s'attacha à surprendre et à détruire les détachements qui s'aventuraient au dehors; une i\v ses embuscades fut si bien dressée, que la petite colonne de sortie fut détruite en partie et le reste dissipé de manière à ne plus pouvoir rentrer dans la place. Le château se trouvant ainsi dégarni de la plus grande partie de ses défenseurs.
le marquis s'avança avec deux pièces de canon ; la garnison 9 devenue trop faible, n'attendit pas son attaque, et il put, sans coup férir, prendre possession pour le roi de ces murs redoutés *. Il y plaça un détachement de ses propres soldats ; mais ce château appartenait au marquis de Mortemart, qui demanda à être remis en possession, et obtint à cet effet autorisation de la cour pour y rentrer. Montausier ne se hâta pas d'y obtempérer; il fallut qu'un ordre formel , signé par le roi , l'obligeât à faire cette remise au seigneur du château, qui s'engagea à pourvoir à sa défense au moyen d'une garnison lui appartenant^.
Le marquis de Montausier, qui s'exposait chaque jour pour le rétablissement de l'autorité royale et ne tarda pas à être dangereusement blessé dans une des nombreuses affaires de cette guerre, crut que son dévouement et son devoir l'obligeaient à faire connaître franchement à la reine les dangers nouveaux créés par le retour du cardinal Mazarin ; seulement, pour ne pas la heurter en face, sa lettre, qui devait être communiquée à la reine seule, était adressée a Le Tellier, ministre secrétaire d'Etat. Du reste, la reine, toute à la joie du retour du ministre, sans perdre sa
• Gazette du 6 janvier 1652.
^ Lettre (lu nn, du 21 janvier 1652. archives du Ministère de la guerre f vol. cxxxv.
coiiiiaiice accoutumée , attendait à Poitiers, les événements ; la Gazette nous Tapprend * :
« Le roy continue à prendre icy ses divertissements au manège et au bal , comme la reine ses dévotions pour le succès de leurs armes. »
La lettre du marquis de Montausier troubla-telle cette quiétude? nous Tignorons; mais elle offre, sur la plupart des points qu'elle aborde, un vif intérêt. L'auteur demande à son cofrespondant le secret le plus absolu vis-à-vis de tout le monde, vis-à-vis même des autres ministres ses collègues, il ne fait d'exception que pour la reine seule. Le secret était en effet important à garder dans le moment; mais depuis, nul historien ne Ta trahi. Cette première indiscrétion , commise à plus de deux siècles d'intervalle, ne nuira eu rien maintenant, ni au gouverneur de la province, ni aux officiers des troupes sous ses ordres, ni aux habitants d'Angoulême, ceux d'à présent se sont trèscertainement corrigés des défauts de leurs devanciers, ni à leur excellent maire un peu jovial, qui |)uisait in vino veritas.
* Gazette àw 6 janvier 1652.
Lettre du marquis de Montausierà Le Tellier^.
<c MosrsiEUR,
ce Comme je ne veux point prendre d'alarme sans sujet, et que n'ayant à en donner qu'avec raison, je n'ay pas voulu [mander à la cour jusques icy, l'émotion qui paroissoit en beaucoup d'esprits de cette ville à cause du retour de Monseigneur le Cardinal, j'ay voulu examiner la chose de plus près avant de vous en parler, et enfin j'ay jugé vous en devoir donner avis. J'ay ouy dire que M. Paget, intendant de la généralité de Limoges, ayant séjourné icy quelques jours avoit dit à son retour à Poitiers qu'il appréhendoit que cette ville ne prist les armes sur le sujet dont je vous ay parlé ; mais les choses n'en sont pas si avawt que cela. Ce qu'il y a de vray, c'est que les esprits s'esloignent peu à peu, sur ce prétexte des sentimens qu'ilz doivent avoir pour le service du Roy, que le peuple murmure de tous costés, et que les bons bourgeois avec la plus part des officiers parlent fort librement de ce retour; et, dans toutes leurs conversations, ils disent que je suis un Mazarin. Il y en a mesme un qu'on ne m'a pas voulu nommer qui fut si insolent que de dire
* Archives du Ministère de la guerre, ▼ol. cxxxm.
qu'encore qu'on m'eust tousjours obéy en toutes choses qu'on ne le feroit peut-être pas en cellecy. Le maire mesme de la ville, zélé pour le service du Roy au-delà de ce qu'on peut exprimer et mon ami très-particulier, en une petite desbauche où je me trouvay le jour des Roys, fut assez fou ou assez eschauffé du vin pour vouloir me porter la santé du Roy sans Mazarin; mais il en fut empesché par celuy qui estoit auprez de luy à qui il l'avoit communiqué. Je vous rends un compte si exact de toutes ces petites particularités, afin. Monsieur, que vous jugiez vous mesme de Testât où nous sommes et des remèdes qu'on y doit apporter. Certainement on ne fera pas -encore icy de sédition ouverte parce qu'on m'y craint et qu'on m'y considère; mais si j'en sortois, l'on n'y pourroit eschaper. Mesme moy y estant, si d'autres villes après Paris, leur donnent quelque mauvais exemple, ilz le pourroyent suivre si l'on ne les tient un peu en bride, ce que je ne puis pas faire moy seul, comme j'ay fait jiisques icy. Voilà, Monsieur, Testât des choses auxquelles le RoV mettra Tordre qu'il jugera nécessaire; mais je croy aussi estre obligé de dire mon sentiment sur \v n»niè(le c|u'on y peut apporter; après quoy vous ordonnerez ce qu'il vous plaira. Je vous diray donc. Monsieur, qu'il me semble que le plus expédient est de me donner mon régiment d'in-
'i^% SOUVENIRS
faiîterie, dont j'en mettrois douze compagnies icy, et liuict à Coignac, d'où Ton pounroit osier les Suisses et les autres trouppes qui y sont en garnison ; ainsy ces deux places seroyent asseurées et par dedans et par dehors dont elles ont besoing Tune et l'autre; de plus, toutes les petites places, de ces provinces qui ont besoin de garnison en seroyent fournies par des gens commandés de ce corps, et estant besoin de faire la guerre après que Monsieur le Prince sera poussé hors de ce pays, aux ennemis qui y demeureront du costé de Xaintes et de Broùage. J'aurois moyen d'entreprendre quelque chose, et de faire payer les tailles au Roy dont sans cela il ne faut pas faire de compte ; mais comme tous les généraux d'armée n'ont jamais de troupes à leur gré, M. le comte d'Harcourt faist peut estre difficulté de se défaire de mon régiment, sur quoy. Monsieur, vous pourrez faire ordonner ce que vous jugerez à propos. Après cette difficulté, il y en a une autre qui est celles de la subsistance, car les villes ne la sçauroyent en aucune façon fournir, outre que quand elles le pourroyent , il ne seroit pas juste de les en charger; car certainement elles ont beaucoup d'affection et de fidélité pour le service du Roy, et la folie générale de la plus part des peuples touchant Monseigneur le Cardinal leur doit faire pardonner la leur particulière, pourvu qu'on
DU REGNE DE LOUIS XIV. SyS
mette ordre qu'elle ne puisse porter aucun préjudice. D'un autre costé, je croy que M. le surintendant auroit peine à se résoudre à nous donner de quoy entretenir tant de gens, car cela se monteroit à une somme considérable ; mais si l'on le juge à propos, je mettray une contribution très petite sur le plus grand nombre de parroisses que je pourray tant de mon gouvernement que du Périgord et du Poitou qui est en mon voisinage et par conséquent à l'ombre de cette place, imposant selon la force des parroisses dix sols par jour sur les plus foibles, un escu ou quatre francs sur les plus fortes, vingt, trente et quarante solz sur les médiocres. La somme seroit si petite qu'ilz la payeroyent fort aisément et comme si l'on ne leur demandoit rien, estant assez heureux qu'on ne les pillast point, comme l'on fait de tous costez, car dès que j'envoyerois des gens de campaigne, je les ferois vivre en payant «aussy exactement qu'en Hollande; si vous trouvez ma proposition raisonnable, faites moy la grâce, Monsi(»ur, de m'envoyer les ordres nécessaires pour cela, et le plus promptement qu'il se pourra, car cela a haste. Je vous conjure aussy de tout mon cœur de ne communiquer à aucun de MM. les ministres ce que je vous mande d'Angoulesme, par ce qu'il y en a qui, affectant en toutes choses (le leur estre complaisans et de les protéger prin-
cipalement contre les choses que je désire, ne manqueroyent pas de les leur faire sçavoir et cela me ruyneroit en cette ville. C'est pourquoy je vous supplie qu'il n'y ait que la Reyne qui scache que j'aie parlé de cecy, vous jugerez bien vous mesme qu'il est important que je ne perde pas l'affection des habitans de cette ville qui estant naturellement les plus orgueilleux et les plus séditieux du monde ont besoing que je les mesnage, ce que j'ay fait assez heureusement jusques icy; mais je commence à perdre patience , car ilz sont insupportables, meslant à leur présomption tant de paresse et tant de négligence qu'il n'y a pas moyen de leur faire faire le moindre travail du monde pour leur sûreté , ny mesme une garde exacte pour les garantir de surprise ; que je vous aie donc l'obligation que cet avis ou du moins le nom de celuy qui vous l'a donné soit pour la Reyne et pour vous seulement, et croyez que je suis,
« Votre très -humble et trèsobéissant serviteur,