IC
La nouvelle de la défection du duc de Lorraine fut accueillie à Paris par un sentiment d'indignation générale ; il eut été dangereux d'être reconnu pour Lorrain ou pour Anglais, la part active du roi d'Angletern» et de son frère, le duc d'Yoric, dans la négociation, ayant confondu les noms des deux pays dans une animadversion commune.
(( Oh ! le méchant ! oh ! le traître ! » s'écriait douloureusement le duc d'Orléans, sans sortir de son palais, tandis que le prince de Condé, courant au plus pressé, rejoignait son armée, redoutant qu'elle ne devînt la pxoie du maréchal de Turenne. 11 résolut de la rapprocher de Paris, où il prétendait toujours, sans y réussir jamais, frapper le coup décisif; il la conduisit à Saint-Cloud, en passant par Bourg-la-Reine , et en évitant toute rencontre, inopportune pour ses desseins, avec l'armée du maréchal de ïurenne. Celui-ci avait franchi la Marne à Lagny, et s'était avancé jusqu'à Dammartin pour surveiller la retraite du duc de Lorraine, et opérer, en outre, sa jonction avec le maréchal de la Ferté , qui amenait son armée pour agir de concert. Revenant ensuite sur ses pas, ïurenne vint se poster à Saint-Denis.
l)ès cjue rarmée des princes fut campée aux portes de Paris, les désordres de cette ville, secrètement soutenus par eux, afin d'intimider et de réduire au silence tous ceux qui inclinaient pour le parti royal, prirent une recrudescence nouvelle. Entre autres faits, le a3 juin, un attroupement arrêta, auprès de Saint-Jacques-la-Boucherie , un valet de pied de la reine , et l'ayant trouvé porteur de deux grenades et d'une paire de pistolets à deux canons chacun , le massacra impitoyable-ment ^ Les conseillers au parlement, dont le plus grand nombre cependant ne pouvait être suspect de penchant pour le ministre favori , n*en étaient pas moins tous traités de Mazarins, par ce motif que leur désir de renverser le cardinal n'allait pas jusqu'à vouloir substituer l'autorité des princes à l'autorité du roi. Tout au contraire^ les princes alors étaient généralement populaires. Les malheureux conseillers, assaillis, conspués, menacés dans les rues, jusque dans les salles du palais, se déguisaient pour échapper aux outrages, et n'osaient même plus se réunir.
Le parlement prenait pour texte de ses délibérations la recherche des moyens propres à procurer, par des négociations avec la cour, la paix et
* Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 jan^ vier \Qb2 jusqu'au 26 avril i653; fonds de Sorbonne, n. i257, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
2aO SOUVENIRS
le retour du roi, sur le thème convenu de l'expulsion du cardinal Mazarin, sans pouvoir ramener à lui son ancienne popularité. Il s'occupait pou^ tant encore des secours à apporter à la misère créée par les- malheurs de la guerre civile, et chaque président s'était taxé à deux cents livres, chaque conseiller à cent livres ; il travaillait de plus à trouver les fonds nécessaires pour payer les cinquante mille écus promis à celui qiu' rapporterait la tête du cardinal Mazarin.
Une émeute populaire avait franchi le a i juin au matin les portes du palais : les conseillers Vassan et Portail faillirent être massacrés dans l'une des salles; et le président Thoré, poursuivi dans la me, eut été mis en pièces, si les hahitants de la maison dans laquelle il s'était réfugié n'eussent pris les armes pour le sauver. Le duc de Beaufort voulut profiter de cette émotion pour accroître encore le désordre : il convoqua les séditieux à la place Royale par des placards affichés au coin de cha- ([ue rue pour aviser, y était-il écrit, aux moyens de faire cesser les désordres des gens de guerre et de chasser le cardinal Mazarin , afin de parvenir à la paix. Quatre ou cinq mille bandits répondirent à l'appel, et le duc de Beaufort les harangua au milieu et aux quatre coins de la place. H leur dit : que l'armée des Mazarins était aux portes de Paris ; que les princes faisaient tous leurs efforts
pour réloîgner, mais qu'ils n'étaient point secondés ; que le parlement les trompait, qu'il était, aussi bien que le conseil de l'Hotel-de- Ville, rempli des partisans du cardinal. 11 concluait à changer les colonels et les capitaines des quartiers, à faire des levées, à chasser de Paris les Mazarins dont il donnerait la liste, et à piller leurs maisons. Il termina ses harangues en leur donnant rendezvous pour le lendemain matin, à cinq heures, au palais, avec des armes, pour obliger le parlement à faire un acte d'union avec les princes et à ordonner des levées.
Le lendemain les séditieux n'eurent garde de manquer au rendez-vous assigné ; mais il ne se trouva au palais que quelques conseillers des plus zélés frondeurs; le plus grand nombre, effrayé, n'avait osé s'y rendre, et tous les présidents s'étaient abstenus. L'émeute, ne trouvant rien à faire au palais, se transporta aux portes du Luxembourg pour exposer au duc d'Orléans ses gi'iefs et ses vœux, (»t voulut tuer le président de Maisons qui sortait en chaise de chez le prince. Les jours suivants se passèrent dans le tumulte, et, chaque nuit, les chaînes étaient tendues dans les rues.
A force de démarches et même de visites personnelles chez les présidents, les princes parvinrent à surmonter assez la frayeur du parlement
pour ol)teiHr qiril se réunirait le aS juin; euxmêmes se rendirent à la séance.
Il fut délibéré de conclure défînitivement la paix avec la cour, en lui accordant toutes les sa; tisfactions c|u'elle avait demandées : le licenciement des troupes françaises et étrangères des princes, la remise de toutes les places dont ils étaient les maîtres, à la seule condition de Texpulsion du cardinal Mazarin. En conséquence, de nouveaux députés devaient être envoyés à la cour. Ce renoncement de la part des princes à toutes leurs prétentions était plus apparent que sincère ; c'était un leiuTe pour ménager le parlement et pour gagner le temps qu'ils jugeaient nécessaire pour faire réussir leurs négociations particulières autrement avantageuses, dont ils ne désespéraient pas encore.
11 ne fut rien dit de l'union du parlement avec les princ<îs, pour contraindre la cour par la force, à défaut de son consentement volontaire, à l'expulsion du ministi^e, union qui était dans les vœux de la multitude, mais que les princes n'osaient pas encore poser au parlement comme demande formelle, ainsi qu'ils ne tardèrent pas à le faire. A l'issue de la séancej malgré les précautions qui avaient été prises , les membres du parlement furent encore poursuivis, maltraités ; les présidents Le Bailleul et Le Coigneux furent particulièrement
exposés ; les compagnies bourgeoises convoquées pour les protéger prenaient elles-mêmes part à ces violences.
Le 27 juin, le président de Novion, ayant réuni dans la grand'chambre ce qu'il put trouver de conseillers, rendit avec eux un arrêt portant que le parlement ne s'assemblerait plus jusqu'à ce que l'Hôtel-de- Ville eût pris des mesures efficaces pour garantir sa sûreté. Quelques conseillers, grands frondeurs, affectèrent d'aller encore au palais les jours suivants ; et, pour rendre leurs collègues plus odieux et plus suspects, ils disaient que pour eux il ne fallait point de gardes pour rendre la justice. Le conseiller Broussel et le président Charton se signalaient parmi ceux qui tenaient les plus ardents propos.
Il parait certain que, si le parlement n'eût pas été sous le coup de l'intimidation qui pesait sur lui , malgré ses répulsions contre le cardinal, la majorité, pour revenir au calme et à la sécurité, eût opiné, en mettant complètement de coté les intérêts des princes, pour la paix et pour le retour du roi avec le maintien du cardinal à son poste de premier ministre. Les princes ne pouvaient donc voir qu'avec une satisfaction secrète des violences devenues nécessaires au soutien de leur cause, tout en se gardant de les avouer.
La cour avait cru le moment favorable pour
aa4 SOUVENIRS
se rapproclicr de Paris, afin de déterminer un mouvement des liabitants en sa faveur. Elle se trompait dans son attente : la lassitude des désordres et de la guerre, dont elle devait plus tard tirer j)arti à son avantage, n'était pas encore arrivée à l'apogée nécessaire. Le fragment suivant, écrit sous l'impression des préoccupations du moment, va nous transporter en pensée dans ce milieu incertain et agité.
« Leurs Majestés estant arrivées le a8 du passé (juin)à Saint-Denys, avec le cardinal Mazarin, y logèrent dans Tabbaye , et y sont encore avec toute la cour, s'estant approchées jusques là sur la division cpii est dans Tesprit des Parisiens, pour tasclier de faire pencher la balance du costé de ceux qui demandent la paix sans condition, les- ([uels sont, la plupart, de pauvres artisans qui ont grand peyne de vivre dans une conjuncture si malheureuse. Us sont en partie gagés pour en faire des cris dans toutes les assemblées qui se font. Quant aux bons boiu'geois , il y en a peu qui ne veuillent Texclusion du cardinal Mazarin ; mais la cour travaille fort a gaigner le corps des marchands^ dont ceux qui le sont desjà publient qu'il vaut mieux avoir la paix avec le cardinal Mazarin que demeurer davantage en guerre, quoyque les plus sensés advouent qu'il est fort difficile de demeurer en paix tant que le Mazarin demeurera.
DU Rfcr.JSE DE LOUIS XIV. iîàS
Cette division tient encore les affaires en balance, et Tespéranèe que le cardinal Mazarin en a d'y trouver ces avantages-là oblige à faire rompre les négociations qui se faisoient pour la paix, ayant seulement amusé Son Altesse Royale et M. le prince par les beaux semblanz de la vouloir faire, en attendant la jonction du maréchal de Senneterre, qui a grossi l'armée de la cour jusqu'à quatre mille hommes en tout. Il est vrai que le bruit est fort grand que M. le prince, estant menacé de voir le caVdinal de Retz dans le ministère, s'estoit disposé à consentir que le cardinal Mazarin se retirât à Sedan pour trois mois seulement, et qu'il revînt après, aymant mieux qu'il revînt dans le ministère que d'y voir son plus grand ennemi; mais que M. le prince a tousjours déclaré à Son Altesse Royale qu'il ne feroit rien contre sa volonté, et qu'il ne s'y estoit disposé que dans le cas qu'elle s'y voulut résoudre. Aussitôt elle lui a d'esclaré qu'elle aymoit mieux périr que de souffrir jamais de Mazarin. Il est entré dans tous ses sentiments, comme il est dans ses intérests, ne voulant pas se désunir d'avec elle *. » La présence à Paris de M"'' de Montpensier ne devait pas être sans influence, comme nous ne tar-
' Relatiofi de ce qui s'est passé en France depuis le 5 Janvier {(^'62 jusqu'au 26 avrii 16o3; fonds de Sorbonne, n. \2ol, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
dcrons pas à le voir, sur la suite des événements. A cette occasion, le récit d'un fait inédit et jusqu'à présent ignoré de riiistoire, qui s'était passé deux mois auparavant, doit ici trouver sa ])lace. La cour, qui ne pouvait supporter l'audacieuse princesse depuis qu'elle lui avait fait fermer les portes d'Orléans, eut bien voulu, par une sorte de pressentiment de ce qui devait arriver, lui fermer les portes de Paris. Ne le pouvant pas, mais pour rendre à la princesse le séjour de la capitale ou désagréable ou impossible, elle avait tenté de lui fermer les portes des Tuileries. Mademoiselle avait ses appartements dans ce palais, soit ({ue son père ne piit pas la loger au Luxembourg, soit que l'indépendance de sa fille s'accommodât mieux d'une habitation séparée. Un ordre de la cour avait prescrit de faire sortir des Tuileries tous les meubles de la princesse , épisode dont voici le détail :
« M. de Congis, gouverneur des'Tuileries *, reçut une lettre de cachet portant ordre de faire oster tous les meubles qui sont dans l'appartement de Mademoiselle. Aussv tost il fut trouver madame la comtesse de Mesque , gouvernante de Made-
* Son fils^ capitninc aux gardes^ lui succéda dans ce gouvernement, et son ])etit-rilscut la survivance dr cette même charge» Vdv. les Mémoires du duc de Saint-Simon,
Dli RlKiNK 1)1-: I.OIIIS XIV. 2'X']
moiselle, et lui fit veoir cette lettre de cachet; sur quoy elle vint avec luy au palais d'Orléans, pour parler à Sou Altesse Royale, qui dit à M. de Congis que c*estoit à Elle que cet ordre devoit estre adressé, et que lorsque le Roy lui en escriroit de sa main, Elle verroit ce qu'elle auroit à faire, (cependant Elle défendit à cette comtesse d'obéir à cet ordre*. »
Cet ordre étant resté sans exécution , la princesse, à son retour d'Orléans, était allée descendre à sa demeure accoutumée.
Le poste occupé par l'armée des princes, entre Saint-Cloud et Suresnes , devenait difficile , par suite des manœuvres de l'armée royale. Le maréchal de Turenne était campé à Saint-Denis, et le maréchal de la Ferté à Épinay, entre Saint-Denis et Argenteuil. Sur ce point, qui touche la Seine, la Ferté faisait travailler à un pont qui , tttoe fois achevé, pouvait lui permettre de tomber à l'improviste sur les quartiers de l'armée des princes. Le prince de Condé voulut aller lui-même reconnaître ce travail menaçant : le pont était achevé entre ïlpinay et une petite île au milieu de la Seine ; entre l'ile et la plaine de Gennevilliers et de Colombes, il n'était pas commencé. En même
' Même Relation que la précédente, sous la rubrique du 24 avril i6o2.
'jt'iS SOUVENIRS
temps que le prince de Coudé considérait ces travaux , il remarqua , sur les hauteurs de la rive opposée , une colonne de troupes se dirigeant à Touest, dont la tête, tournant à droite en approchant d'Argcnteuil, disparaissait à la vue. Pendant cette reconnaissance , quelques volées de canon vinrent saluer le prince d'assez près pour qu*un boulet lui passât à quelques pouces du visage. Il entra dans une maison pour tenir un conseil de guerre, dans lequel il exposa que le maréchal de la hVrté paraissait vouloir Tamuser avec son pont, qu'il achèverait quand il voudi'ait, et que la coloiuie en marche devait être l'armée du maréclial de TunMHie , allant chercher lui passage sur la Seine, vers Poissy ou Meulan, et qu'alors, à un moment donné, le maréchal de la Ferté achevant son pont, les deux maréchaux lui tomberaient à la fois sur les bras. En conséquence , le prince émit l'avis, qui fut adopté, de décamper de Saint- (lloud pour aller s'établir à Charenton, dans le post(» excelleni de la presqu'île, entre la Seine et la Marne *.
Deux chemins étaient à choisir : le premier, le plus sur, mais le plus long, par Meudon, en contournant les faubourgs Saint-Cermain et Saint- Marcel ; le second, par le bois de Boulogne, en
* Mémoires du comte de Ta vannes.
DU RÈGNE DE LOlirS XIV. atlQ
contournant les faubourgs Saint-Denis , Saint- Martin et (lu Temple. Cet itinéraire, plus dangereux, offrait l'avantage d'utiliser à Saint-Cloud même le pont de bateaux dont disposait Tarmée des princes, et de le rompre ensuite ; tandis que le premier itinéraire exigeait de le faire remonter au-dessus de Paris, pour s'en servir au point opportun. La direction par le bois de Boulogne fut adoptée.
Les prévisions du prince de Coudé pouvaient être justes, mais son coup d'œil avait eu le défaut d'être trop prompt. Le maréchal de Turenne, bien qu'il n'en dise rien dans ses Mémoires , avait pu avoir l'intention d'aller passer plus tard la Seine, à Poissy et à Melun , et avoir fait filer quelques troupes dans ce but ; mais il était encore à Saint* Denis avec le gros de ses forces. Le prince de Coudé, qui avait donné immédiatement l'ordre du départ, ne put être, prévenu de ce fait si important assez à temps pour donner contre-ordre, l^nques *, qui commandait l'avant-garde ^ envoya un aide-de-camp au prince, pour l'avertir que le maréchal n'avait pas changé sa position ; mais cet aide-de-camp , au lieu de se diriger à travers champs , ayant voulu suivre la ligne extérieure des faubourgs en sens inverse de
* Charles de Choiseuil, baron de Lanques.
33o SOUVENIRS
lu marche des colonnes , passa toute la nuit embarrassé dans les troupes et dans les bagages. Les prévisions trop promptes du prince de Coudé, et le retard de Taide-de-camp, eurent pour résultat d'engager ce prince malgré lui , le lendemain , dans le périlleux combat où il devait être anéanti avec son armée, si une circonstance inespérée ne l'eût sauvé.
Le mouvement avait commencé dès le soir, en trois divisions, la première commandée par Clinchamp, le seconde par Nemours; le prince deCondé s'était réservé le commandement de la troisième. Le comte de Tavannes, resté en arrière avec quinze cents chevaux, en face de l'armée du maréchal de la Ferté , partait également dans la nuit pour se diriger vers Charenton par le même chemin, et rejoignit Clinchamp auprès de Picpus, à la pointe du jour. Le prince de Condé pendant cette marche entra seul dans Paris, afin de se concerter avec le duc d'Orléans. Son armée continuait à s'avancer difficilement dans l'obscurité, embarrassée par le peu de largeur des chemins et par ses bagages , dont elle dut jeter une partie dans les fossés de la ville. Ce manque d'activité fut vivement reproché plus tard par le prince de Condé à ses officiers; si son armée eut été massée à Charenton à la pointe du jour, le péril d'une manœuvre imprudente eût été conjuré.
DU RKGNE DE LOUIS XIV. a3l
L'armée des princes, par la lenteur de sa marche, s'exposait à être serrée comme dans un étau entre les murailles de Paris, dont les portes lui étaient fermées, et Tarmée royale, si celle-ci venait à être avertie.
La cour avait pris toutes ses précautions pour s'assurer que l'armée des princes ne serait pas reçue dans Paris; la lettre suivante, écrite la veille par le maréchal de l'Hôpital au ministre le Tellier, nous en apporte une preuve inédite et nouvelle * :
«A Paris, ««'juillet 1632.
a Monsieur,
« J'ay reçu la lettre que Vous m'avez faict l'honneur de m'escrire sur le suject de Tavis donné au Roy du dessein de Monseigneur le prince de faire entrer son armée dans les fauxbourgs de Paris, comme j'estois à THostel-de- Ville. Je l'ai faicte lire à l'assemblée , où il a esté résolu d'envoyer des mandements aux colonels portant défense de recevoir, ni laisser entrer aucuns gens de guerre dans les fauxbourgs, et s'il s'en présente pour entrer, de les repousser et en donner aussitost advis
* Archives du Ministère de la guerre, toI. cxliv.
a'ia SOUVENIRS
à "la ville. Cela a passé tout d'une voix, et je vous asseure, Monsieur, qu'il ne s'en estoit faîct aucune proposition, et que je vivrai et mourray,
« Monsieur,
(c Vostre très-humble serviteur,
a LOSPITAL. »
« Jo vous supplie de vouloir bien accorder à ces marchands de blèc) tout ce qui se pourra pour la seureté de leurs bateaux et chevaux qui les tirent, je vous en auray obligtition. »
11 arriva, ce qui était inévitable, que le maréchal de Turenne fut prévenu dans la nuit de la marche de l'armée des princes. Il ne manqua pas l'occasion de prendre cette armée dans le piège qu'il ne lui avait pas tendu, mais où elle était venue se placer elle-méme.r II accounit avec les premières troupes qu'il trouva sous la main, donnant ordre à toute son armée do le suivre avec promptitude. Lorsque le maréchal joignit l'armée des princes, Tavant-garde de celle-ci atteignait Charenton; le centre contournait les faubourgs de Paris en colonnes allongées, tandis que les derniers escadrons
DU RKGNE DE LOUIS XIV. a33
avaient à peine dépassé le cours là Reine. Cette armée eut été infailliblement coupée en tronçons dont les anneaux eussent vainement tenté de se ressouder, si, dans ce premief moment, ïurenne eut disposé de forces plus considérables ; les troupes qui le suivaient furent bravement tenues ne écbec par le régiment de Conti , qui se porta en avant du faubourg Saint-Martin pour le couvrir. La longue colonne de l'armée des princes put alors se masser dans le faubourg Saint-Antoine, Tavant-garde étant revenue sur ses pas, et Tarrière-garde ayant rejoint le centre.
' Pendant que ces dispositions étaient prises d'un côté ; de l'autre, le maréchal de Turenne avait été rejoint par toute son armée, et ce jour paraissait devoir être celui d'une sanglante et décisive bataille. La situation de l'armée des princes, entre Paris fermé et l'armée royale, était si aventurée que le cardinal Mazarin savourait déjà la joie du triomphe. Pour ne rien perdre du spectacle , il avait fait monter avec lui le jeune roi sur les hauteurs de Charonne *, tandis que la reine était res-
* Une inspection attentive des lieux nous a fait reconnaître que le point d'observation occupé par le jeune rui et le cardinal devait être l'emplacement sur lequel passe aujourd'hui la rue de Charonne à la Villctte, qu'il ne faut pas confondre avec la rue de Charonne au faubourg Saint-Antoine. Ce point est le plus culminant, et les constructions {\\x\ obstruent la vue aujouid'hui n'existaient pas alors.
ttM' au couvent des (Carmélites, à Saint-Denis, pour passer la journée en prières.
Le prince de Coudé, qui n*ignorait pas l'immensité du péril , grandissant avec lui, donnait s(»s ordres avee vaillance et sang-froid.
Alors, comme aujourd'hui, trois grandes artères, bordées des maisons du faubourg, aboutissaient à la porte Saint-Antoine, dominée parles hautes tours de la Bastille, sentinelle de .pierre qui en gardait Feutrée, à la droite, eu sortant de Paris. Ces trois artères, la rue du Faubourg- Saint- Antoine, au milieu, la l'ue de Chaponne, à gauche» , la rue de Charenton , à droite, partant d'un centre commun, allaient, répandant au loin dans la campagne leurs maisons de plu» en plus éclaircies. Sur ces artères, le prince de (londé dispose* vn éventail les divers f'chelons de son armée. Les troiq)es de Monsieur, commandées par le duc de Beaufort, occupent la tête de Tavenue i\v Cliaronne ; les troupes auxiliaires étrangères, commandées par le marquis de Clinchamp, s'établissent dans la rue du faubourg Saint- Antoine, en appuyant, de même que le duc de Beaufort, leurs réserves sur la halle placée près du carrefour des trois rues, sous les murs de Paris; les troupes sous les ordres du duc de Nemours s'éch<»lonnent dans l'avenue de Charenton. L'infanterie entre dans les maisons, dont elle
DU RÈC.NK DE LfKHS XIV. ^35
transperce les murs pour former des créneaux et ■ des meurtrières. Afin de mieux intercepter le pas- [ sage aUt troupes royales, elle occupe et utilise f à son profit une ligne de retranchements qui ^ couvre le faubourg, fortifications légères élevées naguère, ainsi que des barricades à l'entrée de chaque rue, par les habitants de Paris, dans le but de se garantir des incursions des pillards de Tarmée du duc de Lorraine. La cavalerie, formée par escadrons, est prête à se précipiter partout où des charges vigoureuses pourront être nécessaires.
Le prince de Condé se réserve le soin de se porter en personne sur les points qui seront les plus menacés. Un escadron d'élite de vingt-cinq volontaires ' , semblable à celui qui s'était formé autour de lui à Bléneau, se range à sa suite. Les officiers les plus considérables se font un honneur d'en faire partie, pour combattre en soldats ; dans l'opinion de cette époque, le mérite de la bravoure dominant encore de beaucoup le mérite de l'art de la guerre , les chefs se sentaient plus honorés de remporter la victoire par leur propre élan , qu'en dirigeant celui des troupes placées sous leurs ordres.
Le maréchal de Turenne, après avoir enveloppé
• Mémoires du duc d'York.
23() SOUVENIUS
avec son arniéo les dehors du faubourg Saiul- Aiitoine, avait gardé le commandement du centre; il avait confié celui de sa droite au marquis de Saint-Mégrin*, celui de sa gauche au duc deKavailles-. Il donna Tordre d'aborder l'armée «les princes sur tous les points à la fois; sur tous, lâttaque fut d'abord vigoureusement repoussée. Le régiment des gardes, donnant alors tête baissée, ])arvient à enlever le retranchement qui était devant lui,, en culbutant ses défenseurs. Une colonne tri(>ni})hante entre a sa suite par cette brèche et envahit la rue de ('.haronne: outre les l'égiments de Tureinie et de la Marine, ce soni
* Oïl lit dans les Mévioires de Napoléon y t. VII, p. o3, édil. Hossangc (1830):
((Tiircnno atta([iia ce faubourg (le faubourg Saint-Autoiiie : il pénétra par trois points : la droite , sous les ordres du marquis (le Sniiit-Méjrrin, entra [)ar la rue de Ciiareutuii ; le cenln*. où se trouvait le niaréehal, s'empara de la barrière du Trône, et la gauclic^ sous le manjuis de Navailles, longea la rivière, etc. »
l /empereur Napoléon déerit la position du centre de rarniée du maréchal do Turennc à sa véritable place, la barrière du Tronc, et par conséquent la rue du faubourp: Saint- Antoine; mais le marquis de Saint-Mégrin^ commandant la droite, ne pouvait, par cette raison même, s'avancer par la rue de Charenton ; il s'avançait forcément par la rue do Charonne. La seule topographie des lieux suffirait, à défaut de Thistoire, pour établir ce fait. Cette, erreur, comme celle que nous avons précédennuiiit relevée (voy. p. 154), ne peut ôtrc encore qu'une faute surprenante des éditeurs!
* Voy. sur lui la note de la p. 170. Officier distingué^ il était alors li(>utenant-général, et devint plus tard maréchal de France.
DU RKCJNK DE LOUIS XIV. a37
encore les escadrons dorés, chevau-légers et gcn- . darmes , qui composent la maison du roi. C.ette ; colonne, commandée par le marquis de Saint- ■; Mégrin, autour duquel on remarque le marquis de Nantouillet, le comte de Cossé, Mancini, s'avance jusqu'à la halle formant place d'armes, près .de la porte Saint-Antoine, en rejetant les troupes des princes les unes sur les autres, et porte au loin le désordre jusque parmi les troupes do réserve, qui devaient soutenir les premières engagées.
I^ prince de Condé paraît, suivi de sa vaillante escorte, et se jette au plus épais de la mêlée. Son exemple ranime l'ardeur de ses soldats ; les barricades élevées au-devant de la halle sont tour à tour et perdues et reprises ; mais Timpé- . tuosité du prince repousse enfin les assaillants. Les marquis de Saint-Mégrin * et de NantouiU
* Jacques (rEstuer, marquis de Saint-Môgrin. Il passait pour avoir voulu épouser mademoiselle du Vigean, et pour avoir vou<; une haine mortelle au prince de Condé, non par rivalité, mais à cause de l'abandon qu'il avait fait, sans l'épouser, de celle qui lui avait inspiré une première et tendre passion. Voy. 1. 1, p. 140 et suiv. Sa veuve, Elisabeth le Fércin, lille de liérùnn'lc Kéron, seigneur de Savigny, se remaria avec Charles d'Albert, duc de Chaulnes. V«»y. V Histoire généalogique du P, .in sel me.
a Le 6 juillet, le corps du manjuis de Saint-Mégrin fut enterré dans réglist^ de Saint-Denis^ vis à-vis la porte du trésor, du même côté où a été enterré le duc de Chàtillon, Tannée du blo-
2*^8 ,SOl;\EiNIHS
l('l \ Ir Fcmilloux ', enseigne des garclc^ de la reines, frappé de la propre main du prince de (.on(l(\ tombent parmi les morts; Mancini, neveu du cardinal Mazarin, reçoit une blessure à laquelle il ne sur^ ivra pas. I.e régiment de la Marine, enveloppé, perd la moitié de ses offiriers et de ses soldats, forcés de se rendre prisoiuiiers. Ce retour de fortune coûte néanmoins à Tarniée des princes de sensibles pertes ; entre autres officiers : Montmorency , baron de Lauresse, le comte de Kossn ', la Roche-Giffart \ le comte de Castries ', v laissent la vie.
Pendant cet engagement sur sa droite, le mciréchal de Tunuuie a fait avancer son artillerie, et a disposé inie batterie de liuit pièces pour prendre en enfilade toute la grande rue du faubourg Saint-Antoine , dans laquelle sont échelonnés de nombreux escadrons de Tarmée des princes.
ru» (le Paris, w [Registres de VH^tel-de-ViUe de Paris pendant la Fronde,)
* François i\v Prat, maninis de Nantouillet.
' D'une famille du Poitou ; il descendait de Jacques du Fouilloux, grand chasseur, auteur du Traité de la Vénerie,
' Albert-Maxinfiilien do Henin, comte de Bossu, dont la YeuTej une des plus belles personnes de son temps, Honorée de Glimes de Grimberghe, épousa le duc de Guise, union qui traversa d'c- Irangcs vicissitudes.
^ Henri de la Chapelle, marquis de la Roche-Giffart.
^ Probablement Jean de la Croix, comte de Castries, marié à I.nuise do l'Hôpital.
DU Ki:<.]NF. Di r.oDis XIV. 239
Manqihint crissues suffisantes pour se mettre à couvert, ces escadrons vont être foudroyés, lorsque le prince de Condé accourt après le succès qu'il vient de remporter, car le danger le trouve toujours présent, et donne un ordre aussi rapide que son coup d'œil : il fait ouvrir à droite et à gauche de la rue de larges brèches donnant accès dans les cours des maisons ; la cavalerie s*y met à l'abri , et les boulets sillonnent sans résultat la rue devenue déserte. Le maréchal, dont Tartillerie est devenue inutile, ne peut avancer cependant , parce que sa colonne d'attaque serait inévitiibloment assaillie à chaque flanc par la cavalerie du prince, s'élançant par les brèches, et l'action, sur ce point, demeure suspendue.
Le maréchal deTurenne, arrêté parées dispositions habiles, reconnaît que c'est ailleurs qu'il doit faire converger le poids de ses efforts. Pendant que le prince de Condé, courant au plus pressé , s'était successivement porté à Tattaque de laruede (Iharonne et à celle de la grande rue du faubourg, le duc de Navailles avait fait quelques progrès du coté de la rue de Charenton ; le maréchal, dégarnissant sa propre attacjue, envoie au duc une par-» tie de ses troupes pour le fortifier, avec Tordre de tourner Taile droite de l'armée des princes , ensuite d'avancer vers la porte Saint-Antoine, en
filant entre \vs fossés des remparts et les derrières (!(» c(»tle armée, de manière à l'isoler de son point d'appui, les portes de Paris, l^es renforts qu'il re-" roit (•lian«((»nt les progrès lents du duc de Kavailles en une* marche impétueuse qui renverse tous les obstacles.
Le prince de (]ondé venait de monter sur le haut du clochtTde l'abbaye Saint-Antoine, pour juger de Tensemble de la bataille; il aperçoit le mouvemcMît (Indue de Navailles, et comprend toute sa j^jravité. U descend à la hâte pour conjurer ce nouveau |)éril ; un instant a|)rès il est dans la mêlée, mais il hii faut soutenir une lutte inégale contre d(»s troupes fraîches , les régiments de Picardie, de Belzunce, du Pl(*ssis-Praslin, de Douglas, tandis ([ue les siennes, qui ont marché toute la nuit, combattent sans relâche depuis la matinée. Vainement, avec Télite qui Tenvironne, se porte-t-il partout au premier rang, la barricade sur laquelle il s'appuie est emportée. Alors les ducs de Nemours et de Heaufort, dans un chevaleresque élan, et comme gage de réconciliation, se proposent l'un à l'autre d<* la reprendre jiar un commun effort. Pour atteindre la barricade, en avant de laquelle les troupes royales se sont déjà établies, il leur faut , avec ceux qui se j)récipitent sur leurs pas poiu' parlagcîr la gloire de leur entreprise, passer entre les feux croisés des régiments de Douglas et
DU HKGNE DE LOUIS XIV. ^^l
du Plessis-Praslin , qui ^ logés dans les maisons, bordent les deux côtés du passage. Ils arrivent cependant jusqu'au pied de la barricade, mais ils ne peuvent réussir à s'en emparer. Flamarins est tué * ; Sarsay *, Guitaut ' et Clinchamp * sont plus ou moins dangereusement blessés ; la Rochefoucauld reçoit en plein visage un coup de mousquet qui, pour longtemps, le privera de la vue; le duc de Nemours, atteint d'une blessure, cède son commandement au prince de Tarente, légèrement blessé lui-même, et dont le cheval tombe à cet instant, frappé par un boulet.
La situation de l'armée des princes est déjà critique, lorsque le maréchal de la Ferté, en marche depuis le matin pour rejoindre le maréchal de Turenne, arrive avec son armée. Il relève les régiments des gardes-françaises et de la Marine, si maltraités qu'ils n'étaient plus en état de soutenir la lutte, et dispose auprès des moulins à vent, sur la butte de Charonne, son artillerie, composée de six pièces de canon. Les forces réunies des deux maréchaux présentent douze mille combattants ; l'armée des princes ne peut leur en opposer que cinq mille.
* Voy. sur lui p. 57. Il fut tué sur le cheval et dans les bottes (le Gourville. (Mémoires de Gourviiie,)
* Voy. sur lui t. I, p. 220 et 457.
' Voy. sur lui p. 75.
* Voy. sur lui p. 44.
En présence de forces si supérieures et des pertes si considérables éprouvées, le prince de Condé, désespéré, ne peut plus attendre qu'une effroyable défaite. Sa position est presque tournée, son armée est acculée dans un étroit espace, sous les murs inbospitaliers de cette ville de l^ris, dont la froide neutralité , en cet instant solennel et décisif, était la mort; officiers et soldats ne p<>uvent plus songer qu'a vendre chèrement le dernier instant de leur vie.
La Bastille , bâtie par Charles V, témoin indifférent de la grande hécatombe, plonge le pied de ses huit grosses tours dans les fossés, dont Teau est rougie du sang des combattants ; tout à coup, dans la noire embrasure de Tune d'elles, un éclair a brillé , une ondoyante fumée tourbilloinic , un coup de canon retentit, un boulet porte en plein dans les troupes royales ; il fauche sur son passage tout un rang de cavalerie. Ce n'est qu'un morceau de fonte ou de fer, ce sont a peine quelques guerriers de plus ajoutés à la longue liste des morts de la journée ; mais ce simple coup de canon porte avec lui une signifiCiition immense : la neutt*alité de Paris a cessé, la capitale du royaume se déclare pour le prince de Condé. En effet , au Inélne moment où le coup a retenti , la porte Saint-Antoine s'est ouverte, la herse s'est levée, le pont-levis s'est abaissé pour livrer un pas-
geaieiit son espoir que ce jour serait le dernier du prince de Condé.
La perte absolue de M. le prince n'entrait cependant pas dans les vues de Monsieur. Sur de nouvelles instances de MM. de Rohan et de ' Chavigny, il se ravisa , et se décida à se montrer; mais à se montrer comme il Tavait fait à l'occasion de la ville d'Orléans, c'est-à-dire, une seconde fois, en envoyant sa fille. La princesse reçut cette nouvelle mission avec non moins de joie qu'elle avait accepté la première. Elle avait pour mandat de se rendre à l'Hotel-de- Ville avec une lettre de son père, prescrivant au conseil de ville de prendre créance en tout ce que la princesse leur rapporterait.
Mademoiselle part, accompagnée de mesdames de Fiesque, la mère et la belle-fille *, de la duchesse de Nemours , toute tremblante sur le sort de son mari, et du frère de la duchesse, le duc de Beaufort. Sur ses pas, elle trouve le marquis de Sarzay, tout couvert du sang d'une blessure, venant demander au duc d'Orléans, de la part du prince de Condé, de faire ouvrir la porte Saint-Honoré à un corps de ses troupes arrivant de Poissy. L'armée royale interceptant le passage, ce corps ne pouvait plus
* Voy. sur ces dames la note de la page 55.
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vêtir pour accourir au Luxembourg, remonter, s'il était possible, le courage de son père. Elle le rencontra sur le haut des degrés, et lui dit : « Je croyois vous trouver au lit; le comte de Fiesque m'avoit dit que vous vous trouviez mal. p Elle reçut cetle réponse : « Je ne suis pas assez malade pour y être, mais je le suis assez pour ne pas sortir *. » Sans se laisser rebuter, la princesse le pressa, par les plus vives instances, de monter à cheval ; mais la maladie de la peur, la seule dont Monsieur fut atteint, se fut mal trouvée de ce conseil ; il resta inexorable. Iaï princesse, alors, le supplia de se coucher, par Texcellente raison qu'en paraissant mal.ide véritablement, il agirait au moins sans péril dans son propre intérêt et dîins celui du prince de ('onde. Le duc d'Orléans repoussa même cet expédient; on a quelque peine à le compn*ndre, et on est réduit à supposer que, dans le doute où il se trouvait sur l'issue de la journée*, il dut craindre que, surpris au lit, il fut moins alerte pour la fuite, si la tournure des événements devait suggérer la fuite à sa prudence. Mademoiselle, désespérée, se répandit en sanglots. Elle était outrée surtout de la joie secrète que dissimulait mal la physionomie des gens (|ui entouraient Monsieur, les(|uels, dominés par le cardinal de Ketz, |>arta-
' Mémoires de Mademohelle de Mont/yenster,
DU RKGNE DK LOUIS XIV. ^/^n
de cachet formelle, qui lui défendait de recevoir dans Paris ni troupes ni bagages des rebelles , la duchesse de Nemours se met à le quereller. Pendant que le maréchal est déconcerté par un genre de lutte auquel il n'est pas accoutumé, Mademoiselle redouble ses instances, et, jugeant que les moyens de la persuasion peuvent ne pas suffire, elle emploie ceux de l'intimidation : elle menace, si on la refuse, de marcher aux portes de Paris avec le peuple amassé sous les fenêtres de i'Hôtel-de- Ville, et déclare aux membres de rassemblée qu'elle ne répond plus, dans ce cas, de la sûreté de leurs personnes. Par ses paroles ardentes, elle enlève le vote.
Les deux mille hommes de la garde bourgeoise, choisis dans chaque compagnie, sont allés en toute hâte renforcer les régiments de l'armée des princes, dans les rangs desquels ils soutinrent vaillamment la retraite *.
Deux messagers sont partis de l'Hôtel-de- Ville : l'un, pour aller faire ouvrir la porte Saint-Honoré au corps de troupes venant de Poissy ; l'autre, la porte Saint-Antoine, à l'armée du prince de ('onde prête à succomber.
Mademoiselle suit de prés le second messager,
* Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier {^92 jusqu'au 26 aoust 1653 ; fonds de Sorbonne, n. ^257, maDuscrits de la Bibliothèque impériale.
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et se rend à la Bastille. Elle est reçue par la Louvière, fils du conseiller Broussel^ qui en était gouverneur. Par ses ordres fut alors tiré ce coup de canon retentissant qui changea la face de la journée. Un conseiller au parlement, Portail , fut, dit-on, celui qui abaissa sur la lumière la mèche embrasée * .
Le prince de Condé s'empresse de profiter de la porte de salut ouverte à son armée, en la faisant entrer dans Paris. Cette retraite s*opère sans désordre ; des troupes d'arrière-garde couvrent celles qui se replient. Cette mission périlleuse est remplie par trois escadrons des régiments de Condé, d^Enghien et de Conti, et par deux régiments d'infanterie, l'un français, l'autre allemand, avec deux pièces de canon.
Un détachement d'infanterie de l'armée des princes suivait les remparts pour gagner, par Tintérieur, le faubourg Saint-Marcel ; les soldats du maréchal de la Ferté crurent que ces troupes étaient des Parisiens qui s'approchaient par curiosité, et les saluèrent de ces cris ironiques : « Oh badauds ! oh badauds ! » Une décharge de ceux qui étaient ainsi traités mit fin à cette erreur et à cette plaisanterie, qui prouve que la curiosité prover-
^ Mémoires du maréchal de Turenne et du marquis de Montglat.
bîale de Thabitant de Paris peut s'établir par des origines anciennes et historiques.
Au défilé des troupes dans les rues de Paris, Ton remarqua que les officiers allemands portaient répée nue à la main , usage étranger que les Français adoptèrent depuis lors * .
Le prince deTarente, qui commandait l'arrièregarde, rentra le dernier, sur les huit heures du soir, avec trente chevaux, après s*étre vaillamment comporté : la colonne de retraite ayant failli être coupée, il piqua droit aux assaillants, qui fu^^ept si vigoureusement chargés que plus de soixante restèrent sur la place.
Mademoiselle de Montpensier se tenait dans la rue Saint-Antoine, sur le passage de l'armée des princes , et distribua de ses propres mains aux soldats cinq ou six cents pistoles; M. de Chavigny, qui l'accompagnait, imita son exemple. La princesse fit aussi défoncer quelques tonneaux de vin pour les réconforter ^.
Ce défilé , offrit plus d'un navrant spectacle: les morts et les blessés étaient portés sur des civières, sur des planches, sur des échelles ; un cheval portait son cavalier mort resté roido sur sa
» Gazette.
^ Relation de ce qui s'est passé en France depuis te 5 janvier 4652 jusqu'au 26 aoust 4653; fonds de Sorbonne, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
a5o SOUVENIRS
selle, et suivait cet émouvant cortège ; Guitaut, soutenu sur son cheval , sans chapeau, le corps traversé par une balle, s'avançait, avec la pâleur de la mort ; Valon , blessé , était porté sur «ne chaise ; la Rochefoucauld, appuyé sur son fils et sur Gourville, tous les deux fondant en larmes, cheminait, aveuglé par le sang de l'horrible blessure causée par la balle qui, entrant par le coin d'un œil, était sortie par l'autre. Les Allemands mutilés n'étaient pas les derniers à émouvoir la pitié, quand ils demandaient du secours en un langage qu'ils ne pouvaient réussir à faire comprendre.
Quant au prince de Coudé, son entrée parut être celle du dieu de la guerre en personne : il montait un cheval blanchi d'écume ; sa cuirasse , faussée en vingt endroits , miroitait sous Tempreinte des coups qu'elle avait reçus ; son visage, ses cheveux , ses vêtements , étaient maculés du sang et de la poussière du combat ; ses yeux brillaient encore de l'ardeur fiévreuse de la bataille ; il tenait à la main son épée nue; par une sorte d'accident symbolique , il n'en avait perdu que le fourreau ! En ce jour, il fut l'idole passagère du peuple de Paris, amoureux du prestige de la gloire militaire, témoin par ses propres yeux de son courage de fer et de ses hauts faits. Cette admiration, exprimée sur son passage, grandissait encore le hé-
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. Îl5l
ros. Lorsque, dans cet état à la fois Iiorrible et magnifique, il se présenta aux yeux de Mademoiselle, pour la remercier en son nom et au nom de son armée, il laissa échapper un élan de sensibilité, rendu plus touchant encore chez un guerrier par Teffet des contrastes ; « Vous voyez, \m dit-il, un homme au désespoir; j*ai perdu tous mes amis : MM. de Nemours, la Rochefoucauld, Clinchamp, sont blessés à mort. » La princesse, à sa vue, fut saisie d'un tressaillement intérieur; fanatique comme elle Tétait de gloire et d'ambition , combien elle dut ressentir plus vivement que jamais l'insurmontable obstacle qui Tempéchait de lui donner sa main ! Elle avait alors pour s'en consoler l'illusion si chèrement caressée de devenir reine de France ; mais à quel point son regret eût • été plus vif encore, si elle eût pu entendre le mot que prononçait à cette heure même le cardinal Mazarin, lorsqu'il apprit avec certitude que le canon de la Bastille avait été tiré par l'ordre de la princesse sur les troupes royales; déception douloureuse, car dans le premier moment il avait cru qu'il était pointé contre l'armée des princes : a Voici, dit-il, un coup de canon qui a tué son mari! » De ce jour, Mademoiselle fut vouée au célibat par la politique royale, qui ne lui pardonna jamais la conduite qu'elle avait tenue dans cette célèbre journée.
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lilant entre les fossés des remparts et les clerrièn*s de ccîtte armée, de manière à l'isoler de son point d'appui, les j)ortes de Paris. lx*s renforts qu'il rcroit chauffent les progrès lents du duc de Navailles on une marche impétueuse qui renvers*' tous les obstacles.
Le prince (le(>ondé venait de monter sur le haut du clocluTde Tabbaye Saint-Antoine, pour juger d<» Tensemble de» la bataille; il aperçoit le mouvem(»nt (hi (hic de Navailles, et comprend toute sa gravité. Il descend à la hâte pour conjurer ce nouveau péril ; un instant a|)rès il est dans la mélé«*, mais il hii faut soutenir une lutte inép;ale contn* des troupes fraîches , les régiments de Picardie, de Beizunce, du Plessis-Prasiin, de Douglas, tîmdis (|ne h\s siennes, cpu' ont marché toute la nuit, combattent sans relâche depuis la matin(*(\ Vainement, av(»c l'élite cpii l'environne, se portc-t-il partout au premier rang,- la barricade sur laquelle il s'appuie est emportée. Alors les ducs do Nemours et de H<'aufort,dans un chevaleresque élan, et comme gage de réconciliation, se proposent l'un à l'autre d<» la reprendre par un commun effort. Pour atteindre la barricade, en avant de laquelle h\s troupes royal<»s se sont déjà établies, il leur faut , avec ceux ([ui se précipitent sur leurs [wis pour parlag(*r la gloire de leur entrepnse, passer (*ntn* les feux croisés des régiments de Douglas et
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du Plessis-Praslin , qui , logés dans les maisons, bordent les deux côtés du passage. Ils arrivent cependant jusqu'au pied de la barricade, mais ils ne peuvent réussir à s'en emparer. Flamarins est tué * ; Sarsay *, Guitaut ^ et Clinchamp * sont plus ou moins dangereusement blessés ; la Rochefoucauld reçoit en plein visage un coup de mousquet qui, pour longtemps, le privera de la vue; le duc de Nemours, atteint d'une blessure, cède son commandement au prince de Tarente , légèrement blessé lui-même, et dont le cheval tombe à cet instant, frappé par un boulet.
La situation de l'armée des princes est déjà critique, lorsque le maréchal de la Ferté, en marche depuis le matin pour rejoindre le maréchal de Turenne, arrive avec son armée. Il relève les régiments des gardes-françaises et de la Marine, si maltraités qu'ils n'étaient plus en état de soutenir la lutte, et dispose auprès des moulins à vent, sur la butte de Charonne, son artillerie, composée de six pièces de canon. Les forces réunies des deux maréchaux présentent douze mille combattants ; l'armée des princes ne peut leur en opposer que cinq mille.
* Voy. sur lui p. 57. Il fut tué sur le cheval et dans les bottes (le Gour\illc. {Mémoires de Gourvtile.)
« Voy. sur lui t. I, p. 220 et 457.
* Voy. sur lui p. 75.
* Voy. sur lui p. 44.
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En présence de forces si supérieures et des pertes si considérables éprouvées, le prince de Condé, désespéré, ne peut plus attendre qu'une effroyable défaite. Sa position est presque tournée, son armée est acculée dans un étroit espace, sous les murs inhospitaliers de cette ville de Paris, dont la froide neutralité, en cet instant solennel et décisif, était la mort; officiers et soldats ne peuvent plus songer qu'à vendre chèrement le der* nier instant de leur vie.
La Bastille , bâtie par Charles V, témoin indifférent de la grande hécatombe, plonge le pied de SOS huit grosses tours dans les fossés, dont l'eau est rougie du sang des combattants ; tout à coup, dans la noire embrasure de l'ime d'elles, un éclair a brillé , une ondoyante fumée tourbillonne , un coup de canon retentit, un boulet porte en plein dans les troupes royales ; il fauche sur son passage tout un rang de cavalerie. Ce n'est qu'un morceau de fonte ou de fer, ce sont à peine quelques guerriers de plus ajoutés à la longtic liste des morts de la journée ; mais ce simple coup de Canon porte avec lui une signification immense : la neutralité de Paris a cessé, la capitale du l^yaume se déclare pour le prince de Condé. En effet , au Inéhie moment où le coup a retenti , la porto Saint-Antoine s'est ouverte, la herse s'est levée^ le pont-levis s'est abaissé pour livrer un pas-
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sage et un refuge aux troupes de rarmée des princes.
Que s'est-U passé dans Paris pour produire un revirement si soudain? C'est une femme qui en est l'auteur! c'est sur l'ordre de l'héroïne d'Orléans qu'est parti ce coup retentissant!
Tandis que, sous les murs de la ville, se déroulaient les vaillants épisodes de la sanglante bataille, le duc d'Orléans était caché au fond de son palais. Au Luxembourg, placé au loin sur l'autre rive de la Seine, il ne pouvait même arriver à ses oreilles timides que des bruits affaiblis du combat. Dès le matin , le prince de Coudé lui avait envoyé le comte de Fiesque pour le supplier de monter à cheval , et de venir le rejoindre , mais Monsieur s'était excusé sur l'état de sa santé; il tenait secrètement ses carrosses attelés, derrière les murs du jardin de son palais, pour se sauver à Orléans au premier danger*. Mademoiselle, qui avait passé une partie de la nuit à sa fenêtre, aux Tuileries, écoutant les fanfares et les marches des différents corps qui défilaient sous les remparts de Paris, en se répétant à elle-même avec joie : « Au moins je suis siire qu'il n'y a plus maintenant de négociations! » prévenue de l'attitude de Monsieur, qui allait perdre le prince de Coudé, s'était hâtée de se
* Mémoires du duc d'Yorh\
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vêtir pour accourir au Luxembourg, remonter^ s'il était possible, le courage de son père. Elle le rencontra sur le liaut des degrés, et lui dit : « Je croyois vous trouver au lit; le comte de Fiesque in*avoit dit que vous vous trouviez mal. i» Elle reçut cetle réponse : « Je ne suis pas assez malade pour y être, mais je le suis assez pour ne pas sortir *. » Sans se laisser rebuter, la princesse le pressa, par les plus vives instances, de monter à cheval ; mais la maladie de la peur, la seule dont Monsieur fût atteint, se fut mal trouvée de ce conseil ; il resta inexorable. La princesse, alors, le supplia de se coucher, par Texcellente raison qu'en paraissant makde véritablement, il agirait au moins sans péril dans son propre intérêt et dans celui du prince de (londé. Le duc d'Orléans repoussa mémo cet expédient; on a quelque peine k le compn*ndro, et on est réduit à supposer que, dans le doute où il se trouvait sur Tissue de la journée , il dut craindre que, surpris au lit, il fut moins alerte pour la fuite, si la touriuire des événements de* vait suggérer la fuite à sa prudence. Mademoiselle, désespéré^*, se répandit en sanglots. Elle était outrée surtout de la joie secrète que dissimulait mal la physionomie des gens qui entouraient Monsieur, lesquels, dominés par le cardinal de Ket/, |>arta-
* Mémoires de Atademoixeiie de Montinnsier,
geaient son espoir que ce jour serait le dernier du prince de Condé.
La perte absolue de M. le prince n'entrait cependant pas dans les vues de Monsieur. Sur de nouvelles instances de MM. de Rohan et de ' Chavigny, il se ravisa, et se décida à se montrer; mais à se montrer comme il Tavait fait à l'occasion de la ville d'Orléans, c'est-à-dire, une seconde fois, en envoyant sa fille. La princesse reçut cette nouvelle mission avec non moins de joie qu'elle avait accepté la première. Elle avait pour mandat de se rendre à l'Hôtel-de- Ville avec une lettre de son père, prescrivant au conseil de ville de prendre créance en tout ce que la princesse leur rapporterait.
Mademoiselle part, accompagnée de mesdames de Fiesque, la mère et la belle-fille *, de la duchesse de Nemours, toute tremblante sur le sort de son mari, et du frère de la duchesse, le duc de Beaufort. Sur ses pas, elle trouve le marquis de Sarzay, tout couvert du sang d'une blessure, venant demander au duc d'Orléans, de la part du prince de Condé, de faire ouvrir la porte Saint-Honoré à un corps de ses troupes arrivant de Poissy. L'armée royale interceptant le passage, ce corps ne pouvait plus
* Voy. sur ces dames la note de la page 55.
le rejoindre qu'en passant par la ville. Celte rencontre redouble l'ardeur de la princesse pour le succès de sa mission. Elle est reçue au haut du degré de l'Hofel-de-Ville par le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, et par le Fèvre, prévôt des marchands. Lorsque le conseil eût été assemblé dans la grande salle. Mademoiselle, prenant la parole avec autant d'assurance que d'habileté, car elle garde pour la péroraison ce qui lui paraît le plus difficile à obtenir, expose à quel point il est essentiel de ne pas laisser périr le prince de Condé; elle demande deux mille hommes, tirés des compagnies bourgeoises, pour aller le soutenir, et quatre cents hommes en réserve , pour occuper la place Royale. Ces demandes sont accordées. Alors Mademoiselle, encouragée, aborde le point capital : l'ouverture des portes de Paris à l'armée du prince de Condé. A cette demande, une stupéfaction silencieuse règne dans l'assemblée. La princesse reprend alors avec véhémence qu'il n'y a même pas à délibérer; qu'on ne peut s'exposer à livrer Paris aux vcn-> geances de l'armée royale et du cardinal Mazarin ; que c'est à Messieurs de l'Hôtel-de-Ville qu'il appartient de conserver au roi la première ville de son royaume. Le maréchal de l'Hôpital ayant pris la parole pour contester cette manière de venir eu aide à la cause du roi, et pour opposer une lettre
DU RKGNE DK LOUIS XIV. ^^n
de cachet formelle, qui lui défendait de recevoir dans Paris ni troupes ni bagages des rebelles , la duchesse de Nemours se met à le quereller. Pendant que le maréchal est déconcerté par un genre de lutte auquel il n'est pas accoutumé , Mademoiselle redouble ses instances, et, jugeant que les moyens de la persuasion peuvent ne pas suffire, elle emploie ceux de Tintimidation : elle menace, si on la refuse, de marcher aux portes de Paris avec le peuple amassé sous les fenêtres de THôtel-de- Ville, et déclare aux membres de l'assemblée qu'elle ne répond plus, dans ce cas, de la sûreté de leurs personnes. Par ses paroles ardentes, elle enlève le vote.
Les deux mille hommes de la garde bourgeoise, choisis dans chaque compagnie , sont allés en toute hâte renforcer les régiments de l'armée des princes , dans les rangs desquels ils soutinrent vaillamment la retraite *.
Deux messagers sont partis de l'Hôtel-de- Ville : l'un, pour aller faire ouvrir la porte Sain t-Honoré au corps de troupes venant de Poissy ; l'autre, la porte Saint-Antoine, à l'armée du prince de ('onde prête à succomber.
Mademoiselle suit de près le second messager,
* Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier {Qo2 Jusqu'au 26 aoust i6o3 ; fonds de Sorbonne, n. i257, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
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et se rend à la Bastille. Elle est reçue par la Louvière, fils du conseiller Broussel, qui en était gouverneur. Par ses ordres fut alors tiré ce coup de canon retentissant qui changea la face de la journée. Un conseiller au parlement , Portail , fut, dit-on y celui qui abaissa sur la lumière la mèche embrasée * .
Le prince de Condé s'empresse de profiter de la porte de salut ouverte à son armée, en la faisant entrer dans Paris. Cette retraite s'opère sans désordre ; des troupes d'arrière-garde couvrent celles qui se replient. Cette mission périlleuse est remplie par trois escadrons des régiments de Condé, d*Enghien et de Conti, et par deux régiments d'infanterie, l'un français, l'autre allemand, avec deux pièces de canon.
Un détachement d'infanterie de Tannée des princes suivait les remparts pour gagner, par Tintérieur, le faubourg Saint-Marcel ; les soldats du maréchal de la Ferté crurent que ces troupes étaient des Parisiens qui s'approchaient par curiosité, et les saluèrent de ces cris ironiques : « Oh badauds! oh badauds! » Une décharge de ceux qui étaient ainsi traités mit fin à cette erreur et à cette plaisanterie, qui prouve que la curiosité prover*
* Mémoires du maréchal de Tkrenne et du marquiê de Montglat.
biale de l'habitant de Paris peut s'étaljlir par des origines anciennes et historiques.
Au défilé des troupes dans les rues de Paris, Ton remarqua que les officiers allemands portaient répée nue à la main , usage étranger que les Français adoptèrent depuis lors * .
Le prince deTarente, qui commandait Tarrièregarde, rentra le dernier, sur les huit heures du soir, avec trente chevaux, après s'être vaillamment comporté : la colonne de retraite ayant failli être coupée, il piqua droit aux assaillants, qui fujrent si vigoureusement chargés que plus de soixante restèrent sur la place.
Mademoiselle de Montpensier se tenait dans la rue Saint-Antoine, sur le passage de Tarmée des princes , et distribua de ses propres mains aux soldats cinq ou six cents pistoles; M. de Chavigny, qui l'accompagnait, imita son exemple. La princesse fit aussi défoncer quelques tonneaux de vin pour les réconforter ^.
Ce défilé . offrit plus d'un navrant spectacle: les morts et les blessés étaient portés sur des civières, sur des planches, sur des échelles; un cheval portait son cavalier mort resté roide sur sa
» Gazette.
^ Relation de ce qui s'est passé en France depuis le 5 janvier i652 jusqu'au 26 aoust i653; fonds de Sorbonne, manuscrits de la Bibliothèque impériale.
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solle, et suivait cot émouvant cortège ; CSiiitaiit, soutenu sur son cheval , sans chapeau, le corps travei'sé par une balle, s'avançîiit, avec la pâleur de la mort; Valon , blessé, était porté sur une chaise ; la Rochefoucauld, appuyé sur son fîls et sur Gourville, tous les deux fondant en larmes , cheminait, aveuglé par le sang de rhorrible blessure causée par la balle qui, entrant par le coin d'un œil, était sortie par Tautre. I^s Allemands mutilés n'étaient pas les derniers à émouvoir la pitié, quand ils demandaient du secours en un langage qu'ils ne pouvaient réussir à faire comprendre.
Quant au prince de (londé, son entrée parut être celle du dieu de la guerre en personne : il monbiit un cheval blanchi d'écume ; sa cuirasse , faussée en vingt endroits , miroitait sous IVmpreinte des coups c[u'elle avait reçus ; son visage, ses cheveux, ses vêtements, étaient maculés du sang et de la poussière du combat ; ses yeux brillaient encore dv. l'ardeur Fiévreuse de la bataille ; il tenait à la main son épée nue; par une sorte d'accident symbolique , il n'en avait perdu que le fourreau ! Kn ce jour, il fut l'idole passagén» du peuple de Paris, amoureux du prestige de la gloire militaire, témoin par ses propres yeux de son courage de fer et de ses hauts faits. Cette admiration, exprimée sur son passage, grandissant encore le hé-
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ros. Lorsque, dans cet état à la fois horrible et magnifique, il se présenta aux yeux de Mademoiselle, pour la remercier en son nom et au nom de son armée, il laissa échapper un élan de sensibilité, rendu plus touchant encore chez un guerrier par l'effet des contrastes : « Vous voyez, lui dit-il, un homme au désespoir; j'ai perdu tous mes amis : MM. de Nemours, la Rochefoucauld, Clinchamp, sont blessés à mort. » La princesse, à sa vue, fut saisie d'un tressaillement intérieur ; fanatique comme elle l'était de gloire et d'ambition , combien elle dut ressentir plus vivement que jamais l'insurmontable obstacle qui l'empêchait de lui donner sa main ! Elle avait alors pour s'en consoler l'illusion si chèrement caressée de devenir reine de France ; mais à quel point son regret eût • été plus vif encore, si elle eût pu entendre le mot que prononçait à cette heure même le cardinal Mazarin, lorsqu'il apprit avec certitude que le canon de la Bastille avait été tiré par l'ordre de la princesse sur les troupes royales; déception douloureuse, car dans le premier moment il avait cru qu'il était pointé contre l'armée des princes : « Voici, dit-il, un coup de canon qui a tué son mari !» De ce jour, Mademoiselle fut vouée au célibat par la politique royale, qui ne lui pardonna jamais la conduite qu'elle avait tenue dans cette célèbre journée.
a 52 SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
Ce combat fut certainement un des plus sanglants que l'histoire ait enregistrés , relativement au nombre des troupes engagées ; outre les blessés, on porta à huit cents hommes le chiffre des pertes de l'armée royale, et à mille hommes celui de l'armée des princes.
Cette armée , qui avait commencé son mouvement de retraite à trois heures aprèsf midi , défila dans Paris en suivant la rue Saint-Antoine jusqu'au pont Notre-Dame , et de là en suivant le quai de la Mégisserie jusqu'au Pont-Neuf, qu*clle prit pour franchir la Seine. Elle sortit par la porte Dauphine, et, passant derrière l'hôtel de Condé, alla camper au-delà du faubourg Saint-Marcel, sur une éminence placée entre ce faubourg et le village de Gcntilly *.
Le soir venu , quand le maréchal de Tureune eut acquis la certitude que l'armée des princes lui ' avait définitivement échappé, il donna à ses troupes le signal de la retraite, et, avec la cour consternée, s'éloigna de Parisien se retirant sur Saint- Denis.
* Relation de ce qui s'est passé dans Paris depuis ie 5 Janvier \^\i% jusqu'au 26 aoust iG53; fonds de Sorbonne, n. 4257,
manuscrits de la Bibliotlièque impériale.