LETTRE DU PÈRE BERTHOD AU CARDINAL MAZARIN
« Monseigneur,
« J'escrivis à Voslre Emînenee le 8® du couranl -dans le paquet de Monsieur de Vendosme la dispo- -sition dans laquelle esfoit alors Bordeaux ; je continueroisà vous en rendre compte, si M.Delas ne vous -en informoit pleinement. Depuis la réduction de Bordeaux, le Procureur du Roy de Périgueux et moy avons toujours eu correspondance avec la participation de Monsieur de Candale, et il s'en est «uivy ce que vous avez apris.
« Je ne vous dis pas cela, Monseigneur, pour me faire de feste, mais pour faire voir à Vostre Emifience que je ne trouve point d'occasion où je ne lâche de rendre quelque service au Roy. Elle est informée de ce que j'ai fait à Paris et à Bordeaux, mais elle ne sçayt pas que j'ay travaillé un an entier xivec M. Bartet * pour vostre service pendant que vous estiés auprès de Cologne, à Dinan et à Sedan ; que presque toutes les lettres que vous avez receues
* Bartet, secrétaire du roi, auquel arriva plus tard cette singulière aventure : le duc de Candale le fit arrêter dans son •carrosse et lui fit couper le côté droit de ses cheveux et de sa moustaclie et arracher un de ses canons de dentelles, en réponse à cette plaisanterie que si l'on ôtait au beau Candale sa chevelure, ses moustaches et ses canons, il serait un homme •comme un autre.
de luy sont escrites de ma main et que j'ay deschiffrè grand nombre de celles que vous lui escriviés. J'ay toujours eu tant d'inclinalion à servir Vostre Eminence que jamais personne n'a sceu par moy ce que vouloit dire Gonorit *, la Mer *, le Ciel ', Zabaoth *^ les Séraphins *, les Anges ^, et tout le reste; et c'est pourquoy je m'eslime malheureux d*avoir si fidellement servy Vostre Eminence, d*avoir exposé ma vie cent fois à Paris et à Bordeaux pour le service du Roy, et que vous n'en ayez presque point de connoissance. Monseigneur, faites, je vous supplie, que mes peines ne soient pas sans récompense. Vostre Eminence m'a fait la grâce de m'en promettre souvent et jusques à présent je n'ay point ressenty les effets de vos libéralitez. Je croyoîs que vous me donneriez les mille escus de pension que le Roy a assignés à M. de Genlis sur l'évesché de Glandèves;^ mais je veux croire que Vostre Eminence a eu de puissantes raisons pour ne me les pas donner encore. Au moins, Monseigneur, faites, s'il vous plaist, qu'au retour de M. Delas^, il m'apporte des effets de pa-
^ Le cardinal Mazarin. \ Nous nous sommes servi pour ' Le môme. J la traduction de ces mots de con-
' Le môme. f vention de la clef donnée par
* La reine. / M. Ravenel dans sa publication des
s La môme. i lettres du cardinal Mazarin à la
« La princesse Palati- 1 reine provenant du fonds Baluze
ne. / à la Bibliothèque nationale^
'' M. de Las, maréchal de camp des armées du roi, dont le
frère avait suivi le parti des princes.
SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. fBf
Tolles de Vosfre Eminence, autrement on dira que j*ay servy en fripon ou en serviteur inutile. Sy j'avois rhonneur d'estre connu de vous, je croy que vous ne rebuteriez pas mes services que je ne rends jamais avec tiédeur, et je puis dire sans vanité, que quand j'entreprendroy quelque chose, il faudra qu'elle soit tien difficile si je n'en viens h bout, mais j'auray toujours pour objet le service de mon Roy et celuy -de Vostre Eminence, de laquelle je suis,
« Monseigneur, très humble et très obéissant serviteur,
« Bbrthod. »
ReUgieux cordelier.
« A Bordeaux, le 23« de septembre 1653.
« M. Delas entretiendra Vostre Eminence de ce -que j'ay fait à Périgueux *. »
Les trois députés envoyés par la ville de Bordeaux en Angleterre, Trancas, Blarut et Dezert, bien que non compris pour leur sort dans les articles particulièrement réservés à l'approbation du roi, furent du nombre des exceptés de Tamnistie, •celle-ci leur avait élé assurée cependant par une stipulation formelle du traité. Quelque inexcusables qu'ils fussent, il est plus inexcusable encore de manquer à la foi promise. Dès que la nouvelle
* Lettre inédite. Archives du ministère des Affaires étrangères» France, vol. 150.
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du dénouement fatal à leur parti qui mettait un terme à leur triste mission leur fut parvenue, ils^ se rendirent chez le ministre de France, afin d'appeler sur eux, par celle démarche, l'indulgence royale; ils allèrent même jusqu'à lui témoigner leur joie. L'exception formelle dont ils furent l'objet rendit leurs démarches inutiles, bien qu'ilseussent réitéré leurs \isites, mais au nombre d& deux seulement. On pourrait croire que celui qui manquait était Trancas, puisque des documents quenous avons cités précédemment jettent un soupçon sur sa rentrée secrète sur le territoire français ; mais le ministre de France dit formellement qu'au nombre de ces deux députés se trouvait le conseiller ; il veut évidemment désigner le conseiller au Parlement Trancas, et il ajoute sur son compte qu'il ne témoignait pas un suffisant repentir. Dezert était certainement le député qui manquait et dont nou& n'avons pu découvrir le sort; quant à l'orfèvre Blarut, nous avons dit ailleurs, qu'autorisé plus tard à rentrer en France et interné à Bourges, il obtint de revenir à Bordeaux au bout de quatre années *. Un grand succès venait de rendre les Anglais plus intraitables que jamais dans la négociation que M. de Bordeaux conduisait si péniblement, leur flotte avait remporté une victoire signalée sur la flotte
* Voy. t. VII, p. 8.
des Etats-Généraux de Hollande; exaltés par ce triomphe, ils ne songeaient à rien moins qu'à incorporer les Provinces-Unies à la république d*Angleterre. La reine Christine de Suède aurait volontiers pris parti pour les plus faibles et soutenu les Hollandais ; son ambassadeur à Londres fit connaître ces intentions, dont la générosité n'avait pas pour l'appuyer une puissance suffisante, et ce fut sans doute cette considération qui empêcha M. de Bordeaux de vouloir se concerter avec lui et à répondre par cette banalité que le roi de France serait heureux de voir la paix fleurir entre tous ses alliés. Les Anglais, dans l'enivrement de leur victoire, disaient qu'une fois l'annexion de la Hollande opérée, ils seraient assez puissants pour ne pas craindre l'Europe entière, si elle se coalisait contre eux. Ils tenaient d'autant moins à presser la conclusion d'un traité de paix avec la France, que la situation présente leur conservait le précieux avantage de nuire à leur rivale séculaire. Ils avaient déclaré à M. de Bordeaux, par l'organe des commissaires de leur Conseil d'Etat, qu'ils ne voulaient pas du renouvellement des anciens traités, parce que dans ces traités se trouvaient les noms des rois d'Angleterre avec lesquels ils avaient été conclus, et qu'il fallait rédiger un traité tout nouveau, conforme au régime présent de l'Angleterre, pour lequel les anciens traités pourraient seu-
lement servir de renseignements. Le ministre de France s'était aussitôt mis à l'œuvre, compulsant le traité de 1606 et tous les articles concernant la liberté du commerce contenus dans le traité de J610 et dans les suivants, jusqu'à celui de 1632. Mais, son travail terminé, il se trouve en présence des mêmes attermoiements que par le passé. On lui objecte de nouveaux sujets de méfiance, parce que des Irlandais sont enrôlés pour le compte du duc d'Yorck qui sert dans l'armée du maréchal de Turenne et que ces troupes irlandaises pourraient devenir le noyau d'une armée d'invasion de Charles II en Angleterre. Enfin, le ministre de France, informé que de nouveaux émissaires du prince de Condé sont arrivés en Angleterre et que Cromwell les reçoit souvent, pressent que les Anglais, malgré la chute de la ville de Bordeaux, nourrissent le projet d'une entreprise dans la Guyenne. En attendant qu'ils agissent eux-mêmes, ils permettent à TEspagne d'équiper les six vaisseaux qui n'avaient pu prendre la mer à temps pour le secours de Bordeaux^ et sont disposés même à l'autoriser à en équiper davantage. Le Ministre de France qui a continué jusques ici à engager sa Cour à céder devant tous les obstacles qu'on lui suscite, après le travail inutile auquel il
* Faute de matelots, comme nous Tavons vu ; la Hollande ayant formulé des protestations pour empêcher que ses matelots prisonniers en Angleterre fussent employés à ce service.
Tient de se livrer et en présence de Thoslilité si peu déguisée dont il est témoin chaque jour, se décourage enfin et se révolte; il propose à M. de Brienne de changer de ton. Mais, pour cette première fois qu'il pousse sa Cour à l'énergie, sa proposition n'est pas approuvée; il reçoit Tordre de fie rien brusquer et de prendre palience. Le cardinal Mazarin intervient lui-même en écrivant à M. de Bordeaux qu'il faut atout prix calmer les défiances de l'Angleterre, lui persuader, chose difficile, -que sa prospérité est liée à celle de la France, l'assurer qu'il fournira de son propre argent pour poursuivre la restitution de marchandises capturées par un corsaire de Charles II, enfin demander confidentiellement à Cromwell quelles concessions pourraient lui plaire, parce qu'il suffirait qu'elles fussent possibles pour qu'elles fussent accordées. Il ^st certain, d'après ces instructions, que si la paix ne se fît pas alors, c'est que Cromwell espérait tirer meilleur parti de la continuation de l'état d'hostilité que d'un traité, car il est évident que dès ce moment l'expulsion du roi d'Angleterre du territoire français ne lui eût pas été refusée, pas plus qu'elle ne le fût iors de la signature^en 1655, du traité de paix dont -cette expulsion fut une des essentielles conditions. La situation diplomatique que nous venons de <iécrire résulte de l'appréciation même des lettres •de M. de Bordeaux au comte de Brienne et au car-
dinal Mazarin et du cardinal Mazarin à M. de Bordeaux*.
L'affinité qui s'était établie entre la Fronde de Guyenne et la révolution d'Angleterre avait pris fin forcément parla paix de Bordeaux, mais nous venons^ de constater que ce ne fut pas sans regret de la part de l'Angleterre et sans espérance de faire renaître la guerre civile.
La mission militaire du duc de Vendôme dans la Guyenne se prolongea deux mois au delà de celle du duc de Caudale, parce qu'il avait à observer la flotte espagnole qui continuait à occuper l'embouchure de la Gironde, interceptant le commerce et suspendant une menace incessante d'agression et de débarquement. Le duc de Vendôme ne se décida que le 30 octobre à attaquer la flotte espagnole. Il donna l'ordre à ses vaisseaux stationnés aux abords de l'île de Casau de lever Tancre et, descendant avec eux le cours du fleuve, il arrivait, le 1"' novembre, en vue de la flotte espagnole. Celle-ci était sous voiles, et, sans attendre son approche, elle gagna la pleine mer. Le duc de Vendôme ne put atteindre que quelques petits navires retardataires auxquels il mit le feu. Quelques bâtiments légers qu'il avait lancés à la poursuite des ennemis pour reconnaître leur direction, lui rapportèrent que la flotte espagnole s'était
* Voy. ces documents à V Appendice.
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séparée en deux escadres, Tune faisant route vers Saint-Sébastien et l'autre du côté de Dunkerque*.
La facilité de cette expédition dut faire regretter d'avoir si longtemps tardé de l'entreprendre.
Nous avons dit que les ducs de Vendôme et de Candale ambitionnaient tous les deux le gouvernement de la Guyenne ; la Cour, embarrassée de témoigner une préférence, ne le donna ni à l'un ni à l'autre, et rétablit dans ce gouvernement le duc d'Épernon, père du duc de Candale. Cette détermination était du reste un acte d'énergie ; ce gouvernement avait été enlevé précédemment au duc d'Épernon par une concession, en raison de l'impopularité qu'il avait encourue; son rétablissement était la preuve que les clameurs populaires seraient peu écoutées désormais. Le comte d'Estrades fut nommé maire perpétuel de Bordeaux, haute récompense bien due à ses éminents services ; militaire, diplomate, administrateur, sa capacité excellait dans tous les emplois, et les difficultés égales à l'honneur des fonctions qui lui étaient conférées étaient dignes de ses talents ^. Après ces éloges mérités
* Voy. la Gazette; art. sous la rubrique : Bordeaux, 6 novembre i6o3.
* Godefroy, comte d'Estrades, mort en 1686, âgé de 79 ans et enterré en Téglise Saint-Euslache, à Paris, fut nommé maréchal de France en 1675. 11 tenait à la Guyenne par ses alliances de famîUe : sa grand'mère, Antoinette Arnoul, mariée à Jean d'Estrades, était fille d'un conseiller au Parlement de Bordeaux ; sa mère était Suzanne de Secondât de Montesquieu. Le comte
par le vaillant serviteur de la cause royale^ adressons-lui un reproche au nom de Thistoire, des intérêts de laquelle il s'est trop peu préoccupé. Pour effacer à Bordeaux toutes les traces, tous les souvenirs même de la Fronde, les registres du Parlement correspondant à ces années de troubles et de guerre civile furent brûlés ; cet acte ne put être accompli que par son autorisation ou par ses ordres; son zèle Ta emporté trop loin*.
4*Estrades épousa, en premières noces, Marie de Lallier dont il eut cinq enfants, et, en secondes noces, Marie d'Aligre, fille du «econd chancelier de France de ce nom, veuve de Michel de Verth amont, dont il n'eut point d'enfants. Son fils aîné et son arrière-pelit-fils, le dernier de sa descendance, lui succédèrent dans la charge de maire perpétuel de Bordeaux. Voy. ÏHistoire généalogique du P. Anselme,
* Bien des années après cet eremple fut suivi; le président Hénault, dans son Abrégé chronologique de V Histoire de France, dit que le roi fit ôter, en 16G8, des registres du Parlement de Paris tout ce qui s'était passé depuis l'année 1647 jusqu'en l'année 1652.