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CHAPITRE LXIX

Siège de Libourne. — La garnison prise de vin capitule à des conditions peu honorables. — M. de Majac disculpé par Lenet et par le comte de Maure. -- Inopportunité d'entreprendre le siège de Périgueux. — Instructions royales aux ducs de Vendôme et de Caudale pour s'emparer de Bordeaux de vive force. — Ordre d'attaquer sur trois points différents. — Le marquis de Sauvebeuf chargé de conduire des renforts aux armées royales. — Fonds pour les dépenses de cette entreprise. — Rôle important réservé au comte d'Estrades dans l'attaque de Bordeaux. — Instructions aux deux généraux en chef pour ne pas accorder des conditions trop indulgentes aux habitants de Bordeaux. — Opérations pour cerner Bordeaux de plus près : attaque du château de Vayres ; prise de la Teste-de-Buch et du château de Certes. — L'ardeur des partisans de la paix augmente dans Bordeaux. — Lenet suspecte et dénonce tout le monde au prince de Condé ; il est suspecté lui-même. — Sa lettre inédite au prince de Condé, du 17 juillet. — Conseil du comte de Marsin d'arrêter le prince de Conti. — Il signale Daniel de Cosnac et Sarrasin comme les dangereux conseillers de ce prince. — Le chevalier de Feuquières donne avis à Daniel de Cosnac de ces projets. — Prudence de la conduite du prince de Conti; il reçoit une députation des couvents et fait exposer le Saint-Sacrement dans la cathédrale de Sdnt-André. — Daniel de Cosnac et Sarrasin redoublent d'efforts pour dépopulariser Marsin et pour encourager le parti de la paix. — L'érêque de Tulle et le P. Berthod se rendent à bord du vaisseau amiral. — Le parti belliqueux dresse une batterie sur les rives du fleuve. — Le 17 juillet, la bourgeoisie se saisit de THÔtel-de-Ville. — Le colonel Balthasar sort de Bordeaux. —

La batterie des Bordelais est foudroyée. — Le 19 juillet, les assemblées de la Bourse et du Palais se fondent en une seule.

— Assemblée générale à la Bourse, opposition inutile du chevalier de Thodias, discours de Lauvergnac, résolutions prises. — Députation au prince de Contî. — Ce prince se déclare ouvertement en faveur de la paix. — Manifestations enthousiastes dans la ville de Bordeaux. — Les chefs de la populace gagnés. — Le P. Ithier, Dussaut et Fillot mis en liberté, le 20 juillet. — Proclamation de VUnion.— L'Ormée abolie. — La couleur blanche arborée, la couleur verte foulée aux pieds. — Tentative de réaction, le 21 juillet; conseillers intimidés. — Nouvelle assemblée à la Bourse; désaveu de l'ambassade envoyée en Angleterre; déclaration au nom des protestants. — Choix de trois envoyés pour s'aboucher avec le duc de Caudale. — Arrivée de Gourville à Bordeaux.

— Diversité de l'accueil qu'il y reçoit. — Son adresse auprès de Daniel de Gosnac. — Le prince de Conti remet à Daniel de Gosnac le brevet de premier gentilhomme de sa chambre.

— Gourville choisi pour traiter avec le duc de Caudale.

Le dernier succès des armes royales avait été la prise de la ville de Bourg ; aussitôt après le duc de Vendôme fit marcher ses troupes sur la ville de Libourne pour en entreprendre le siège. Ce général ne partit pas avec elles, une fluxion sur les yeux le retenant à Bourg, et le duc de Caudale revint à son camp de Bègle * pour observer de près les mouvements de la ville de Bordeaux. Le comte d'Estrades chargé de la conduite des troupes, ayant

* ViUage proche de Bordeaux, situé en amont sur la rive g<diuchede la Garonne.

SOUS lui ]e comte de Mon tesson, maréchal de camp, et le colonel Dillon qui venait d'être pourvu de la charge de maréchal de camp dans les armées du roi, mit trois jours à exécuter la marche de Bourg à Libourne, en sorte que le duc de Vendôme, remis de son mal, put arriver en même temps que lui devant la place. Les préparatifs du siège commencèrent le 13 juillet, jour où la tranchée fut ouverte. On ne forma que deux attaques en raison du petit nombre des troupes assiégeantes, deux mille quatre cents hommes seulement. Le 15, la première batterie ouvrit son feu, et le 16, la demilune fut emportée. Le mineur était prêt à attacher au corps de la place et une brèche dans le rempart permettait de faire passer quinze hommes de front, lorsque les assiégés, pour éviter un assaut, demandèrent à parlementer. Le duc de Vendôme, accueillant cette ouverture, envoya un officier, M. de Saint-Romain, qui venait de se distinguer au siège de Bourg, accompagné de Butin, son secrétaire, afin de régler les conditions de la capitulation. Ils trouvèrent la garnison prise de vin dans un tel désordre que le commandant de la place, M. de Majac, pleurant et désespéré, se vit réduit à l'impuissance de stipuler une capitulation honorable, il signa les conditions suivantes : que la garnison sortirait sans armes, sans vivres, sans munitions de guerre, sans bagages, sans chevaux ; les équipages

du comte de Maure étaient compris dans la capitulation ; par une convention additionnelle une exception fut faite pour les équipages de M. de Majac et de onze officiers à son choix. Tous les officiers durent prendre l'engagement par écrit de ne plus porter les armes contre le service du Roi *. Le duc de Vendôme fit son entrée par la brèche qu'il avait fait élargir à coups de canon ^.

Comme pour la capitulation de Bourg, le commandant de la place fut accusé de n'avoir pas employé toutes ses ressources pour une longue et vigoureuse défense.

L'indigne conduite de la garnison vient à l'appui de la correspondance de Lenet pour disculper la conduite de M. de Majac. Le comte de Maure, gouverneur, qui ne s'était pas rendu à Libourne pour défendre sa place, s'attacha aussi à disculper son lieutenant. Il le lui devait en toute justice, car il fallait toute la gravité de la situation de la ville de Bordeaux où il se trouvait, pour le disculper lui-même. La fatalité qui le poursuivait voulait en quelque sorte justifier une fois de plus le fameux triolet du prince de Condé ', dont nous avons vu qu'il

^ Voy. cette capitulation inédite, Archives nationales, kk. 1220, f«>326.

' Faits tirés en partie de la Gazette qui commet sur un point une erreur que nous avons rectifiée sur preuves authentiques, lorsqu'eUe assure qu'il n*y eut point de capitulation.

»Tom. !•', p. 516.

ressentait vivement la mortifiante plaisanterie. En dehors de Bordeaux une seule ville importante, Périgueux, restait désormais en possession de la Fronde des princes ; mais elle était trop éloignée da théâtre principal de la guerre pour qu'il fût opportun d'aller Tattaquer, il aurait falla d^rnir de troupes les alentours de Bordeaux et le moment semblait approcher d'entreprendre contre cette ville un suprême et décisif effort. Tel était alors le sentiment de la Cour; elle voulait même une attaque subite et de vive forc^ pour enlever Bordeaux par un coup de main, de préférence à un si^e en r^le que pouvait rendre long et d'une issue incertaine Tétendue du périmètre à investir, la facilité que pouvait donner aux communications extérieures sa position sur un fleuve large et profond, ses abondants approvisionnements. Des instructions dans ce sens furent transmises aux ducs de Vendôme et de Caudale. Cependant l'entreprise qui leur était prescrite était subordonnée à la condition que Tarmée navale d'Espagne n'aurait pas encore paru à l'embouchure de la Gironde ; l'attaque de Bordeaux devait être alors différée, parce que l'espoir d^un prompt secours rendrait aux habitants une énergie nouvelle. Dans ce cas, après avoir laissé dans les tranchées et les forts construits aux alentours des garnisons suffisantes pour en assurer la conser-

vation, il fallait renforcer la flotte royale en y embarquant les troupes qui resteraient disponibles, et aller livrer combat à la flotte d'Espagne. Après avoir victorieusement chassé celle-ci, l'armée viendrait reprendre ses positions pour combiner trois attaques simultanées. Uo point d'attaque était spécialement désigné, celui de la Bastide, pour être confié à M. de Comminges, lieutenant général, sous la direction immédiate du duc de Vendôme, qui devait se faire appuyer par le canon de ses vaisseaux embossés dans la rivière. Les deux autres attaques étaient laissées au choix des ducs de Vendôme et de Caudale; mais celles-ci devaient être particulièrement confiées au duc de Candale chargé de diriger l'une d'elles, tandis que l'autre serait conduite par le comte d'Estrades. Il était prescrit aux deux généraux en chef de se concerter pour toutes choses et d'utiliser, avec les munitions de guerre qui suivaient leurs armées, toutes celles qu'ils avaient trouvées dans la place de Bourg. Si celles-ci ne suffisaient pas, le comte d'Estrades devait en tirer de la place de Brouage où elles seraient remplacées plus tard sur les fonds destinés à la cavalerie. Eufin si les troupes elles-mêmes étaient en nombre insuffisaut, le marquis de Sauvebeuf avait ordre, suivant la réquisition qui lui en serait faite, d amener du Périgord tout ou partie de son infanterie et de sa cavalerie.

Un fonds de soixante mille livres comptant était fait pour subvenir aux dépenses de cette entreprise, mais ne devait être mis à la disposition des chefs que lorsqu'elle serait commencée. En outre la solde et la subsistance de Tarmée navale étaient assurées jusqu'au mois de septembre ^.

D'après les instructions que nous venons de faire connaître, le comte d'Estrades passait de Tarméo du duc de Vendôme dans celle du duc de Caudale pour seconder celui-ci dans les attaques de la rive gauche de la Garonne, du côté de l'assiette de la ville de Bordeaux. Nous savons déjà toute la confiance qu'inspirait à la Cour la capacité éprouvée du comte d'Estrades, auquel, pour faire plus d'honneur, elle transmit des ordres directs, par une lettre du roi ^.

A la suite de toutes ces mesures, la Cour envisageait avec espoir le moment prochain où, de vive force ou par un traité, elle serait maîtresse de la ville de Bordeaux ; déjà même elle se sentait assez assurée du succès pour prescrire aux deux généraux en chef de ne lui accorder aucunes conditions de nature à porter préjudice au plein exercice de l'autorité royale dans l'œuvre de la répression. Elle leur adressa donc à la même date que les instructions pour l'attaque de Bordeaux, une

* Voy. ces instructions inédites à V Appendice. ^ Voy. cette lettre inédite à V Appendice.

lettre qui leur inlerdisait toute promesse de ne pas construire une citadelle destinée à l'avenir à tenir cette ville en respect, toute promesse de rétablissement dans Bordeaux du Parlement, de la Cour des Aides et autres compagnies judiciaires; enfin toute promesse d'exempter d'une punition méritée les fauteurs les plus compromis de la rébellion *.

Pour se conformer aux ordres de la Cour, le duc de Vendôme dirigea immédiatement sur Bordeaux le corps de troupes qui venait de s'emparer de Libourne, en laissant en passant un détachement pour former l'attaque du château de Vayres situé à une lieue et demie à l'ouest de Libourne dans le pays d'Entre- deux-mers, château qui gardait le souvenir récent encore du séjour de Henri IV avant la bataille de Coutras. Ce château était important à emporter pour assurer à l'armée royale la possession paisible, couverte par deux fleuves, de ce pays d' Entre-deux-mers qui devenait son centre de ravitaillement et sa base d'opérations contre Bordeaux. Le duc de Vendôme, sans s'arrêter lui-même devant le château de Vayres, s'établit momentanément à Bourg. Le comte de Comminges battait la campagne aux alentours, dévastait les récoltes et faisait de nombreux prisonniers. Le duc de Caudale, de son quartier de Bègle, envoyait de

* Voy. celle lettre inédite à V Appendice.

nombreuses reconnaissances et il dirigea sur la Teste-de-Buch, sous la conduite de Marin qui remporta d'emblée, une expédition d'une conséquence majeure, puisqu'en perdant ce port, Bordeaux perdait la dernière communication qui lui était restée avec la mer. Marin sur son chemin prit en vingtquatre heures le château de Certes avec un seul canon *.

La chute des places de Bourg et de Libourne, la perte de la Teste, et cette énergie nouvelle des résolutions de la Cour qui transpirait au dehors, augmentaient d'autant plus dans la ville de Bordeaux l'ardeur des partisans de la paix. Lenet ne savait plus à quelles résolutions il pourrait s'arrêter €t quelles digues il pourrait opposer aux difficultés croissantes; il suspectait et dénonçait tout le monde au prince de Condé et n'échappait pas au sort de voir les soupçons auxquels il avait été lui-même en but grandir contre lui. On l'avait précédemment accusé de vouloir se ménager un accommodement avantageux par l'entremise de l'abbé de Guron, le nouvel évêque de Tulle ; on l'accusait alors d'employer au môme but, d'un côté M. de la Guette, de l'autre le gouverneur du jeune Mancini, neveu du cardinal, M. de Baas, dont le frère servait en Guyenne dans l'armée des princes. Lenet

* Nous avons tiré principalement de la Gazette la série de faits que nous venons de rapporter.

protestait auprès du prince de Condé de sa fidélité garantie par ses vieux services, tout en donnant à entendre qu'elle était peut-être un peu trop méconnue ; puis il émettait des insinuations sur le compte du prince de Conti en raison de ses entrevues fréquentes avec un père minime, saint homme, dit-il, qui passait pour faire des miracles et pour connaître l'avenir, et avec le comte d'Auteuil, l'objet constant de son antipathie. Ces conciliabules dans lesquels l'avocat Yilars jouait, paraît-il, un rôle mal défini, lui paraissaient d'autant plus suspects qu'il n'en pouvait pénétrer le but. Laissons-le parler lui-môme :

« Je finiray en disant à Vostre Altesse que plusieurs lettres sont venues de Paris qui disent que M. le prince de Conty traite par Chouppes; et madame de Longueville, par la Croissette. Ce sot bruit de la Guette continue toujours. Vous croyez bien, Monseigneur, que c'est une pure sottise. On m'a fait aussyThonneur (dont on ne s'estoit pas encore avisé) de me traiter en homme d'importance en disant que je traitois par Baas, gouverneur du petit Manciny. Je ne scay si c'est qu'on m'aye voulu associer ou si le Cardinal n'auroit pas fait courir ce bruit à dessein de me rendre suspect après avoir refusé toutes les entrevues proposées par l'évesque de Tulle (qui ne pouvoienl avoir que ce mesme objet) et mesme j'ay creu qu'il avoit obligé ledit

SOUVENIRS DU RÈGNE DE LOUIS XIV. il

sieur de Baas d'escrire icy à son frère» luy disant qu'après avoir eu si peu de recognoissance des services qu'il a rendus à Y. A. Son Éminence qui scait bien qu'il n'est pas homme à rien faire contre son devoir a creu pouvoir maintenant luy offrir quelque establissement considérable, comme char^ ges, gouvernements, etc. A quoy il respoudit avec tout l'honneur que V. A. peut s'imaginer, après avoir montré sa lettre à M. de Marsin et à moy. La mesme lettre portoit qu'il n'estoit pas le seul maltraitlé et que sy je scavois ce qu'il scavoit de voslre mecognoissance (c'est ainsy qu'il parloil) envers moy, je serois au désespoir. Vostre Altesse me fera bien la justice, Monseigneur, que je ne suis point trop homme à tomber dans de tels panneaux, et j'ose luy respondreque la plus cruelle de toutes les moHs me seroit plus douce que telle infamie. Je suis ce que je vous estois il y a vingt-deux ans, et ce qu'il ne tiendroit qu'à V. A. que je sois toute ma vie, et quand elle m'obligeroit au contraire, par Dieu j'en aurois grand mal de cœur. Je supplie pourtant V. A. de ne point parler de tout cecy, car j'ay promis que cela ne passeroit pas sa personne. «Jamais homme n'a eslé en plus grande faveur que M. d'Auteuil avec le prince de Conly qui est enfermé cinq ou six fois le jour avec luy et un minime nommé père Romain, homme de sainte vie, faisant mesme des miracles et voyant clair dans l'a-

12 SOUVENIRS DU pÈGNE DE LOUIS XIV.

venir. Messieurs de Massip et de Mestivier entrent dans cette liaison; je ne scais sy Vilars en est en tout ou en partie. Chacun tasche à deviner d'oîi vient cette grande confidence et personne ne le devine.

« Dieu conserve Voslre Altesse et luy donne toute prospérité *. »

Le secret que Lenet ne pouvait pénétrer d'abord devint bientôt plus transparent à ses yeux, et un jour il réunit chez lui une assemblée des fidèles du prince de Condé pour leur faire part de sa fâcheuse découverte qui devenait celle de tout le monde, car le mystère de l'entente du prince de Conli avec le duc de Caudale commençait à transpirer. Lorsque Lenet eut parlé, le comte de Marsin prenant la parole dit qu'il avait acquis la certitude que cet élan pour la paix qui se manifestait de la part des habitants de Bordeaux était Touvrage du prince de Conti, et il leur en donna pour preuvelaconduite que ce prince avait tenue lors de la première sédition des bourgeois, à la suite de laquelle, au heu de réclamer une punition exemplaire, il avait seulement opiné pour le bannissementdes plus coupables; il formula même des accusations sur des points auxquels le prince de Conti n'avait songé lui-même et arriva à

* Fragment d'une lettre inédite de Lenet au prince de Condé datée de Bordeaux, le il juillet 1653. Bibliothèque nationale, fond français, 6716, f» 37.

cette conclusion qu*il fallait s'assurer de la personne de ce prince ; que néanmoins on le traiterait avec tout le respect dû au frère et à la sœur de leur maître commun, et qu'un jour le prince de Conti leur serait reconnaissant de l'avoir mis dans l'impossibilité de se manquer à lui-même et à la fidélité qu'il devait à son frère. Il leur signala Daniel de Gosnac et Sarrasin comme les deux grands coupables qui avaient influencé les résolutions du prince, et appuya sur la nécessité de se défaire surtout du premier qu'il considérait comme ayant été gagné par la Cour. Ces propositions furent reçues par les uns, avec une salisfaclion accompagnée d'invectives contre le prince de Conti et contre son conseiller ; par les autres, avec un silence approbateur. Néanmoins toute décision fut ajournée pour être subordonnée aux événements décisifs qui ne pouvaient manquer de se produire.

Le chevalier de Feuquières s'empressa d'aller prévenir Daniel de Cosnac des projets concertés dans ce dangereux conciliabule, bien moins par le motif de quelque liaison d'amitié qu'il avaitavec lui, que par l'horreur que lui inspiraient ces machinations ténébreuses. Comme cet avis l'exposait aux plus graves conséquences, s'il en avait été reconnu l'auteur, il exigea de ne pas être nommé. Daniel de Gosnac le lui promit et, pour tenir fidèlement un engagement si mérité, se fit écrire cette révélation par

une main inconnue ; il l'apporta ensuite au prince de Conti en lui en garantissant la vérité. Ce prince fut surpris du danger qui le menaçait et auquel il était loin de s'attendre; mais, sans perdre son sangfroid, il avisa aux mesures nécessaires pour se précautionner *.

Ce prince en efifet, bien que soupçonné, ne se découvrait pas, et, la veille encore, il avait continué son double jeu avec son habileté accoutumée; recevant une députalion composée des supérieurs des couvents de la Merci, des Carmes, des Augustins, des Ccipucins, auxquels s'étaient joints un grand nombre de notables bourgeois venus pour lui demander de leur procurer la paix si ardemment désirée, il leur avait répondu par ces phrases qui satisfont sans engager à rien et il faisait exposer pendant ce temps le Saint-Sacrement dans la cathédrale de Saint-André pour implorer du ciel la prompte arrivée de Tarmée navale d'Espagne, afin d'anéantir la flotte du duc de Vendôme ^.

Pendant que le prince de Conti tenait la conduite prudente exigée par sa situation, ses conseillers, qui pouvaient se découvrir davantage, puisque le prince avait au besoin la ressource de les désavouer, marchaient résolument en avant. Sarrasin, son secrétaire des commandements, parlait aux officiers

* Voy. les Mémoires de Daniel de Cosnac.

• Voy. la Gazette.

SOUVENIRS DU RÉGiNE DB LOUIS XIY. 15

qu'il connaissait pour les plus dévoués, afin de les animer contre le comte de Marsin, du projet de celui-ci d'attenter à la personne du prince ; et, pour leur rendre Marsin suspect, il leur disait que Ton avait découvert son accommodement avec la Cour. Il les exhortait à se serrer autour du prince de Conti à l'occasion des dangers qu'il pouvait courir. Daniel de Gosnac poursuivant le même but de dépopulariser Marsin s'y prenait par une autre voie : il faisait répandre par Barberin le bruit que Marsin voulait éterniser la guerre, parce qu'il ne pouvait espérer aucun pardon de la Cour après sa conduite perfide en Catalogne ; et, qu'étant étranger, peu lui importaient les ruines que pouvait accumuler la continuation des désordres civils *.

Ces propos habilement propagés augmentaient d'autant plus l'ardeur du parti delà paix que l'attitude de l'entourage du prince de Conti ne laissait guère douter que ce prince apporterait au moment opportun un décisif concours.

Pour se tenir plus à portée de correspondre avec le mouvement de l'opinion qui se manifestait, 1 abbé de Guron, évêque de Tulle, et le père Berthod se rendirent à bord du vaisseau amiral, et le duc de Vendôme, quoique malade, quitta Bourg pour rejoindre son quartier général à Lormont. Il faisait

^ Yoy. les Mémoires de Daniel de Gosnac.

appuyer à dessein la propagande des partisans de la paix d'un grand bruit de l'artillerie de ses vaisseaux ; et l'on entendait de Bordeaux la canonade dirigée contre le château de Vaires qui ne pouvait tarder à succomber. Le parti belliqueux tâchait pendant ce temps de compenser son amoindrissement par des actes et il se mit à dresser sur la rive du fleuve une batterie vis-à-vis du lieu où l'on pensait que la flotte espagnole viendrait livrer combat à la flotte royale de France. Nous ne tarderons pas à voir le mauvais succès de cette tentative.

La tension devint alors extrême dans la ville de Bordeaux ; nous allons y suivre, jour par jour, pas à pas, la marche des événements.

Le 17 juillet, les bourgeois portés pour la paix, apnt appris que le colonel Balthazar devait occuper THôtel-de- Ville, s'y transportèrent en foule; les plus jeunes se saisirent des avenues et des portes et ne permirent au prince de Conti qui, depuis la recrudescence des troubles, y faisait sa résidence, de n'y rentrer pour la nuit qu'avec une suite de douze personnes. Le colonel Balthazar, qui n'aurait pu y pénétrer qu'en tentant une lutte qu'il ne jugea pas à propos d'engager, sortit de Bordeaux avec sa cavalerie, et alla se poster à Floirac *.

Le lendemain, dès l'aube, le duc de Vendôme fît

^ Village situé sur la rive droite de la Garonne, à 4 kilomètres au delà de la Bastide.

diriger le feu de son artillerie sur la batterie à laquelle travaillait depuis deux jours le parti belliqueux et qu'il n'avait pas eu le temps d'achever ; cette batterie était placée en face du vaisseau amiral le Jupiter^ commandé par La Giraudière. Les travaux des Bordelais furent foudroyés ; travailleurs et défenseurs s'enfuirent avec perte de trente hommes, de leur officier, et d'un capitaine Irlandais.

Cet échec anima encore davantage la bourgeoisie qui avait manifesté la veille, elle s'assembla à la Bourse pour aviser aux moyens de s'organiser solidement, et l'un de ces bourgeois, La Crompe, signalé par son énergie, ayant reçu un passe-port avec ordre de sortir immédiatement de Bordeaux, la jeunesse s'y opposa et le porta en triomphe.

Le 19, au matin, la bourgeoisie s'assembla de nouveau à la Bourse, pendant que les officiers de justice, les avocats, procureurs et notaires se réunissaient au Palais. Ces deux assemblées, mues par les mêmes intentions, s'apercevant que leur séparation pe pouvait qu'apporter du retard aux résolutions qu'elles voulaient prendre, se décidèrent à se réunir. Une députation de l'assemblée du Palais vint apporter à l'assemblée de la Bourse la proposition que tous les corps s'assemblassent en un

même lieu sans prendre garde à aucun rang; elle vin. 2

fut reçue avec acclamation et rassemblée générale fut fixée pour le même jour à deux heures après midi.

A l'heure convenue la bourgeoisie et tous les corps s'assemblèrent à la Bourse au nombre de deux à trois mille personnes ; les trésoriers de France y avaient aussi envoyé leurs députés, bien qu'ils ne formassent plus un corps à Bordeaux depuis leur translation à Agen.

La séance était à peine commencée que Ton vit arriver le chevalier de Thodias, l'un des jurais, accourant dans rintenliohde prévenir ou de paralyser toutes les résolutions. Il commença par feindre d'admirer et de louer le zèle de l'assemblée et finît par proposer de surseoir à toute délibération jusqu'au lendemain, jour auquel le prince de Gonti avait convoqué une assemblée. Pas un des assistants ne voulut consentir à sa proposition.

Le sieur de Lauvergnac, avocat au Parlement, prit alors la parole, et, après un excellent discours applaudi par l'assemblée, il lui fit voter les résolutions suivantes :

« L'abolition du nom de VOrmée et la dissolution de ce parti ;

« La formation d'une Union des notables bourgeois et de tous les gens de bien ;

« Le renouvellement de tous les capitaines et officiers de la ville ; ceux en exercice devant être cassés

en raison de leur affiliation à VOrmée et parce qu'ils s'étaient fait allouer une paye mensuelle, tandis que ce service était obligatoirement gratuit ;

(( Une demande au prince de Conti de faire sortir les troupes qui étaient dans la ville pour les envoyer occuper les postes à l'extérieur;

« Une demande au même prince pour qu^il donnât les mains à la couclusion de la paix et qu'il agréât que des mandataires fussent nommés pour en traiter les conditions. »

Immédiatement uue députation se rendit auprès du prince de Conti pour lui faire connaître ces résolutions, et, en attendant la réponse du prince, rassemblée se maintint en permanence ^.

Le prince de Conti jugeant le moment venu pour se déclarer ouvertement répondit à la députation qu'il allait lui-même se rendre à l'assemblée. Après s'être fait précéder de ses gardes pour occuper les entrées, ce prince parut bientôt au palais de la Bourse où il fut accueilli par ce cri sortant de toutes les poitrines : la paix^ la paix l Le prince se retira dans une salle particulière avec quelques-uns des principaux de la bourgeoisie et du parti, afin d'y délibérer ; mais l'impatience était trop grande au dehors pour permettre de prendre le temps néces-

* Voy. la Gazette.

saire à une délibération ; vainement le prince envoya-t-il deux fois quelques-uns des plus notables pour calmer un tumulte qui ne permettait même pas de s'entendre dans la salle oh Ton conférait, fl fallut sortir sans avoir pu convenir des moyens par lesquels on procéderait pour conclure les conditions de la paix, et Ton remit à aller se réunir en petit nombre à THôtel-de-Ville où logeait le prince de Conli.

Lorsque le prince de Conti sortit de la salle où il s'était renfermé, il se fit dans l'assemblée un moment de profond silence dont le prince profita pour faire sa première et décisive déclaration en disant : « Messieurs, vous aurez la paix. » A ces paroles répondit cette acclamation immense : « Vive M. le prince de Conti I » et tout le cortège des Jurais, des principaux habitants et de la foule accompagna le prince jusqu'aux portes de sa demeure *.

Pendant toute la soirée de ce jour, la ville de Bordeaux se livra à l'allégresse; un nombre immense de personnes de toute condition et de tout âge s'assembla au quartier Saint-Michel, portant l'épée au côté, des rubans blancs et agitant des mouchoirs blancs; des étendards blancs, en signe de paix, furent arborés sur les clochers de Saint- Michel, de Saint-Rémi et sur nombre d'autres

* Voy. les Mémoires de Daniel de Cosnac.

points élevés par une foule qu'on n'évaluait pas à moins de quatre mille personnes et qui criait : « Vive le roi, la paix et point d'Ormée I »

Le lendemain, 20 juillet, les manifestations continuèrent et le parti de la paix vit augmenter ses adhérents. La jeunesse de la ville se mit en armes sous la conduite du sieur Ferrand, au nombre de trois ou quatre mille hommes; les suspects expulsés de Bordeaux rentraient la tête haute et grossissaient le nombre des manifestants, enfin les directeurs du mouvement avaient gagné les chefs de la populace appelés les Bdiles \ et il se fit entre tous réchange du serment de ne point se désunir jusqu'à ce que la paix fût conclue. Des manifestations qui n'avaient été jusqu'alors que bruyantes, la foule passa bientôt aux actes d'autorité ; elle arracha des prisons de l'Hôtel-de-Ville oti il était détenu depuis sa condamnation, le malheureux père Itier, qui, après avoir été plus que personne à la peine, méritait bien d'être au triomphe le premier ; elle lui rendit ses habits de cordelier dont il avait été dépouillé. Dussaut, avocat général, et Filliot furent également rendus à la liberté. La propagande pour la paix faisant d'irrésistibles progrès, l'association qui venait de se former sous le nom à! Union déclara qu'elle accueillerait dans son sein

* Voy. la Gazette,

22 SOlYEMRS DU RÈGNE DE LOUIS XIY.

les Ormistes conyerlis. L'Ormée se trouva ainsi définitiTement abolie et ses deax chefs principaux, Vilars et Dureteste, s'éclipsèrent dans l'ombre pour ne plus se montrer. Les rubans blancs se multiplièrent aux chapeaux et aux boutonnières, et la couleur verte fut foulée aux pieds.

Le 21 juillet, une tentative de réaction voulut se produire. Quelques conseillers au Parlement, frondeurs endurcis, qui, n'ayant pas voulu obéir à Tordre du roi qui transférait leur compagnie à Agen, étaient demeurés à Bordeaux, résolurent de rendre un arrêt portant défense de toutes les assemblées. Us espéraient par ce moyen apporter une entrave aux n^ocialions pour la paix; mais quelques bourgeois prévenus de leur intention se rendirent chez eux et les intimidèrent si fort qu'ils renoncèrent à leur projet.

Ce même jour, les bourgeois et les marchands tinrent une nouvelle assemblée à la Bourse. Le portrait du roi, entouré d'une couronne de lauriers fut placé sur la porte d'entrée. Un Ormiste ayant prv^posé d*y substituer celui du prince de Condé faillît être assommé; on lui donna la chasse en criant : d rOnmste! Dussaut, avocat général, proposa le désaveu de l'ambassade envoyée en Angleterre. M. de Bacalan, avocat général de la Chambre de lÉdit de Guyenne, au nom des protestants, déclara que ses coreligionnaires n'y avaient pris au-

cune part, et le désaveu fui acclamé. L'Assemblée passa ensuite au choix des personnes à envoyer au duc de Caudale pour s'entendre sur les conditions de la paix ; le chevalier de Thodias, premier jurât, MM. de Yirelade et de Bacalan furent désignés.

Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans l'entourage du prince de Conti. En se prononçant ouvertement pour la paix, ce prince avait donné toute latitude aux habitauts de Bordeaux pour en traiter les conditions au mieux de leurs intérêts ; mais il lui restait à ménager les siens, ceux des princesses, ceux enfin des personnes de leurs maisons et de la sienne.

Précisément était arrivé depuis quelques jours à Bordeaux un homme dont la merveilleuse souplesse et rhabileté dans l'intrigue ont fait la célébrité ; nous avons nommé Gourville \ Comme tous les symptômes annonçaient un prochain dénouement de la guerre civile, personne ne pouvait être surpris de le voir accourir à Bordeaux dans l'espoir d'y utiliser

* Jean Hérault, sieur de Gourville, né en 1625, d'abord valet de chambre du duc de la Rochefoucauld, puis son secrétaire, ensuite attaché à la personne du prince de Condé, avait pris la part la plus active aux événements de la Fronde. Depuis que le duc de la Rochefoucauld s'était rapproché de la Cour, GourvUle avait suivi cet exemple. Son heureuse entremise dans la paix de Bordeaux lui valut définitivement la confiance du cardinal Mazarin qui ne cessa plus de l'employer dans de nombreuses affaires, de finances particulièrement, pour lesquelles Gourville avait une aptitude toute spéciale.

ItA SOIVENIUS DU RÈGNE DE LOUIS XIY.

ses aptitudes. Il veoait de mener à bonne fin une négociation difficile, l'accommodement da dnc de la Rochefoucanld avec la Cour, à la suite duquel le célèbre auteur des Maximes s'était retiré dans sa terre de Verteuil,en Poitou. Pour obtenir ce résultat, Gourville avait dû applanir de trois côtés les plus sérieux obstacles : obtenir l'assentiment du prince de Condé, résilier avec l'Espagne les engagements pris, surmonter les vifs ressentiments de la Cour. Le cardinal Mazarin éprouvait une vive répulsion pour tout rapprochement avec le duc de la Rochefoucauld; aussi, en cédant presque malgré lui, n'avail-il pu s'empêcher de reconnaître l'adresse du négociateur, à tel point qu'il avait immédiate ment résolu de l'employer pour son propre compte. C'était donc avec une mission secrète du cardinal Mazarin que Gourville s'était rendu à Bordeaux. 11 avait pris pour raison ostensible de son voyage le retrait des meubles que le duc de la Rochefoucauld avait laissés dans cette ville ; mais pour faire connaître qu'on pourrait bien l'utiliser à des affaires toutes différentes, il se plaisait à dire que son étoile le faisait trouver partout où il se passait quelque chose de considérable, et qu'elle lui avait donné occasion , depuis quelque temps, de se mêler des négociations les plus importantes ^ Gourville était entré dans

' Voy. les Mémoires de Daniel de Cosoac.

Bordeaux avec un laisser-passer envoyé par Lenel et Marsin qui le reçurent à bras ouverts, car ils appréciaient son aménité et son esprit et savaient qu'il n'avait négocié raccommodement du duc de la Rochefoucauld que du consentement du prince de Condé. Us avaient passé une partie de la nuit à causer avec le nouvel arrivant et ne lui avaient pas dissimulé leurs embarras.

De la part du prince de Conli l'accueil ne pouvait être le même, le ressentiment de la conduite du duc de la Rochefoucauld à l'égard de la duchesse de Longueville devait nécessairement rejaillir sur Gourville. Celui-ci le sentait si bien que, n'osant se présenter directement chez le prince, il voulut le rencontrer comme par hasard pour savoir sur quelle réceptioiï il pouvait compter. S'étant trouvé sur le psfôsage du prince au moment oîi il montait en carrosse avec Tabbé de Cosnac et Sarrasin pour se rendre àiamesse, le prince, l'ayant aperçu, lui dit d'un air goguenard : « Apparemment que vous venez ici pour quelque bonne affaire. » « Elle n'est pas grande, lui répondit Gourville, puisque ce n'est que pour retirer les meubles de M. de la Rochefoucauld. » Un tel préambule eût sans doute découragé tout autre que Gourville, d'autant plus que Marsin et Lenet craignaient sur toutes choses qu'une entente entre le prince de Conli et Gourville ne leur dérobât la conduite de quelque négociation dont ils avaient

le pressentiment. Pour le détourner de chercher aucun rapprochement avec le prince de Conti, ils lui racontèrent que dès que certaines personnes de Tentourage du prince avaient appris son arrivée à Bordeaux, elles avaient dit qu'il fallait le jeter à la ri* vière, et ils lui avaient nommé Daniel de Cosnac, Sarrasin et Guilleragues comme ayant tenu ce propos ^ Quoiqu'ils pussent dire, ils ne découragèrent pas Gourville.

Pour se faire bien voir du prince, Gourville était persuadé qu'il fallait d'abord se mettre en bons termes avec son alentour et particulièrement avec Daniel de Cosnac, dont Tinfluence n'était un mystère pour personne; il tenta Taventure.

Après une réception assez glaciale faite à ses premières avances, il s'avisa, pour se faire mieux voir, d'un expédient qui lui réussit. Seul il savait encore à Bordeaux que l'abbé de Sillery, dont l'abbé de Cosnac exerçait les fonctions par intérim^ avait pris l'amnistie. Sillery n'avait pu obtenir que par ce moyen de sortir du château de Pierre-Encise où il avait été enfermé alors qu'il se rendait à Rome pour traiter de l'affaire dn chapeau de cardinal en faveur du prince de Conli. Gourville ne doutait pas que le prince de Conti, dès qu'il en apprendrait la nouvelle, ne donnât la charge de premier gentil-

* Voy. les Mémoires de Gourville.

homme de la Chambre à celui qui, depuis le baptême du petit duc de Bourbon, en remplissait les attributions. L'adresse de Gourville consista à ménager la connaissance qu'il avait de cette nouvelle pour s'en faire un mérite auprès de celui dont il voulait gagner la confiance. Dans une visite qu'il lui rendit, il lui dit que bien que l'abbé de Sillery fût allié au duc de la Rochefoucauld, il ne pouvait s'empêcher de le trouver un si pauvre homme et si peu capable de bien remplir sa charge, qu'il l'assurait de la lui faire obtenir en peu de jours s'il voulait lui promettre d'être de ses amis; qu'il ne demandait pas autre chose que le plaisir de lui être agréable. Daniel de Cosnac ne lui dissimula nullement la satisfaction qu'il éprouverait s'il était définitivement pourvu d'une charge qui pouvait lui échapper si elle ne lui était pas donnée avant la paix. Gourville termina l'entretien en lui disant : « Laissez-moi faire, je ne vous demanderai rien entre-cy que j'aie réussi, ce que j'espère faire en moins de vingt-quatre heures, que de dire à M. le prince de Conti quelque bien de moi, en cas que Toccasion s'en présentât naturellement. Je ne désire de vous que des louanges générales, encore je ne les demande que pour mieux et plus facilement réussir dans votre affaire *. »

* Voy. les Mémoires de Cosnac.

Daniel de Cosoac avait assez d'esprit poar inlro^ duîre sans affectation dans sa conversation avec le prince quelque éloge de Gourville, mais pour craindre en même temps d*être la dupe d'un intrigant qui ne voulait que se servir de lui ; aussi fut-il fort sobre de louanges.

Le soir même, comme il était à table, on Tavertit que Gourville était chez le prince de Conti; quelques instants après on vint le prévenir que le prince le demandait. Lorsqu'il entra dans la cham^ bre, le prince lui dit : « Monsieur Tabbé, je. m'en vais vous apprendre une nouvelle qui ne vous déplaira pas : J'ai commandé qu'on vous expédiât les lettres de maître de ma chambre. » Daniel de Cosnac lui répondit : « Quand Votre Altesse me donneroit tous les biens du monde, elle ne me feroit pas une plus grande grâce, ni qui me plût davantage, puisqu'elle m'attache à son service pour le reste de ma vie. » Le prince lui apprit ensuite que l'abbé de Sillery avait pris l'amnistie et que, justement mécontent de son abandon, il avait été bien aise de disposer de sa charge sur-le-champ.

Gourville ayant si exactement tenu sa parole, Daniel de Cosnac fut avec lui dans des termes meilleurs qu'auparavant, et lorsqu'il se proposa pour aller faire le traité de paix avec le duc de Caudale, bien que trouvant, suivant le terme qu'il emploie, qu'il y avait effronterie de sa part à briguer une telle

mission, il ne Youlut point lui nuire par aucune opposition. D'ailleurs, dit-il dans ses Mémoires, il ne désirait point cet emploi peu important à côté de ce qu'il avait fait pour faire concourir toutes choses au dénouement de la paix dont le traité n'était plus qu'une simple conséquence. Gourville, du reste, s'était si bien fait valoir auprès du prince, que celui-ci était persuadé qu'il s'acquitterait mieux de cet emploi que nul autre. En ce qui concernait le prince de Conti, il ne s'agissait que d'obtenir qu'il pût jouir des avantages de l'amnistie ; quant à la princesse de Condé, au comte de Marsin et à Lenet, il n'était pas question pour eux de prendre l'amnistie, mais seulement de la faculté de partir pour l'Espagne afin de rejoindre ultérieurement le prince de Condé ; la duchesse de Longueville demandait à se retirer dans une de ses maisons.

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