MONTAUSIER
« Je vous supplie très humblement. Monsieur, de me faire la faveur de changer quelques uns des lieux d'assemblée de Monsieur le Marquis d'Au-
DU RÈGNE DE LOUrS XIV. ^'jB
beterre, le gentilhomme qui vous rendra cette lettre vous en baillera'un mémoire, et je vous en seray infiniment obligé.
« D'Angoulesme ce xj janv«f 16o2. »
L'effet produit par le retour du cardinal Mazarin allait donc jusqu'à provoquer la désobéissance des sujets et des troupes les plus fidèles. La reine, par ce rappel imprudent, avait mis la cause royale à deux doigts de sa perte. Si le prince de Condé était arrivé sous les murs de Poitiers, l'enceinte formidable alors de cette ville n'aurait pas eu de défenseurs. La cour s'y fut trouvée dans une situation plus critique qu'elle ne fut plus tard à Gien. Si elle eût voulu fuir, elle n'avait nul obstacle à laisser derrière elle pour arrêter ou retarder la poursuite; tandis qu'à Gien, le cours de la Loire la séparait de l'armée de Condé, et l'on sait que tant que le sort du combat de Bléneau fut indécis, elle tint ses équipages prêts pour la fuite. La faiblesse des moyens militaires dont disposait le prince de Condé, la Providence surtout, sauvèrent la reine des conséquences de ses propres fautes.
La conduite subséquente du prince de Condé semble démontrer qu'il dut considérer son but comme manqué, dès que la promptilude-avec laquelle le comte d'Harcourt mit son armée sur ses
traces l'eut forcé de renoncer à sa marche sur Chef-Boutonne et très-certainement sur Poitiers; mais il eut le talent de dérober ses troupes à une lutte inégale, en causant à son adversaire le profond dépit que sa correspondance ne peut dissimuler. Ayant repassé la Charente à Saintes, il ne pouvait lui convenir davantage, dans son mouvement de retraite, de hasarder luie bataille qu'il avait dû éviter, même dans un poste plus avantageux. Son nouveau plan fut de se rapprocher de Bordeaux pour maintenir dans son parti cette ville importante où il avait appris que la cour avait formé contre lui de formidables intelligences ; et, en se retirant au-delà de la Dordogne, de faire de cette rivière une nouvelle Ugne de défense. Il possédait deux fortes places, Liboume et Bergerac, qui lui en assuraient le cours; en outre, le pays qu'il laissait derrière lui était loin d'être entièrement perdu pour sa cause : Brouage, Talmont, Saintes et quelques autres places lui appartenaient encore. Outre les garnisons de ces places, le duc de la Trémoille et le comte du Dognon avaient des troupes pour tenir la campagne et inquiéter l'ennemi.
Le comte d'Harcourt désireux de remporter sur le grand Condé, en bataille rangée, une victoire que toutes les apparences semblaient lui promettre, se précipita sur ses pas.
Pour apporter plus de rapidité à sa retraite, le prince de Condé avait dirigé son infanterie du côté de la mer, et l'avait fait embarquer à Talmont pour remonter la Gironde; il n'avait gardé avec lui que sa cavalerie, composée de vingt escadrons, avec l'intention d'éviter tout engagement avec l'ennemi. Le comte d'Harcourt fit, le lo janvier, passer à Cognac la Charente à son armée, afin de suivre ce mouvement. Le marquis de Bougy \ maréchal de camp, commandant la cavalerie légère, reçut la mission de se porter rapidement en avant pour atteindre la cavalerie de Condé; il prit avec lui cinq régiments, ceux d'Harcourt, de Créquy, d'Epiés, de Barradas et
' Le marquis de Bougy, originaire de Normandie, était un des plus braves officiers de Tépoque. Lorsqu'il épousa Mademoiselle de Callonge, originaire des environs de Marmande, la Gazette de Loret, du 14 février 1654, lui consacra une tirade poétique dont voici les premiers vers :
Ce brave et liardy gentil homme Que marquis de Bougy Ton nomme, Homme de réputation , Et qui jadis , sous Gassion ( Un des plus vaillants de la terre), Aprit le mestier de la guerre, Faisant céder Mars à TAmour, Doit épouser au premier jour Une pucelle assez polie Portant le beau nom de Julie, Nom illustre , nom glorieux.
d'Aubeterre, ne formant cependant en totalité qu'un effectif de cinq cents chevaux.
Le prince de Condé avait établi ses quartiers pour la nuit entre Saintes et Pons, de manière à les couvrir par la rivière du Né, dont il avait à la liate fait couper les ponts et rendu les gués impraticables. A. la faveur de l'obscurité, Bougy rétablit le pont de Merpin, rendit possible le passage des gués, et, deux heures avant le jour, avait franchi cet obstacle. De grandes difficultés s'opposent encore à sa marche : la campagne est inondée, et, en plusieurs endroits, n'offre d'à peu près praticables que d'étroits défilés * ; il avance néanmoins souvent avec de l'eau jusqu'aux sangles des chevaux; Fontveux, gentilhomme du pays, s'était offert pour servir volontairement de guide. Une demi-heure avant le jour, Bougy arrive à Timproviste sur le quartier ennemi le plus rapproché, celui de Brives-sur-Charente, occupé par le régiment deDuras. Le commandant auquel réveil a été donné a eu le temps de monter à cheval avec quelques cavaliers et de s'avancer pour reconnaître les assaillants; mais il est refoulé par une charge vigoureuse» Le quartier luimême est enlevé; la retraite est coupée aux fuyards ; cinq ou six hommes échappent à peine ;
^ I^ fin de l'année i65i et le commencement de Fanuéc 1652 furent signalées en France par de désastreuses inondations.
tout le régiment de Duras est tué ou fait prison* nier. Bougy envoie le chevalier de Vivens avec le régiment de Créquy, attaquer le régiment d'Enghien dans son quartier à Rouffiac ; ce régiment est défait et perd tous ses officiers avec ceux des régiments de Lorges et d*Albret, qui sont venus à son secours. Cependant le boute-selle retentit au loin dans tous les quartiers, la cavalerie de Condé arrive en colonnes dans toutes les directions, Bougy songe à la retraite, et comme il a tout prévu, il a laissé les régiments d'Aubeterre et de Barradas à la garde des défilés par lesquels son petit corps de cavalerie se retire sans être atteint par le gros des forces ennemies, emmenant butin et prisonniers, sans avoir perdu un seul homme.
Ce brillant coup de main, à défaut d'un succès plus complet en bataille rangée, fut vivement applaudi dans l'armée royale *. Le prince de Condé n'en fut pas incommodé autrement pour continuer son mouvement de retraite, l'armée royale suivant toujours ses traces, mais à trop grande distance pour le pouvoir atteindre.
Le comte d'Harcourt ayant rencontré sur ses pas le château d'Ambleville, occupé par une garnison du parti des princes, le somma de se ren-
* Voyez à V /fppendice y la relation détaillée, tirée des Arc/tives du Ministère de la guerre, de cette affaire demeurée si inconnue.
le marquis s'avança avec deux pièces de canon ; la garnison, devenue trop faible, n'attendit pas son attaque, et il put, sans coup férir, prendre possession pour le roi de ces murs redoutés *. Il y plaça un détachement de ses propres soldats ; mais ce château appartenait au marquis de Mortemart, qui demanda à être remis en possession, et obtint à cet effet autorisation de la cour pour y rentrer. Montausier ne se hâta pas d'y obtempérer; il fallut qu'un ordre formel , signé par le roi , l'obligeât à faire cette remise au seigneur du château, qui s'engagea à pourvoir à sa défense au moyen d'une garnison lui appartenant*.
Le marquis de Montausier, qui s'exposait chaque jour pour le rétablissement de l'autorité royale et ne tarda pas à être dangereusement blessé dans une des nombreuses affaires de cette guerre, crut que son dévouement et son devoir l'obligeaient à faire connaître franchement à la reine les dangers nouveaux créés par le retour du cardinal Mazarin ; seulement, pour ne pas la heurter en face, sa lettre, qui devait être communiquée à la reine seule, était adressée à Le Tellier, ministre secrétaire d'Etat. Du reste, la reine, toute à la joie du retour du ministre, sans perdre sa
' Gazertc du 6 janvier 1652.
* î^ettrc du roi, du 21 janvier 4652. Archives du Ministère de lu guerre, vol. cxxxv.
DU RKONK DE LOUIS XIV. SÔQ
confiance accoutumée, attendait à Poitiers, les événements ; la Gazette nous l'apprend * :
« Le roy continue à prendre icy ses divertissements tiu manège et au bal , comme la reine ses dévotions pour le succès de leurs armes. »
La lettre du marquis de Montausier troubla- 1elle cette quiétude? nous Tignorons; mais elle offre, sur la plupart des points qu'elle aborde, un vif intérêt. L'auteur demande à son correspondant le secret le plus absolu vis-à-vis de tout le monde, vis-a-vis même des autres ministres ses collègues, il ne fait d'exception que pour la reine seule. Le secret était en effet important à garder dans le moment; mais depuis, nul historien ne l'a trahi. Cette première indiscrétion , commise à plus de deux siècles d'intervalle, ne nuira en rien maintenant, ni au gouverneur de la province, ni aux officiers des troupes sous ses ordres, ni aux habitants d'Angoulême, ceux d'à présent se sont trèscertainement corrigés des défauts de leurs devanciers, ni à leur excellent maire un peu jovial, qui |>uisait in vino veritas.
* Gazetfedu 6 janvier 1652.
Lettre du marquis de Moniausierà Le TeUier^.
<K MoirsiEUR,
a Comme je ne veux point prendre d'alarme sans sujet, et que n'ayant à en donner qu'avec raison, je n'ay pas voulu [mander à la cour jusques icy, l'émotion qui paroissoit en beaucoup d'esprits de cette ville à cause du retour de Monseigneur le Cardinal, j'ay voulu examiner la chose de plus près avant de vous en parler, et enfin j'ay jugé vous en devoir donner avis. J'ay ouy dire que M. Paget, intendant de la généralité de Limoges, ayant séjourné icy quelques jours avoit dit à son retour à Poitiers qu'il appréhendoit que cette ville ne prist les armes sur le sujet dont je vous ay parlé ; mais les choses n'en sont pas si ava«t que cela. Ce qu'il y a de vray, c'est que les esprits s'esloignent peu à peu, sur ce prétexte des sentimens qu'ilz doivent avoir pour le service du Roy, que le peuple murmure de tous costés, et que les bons bourgeois avec la plus part des officiers parlent fort librement de ce retour; et, dans toutes leurs conversations, ils disent que je suis un Mazarin. 11 y en a mesme un qu'on ne m'a pas voulu nommer qui fut si insolent que de dire
* Archites du Ministère de ta guerre, vol. cxxxm.
qu'encore qu'on m'eust tousjours obéy en toutes choses qu'on ne le feroit peut-être pas en cellecy. Le maire mesme de la ville, zélé pour le service du Roy au-delà de ce qu'on peut exprimer et mon ami très-particulier, en une petite desbauche où je me trouvay le jour des Roys, fut assez fou ou assez eschauffé du vin pour vouloir me porter la santé du Roy snns Mazarin; mais il en futempesché par celuy qui estoit auprez de luy à qui il l'avoit communiqué. Je vous rends un compte si exact de toutes ces petites particularités, afin, Monsieur, que vous jugiez vous mesme ■ de Testât où nous sommes et des remèdes qu'on y doit apporter. Certainement on ne fera pas encore icy de sédition ouverte parce (ju'on m'y craint et qu'on m'y considère; mais si j'en sortois, l'on n'y pourroit eschaper. Mesme moy y estant, si d'autres villes après Paris, leur donnent quelque mauvais exemple, ilz le ponrroyent suivre si Ton ne les tient un peu en bride, ce que je ne puis pas faire moy seul, comme j'ay fait juscjucs icy. Voilà, Monsieur, Testât des dioscs auxquelles le RoV mettra Tordre qu'il jugera nécessaire; mais je croy aussi estre obligé de dire mon sentiment sur le remède (ju'on y peut apporter; après quoy vous ordonnerez ce qu'il vous plaira. Je vous diray donc, Monsieur, ([u*il me semble cjue le plus expédient est de me donner mon régiment d'in-
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fanterie, dont j'en mettrois douze compagnies icy, et huict à Coignac, d'où Ton pourroit osier les Suisses et les autres trouppes qui y sont en garnison ; ainsy ces deux places seroyent asseurées et par dedans et par dehors dont elles ont besoing Tune et l'autre; de plus, toutes les petites places, de ces provinces qui ont besoin de garnison en . seroyent fournies par des gens commandés de ce corps, et estant besoin de faire la guerre après que Monsieur le Prince sera poussé hors de ce pays, aux ennemis qui y demeureront du costé de Xaintes et de Broiiage. J'aurois moyen d'entreprendre quelque chose, et de faire payer les tailles • au Roy dont sans cela il ne faut pas faire de compte ; mais comme tous les généraux d'armée n'ont jamais de troupes à leur gré, M. le comte d'Harcourt faist peut estre difficulté de se défaire de mon régiment, sur quoy. Monsieur, vous pourrez faire orrlonner ce que vous jugerez à propos. Après cette difficulté, il \ en a une autre qui est celle de la subsistance, car les villes ne la sçauroyent en aucune façon fournir, outre que quand elles le pourroyent , il ne seroit pas juste de les en charger; car certainement elles ont beaucoup d'affection et de fidélité pour le service du Roy, et la folie générale de la plus part des peuples touchant Monseigneur le Cardinal leur doit faire pardonner la leur particulière, pourvu qu'on
mette ordre qu'elle ne puisse porter aucun préjudice. D'un autre costé, je croy que M. le surintendant auroit peine à se résoudre à nous donner de quoy entretenir tant de gens, car cela semonteroit à une somme considérable ; mais si Ton le juge à propos, je mettray une contribution très petite sur le plus grand nombre de parroisses que je pourray tant de mon gouvernement que du Périgord et du Poitou qui est en mon voisinage et par conséquent à l'ombre de cette place, imposant selon la force des parroisses dix sols par jour sur les plus foibles, un escu ou quatre francs sur les plus fortes, vingt, trente et quarante solz sur les médiocres. I^ somme seroit si petite qu'ilz la payeroyent fort aisément et comme si l'on ne leur demandoit rien, estant assez heureux qu'on ne les pillast point, comme l'on fait de fous costez, car dès que j'envoyerois des gens de campaigne, je les ferois vivre en payant aussy exactement qu'en Hollande; si vous trouvez ma proposition raisonnable, faites moy la grâce, Monsieur, de m'envoyer les ordres nécessaires pour cela, et le plus promptement qu'il se pourra, car cela a haste. Je vous conjure aussy de tout mon cœur de ne communiquer à aucun de MM. les ministres ce que je vous mande d'Angoulesme, par ce qu'il y en a qui, affectant en toutes choses de leur estre complaisans et de les protéger priii-
i65i *, le comte d'Harcourt annonça qu'il faisait prendre à son armée ses quartiers de rafraîchis* sèment le long des rivières de Tlsle et de la Dordogne.
Le cardinal Mazarin venait seulement de rejoindre la cour. Sa marche avait été retardée presque au moment où il croyait toucher au port. La Loire n'avait pas été pour lui un obstacle parce que le peuple de Gien effrayé à la vue de son armée, se souleva contre le marquis de Sourdis, gouverneur de la ville, qu'il força de s'enfuir et de livrer passage ; mais il fut arrêté sur le bord du Cher, par Béthune , qui fit armer le peuple et pointer du canon contre le pont. Il dut faire un détour par Saint-Aignan . Malgré cette cause de retard, il se peut que le cardinal eût pu arriver plus tôt ; mais quand il se vit assez proche de Poitiers pour y entrer au moment de son choix, il jugea peut-être plus avantageux d*attendre que l'armée royale eut rejeté plus au loin l*armée du prince de Condé. Le ^8 janvier, le jeune roi luimême se rendit à la rencontre du cardinal, à deux lieues de Poitiers, pendant que la reine l'attendait à sa fenêtre avec une impatience et une joie extraordinaires.
* archives du Ministère de la guerre, vol. c^cxiiih
DU rk(;ne de louis xiv. 387
Le ministre Chàteauneuf, que Mazarin s'appliqua aussitôt à abreuver de dégoûts, et déjà mortifié d'être, à son âge, obligé de descendre au second rang, demanda son congé, et, se retirant à Tours, disparut pour toujours de la scène politique.