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sont déjà assez connus du lecteur, pour qu'il voie sans surprise ce prince suivre une marche toute différente : il préfère s'efforcer d'obtenir du parlement , fut-ce par l'intimidation , mais en évitant toute apparence de rupture, la sanction du pouvoir inespéré que lui donne l'entrée de ses troupes dans Paris. Partageant au fond les sentiments de la politique royale , il trouvait que ce corps judiciaire, usurpateur si empressé des droits de la nation, était, en définitive, plus commode à manier que les États-Généraux , plus facile à réduire à l'impuissance.
Cette sanction du parlement n'était cependant pas un but facile à atteindre : l'entrée des troupes des princes avait été le résultat d'une surprise des événements; et le parlement, déçu chaque jour davantage dans son espoir de prédominance politique, était soutenu dans ses répulsions et dans ses méfiances par Topinion de la bourgeoisie, qui, nous le savons, avait abdiqué ses propres droits, en allant même au* devant de toutes les prétentions parlementaires. Deux moyens existent seuls pour conquérir les suffrages des assemblées hostiles : tacher, en les flattant, de les gagner à sa cause; ou bien les dominer par la force* L'emploi du premier moyen rencontrait un double obstacle : les antipathies parlementaires étaient trop pro->
DU HlCNi: l)K LOUIS XIV. hSq
noilcéos pour pouvoir fîicilcmeiit être changées iMi des sentiments opposés; le prince de (^ondé, de son coté, avait trop peu de souplesse de caractère , trop Tattrait et Tliabitude du commandement militaire, pour solliciter des sympathies en cherchant à flatter et à plaire. Le second moyen restant le seul à sa portée, il se résolut à dompter par la crainte la magistrature et la bourgeoisie, et ses vues, outrepassées sans doute, produisirent la terreur.
Pour en venir à ses fins, le prince trouva le concours le plus inattendu : il lui fut apporté, bien que dans des prévisions toutes contraires aux siennes, par le cardinal Mazarin luimême. 11 ressort, en effet, de la correspondance du cardinal, que la ressource pour abattre la Fronde, sur laquelle ce ministre fondait le plus d'espoir , était d'effrayer et de lasser la bourgeoisie par l'excès de Tanarchie, afin de l'amener à souhaiter la rentrée du roi à Paris sans conditions. Un sieur Ariste, commis du comte de Brienne, secrétaire d'Etat, avait même expédié des instructions écrites aux amis du cardinal, pour leur prescrire d*augmenter le désordre par tous les moyens en leur pouvoir *.
Par arrêt du parlement, luie grande assemblée
* Mémoires de (iwj Johj,
avait été convoquée à THotel-dc- Ville, le 4 juillet, afin d'aviser aux voies a choisir pour arriver au rétablissement de la paix. Quatre cents membres composaient cette assemblée , formée de la manière suivante : cent quatre-vingt-douze députés choisis , au nombre de douze députés par quartier, par les seize quartiers de Paris , parmi les conseillers des cours souveraines, les notables bourgeois et les principaux marchands; trente-six députés des corps de métiers, six^ pour chacun des six corps ; enfin les curés des paroisses , les députés des couvents, les échevins, conseillers et quarteniers de la ville, sous la présidence du pi^ vôt des marchands et du gouverneur de Paris.
Les princes firent rédiger, pour être soumis à la sanction de cette assemblée , un acte d'union conçu en ces termes :
« Nous, Gouverneur, Prévost des marchands et cschevins de la ville de Paris, estant deument assemblés à l'Hostel-de -Ville , avec le conseil de la ville, les quarteniers, dixeniers, et les mandés de chascun quartier, suivant et au .désir de l'arrêté du Parlement du premier jour de ce mois, déclarons cstre tous unis avec Son Altesse Royale et M. le prince pour la seureté et conservation de la ville et de la justice, et pour l'expulsion du cardinal Mazarin hors du royaume , conformément
DU RiîGNK DE LOUIS XIV. 26 1
aux déclarations de Sa Majesté et arrêts dudit Parlement, promettant de ne nous en départir jamais , et de concourir en tout ce qui peut despendre de nous pour parvenir à une fin si légitime, et généralement désirée de tous les gens de bien. £n tesmoing de quoy nous avons signé la présente déclaration, ce quatrième jour de juillet i652. »
Depuis le matin une vive effervescence agitait le peuple , attroupé sur les places publiques et dans les rues principales ; et comme des officiers et des soldats déguisés, émissaires secrets du prince de Condé , avaient placé un bouquet de paille à leurs chapeaux pour se reconnaître entre eux, ce signe fut spontanément adopté par la populace entière, qui força chacun à l'arborer ; tout passant qui s'y fût refusé eût exposé sa vie.
(]es symptômes si peu rassurants n'engageaient guère le duc d'Orléans à sortir du Luxembourg pour aller à l'Hôtel-de-Ville; cependant, après plusieurs heures d'hésitation, il se décida à céder aux instances, et s'y rendit, accompagné du prince de Condé. Quatre heures du soir sonnaient lorsqu'il y arriva, et l'assemblée était réunie depuis deux heures de l'après-midi. Dès qu'il eut pris séance, le duc d'Orléans, auquel l'apaisement momentané qui s'était fait sur son passage avait rendu tout
a()'^ SOUVENIRS
son calme, commença, avec sa facilité de parole accoutumée, par remercier les bourgeois de Paris cKavoir ouvert leurs portes aux troupes commandées par le prince de Condé ; ensuite il fit à l'assemblée la proposition , préparée à l'avance, de donner acte d'union avec son parti.
Pendant le discours de Monsieur, la foule , de plus en plus compacte, ameutée autom* de l'Hotelde-Ville, se livrait à des démonstrations d'autant plus bruyantes, qu'elle était excitée à la fois par les émissaires du prince de Condé et par ceux du cardinal Mazarin.
Cependant le procureur de la ville, sans se laisser intimider, ni par la proposition du duc d'Orléans, ni par le tumulte du dehors, qui commençait à pénétrer dans la salle, propose de députer vers le roi pour le supplier de rentrer à Paris sans le cardinal Mcizarin et de donner par son retour la paix à ses peuples. La majorité de rassemblée incline pour l'adoption de cet avis , lorsque le maréchal de l'Hôpital donne lecture d'une lettre qu'im trompette vient de lui apporter. Cette lettre exprime la satisfaction du roi de la conduite des bourgeois de Paris, parce qu'il sait que la retraite des troupes rebelles dans leurs murs n'a été accordée que contre leur gré ; elle les exhortcî à persévérer dans l'obéissance et à remettre l'as^eml^lée à huitaine.
DU rk(;ne de louis xiv. a63
Ni le i^tour du roi avec la seule condition du renvoi du cardinal de Mazarin , proposé par le procureur de la ville, ni Tajournement de l'assemblée à une époque où les conjonctures pourront être moins favorables encore, ne conviennent aux vues des princes : aussi , après la lecture de la missive royale, le duc d'Orléans et le prince de Condé se lèvent, comme pour ne pas gêner les suffrages par leur présence, et se retirent.
En montant en carrosse, Condé s'écrie : « Que « la salle est pleine de Mazarins qui ne cherchent a qu'à gagner du temps et à ne rien conclure. » L'écho de ces paroles, propagé de bouche en bouche, roule sur la place de Grève en longs frémissements.
Il est six heures du soir; l'assemblée de l'Hôtel-de-Ville, soit qu'elle trouve l'heure trop avancée pour recueillir les votes des quatre cents membres qui la composent, soit qu'elle veuille se conformer à la missive royale, se sépare sans rien conclure, et les premiers sortants apparaissent aux portes, alors que les carrosses des princes et de leur suite disparaissent dans la direction du Luxembourg. A leur vue, les frémissements de la foule éclatent en cris de rage ; les piques s'abaissent, les glaives sortent des fourreaux, refoulant à l'intérieur ceux qui veulent sortir. Une vive fusillade est dirigée contre les fenêtres, à ces cris: Union ^
union j mort aux Mazftrins! La garcle bourgeoise, convoquée pour la protection de l'assemblée et rangée sur la place de Grève, fait cause commune avec rémeute.
Les archers préposés à la garde de l'Hôtel-de- Ville ont eu le temps d'en fermer les portes, et répondent par quelques coups de mousquets. Alors les assaillants entassent contre les portes des monceaux de bois arrachés aux bateaux du port, des fagots, de la paille, et y mettent le feu, qu'ils attisent en versant des flots d'huile. Les portes cèdent aux flammes et aux coups répétés.
Pendant cette attaque, une terreur indicible règne dans l'intérieur : les membres de l'assemblée jettent d'abord par les fenêtres des billets sur lesquels sont écrits ces mots : Union atfec les princes j espérant contenter ainsi le désir du peuple qui n'y prend garde, voulant tuer et piller; puis, faute de drapeau, ils arborent un drap blanc en signe de paix ; mais ce drapeau improvisé est abattu par les balles et brûlé après que les coins en ont été visités , pour voir s'ils ne contenaient pas d'argent ^ Voyant l'inutilité de ces tentatives pour calmer la fureur populaire, les uns se jettent à terre comme s'ils avaient déjà reçu le coup dé la mort, d'autres se préci-
^ Joutnal des guerrei civiles, par Dubaisson-Aobenay, t. VI, p. 170; manuscrit conservé à la bibliothèque Mazarine.
pitent pour se confesser aux pieds des curés si à propos présents a l'assemblée, et ceux-ci se confessent entre eux; quelques-uns veulent se défendre et barricadent avec les meubles qui leur tombent sous la main les salles dans lesquelles ils se réfugient ; quelques autres , ne voyant de salut que dans la fuite, se précipitent au dehors à travers les flammes et les piques, et courent audevant du danger auquel ils veulent échapper.
La foule a envahi Thotel ; dans la cour, le maréchal de l'Hôpital tente de la repousser à la tête de ses gardes et des archers de la ville. Ils forment une barricade ; mais, comme ils manquent de munitions suffisantes, ils ne se présentent que quatre par quatre à la barricade pour tirer à coup sur et couchent sur le carreau plus de cent cinquante assaillants; mais, à la fin, ils succombent sous le nombre et la barricade est emportée * . Le maréchal de THôpital ne sauve sa vie qu'en otant son Ordre * et en se perdant dans la foule pour ne pas être reconnu.
Pendant huit heures entières un affreux désordre règne dans l'intérieur de l'Hôtel-de- Ville et sur la place de Grève; sur celle-ci, le curé de Saint-Jean apparaît portant le Saint-Sacrement, dans l'espoir de calmer la sédition; mais, sous
* Mémoires de Conrart.
^ L'ordre du Saint-Esprit ; il se portait en sautoir.
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(les nuMiart's do moii:, il est forcé de se retiiiT. Le peuple, (pie nul frein ne retient plus, assouvit sa ra^e à son gré, et, par un de ces coups du sort familiers aux révolutions, cç sont les plus déterminés frondeurs qui fournissent le plus de victimes. Leur nombre cependant est loin d'ap^ procher de celui des scènes horribles dont la grande révolution française nous a montré depuis le sanglant spectacle ; la plèbe alors était plus facile à satisfaire et le public s'émouvait à moins de frais. Sur les quatre cents membres de l'assemblée, cent environ furent tués ; mais ils furent presque tous maltraités ou rançoimés. Le carnage eût été bien plus grand si , parmi les mutins eux-mêmes, beaucoup ne s'étaient employés à sauver ceux que Ton poursuivait, les uns par générosité pour secourir des personnes de leur connaissance, les autres par intérêt pour en tirer de Targent. Parmi ceux qui perdirent la vie dans ce tumult<?, se trouvèrent Ferrand, sieur de Janvry, fils de Ferrand, doy^i du parlement, Savary et Le Fèvre, conseillers, Legras, maître des requêtes, Miron , maîtn; des comptes et colonel de son quartier. Le l^oulanger, auditeur des comptes, \on, ancien échevin. Desforges, marchand de la rue Saint-Denis, Fressand, marchand de fer de la place Maubert. D'autres, sans laisser la vie dans ce tumulte, y furent gravement mal-
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traités on rerurent même do dangereures blessures; tels que (iilbert de Voisins, conseiller au parlement, Fournier, ancien échevîn, accablé de coups de crosse sur la tête. Le président Charton, en sa qualité de zélé frondeur, ayant cru à son influence pour calmer le désordre, eut ses habits déchirés, fut renversé, contusionné par la hampe d'une hallebarde et apprit à ses dépens que les mutins ne distinguaient personne. Cependant le conseiller Bitaut, avec lequel nous avons fait connaissance alors qu'il signifiait bravement un arrêt à une armée en marche*, fut plus heureux : un marchand voulait le tuer lorsque, harassé dans sa fuite, il ne pouvait aller plus loin ; il n'eut qu'à se nommer et à faire valoir son dévouement à la Fronde pour désarmer son meurtrier. Parmi ceux qui ne sauvèrent leur vie qu'à grand'peine : Mandat et d'Aligre ne durent leur salut qu'en se dissimulant dans un galetas de l'Hôtel-de-Ville, sur des rayons élevés; Frugier, conseiller au parlement, en disparaissant dans les ténèbres d'une cave; Génégaud, président aux enquêtes , dépouillé et traîné dans les rues, racheta sa vie pour vingt pistoles , et le prince de Rohan-(iuêménée sauva la sienne pour quarante. Mieux partagé qu'aucun autre, le président Aubry ,
' Vuy. lum. I, p. 334,
goutteux et âgé de soixante-dix-huit ans, qui se faisait toujours porter dans une chaise, revint ce jour-là de rHotel-de-Vîlle à pied et prestement, sa goutte ayant disparu comme par enchantement.
Il est difficile de se fi^rer un plus douloureux épisode que celui qui suivit la mort de Miron. Dès le commencement de Témeute, malgré toutes les représentations, il avait voulu sortir pour aller faire armer sa colonelle et revenir dégager THôtel-de-Yille, disant qu'il aimait mieux périr en remplissant son devoir que de se sauver en y manquant. Arrêté par la foule, dès ses premiers pas, vainement il s'était nommé; bien que connu pour l'un des frondeurs les plus ardents, il fut transpercé de coups de baïonnettes et de poignards, et son corps fut porté vers sa demeure. A la fenêtre de sa maison, sa femme regardait dans la rue ; très-frondeuse elle-même, elle ne concevait l'appréhension d'aucun danger pour son mari , et s'imaginait voir porter le corps de quelque mazarin. £n apprenant la vérité, sa douleur et sa colère furent telles qu'elle en perdit pour longtemps la raison .
Les princes étaient tranquillement rentrés au palais dit Luxembourg, lorsque la nouvelle des massacres de l'Hôtel-de- Ville les y suivit sans tarder. Le duc d'Orléans s'adressa au prince de
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Conclé pour le prier de courir à i'HoteWe-Ville apaiser le] désordre : « Monsieur, lui répondit le prince, il n'y a point d'occasions où je n'aille pour votre service ; cependant je ne suis pas homme de sédition, je ne m'y entends point, et j'y suis fort poltron. Envoyez-y M. de Beaufort, il est connu et aimé parmi le peuple : il y servira plus utilement que je ne pourrois faire * . »
Le duc de Beaufort part avec le marquis de La Boulaye; émissaires suspects, ils laissent faire. Comme les bruits incessants de la continuation du désordre arrivaient après leur départ au Luxembourg, d'où l'on réclamait avec anxiété des mesures pour le faire cesser, le duc d'Orléans eut enfin recours, pour la troisième fois depuis si peu de temps, à sa grande ressource dans les occasions périlleuses : il envoya sa fille.
M"* de Montpensier était, jusques à cette heure, restée étrangère aux événements de la journée ; seulement, pendant que son père et le prince de r.ondé étaient allés à rHot(»l-de-Ville, elle s'éuût promenée dans Paris par curiosité, après avoir arboré à son éventail, noué avec un ruban bleu, le bouquet de paille de rigueur. La mode, qui s'empare de tout, fit adopter par les femmes du
* Mémoires de Mademoiselle de Montpensier,
<;raiul nioiulo le si^iio dr la paille, sons mlIU? formes que cette reine frivole, dont le sceptre est phis durable cependant qu'aucun antre , parvint même à rendre élégantes et variées. Mademoiselle avait été «iccueillie partout par les cris : J ive le r()f\ virent les princes, et /?oini de Mazarin ! Inutile de dire que Tintrépidc princesse accepta sans hésiter la mission paternelle; si elle pouvait tent(T une héroïne, elle était digne aussi du cœur d'ime femme !
La nuit venait de tomber, le carrosse de Mademoiselle franchit les portes du palais du Luxembourg et la condm't à travers le spectacle lugubre du désordre des rues et des corps inanimés de plusieurs victimes qu'on rapportait de l'Hotel-de- Ville; sur le Petit-Pont il est même accroché par la charrette funèbre qui, chaque nuit, emmenait les morts de Tllotel-Dieu, et la princesse est obligée de se rejeter sur la portière opposée pour ne pas élre frappée au visage par les pieds et les mains (jui sortaient. Ce point est le plus extrême où elle puisse parvenir; les flots tumultueux de la foule, a travers laquelle tout passage est impossible , l'obligent à retourner au Luxembourg.
La princesse rend compte à son père de son infructueuse tentative; mais celui-ci exige qu'elle reparte sur-le-champ; et le carrosse, alors que
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iiiiiuiit sonnait aux horloges de la ville, sort de nouveau du palais. (]ette fois, l'heure avancée avait rendu les rues presque solitaires et le carrosse parvient sur la place de Grève. Le duc de Beaufort qui , depuis son départ du Luxembourg, était resté aux fenêtres d'une maison donnant sur la place * , descend au-devant de la princesse, et, lui donnant la main, lui fait franchir les poutres fumantes encore des feux de l'incendie, qui encombrent Tentrée de THôtel-de- Ville.
La présence de la princesse met fin aux affreux désordres de la soirée et de la nuit, et les personnes encore cachées dans les divers réduits où elles ont cherché un asile peuvent s'esquiver dans les ténèbres pour gagner leurs maisons. Le Fèvre, prévôt des marchands, sort le premier d'un obscur cabinet et s'empresse de retourner chez lui, après avoir offert à la princesse sa démission; car il s'estimerait fort heureux, lui dit-il, dans un temps pareil, de n'être point (mi charge. Le maréchal de l'Hôpital, caché aussi depuis qu'il avait tenté une résistance inutile, profite de ce calme pour sortir par une fenêtre, sans vouloir, pour éviter sans doute toute expression de reconnaissance embarrassante dans sa situation, se présen-
' Mëvioires de (in y Jo/fj.
I^^a SOUVENIRS
ter à Mademoiselle, qui l'attendit vainement daus la grande salle ^ A la pointe du jour la princesse se retira.
Cette affreuse scène de meurtres à THôtel-de- Ville perdit sans retour le parti des princes daus Tesprit de la partie saine des habitants de Paris. Ces violences étaient tellement impolitiques qu'elles sont un argument ajouté à d'autres preuves, de la connivence du cardinal Mazarin , dans le but de dépopulariser les princes. Car on ne peut douter, quel que pût être le penchant du prince de Condé à dominer par la crainte, que ses intentions n'aient été terriblement dépassées; son propre intérêt en parait un sûr garant. Aussi les princes se défendirent-ils de toutes leurs forces
^ La retraite du maréchal de THôpital de THôtel-de-Ville ayant été interprétée à tort par quelques historiens comme un acte de faiblesse ^ tandis qu'il avait fait toute la résistance possible avec les moyens insuffisants dont il disposait^ a été remise dans notre récit dans son jour véritable , plus encore parce qu'une conduite pusillanime ne saurait être imputée à un maréchal de France^ que par le motif des liens du sang qui rattachent à lui Fauteur^ du côté maternel; son arricrc-grand^mère^ la marquise de Lostanges^ dame d'honneur de Madame Adélaïde^ tante du roi Louis XVI, était avec la marquise des Monstiers- Mérinville^ sa sœur, le dernier rejeton de l'illustre mai«on de l'Hôpital. François de THôpital, gouverneur de Paris, objet de cette note ^ était frère cadet de Nicolas de l'Hôpital, duc de Vitry, aussi maréchal de France ; ils étaient (ils de Louis de THôpital, marquis de Vitry, capitaine des gardes du roi Henri IV^ après avoir été l'un des soutiens de la Ligue.
d'avoir ordonné ces horreurs ; mais Topinion en fit toutefois peser sur eux l'odieuse responsabilité.
Les princes, pour mettre à profit l'ascendant que leur donnait le premier moment de stupeur qui suivit ces événements, convoquèrent à THôtelde-Ville une nouvelle assemblée, dans laquelle néanmoins ils n'obtinrent qu'une faible majorité pour l'élection du conseiller Broussel au poste de prévôt des marchands, et pour celle du duc de Beaufort à celui de gouverneur de Paris. Après cette élection, le traité d'union fut conclu avec les princes pour remettre, fut-il dit, l'État dans sa première forme.
Les princes convoquèrent ensuite le parlement; mais ne parvinrent à le réunir qu'avec les plus grandes difficultés, un grand nombre de conseillers se refusant à toute séance, conformément à des instructions venues de la cour. Au jour de la réunion , les princes et leur suite s'y étant rendus, "pour demander : le duc d'Orléans, à être nommé régent du royaume, le prince de ('onde, lieutenant-général et chef suprême des armées, ils furent forcés d'entendre de vives récrimination^ au sujet des massacres de l'Hôtelde- Ville. Ils les désavouèrent hautement; mais la majorité leur parut si incertaine, qu'ils durent eux-mêmes recourir à des ajournements II. \S
pour se donner le temps de gagner des voix. Enlîn , après ({uinze jours de délibération, soîxante-dix-liuit voix sur cent-quarante-trois conseillers })résents, rendirent, conformément à la proposition de Broussel, un arrêt portant: « Qu'atcc tendu la captivité du roi , M . le duc d*Orléans « serait déclaré régent du royaume, et supplié a d'employer son autorité pour mettre en litc berté la personne dudit seigneur roi; que M. le a prince de Condé serait prié d'accepter le com- <c mandement des armées; qu'il serait écrit à « tous les parlements pour les inviter à rendre (c d(* pareils arrêts , et aux villes principales du « royaume pour leur enjoindre de s'y confor- « mer. »
La Chambre des Comptes et la Cour des Aides reconnurent les pouvoirs conférés aux princes. Une nouvelle assemblée à l'Hôtel-de-Ville leur octrova la faculté de faire des levées d'hommes et d'argent, et vota huit cent mille livres pour cette destination.
Il était d'usage, lorsque des levées de troupes étaient faites, de les employer bien moins au recrutement des régiments existant, qu'à former avec elles de nouveaux régiments. Cette coutume tenait à ce que, les chefs de corps étant chargés du recrutement des troupes sous leurs ordres, il arrivait que les vieux régiments s'éteignaient avec
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leurs chefs emportés par le temps ou par la guerre, tandis que les officiers plus jeunes qui obtenaient des commissions s'empressaient d'autant plus de lever des régiments nouveaux qu'ils avaient le plus souvent l'honneur de leur attacher leur propre nom. Les levées ordonnées ayant eu pour effet de susciter beaucoup d'ambitions rivales, les princes, qui avaient moins d'intérêt à ^ en satisfaire quelques-unes qu'à ne mécontenter personne, décidèrent que les nouveaux régiments de cavalerie et d'infanterie, de même que les compagnies d'ordonnance, porteraient les noms de leurs terres ou de leurs gouvernements. « Il faut, en outre, se prit à dire le prince de Condé, en faire sous le nom de Mademoiselle; elle a fait tant d'actions extraordinaires dans cette guerre, qu'il faut que nous en fassions une qui le soit tout à fait pour elle * ; » et il fut résolu de former au nom de la princesse un régiment de cavalerie et deux compagnies d'ordonnance. Le comte de Holac fut nommé capitaine de la compagnie de gendarmes, avec la lieutenance au comte de Lussan et l'enseigne au marquis d Humières ; le comte des Cars fut nommé capitaine de sa compagnie de chevau-légers. Un jour Mademoiselle de Montpensier, très-fière, alla faire à cheval une
* Mémoires de iW"* de Montpensier i.
promenade au bois de Vincennes, trompettes sonnantes, sous l'escorte de ses deux compagnies brillamment équipées. Quant au régiment de cavalerie, dont le comte de Brancas devait être colonel et dont le commandement de chacune des douze compagnies était brigué par de nombreux officiers, sa levée resta à l'état de simple projet. Mademoiselle a pris soin de nous en confier ellemême la raison : « Je ne voulus pas lever un r^iment de cavalerie^ parce qu'il fallait cent mille livres ; je m'attachai plutôt à mes deux compagnies, parce qu'il ne fallait que vingt mille livres *. » Une faut pas oublier que Mademoiselle était la princesse la plus riche de l'Europe; nous l'avons vue multiplier les preuves de dévouement à sou parti, jusqu'à s'exposer elle-même aux plus sérieux dangers ; mais son dévouement n'allait pas jusqu'à exposer son argent. Après cet aveu, la princesse était-elle bien en droit de dire en
traçant son portrait qu'elle ignorait si elle était libérale * ?
Los princes purent alors , pendant quelque temps du moins, savourer la satisfaction de leur triomphe : ils virent à leurs pieds les divers corps de magistrature, étonnés de leur audace , et la bourgeoisie effrayée des violences qu'elle leur
* Mémoires de M"* de Montpensier.
* Voy. p. 48.
DU RÈGNE DE LOUIS XIV. i^'j
attribuait. Quant au peuple, qui avait été constamment favorable à leur cause, et qui dans tous les temps aime la force et ne hait pas la violence, il continuait à former leur meilleur soutien ; mais il était un peu ébranlé.
L'entrée en fonctions du duc de Beaufort comme gouverneur de Paris , et du conseiller Broussel comme prévôt des marchands, auxquels les princes firent solennellement prêter serment, donna à leur autorité une action bien autrement directe que par le passé. En outre, ils formèrent un conseil à Timitation dii conseil royal, composé des ducs de Beaufort, de Nemours, de Brissac, de la Rochefoucauld, de Rohan, des présidents au parlement de Longueil et de Nesmond , des présidents Aubry et Larcher, de la cour des comptes , Dorieux et le Noir, de la cour des aides, conseil dont le chancelier Séguier accepta la présidence. Ils agitèrent même la question de créer des maréchaux de France, comme le duc de Mayenne l'avait fait au temps de la Ligue, avec la pensée qu'ils seraient confirmés de même par un traité ; ce projet resta néanmoins sans exécution.