‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 52 sur 90 · PREMIÈREMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈREMENT

« Que Son Altesse Royale et M. le Prince sont prêts (le poser les armes, de rapprocher la per-

* Nous avons tmiiv»' et* traitr aux Arc/iires du Ministère de la guerre^ \ol. cxxxni.

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sonne (lu Roy, de rentrer dans les conseils et de contribuer à ce qui dépendra d'eux pour procurer la paix générale, remettre les affaires et restablir l'autorité du Roy, s'il plaise à Sa Majesté commander de bonne foy au cardinal Mazarin de sortir hors du royaume et places de son obéissance , et d'esloigner de ses conseils et d'auprès de sa personne, ses proches et adhérans, et d'exécuter sincèrement les déclarations qu'il a données sur ce sujet, en sorte que Cesdits Altesse Royale et M. le Prince aient lieu d'estre persuadez qu'on ne violera point la foy publique.

« Que si , au contraire, les artifices dudit cardinal Mazarin prévalent sur l'esprit du Roy, et que, contre les vœux et les sentimens de toute la lYance, et au préjudice des déclarations du Roy, Ton persévère à le maintenir, la qualité d'oncle de Sa Majesté (|u'a Son Altesse Royale, l'oblige à veiller continuellement au bien du royaume et s'opposer à tout ce qui le peult troubler pendant le bas âge de Sa Majesté, 'et M. le Prince ne se pouvant dispenser d'avoir les mesmes sentimens pour l'honneur qu'il a d'estre du sang royal, et considérant aussy qu'ils ne peuvent trouver aucune seureté pour leurs personnes pendant que le car-

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dinal Mazarin sera maistre des affaires, ont promis et se sont réciproquement obligés et obligent, tant pour eux, que M. le Prince particulièrement pour M. le prince de Conty, son frère, et madame la duchesse de Longueville, sa sœur^ auxquels ils se j)romettent et s'obligent de faire ratifier le présent traité au mesme temps que luy, comme aussy pour ceux qui sont dans leurs intérests communs, d'entrer en union, de joindre leurs forces, employer leur crédit et amis pour procurer Texclusion du cardinal Mazarin hors du royaume , et l'esloignement de ses proches et adhérans, qui se sont déclarez tels par le continuel commerce qu'ils ont eu avec luy hors de la cour et des affaires.

a Ils promettent de ne point poser les armes jusques à ce qu'ils ayent obtenu l'effet de l'article cv-dcssus, et de n'entendre directement ou indirectement à aucun accommodement qu'à cette condition et d'un commun consentement.

(t Ils maintiendront et augmenteront les troupes

qu'ils ont sur pied autant qu'il leur sera possible, II. 2

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et les feront agir conjointement ou séparément, ainsy qu'ils trouveront pour le mieiuc, promettant en outre d'apporter tout leur soin pour les faire subsister avec le moins d'incommodités qu'il se pourra pour les peuples.

<c Ils promettent d'accepter volontiers tous les expédiens raisonnables qui leur seront proposez pour la pacification du royaume, aux conditions de l'exclusion du cardinal Mazarin portées par le second article, et de travailler incessamment pour l'établissement de la paix générale, qui est une des principales fins du présent traité; à laquelle, sans double, il n'y aura plus d'obstacles quand celuy qui a voulu la continuation de la guerre sera esloigné, et la réunion de la maison royale, qu'ilaempeschée depuis si longtemps, sera solidement establie.

« Son Altesse Royale et M. le IVince promettent de. maintenir les parlemens, les compagnies souveraines du royaume , les principaux officiers de l'Estat, et toutes les personnes de condition dans tous leurs privilèges, et de leur faire faire raison

sur toutes les prétentions légitimes qu'ils pourront avoir; de ne faire aucun traité sans leur participation et qu'on ne leur aye réparé le tort et pertes qu'ils pourroient avoir soufferts ; en conséquence de celuy-cy particulièrement, d'empescher qu'il ne soit donné atteinte à l'observation de la- déclaration du .22® octobre 1648, et, pour cet effet, ils sont convenus d'entcer en la présente union et de concourir aux fins pour lesquelles elle est establie.

« Le cardinal Mazarin, qui a toujours gouverné en effect, quoiqu'il fut banny en apparence, ayant empesché l'assemblée des Estats Généraux dont le Roy avoit promis la convocation au 8 septembre dernier, et ayant obligé les députés qui s'estoient rendus à Tours, au jour préfix, de se retirer avec honte et confusion, et sçachant d'ailleurs qu'il ne changera pas la conduite qu'il a tenue, et qu'il empeschera par tous moyens ce qu'on attend de leurs délibérations, ou s'ilest capable de consentir qu'ils s'assemblent , ce ne sera que pour les mettre dans un lieu où il sera le maistre. Son Altesse Royale et M. le Prince, pour obvier à ces deux inconvéniens, promettent et s'obligent de travailler incessamment, afin de les convocquer

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dans Paris on dans la ville la plus proche et la plus commode, en sorte qu'ils puissent agir avec une pleine liberté ; auquel cas ils déclarent qu'ils sousmettent de très-bon cœur ce qu'ils ont d'iiitérests, qu'ils protestent n'estre autres que ceux du Roy et de l'Estat, dont il sera dressé un édict perpétuel et irrévocable pour estre vérifié dans le parlement de Paris et dans tous ceux qui sont entrez dans la présente union.

« Son Altesse Royale et M. le Prince, ne pouvant tenir pour légitime ni recognoistre le conseil qui a esté estably par le cardinal Mazarin, un de ceux qui le composent ayant acheté son employ avec une notable somme d'argent qu'il a donnée audit cardinal, et estant obligés, chacun selon le degré de sang dont ils ont l'honneur de toucher à Sa Majesté, d'avoir soin de ses affaires et de faire en sorte qu'elles soient bien gouvernées, promettent de n'entendre à aucun accommodement que les créatures et adhérens publics du cardinal Mazarin ne soient exclus du conseil d'Estat et à condition qu'il ne sera composé que de ceux dudit conseil qui ne seront soupçonnés d'avoir aucune part avec luy.

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« Et d'autant que les ennemis de M, le Prince sont capables de vouloir descrier sa conduite en publiant qu'il a des liaisons avec des estrangers, Son Altesse Royale et Mondit Seigneur le Prince déclarent qu'ils n'auront jamais aucun commerce ni correspondance avec eux que pour Testablissement de la paix générale, et qu'ils n'en prendront à l'avenir aucunes avec aucuns princes estrangers qu'elles n'aient esté jugées avantageuses au service du Roy et de l'Estat par le parlement et les personnes principales qui entreront en la présente union.

ce Et, afin que les plus mal intentionnés et les plus attachés à la personne dudit cardinal Mazarin ne puissent doubter avec raison des bonnes intentions de Son Altesse Royale et de M. le Princ(»j ils ont estimé à propos de déclarer expressément par cet article particulier, qu'ils n'ont aucun intéresl que celuy de l'entière seureté de leurs personnes, et, soit qu'ils fassent des progrès pendant que le malheur de l'Estat les obligera d'employer leurs armes pour l'expulsion dudit cardinal Mazarin,

OU que les affaires s'accommodent par son exclusion, ainsi qu'il a esté cy-dessus expliqué, de ne prétendre aucuns nouveaux establissemens, et de trouver leur entière satisfaction dans celle qu'aura la France de voir la fin des troubles et la tranquilité publique asseurée.

« Son Altesse Royale et M. le Prince ont estimé néantmoins à propos pour bonnes considérations de convenir qu'ils procureront de toui leurs pouvoirs, dans l'accommodement qui se pourra faire, les satisfactions justes et raisonnables de tous ceux qui se sont j)résentement engagez dans la cause commune ou (|ui s'y joindront cy-après, en sorte qu'ils reçoivent des marques effectives de leur protection, tout autant qu'il leur sera possible.

ce Ce présent traité a esté signé double par Son Altesse Royale et par les S" comtes de Fiesque et de Gaucourt, pour et au nom de M. le prince de Conty et de madame de Longueville, en vertu du pouvoir qu'en a donné M. le Prince et qui a esté présentement remis èz mains de Son Altesse Ro} aie par les S" comtes de Fiesque et de

Gaucourt, lesquels se sont obligés et s'obligent de fournir à Sadite Altesse Royale les ratifications dans un mois au plus tard.

« Faict à Paris, le a4 janvier i65a.

c< Gaston.

« Charles Léon de Fiesque*.

« Joseph de Gauçourt*. »

Ce traité, d'une importance extrême, auquel l'histoire, faute de l'avoir suffisamment connu, n'a pas accordé toute l'attention qu'il méritait, est

> Le comte de Fiesque appartenait à l'illustre maison de Fiesque, une des quatre grandes familles de la ville de Gènes, dont la branche aînée avait dû s'établir en France en 1547, à la suite de la malheureuse issue de la conjuration de Jean-Louis de Fiesque contre les Doria. I^ comte de Fiesque avait de IVsprit, une belle voix, et faisait bien les vers ; il chanta un jour à Louis XIV, raconte le duc de Saint-Simon, une chanson si plaisante sur Béchameil^ que le roi en faillit moutir de rire.

Voyez sur Béchameil le supplément aux Mémoires de Daniel de Cosnac , que nous avons publié dans le BtUletin du mois d'avril 1858 de la Société de l histoire de France,

' Les Mémoires du cardinal de Retz s'expriment en ces tormes sur le comte de Gaucourt : « Ce M. de Gaucourt estoit homme de jrrandt* naissance, car il estoit de la maison de ces puissants et anciens comtes de Clermont éïi Beauvoisis si fameux dans nos histoires. Il avoit de l'esprit et du sçavoir faire ; mais il s'estoit trop érigé en négociateur, ce qui n'est pas toujours la meilleure qualité pour la négociation. »

la clef des événements subséquents, sur lesquels il exerça la plus décisive influence. Il demande à ce titre une appréciation réfléchie de ses clauses principales.

Avant d'aborder Texamen du fond, nous devons relever en passant la rédaction pittoresque du premier article : « Les princes sont prêts de rapprocher * la personne du roi. » Un tabellion diplomate n'eut jamais employé une expression si hardie, si originale, mais si expressive ; elle sent le style et le langage de vénerie ou de guerre, familier au prince de Condé et à ses négociateurs, dont les plumes étaient taillées en pointb de couteau de chasse ou d'épée. Cette réflexion faite, passons au programme de cette chasse royale.

L'objet est l'expulsion définitive du pouvoir et du royaume du cardinal Mazarin ; la capture pro» posée est bien en réalité la personne du roi; il s'agit de s'en rendre maître pour gouverner sous son nom. Les moyens de réussite sont d'abord le maintien des troupes sous les ordres des princes,, et la plus grande augmentation possible de leur effectif; ensuite, comme il faut se ménager des amis et flatter les opinions diverses, le parlement d'un côté, la noblesse de l'autre, ont chacun

* En terme de vénerie, rapprocher un cerf, par exemple, veut dire faire tenir tout doucement aux chiens la voie d'un cerf qui a passé deux ou trois heures auparavant.

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la promesse de voir réaliser leurs aspirations favorites. Le parlement sera maintenu dans toutes ses prétentions légitimes, et l'observation de la fameuse déclaration du aa octobre 1648 lui est formellement garantie; or nous savons que les prétentions soi-disant légitimes du parlement et la déclaration du aa octobre n'étaient autre chose que le bouleversement de l'ancienne constitution de l'État, pour remettre la discussion et le contrôle des affaires publiques à un corps sans mandat politique. La noblesse est assurée de la convocation des Etats Généraux , la convocation faite pour le 8 septembre de l'année précédente ayant été mise à néant par un manque de foi indigne des dépositaires de l'autorité royale. Cette perspective de la convocation prochaine des États (Généraux pouvait être aussi une amorce à l'adresse du tiers état; mais nous savons l'indifférence qu'il témoignait généralement pour ces assemblées et la préférence qu'il donnait à sa situation aussi maladroite qu'effacée derrière la robe des parlem(*nts. Les princes s'embarrassent peu de réunir les promesses les plus contradictoires, ne pouvant que se détruire dans leurs effets les unes par les autres; comment eùt-il été possible de remettre k la fois Texercice du mandat représentatif au parlement de Paris et aux États Généraux? Mais la possibilité de la réalisation de ce programme est ce qui im-

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porte le moins ; son application , dans un sens ou dans l'autre, eût même médiocrement satisfait ses auteurs. Ce qui importe, c'est de séduire. Dans ce traité, le prince de Condé sent la nécessité de se justifier du reproche de son alliance avec les étrangers, et il s'efforce d'en restreindre la portée de telle sorte que, ni pour l'honneur national, ni pour l'intégrité du territoire, on n'y puisse voir aucun danger. Toute l'économie du traité se concentre dans son huitième article, la composition du conseil du roi. Il s'agit, en place du conseil qu'on rejeté, d'en composer un dans lequel toute l'influence appartienne aux deux princes qui allient leurs intérêts. Dans ce but égoïste se résume la pensée des contractants; il ne s'agit pour eux que d'un changement de personnes, et non d'un changement de système; ils ne font appel à des garanties constitutionnelles que pour se faire des appuis et des échelons pour escalader le pouvoir ; mais le pouvoir absolu exercé par le conseil du roi dans l'État, et par eux dans le conseil, est toute leur politique. Faut-il s'étonner qu'avec des chefs guidés uniquement par des vues si personnelles et si étroites, le mouvement national de la Fronde n'ait abouti qu'à un avortement?

A partir de la signature de ce traité , la Fronde n'est plus qu'une querelle de princes et de minis-

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très qui se disputeot, sous le nom du roi, Texercîce du pouvoir absolu. Un jour viendra où le roi, voulant régner par lui-mémé, s*adjugera définiti- S'ement le mets appétissant et contesté.

Deux conséquences immédiates résultèrent de cet accord nouveau entre les deux princes. Le duc d*Orléans donna des ordres pour faire rapprocher de Paris les troupes qui lui appartenaient, composées des régiments de TAltesse, de Valois, de Languedoc, cavalerie et infanterie, de ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, ainsi que celle de son fils, le duc de Valois ; il en confia le commandement au duc de Beaufort, avec ordre d'opérer de concert avec Tarmée du prince de Condé, qui arrivait de Flandre sous les ordres du duc de Nemoui-s. La seconde conséquence fut une attitude toute différente du duc d'Orléans dans le sein du parlement de Paris; de ce jour, laissant de coté ses scrupules de ménagement vis-à-vis de ce corps, il sV posa en défenseur de la personne et des actes du prince de (^ondé. La tâche était difficile ; des tiraillements nombreux en sens inverse en résultèrent, et Gaston y perdit une bonne part du prestige et de la popularité dont il jouissait avec si peu de titres.

I^ parlement, sur des plaintes suscitées par les désordres commis dans la Brie par les nouvelles levées, avait rendu un arrêt qui déplaisait forte-

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ment au duc d'Orléans, dont il contrariait le recrutement des troupes, cet arrêt portant interdiction formelle de fairÎB des levées sans autorisation du roi. Vainement Monsieur se récria-t-il contre cet arrêt; il ne put le faire rapporter, mais il obtint néanmoins un tempérament assez caractéristique de la situation des hommes et des partis, qui fut que Tarrêt serait simplement inscrit sur les registres, mais ne serait pas publié.

D'autres tiraillements naquirent à l'occasion de messages royaux qui , signalant la marche du duc de Nemours à la tête d'une armée et la révolte du duc de Rohan -Chabot , en Anjou, avaient provoqué des arrêts contre les fauteurs de ces mouvements. Le duc d'Orléans prit la parole avec vigueur pour défendre ceux qui étaient incriminés; il fît ressortir avec éloquenjce que le parlement ne saurait frapper ceux qui en définitive n'agissaient qu'en exécution de ses ordres et de ses arrêts pour l'expulsion du cardinal Mazarin. Pour l'affaire d'Angers, en particulier, il fit remarquer que la chambre de la Tournelle ne venait de donner un arrêt contre le duc de Rohan que sur la requête de l'évêque d'Avranches, prélat décrié, frère précisément de Boilève, lieutenant général d'Angers, qui avait formé un complot pour livrer cette ville au cardinal Mazarin.

Ces arguments étaient d'une logique pressante

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et serrée ; le procureur général Talon et le parlement s'en tirèrejit par cette invocation des formes et de la procédure qui permettent si facilement à ceux qui rendent la justice de passer à côté des questions, quand ils ne pourraient^ s'ils les abordaient de front, les résoudre que d'une manière contraire à leurs intentions. Les présidents de Bailleul et Potier de Novion, éludant de parler des contradictions dans lesquelles se jetait le parlement, soutinrent que les arrêts de la grand'chambre et de la Tournelle étaient inattaquables, parce qu'ils avaient été rendus par le nombre de voix nécessaire. Les vieux conseillers trouvèrent l'argument admirable ; les plus jeunes , malgré leurs protestations, cédaient néanmoins sous le nombre, quand le procureur général Talon, achevant de détourner la question, se mit, à propos de l'évéque d'Avranches, à tonner contre la nonrésidence des évêques. L'orage allait se dissipant, lorsque les conclusions tendant à ce qu'il fut interdit aux gouverneurs et aux maires des places fortes et des villes de livrer passage aux troupes espagnoles commandées par le duc de Nemours, vinrent d'un éclair nouveau déchirer la nue.

Le duc d'Orléans, à ce mot de troupes espagnoles, interrompit avec véhémence le procureur général, en soutenant que ce n'étaient point des troupes étrangères, mais bien les troupes de M. le

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Prince; cjne parmi elles il n'y avait pas d'Espagnols, mais bien des Allemands, Lorrains et Liégeois, gens accoutumés à se louer pour de l'argent, et qui se mettraient à la solde du roi si Sa Majesté avait pour agréable de les employer à l'expulsion du cardinal Mazarin. Le plus violent tumulte retentit à ces paroles sous les voûtes du palais. Le président Le Coigneux apostrophe Monsieur en lui disant qu'il ne lui appartient point d'interrompre les gens du roi. Talon reprend ses conclusions sans les changer, mais en témoignant luie respectueuse déférence pour le prince. (]elui-ci, lors([ue quelques amis, particulièrement le coadjuteur, lui reprochent d'avoir soutenu un fait contre toute évidence, puisqu'en définitive des Allemands, des Lorrains ou des Liégeois étaient des étrangers, et qu'il y avait en outre parmi eux beaucoup d'Espagnols, leur fait, avec cette connaissance des hommes qui ne lui manquait point, cette railleuse réponse : « que le monde veut être trompé! »

Dans ce même moment parvenait à Paris la nouvelle de la promotion du coadjuteur au cardinalat; succès dé prélat, qui n'avait été remporté qu'après avoir surmonté bien des traverses. Nous savons par suite de quel secret traité avec la reine il avait été proposé poin* ()l)tenir la poiu'pre * ; mais Anne

* Voy. 1. 1, [)* 2«7.

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d'Autriche, à qui l'alliance du coadjuteur était suspecte , était revenue d'une manière inostensible sur sa proposition. Le pape Innocent X était gouverné par les femmes de sa famille ; la princesse de Rossano, sa nièce, qui le dominait alors, était il est vrai favorable au coadjuteur; mais la signora Olympia, belle -sœur du pape, éloignée sur les observations de l'empereur, à l'instigation des jésuites, lui était contraire, et travaillait à reprendre son premier empire, ainsi qu'elle y parvint par son adresse. Le coadjuteur entretenait à Rome un agent, l'abbé Charrier, pour opposer cabales à cabales ; mais s'il réussit, ce fut bien moins par l'habileté de l'abbé Charrier que par des motifs politiques qui déterminèrent la cour de Rome et rendirent par opposition sa personne sympathique au souverain pontife. Ces sentiments trouvaient leur mobile dans une antipatiiie profonde pour le cardinal Mazarin. L'origine de cette aversion remontait à l'élection même du cardinal i^amfili, Innocent X, au souverain pontificat. Ce choix fort contesté n'avait réussi que par le puissant concours de la faction du cardinal Antoine Barberini, qui avait abandonné en sa faveur la candidature du cardinal Sachetti. La famille de» Barberini ayant voulu par ses prétentions mettre un prix trop haut au service rendu , le pape ordonna des recherches contre ceux qui possédaient

les emplois les plus lucratifs. Le cardinal Antoine Barberini ne se méprit pas sur la portée de ces mesures, et crut devoir, pour sa sûreté, se réfugier en France avec ses frères. L'accueil empressé qu'il y reçut de la part du cardinal Mazarin Savait éveillé chez le souverain pontife un vif ressentiment contre le premier ministre, auquel il fut bien aise de causer un violent dépit, en lui suscitant un rival pouvant devenir d'autant plus dangereux qu'il allait être revêtu d'une dignité égale à la sienne. Il faut rendre cette justice au cardinal Mazarin que, bien qu'il fiit étranger, et de plus Italien, nid mieux que lui ne comprenait la dignité de la politique extérieure de la France, et n'était plus ferme dans les questions temporelles vis-à-vis de la cour de Rome. Innocent X ne lui pardonnait pas cette condgite.

Lorsque le bailli de Valençay, ambassadeur de France à Rome, eut été informé des intentions de la reine, il demanda une audience au pape pour lui faire connaître les nouvelles instructions de sa cour. Henri d'Estampes- Valençay, bailli de l'ordre deMalte, marin signalé dans plusieurs glorieux combats, nommé grand-prieur de France en 1670, et qui mourut en 1678, alors que l'on songeait à rélire grand-maitre de l'ordre, étiit disposé à se-

* Le cardinal Antoine Barberini , plus connu en France sous le nom de cardinal Antoine, devint grand aumônier de France, évoque de Poitiers en 1652, archevêque dac de Reims en 1637,

couder les désirs de la reine avec d'autant plus de zèle que lui-même, ayant des prétentions au cardinalat, soilgeait à substituer sa candidature à celle du coadjuteur. Innocent X, qui soupçonnait un changement dans les intentions de la cour de France, et qui voulait à tout prix, en évitant néanmoins un refus à la reine, donner le chapeau au coadjuteur de Paris, accorda Taudience demandée; mais il eut soin de réunir le consistoire avant rheure de cette audience. Quand le bailli désappointé fut reçu, le coadjuteur était déjà cardinal. Le bailli de Valençay informa sa cour du résultat du consistoire par la lettre suivante, adressée au comte de Brienne :

a De Rome, 19 février 10o2.

« La promotion s'est faite ce matin de douze subjects au cardinalat, dont dix ont esté desclarés dans le consistoire et deux réservés /// petto. Elle fut résolue hier, mais après l'arrivée du courrier de Lyon, et tout le monde unanimement tombe d'accord que le pape s'v est porté, crainte qu'il ne vinst un changement de la nomination de France. Sa Sainteté prétend donner un homme en teste à M. le cardinal Mazarin, pour luy disputer la prééminence dans le ministère ; ou. Leurs Majestés

n'estant inclinées à cette nouvelle Eminence, forti- II. 3

lier par la pourpre la faction de M . le duc d'Orléans et celle de MM. les princes et duc de Lorraine, que le palais ecclésiastique tient pour très-unis, avec dessein de baisser l'autorité royale soubs prétexte de Tesloignement de M. le cardinal Mazarin. Et des cardinaux qui ont esté créés, trois ou quatre ayant veu un gentilhomme de mes amis que je pourrois quasy nommer mon domestique, lorsqu'ils s'allèrent mettre à table avec le cardinal Pam j e, pour de là, selon la coustume, aller prendre le bonnet de la main du pape, s'en sont approchés, et après luy avoir dit quelques mots de civilités pour moy, ont adjousté qu'ils avoient quelque obligation à la France et à M. le coadjuteur de Paris, aujourd'huy cardinal de Gondy, de leurs promotions, au moins de l'anticipation de quelques jours d'icelles ; mais je me réserve de vous escrire plus amplement là septmaine prochaine sur telles peines de troubles et d'intrigues de Sa Sainteté. Je vous dirai que mon audience est renouée* avec elle sur ce subject pour demain au matin^ laquelle m'a esté accordée avec une civilité extraordinaire, me donnant le choix de l'heure qui me sera la plus commode, moyennant que le Saint-Père soit hors du lict et ait entendu sa messe.

« Je suis, etc.

« Le bailli de Valeîcçat. »

Le coadjuteur n'éprouva nul vertige de sa nouvelle grandeur ; il était trop bien né pour ressentir le sot orgueil des parvenus. Quelqu'un s'empressant de lui dire, pour le flatter, que désormais il aurait le pas sur les princes du sang : « Pardonnez-moi, lui dit-il; nous saluerons toujours le premier, et plus bas que jamais ; à Dieu ne plaise que la possession du cliapeau nous fasse tourner la tête au point de disputer le rang aux princes du sang ; il suffit à un gentilhomme d'avoir l'honneur d'être à leurs cotés. » Quittant même certain air de hauteur qu'il n'avait pris jusque-là, prétendaitil, que pour contre-balancer la bassesse de son oncle l'archevêque de Paris, Gondi montra à tous une affabilité inaccoutumée.

Ces honneurs suprêmes de l'Église, qu'il avait tant désirés, créèrent au nouveau cardinal une situation difficile». Il fut hautement accusé de s'êtn» \endu à la cour, et celle-ci contribua avec adresse à la propaf»ati()n de ce bruit. Quelle que fut la déception dv la reine et du cardinal Mazarin, en apprenant que la promotion du coadjuteur avait (Ml li(»u malgré eux, comme cette nomination avait été faite sur la présentation avoué(* de la cour de France et que les de»marches contraires n'étaient pas connues, ils prirent le parti de se déclarer publiquement satisfaits. Le coadjuteur ayant envoyé lui gentilhonmie pour remercier la reine-^

iiHTc et le roî, avcîc ordre formel de ne point voir le cardinal Mazarin, celui-ci s'arrangea pour rencontrer cet envoyé chez la princesse Palatine , et s'empressa de publier que ce gentilhomme avait reçu du coadjuteiir Tordre de conférer avec lui. Gondi se trouvant ainsi dépopularisé, on commençait à lui adresser la plus grosse injure du moment, on l'appelait un Mazarin. Heureusement pour lui, une question d'étiquette l'obligeait de vivre à l'écart. L'usage voulait qu'un cardinal nouvellement nommé ne pût paraître en public avant d'avoir reçu le chapeau des mains du rbi ; il s'abstint donc d'aller au parlement, dont il commença pour la première fois à déclarer les séances des cohues ennuyeuses et insupportables * . Il se content«iit de se rendre souvent au Luxembourg, chez le duc d'Orléans; encore l'étiquette voulait-elle qu'il ne se montrât pas dans les grands appartements ; il se renfermait dans le cabinet des livres, où (îaston le venait trouver à chaque instant. Malgré l'incognito dont il s'entourait, n'ayant qu'un carrosse gris et des gens habillés de même couleur , quand le carrosse du coadjuteur était reconnu, la populace s'ameutait au passage et faisait entendre à ses oreilles les cris les plus discordants. Un jour, trois ou quatre cents

* Mémoires du cardinal de Retz,

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mutins le suivirent jusque dans la cour du Luxembourg, et le palais tout entier retentit de leurs vociférations, dont le sens était qu'il trahissait le duc d'Orléans. Bien que la manifestation ne fut pas contre ce prince et parût même dictée par le dévouement populaire à sa personne, on peut facilement imaginer l'impression que ce tumulte si proche produisit sur le timide Gaston. Avec une mortelle pâleur répandue sur ses traits, il propose cependant à son confident l'assistance de ses gardes pour le protéger; mais il lui fait cette offre d'un ton qui prouve qu'il espère bien qu'il n'acceptera pas. Dans cetle conjoncture critique, Gondi se décide, en brave qu'il était; il écarte le péril par sa témérité même. Malgré les supplications- qui ' l'entourent, suivi de deux amis seulement, il descend les degrés du palais et se présente aux séditieux : « Quel est votre chef? » leur demande-t-il fièrement. Vu misérable se présente la rapière au flanc, une vieille plume à son chapeau, et répond arrogamment : « C'est moi. » « Gardes de la porte, s'écrie le coadjuteur, qu'on me pende ce coquin à ces grilles. » Le chef des émeutiers, surpris, ote humblement son chapeau pour protester qu'il n'était point venu avec ses camarades pour lui ^manquer de respect, mais parce qu'on prétendait (|iril voulait conduire le duc d'Orléans à la cour; il assura qu'ils étaient tous ses serviteurs, s'il

leur promettait de rester bon frondeur. Les émeutiers finirent par proposer de lui faire escorte pour le ramener à son palais. Le coadjuteur, heureux d'avoir si promptement calmé ce tumulte, ne le fut pas moins de pouvoir décliner cette proposition peu rassurante.

Par cette hardiesse, le nouveau cardinal parvint à retenir quelques lambeaux de sa popularité qui s'envolait, et à se ménager encore pour ses projets d'avenir. Kn effet, qu'était pour lui la pourpre ? un honneur vain si elle n'était suivie du ministère! H était lancé dans un courant où il ne pouvait même s'arrêter sans courir le danger d'être submergé. Au président de Bellièvre, qui lui exposait les périls dont il était environné, il fit cette réponse, qui indiquait assez la fermeté de ses résolutions : « Nous sommes dans une grande tempête, oVj il me semble que nous voguons contre tous les vents; j'ai deux bonnes rames en main, dont l'une est la masse de cardinal, l'autre la crosse de Paris : je ne les veux pas rompre, et je n'ai à présent qu'à les soutenir. »

Il est facile de juger, par l'impopularité qui s'attachait à ceux qui étaient simplement soupçonnés de tendances de rapprochement avec le cardinal Mazarin, quelle fut la vivacité de l'opinioii déchaînée contre le retour du ministre. L'effet, dans les provinces, de son rappel imprudent.

nous a été révélé par une lettre du marquis de Montausier * ; Teffet produit dans Paris est assez caractérisé, puisque, sur un soupçon, le peuple avait failli briser son idole, le coadjuteur. Les écrits les plus hardis furent mis au jour ; on répandit des vers comme ceux-ci :

L'empire des Fraiicois précipite sa ruine, Si tous les trois États l'ancien droit ne reprennent De nos libres Gaulois; car ceux qui le gouvernent Sont un corps scélérat exempt des lois humaines.

On publia un écrit intitulé : La Discussion des quatre controverses politiques^ dans lequel étaient hardiment examinées des questions telles que celles-ci :

1°. Si la puissance des rois est de droit divin, et si elle est absolue ; si les rois sont au-dessus des lois?

9.". Si les peuples ou Etats-(iénéraux ont le pouvoir (le limiter leur puissance?

3^ Si, dans Tétat où se trouvaient les affaires, on pouvait faire un régent ou un lieutenant pour le roi?

Les conclusions de cet écrit étaient affirmatives sur les deux premières propositions, négatives sur la dernière.

* Tome I, p. 370.

4o SOLVENIRS

Quand les principes mêmes du gouvernement étaient ainsi soumis au libre examen , la personnalité du ministre abhorré était naturellement traitée avec moins de ménagements encore*.

Des libelles, sortant des bornes satiriques, allaient même jusqu'à provoquer l'assassinat; ils s'autorisaient, du reste, de l'inqualifiable arrêt du parlement, qui avait mis à prix la tête de Mazarin.On chantait publiquement ce couplet d'Hotman ' devenu populaire :

Creusons tous le tombeau De (jui nous persécute ; Est-il moment plus beau Que celui de sa chute?

A (;e Jules nouveau Clierchons un nouveau Brute.

* Voy., à rAppfiidici^, l'Instruction à la loi mazarine^ par dialogue,

* Jean Hutinan do Villicrs^ fils du cclcbre jiu*iscoDSulte Fraiirois Hotman^ (^ui avait occupé la chaire de droit de l'universiU* de Valence à la sollicitation de Jean de Montluc, évèque de cett(; ville. Jean Hotman^ employé ù des négociations diplomatiques dans sa jeunesse, publia, entre autres ouvrages, une réfutation on style burlesque du discours : Oratio pontificis Cregorii XIV ad Gallos diplomate a criticis notis vindicatOy dans lequf^l le célèbre René Chopin avait entrepris la justification de la conduite de la cour do Rome vis-à-vis de Henri IV; ct>tte réfutation était intitulée : Anti-Chopinus imù potiits epistola congrafulatoria magnl Micodemi Turlupini ad ma* gnum Rtnatum C/iopinum de Chupinis, Bien que Hotmail fût très a\ancé en a^r à l'époque de la Fronde, la tournure de son rsprit lui inspirait enrore des chansons satiriques.

* DU RàGNK DE LOUIS XIV. 4l

Heureusement que les mœurs valaient encore mieux que la politique, mieux que celle du parlement en particulier; et l'arrêt ne trouva pas d'exécuteur, quelque considérable que fût la récompense promise. Heureusement encore, pour la vie du cardinal, que Tarrét du parlement fut tourné en ridicule, même par des frondeurs-, surtout par les pamphlets de Marigny.

Le Clergé fit aussi sa protestation contre Tarrêt, à l'occasion d'une députation au roi, pour le féliciter d'avoir rappelé le cardinal Mazarin; manifestation bien contraire, quant à la question du rappel, aux vues politiques particulières de la cour de Rome. La protestation fut faite de manière à faire ressortir que le Clergé voyait surtout dans cet arrêt une injure faite à son corps, et avait l'intention de s'élever bien plus contre une atteinte portée à ses prérogatives que de venir en aide aux intérêts de Mazarin. Cette manifestation cMi faveur du ministre fut au moins équivoque, car les étranges comparaisons qui furent employées n'étaient propres qu'à jeter l'odieux et li» ridicule sur celui que cette démonstration prétendait secourir. Les vingt-quatre évêques composant la députation envoyée au roi par le Clergé avaient à leur tête Harlav de Chanvalon , archevéque de Rouen, depuis archevêque de Paris, chargé de porter la parole. Dans son discours, le

4a SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.

prélat compara le cardinal Mazarin à Gain, en lui appliquant ce passage de la Genèse : Posuit Deus signum in iilo^ lU non interficeret ewn oninis qui ins^enisset eum. « Dieu le marqua d'un signe pour que quiconque le rencontrerait ne le tuât pas. » Le cardinal , comparé au premier meurtrier du genre humain, n'avait donc d'autres titres , aux yeux du Glergé, à la protection de sa vie, que ceux que Dieu lui-même accorde aux plus grands criminels. Pour mettre le comble à cette singulière défensef, l'archevêque accusa le parlement d'impiété pour avoir mis a cinquante mille écus \v. prix de la tête du cardinal, ce qui témoignait a le mépris qu'il faisait du fils de Dieu , lequel , tout pur et tout divin qu'il était, n'avait été vendu que trente deniers ! »

Cette apologie et cette défense d'ini prince de l'Église par le Glergé pourraient être, avec quel- ({ue droit, rangées au nombre des satires les plus sanglantes qui aient été publiées contre le cardinal Mazarin.

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