‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 31 sur 90 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Kxconinuinication proiioiiccc contre la Fronde par une assomlilôe trévôqucs. — Marche offensive du marquis de Saint-Luc dans la Haute-Guyenne. — Le prince de Conti quitte Bourg pour aller le combattre. — Prise de Caudecoste. — Le camp de Staffort. — Lettres datées de Bergerac, du prince de Coudé à Lenet. — Le prince de Condé vole au secours de son frère avec quatre cents chevaux. — Première journée du combat de Miradoux. — Seconde journée, défaite du marquis di' Saint-Luc. — Lettre du marquis de Saint-Luc à Le Teilier.

— Siège de Miradoux. — U's régiments de Champagne et de Lorraine. — L'arrivée inattendue du comte d'Harcourt force le prince de Condé à lever le siège de Miradoux. — Lettre, datée de Staffort, du prince de Condé à I^net. — Le prince de Condé surpris dans son camp par le comte d'Harcourt ; désastreuse retraite sur Agen. — Sédition des habitants d'Agen. — Troubles dans Bordeaux, défections dans la Guyenne, prise d'Angers, perte de Saintes et de Taillebourg. — Manquement à la parole donnée pour la capitulation de Saintes.

— Lettre du marquis de Montausier à Le Teilier. — Indiscipline des troupes; pillages; assem1)lée de la noblesse pour réprimer ces désordres. — Lettre de désespoir du prince de Condé en apprenant la perte de Saintes. — Le prince de Condé quitte secrètement la Guyenne. — Lettre du baron de Vatteville à Lenet sur ce départ.

(Aimée 1G52.;

Kii (iiiyeniie comme! à Paris , les luttes de la l^roiicle ne procédaient pas uniquement par les

armes; les écrits plus ou moins sérieux, les pamphlets et les libelles croisaient aussi leurs feux sur la ligne de bataille, lorsqu'on vit intervenir Tarme de guerre la plus inattendue dans une lutte où les questions religieuses étaient tout à fait étrangères, les deux partis faisant également profession de la foi catholique : une sentence d'excommunication fut fulminée. Cette sentence, nous croyons pouvoir le dire sans nous tromper, fut une œuvre bien plus politique que religieuse, accomplie sous l'inspiration de la cour par quelques évêques réunis à Poitiers ; d'autant ,plus que le clergé lui-même était loin d'être d'accord sur les questions qui formaient le fond des dissentiments de la Fronde. Les curés de Paris étaient en particulier unanimes en faveur du mouvement; à Bordeaux, l'ordre des Jésuites se montra jusqu'à la paix sympathique à la causedes princes; dans le reste du royaume, les sentiments étaient partagés. Ces dispositions incertaines du clergé de France ne tardèrent pas à se produire avec éclat à l'occasion de la manifestation assez équivoque qu'il fit contre la mise à prix de la tête du cardinal Mazarin. Enfin, la cour de Rome, très-mal disposée pour le cardinal Mazarin , était plus explicite, quand elle accordait, nous le verrons en son lieu, malgré l'opposition de la cour de France, le chapeau de cardinal au coadjutenr

Sqo souvenirs

de Paris, à ce chef fougueux qui avait rempli et était disposé à remplir encore dans la Fronde du clergé, du parlement et du peuple de Paris, un rôle non moins important que celui du prince de Condé dans la Fronde des armées.

Quoi qu'il en soit, car nous n'entreprendrons point une discussion théologique qui ne serait point de notre compétence, cette excommunication, de l'existence de laquelle nous avons acquis rirrécusable preuve*, n'obtint, probablement par ce motif qu'elle était un acte politique plus qu'un acte religieux, ni le retentissement ni l'effet auquel elle était destinée. Les historiens eux-mêmes l'ont passée sous silence, agissant du reste pour ce fait comme pour d'autres non moins intéressants que ce livre a pour but de remettre dans le relief et le jour qui leur doivent appartenir.

Le point de départ de cette sentence d'excommunication était la censure d'un écrit, sans nom d'auteur, sorti, en i65i, des presses de La Court, imprimeur de S. A. le prince de Condé , à Bordeaux, intitulé : Question canonique, si M. le Prince a pu prendre les armes en conscience, et si ceux qui prennent son parti offensent DieUj contre

' Nous eu devons la connaissaucc aux manuscrits de Dubuis* soH'Auhenay, conservés à la Bibliothèque Mazarine, parmi lesquels se trouve un exemplaire imprimé de cette sentence d^excommunication.

les théologiens courlisatis. Ce livre concluait affirmativement sur la sécurité de conscience que devaient avoir ceux qui suivaient le parti de la Fronde.

Le ^7 janvier i652, les évéques réunis à Poitiers fulminèrent un acte portant : o Interdiction de lire et de garder le libelle sous peine d'excommunication, interdiction aux confesseurs de donner l'absolution à ceux qui, sous prétexte dudît libelle ou autres semblables, sont engagés dans les partis contraires au service du roi et ne veulent pas se retirer. » La sentence est fulminée au nom de l'archevêque de Bordeaux, primat d'Aquitaine ; elle porte les signatures suivantes :

Henri, archevêque de Bordeaux ; Gilles, évéque d'Évreux; Ferdinand, évéque de Saint-Malo; Samuel, évêque de Bazas; Pierre, évéque de Couzerans ; Louis, évêque de Saintes ; Hardouin , évêque de Rodez; Thoreau, doyen de l'église de Poitiers; Fauveau, chanoine de l'église de Poitiers et officiai; par commandement de mon dit seigneur S. (iourand, secrétaire'.

* Nous doûiions les noms de famillf des évèqmîs d'après les tableaux chronulugiques des Annuaires de la Société de VHistoire de France : Henri de Bétliune, ar(liev(>qiie de Bordeaux de «04» à 1680; Gilles Boulant, évéque d'Kvreux de I60O à 1061 ; Ferdinand de Neufville-de-Villeroi, évoque de Saint-Mah» de t04() à lOOT; Samuel Martineau^ évéque de Bazas de 1040 à lOtiT; Pierre de Marca, évéque de Couzeraus de 1642 à 16i)2;

Cette sentence fut imprimée et affichée à Poitiers et dans toute la province d'Aquitaine; le 20 février suivant, elle fut réimprimée à Paris et distribuée. Elle aurait du produire quelque impression, car elle présentait ce fait, digne d'une remarque d'autant plus grande, qu'elle partait du point particulier d'une censure contre un écrit déterminé, censure qui pouvait suffire, pour prononcer une excommunication générale contre tous les adhérents du parti de la Fronde ; cependant nous indiquons la seule trace que nous en ayons trouvée.

A. Bourg, le prince de Condé avait à se reposer de sa rapide et hasardeuse campagne ; le prince de Conti, qui n'avait pas eu à braver les mêmes épreuves, lui rendait compte de ce qu'il avait fait. Depuis Noël, ce prince avait établi son quartier général à Agen, et, de ce centre, rayonnant sur toute la province, s'était assuré des villes situées le long du cours de la Garonne. En réprimant les exactions de l'intendant Guyonnet, il avait rattaché au parti les populations mécontentes. Nuls engagements sérieux n'avaient eu. lieu dans cette région, bien que le marquis de

Louis de Bassompierre, évèque de Saintes de 1648 à i676 (il ôtait fils naturel du maréchal de Bassompierre et de Marie de Balzac d'Entragues, sœur d'Henriette , marquise de Vcmeuil); Hardouin de Préfixe, évèque de Rodez de 1649 à J662.

DU nàONK DE LOUIS XIV. SqS

Saint-Luc y commandât un corps de troupes de l'armée royale. Le prince de Conti, en quittant l'Agenais pour se réunir à son frère, avait adjoint à M. dé Bellegarde, qui tenait M. de Saint-Luc en respect, le marquis de Choiippes, maréchal de camp ; ces deux chefs étaient allés ravitailler Lau* zerte, place située sur les confins du Quercy.

A peine les deux princes étaient-ils réunis a Boui^ , qu'un courrier apporte la nouvelle que le marquis de Saint- Luc, lieutenant- général en Guyenne et gouverneur de Montauban * , mettant à profit le départ du prince de Conti, est descendu le cours du Tarn et de la Garonne et s'est successivement emparé de Moissac, d'Auvillars et de Caudecoste, à deux lieues d'Agen. Aussitôt les deux frères se séparent. Le prince de Condé établit son quartier général à Libourne, se réservant l'achèvement des fortifications de cette ville, de celles de Bergerac, et la défense du cours de la Dordogne , pour empêcher le comte d'Harcourt dv tenter d'opérer une jonction avec le marquis de Saint-Luc. Le prince de (iOnti retourne dans l'Agenois pour repousser les forces de Saint-Luc; mais elles s'étaient accrues ; outre ([iiatre régi-

* FraiiçNÛs' (rEspiiiav, iiian|uis de Saiiit-Lur, mourut à Paris, en l«»70, et fut enterré dans l'églibedes Célestins, auprès de son père, Thimoléon <l'Kspinay-Saint-I.ur, maréchal de France. Voyez V Histoire généalogique du /'. Anselme,

ments de cavalerie, ce général n'avait pas moins de dix régiments d'infanterie sous ses ordres.

Le prince de Conti , sans s'arrêter à Agen , se rendit à Caudecoste, pour tâcher de reprendre cette ville, dont il forma immédiatement le siége^ Saint-Luc ne parut point pour secourir la ville. Après sept heures de l'attaque la plus vive, pendant laquelle le prince s'exposa toujours aux endroits les plus périlleux, la place fut emportée de vive force. Pensant avoir suffisamn^nt rétabli par ce brillant coup de main le prestige un peu ébranlé dans cette province des armes de son parti, et la saison devenant plus rigoureuse, le prince de Conti mit ses troupes en quartier d'hi- . ver; il se retira lui-même à Agen.

Toute l'animation que donnent à la guerre les dissensions civiles était nécessaire pour que cette double campagne du Poitou et de l'Agenais eût pu se prolonger ainsi jusqu'au cœur de l'hiver, alors qu'il était si bien convenu , par une sorte de consentement tacite et universel, que les hostilités restaient suspendues dans cette saison. Par un usage reçu , la plupart des officiers quittaient même alors momentanément les armées. La campagne pouvait donc être considérée comme finie. Il n'en fut pas ainsi; le marquis de Saint-Luc

. * Voyez à V Appendice du second volume : Mémoire pour servir aux affaires de Guyenne,

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. SqS

ménageait au prince de Conti , pour le tirer dv son repos d'Agen , un réveil pareil à celui qui l'avait tout récemment forcé de revenir de Bourg en toute hâte. Le prince est averti d'une nouvelle marche offensive de Saint-Luc sur Staffort, où le marquis de Chouppes commandait un camp de deux mille cinq cents hommes. Aussitôt le prince réunissant avec promptitude les troupes de ses autres quartiers, vole au secours de celui de Staffort; mais arrivé en présence de Tennemi, il s'aperçoit que toutes les forces dont il dispose sont bien inférieures à celles de l'armée royale. Ne voulant rien hasarder , le prince loge son infanterie dans la ville située sur la rive droite du Gers, et poste sa cavalerie en arrière, sur la rive gauche, de manière à la couvrir, du coté de l'ennemi , par le cours de la rivière ; ensuite il s'avance pour reconnaître lui-même le camp occupé par le marquis de Saint-Luc, à une lieue de distance. Cette reconnaissance faite, il dépêche un courrier à son frère pour lui demander l'envoi , en toute hâte , de quatre cents chevaux de vieilles troupes, lui promettant, avec ce renfort, de battre le marquis de Saint-Luc. En attendant Tarrivée du secours demandé, le prince se contente (rescarniouclier avec l'armée royale ; et Saint-Luc s'apercevant que, par ses dispositions intelligentes, le prince a pris sur lui l'avan-

tage du poste, passe le pont de Gimbrède, sur la (iirolle, et va camper à deux lieues de Stafïbrt, sous les murs de Miradoux.

Le prince de Condé, auquel son frère demandait l'envoi d'un secours, était resté, nous l'avons dit, sur le cours de la Dordogne, retenu par des soins importants. Il achevait de fortifier les places qui pouvaient empêcher le comte d'Harcourt de franchir ce fleuve, et lui-même, placé à cheval sur les deux rives dont il était maître, surveillait, d'un coté, la guerre de l'Aunis, de la Saintonge et l'Angoumois, que dirigeaient le prince de Tarente et le comte du Dognon ; de l'autre, celle de la Haute-Guyenne , pouvant se transporter luimême, au moment opportun, sur le point le plus menacé. Sa correspondance nous apprendra quelles étaient alors ses préoccupations diverses pour tirer des Espagnols le plus de secours possible, et pour satisfaire les exigences peu commodes du comte du Dognon , qu'il tenait cependant à cou* server à tout prix.

11 écrivait a Lenet, de Bergerac, le 7 février :

« Remerciez de ma part M. de Valteville de la poudre et du canon qu'il a envoyés à Libourne, et priez-le de faire partir promptement ses vaisseaux pour M. du Dognon. Vous pouvez avoir appris par son capitaine des gardes comme il me

DU iii:(;rfE de louis xiv. 397

tomberoit sur les bras sans cela. Je vous prie d'y

tenir la main^ »

Il écrivait encore cette autre lettre à Lenet :

« J'ai receu votre lettre du septième de ce mois y par laquelle j'ai vu tout ce que vous avez fait avec M. de Vatteville touchant M. de Longueville, dont je suis très-satisfait. Mais pour l'affaire de M. du Dognon, je n'aurai point l'esprit en repos jusqu'à ce que vous ayez fait donner ordre par ledit sieur de Vatteville à la subsistance de ses vaisseaux. Vous savez que ledit sieur du Dognon n'est pas homme à se payer de galimatias, et si vous ne pouviez rien faire avec M. de Vatteville pour cela, vous enverriez quelqu'un vers luy pour aviser au moyen de luy donner contentement. Aymant mieux le satisfaire de mon propre argent que de lui donner subject de désarmer ses vaisseaux, de quoy il faict bruict, et ce qu'il faut prévenir par quelque moyen que ce soit pour quantité de raisons, en particulier si les ennemis tournent du coté de Xaintes. Achevez cette affaire le plus tôt (juc vous pourrez et vous ne sauriez croire le plaisir que vous me ferez de m'en

sortir.

<c Louis dk Bourbon.

(i Do Bei'ift'rar, le 10 févriiM* lfio2. » * Nous avons tire celte lettre et la suivante des papiers de

Quand le prince de Condé reçut le message de son frère, quels que fussent les soins qui pouvaient le retenir sur les bords de la Dordogne, il jugea plus utile de s'en éloigner pour accourir en personne à la tête du secours demandé. Le marquis de Saint-Luc passait pour un officier de mérite, et les forces relativement considérables dont il disposait formaient à la fois un danger menaçant et un puissant attrait par les conséquences qui en ressortiraient s'il parvenait à les vaincre. Il importait au prince de frapper, un coup décisif dans la Haute-Guyenne, pour rejeter au loin les lignes convergentes qui tendaient chaque jour à le resserrer dans un cercle plus étroit; car, en dehors des troupes commandées par le comte d'Harcourt et le marquis de Saint-Luc , le maréchal de Gramont formait à Rayonne une troisième armée. Il laissa donc au comte de Maure, avec le soin de la défense des passages de la Dordogne , la mission de l'achèvement des fortifications de Libourne et de Bergerac , et partit avec ses quatre cents cavaliers.

Le prince de Condé ayant rejoint son frère au camp de Staffort, s'avança avec lui vers Miradoux. Saint-Luc avait logé son infanterie dans la ville, et placé sa cavalerie dans les villages envi-

Lenet, conservés à la Bibliothèque impériale. Nous les croyons' inédites.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 'igg

ronnants. La supériorité de ses forces ne lui donnant nulle appréhension d'une attaque, il ne faisait garder le pont de Gimbrède que par quinze maîtres à cheval. Ceux-ci, culbutés, en un instant, par la tète de colonne de l'armée des princes, coumrent donner l'alarme dans tous les quartiers. Les régiments arrivèrent au plus vite; mais, l'un après l'autre, selon leur promptitude à se réunir, ou selon les distances. Les princes, donnant Texemple du courage et chargeant au premier rang, tirèrent de cette faute de l'armée ennemie l'avantage de pouvoir attaquer chaque corps séparément avec des forces plus considérables. La lutte n'en était pas moins acharnée et difficile, parce que les princes ne pouvaient pas renouveler leurs forces comme se renouvelaient celles de leurs adversaires. Le prince de Condé eut son cheval renversé sous lui; le prince de Conty, se précipitant au devant, couvrit son frère de son corps et lui donna la possibilité de se relever avec son cheval blessé, sur lequel il continua à combattre. Six régiments, dont trois d'infanterie^ ceux de Lorraine, de Champagne et de Saint-Luc% vinrent successivement se faire rompre, jonchant le sol de morts et de blessés, et laissant de nombreux prisonniers. La nuit termina cette première affaire.

La défaite du principal corps cantonné dans

Miradoiix pouvait cependant seule assurer luie complète victoire ; les princes le comprirent. Après avoir pris à peine quelques heures de repos, au point du jour ils firent sonner le bouteselle et s'avancèrent hardiment. Saint- Luc répondit à ce mouvement en rangeant en avant de la ville son infanterie en bataille. Pour l'atteindre, il fallait gravir un terrain montueux, entrecoupé de fossés et de sillons, détrempé par la pluie. Le prince de (]ondé ne tarde pas à s'apercevoir que s'il aborde avec des phalanges rompues par ces obsUicles Tinfanterie de Saint- Luc postée avec tout l'avantage du terrain, il court à une défaite; aussi donne-t-il le signal d'arrêter la charge. Il tache, par des escarmouches, d'attirer son adversaire dans la plaine; mais cette ruse reste inutile; Saint-Luc voit le danger de perdre l'avantage de sa position, en face de troupes qu'exalte la poursuite victorieuse de la veille. Le prince de Condé, à bout de ressources pour surmonter cette obstination prudente, a recours à un nouveau stratagème tiré du prestige seul de son nom. Il ordonne de relâcher, sans conditions, les prisonniers tombés la veille entre ses mains. (]eux-ci portent à Miradoux la nouvelle inattendue que Condé luimême combat à la tête des siens. Les soldats de Saint-Luc qui croyaient le prince sur les rives de la Dordogne, sont frappés d'une sorte de stu-

DU REGNE DE LOUIS XIV. 4oi

peur en apprenant qu41s ont à lutter contre un gpénérai accoutumé à vaincre, lequel, en relâchant ses prisonniers avec tant d'indifférence, prouve qu'il compte pour peu le nombre de ses ennemis. I^es officiers de l'armée royale perdent eux-n^émes confiance, et cette ligne naguère si solide et que Condé avait hésité à attaquer , s'ébranle, se reploie et commence sa retraite sur Lectoure.

Le prince de Condé s'élance à la poursuite et compromet une victoire complète par une précipitation sans calcul, mais excusable dans le feu de ce premier succès que l'infériorité de ses traupes rendait si peu probable au commencement de la journée. Il n'attend pas que l'infante» rie ennemie ait défilé dans un chemin creux où il l'aurait facilement accablée ; avant que ce mouvement soit achevé , il coupe la colonne de retraite avec une poignée de cavaliers. Les régiments de Lorraine et de Champagne qui formaient- l'ar* rière-garde, et qui ont la veille éprouvé sa valeur, sont rejetés dans les fossés de Miradoux ; le prince de Condé, par une seconde faute, au lieu de poursuivre le marquis de Saint -Luc se retirant avec le gros de ses forces , dirige contre cette arrièregarde Talrdeur de son attaque; et ces régiments démoralisés demandent quartier à leur vainqueur. A ce moment où la rougeur de la honte rejaillit

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au front de tout vaillant officier, le lieutenant-colonel du régiment de Champagne, L#a Motte-Vcdel, s'aperçoit que le prince de Condé n'«st suivi que d'une cîivalerie peu nombreuse dont la profondeur même du fossé où ses soldats ont été rtîjetés arrête la charge; il le leur fait observer et ranime leur courage. Ceux-ci dirigent aussitôt un feu de niousqueterie contre les assaillants dont les chevaux caracolent impuissants le long des talus qu'ils ne peuvent franchir. Les régiments de Cham« pagne et de Lorraine rentrent alors dans Miradoux, et cette place ouverte au prince quelques instants auparavant, se trouve avoir une garnison protégée derrière des murailles. Condé ne pouvait, en ce moment, songer à un siège ni même à un assaut, il retourne sur les traces de Saint-Luc pour ressaisir la victoire complète qui vient de lui échapper; mais ce général a pris de l'avance ; il le poursuit vainement jusque sous les murs de Lectoure, sans pouvoir atteindre, pour les anéantir plus complètement encore, les débris dispersés de son armée.

Laissons maintenant le marquis de Saint-Luc raconter lui-même sa propre défaite dans une lettre à Le Tellier. Il commence par en jeter amèrement la cause sur l'absence, parmi ses troupes, d'un corps de vieille cavalerie qu'il avait demandé ('ivec d'inutiles instances au ministre. Il

double, dans son appréciation, les forces que le prince de Condé avait amenées avec lui, en les portant à huit cents chevaux , et tout en reconnaissant qu'il n'avait aucun avis certain de Tarrivée de ce prince dans le camp ennemi , il n'avoue pas l'impression fâcheuse produite par cette nouvelle quand elle se répandit parmi ses propres troupes. Bien que ne pouvant dissimuler la défaite de la première journée , il signale une charge dans laquelle les assaillants furent, dit-il, assez vigoureusement repoussés et ne convient pas d'avoir cédé un pouce de terrain. Quant à la seconde journée, il rejette la responsabilité de l'ordre de retraite sur l'avis d'un conseil de guerre qu'il avait réuni, avis appuyé sur des considérations de nécessité. Il ne parait pas s'apercevoir de l'immense faute commise de céder, avec des forces supérieures à celles de l'ennemi, un poste où il avait pour lui tous les avantages, pour être en définitive obligé d'accepter le combat dans une situation défavorable et au milieu du mouvement toujours hasardeux d'une retraite.

luCttrè du marquis de Sainl-Luc h Le Tellier^.

« A Lectoure, le 25*^ de féburier i652. « Monsieur,

(( ,1e mande amplement à M. le cardinal la faute que j'ay faicte , si j^eusse eu quelques vieux régiments de cavalerie que je vous avois si longtemps demandés, ce malheur ne seroit pas arrivé. M. le Prince ayant passé la rivière avec huit cents chevaux , vint joindre Tarmée de M. le prince de C.onty ; je n'eus aucun advis certain de leur jonction. Le mercredy vingt- uniesme de ce mois, il vint à minuict avec toute sa cavalerie , au nombre de deux mille chevaux , pour enlever nos quartiers de cavalerie à Miradoux, où j'estois campé ; il les trouva à cheval, et les chargea, il prist quelques prisonniers. Aussytost je fis mettre l'armée en bataille en un poste assez advantageux. A la pointe du jour, les ennemis en firent de rtiesme; et, après deux ou trois heures de l:emps,ils firent deux attaques : Tiuie, à la gauche, assez foible, et l'autre, à la droite, plus forte, ï)ii je me trouvai ; je les fis charger, et ils feurent assez vigoureusement repoussés. Le reftte du jour

* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiiii

86 passa dans une longue escarmouche d'infanterie ; ils ne gagnèrent de tout ce jour un pouce de terre sur nos troupes. Le soir arrivant, je fis assembler touts les principaux officiers pour tenir conseil de ce qu'il falloit faire ; ils feurent touts d'un mesme advis de se retirer, ayant très-peu de munitions de bouche et de guerre. M. de Marins demeura à Tarrière-garde avec quelques escadrons et pelotons d'infanterie pour les soutenir. La retraite ne peust estre cachée aux ennemis qui estoient campés fort près de nous, ils chargèrent rarrière-garde, qui feust constrainte de se jetter dans Miradoux, les régiments de Champagne et de Lorraine et cent chevaux. Je fis mettre un régiment d'infanterie à un pont pour empescher les ennemis de passer; ils forcèrent le passage. Je fis touts mes efforts avec M. de Saint-Germain d'Hacbon pour rallier quelques escadrons; il feust impossible de les faire tourner visage dans l'effroy où ils étoient. Me voyant abandonné, je me retirai avec M. de Saint-Germain et de Gobas, et buict ou dix chevaux à Lectoure. Présentement, M. le Prince a faict amener deux pièces de canon à Miradoux pour forcer cette infanterie; j'ay ouy ce matin qu'il est déjà en batterie. J'ay envoyé M. de Gobas à Fleurance et M. de Saint-Germain dans Auch avec les débris de la cavalerie ; sy l'on ne m'assiste promptement, je croy que la pro-

/|06 SOUVEKIRS

vince est en grand péril. J'attends vos ordres. Je

suis,

tf Votre très-humble et obéissant serviteur,

a SAurr-Luc. »

La terreur et la dispersion des troupes du msûtquis de Saint-Luc furent du reste aussi complètes qu'il était possible, puisque ce général avoue luimême qu'il entra dans Lectoure avec une suite de huit ou dix cavaliers à peine. L'effet de ce dé* sastre éprouvé par l'armée royale fut immense dans ces provinces ; des manifestations populaires en faveur de la Fronde eurent lieu à Montauban et à Toulouse ; et dans cette dernière ville, le Parlement et les capitouls ayant décidé qu'ils enverraient les canons et les munitions que demandait le marquis de Saint-Luc pour reformer son armée, une émeute entoura l'arsenal et en referma les portes sur les canons qui allaient sortir '.

Cette défaite de l'armée royale fut célébrée comme une grande victoire dans l'armée des princes. Le récit de cette action envoyé au duc (VOrléans fut imprimé à Paris * et répandu à pro-

^ Manuscrits de Dubuisson-Anbenay^ conservés à la Bibliothèque Mazarine.

' Nous avons trouvé, parmi les Manuscrits de Dubulsson-Aubenay, cette relation imprimée sous ce titre :

La véritable reiatidn de la déf faite du marquis de SaM-

fusion. Cette relation cite j comme régiments engagés du côté de l'armée royale, ceux de Vaillac, de Saint-Mégrin , de Saint-Luc, de La Boissière, de La Villetière, de Lorraine, de Champagne et la ' compagnie des gardes du marquis de Saint-Luc ; du côté de Tarmée^des princes, les régiments de Tliéobon, de Montespan, de la Marche, de Montmorency, de Galapian, de Gondrin. Elle nomme comme s'étant distingués avec les princes, M. de Montespan, le duc de La Rochefoucauld, MM. les princes de Marcillac et de Valencay, le comte de La Serre, de Castelmoron , le chevalier de Foix , de Laugnaé, de Bezols, le sieur Nergassier , lieutenant-criminel d'Agen, qui s'est vaillamment comporté, de Beauville , de Théobon , de la Marche, de Marsin.

Cette relation se termine par cette réflexion : « Il seroit inutile de faire remarquer icy l'importance de cette deffaite qui asseure toute l«i Haute-Guyenne au service du roy, oste une armée de quatre-mil hommes au cardinal Mazarin et surtout le régiment de Champagne et de Lorraine, unit le Languedoc à ce pays, et achemine

Luc, far les troupes de MM, les princes, envoyée par M. le prince de Conttj à Son Altesse Royale. — A Paris, de l'imprimerie de la V« I. Guillemot, rue des Marmousets, proche l'é^lisr de la Magdeleine. 1052. Avec permission.

4o8 SOUVENIRS

la paix générale, qui est le seul but que se proposent les armes de MM. les princes. »

Après avoir poursuivi le marquis de Saint-Luc jusques sous les murs de Lectoure, les princes revinrent sur leurs pas pour enlever dans Mira-* doux les débris de Tarrnée royale qu'ils y avaient laissés renfermés , débris respectables encore, puisque parmi eux se trouvaient ceux des deux régiments de Lorraine et de Champagne, si renommés par leur valeur que les princes avaient signalé leur défaite comme l'un de leurs trophées les plus brillants. Les noms que portaient autrefois les régiments, plus significatifs et plus propres surtout à graver les souvenirs que les numéros qu'on leur donne aujourd'hui, créaient une émulation de valeur et une réputation à soutenir qui devenaient une force morale puissante dans les armées de la vieille France; ce qui n'empêche cependant pas nos modernes régiments de porter haut devant l'ennemi le numéro inscrit sur leurs victorieux drapeaux.

Marin, maréchal de camp*, et La Motte- Védel étaient à la tète de ces glorieux restes des régiments de Cliampagne et de Lorraine. Enfermés dans une mauvaise place, aux murailles même de

* De Sainte -CoIoiiibe-iMarni, officier distiniriir.

laquelle étaient adossées les maisons de la ville, ils auraient accepté une capitulation honorable. Le prince de Condé toujours emporté par son ardeur et persuadé qu'une bicoque ne saurait lui résister, quand il pouvait d'un mot s assurer une com-< plète victoire, coAmit la faute de ne pas proposer une capitulation digne de tels soldats. Comme il savait que ces troupes manquaient de munitions , il voulut qu'elles se rendissent prisonnières de guerre ou qu'au moins elles s'engageassent à ne pas porter de six mois les armes contre lui. Il avait affaire aune garnison à laquelle il n'était pas prudent de trop demander. Celle-ci, indignée de ces exigences, et préférant la mort à une capitulation qu'elle considérait comme un déshonneur, résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le prince de Condé s'aperçut alors que, quelque mauvaise que fiit la place, il ne possédait cependant pas les engins de guerre suffisants pour on entreprendre le siège. Il envoya le prince de (^onti à Agen pour lui expédier de l'artillerie ; mais de cette ville, ce' prince fut obligé de se rendre en toute hâte à Bordeaux, où des trou]>les réclamaient sa présence ; de sorte que le prince» de Condé resta seul sous les murs de Miradoux. L'artillerie que son frère avait pu lui envoyer d'Agen, ne se composait que de deux pièces <le

canon, l'un de dix, Tautre de douze livrer de balles, et de munitions si rares que le prince dut exposer la vie de ses soldats pour de l'argeot; 3 leur payait les boulets tombés dans les fossés, ils allaient les chercher sous le feu de la place, pour les faire resservir. Les assiégés, en moins de vingt-quatre heures, firent deux vigoureuses et sanglantes sorties pour empêcher tous les travaux d'attaque ; cependant une brèche est ouverte; les assiégeants se précipitent à Tassant. Au moment de pénétrer, un spectacle et une barrière inatten* dus les arrêtent : un second fossé, fournaise ar^ dente, s'ouvre sous leurs pieds! Par un de ci^ renversements fréquents et singuliers des prévisions humaines, cet obstacle infranchissable est dû à la faiblesse même des fortifications de Mi* radoux ; celle des maisons adossées à la muraille à travers laquelle le canon avait ouvert un passage, s'étant écroulée dans ses caves, avec ses boiseries et ses charpentes, les assiégés y avaient mis le feu. Pendant que les assaillants sont obligés de suspendre l'assaut, les assiégés construisent en arrière de nouvelles défenses.

Le prince de Condé dut changer la position de sa batterie pour faire brèche à un endroit où les rapports assurent que les maisons n'ont point de souterrains. Dans cet intervalle, comme il manque de forces suffisantes pour investir complètement

DU RfeGNE DE LOUIS XIV. ^n

Miradoux, Saint-Luc, revenu sur ses pas avec quelques troupes qu'il est parvenu à rallier, ravitaille la place de vivres et de munitions, tandis que Marin et La Motte- Védel avec les vaillants débris de Lorraine et de Champagne, font cinq sorties victorieuses * qui, chaque fois, culbutent les assiégeants. La résistance ainsi prolongée permet d'attendre l'arrivée de secours plus importants*. Le canon a ouvert une nouvelle brèche ; un second assaut se prépare , lorsque la nouvelle se répand que le comte d'Harcourt lui-même , accourant au secours de Miradoux, sera le lendemain sous ses murs.

Un des caractères les plus surprenants de cette guerre est certainement la mobilité extrême des généraux et de leurs troupes; elle s'explique par la cavalerie qui , formant la force principale des armées d'alors, se transportait rapidement avec eux. Le comté d'Harcourt avait jugé non sans raison qu'il n'îivait aucun but plus important à poursuivre dans cette guerre que de se trouver partout où combattrait le prince de Condé, et lorsqu'il avait appris que ce prince avait quitté les bords de la Dordogne pour se rendre dans l'Agenais, il avait quitté la Saintonge pour voler sur ses

* Lettre écrite de Bordeaux, le il mars 1(m2, reçue à Paris, le M mars. Journal manuscrit de Dubuisson-.^ubenay, t. VI , à la Bibliothèque Mazarine.

4 I a SOUVENIRS

pas. Seulement il y avait rencontré de sérieuses difficultés. l.a Dordogne, depuis Bergerac jusqu'au bec d\\mb<»z, étiiit exactement gardée par les troupes ennemies; il ne pouvait songer à la franchir en face d'elles, force fut donc d'en remonter le cours en dissimulant son projet, /tvant d'arriver au cours supérieur de la Dordogne, il lui fallait franchir la Vézère àTerrasson pour aller passer la Dordogne à Domme. A ïerrasson, il était facile d'arrêter la m.irclie du comte d'Harcourt, ainsi qu'il en convient dans sa correspondance ; mais ce général fut assez heureux pour y arriver deux heures avant un corps de troupes de l'armée des princes (jui côtoyait sa marche. Le comte put donc gagner sans obstacles le passage de Domme sur la Dordogne, que gardaient, depuis trois jours, pour le lui assurer, MM. de Biron et de Vaillac, avec (juelques troupes et de nombreux amis. Après avoir effectué ce passage, le comte d'Harcourt, qui ignorait encore les graves événements de Miradoux , hésitait s'il se rendrait directement dans TAgenais, ou s'il irait attaquer un corps de partisans des ])rinces qui se réunissait à Castelnau, à une lieue de Domme, lorsque des nouvelles précises de la défaite du marquis de Saint-Luc le déiMdèrent à marcher en toute hâte sur Miradoux. Le prince de Condé, qui croyait le comte d'Harcourt au-delà de la Dordogne, éprouva, à la non-

velle de son approche un étonnement semblable à celui qu'il avait causé lui-même au marquis de Saint-Luc, peu de jours auparavant. Dans la crainte d'être pris entre deux feux, il ne jugea pas prudent de l'attendre sous les murs de Miradoux. Il leva immédiatement le siège de cette petite place et se retira à Staffort , poste qui maintenait la Garonne entre le comte d'Harcourt et lui.

Le comte d'Harcourt, arrêté par cet obstacle, entama des négociations pour tacher de ramener sous l'autorité royale les villes de la province. Le succès de ces tentatives devait infailliblement miner le terrain sous les pas du prince de (^ondé. Ce prince , s'il eût été environné de populations hostiles, eût vu sa petite armée s'évanouir au premier souffle. Le danger de ces menées diplomatiques n'échappait pas à ('onde et était de sa part l'objet des préoccupations que sa correspondance va nous révéler :

A Monsieur Lenet^ conseiller ordinaire du roi en

son conseil d'Etat^.

« .le viens d'avoir advis do diverses parts qu'il estoit arrivé un trompette à Agen de la part de* Monsieur le comte d'Harcourt, pour sçavoir d'eux

' Manuscrits de Lcnet, consenésà la Bibliothèque impcriale* Nous croyons cette lettre inédite;

/|r4 SOUVENIRS

s^ils nv voiiloient pas recognoistre ses ordres, et que la maison de ville s'estoit assemblée là-dessus dont on ne m'a point encore dit le résultat. Je \ ous prie de faire en sorte que Messieurs d*Agen me rcnvoyent le trompette et qu'ils facent réponse que c'est à moy qti'il faut qu'il s'adresse. Je ne doute pas qu'en cette occasion, ils ne facent ce qu'ils doibvent et ce qu'ils m'ont promis. Priez de ma part Messieurs de Rémond et d'Espagnet de visiter la ville pour l'asseurer et d'aller faire un tour à Villeneufe * pour la mesme chose et escrire à Monsieiu' du Bue, touchant Marmande.

(« A Stafl'urt, le 4 mars 10î)2.

« Ne manquez pas de m'envoyer le trompette.

« Louis i)Ë Bourbon. »

Le prince de Condé faisait couvrir les approches de son camp de Staffort par une garde nombreuse placée à Auvillars, village sur les bords de la Garonne, situé sur le point où le comte d'Harcourt était obligé de franchir la Garonne pour venir l'aborder. Le prince se croyait donc par cette précaution à l'abri de toute attaque imprévue. H n'avait pas assez calculé que les nouvelles

* Villcneuve-d'Agon.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. 4l5

levées auxquelles il avait confié ce poste important, ne formaient qu'une troupe médiocre et inexpérimentée; elle se laissa surprendre et envelopper de telle sorte qu'il n'y eut même pas de fuyards pour aller porter l'alarme au camp de Staffort. Les têtes de colonne de l'armée royale arrivaient aux approches de ce camp, que le prince de Condé ignorait encore que le comte d'Harcourt eût franchi la Garonne. Accepter une bataille offerte d'une ma« nière si inattendue, parut au prince la certitude d'une défaite ; il préféra essayer de dérober son armée par une prompte retraite sur Agen. Malheureusement celle-ci, commencée avec une confusion inexprimable, continua avec un désordre toujours croissant, et ses troupes eussent été facilement anéanties jusqu'au dernier homme, s'il n'eût laissé sur deux points des enfants perdus pour couvrir sa marche : soixante maîtres derrière les mauvaises murailles de Staffort, et trois ou quatre cents chevaux au Pergan, quartier ouvert à peu de distance ; et surtout si le comte d'Harcourt, qui ne voulait rien laisser derrière lui, n'eût commis la faute de s'acharner contre ces deux obstacles, au lieu de pousser vigoureusement la poursuite. Le prince de C.ondé put ainsi échapper avec le gros de ses troupes ; il parvint à leur faire franchir laXiaronne, à Bone, sur des bateaux. Il ne put effectuer lui-même ce passage qu'après

4l6 SOUVENIRS

avoir couru les plus grands dangers : sur son propre bateau, les balles ennemies renversèrent deux liommes morts à ses côtés. La Garonne se trouvant replacée entre lui et l'armée royale, le prince cantonna autour d'Âgen les débris de sa propre armée, n'.iyant guère conservé sous sa main que les corps commandés par le comte de Marsin et par le colonel Baltliazar, et ceux-ci ne se trouvèrent plus présenter qu'un effectif d'environ ([uinze cents hommes *. Sa cavalerie, par ses ordres, avait continué à suivre, avec les bagages, la rive gauche du fleuve, jusqu'au port Sainte-Marie. Le comte d'Harcourt, grâce au succès, accroissait au contraire ses forces par le nombre et par les ressources. Le marquis de Saint-Luc l'avait rejoint avec ses troupes qu'il avait reformées; le comte d(î Vaillac et le marquis de Poyane lui avaient amené les leurs ; de sorte qu'ayant passé luie revue générale de son armée, il put compter liuit pièces de canon et dix mille hommes effectifs sous les armes, auxquels il fit payer une monstre et demi. Le général de l'armée royale qui faisait subsister ses troupes sur les provinces mêmes qu'elles occupaient, suivant Tusage des temps anciens qui rendait les guerres si désas-* treuses pour les populations envahies, ne négli-»

* Correspondance militaire; Archives du Ministère de la guerre.

laquelle étaient adossées les maisons de la ville, ils auraient accepté une capitulation honorable. Le prince de Condé toujours emporté par son ardeur et persuadé qu'une bicoque ne saurait lui résister, quand il pouvait d'un mot s'assurer une complète victoire, coAmit la faute de ne pas proposer une capitulation digne de tels soldats. Comme il savait que ces troupes manquaient de munitions , il voulut qu'elles se rendissent prisonnières de guerre ou qu'au moins elles s'engageassent à ne . pas porter de six mois les armes contre lui. Il avait affaire à une garnison à laquelle il n'était pas prudent de trop demander. Celle-ci, indignée de ces exigences, et préférant la mort à une capitulation qu'elle considérait comme un déshon^ neur, résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le prince de Condé s'aperçut alors que, quelque mauvaise que fut la place, il ne possédait cependant pas les engins de guerre suffisants pour (»n entreprendre le siège. Il envoya le prince de Conti à Agen pour lui expédier de l'artillerie ; mais de cette ville, ce' prince fut obligé de se ren- (Ire en toute hâte k Bordeaux, où des troubles réclamaient sa présence ; de sorte que le prince (le Condé resta seul sous les murs de Miradoux. L'artillerie que son frère avait pu lui envoyer (l'Agen, ne se (Composait que de deux pièc(*s de

4lO SOUVENIRS

canon, Tun de dix, l'autre de douze livrer de balles, et de munitions si rares que le prince dut exposer la vie de ses soldats pour de Targ^it; il leur payait les boulets tombés dans les fossés, ils allaient les chercher sous le feu de la place, pour les faire resservir. Les assftgés, en moins de vingt-quatre heures, firent deux vigoureuses et sanglantes sorties pour empêcher tous les travaux d'attaque ; cependant une brèche est ouverte ; les assiégeants se précipitent à l'assaut. Au moment de pénétrer, un spectacle et une barrière inattendus les arrêtent : un second fossé, fournaise ardente, s'ouvre sous leurs pieds! Par un de ces renversements fréquents et singuliers des prévisions humaines, cet obstacle infranchissable est du à la faiblesse même des fortifications de Miradoux ; celle des maisons adossées à la muraille à travers laquelle le canon avait ouvert un passage, s'étant écroulée dans ses caves, avec ses boiseries et ses charpentes, les assiégés y avaient mis le feu. Pendant que les assaillants sont obligés de suspendre l'assaut, les assiégés constnn'sent en arrière de nouvelles défenses.

Le prince de Condé dut changer la position de sa batterie pour faire brèche à lui endroit où les rapports assurent que les maisons n'ont point de souterrains. Dans cet intervalle, comme il manque de forcées suffisantes pour investir complètement

DU RfeGWE DE LOUIS XIV. /^n

Miradoiix, Saint-Luc, revenu sur ses pas avec quelques troupes qu'il est parvenu à rallier, ravitaille la place de vivres et de munitions, tandis que Marin et La Motte- Védel avec les vaillants débris de Lorraine et de Champagne, font cinq sorties victorieuses,* qui, chaque fois, culbutent les assiégeants. La résistance ainsi prolongée permet d'attendre l'arrivée de secours plus importants*. Le canon a ouvert une nouvelle brèche; un second assaut se prépare , lorsque la nouvelle se répand que le comte d'Harcourt lui-même , accourant au secours de Miradoux^ sera le lendemain sous ses murs.

Un des caractères les plus surprenants de cette guerre est certainement la mobilité extrême des généraux et de leurs troupes; elle s'explique par la cavalerie qui , formant la force principale des armées d'alors, se transportait rapidement avec eux. Le comte* d'Harcourt avait jugé non sans raison qu'il n'.ivait aucun but plus important à poursuivre dans cette guerre que de se trouver partout où combattrait le prince do Condé, et lorsqu'il avait appris que ce prince avait quitté les bords de la Dordogne pour se rendre dans l'Agenais, il avait quitté la Saintonge pour voler sur ses

' I.cttro écrite de Bordeaux, h; 11 mars iVùyZ, reçue à Paris, le 17 mars. Journal manuscrit de Duhuisson-Atibenayy t. VI , à la Bibliothèque Mazarine.

pas. Seulement il y avait rencontré de sérieuses difficultés. La Dordogne^ depuis Bergerac jusqu'au bec d'Ambez, était exactement gardée par les troupes ennemies; il ne pouvait songer à la franchir en face d'elles,, force fut donc d'en remonter le cours en dissimulant son projet. Avant d'arriver au cours supérieur de la Dordogne, il lui fallait franchir la Vézère àTerrasson pour aller passer la Dordogne à Domme. A ïerrasson, il était facile d'arrêter la marche du comte d'Harcourt, ainsi qu'il en convient dans sa correspondance ; mais ce général fut assez heureux pour y arriver deux heures avant un corps de troupes de l'armée des princes qui côtoyait sa marche. Le comte put donc gagner sans obstacles le passage de Domme sur la Dordogne, que gardaient, depuis trois jours, pour le lui assurer, MM. de Biron et de Vaillac, avec quelques troupes et de nombreux amis. Après avoir effectué ce passage, le comte d'Harcourt, qui ignorait encore les graves événements de Miradoux , hésitait s'il se rendrait directement dans l'Agenais, ou s'il irait attaquer un corps de partisans des princes qui se réunissait à Castelnau, à luie lieue de Domme, lorsque des nouvelles précises de la défaite du marquis de Saint-Luc le décidèrent à marcher en toute hâte sur Miradoux. Le prince de Condé, qui croyait le comte d'Harcourt au-<lelà de la Dordogne, éprouva, k la nou-

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velle de son approche un étonnement semblable à celui qu'il avait causé lui-même au marquis de Saint-Luc, peu de jours auparavant. Dans la crainte d'être pris entre deux feux, il ne jugea pas prudent de l'attendre sous les murs de Miradoux. 11 leva immédiatement le siège de cette petite place et se retira à Staffort , poste qui maintenait la Garonne entre le comte d'Harcourt et lui.

Le comte d'Harcourt, arrêté par cet obstacle, entama des négociations pour tacher de ramener sous l'autorité royale les villes de la province. Le succès de ces tentatives devait infailliblement miner le terrain sous les pas du prince de (^ondé. Ce prince , s'il eut été environné de populations hostiles, eût vu sa petite armée s'évanouir au premier souffle. Le danger de ces menées diplomatiques n'échappait pas à C.ondé et était de sa part l'objet des préoccupations que sa correspondance va nous révéler :

/-/ Monsieur Lenet , conseiller ordinaire du roi en

son conseil d'Etat * .

w Je viens d'avoir advis de diverses parts qu*il estoit arrivé un trompette à Agen de la part de* Monsieur le comte d'Harcourt, pour sçavoir d'eux

* Manuscrits de lAiiet, conservés à la Bibliothèque impériale» Nous croyons cette lettre inédite;

/|l4 SOUVENIRS

s'ils ne vouloient pas recognoistre ses ordres, et que la maison de ville s'estoit assemblée là-dessus dont on ne m'a point encore dit le résultat. Je vous prie de faire en sorte que Messieurs d*Âgen me renvoyentle trompette et qu'ils facent réponse que c'est à moy qti'il faut qu'il s'adresse. Je ne doute pas qu'en cette occasion, ils ne facent ce qu'ils doibvent et ce qu'ils m'ont promis, liriez de ma part Messieurs de Rémond et d'Espagnet de visiter la ville pour l'asseurer et d'aller faire ini tour à Villeneufe * pour la mesme chose et escrire à Monsieur du Bue, touchant Marmande.

M A Staffort, le 4 mars 1052.

« Ne manquez pas de m'envoyer le trompette.

« l.oiiis DE Bourbon. »

I.e prince de (^ondé faisait couvrir les approches de son camp de Staffort par une garde nombreuse placée à Auvillars, village sur les bords de la Garonne, situé sur le point où le comte d'Harcourt était obligé de franchir la (iaronne pour venir l'aborder. Le prince se croyait donc par cette précaution à l'abri de toute attaque imprévue, il n'avait pas assez calculé que les nouvelles

* Villcncuve-d'Agcn.

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levées auxquelles il avait confié ce poste important, ne formaient qu'une troupe médiocre et inexpérimentée ; elle se laissa surprendre et envelopper de telle sorte qu'il n'y eut même pas de fuyards pour aller porter l'alarme au camp de Staffort. Les têtes de colonne de l'armée roy.ile arrivaient aux approches de ce camp, que le prince de Condé ignorait encore que le comte d'Harcourt eût franchi la Garonne. Accepter une bataille offerte d'une manière si inattendue, parut au prince la certitude d'une défaite; il préféra essayer de dérober son armée par une prompte retraite sur Agen. Malheureusement celle-ci, commencée avec une confusion inexprimable, continua avec un désordre toujours croissant, et ses troupes eussent été facilement anéanties jusqu'au dernier homme, s'il n'eût laissé sur deux points des enfants perdus pour couvrir sa marche : soixante maîtres derrière les mauvaises murailles de Staffort, et trois ou quatre cents chevaux au Pcrgan, quartier ouvert à peu de distance ; et surtout si le comte d'Harcourt, qui ne voulait rien laisser derrière lui, n'eût commis la faute de s'acharner contre ces deux obstacles, au lieu de pousser vigoureusement la poursuite. Le prince de (londé put ainsi échapper avec le gros de ses troupes; il parvint à leur faire franchir la.fiaroinie, à Bone, sur des bateaux. Il ne put effectuer hii-nième ce passage qu'après

4l6 SOUVENIRS

avoir couru les plus grands dangers : sur son propre bateau, les balles ennemies renversèrent deux hommes morts à ses côtés. La Garonne se trouvant replacée entre lui et Tarmée royale, le prince cantonna autour d'Agen les débris de sa propre armée, n'ayant guère conservé sous sa main que les corps commandés par le comte de Marsin et par le colonel Balthazar, et ceux-ci ne se trouvèrent plus présenter qu'un effectif d'environ ({uinze cents hommes *. Sa cavalerie, par ses ordres, avait continué à suivre, avec les bagages, la rive gauche du fleuve, jusqu'au port Sainte-Marie. Le comte d'Harcourt, grâce au succès, accroissait au contraire ses forces par le nombre et par les ressources. Le marquis de Saint-Luc l'avait rejoint avec ses troupes qu'il avait reformées; le comte de Vaillac et le marquis de Poyane lui avaient amené les leurs ; de sorte qu'ayant passé une revue générale de son armée, il put compter huit pièces de canon et dix mille hommes effectifs sous les armes, auxquels il fit payer une monstre et demi. Le général de l'armée royale qui faisait subsister ses troupes sur les province» hiémes qu'elles occupaient, suivant Tusage des temps anciens qui rendait les guerres si désas'' Ireuses pour les populations envahies, ne négli-

* Correspondance militaire; Archives du Ministère de la gtierre.

geait pas en effet de frapper des contributions pour entretenir les siennes ; il y en avait même qui étaient payées pour éviter le désordre et le pillage des soldats. Pour obtenir cette garantie, Condom , le Mas d'Agenais, Staffort et INérac venaient de lui f^ remettre lo^oooécus; il en demandait 20,000 aux habitants du duché d*Albret pour leur accorder la même sûreté *. Après cette revue de ses forces , l'opinion générale prêtait au comte d'Harcourt Tin-* tention d'aller former le siège d'Agen.

Le prince de Condé entra d'abord seul dans la ville d'Agen dont les excellentes dispositions des habitants lui étaient précédemment connues; le prince de Conti vintTy rejoindre. Les deux frères ne tardèrent pas à s'apercevoir que le voisinage de l'armée royale avait singulièrement modifié l'esprit des habitants, et reconnurent la nécessité de s*assurer de la ville par mie garnison. L'ordre fst donné au régiment de Conti, infanterie, de se saisir de la porte de Grave et d'entrer dans la ville. Les habitants s'émeuvent ; ils prennent les armes et enserrent le régiment de Conti de barricades dans la première rue où il est entré. Les révoltés portent des piqu(»s et des pistolets sous la gorge des princes qui sont accourus. Le sang-froid des princes ne se dément pas dans cette position cri-

* Correspondance militaire ; Archicea r/a Ministère de la guerre,

4 1 8 SOUVEIQRS

tique : recourir à la force ouverte des soldats, c'est appeler le carnage , le feu et le pillage, détacher de leur cause toutes les villes qui l'ont embrassée ; céder, c'est ployer sous la honte que n'acceptent jamais ceux qui portent Tépée. Les princes se contentent de menacer si hautement, qu'une réunion à THotel-de-Ville est convenue par l'intermédiaire du duc de La Rochefoucauld , pour entrer en arrangement. Dans cette conférence, les princes exigent que les bourgeois leur demandent pardon ; ils leur promettent en retour de ne pas mettre de garnison dans Agen, ce qu'ils n'avaient voulu faire, assurèrent-ils, que pour soulager les liabitants. (^es concessions réciproques rétabli* rent le calme. Une condition supplémentaire, imposée cependant par les princes, fut que les habitants lèveraient parmi eux un régiment pour la gai'de de la ville, le prince de Condé se réservant d'en nommer les officiers.

('e séjour du prince de Condé à Agen fut marqué par les plus fâcheux événements pour sa cause. Les troubles qui avaient précipitamment obligé le prince de Conti à quitter le siège de Miradoux pour se rendre a Bordeaux étaient loin d'être calmés, et ce prince, de retour auprès de son frère, ne lui rapportait que des renseignements peu satisfaisants sur l'état de cette ville si essentielle à conserver. La ville de Bordeaux n'avait

DU RèGNE DE LOUIS XIV. 4^9

guère de fortifications un peu sérieuses que les châteaux Trompette etdu Hâ, et ils n'étaient reliés entre eux que par une enceinte de vieilles tours et de vieux remparts du moyen âge qui n'étaient plus en harmonie avec les progrès accomplis pour la défense et pour l'attaque des places. En outre, cette enceinte était débordée par d'immenses faubourgs qui formaient une nouvelle ville sans défense, ville plus grande que la première. Afin de pourvoir aux nécessités d'une sérieuse résistance, par les ordres du prince de Condé, les faubourgs étaient couverts par des fortifications plus modernes ; des bastions et des courtines s'élevaient par corvées imposées aux paysans du Médoc et des environs *. Enfin, pour la garde de la ville, le parlement avait levé un régiment de trente compagnies, fort de douze cents hommes*. Ces précautions auraient suffi pour mettre Bordeaux en état de résister, si le danger principal n'était venu de la situation intérieure de la ville où les rivalités les plus ardentes régnaient entre les habitants. Le parlement était généralement favorable au mouvement de la Fronde ; mais il l'était dans de certaines conditions qui n'en faisaient pas un instrument absolument dévoué à la politique des

* Gazette de France. Nouvelles de Bordeaux, du 8 février 1652.

* Gazette de France. Nouvelles de Bordeaux, du \2 février i652.

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princes ; le peuple , au contraire, était passionné pour les princes et pour leur politique , mais à la condition qu'on lui passerait les plus coupables excès. La bourgeoisie se divisait en deux partis, Tun qui marcliait avec le parlement; mais celui-d se divisa lui-même; l'autre qui désirait le retour à l'autorité royale et à la paix , parti de propriétaires qui songeait surtout à ses vignes et auquel les tribulations n'étaient pas épargnées*. Les factions acharnées se livrèrent à des persécutions et à de sanglantes luttes, et ces troubles, dont plus tard se développera le pénible récit, devinrent pour le parti des princes une cause de lassitude, de dégoût et de faiblesse qui contribua puissamment au rétablissement de l'autorité royale.

D'autres nouvelles plus graves encore pour le moment parvenaient des contrées plus éloignées. La première était la perte d'Angers. Le duc de Rohan-(Miabot, gouverneur d'Anjou, lié au prince de ('onde par des motifs de reconnaissance déjà connus, avait fait déclarer sa province en faveur du prince. La cour ayant voulu faire occuper les ponts de (]é par le régiment de Picardie, afin de

• M. de Marin^ maréchal de camp de Tarmée royale, écrivait de Saintes à Le Tcllier, le 21 mars 1652 : « Je compte sur l'effet que produira sur les habitants de liordeaux la menace d'arracher leurs vijj^nes, qui est le plus grand châtiment qifon leur puisse faire. » .irchircs du Ministère de la guerre ^ vol. cxxxui.

niaintenir l'Anjou sous son obéissance, le duc de Rohan s y était opposé, sous le prétexte à peine spécieux que cette garnison pouvait faire craindre à toutes les villes de la province de recevoir des garnisons semblables, et qu'elles se soulèveraient. Après cet éclat , il ne restait plus qu'à lever hautement l'étendard de la Fronde, et le duc le fit. Si cette première démonstration eut été suivie d'actes plus vigoureux , cette diversion , se joignant à l'approche des vieilles troupes arrivant de Stenay sous la conduite du duc de Nemours, changeait de face la situation du prince de Condé et lui présageait enfin un succès toujours contesté par la fortune contraire. On ne saurait qualifier d*acte utile à la cause qu'elle prétendait servir une mesure au moins singulière à laquelle le duc eut recours, dans la crainte de l'influence qu'Arnaud, évéque d'Angers, pouvait avoir sur les habitants dans un sens favorable à la politique royale. Un jour qu'il était sorti, il lui fit fermer au retour les portes de la ville; et l'évéque rejoignit la reine. La cour, voyant de ce côté un nouveau péril à conjurer, s'empressa de (juitter Poitiers pour s'avancer jusqu'à Saumur, afin de veiller de près au siège d'Angers dont la résolution fut prise. Elle avait deux maréchaux de I^Yance sous la main pour leur confier l'entreprise : le maréchal de La Meilleraye, grand-maître de l'artillerie, et le ma-

4aa SOUVENIRS

réchal d'Hocquincourt, qui venait d'aller chercher à la frontière le cardinal Mazarin en arborant ses couleurs. Entre les mérites du premier, qui avait la réputation d'un preneur de villes, et qui n'eut pas été fâché d'avoir à combattre le duc de Rohan-Chabot avec lequel il avait eu des dissentiments récents à l'occasion de la présidence des Etats de Bretagne , et les services du second, d'une incontestable bravoure, mais général médiocre, il ne pouvait, à ce qu'il parut, y avoir d'hésitation pour la reine et pour le cardinal Mazarin. Le maréchal d'Hocquincourt reçut la mission de commander au siège d'Angers; c'était faire la partie belle au duc de Rohan-Chabot.

Le maréchal d'Hocquincourt débuta par une^ imprudence qui devait faire anéantir son armée. N'ayant point d'artillerie, il l'avait laissée en arrière pour pouvoir ramener de la frontière le cai dinal à plus grandes journées, il devait faire camper ses troupes k distance de la ville jusqu'à ce qu'il eût reçu du canon pour former ses attaques ; mais au lieu de prendre ces mesures indiquées par la plus simple prudence, il logea ses troupes dans les faubourgs de la ville, les y laissant dispersées sans ordre. Les soldats y trouvèrent du vin en si grande abondance, qu'en peu d'heures l'ivresse fut générale. Il est demeuré inexplicable que le duc de Rohan-Chabot n'ait pas mis à profit une si

favorable conjoncture pour faire une sortie : sans coup férir, il eût écrasé Tarmée royale, et ceux qui s'étaient endormis dans le vin se fussent éveillés dans les flots de leur propre sang. Il resta inactif derrière ses murailles, donnant aux soldats de l'armée assiégeante le temps de revenir de leur ivresse, et au maréchal d'Hocquincourt celui de recevoir des canons demandés à Nantes au maréchal de La Meilleraye, artillerie qui remontait lentement sur des bateaux le cours de la Loire. Les canons enfin arrivent et sont mis en batterie. Le gouverneur d'Anjou n'avait qu'un parti à prendre pour servir sérieusement la cause du prince de Condé : résister jusqu'à la dernière extrémité ou tout au moins le plus longtemps possible. En attirant sur lui et en retenant occupées les forces royales, par cette diversion puissante, il donnait au prince les moyens de relever sa cause. Les choses ne se passèrent pas ainsi. A peine les premiers boulets eurent-ils endommagé les murailles, que le gouverneur déféra, sans y apporter d'obstacles, au vœu des habitants pour une capitulation immédiate. La cour ne fut pas exigeante pour les conditions, trop heureuse de se débarrasser si facilement d'une grosse affaire. Une amnistie générale fut accordée, et l'autorisation donnée au gouverneur d'Anjou de se retirer à Paris avec sa famille auprès du duc d'Orléans.

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La seconde catastrophe dont la nouvelle vint assaillir le prince de Condé, sur la tête duquel tous les désastres semblaient vouloir se précipiter à la fois, fut la perte de la ville de Saintes assiégée par MM. du Plessis-Bellière et de Montauzier; nous empruntons au texte même de la Gazelle le récit de l'attaque de cette place :

Ce qui s*est passé au siège de Xaintes.

« Le 6 de ce mois (mars i65a), les sieurs du Plessis-Bellière et de Montauzier, lieutenants-généraux dans les armées de Sa Majesté, partirent de Pons avec toutes leurs troupes pour investir la ville de Xaintes, à la réserve de celles que commandoyent les sieurs de FoUeville et de Baulle, mareschaux de camp, dont le premier avoit esté envoyé par ledit sieur du PlessisversTaillebourg, sur Tavis qu'il avoit eu que le prince de Tarente qui estoit dans ladite place, se devoit retirer à Brouage, mais il estoit déjà passé avec sept hommes : et ledit sieur de BauUe eut ordre de demeurer à Saint-Savinien , où il s'.estoit avancé pour en garder le poste, et faire croire à ceux du parti contraire que Ton en vouloit à cette ville de Taillebourg.

« Le reste du jour fut employé à prendre les quartiers à l'entour de ladite ville de Xaintes; et

le lendemain 7, le sieur du Plessis-Bellière ayant résolu de reconnoitre la place de plus] près, fit, pour cet effet, dès le matin, commander deux cents hommes de Picardie , Moutauzier , Noirmoustiers et Saint-Cieniez ; puis détacha quarante (iizeliers qu'il soutint lui-mesme avec les sieurs de Montauzier, de Breval, de Forgues, le chevalier d*Albret et de Lorière, mareschaux de camp, et quantité d'autres officiers et volontaires qui se trouvèrent près d'eux, et fit donner dans le fauboui^ de Saint-Vivien : lequel, nonobstant la résistance que firent ceux du parti contraire, qui s*estoyent postez dans les mazures de quelques maisons bridées, fut emporté. En laquelle occasion les sieurs de Poill.ic, Cardillac et autres officiers du régiment de Picardie, et les sieurs de Clozière, commandant le régiment de Montauzier et de Bois-Guillaume, commandant celui de Noirmoustiers, donnèrent des preuves de leur courage et de leur expérience. Mais sur tous, les généraux y firent des merveilles, et malgré la grêle des mousquetadesqui venoitdu rempart, reconnurent eux-mémesles fossez et tous les dehors de la place avec tant de bonheur, que tous ceux qui donnèrent teste baissée dans le fauxhouri^ et les rues enfilées, veùes de tout ledit rempart, il n y eut (ju'un soldat légèrement blessé au bras : ces généraux y ayant trouvé assez de couvert pour loger

4a6 SOC3VENIRS

les soldats de la brigade de Picardie, composée dudit régiment et de ceux de Montauzier, Noirmoustiers et Saint-Gfeniez et de cent hommes détachés de celui de Périgord.

« Ensuite de cette action, ledit sieur du Plessis- Bellière, sur Tavis que Ton avoit dessein de brus- 1er quelques maisons qui restoient encore dans le fauxbourg Saint-Eutrope , manda au sieur de Genlis , mareschal de camp , commandant les gardes duroy, d'y faire avancer la garde, laquelle estoit composée de cent hommes dudit régiment commandés par le sieur de Pierrepont, lieutenant, qui se rendit maistre du clocher : dans la tour duquel ceux du parti contraire avoient laissé trente hommes commandez par un capitaine et deux lieutenans qui en avoyent rompu les degrés pour en empêcher Taccez ; mais la fumée d'une botte de foin qu'on y apporta les contraignit de se rendre à discrétion.

« Le mosnie soir, ces généraux firent ouvrir une tranchée entre les Pères de la Mission et la rivière, qui fut à l'instant poussée fort avant par les gardes : où le sieur de Genlis faisant voir ses soins et sa diligence receut une mousquetade dans son haut de chausse, laquelle ne le blessa point : et une autre tranchée pour attaquer la citadelle au-dessus des Cordeliers, qui se trouva assez facile : ledit sieur de Clausière ayant percé de mai-

son en maison jusqu'au pied du rempart : auquel travail le sieur de Gondovilliers, capitaine, et l'aide-major de Picardie furent légèrement blessez.

c Le 8 se passa à disposer les batteries : et la nuit suivante, le marquis de Breval, mareschal de camp, poussa bien avant la retraite de la ville avec deux compagnies des gardes suisses et le régiment de La Meilleraye commandé par le sieur de Bauvais-Riou ; et le sieur de Lorière, mareschal de camp, avec le régiment de Montauzier, se logea sur le haut du fossé, que les sieurs du Plessis et de Montauzier allèrent reconnoistre et en arrachèrent les palissades.

« Le lendemain, la batterie que Ton a faite dans le jardin des Pères de la Mission se trouva en estât : mais ledit sieur du Plessis ne voulut pas qu'elle tirastque celle qu'il fait faire entre les deux attaques ne fut aussi achevée, afin d'emporter en mesme temps tous les dehors de la place.

« Le soir, le marquis de Clréqui-Hemon , mareschal de camp, fit encore grandement avancer la tranchée du costé de la ville, avec les régiments de Poitou, Grammont et Mazancour, dont les officiers y donnèrent des marques de leur expérience ; et le sieur de Montafilant, ingénieur, fut blessé d'une mousquetade de laquelle il eut le bras rompu, et mourut le lo sur le soir, la balle lui estant entrée dans le ventre.

/|28 SOlIVEiriRS

ce Co joiir-lii lo, le chevalier d'Albret, mar»clial (le camp, avec les régiments de Saint-Geniez et (le Noirmoiistiers, se logea contre la palissadede la citadelle; et ceux de la place qui n'a voient point encore fait de sortie, en firent une en plein midi sur la tranchée de la citadelle avec beaucoup de vigueur, mais av(»c perte de quelques ofYiciers tuez ou faits prisonniers. Les assiégeans ont aussy perdu les sieurs de Kois-(iuillaume, commandant Noirmousti(»rs, Ansillon, lieutenant en ce régiment; le sieur d'Orival, enseigne de la mestre de camp de Poitou, blessez à mort , et eu les sieurs de la Rabeli(»re, de Bruc, de Barsillon, capitaines au m(*sme régiment de Poitou, blessez, le premier, dans le sein et le dernier à la teste, sans péril, et le si(Hir de la (lour, ci-devant gouverneur de Lis- Uts, et volontaire en cette occasion, aussi légèrement blessé au bras ; mais la perte y eut esté plus i>rande si les sieurs du Plessis et de Montauzier nV fussent accourus avec le sieur de FoUeville, mareschal de camp, les sieurs du Plessis, de Cosme, d'Arnolfigny, volontaires auprès diidit sieur du Plessis-Belli(»re, vt plusieurs autres, qui tous, l'espée à la main, repoussèrent ceux de la place. »

A la suite (1(^ cette vigoureuse attaque et de cette infructueuse sortie, (ihambon, gouverneur de la place, bien qu'il disposât d'une très-nombreuse garnison et de tous les approvisionnements

nécessaires, ne jugea pas à propos de prolonger davantage la résistance, et entra en négociation pour capituler. Il obtint, il est vrai, des conditions honorables : la sortie de la garnison avec armes et bagages, sans engagement de ne plus combattre, et la faculté de la conduire au prince de Condé ; mais il fut blâmé hautement pour n'avoir pas fait une vigoureuse et longue résistance. Chambon allégua pour sa justification qu'il avait cru plus avantageux aux intérêts du prince de Condé de lui ramener sa garnison pour renforcer son armée, que de la compromettre à une défense inutile dans laquelle il aurait fini par succomber. Ces raisons, qui ne compensaient pas la perte d'une place importante, furent mal accueillies par le prince de Condé et par son parti ; aussi lorsque Chambon parut à Bordeaux, il faillit être massacré par la populace.

La tapitulation n'avait même pas été observée, par suite dé déplorables circonstances. Lorsque la garnison sortit de la place, les troupes assiégeantes rangées en bataille suivant l'usage , pour la voir défiler, quittèrent leurs rangs, malgré tous les ordres contraires, et se ruèrent sur elle. Un grand nombre d'officiers et de soldats furent tués, tous furent dépouillés, et les sept régiments qui composaient cette garnison, réduits à des débris dispei'sés, furent presque complètement per-

43o SOUVENIRS

dus pour le prince de Coudé. Cette violation des conditions de la capitulation produisait un avan- Uige considérable pour la cause royale; mais ce manquement à la parole donnée était une tache de déshonneur dont le marquis de Montausier repoussa avec indignation toute solidarité. Pour maintenir intactes les conditions de la capitulation, il se précipita l'épée à la main, avec le mar- ([uis du Plessis-Bellière , contre ses propres soldats ; ceux-ci, oubliant tout respect et toute discipline, chargèrent leurs généraux ainsi que leur escorte. M. de Montausier racontera lui-même au h»cteur cet épisode inédit de nos guerres civiles et de r indiscipline militaire :

Le marquis de Montauzier à M. Letellier^.

« Monsieur,

a La joye que j'ay receue par le petit service que nous v(»nons de rendre au Roy en remettant Xaintes sous son obéissance, m'a estée bien rabattue par un accident qui nous est arrivé; car la fureur de nos soldats a esté si grande et la mauvaise intention de la plus part des officiers aussy, que contre la parole que M. du Plessis- Bellière et moy avons donnée , la garnison qui

^ Archives du Ministère de la guerre, toI. cxxxiii.

sortoit d'icy a esté toute dépouillée et plusieurs tuezy quelque résistance que M. du Plessis et moy y ayons faite , qui en avons tué grand nombn» ; mais nous l'avons .pensé estre Tun et Tautre plus de vingt fois; car Tarmée que nous avions toute faite mettre en bataille s'est toute desbandée contre ces pauvres gens, ayant chargé iiostre propre escorte^ despouillé plus de vingt de nos officiers et un nombre infiny de soldats. Le sieur de la Chapelotte vous en rendra compte plus au long. Ce désordre pourtant n'apporte pas peu d'avantage au Roy, ayant absolument myné sept régimens de M. le Prince; mais, Monsieur, je vous avoue que cela ne me console pas ; car quoy que je n'aye manqué à aucune des prévoyances nécessaires pour empescher cela, et qu'ainsy je ne sois point coupable, on ne laissera pas de m 'accuser par tout le monde. Au reste. Monsieur, j'eusse bien souhaité demeurer icy pour y restablir les choses; mais j'ay cru estre plus obligé d'aller au siège de Taillebourg, où je seray ce soir pour faire ouvrir les tranchées, M. du Plessis estant party dès hyer pour prendre les (juartiers devant la place. Quand elle sera prise , je reviendray icy pour mettre ordre à un million de choses qui en ont besoing, et je ne manqueray pas de vous bailler avis très ponctuellement de Testât de nos affaires. Sans que vos occupations

m'obligent à ne 'vous importuner que le moins qu'il m'est possible, je vous rendrois mille grâces de la continuation de vos bontés ; mais il me suffit de vous assurer que j'en auray toute la recognoissance qui leur est deûe, et que je seray toute ma vie,

« Monsieur,

« Vostre très humble et très obéissant serviteur,

« MoNTiiUZIER.

« A Xaintes, ce 10* mars 1652. »'

Les troupes royales, dans cette guerre, avaient contracté des habitudes de pillage et d'indiscipline qui passaient toutes les bornes ; elles étaient le sujet de plaintes nombreuses de la part des ha^ bitants mémos dévoués à la cause royale, qui n'é* taient pas plus épargnés que les autres. Une assemblée de la noblesse du Poitou s'était réunie spontanément au* bourg de Puybelliard, en Bas- Poitou , pour s'entendre sur les moyens de résister à ces désordres. La cour, très-disposée à s'alarmer des réunions de la noblesse, avait envoyé un émissaire pour assister à celle-ci. Il lui rendit compte que cette noblesse était bien intentionnée pour le service du roi; mais qu'il était nécessaire de prendre des mesures pour faire droit à

1)1. rk<;ne de louis xiv. 433

ses justes griefs, et de ne plus permettre aux troupes de vaguer dans la province ^ .

Le siège de Taillebourg, qui suivit immédiatement le siège de Saintes , fut accompagné du même succès; mais avec une résistance beaucoup plus vigoureuse de la part de cette petite place de guerre , dont la position était du reste excellente. Le comte d'Estissac avait envoyé à ce siège, des environs de La Rochelle, son régiment d'infanterie, composé de vingt- compagnies , avec deux pièces de canon en fonte verte'. Le Tellier avait écrit qu'il fallait raser immédiatement le pont fortifié sur la Charente, qui unissait les deux villes et le château qui les dominait. Marin, maréchal de camp, qui, se multipliant, avait quitté Miradoux aussitôt après la levée du siège, pour se rendre dans la Saintonge, lui répondit le n i mars \ que Tordre était excellent et serait exécuté ; mais qu'auparavant il fallait les prendre. Il annonce que les deux villes, après une assez vigoureuse résistance qui a duré quatre jours, ont été em- |>ortées avec une demi-lune devant la porte du

* lettre de M. des Koehes-Baritaud à Le Tellier, datée de Luron , le 5 mars 1G.*>2. Archives du Ministère de la guerre^ \uL cxxxiii.

* Gazette de France, Nouvelles datées de I^ Rochelle le 7 mars MVM.

^ L«îttre datée de Saintes. Archives du, Ministère de la guerre,

\ol. CXXXIII.

château; mais que celui-ci est bâti sur un roc difficile à miner, et qu'on ne le prendra pas sans perte ; il* assigne un délai de quatre ou cinq jours encore pour en venir à bout. Il ne se trompa pas dans son calcul; une dépêche des marquis du Plessis-Bellière et de Montausier à Le Tellier, datée de Taillebourg, le a5 mars, apprit au ministre que le château s'était rendu ; mais que de bonnes conditions avaient du être faites aux assiégés , en raison de la force de la place * .

La petite ville de Saint-Surin fut ensuite attaquée et capitula promptement, sans qu'il s'y soit passé aucune action mémorable, si ce n'est un fait surprenant que nous apprend la Gazette, et dont nous lui laissons le récit :

« De Xaintes, 12 avril 1652.

a Le sieur du Plessis-Bellière, au lieu d'aller à Taimont, ensuite de la prise de Tailleboui^, comme le bruit en couroit, fit marcher ses troupes vers Saint-Surin, laquelle place ayant investi le 4 de ce mois, et fait dresser devant une batterie le 6, il s'en rendit maistre le lendemain par composition ; puis s'en alla camper près de G>ze. Il ne s'est rien passé de remarquable à ce siège, si non que le premier coup de canon qui fut tiré de

* Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiu.

la place ayant emporté la moitié du corps à Tun de ceux qui estoient près dudit sieur du Plessis- Bellière, il fut un quart d'heure sans donner aucun signe de vie, en sorte que chacun le croyoit mort : mais il se réveilla comme en sursaut, cria par trois fois miracle et pria qu'on lui donnast son scapulaire, lequel après avoir baisé et tesmoigné beaucoup de contrition de ses fautes, il mourut, ne s'étant pu trouver de prestre pour le confesser. »

Le prince de Condé venait de quitter la Guyenne lorsque la nouvelle de la prise de Taillebourg eut pu lui parvenir; mais il y reçut la nouvelle de la reddition de Saintes au moment d'une excursion d'Agen à Marmande. Sous l'empire de l'émotion dont il fut saisi en apprenant la perte si prompte d'une ville qu'il considérait comme l'un des boulevards les plus solides de son parti, il prit la plume pour exprimer son désespoir. Sa lettre, d'une écriture précipitée et presque illisible , est un témoignage encore présent, autant par son coté matériel que par son coté moral, des sentiments dont il fut assailli*. Il songeait toutefois à utiliser les débris de la garnison, ignorant encore toute l'étendue de la catastrophe qui les avait réduits à un triste fantôme.

* Papiers de Lcnct, conservés à la Bibliothèque impériale. Nous croyons cette lettre inédite.

Le prince de Condé à M, Fiole, ou en son absence

à 'M, Lenet,

a La perte de Saintes me met au désespoir. On dirige la garnison à Bourg , il faut l'envoyer du côté de Libourne, dans des quartiers d'où on s'en puisse servir comme on le jugera pour le mieux. J'appréhende fort qu'ils ne viennent à Libourne qu'après l'affaire de Taillebourg faicte; c'est pourquoy il faut les mettre en lieu qu'on s'en puisse servir à Libourne en cas de besoin.

a Louis de Bourboit.

« A Marmaiide^ 48 mars 1652. )>

De loin comme de près, les déceptions les plus amères répondaient aux combinaisons du prince de Condé; ses généraux étaient faibles ou malheureux; lui-même s'exposait vainement Qomme un simple soldat, au milieu du hasard des batailles, sans parvenir à ressaisir la victoire, qui, lors de ses débuts militaires, avait souri si volontiers à ses premiers efforts. Il était découragé par la mauvaise qualité des troupes de son armée de (iuyenne; recrues inexpérimentées, elles l'exposaient à des surprises; elles étaient moins vives enfin à le suivre sur le chemin des attaques impé-

tueuses qui enlèvent un succès, qu'elles n'étaient promptes à la retraite. Ce prince prit, en conséquence, une grande résolution : celle de transporter ailleurs le principal théâtre de la guerre, en allant prendre lui-même le commandement de ses vieilles troupes, dont la solidité était nécessaire à la hardiesse de ses conceptions. Ce corps d*armée, ramené par le duc de Nemours des environs de Stenay, était en marche pour atteindre les bords de la Loire. Un avantage non moins considérable ressortait pour le prince de Condé de cette combinaison, celui de se rapprocher de Paris, dont là centralisation gouvernementale, accrue par les persévérants efforts d'une longue suite de rois , faisait déjà pencher le plateau de la balance politique pour le parti que cette ville adoptait. Enfin, il pouvait retrouver sur ses pas l'occasion de renouveler, sur le jeune roi, cette tentative d'enlèvement dont sa marche manquée sur Chef-Boutonne, pendant la campagne de Poitou , avait été , d'après nos conjectures , un premier essai.

O projet, qui Tobligeait à parcourir, sans être reconnu, cent vingt lieues de pays ennemi, exigeait le plus grand secret. \près avoir remis au prince de Conti la conduite des affaires de la Guyenne, le prince de Condé partit d'Agen, le dimanche des Rameaux, 24 mars ifiSa, annon-

çant publiquement qu'il se rendait à Bordeaux. A quelques lieues, se dérobant de la route ordinaire suivi de quelques cavaliers, il tourna dans la direction du nord-est pour accomplir son aventureux voyage.

Lorsque le baron de Vatteville, amiral de la flotte espagnole, eut appris ce départ, il écrivit à Lenet une lettre dont nous extrayons ce passage :

« Monsieur,

« J'ai receu votre lettre avec une extrême joye d'avoir appris Testât de vostre bonne santé, et au mesme temps bien marry du voyage de Monsieur le Prince , pour l'absence d'une maîtresse de ses mérites et hautes vertus; et, d'autre costé, fort consolé, espérant par là l'entier salut de ses affaires. Enfin , ce sont des coups qui au temps passé estoient réservés pour César, et au présent pour Son Altesse *, etc.

a Votre très humble et très affectionné serviteur,

« VaTTE VILLE.

a A Bourgs ce jeudi 28'"« de mars 1652. »

^ Papiers de Lenet conservés à la Bibliothèque impériale. Le surplus de la lettre est relatif à ses préparatifs pour mettre la flotte espagnole en état de combattre l'armée naTalc

DU KÈGIŒ DE LOUIS XTV. 4^9

Ce départ du prince de Condé n'interrompit point les opérations militaires de la campagne d*hiver, en Guyenne et en Poitou ; nous y reviendroqSy après avoir suivi le cours des événements qui vont se dérouler sur une autre scène * .

de France. Il dit qae Tintention du roi d'Espagne étant d*assister les princes de la manière qu'ils croiront la plus avantageuse^ l'amiral croisera avec sa flotte dans la haute mer ou la placera dans ia Gironde^ suivant qu'ils le préféreront pour le commerce et pour la conservation de Bordeaux.

* Pour compléter l'historique de la portion si animée de la campagne que 'nous venons de retracer^ nous donnons aux Ap~ pendiee$, deux documents trop étendus pour être insérés dans notre récit, dont ils auraient trop longuement interrompu le cours. L*un fut rédigé sous Tinspiration du comte d'Harcourt , et Dût partie de V Appendice du premier volume ; l'autre, sous celle du prince de Gonti. Par leurs points de départ opposés, ces deux documents se contrôlent et méritent un sérieux intérêt. Le document rédigé sous l'inspiration du prince de Gonti n'est pas le même que la relation envoyée par lui, à Paris, du combat de Miradoux, dont ce chapitre donne Tanalyse ; il embrasse un beaucoup plus grand nombre de faits de cette campagne, et traite des événements de la Guyenne jusqu'à la paix de Bordeaux. Par ce motif, ce document sera placé à VÂppeu" dice du volume qui terminera l'histoire de la Fronde,

NOTE PREMIERE

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