‹ Souvenirs du règne de Louis XIV (volume 3)Chapitre 58 sur 90 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lU'solution du prince de Condé de se rendre à Paris. — Violent dépit du duc d'Orléans. — Menées secrètes du cardinal de Rotz contre le prince de Condé. — Émeutes et désordres populaires; détails inédits. — Opposition du parlemevit à Fentréi» du prince de Condé levée par un argument de procédures — Arrivée à Paris du prince de Condé. — Accueil pea flatteur qu'il reçoit des cours souveraines. -i-Les cours sonvcrainos maintiennent leurs déclarations contre le cardinal Maznrin. — Remontrances au roi mai accueillies. — Qoellc ont été la puissance du tiers-parti? — Quelle eût été ^oppo^ tunité plus grande des États généraux? — Mouvement d'acrt'ssion des protestants du midi à la politique du tiers-parti.

— Lettre inédite du duc de Lesdig^icres à ce sujet. — Composition frivole du conseil du prince de Condé.— Lettre du duc de Rohan -Chabot. — Négociations des princes avecla cour successivement tentées : i° par l'intermédiaire du comte de Chavigny, du duc de Rohan-Chabot et de Coulas; 2» par celui du duc.de Nemours^ du duc de la Rochefoucault et de Gourville ; 3^ par le comte de Gaucourt; enfin par la duchesse de Chatillon. — Le parlement tente également sans plus de succès des négociations pour la paix. — Le maréchal de l'Hôpital continue à Paris ses fonctions de gouverneur pour le roi. — Lettre inédite du maréchal adressée au roi.

— Rapports tendus du prince de Condé avec les magistrats; scène avec le président de Novion. — Le prince de Condé se rend maître de Paris en Teffrayant. — Nouveaux désordres populaires ; détails inédits. — Recrutement dans Paris. —

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV» lOQ

Démonstrations militaires des levées bourgeoises au bois de Boulogne et à Saint-Denis.

Le but manqué du combat de Bléneau paraissait rendre la présence du prince de Condé, à la tète de son armée, d'une utilité secondaire. Une campagne en règle contre un adversaire tel que le maréchal de Turenne devait demander beaucoup de temps, et la situation du prince exigeait qu'il portât des coups prompts et décisifs. Par une singulière bizarrerie du sort, le héros de Fribourg, de Lens et de Rocroy , ne pouvant réussir à frapper ces coups avec son épée, voulut tenter de les porter au moyen de la politique, quelle que fut son inhabileté à manier cette arme, dont la poignée, pUis dangereuse peut-être que la pointe, blesse souvent ceux qui la saisissent avec l'illusion de s'en servir à leur avantage. Chavigny, qui était toujours dans la capitale l'agent et le ministre des intérêts du prince, le pressait vivement de s\ rendre, (londé s'y résolut, et envoya Gourville annoncer à Monsieur qu'il y serait dans trois jours; il décida qu'il amènerait avec lui le duc de Beaufort et laisserait l'ordre au duc de Nemours de le rejoindre aussitôt que la guérison de sa blessure le lui permettrait , ne voulant plus compromettre par la dangereuse rivalité des deux beaux-frères son armée , dont il devait laisser le

commandement supérieur au comte de Tavaones. lin grand nombre de partisans du prince lui reprochèrent cependant comme une faute Fabandon de son armée, dont la supériorité aumé rique devait, sous un habile général, assurer des succès certains sur l'armée du maréchal de Turenne ; la suite des événements a semblé justifier leur critique.

Le duc d'Orléans apprit la résolution imprévue du prince de Condé avec un sentiment très-marqué de mécontentement. La présence à Paris de sod illustre cousin, grandi encore par sa victoire de Bléneau, ainsi que ses partisans étaient convenus de qualifier cette journée, menaçait de le réduire à un rôle effacé. Il eut recours à la ressource ordinaire de ses fréquentes perplexités ; il envop chercher en toute hâte son confident le cardinal de Retz, et s'écria en le voyant : a Vous me l'aviez bien dit ; quel embarras ! quel malheur ! nous voilà pis que jamais. » Ces exclamations désespérécs^étaient un sensible triomphe pour le coadjuteur, puisqu'elles étaient l'aveu indirect de la part de Monsieur qu'il se repentait amèrement de n'avoir pas suivi la politique du tiers-parti. Comme le cardinal était homme de ressources, il conseilla au prince de paraître satisfait de ce qu'il ne pouvait plus empêcher ; mais Monsieur obligea le coadjuteur à lui promettre, malgré la résistance qu'il

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rf y fit, ne croyant pas que cette précipitation fût f de bonne politique , de manœvrer de telle sorte i que M. le Prince fût mis dans la nécessité de quitter Paris presque aussitôt qu'il y serait entré. Pour tenir sa promesse , le cardinal de Retz ménagea secrètement Le Febvre, prévôt des marchands, qui lui devait sa charge, et le maréchal de THôpital * , gouverneur de Paris , tout dévoué à la cour, afin de tenir une assemblée à l'Hôtel de Ville, dans laquelle il fut résolu que le gouverneur irait trouver Monsieur pour lui exprimer combien il serait inconvenant que M. le Prince fut reçu dans Paris tant qu'il ne se serait pas justifié de la déclaration royale vérifiée en parlement contre lui. Monsieur, au comble de la satisfaction, répondit au maréchal venant remplir sa mission, que le prince de Condé ne voulait venir à Paris que pour conférer avec lui sur quelques affaires particulières , et qu'au bout de vingtquatre heures il en serait sorti.

Après le départ du maréchal, Monsieur remerciant son confident avec effusion, celui-ci lui répondit : « Je ne vous ai jamais. Monsieur, si mal servi ; souvenez-vous, s'il vous plaist, de ce que je vous dis aujourd'hui. » Cette joie devait en effet aboutir à une prompte déception.

' François de l'Hôpital, maréchal de France, gouverneur de Paris en \CA9, mort le 20 avril 1660.

(^havigny, d'autant plus furieux de l'assemblée de THotei de Ville et de ses conséquences probables qu'il était par ses conseils le principal auteur de la résolution du prince de Condéy ne ménagea pas les plus insolentes bravades, déclarant que M. le Prince saurait tenir le pavé tant qu'il lui plairait , sans en demander la permission à pe^ sonne. 11 lit afficher dans les carrefours des placards violents semant des soupçons de trahison; |)ar Tintermédiaire de Pesche', séditieux à gages, il suscita, aux cris de Vii'e le ivi ! Vivent les princes l Mort au Mazarinl une émeute sur le Pont- Neuf , qui inspira au duc d'Orléans un tel effroi, que ce prince fit une réprimande publique au gouverneur de Paris et au prévôt des marchands, pour avoir fait enregistrer au greffe de la ville une réponse qu'il ne leur avait faite qu'en particulier.

Une relation inédite ' nous fournit sur ces désordres les détails suivants :

^ Fameux séditieux que le (ardinal de Relz, dans ses i#rmoireSy arcuse d'avoir voulu le poignarder à cette orageuse séance du parlement où il avait failli être étranglé entre deux portes par le duc de la Rochefoucauld.

' Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 Janvier 1652 jusqu'au 20 aoust 4653; fonds de Sorbonne, n. f257, à la Bibliothèque impériale.

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« De Paris, 2 avril 1652.

a Les placards de Paris ont fait un tel effet, que pendant toute Taprès-dînée une grande foule de peuple s'est tenue sur le Pont-Neuf, où elle a arresté tous les carrosses qui ont passé pour recognoistre ceux qui estoient dedans, les ayant néanmoings laissé passer après les avoir obligez de crier : Vii^e le roi et les princes^ et point de Ma* zarin ! Mais tout cela ne s*est pas passé sans quelque accident fascheux. M"' de Sully passant sur les deux heures dans un carrosse dont la housse ressembloit fort à celle de M"* de Chevreuse, on Ta prise pour celle-cy , et après lui avoir dit des injures telles que vous pouvez juger, on ne parloit pas moins que de. la jeter darts la rivière , quoiqu'elle criast qu'on se mesprenoit et qu'elle estoit la duchesse de Sully * ; mais Son Altesse Royale ayant passé dans ce temps-là, l'a mieux fait cognoistre ; Ton luy a faict de grandes excuses. Elle y a passé depuis en si grande seureté, qu'au contraire on lui faisoit très bon accueil. M"' de Châ-

' CharloUe Séguier, duchesse de Sully, belle-fille du surintrndaiit des fiDances, et fille du chancelier Séguier; c'était pour la seconde fois que les émeutes populaires mettaient son courage à de rudes épreuves. Yoy. t. I, p. <98, 199.

tillon * et M""' de Ponches^ ayant passé ensuite, en ont été quittes pour se démasquer et crier : Fm te roi et les princes ^ et point (le Mazarin! Car on les a obligées à cela ; mais le carrosse de M*"' la comtesse de Rieux ^ y ayant passé peu après, dans lequel estoit M"* la maréchale d'Ornano * avec d'autres femmes, aussytost qu'on a veu les couleurs de la maison d'Ëlbeuf, on a crié au Mazarin, et Ton a mis le carrosse en cent pièces. Néanmoins, les femmes qui estoient dedans n'ont point eu de mal , avant esté reconnues et tirées de la foule par d'honnestes gens qui s'y sont rencontrés. Son Altesse Royale ayant ensuite repassé après ce désordre, ce peuple lui a demandé la permission de piller la maison du maréchal de' l'Hospital et d'y mestre le feu, puisque c'estoit un Mazarin ; à quoi elle leur a respondu qu'ils s'en gardassent bien, et qu'il ne falloit piller personne. Ce soir,

* La duchesse de Châtillon^ revenue de Montargis.

* Probablement Louise Le Vorgeur, mariée à François de Bouftlers, vicomte de Ponches.

' Anne-Élisabeth de Lanuoy, mariée au comte de Ai eux^ fiJs du duc d'Ëlbeuf^ dont nous verrons plus loin la querelle avec le prince de Condc.

* Marie de Raymond, comtesse de Montlor, veuve du maréchal d'Ornano, gouverneur de Monsieur, duc d'Orléans, impliqué dans la conspiration du comte de Chalais, et mère de Joseph-Charles, comte d'Ornano, maître de la garde-robe de Monsieur. Elle était veuve en premières noces de Philippe d*Agoult^ comte de Sault.

quantité de gens ramassés de cette foule sont allés en sortant de là à l'hôtel de Nevers, où M. du Plessis-Guénégaud * loge depuis peu, ppur le piller ; mais Son Altesse Royale ayant esté advertie, aussytost envoya tous ses gardes du corps, suisses et valets de pied, qui ont empesché ce désordre et fait retirer cette canaille sans coup férir, quoiqu'elle eût déjà rompu deux portes et même fait tomber le portail de cet hôtel. J'oubliois de vous dire que le comte de Brancas * ayant aussy passé sur le Pont-Nèuf, a esté recogneu par quelqungs qui ont crié que c'estoit celuy qui avoit appelé en duel M. de Beaufort^; et ayant arresté son carrosse, on le prit aux cheveux, luy ont déchiré la manche de sa chemise, mais ils n'ont peu avoir loisir de luy faire mal, parce que le cocher a si bien fouetté les chevaux, qu'il leur a fait prendre le galop. Il s'est sauvé de cette manière d'entre leurs mains. »

Os manifestations populaires ne suffisaient pas pour aplanir tous les obstacles à la réception

* Henry du Plessis-Guénégaud , secrétaire d'État^ marié à Elisabeth de Choiseul-Praslin.

* Charles de Villars, comte de Brancas^ chevalier d'honneur de la reine.

' l.e dur de Nemours et le duc de Beaufort, à la suite des dissentiments que nous connaissons, s'étaient plusieurs fois provoqués en dui'l avant la fatale rencontre dont on verra le récit.

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du prince de C.ondé à Paris. Le parlement déclarait qu'il en refuserait obstinément l'entrée au prince et à ses troupes, avec d'autant plus de raison qu'il la refusait aux troupes royales , refus motivé pour celles-ci sur le mépris des arrêts rendus contre le cardinal Mazarin. Heureusement pour la réalisation des projets du prince de Condé, qu'il est parfois avec la magistrature des accommodements, surtout lorsque des aliments de procédure sont invoqués à propos ; il n'est pas mémo nécessaire qu'ils soient bien concluants ; en voici la preuve : Omer Talon, procureur général| fit remarquer en premier lieu que M. le Prince n'avait pris les armes que pour faire exécuter les arrêts rendus contre le cardinal Mazarin, motif qui pouvait lui donner des droits à l'indulgence (le la compagnie; en second lieu, que les lettrespatentes rendues contre lui, bien qu'enregistrées, ne pouvaient avoir plus de force qu'une contumace mise à néant par la présentation que l'accusé fait de sa personne; que, par conséquent, M. le Prince,, demandant à se justifier, avait droit d'être ouï dans sa défense. Après une argumentation de cette force, le parlement ne fit plus de difficultés à l'admission dans Paris du prince de (^ondé, ses troupes demeurant exceptées de cette autorisation .

I^s obstacles étant levés, le duc d'Orléans, ren-

fermant en secret son désappointement, se rendit lui-même au-devant du prince de Condé* Celuici , connaissant toutes les susceptibilités de Monsieur sur le rang y et désirant le ménager, lui rendit toutes sortes de déférences.

« Son Altesse Royale ayant advîs que M. le Prince venoit icy avec M. de Beaufort, luy envoya un carrosse et feust au-devant de luy à cheval jusques au delà de la ville Juif, où Ton remarqua que M. le Prince mit pied à terre de loing avant que d'apercevoir Son Altesse Royale, laquelle descehdit aussy de cheval, lorsqu'elle fut à dix pas de luy ; et l'ayant fort embrassé et caressé , remonta à cheval et s'en vint en devisant avec luy dans le palais d'Orléans. M. le Prince ayant salué [Madame et grand nombre de personnes de condition qui s'y trouvèrent, feut souper chez M. de Chavigny *. »

Le consentement donné par le parlement à l'entrée du prince de Condé ne devait pas mettre ce prince à l'abri de sensibles mortifications de la part des diverses cours souveraines. Lorsqu'il se rendit au parlement pour y prendre séance, et qu'il eut protesté que toute sa conduite n'avait nul autre but que le bien de l'Etat, le président de

* Relation de ce gui s'est passé en France depuis le 5 janvier \^^^ jusqu'au 26 aoust i6o3; fonds de Sorbonne, n. 1237, à la Bibliothèque impériale. ;

Bailloul ' lui répondit : ce que le parlement, quelque flatté qu'il fut de le voir siéger en sa place accoutumée , ne pouvait voir sans douleur un prince du sang criminel de lèse-majesté, en alliance déclarée avec les ennemis de TÉtat, sîégéant sur les fleurs de lis , les mains encore tachées du sang des troupes royales. » Ces paroles furent suivies d'un grand tumulte, soulevé par les conseillers partisans du prince ; mais celui-ci ne les avait pas moins entendues.

A la chambre des comptes, la plupart des présidents , excepté Nicolaï, premier présideiit , et Perrault^, intendant des affaires de la maisoti de Condé , se retirèrent à l'entrée des princes. Perrochel '; maître des comptes, osa même soutenir, en leur présence, l'opportunité de rendre un arrêt portant défense de lever aucunes troupes sans la permission du roi.

\ l'Hotel-de- Ville, Le Febvre, prévôt des marchands, présidant une réunion de notables bourgeois, prit ses mesures pour lever la séance avant

^ Louis (le Bailleul^ marquis de ChAteaugODtier^ prcsideut à mortier^ marié a Marie le Ragois de Bretonvilliers.

^ Jean Perrault^ possesseur du château d'AugerriUe^ dont une confusion de nom avec Angerville avait occasionné la méprise rapportée, t. l»*", p. 289. Sa fille, Anne-Marie, épousa Louis de Beaupoil de Sainte-Aulairje, marquis de Lanmary, grand -échanson de France.

* Guillaume de Perrochel, marié à Françoise Basson, mort en lOoij. Voy. Tallemant des Réaux.

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qu'aucune délibération n'eût été prise en la présence des princes. Tout ce que ceux-ci purent obtenir fut qu'une lettre de cachet duroi, interdisant les réunions de l'Hôtel-de-Ville, serait négligée comme une pièce sans valeur, n'étant, fut-il dit, qu'une paperasse mazarine. Après la sortie des princes, la séance fut reprise. L'assemblée vota l'envoi au roi d'une demande pour solliciter son retour à Paris et l'expulsion du cardinal Mazarin; mais elle décida qu'elle ne ferait aucune union et ne fournirait aucuns deniers pour assister les princes contre le roi, sous prétexte du renvoi du ministre. Cette assemblée de l'Hôtel-de- Ville fut loin, par conséquent, de donner ^U3| princes la satisfaction qu'ils s'en promettaient.

A la cour des aides, le premier président, Jacques Amelot*, fit entendre au prince de Condé les vérités les plus dures, lui reprochant de recevoir l'argent de l'Espagne et de faire des levées d'hommes dans Paris, malgré les défenses qui lui en avaient été faites. En terminant sa haraifgue, il adjura le duc d'Orléans d'apporter tous ses soins à rétablir dans la famille royale l'union de laquelle dépendait le salut public. La cour des aides désavoua les paroles hardies de son prési-

* Jacques Amelol, né en i602, mort en i668, de la branche aînée des Auulot, ancienne famille de magistrature originaire d'Orléans.

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dent; mais le prince de Condé, qui pensait de voir prendre des ménagements , garda la hont de les avoir subies , politique faible, que lui reproche le cardinal de Retz toujours à l'affût de ses fautes pour en profiter.

Cette politique laissa, dès le commencement, lever la tête à luie opposition qui ne pouvait que grandir, et qui conduisit ce prince, lorsqu'il voulut la surmonter, aux extrémités les plus déplorables.

Dans le même temps que les cours souveraines permettaientdans leursein ces manifestations en faveur de l'autorité royale, elles ne cessaient, comme par le passé, de maintenir leurs déclarations contre le cardinal Mazarin et contre le principe du pouvoir absolu. Le ministre favori vint donner une nouvelle force à cette persévérante attitude par une grave imprudence. Interprétant en sa faveur le froid accueil fait au prince de Condé, il crut le moment favorable pour obtenir la révocation de la déclaration rendue contre lui au moment de la majorité du roi, et fît commander au parlement d'annuler tous les actes et tous les arrêts qui lui étaient contraires. Un inébranlable refus accueillit cette tentative. Cette maladroite précipitation fît dire à Le Coigneux de Bachaumont * que la cour avait trouvé le moyen de faire

^ Françors le Coigneux de Bachaumont , fils de Jacques Le

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Boislève frondeur. Boislève était connu et même décrié dans sa compagnie pour être le plus prononcé en faveur du cardinal Mazarin .

En réponse à ces exigences, le parlement, froissé, envoya à la cour le président de Nesmond et quatre conseillers, porteurs de nouvelles remontrances, qui commençaient ainsi :

ce Sire,

« La déclaration de Votre Majesté , qui bannis- « soit pour jamais de son royaume le cardinal c Mazarin , ayant suivi d'un jour la séance que « Votre Majesté prit en son lit de justice, pour sa « majorité, nous ne pouvions douter de cette procc messe faite à vos sujets à la vue de toute la a France. Nous, dépositaires delà foi publique, a eussions cru commettre un crime de nous en a défier, et cependant cet homme ambitieux et a perfide s'est rapproché de votre personne, et a « été reçu dans vos conseils.

« Ce changement de vos résolutions. Sire, rem- « plira d'étonnement toute l'Europe, comme il a

Coi^neiix, président à mortier, et lui-même conseiller au parlement, exerçait sans cesse sa verve contre le cardinal par des irpigrammes. Il passe pour être l'auteur de la comparaison qui (it baptiser les mouvements politiques de cette époque du nom historique qui leur est resté.

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a déjà fait toute la France ; nous ne pouvons ce l'imputer qu'aux artifices du cardinal Mazarin, <c parce qu'il est homme sans foi, et veut établir a la fourberie par des maximes abominables, qui a vont à la destruction des monarchies, en rom« ce pant tous les liens de la société civile.

(( Le cardinal Mazarin a bien osé dire que la (c bonne foi ne doit être en usage que parmi les « marchands... Que F honnête homme ri est point « esclave de sa parole... Qu* il ri y a point de dan^ « ger à mentir, poun^u que le mensonge ne soit

a connu qu'après quil a réussi Et déjà nous

« avons vu les effets de ses damnables leçons, a quand il a fait écrire à Votre Majesté que votre tt intention était de maintenir les déclarations rencr dues contre lui au moment ipéme où il rentrait « dans le royaume en vertu d'autres lettres obte- <c nues de Votre Majesté. Nous osons le dire, Sire, « jamais une plaie si mortelle n'avait été faite à la

a dignité royale Et l'auteur de cet attentat

« porte la qualité de surintendant de l'éducation a de Votre Majesté !

ce Éloignez de vous, Sire, cet esprit pernicieux, « qui mesure la durée de l'empire à celle de son c( crédit ; qui s'efforce de persuader à Votre Ma- « jesté que les plaintes contre l'insolence de sa (c fortune sont des conspirations contre l'État , ce selon la pratique commune à tous les favoris,

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« de faire croire aux rois qu'on offense leur perce sonne lors qu'on attaque leurs ministres !

« Sire, il est nécessaire que Votre Majesté re- « connoisse bien le véritable état de la monarchie « de France. On ne doit proposer à Votre Majesté « que le^ exemples des bons et sages rois, comme « celui de Henri le Grand, votre aïeul, lequel « étant pressé de faire vérifier, dans son parlent ment, un édit nouveau, et ayant appris, par la « bouche de M. de Harlay, premier président, ce que ce qu'il désiroit ne pouvoit se faire qu'en a employant la puissance absolue, répondit par « ces paroles, dignes d'un prince juste et clément : m A Dieu ne plaise que je me serve jamais de cette a puissance absolue qui se détruit en la voulant c établir y et à laquelle je sais que les peuples ce donnent un mauvais nom ! »

Ces remontrances continuaient par l'énumération des actes coupables et tyranniques imputés H l'administration du cardinal Mazarin. Les députés du parlement, admis dans le cabinet du roi , ne purent obtenir de donner lecture do ces remontrances. Tandis que la reine-mère leur reprochait avec aigreur leur obstination, le jeune roi leur répétait avec colère, jusqu'à ce qu'ils eussent obéi : Messieurs j retirez-vous. Louis XIV était nourri dans ces maximes du pouvoir absolu qui devaient produire , il est vrai , la grandeur de

son règne y mais, après lui, la décadence et la chute de la vieille monarchie. L'en Tant qui repoussait le président de Nesmond devait naturellement devenir le vieillard qui disgracierait Fénelon !

L'insuccès de cette mission affligea le parlement et les cours souveraines sans les décourager. Cette ténacité prouve quelle eût été la puissance du tiers parti, imaginé par lé cardinal de Retz , si le duc d'Orléans eût voulu se mettre à sa tête. De ce coté était, dans la capitale, le courant de l'opinion; c'était l'idée de la prédominance exclusive , égoïste et jalouse de la bourgeoisie, aspirant à devenir maîtresse du gouvernement de l'État. Une monarchie de i83o, dont on peut faire remonter le germe jusque-là, avait son éclosion toute prête ; mais cet œuf, couvé avec soin, pendant quinze années de la Restauration, par le duc d'Orléans de i83o, et de la coquille duquel est sorti , florissant , le coq gaulois , qui a chanté pendant dix-huit autres années les heures d'un système éphémère , ne trouva pas les mêmes soins assidus de la part du duc d'Orléans de i65a. Celui-ci, sans persévérance, passant sans cesse d'un plan à un autre plan, d'une conspiration à une autre conspiration, manqua toujours ses couvées politiques. Il est indubitable que si la combinaison du tiers parti eût été alors

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soutenue par le duc d'Orléans, elle aurait eu un irrésistible succès ; mais sa base étroite et insuffisante n'eût pas tardé, ainsi que l'expérience s'en est faite plus tard , à entraîner de même rédifice, renversé par un souffle, sous le poids de ses propres ruines. Quelle différence entre une réforme sur la base du tiers parti, et une réforme sur celle des Etats Généraux qui représentaient le pays tout entier !

Quelque erronée que fut donc la constitution d*un tiers parti comme principe d'un système politique, les idées fausses n'étant jamais celles qui ont le moins de chances de prévaloir, nous trouvons encore la preuve des probabilités du succès de ce parti dans un certain mouvement d'émancipation pour obtenir une liberté plus grande de culte et de conscience, qui s'opérait parmi les protestants du Midi. Ce mouvement cherchait son appui dans l'accord politique du duc d'Orléans, du parlement de Paris et de la bourgeoisie. La lettre suivante, du duc de Lesdiguiéres, gouverneur du Dauphiné , au ministre Le Tellier, contient sur cette tendance, qu'il parvint à déjouer, une intéressante révélation *.

' Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Ministère de la guerre, vol. cxxxiii.

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c( Monsieur,

a J'ay fraichement receu quelques lettres du V ivarez, par lesquelles on me donne advis qu'un gentilhomme, nommé M. d'Antrevaux, qui avoit esté député par ceux de la religion prétendue réformée, pour demander le restablissement de leur exercice -en divers endroits de ce pays-là, s'estant adressé à Monsieur le duc d'Orléans et à Messieurs du parlement de Paris, desquels il a obtenu tout ce qu'il désiroit, il n'a pas été advoiié à son retour par ceux soubz le nom desquels il avoit agy, qui déclarèrent de ne vouloir accepter aucune grâce que de la main du Roy ; et la députation avoit esté faite du consentement des villes de Montpellier et de Nismes. Ils y ont envoyé pour prendre leurs sentiments. Après quoy, comme j'ay plusieurs amysde cette religion, quelques-uns croyent qu'ils poun'ont rechercher mon entremise pour obtenir de Sa Majesté la grâce qu'ils désirent; de quoy j'ay jugé à propos de vous donner advis par advant, ne croyant pas> si j*en suis prié, de devoir refuser une chose dont le succès ne peut estrc qu'utile au seWice du Roy* Je coiitinueray de vous escrire particulièrement ce que j'apprendray, tant sur cela que sur toutes les autres affaires qui regarderont l'intérest de

Sa Majesté ; et tousjôurs je vous susplieray de me croire

tf Monsieur,

« Vostre très-affectionné serviteur,

a LesDIGUIÈKES. »

« A Grenoble^ ce 7 avril 1652. »

Si le duc de Lesdiguières, administrateur habile, avait réussi à faire désavouer le mandataire par ses mandants, ce n'était, en définitive, qu'au prix de la concession qu'il demandait à l'autorité royale de tout ce qui faisait l'objet des vœux des protestants , et cette attraction d'un grand nombre pour la formation d'un tiers parti n'en est pas moins constatée d'une manière irrécusable. Cette démarche , au nom des protestants , est d'autant plus remarquable, que jusqu'alors ils s'étaient montrés plus favorables au parti du cardinal Mazarin qu'au parti de la Fronde, le premier représentant, au point de vue politique, l'opposition avec la cour de Rome.

11 était donc facile de former un tiers parti puissant avec les parlements et la bourgeoisie, fortifié par l'accession des protestants, tous sous le giron du cardinal de Relz, le favori de la cour de Rome ! Ktrange confusion des ambitions et des

révolutions, et de cette déplorable politique des intérêts de vieille tradition, hélas! cette politique, prônée de nos jours encore par certains esprits guidés cependant par les plus honorables intentions , nous a conduits au chaos des principes et des choses, inextricable labyrinthe pour sortir duquel la société a perdu le fil d'Ariane.

Le cardinal de Retz échoua dans sa tentative par la timidité du duc d'Orléans ; et il ne parvint, en définitive, sans rien constituer, qu'à miner de plus en plus le terrain sous les pieds du prince de Condé dont la politique, sans principes également et toute personnelle, se montrant davantage à découvert, créait Tisolement autour de lui. Plus d'une fois, sans doute, ce prince dut regretter la résolution inconsidérée qui lui avait fait quitter son armée, alors qu'en restant à sa tète, il eût pu pousser vivement les conséquences du combat de Bléneau. Il avait été maladroitement engagé dans cette voie par ses conseillers, et il n'avait encore que les mêmes hommes autour de lui pour l'assister dans les circonstances difficiles où ils l'avaient placé ; pauvre ressource pour suppléer à sa propre insuffisance.

Son conseil se composait de Léon le Bouthilier, comte de Chavigny, qui, ambitieux et léger, ne voulait au fond que rentrer dans le ministère par une route quelconque; créature, comme son père,

du cardinal de Richelieu, il était naturellement nourri dans les maximes du pouvoir absolu qui plaisaient tant au prince de Condé, pourvu que inapplication n'en fût pas tournée contre lui; de GoulaSy secrétaire du duc d'Orléans, qui ne voyait que par les yeux de Chavigny ; du duc de la Rochefoucauld, brave au combat et penseur dans le cabinet, mais qui n'était pas de l'étoffe dont on fait les ministres; enfin du duc de Rohan-Chabot, qui venait de perdre Angers et avait donné dans cette occasion des preuves assez équivoques de dévouement à son bienfaiteur; il paraissait même s'attacher chaque jour davantage à la personne du duc d'Orléans. H avait su néanmoins conserver sa faveur auprès du prince de Condé ; il lui plaisait par une élégance de manières à laquelle ce prince n'était pas insensible ; cet avantage devait être le principal qu'il possédât. S'il faut s'en rapporter au cardinal de Retz, le seul talent qu'il ne lui refusât pas était celui de bien danser*. Comme la connaissance approfondie des personnages historiques est toujours intéressante, et que le duc de Rohan a joué un rôle dans les événements de cette époque, nous lui laisserons le soin de se faire juger lui-même par la lettre

^ « M. de Rohan, qui n'estoit à parler proprement bon qu'à danser, ne se croyoit lui-mesnie bon que pour la cour. » Mé^ moires du cardinal de Retz,

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suivante dans laquelle il menace de représailles, peu sanglantes du moins, tous les carrosses ennemis, en paraissant porter un peu loin le chagrin de la perte du sien, qui l'afflige davantage que le retrait de son autorité dans son gouvernement d'Anjou.

A M. le Tellier\

< De Paris^ le 19 mars 1652.

oc Monsieur,

« J'ay apris en arrivant icy qu'on m'a confisqué à Saumur un carrosse avec celuy de M.- de Clérembault^ que nous faisions venir à Angers, après l'avoir demandé à M. de Cominges ' par un des miens qui m'assura que je le pouvois en surette^ et, en cela, Monsieur, je vous demande que vous me fassiez l'honneur de me faire savoir par quel ordre et à qui on l'a donné. Il me coustoit deux mil francs, et, sy je ne le puis ravoir, je vas arester

* Nous avons tiré cette lettre inédite des Archives du Mhiië* tère de la guerrey vol. cxxxiu, p. 1 57.

' Probablement Jacques de Clércmbault, frère de Philippe de Clérembault^ comte de Palluau ; celui-ci servait le parti du roi^ et devint maréchal de France.

^ Gaston-Jean-Baptiste ^ comte de Cominges^ capitaine des gardes-du-corps de la reine Anne, d'Autriche , gouverneur de Saumur.

DU REGNE DE LOUIS XIV. l3l

tous ceux que je trouveroy icy dans les maisons de ceux qui sont à la cour, et sy l'on autorise des choses que la bienséance ne permet pas entre les plus cruels ennemis, chacun en fera de son costé. Je vous demande pardon sy je vous importune d'un sy petit intérest, je confesse qu'il me pique plus que la commission qu'on a donnée à M. de La Meilleraye de commander dans mon gouvernement où j'aprends qu'on viole tous les articles portés par mon traité. C'est un desmeslé entre M. d'Hocquincourt et moy qui m'a donné des paroles qu'il ne violera pas; il est plain d'honneur et de générosité et ne voudroit pas ruiner la réputation qu'il en a aquise en meanquant à un homme qui c'est confié en luy et qui est son amy, et j'ay paine à croire que monsieur le cardinal velie se moquer du mareschal de France qui a traité et signé au nom du Roy. Sy j'estois assez heureux, Monsieur, pour vous pouvoir tesmoigner l'estime que je fais de vostre amitié, il n'y a rien que je n'entreprise pour cela et je vous assure qu'il ne se peut rien ajouter aux sentimens avec lesquels je suis,

« Monsieur,

« Votre très humble et obéissant serviteur,

<r ROHAN. »

« De Paris, ce 19 mai*s 1652. »

« Je vous suplie de me faire l*hoDneur de dire à M. de Senecterre * que je ne puis me défandre d'estre toujours son très humble serviteur et à M. de Champlâtreux * que je l'honore toujours passionément. »

Tandis que le prince de Condé et son conseil, trop au-dessous de la gravité des circonstances, faisaient de vains efforts pour concilier à leur politique les compagnies souveraines, les négociations avec la cour étaient loin d'être négligées par eux. Jamais peut-être elles ne furent plus entrecroisées, plus actives, plus inconséquentes; elles marchèrent de front avec les événements de la guerre jusqu'au jour qui précéda le combat du faubourg Saint-Antoine. Ces négociations étaient dignes d'un tel conseil, portant la double empreinte de l'insuffisance des conseillers et de Tégoïsme de leurs vues. Chavigny et Rohan surtout poussaient. le prince dans cette voie, au bout de laquelle le premier entrevoyait le ministère, but que se proposait son ambition, et le second l'éclat de la cour, dont il trouvait que le reflet

' Henri de Senneterre ou SaintrNectaire, dac de la Ferté, maréchal de France de la promotion de Tannée IG^lj aTec les maréchaux d'Aumont^ d'Estampes et d'Hocquincourt.

' Jean Mole de Champlâtreux^ conseiller d'État^ fils du premier président Mole et de Renée de Nicolal , qui avait sauvé la vie au coadjuteur. Voy. t. I, p. 280.

manquait à ses talents. Tous les deux, accompagnés de Goulas, secrétaire du duc d'Orléans, agissant au nom de son maître, qui n'entendait nullement être mis en dehors des négociations \ bien que, à part l'expulsion du cardinal Mazarin, il ne sût pas précisément, ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il espérait*, se rendirent, le 25 avril» à Saint-Germain, où était la cour. Leurs instructions portaient de s'aboucher avec la reine ; mais de n'avoir aucun rapport avec le cardinal Mazarin, puisque le but principal de leur mission était de demander son exil. Ils furent reçus par la reine et par le jeune roi ; mais le cardinal Mazarin assislait à l'entrevue. Ils demandèrent que le cardinal se retirât, parce qu'ils ne pouvaient parler librement en sa présence; mais le jeune roi, auquel la leçon avait été faite à l'avance, s'y opposa formellement. Le cardinal présent imprima par son adresse à la conférence une tournure bien différente de celle qu'elle devait avoir, d'après les instructions données par les mandants à leurs mandataires:

' Gaston , de nos maux étant las,

Députa Rolian et Goulas, Vendredi dernier, ce semble. . .

{Muse historique y lettre du 28 avril.)

• Le cardinal de Rètz interrogeant le duc d'Orléans sur son but et son espoir dans le succès de cette négociation , Gaston lui répondit en sifflant : » Je ne le crois pas ; mais quoi ? tout le monde négocie; je ne veux pas demeurer seul. » {Mémoires du cardinal de Retz,)

l34 SOUVENIRS

Texil du cardinal fut écarté ; et les négociateurs s'engagèrent à obtenir l'adhésion des princes et à les désarmer par la promesse de la création d'un conseil de gouvernement semblable à celui qui avait été établi à la mort de Louis XIII. Bien entendu, Chavigny s'était réservé une place dans ce conseil , et l'honneur d'accompagner le cardinal Mazarin à la frontière pour traiter de la paix avec l'Espagne. Les maladroits négociateurs étaient dupes de l'habileté du cardinal, qui, dans cette combinaison, gardait toujours le suprême pouvoir. En outre, si cette combinaison n'aboutissait pas, en affectant de traiter publiquement avec les envoyés des princes, le cardinal n'ignorait pas qu'il rendait les princes suspects à leurs propres partisans, mis en crainte d'être trahis par eux.

Quand les négociateurs furent de retour à Paris avec leurs propositions, le prince de Condé trouva qu'ils étaient revenus les mains vides de tous les avantages qu'il s'attendait à leur voir rapporter en retour de la paix qu'il proposait, et ne voulut pas entendre parler de semblables arrangements. Sans disgracier complètement Chavigny, sur le compte duquel il était trop aveuglé pour ouvrir complètement les yeux, il ne plaça plus en lui désormais la même confiance. Il s'obstina à croire que l'échec de la négociation provenait unique*

Dtl Ri:GNE DE LOUIS XIV. l35

ment de l'impéritie des négociateurs, tandis qu'elle n'en était pas Tunique cause. La vérité oblige de faire une grande part à la résolution inébranlable de la reine de ne jamais retirer sa confiance , ni le pouvoir , à son ministre , et à l'ambition intéressée de celui-ci , qui préférait la continuation des troubles à un accord avec le prince de Condé. Cet accord eût rendu ce prince maître de la situation, tandis que le cardinal prétendait au contraire par sa politique qu'il maniait lui-même, et par ses armes confiées aux mains du maréchal de Turenne, réduire Condé à sa merci.

Le prince de Condé crut donc que, pour réussir, il n'avait qu'à changer de négociateurs. Il fut du reste vivement poussé à une tentative nouvelle par la duchesse de Châtillon. Le duc de Nemours , la Rochefoucauld , Goinrville., travaillèrent avec le prince aux nouvelles propositions; Gourville en fut le porteur. Les principaux articles étaient : i** Téloignement du cardinal Mazarin : cet article n'avait d'autre but que de couvrir les apparences; le prince de Condé était disposé à renoncer à Téloignement du cardinal ; il pensait qu'en consentant en principe à partager le pouvoir avec lui, il ne lui serait pas difficile ensuite de le dominer par son ascendant; i*^ un pouvoir, conjointement avec le duc d'Orléans,

i36 socjvEinRs

pour traiter de la paix avec l'Espagne; 3* la formation d'un ministère composé de personnes agréables aux princes; 4** l'amnistie pour la Guyenne; 5*^ le rétablissement des adhérents des princes dans leurs biens, charges et gouvernements. Cet article était suivi de plusieurs autres permettant au prince de Conti d'échanger avec le duc d'Angouléme son gouvernement de Champagne contre celui de Provence, promettant au duc de Nemours le gouvernement d'Auvergne ; au duc de la Rochefoucauld celui d'Angoumois et de Saintonge, ou cent vingt mille écus avec brevet d'altesse, pareil à celui de MM. de Bouillon et de Rohan-Guéménée ; un semblable brevet pour le prince de Tarente , avec des dédommagements pour la ruine de Taillebourg; le rétablissement du duc de Rohan dans son gouvernement d'Anjou, avec adjonction de celui des Ponts-de-Cé; le rétablissement du duc de la Force dans son gouvernement de Bergerac; deux bâtons de maréchaux de France pour les comtes de Marsiix et du Dognon ; le collier de l'ordre pour le marquis de Sillery, avec cinquante mille écus pour l'achat d'un gouvernement ; à Viole , l'agrément pour acheter une charge de secrétaire d'État ou de président à mortier, avec la somme nécessaire pour cette acquisition. Lorsque toutes ces conditions auraient reçu leur accomplissement, le

DU RÈGifE DE LOUIS XIV. 187

prince de Condé promettait de déposer les armes, et, trois mois après, un article secret permettait au cardinal Mazarin de rentrer en France et de reprendre son poste au ministère.

La convocation des États Généraux, rétablissement de la monarchie sur des bases fixes et stables, avec des garanties contre les abus du pouvoir absolu, étaient des intérêts trop secondaires aux yeux du prince de Condé, ou qui lui étaient même trop antipathiques, pour qu'il les eût fait entrer dans les conditions du traité projeté; ils furent passés sous un complet silence. Jamais traité peut-être n'a porté un tel cachet de duplicité, d'imprévoyance, de vues étroites et égoïstes, d'appiétits ambitieux. Il ne pouvait sous aucim aspect être à la convenance du cardinal Mazarin ; mais, pour décrier davantage le prince de Condé, en rendant publiques ses tentatives de négociations, le cardinal fit bon accueil à Gourville et affecta de se montrer avec lui. Quant à la négociation elle-même, il lui fut suffisant, pour la faire échouer, de susciter quelques ambitions rivales au sujet des grâces demandées, et de soulever quelques difficultés de détail pour leur exécution, particulièrement en ce qui concernait le duché d'Albret, promis au duc de Bouillon en échange de la principauté de Sedan, duché qui se trouvait possédé par le prince de Condé. Pour secon-

1 38 souvïanRs

der ses vues , Mazarin rencontra encore d'autres auxiliaires de bonne volonté : le cardinal de Retz, qui trouvait dangereux pour ses intérêts que la paix fût conclue par toute autre entremise que par la sienne, et qui n'eut pas de peine à convaincre le duc d'Orléans que ce projet de traité le sacrifiait; Chavigny, qui eût été jaloux de voir réussir Gourville dans une négociation où luimême avait échoué. Avec ce concours des circonstances les plus diverses , cette tentative de paix s'évanouit comme la précédente.

Le prince de Condé, sans se décourager par ce double insuccès , revient à la charge par un nouvel intermédiaire, le comte de Gaucourt, négociateur habile, qui avait conclu avec tant d'adresse son traité d'union avec le duc d'Orléans. H l'envoie auprès de la cour. Même accueil de la part du cardinal, même manège pour rendre publiques les tentatives de négociations, aidé en cela par le rang même du messager qui donne à sa mission plus d'éclat que n'avait eu celle remplie par Gourville ; et comme les intérêts et les situations ne sont nullement changés, finalement, même échec.

On aurait pu croire le prince de Condé à bout de négociateurs après en avoir vainement tant usés à ses négociations, lorsqu'il en avise un nouveau, qui accepte avec empressement, et passe

DTl R^.GNK DE LOUIS XIV. 189

instantanément du rang de conseiller à celui d'ambassadeur : c'est la duchesse de Châtillon, qui était revenue à Paris aussitôt que le prompt rétablissement du duc de Nemours lui eut permis d'y revenir lui-même*. En Berry, Tannée précédente, la duchesse de Longueville a accepté, provoqué même les hommages du duc de Nemours ; par un sentiment d'amour froissé, la belle veuve a juré, au prix même d'une part de son attachement pour le duc de Nemours, d'enlever le prince de Condé au parti de sa sœur. Le duc de la Rochefoucauld, qui^ lui aussi, veut se venger de la duchesse de Longueville, devient l'instigateur, près de madame de Châtillon, de ce plan peu digne, il faut le dire, qui la place dans la nécessité de ménager à la fois et Condé et Nemours. Le duc de

La duchesse de Ch&tilloa, Dont sans amoureux aiguillon Le plus sévère et le plus sage Ne saurait lorgner le visage, Est revenue en cette ville, Accompagnée en bel arroi Des gens des princes et du roi ; Mais outre ces braves gens d^armes, Dix mille amours, dix mille charmes, Dix mille attraits, dix mille appas, La suivoient aussi pas à pas; Et ce fut avec cette escorte, Moitié charmante et moitié forte , Ainsi que plusieurs m^ont appris, Que la belle entra dans Paris.

{Muse historique, lettre du 28 arril 1652.)

l4o SOUVENIRS

Nemours se prête lui-même à cette partie, dont alors il connaissait mal l'enjeu, ainsi que sa jalousie le témoigna plus tard. Le duc de la Rochefoucauld, comme récompense anticipée, engage enfin le prince de Condé à donner à sa négociatrice, dont la fortune était plus que médiocre, la propriété entière de la terre de Merlou, en qualité de sa parente par la maison de Mont* morency *.

La duchesse de Châtillon se rend à la cour, apportant dans son désir de conclure la paix Tardeur d'une cause personnelle. La reine reçoit la duchesse avec la bienveillance la plus encourageante, le cardinal témoigne toute sa reconnaissance pour le zèle qui dicte ses démarches , et toute sa bonne volonté pour les faire aboutir, mais avec l'intention secrète, toujours invariable, de les faire avorter. Le rusé ministre traîne les pourparlers en longueur pour amuser le prince de

* Isabelle-Angélique de Montmorency ^ fille de François de Montmorency^ comte de Bouteville^ que sa passion pour le duel avait conduit à Téchafaud^ en 4627^ et sœur de l'illustre maréchal de Luxembourg, avait épousé^ en i645^ le dernier des Coligny^ duc de Cbàtillon^ tué, en 1649, au combat de Charenton. La duchesse était demeurée veuve à vingt-trois ans. La princesse douairière de Condé, sœur du duc de Montmorency décapité à Toulouse en i632, n'avait donné, par son testament, à madame de Châtillon , que la jouissance viagère du château et de la terre de Merlou ; le don du prince de Condé lui en assura l'entière propriété.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. l4l

Condé, et gagne ainsi un temps précieux pendant lequel le maréchal de Turenne, manœuvrant habilement, comme nous le verrons en son lieu, parvient à couper à Tarmée du prince le chemin de Paris.

Comme, dans ce feu croisé de négociations, chacun craignait que la paix ne se fît sans lui, le parlement de Paris et les autres cours souveraines se mirent aussi à négocier. Elles députèrent auprès de la reine, à Saint-Germain, mettant toujours à leurs propositions de paix la condition de Téloignement du cardinal Mazarin. C'est dire assez que leurs propositions, moins écoutées encore que celles du prince de Condé, n'eurent pas plus de succès.

Bien que la ville de Paris fut entre les mains des ennemis de la cour, celle-ci n'y conservait pas moins de certains dehors d'autorité qui mettaient la capitale dans la situation difficile d'avoir à répondre à deux gouvernements à la fois. Le maréchal de l'Hôpital continuait d'exercer les fonctions de gouverneur, et son attachement à la cause royale n'était pas douteux. Il était Tintermédiaire des ordres, assez rarement écoutés , que la cour continuait à transmettre au corps de ville et aux cours souveraines; il donnait aussi à la cour les conseils qu'elle réclamait, en la tenant exactement au courant de toutes choses, ainsi que le

l42 SOUYËMIRS

démontre la lettre suivante du maréchal au jeune

roi'

c Paris, 26 avril 1652.

Sire,

a J 'ai receu la lettre dont il a pieu à Votre Majesté de m*honorer, laquelle je ne manquerai* pas de communiquer à MM. le prévôt des marchands et échevins et conseillers de la ville. Quant à ce qu'elle me commande de donner mon advis sur ce qui regarde le nombre des gens de guerre qu'Ëlle doibt retenir auprès de sa personne , je croy, Sire , qu'Elle ne peut pas moins avoir que son régiment des gardes française et suisse, ses gens d'armes et chevaux légers et ceux de la Reyne : les princes ayant sept ou huict cents chevaux et autant d'infanterie dans Paris ou bien proche, l'infanterie très-mauvaise, et la plus grande partie de la cavalerie de filous. Il est vray qu'il y a nombre d'officiers de leur armée. Je ne manqueray pas de tenir Votre Majesté advertie de tout ce qui se passera , et de vivre et mourir

^ Nuus avons tire cette lettre inédite des Archivée du Minh* tére de la guerre, vol. cxxxm*

DU RiGNE DE LOUIS XIV. l43

« Votre très-humble , très-obéissant et trèsfidelle suject et serviteur,

« LOSPITAL*. »

L'échec de ses négociations avec la cour obligeait le prince de Condé ou à une soumission absolue sans conditions , telle que l'entendait le cardinal Mazarin, ou à se jeter plus que jamais dans les voies de la résistance et de la guerre. Il adopta ce dernier parti , qu'il trouvait plus conforme à sa sûreté et aux vues de son ambition. Pour s'efforcer de gagner les sympathies des cours souveraines, il continua quelques jours encore à pratiquer vis-à-vis d'elles une modération si grande , qu'elle était pour son caractère une constante humiliation; mais les tentatives faites par ces corps judiciaires pour conclure la paix sans sa participation , lui paraissant lai danger qu'il fallait à tout prix conjurer, il résolut de les abattre à ses pieds, et de se rendre maître de Paris en l'effravant.

La scène qui se passa au parlement, le 9.6 avril, suffit pour donner une idée des rapports très-

* Le maréchal de FHospital ou de l'Hôpital ne signait pas, on le voit, conformément à l'orthographe consacrée pour son nom* Ce fait ne présente rien de surprenant, à une époque où l'orthographe des noms propres, et même celle de la plupart des mots, se bornait généralement, comme règle, à la reproduction de leur consonnance euphonique.

l44 SOUVENIRS

tendus qui existaient entre le prince et un grand nombre de conseillers. Le prince reprocha au président de Novion, après avoir été grand frondeur, de s'être retourné par des motifs intéressés. Le président protesta; le prince, insistant, ajouta que ce n'était pas être homme d'honneur que d'abandonner ses amis pour un intérêt payé. Le président répliqua : « Monsieur, vous me trai* tez trop mal, et j'élèverai ma voix pour me plaindre à la compagnie. » M. le prince repartit : v £t moi , quand je lèverais la main sur vous , il y a assez de différence entre vous et moi pour qu'il n'en fut autre chose *. »

Un vieux moyen toujours nouveau, puissant levier pour émouvoir le peuple , fut employé par le prince de ('onde pour en venir à ses fins ; des inquiétudes sur les subsistances furent répandues, et la population répondit naturellement à ces bruits par une dangereuse effervescence. Quelques milliers de vauriens et de bandits, organisés pour le désordre, sortant, pour ainsi dire , sous chaque pavé, encombrent les principales rues et les places publiques; des conseillers au parlement, de notables habitants sont journellement

* Nous einpruntous cette scène au manuscrit inédit : Reiation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier 1652 Jusqu'au 26 avril 1053.

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. l45

insultés et menacés; les carrosses surtout ne peuvent plus circuler sans danger.

4 la barrière des Incurables , au faubourg Saint-Germain , le carrosse de M. de Béringhem, premier écuyer de la petite écurie du roi, est assailli; ce carrosse appartenait au roi, avec des pages et des valets de pied portant ses livrées ; il ne peut cependant se racheter du pillage qu'en payant une rançon de dix ou douze pistoles. La duchesse de Bouillon *, voulant sortir de Paris avec ses enfants, est arrêtée dans son carrosse, et forcée de demeurer. \je carrosse de la comtesse de Miossens ' n'échappe que par la vitesse de son attelage ; mais celui de son frère, du Plessis-Guénégaud , est arrêté , et lui-même est forcé de se réfugier dans le logis du comte de Flamarins , où la populace le tient assiégé pendant plusieurs heures. Le carrosse de Molé-Sainte-Croix, évêqiie de Bayeux , fils du premier président , est arrêté et pillé dans le faubourg Saint- Germain; un exempt et quatre gardes du duc d'Orléans se rencontrent à propos pour arracher le prélat aux mains des assaillants; ils se jettent avec lui dans

* Kléonor-Fébronic de Bergh, duchesse de Bouillon. Voyez

• Femme d'Amanieu d'Albret, comte de Miossens, celui qui avait conduit les princes dans le donjon de Vincennes, et qui fut tué en duel en 1672.

une maison voisine. L'émeute grondante en entreprend le siège ; la maison est sur le point d elre forcée, lorsque des compagnies bourgeoises, accourues, dégagent le prélat, et, pour le mettre en sûreté, le conduisent chez le duc d'Orléans , au palais du Luxembourg. L'émeute, qui a suivi, sans égard pour le prestige ordinaire de popularité de Monsieur, veut enfoncer les portes du palais, et dirige contre elles des coups de pierre et de fusil. Goulas, secrétaire de Gaston, cache l'évéque éperdu dans son appartement. Le duc d'Orléans, non moins éperdu du vacarme et du péril , était dans une indicible fureur contre l'exempt et les gardes qui, en dégageant Tévéque, lui avaient procuré cet hôte dangereux, et jurait de les casser ; la duchesse, pour tout sauver, Tévéque excepté, opinait à le rendre à la populace pour la contenter, lorsque celle-ci finit par se dissiper d'elle-même. A la porte Saint-Victor, madame de Beau vais *, première femme de chambre de la reine, fut arrêtée avec mademoiselle de Saint-Mégrin ^ et quelques autres personnes, malgré un passe-port du duc d'Orléans et l'escorte de

^ Catherine -Henriette BcUicr^ femme de Pierre de Beauvais; elle était borgne^ mais fort recherchée^ dit-on^ à cause de l'influence que sa position lui donnait sur la reine. Elle passe pour avoir eu les premières faveurs de Louis XIV.

* Sœur du marquis de Saint-Mégrin > tué au combat du faubourg Sainl-Antoinoi

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. J /^'j

quelques-uns de ses gardes; il y eut deux ou trois hommes tués avant qu'elle pût continuer son chemin K

Dans les salles même du palais , le procureur du roi de la ville et deux échevins furent sur le point d'être massacrés , et ne durent leur salut qu'à l'intervention du duc de Beaufort. Le prévôt des marchands, en sortant de chez Monsieur, fut assailli, dans la rue de Tournon, avec les personnes qui raccompagnaient; des secours demandés au palais du Luxembourg et à l'hôtel de Condé, qui étaient également proches, ne leur furent point envoyés. Ils échappèrent comme par miracle , en se jetant dans le cabaret du Riche Laboureur, qui , doiuiant sur les fossés de la ville, avait une issue dans la campagne. Du reste, le duc d'Orléans était de facile composition avec le désordre pourvu qu'il ne vînt pas gronder trop près de ses oreilles. A la nouvelle que M. de (lumont*, commissaire du parlement, était venu lui apporter, afin de solliciter une répression vigoureuse, qu'une émeute avait saccagé et pillé le

* Nous avons tiré la plupart des détails qui précèdent du Journal des Guerres civiles, par Dubuisson-Aubenay, tome VI, p. 149, manuscrit conservé à la bibliothèque Mazarine.

* Abimélech de Cumont, conseiller au parlement. Tallemant des Beaux prétend qu'il était si avare, « qu'il est mort dans son pourpoint faute d'une chemisette i »

bureau des entrées de la porte Saint-Antoine, il s'était borné à répondre : ce J*en suis fâché; mais il n'est pas mauvais que le peuple s'éveille de temps en temps ; il n'y a personne de tué, le reste n'est pas grand'chose. » Quélin ^, conseiller au parlement et capitaine de son quartier, ayant conduit sa compagnie au palais pour y monter la garde, fut abandonné par elle, tous ceux qui la composaient criant qu'ils n'étaient point faits pour gar der des Mazarins.

Le système inauguré par le prince de Condé n'avait pas tardé, on le voit, à porter largement ses fruits. Le parlement, effrayé, interpella vainement les princes sur ces désordres; ceux-ci ne manquèrent pas , il est vrai , de les désavouer, mais il ne demeura douteux pour personne qu'ils en étaient les instigateurs. A partir de ce moment , les princes furent maîtres absolus dans Paris.

* Nicolas Quélin , fîls de la belle madame Quciin y Tiinc des nombreuses maîtresses de Henri IV. H se disait fils de ce monarque : <( 11 est vray qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de Tisle Notre-Dame pour n'estre pas fils d'un particulier; mais il n'a que cela de royal.» (Tallemant des Beaux.)

Guy Patin n'avait pas sur lui meilleure opinion : « Il a pour ses malversations toujoui's été suspect à MM. les présidents, qui ne lui ont jamais guère distribué de procès qu'il n'y ait esté fort éclairé^ de peur qu'il n'y fist quelque fourberie. » (Letti*e du 3 janvier 1659.)

DU Ri^-GNE »DE LOLIS XIV. 149

Le recrutement 9 continué par les agents du prince de Condé, nonobstant toutes les défenses de THôtel-de-Ville et du parlement, avait fourni quelques milliers de détestables soldats. Ceux-ci étaient instruits chaque jour au maniement des armes ; ils eurent bientôt l'occasion de montrer leur savoir-faire.

Pour garantir la capitale des incursions des troupes royales cantonnées à Saint -Germain, une arche du pont de Saint-Cloud avait été rompue , et le passage était gardé par cent hommes du régiment de Condé. Sur la nouvelle que le comte de Miossens et le marquis de Saint-Mégrin, lieutenants-généraux, s'avancent de Saint- Germain à Saint-Cloud avec du canon, le duc de Beaufort parcourt tous les quartiers de Paris pour appeler aux armes ses soldats improvisés, qui se réunissent au nombre de huit ou dix mille, et le prince de Condé à leur tète, entouré seulement d'un escadron de noblesse, se rend, le 1 1 mai, au bois de Boulogne. Les troupes royales se retirent du bord opposé de la Seine après quelques coups de canon, sans avoir tenté de forcer le passage. Cette retraite sans combat paraissant mettre en veine l'ardeur des Parisiens, le prince de Condé juge à propos d'en profiter pour les conduire immédiatement à la prise de Saint* Denis, qui n'était protégé que par une garnison

(le deux cents Suisses. Ceux-ci , sommés de se rendre, refusèrent et firent une décharge qui n'atteignit personne. Il n'en fallut pourtant pas davantage pour mettre toute l'armée parisienne dans une déroute complète ; le prince de Condé déclara que, de sa vie, il n*en avait vu de semblable. Comme le prince avait fait venir les régiments de Condé et de Bourgogne, il les fit avancer, et, sans coup férir, ils entrèrent par de vieilles brèches dans la ville, que les Suisses avaient abandonnée pour se retirer dans Tabbaye. Les bourgeois de Paris , à la vue des deux régii ments pénétrant dans Saint-Denis, se hasardèrent, timidement d'abord, à revenir sur leurs. pas, puis, apercevant les fossés à peine remplis d'eau et dégarnis de défenseurs sur leur escarpe, ils les franchirent tous à la fois avec une victorieuse ardeur. Il est certain même qu'ils se persuadèrent avoir emporté Saint-Denis de vive force, et qu'ils en conçurent un attachement plus vif pour le prince de Condé , dont ils s'imaginèrent avoir partagé le danger et la gloire. Les Suisses, retranchés dans l'abbaye, se rendirent au bout de deux heures, et le prince de Condé, avec l'armée parisienne , rentra dans Paris, après avoir laissé à Saint-Denis, sous le commandement de Deslandes, une garnison de deux cents hommes tirés du régiment de Condé. Ce succès eut un résultat si éphémère

DU RÈGNE DE LOUIS XIV. l5l

que y dès le lendemain , le marquis de Saint- Mégrin reprit Saint-Denis, et Deslandes, retranché dans l'église , fut obligé de se rendre après trois jours de'résistance.

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